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Seules les femmes savent marcher avec des talons aiguilles

De
254 pages
A travers ses mémoires de gynécologue obstétricien et toutes les histoires vraies de ce recueil, le Dr Chabrier rend un véritable hommage à La Femme. Drôles, émouvantes, incroyables, graves parfois, sincères toujours, ces histoires vraies racontent 50 ans de féminité, l'histoire de nos mères, de nos femmes, de nos soeurs, notre Histoire.
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Seules les femmes savent marcher avec des talons aiguilles
Récit d'un gynécologue accoucheur

Pratique et Ethique médicales Collection dirigée par Richard Moreau et Roger Teyssou
La collection Les Acteurs de la Science, prévue pour recevoir des études sur l'épopée scientifique moderne, se dédouble pour accueillir des ouvrages consacrés spécifiquement aux questions fondamentales que la santé pose actuellement. Cette nouvelle série cherche à faire le point objectivement et en dehors des modes sur des connaissances, des hypothèses et des enjeux souvent essentiels pour la vie de l'homme. Elle reprend certains titres publiés auparavant dans Acteurs de la science.

Déjà parus
Philippe RAULT-DOUMAX, L'assurance-maladie au risque de la mondialisation, 2008. Philippe PIRNA Y, L'aléa thérapeutique en chirurgie, 2008. Angélique SENTILHES-MONKAM, L 'hospitalisation à domicile, Une autre manière de soigner, 2007. Vincent DELAHA YE et Lucie GUYOT-DELAHA YE, Le désir médical, 2007. Georges DUBOUCHER, Adieu ma belle Médecine. Logique d'une métamorphose, 2007. Aziz Charles MESBAH, Mémoires d'un pédiatre, 2007. Bruno GREFFE, Mes gardes de nuit à l 'hôpital, 2006 Georges TCHOBROUTSKY, Les limites de la médecine, 2006. Vanina MOLLO, Catherine SAUV AGNAC, La décision médicale collective, 2006. Jacques FRANCK, La ballade du généraliste, 2006. Henri LAMENDIN, Petites histoires de l'art dentaire d'hier et d'aujourd'hui,2006. Arnault PFERSDORFF, Ethique et pédiatrie, 2006. Claude WAGNER, L'ergothérapie, 2005. Philippe RAULT-DOUMAX, Etablissements de soins publics et privés. Y a-t-il un avenir au partenariat hôpital-clinique, 2005. Céline PELLETIER, Pratiques de soins parentales et négligence infantile. Des signes au sens, 2004. Bahram MA TINE, François RÉGNIER, Des maux en parole. Conversations sur une pratique médicale multiculturelle, 2004.

Docteur Jean CHABRIER

Seules les femmes savent marcher avec des talons aiguilles
Récit d'un gynécologue accoucheur

L'HARMATTAN

@ L'HARMATfAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06757-8 EAN : 9782296067578

A mon épouse bien aimée, Monique A mes filles Isabelle et Valérie Et à tous ceux que j'aime

Préambule

Ceci n'a aucune prétention à être une œuvre littéraire. Il ne s'agit que de souvenirs racontés tels qu'ils me viennent en mémoire. Chaque anecdote est indépendante; certaines sont drôles, d'autres sont émouvantes: c'est la vie quotidienne d'un gynécologue-accoucheur au fil de ces quarante-cinq dernières années. Le secret professionnel est farouchement sauvegardé: seules les intéressées pourraient reconnaître leur histoire. Encore est-il probable qu'elles ne l'ont pas vécue comme moi. Il est bien évident que chacun des faits est rigoureusement authentique et que la fiction n'a aucune place ici. Les aspects purement médicaux n'ont pas été évités, et pour cause, mais c'est le côté humain qui m'a paru être, et de loin, le plus attachant. Ce serait un lieu commun d'invoquer l'infinie variété de la nature humaine et mon choix a été tout à fait arbitraire: mes souvenirs sont si nombreux. J'ai hésité sur les titres possibles. J'avais pensé à : « Secrets professionnels », ou bien, «Mémoires d'une vie de chien », mais il peut y avoir ambiguïté; « La Vie n'est pas un roman », leitmotiv favori d'un mien patron, ou encore, «Le lest du diable» : ainsi les marins, gens superstitieux, désignaient-ils la présence d'une femme à bord.

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En guise de préambule: se présenter, parler de soi. Entreprise hasardeuse où l'on risque de donner trop librement cours à un narcissisme latent ou d'affecter une fausse modestie de violette. Et la sécheresse d'un curriculum vitre n'a rien d'engageant. Je vais essayer de faire de mon mieux. Je suis né, longtemps après mes frères et s~urs, dans une ville du Nord, proche du pays Flamand d'où ma mère était originaire. Cette qualité de petit dernier me conférait des privilèges dont je n'hésitais pas à user et abuser. Mes filles, irrévérencieuses, pouffent de rire devant les photos de cette époque et prétendent que je ressemblais à Bicot1. Ce n'est pas vrai! J'étais un charmant bambin aux cheveux coupés à la Jeanne d'Arc, vêtu du costume marin, alors de rigueur, et doté d'une imagination fertile aux retentissements imprévus... par moi, en tous cas. A la suite de quelque méfait dont les conséquences furent supérieures à la moyenne que je réalisais habituellement, le haut conseil de famille se réunit en assemblée plénière et décida à l'unanimité moins une voix - la mienne - que le moment était venu de limiter les dégâts. Et c'est pourquoi je me retrouvais à la rentrée d'octobre, âgé de trois ans et deux mois, devant la porte du collège de Jésuites où mon frère aîné avait sévi et chargé de prendre le relais; sa solide réputation m'y précédait. Je garde encore le souvenir de ces salles de classe au mobilier de bois noir, usé et poli par les générations, et de deux odeurs, aujourd'hui disparues: celle de l'encre qui tachait si bien nos doigts et celle du sarrau noir qui nous servait d'uniforme. Le chemin de l'école. Sept heures du matin, sept heures du soir. Une longue rue aux gros pavés qui ont fait une des célébrités du Nord, cette rue était parcourue d'un tramway brinquebalant et ferraillant. Le soir, un éclairage aussi parcimonieux que jaunâtre que ne renforçait guère celui des magasins aux vitrines tristounettes. Notre liberté se résumait
Créée par Martin Branner, la bande dessinée dépeint la vie de Bicot, jeune garçon dans les années 30. 8

aux jeudis et aux dimanches après-midi: à ce régime, je sus vite lire. Au fil des mois, le grenier devint mon royaume: il était rempli de trésors et de livres de toutes sortes. Je recueillis ainsi un immense savoir et une culture quasi encyclopédique qui allait de la Bibliothèque Rose à la Semaine de Suzette en passant par les vieilles « Illustration» du Second Empire et les Histoires Saintes qui avaient récompensé les efforts scolaires familiaux. Plus tard, Jules Verne fut une révélation et la découverte d'un Meccano permit à mon imagination de se donner à fond. Il y avait eu le krach de 29. Puis il y eut 33 : quoique de souche auvergnate que l'on dit près de ses sous, - mais on en dit autant des Normands, des Juifs, des Ecossais et de bien d'autres - mon père avait la très fâcheuse habitude de croire encore à l'homlêteté et au respect de la parole dOlmée: il le paya cher et il fallut vendre la grande maison, la belle Studebaker. .. et venir à Paris. Quel naufrage! Derechef, je me retrouvais dans un autre collège de Jésuites où une discipline stricte était appliquée dans toute sa rigueur: on crierait aujourd'hui au racisme anti-jeunes. Bon élève, mais toujours aussi chahuteur, j'étais collé pratiquement tous les jeudis après-midi et bien souvent aussi le dimanche. Comme j'avais commencé très tôt mes études, j'étais toujours le plus jeune de ma classe. Je m'y fis de solides amitiés et, parmi tant d'autres, Alain qui voulait être aviateur et Gilles qui, en bon Breton, avait opté pour la Marine: c'était décidé, je voulais être moi aussi marin. Dans la Royale, bien sûr. Le collège ne rouvrit pas ses portes en 39 : trop de pères et de professeurs étaient mobilisés. Et ce fut un intermède chez un vieux curé à l'accent rocailleux de l'Aveyron qui nous faisait travailler très dur, chez lui, dans une pièce glaciale: les restrictions commençaient. Vint le coup de tonnerre de juin 40, autre intermède, dramatique celui-là, avec des côtés comiques. L'exode sur les

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routes. La Viva-Grand-Sport transformée en véhicule de déménagement, en «home» aussi. L'Appel du 18 juin entendu sur le zinc d'un bistrot. Le « presque» départ pour l'Angleterre à Bayonne: à un cheveu près, c'est toute ma vie qui en aurait été changée... et puis le terminus à Perpignan. Trois mois d'hésitations, de pour et de contre. Pas de nouvelles de mon frère aîné, médecin sur l'ex-front. Finalement ce fut le retour à Paris. L'Occupation. Les uniformes feldgrau dans les rues. Les difficultés avec « Ces Messieurs ». Passons. Rentrée des classes dans un cours privé fondé par les pères et les professeurs qui avaient échappé à la catastrophe; le vieux collège était réquisitionné. Au bout de trois mois, et c'est là où je bénis toutes mes heures de colle et le vieux curé, on me fit passer en seconde: j'étais trop fort, sauf pour les maths avec qui j'étais en froid. L'année suivante ce fut la première partie du bac: je fus reçu, malgré un 0,5 en maths, grâce à l'examinateur de grec qui, ému aux larmes, me fit don d'un 17/20 parce que j'avais pu lui réciter par cœur un passage du Banquet de Platon avec une irréprochable traduction. J'eus le droit, en prime, à un discours comparant les civilisations grecque et latine à notre décadence, que j'approuvai chaudement: le 17 y était pour quelque chose. Une fausse note pourtant: MontoireI était déjà du passé et quand il embraya sur le sujet « Travail, Famille, Patrie », mon enthousiasme faiblit quelque peu: notre famille était indiscutablement gaulliste et pro-alliés. Et ce fut l'année de philo où je gardai un silence obstiné, car je n'étais pas d'accord avec les thèses soutenues par le prof qui privilégiait un peu trop les philosophes allemands. Bachelier es-lettres à moins de 16 ans. Avec dispense, s'il vous plaît. Hormis les maths qui me restaient hermétiques, les sciences m'intéressaient beaucoup. La Marine, je pouvais faire
Le 24 octobre 1940, Philippe Pétain, chef de l'État français, rencontre Hitler dans la petite gare de Montoire-sur-le-Loir, ce fut le début de la Collaboration. JO

une croix dessus d'autant plus que les temps ne s'y prêtaient pas. Une année de licence en physique et chimie, - oh ! l'étonnement pour la physique des particules, la joie de jouer avec les formules développées, et la fabrication d'explosifs, donc... - assaisonnée d'un cours de rhétorique supérieure et rehaussé d'un autre de paléontologie suffit à remplir mon temps. Ah ! Encore un détail: je n'y puis rien, je suis né comme ça, mais je sais tout faire de mes dix doigts, sauf jouer du piano. Mon frère s'était passionné pour ce que l'on appelait encore la TSF; pour moi ce fut le bois et, vers mes dix ans, j'entrepris ma première maquette de bateau: cette frégate du XVilla n'était pas une réussite parfaite, mais je l'ai toujours gardée. Par la suite, hantant les salles du Musée de la Marine, je suis devenu un bon modéliste: bateaux, bien sûr, pour sublimer ma passion contrariée pour la marine, mais aussi avions, autos etc... Pendant le sombre hiver 41 je fis la connaissance du père Jules, artisan ébéniste du Faubourg Saint-Antoine: vieux bonhomme un peu grincheux, les lunettes glissant toujours sur le bout du nez, le crayon derrière l'oreille, un béret crasseux et un grand tablier bleu taché de colle. Il m'avait pris en amitié et m'enseigna les rudiments du métier: grâce à lui je sais faire des copies passables de meubles anciens et d'honorables vemis au tampon. Pendant ce temps-là, la guerre continuait... dans toute son horreur. L'Occupation. Le bruit des bottes, la faim et le froid, l'écoute de la BBC à l'affût du moindre signe précurseur, la distribution, ô combien prudente, de tracts ou de joumaux clandestins à des gens dont on était raisonnablement sûr, la méfiance dans les rues où l'on était à la merci de la moindre rafle. Par dessus tout: l'espoir. Et puis il y avait aussi les bombardements, de mois en mois plus meurtriers, plus fréquents: avec Gilles j'avais rejoint, comme tant de ces jeunes auxquels Henri Amouroux a rendu hommage, les équipes de premIer secours.

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Un casque, un treillis, des brancards dans des immeubles écrasés, effondrés qu'il fallait déblayer à la recherche des survivants blessés, mutilés, des cadavres aussi. Billancourt, La Chapelle, la porte de Saint-Cloud, le XVIe, le XVIIJO, Longchamp même où, pantins désarticulés, des débris sanguinolents qui avaient été des hommes, pendaient dans les arbres. Avril 44, une invitation à aller voyager en Allemagne: le STOl. Des relations nouées dans les hôpitaux me découvrirent une imaginaire fracture du bras gauche. Dûment pourvu d'une fausse radio, d'un plâtre amovible et d'un authentique certificat médical, je pus parer ce coup. Provisoirement. Mais les fractures guérissaient si mal à l'époque. Et puis ce fut la «Libé.» avec ses combats dans Paris. L'enthousiasme, les folies, les excès aussi. Un court passage dans l'arme blindée, juste le temps d'apprendre à conduire un char, de faire joujou avec les jeeps et de tirailler avec les armes diverses que le génie de l'homme a conçues pour tuer ses semblables. Rideau. On a baptisé cette période de l'immédiat après-guerre « Les lendemains qui chantent ». Voire. Ce n'était pas rose: un pays détruit, des conditions de vie lamentables, les familles décimées, les déportés qui avaient survécu et les prisonniers aigris et désabusés, et par dessus tout, cette misère, les partis politiques qui s'entre-déchiraient tandis que les rois du marché noir et les trafiquants de tout poil continuaient à s'enrichir: ce n'était pas ce que nous avions espéré. A 18 ans je m'inscrivis à la Faculté de médecine. Dès lors ce fut tout simple: il suffisait de suivre le rail et de travailler dur. Les hôpitaux, les malades, les patrons, les examens, les concours. Quand je pense à ce qu'était alors la médecine. Qui a dit: «La médecine a fait plus de progrès au cours de ces 40 dernières années qu'en 40 siècles. » ?
STO: service du travail obligatoire. Loi de février 1943 destinée à faire partir des travailleurs en Allemagne. 12

En juin 50 j'avais terminé le cours normal des études. Mais je ne me sentais ni assez mÛT,ni assez compétent: je décidai de poursuivre et de me spécialiser. J'avais commencé dans une salle de femmes: Sainte Marthe à l'Hôtel-Dieu, et je revins à mes premières amours. Je n'aime pas soigner les hommes: ils sont trop douillets, trop vulnérables, trop grincheux; psychologiquement, la femme est mieux armée. J'optai pour l'obstétrique, discipline peu recherchée et plutôt considérée comme mineure à l'époque: mettre un enfant au monde n'est-il pourtant pas un geste extraordinaire et entouré de joie? Il faut dire que «l'art des accouchements» en était alors au même niveau qu'au XIXèmesiècle ou presque. J'eus l'immense privilège d'être accueilli par un merveilleux Patronl, dont je révère la mémoire. Dans son service, je passai cinq formidables années et surtout, j'ai assisté et participé à cet incroyable bouleversement que connut l'obstétrique dans les années 50 et en fit ce qu'elle est devenue. De plus, jusqu'alors la gynécologie était entre les mains des chirurgiens; les techniques et les moyens ne leur permettaient pas de faire dans la dentelle: la tristement célèbre « totale2 » était alors trop fréquente. Tout, ici aussi, bascula en ces quelques années entre nos mains et elle devint une spécialité à part entière. Et maintenant, les femmes vivent plus longtemps que les hommes. Cinq années fort remplies entre l'hôpital et la faculté. Ma vanité fut flattée de devenir enseignant à mon tour, entre les gardes et la recherche. Passionnant. Et puis, comme il faut bien vivre, je me suis installé. Depuis, ma vie se partage entre l'hôpital, les cliniques et mon cabinet avec, comme tout le monde, ses hauts et ses bas, ses joies et ses désillusions, ses victoires et ses échecs. Il y a des malades qui vous sont à jamais reconnaissantes, d'autres avec
J'écris volontairement Patron avec une majuscule par respect envers ces hommes auxquels je dois tant. 2 Hystérectomie totale: ablation de l'appareil génital. l3

lesquelles vous avez tissé des liens étroits de sympathie et d'autres qui ne savent même pas vous dire «merci» ou vous laissent tomber comme une vieille chaussette alors que vous vous êtes fait tant de souci pour elles. Ainsi va le monde. Il faut être philosophe. J'ai donc vécu des femmes. rai depuis longtemps renoncé à savoir le nombre d'entre elles qui me sont passées entre les mains, ni celui des bébés que j'ai pu mettre au monde. Peu importe. J'en ai connu des jeunes et de plus âgées, des jolies et de moins favorisées, des intelligentes et des moins douées, des riches et des plus modestes, des cultivées et des ignares, des sans profession ou avec cent métiers: il y a toujours quelque chose à apprendre. J'en ai soigné beaucoup dans la mesure de nos moyens. Mais j'ai encore plus écouté et encore beaucoup plus parlé: la solitude n'a jamais été aussi grande que dans notre époque dite« de communication ». Il arrive un moment dans la vie où l'on est plus proche de la tin que du commencement. Et comme le disait Piaf dans sa chanson: non, je ne regrette rien, ni les heures passées, ni les nuits blanches, ni les week-ends manqués, ni les vacances fichues. Je crois - j'espère! - avoir été utile.

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A chacun( e) sa vérité
Une nouvelle malade. Très strictement habillée, pâle, nerveuse, agitée. Assise sur le bord du fauteuil, elle enlève, remet ses gants, tripote son sac à main, remue. La trentaine. « Que puis-je pour vous, madame? » « Euh... » Après ce brillant départ, c'est la panne sèche, le silence. « Voyons, madame... Détendez-vous... Expliquez-moi ce qui vous ennuie. Je suis là pour cela. » Elle se raidit sur le bord de son siège, prend une grande inspiration: elle a tout à fait l'allure de quelqu'un qui s'apprête à piquer une tête dans une eau glacée. Non: manifestement l'eau est trop froide. Elle recommence son manège: les mains s'appuient sur les accoudoirs, reviennent au sac, l'ouvrent, farfouillent dedans, le referment, s'appuient de nouveau et elle change de fesse. Le silence se prolonge. « Madame, je vous en prie... Calmez-vous. Vous êtes venue me voir parce qu'il y a quelque chose qui vous tourmente? Je ne peux rien faire pour vous si vous ne me dites pas ce qui ne va pas. Soyez sans crainte: vous pouvez tout me dire et n'oubliez pas que le secret professionnel est absolu. » Ce n'est pas facile de mettre à l'aise quelqu'un d'aussi contracté. La remarque sur le secret professionnel peut être utile: il y a des confidences qui sont pénibles. 15

De nouveau elle se raidit. Elle déglutit avec peine une salive qui doit sans doute être inexistante. De blême, son teint se colore subitement. Elle me regarde avec fixité. La résolution est prise: quand faut y aller, faut y aller. Elle plonge: «C'est épouvantable, docteur, mon mari est un véritable obsédé sexuel. Ma vie est un véritable enfer. Je ne sais plus que faire. » Nous y voilà, et quand les vannes sont ouvertes en grand, il faut savoir limiter les dégâts. Parce que du train où elle est partie, cela risque de devenir intarissable. Pourtant je la laisse parler: d'abord cela lui fait du bien de se confier sur un sujet aussi épineux et d'un autre côté il faut que je sache où j'en suis. A première vue, cela ne parait pas aussi dramatique qu'elle veut bien le dire: je m'attendais à une description de l'Apocalypse, mélangée d'une histoire de Sodome et Gomorrhe, saupoudrée d'un peu de Marquis de Sade et rehaussée d'un rien de Kama-Sutra ou autres chefs d'œuvre impérissables. Eh bien, non! Elle est très éloquente, très indignée, très embêtée, très pourpre aUSSI. Mais ce qu'elle me confie a l'air bien banal. Prudence: il va falloir y aller sur la pointe des pieds. Des précisions s'imposent. Questions et réponses s'entrecroisent. Mis à part le fait qu'elle a répété à plusieurs reprises le qualificatif «d'obsédé sexuel », mon impression se confirme: son mari n'est ni un étalon à la saison des amours, ni un maniaque pervers, ni un client assidu des sex-shops ou des salles spécialisées. Reste une question cruciale et avec le ton d'un confesseur compréhensif, je m'enquis: « Combien de fois, ma fille? » Elle reperd ses couleurs, se rejette en arrière, baisse la tête et se cache le visage derrière la main. Une petite voix: « Est-ce bien utile, docteur? » « Je le crains, madame... » Silence. Puis la voix reprend, accablée: « Au moins trois ou quatre fois par mois. »

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Dans notre métier, comme dans bien d'autres probablement, il est préférable de ne pas laisser transparaître ses émotions et surtout dans le cas présent de ne pas rire. Parce que d'abord ce n'est pas risible. Cela peut vous paraître drôle, mais ce ne l'est pas pour elle: elle a bien prononcé le mot « enfer» et elle le ressent COmmetel. On peut épiloguer à perte de vue sur une éducation sexuelle déficiente ou non-existante, sur les conséquences d'un milieu limité ou borné, d'une éducation tout-court trop rigoriste ou volontairement aveugle sur les problèmes relationnels, voire un « coinçage» affectif, et sur bien d'autres éventualités. Il n'en demeure pas moins que son problème existe et qu'il faut l'aider. Encore une veine pour elle qu'elle ne soit pas tombée sur un «psy ». Oh, certes! Il y a bien un problème de ce côté-là. Mais avant d'invoquer le freudisme, le complexe d'Electre - l'inverse de l'Œdipe pour les non cognoscenti -, la fessée jouissive qu'elle a reçue à l'âge de six ans, l'homosexualité refoulée et autres inhibitions, on peut essayer d'y aller avec un peu de bon sens et surtout de gentillesse. C'est ce que j'ai essayé de faire pendant l'heure qui a suivi. Petit à petit son visage s'est détendu, rasséréné et elle m'a écouté avec un intérêt grandissant et des questions étonnées. Je l'ai même examinée, ne serait-ce que pour lui prouver qu'elle était une femme tout à fait normale, nouvelle accueillie avec joie d'ailleurs. Pourrait-elle avoir des enfants? Mais oui, bien sûr, à la condition de faire ce qu'il fallait pour cela. Je l'ai raccompagnée et ce n'était plus la même femme que tout à l'heure: en me remerciant elle m'a fait don d'un radieux sounre. Tandis que je me lavais les mains, je me livrai à quelques méditations: avais-je été persuasif? Est-ce que les choses prendraient un cours normal pour ces deux-là?

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La malade suivante, je la connaissais bien: une provinciale au teint fleuri et à la quarantaine largement entamée. En regardant son dossier une idée me vint tout à coup: «Dites donc, votre petit dernier? Il va bien sur ses treize ans ? » « Bientôt quatorze. » «Excusez-moi, mais vous ne voulez pas d'autre enfant, je suppose? » «Ah bien sûr que non! ! ! Vous n'y pensez pas! ! ! Avec tout le travail que j'ai au magasin. » «Mais si, justement: j'y pense! Vous ne m'avez jamais demandé de contraception... et une grossesse cela peut encore vous arrIver. » Geste évasif. « Oh, vous savez. On n'aime pas tellement ces choses-là de par chez nous. Silence méditatif. Et puis d'un autre côté, mon mari et moi, ce n'est plus ce que c'était. » « Oui, évidemment, dis-je, apaisant. Quel âge a-t-il au juste votre mari? » « Il aura cinquante-cinq ans au mois d'août. » «Alors lui aussi peut encore avoir des enfants. Il vaudrait peut être mieux vous méfier. A moins que... » L'image de la précédente malade me traverse le cerveau: « Avez-vous encore des rapports? » « Oui, ça arrive. » Silence. Il faut insister: « Souvent ??? » « Oh, ce n'est plus ce que c'était... » Re-silence. « Bon. D'accord. Mais enfin. Combien de fois ??? » Re-re-silence, nettement méditatif, son regard passe au-dessus de ma tête et ses yeux errent distraitement. Les paradis perdus? « Ben... pour de vrai, je ne saurais pas trop vous dire: je ne fais pas les comptes. » Et puis d'hésitante la voix se fait affirmative: « En tous cas pas plus de deux fois par jour, maintenant! »

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Comme je l'ai fait remarquer très justement tout à l'heure, l'essentiel est de ne pas trahir ses sentiments et surtout de ne pas rire. Parce que, avouez que c'est là le gag: avoir deux malades qui se suivent, qui ne se connaissent bien évidemment pas, avec des problèmes aussi diamétralement opposés. L'une qui se plaint d'avoir pour mari un obsédé sexuel et l'autre qui trouve que son bonhomme renâcle quelque peu à la besogne! A chacune sa vérité. Que je vous rassure. Là non plus je n'ai pas ri. Au contraire je lui ai expliqué ce qu'était la contraception et comment en bénéficier; je pense que j'ai dû la convaincre car elle a accepté de l'essayer. Quoique du strict point de vue de la physiologie de la reproduction, à ce rythme là, il ne devait pas être très dangereux son mari, et ses spermatozoïdes, pas très virulents: il ne leur laissait pas le temps de devenir «opérationnels» comme disent les militaires. Enfin, on ne sait jamais: il suffit d'un seul. Quant à la première, il faut croire que mon enseignement avait porté ses fruits et qu'eUe était une élève studieuse: eUe est venue me tenir au courant des progrès réalisés, accompagnée de son mari, homme fort sympathique, et qui m'a gentiment assuré de leur reconnaissance. Ce qui devait arriver arriva: six mois après elle attendait un bébé. Tout se passa fort bien et une fille suivit ce garçon deux ans plus tard. Elle est une de mes fidèles clientes et quand il nous arrive d'évoquer notre première rencontre, elle éclate de rire : « Ce que je pouvais être gourde, quand même. »

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La coquetterie de la vieille dame

Novembre. Il fait encore noir à sept heures du matin et il a plu cette nuit. L'asphalte est noir, luisant. La circulation est encore très fluide: le flot des banlieusards n'est pas encore arrivé. La Concorde, la Madeleine, le boulevard Malesherbes. Surtout ne pas prendre les petites rues étroites où les bennes des éboueurs deviennent des pièges redoutables. Contraste: la clinique où le personnel de jour a pris la suite et s'affaire déjà dans les couloirs éclairés brillamment. Au quatrième étage, l~ porte du bloc opératoire au bout du couloir. «Entrée Interdite»: interdite aux profanes, aux non-initiés, ce sanctuaire où nous «les grands prêtres de ces mystères d'Eleusis », nOl\s allons officier. Je pousse la porte du temple et pénètre dans cet autre univers. Mademoiselle Martineau règne ici en maîtresse incontestée et d'ailleurs incontestable: elle est la panseuse-chef et est responsable dans son domaine de tout ce qui se passe dans la salle d'op. Elle veille jalousement sur le parfait état du matériel, sur l'approvisionnement en ligatures, médicaments, compresses, champs, lingerie, gaz d'anesthésie, oxygène, etc. Autrement dit, elle n'a pas une sinécure. Par dessus tout, elle traque l'ennemi invisible et partout présent: le microbe et la faute d'asepsie. Dépasser en vêtements de ville une certaine limite idéale entraîne un bref rappel à l'ordre d'une voix sèche qui vous ôte 21

toute envie de passer outre. Elle a parfaitement raIson: ce monde clos doit être aussi stérile que possible. « Vestiaire des chirurgiens»: On se dépouille de ses vêtements et on enfile ceux du rituel: pantalon de toile blanche, bottes, tablier, calotte sur la tête et une blouse blanche sur le tout, pour l'instant. Je pénètre dans le Saint des Saints. Dans la salle qui nous a été dévolue, il y a eu une urgence pendant la nuit: tout a été soigneusement nettoyé et il flotte une légère odeur d'eau de javel. Les murs recouverts de carreaux de céramique bleu-foncés miroitent, renvoyant la lumière diffuse qui éclaire la salle. Le grand scialytique n'est pas encore allumé: seules les lampes de secours veillent. Tout à l'heure, il nous donnera cette lumière vive, crue et sans ombres qui nous est indispensable; pour l'instant c'est inutile. Tout le monde est là et s'active: l'infirmière, la panseuse, N'Guyen le garçon de salle, sous la surveillance sans défauts de Mademoiselle Martineau. Un ballet bien réglé et précis où chacun et chacune a son rôle et joue sa partition. Les vitrines métalliques où sont rangés dans un ordre si parfaits qu'on pourrait mettre la main dessus même dans l'obscurité d'une éventuelle coupure de courant, les boîtes de matériel, les pochettes de ligatures, les instruments les plus divers, sont ouvertes. Les grandes boîtes chromées où se trouvent les instruments dont nous aurons besoin, les « tambours» qui contiennent les champs, les compresses, sont déjà sortis et posés sur les tables; les témoins de stérilisation, que l'on arrachera en les ouvrant, sont encore en place. Au centre de cette agitation, ce que les gens appellent « le billard» et que nous désignons plus simplement comme «la table» ; il est recouvert d'une immense alèse, un drap pour lit de quatre personnes, repliée huit fois sur elle-même. Elle est d'une blancheur immaculée, mais sera, tout à l'heure souillée de sang.

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Il y a d'autres bruits: celui de la turbine de l'aspirateur dont on vérifie le bon fonctionnement et la puissance de la dépression. Il nous sera d'un grand secours si le saignement est trop important: c'est rare dans ce type d'opération, mais on ne sait jamais. Madame Bourdon participe au concert: l'appareil d'anesthésie subit sa « check-list}) et ce sont les sifflements de l'oxygène, le réglage des débits-mètres, le claquement des soupapes. Dans un coin, elle a préparé l'électrocardiographe: l'appareil ronronne à peine et sur l'écran cathodique aux reflets verdâtres il y a une mince ligne blanche continue. Lorsque les capteurs auront été placés sur la poitrine de la malade, ses oscillations renseigneront en permanence madame Bourdon sur l'état cardiaque. Là encore, on ne sait jamais. Et puis il y a Maurice, mon vieil acolyte. Il y a des années que nous opérons ensemble. Il est toujours calme, souriant et ne s'énerve jamais s'il survient une difficulté imprévue; au contraire il devient même encore plus calme. Cela contraste agréablement avec d'autres - et j'en ai connu - qui gueulent, paniquent, jettent leurs instruments à la tête de leur panseuse et traitent leur aide et l'anesthésiste de tous les noms. Pauvres malades qui se fient à des réputations et aussi à des titres. Maurice est déjà prêt, c'est à dire qu'il a procédé au minutieux lavage au savon et à l'eau stérile, répété plusieurs fois et terminé par un généreux arrosage à l'alcool à 90° des mains et des avant-bras. Pour ne pas gêner et surtout pour ne pas risquer d'être ne serait-ce qu'effleuré, maintenant qu'il a les mains stériles, il s'est retiré dans un coin: il est devenu « intouchable ». Les doigts croisés, mains et avant-bras à distance du corps, il me salue d'un cordial « Bonjour» : nous nous serrerons la main tout à l'heure, quand je serai devenu moi-même un intouchable. Il est torse nu, car il fera chaud sous le scialytique; pour moi qui ne craint guère la chaleur, je garde toujours ma chemise: cela d'ailleurs fait plus habillé. Tout est prêt, nous sommes prêts.

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Le grincement de l'ascenseur qui s'arrête à l'étage, précède de peu le bruit de la porte du bloc qui s'ouvre automatiquement dans le chuintement d'un système pneumatique. Guidé d'une main experte, glissant silencieusement sur ses grandes roues caoutchoutées, le chariot vient s'arrêter tout contre la table d'opération. Ils sont exactement à la même hauteur et faire glisser la malade de l'un à l'autre n'est que l'espace d'un instant. Un autre instant suffit pour l'installer et le ballet rituel, en prémices de l'intervention, reprend, efficace et rapide. La malade. Ma malade. Ma vieille dame. Fraîche et rose... Pas le moins du monde effrayée ou contractée. Parfaitement détendue. Sereine. Avant que j'ai pu ouvrir la bouche, elle me salue d'un aimable: « Bonjour, docteur, comment allez-vous ce matin? » qui me laisse un peu pantois. Allons, tant mieux! Je tiens sa main gauche entre les miennes et échange quelques mots, les quelques mots habituels: «N'ayez pas peur. Tout va bien se passer... », auxquels elle me répond par un sourire confiant. Pendant ce temps-là, madame Bourdon s'est déjà mise à l'ouvrage: elle a allongé le bras droit de la malade, posé le garrot, passé le tampon d'alcool et saisi le « butterfly», sorte de minuscule tuyau qu'elle va introduire dans la veine: «Je vais vous piquer, madame, juste une seconde» et d'un geste aussi précis que rapide elle enfoncé l'aiguille. Aussitôt un peu de sang a reflué dans le butterfly: désormais elle a en permanence à sa disposition une veine qu'il ne sera pas besoin de chercher. A peine un petit rictus à la commissure des lèvres au moment de la piqûre. Madame Bourdon prend aussitôt la seringue qui contient le mélange anesthésique qu'elle a préparé et l'adapte à l'extrémité du butterfly: « Voilà. Nous y sommes. Je vais vous endormir, madame. Vous allez sentir un goût d'ail dans la bouche. Respirez bien à fond et laissez-vous aller. »

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Je sais que cela va aller très vite: à peine quelques secondes, ma vieille dame me serre très fort la main, me regarde franchement et dit: «N'oubliez pas, docteur. Vous m'avez pro... » Les yeux chavirent et sa main pend, inerte, entre les mIennes. Les gestes de l'anesthésiste sont toujours aussi rapides et précis: d'un bout de sparadrap, elle fixe la seringue sur l'avant-bras, prend la tête, la tire fortement en arrière, attrape le laryngoscope et l'introduit au fond de la gorge; puis elle insinue une sonde jusque dans la trachée, retire le laryngoscope et adapte les tuyaux de l'appareil d'anesthésie au bout de la sonde. Quelques bouffées d'oxygène. De son côté tout est paré: elle a une voie intraveineuse toujours prête et la syncope respiratoire devient sans problème avec l'intubation qu'elle vient de faire. Habituellement, il ne lui reste qu'à mettre les capteurs, vérifier la tension et à nous dire: « Vous pou¥ez y aller» et l'on démarre. Eh bien: non. Nous n'avons pas démarré. Tout le monde est resté à sa place, immobile, silencieux, car c'est à moi et à moi seul, qu'elle avait dit en me regardant: «VOUS pouvez y aller. » J'étais inquiet: c'était la première fois que j'allais effectuer une telle opération et il fallait réussir du premier coup. Enorme responsabilité. Je m'approchai de la vieille dame, passai une main sous sa nuque que je soulevai avec douceur. Puis je fis glisser les doigts de l'autre main sur son front. Quoique gêné par les tuyaux de l'appareil d'anesthésie, je parvins, avec d'infrnies précautions, à les faire remonter jusqu'à la racine des cheveux. Je les insinuai avec lenteur entre la peau du front et la lisière des franges: il y avait effectivement là un espace qui me permettait de progresser, un indiscutable «plan de clivage» comme nous disons dans notre jargon chirurgical. Petit à petit mes doigts, puis toute la main, purent s'introduire et remplir

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