Sorciers, socialisme et sida

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Joignant tradition africaine et psychologie clinicienne, observant le charisme du président Nyerere, luttant contre les ravages du sida, le Père blanc Bernard Joinet nous conte son parcours résolu, non sans éviter les questions, les doutes et les stupéfactions. Son combat incessant pour la vie, l'Afrique et ses convictions aide à ne pas baisser les bras aux heures d'un possible découragement.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296921405
Nombre de pages : 224
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À Jean-Claude et Monique Petit, À Pascale et Guillaume Bouffard-Cruse, dont la pression amicale m’a gentiment, mais fermement poussé à écrire ce livre. À Anne Barthelemy qui m’a aidé à tenir le cap. À Emmanuelle d’Achon. dont l’accueil m’a permis d’écrire dans un cadre favorable à l’inspiration. À Jean-Eudes d’Achon dont les commentaires m’ont guidé dans la rédaction des chapitres sur l’économie. À Nadia Macquart-Moulin pour son soutien artistique. Aux confrères de ma communauté de Sainte-Foy-lès-Lyon qui ont supporté mes sautes d’humeur pendant toute la rédaction de ce livre. À Raphaël Lubala et Jean-Yves Chevalier pour leur soutien en informatique.

Préface Il y a dans ce livre trois thèmes principaux, la santé, la politique et le sida (Sorcellerie, socialisme et sida) vus à travers l'expérience d'un homme de terrain dont la volonté première est de s'engager et de prendre position face à ces sujets essentiels sans faire de concessions aux idées reçues ni au politiquement correct et dans le respect de chacun. La première partie du livre rapporte l'expérience de l'auteur en tant que soignant. « Vous n'avez pas parlé de la prise en charge spirituelle ? » Cette critique revient sans cesse à la fin des formations faites aux soignants africains par les équipes européennes dans le domaine du VIH/sida. Critique fondée qui est au cœur de ce livre et il fallait l'immense expérience d'un prêtre, théologien et psychologue, le père Bernard Joinet, immergé dans l'aventure africaine en Tanzanie, pour rendre palpable l'importance de la dimension spirituelle dans l'approche holistique de la santé qui prend en compte toutes les dimensions de la personne : médicale, psychologique, sociale, nutritionnelle et spirituelle. En effet, à travers son itinéraire de prêtre et de psychologue clinicien, le père Bernard Joinet ne cesse d'approfondir l'étroitesse des liens entre le visible et l'invisible, se définissant lui-même comme un « passeur » entre ces deux univers. Il met en lumière l'importance de la dimension culturelle et spirituelle de la santé qui doit tenir compte des puissances invisibles qui agissent sur l'homme. La force du discours vient de la richesse de son expérience de terrain, qu'il fait partager au lecteur, emmené sur des pistes qui le surprennent et face auxquelles il doit laisser tomber ses préjugés pour recevoir l'expérience de l'aîné, du sage qui écrit : « Je suis persuadé que le don de guérir existe, car je l'ai rencontré. » La deuxième partie du livre est consacrée aux rapports entre l'auteur et le président Julius Nyerere. Totalement engagé dans sa mission, le père Joinet s'est trouvé tout naturellement happé

par la politique, sujet essentiel de sa Lettre à mes supérieurs, lettre d'analyse sociopolitique, initialement destinée à ses seuls supérieurs religieux et qui en 1999 était lue par mille six cents décideurs sur cinq continents. C'est le contenu essentiel de cette « correspondance » qu'il nous livre ici. Il permet de comprendre l'origine de l'admiration que l'auteur porte à ce président qui, selon lui, tient sa place aux côtés de Nelson Mandela et de Kwame Nkrumah parmi les grandes figures de la lutte pour l'indépendance en Afrique. Homme de forte conviction religieuse, pour qui l'instauration d'un parti unique et uni possédant un pouvoir fort était le meilleur moyen d'unifier cent vingt-huit ethnies en une nation avec dans toute sa démarche un mot clef : dignité. Naissance d'une nation par « l’instauration d'un socialisme africain, basé sur la tradition africaine, pensé par un Africain, pour les Africains ». L'auteur porte sur la naissance de cette nation un regard lucide qui traduit tout à la fois sa haute estime pour le président Nyerere, sa vision politique, sa démarche dans l'instauration de l'ujamaa (le familialisme, principe de base de sa société nouvelle). On sent alors sa déception quand il écrit face à la situation actuelle de la Tanzanie : « L’ujamaa n’aura été qu’une parenthèse de dix-sept ans. Tout est rentré dans l’ordre de la mondialisation, c’est-àdire du capitalisme libéral. » Mais ce n'est pas un constat d'échec qu'il fait, la société a été profondément modifiée. Les villages sont nés, une langue unique est parlée, une nation unie a été édifiée. Dans la troisième partie du livre, l'auteur nous livre ce qu'il appelle son « obsession sida ». Le voici face à cette pandémie dans une des régions du monde les plus touchées. Il est soignant, il est prêtre, il est militant, il met toutes ses forces dans ce nouveau combat. Et voici que d'un rêve, une nuit, à Bukoba, sur les bords du lac Victoria, suite à une discussion animée entre professionnels et à la veille d'une formation des soignants sur la prévention du VIH, il donne naissance à la Flottille de l'Espoir. Le sida est comparé à une inondation, un déluge, et la survie ne peut venir que de la possibilité de monter à bord d'une embarcation. C'est un éclairage nouveau sur la prévention, mise ainsi à la portée de tous quels que soient leur âge, leur degré 10

d'éducation, leur culture ou leur croyance ! Prêtre, il se heurte au délicat problème du préservatif vis-à-vis duquel il est parfaitement clair : « Le grand commandement de la Bible et du Coran est : "Tu ne tueras pas".» Incontournable. Il insiste sur le fait qu'avec le VIH, la mort est devenue un des aspects possibles de la sexualité et qu'à ce titre, une prévention efficace doit présenter tous les moyens de prévention, aussi bien l'abstinence et la fidélité que le préservatif. Il montre aussi que la position officielle de l'église catholique a beaucoup évolué sur ce point et que l'anathème initial n'est plus de mise, même s'il a personnellement souffert de sa prise de position dans la prévention du VIH/sida. L'Église peut et doit être une institution efficace de prévention et de soutien à ceux qui sont infectés. Soutien à la prévention qu'il réclame de la part de tous : famille, groupes religieux, éducation nationale, services de santé, groupes de loisirs ou sportifs. Comme tous les grands engagés, le père Joinet nous quitte à la fin du livre non pas sur une conclusion mais sur une porte ouverte, celle d'un autre livre « un prêtre face au sida » qu'il projette d'écrire. Nous l'attendons tous ! Nous sortons de celui-ci avec l'impression d'avoir cheminé aux côtés d'un ami qui nous a captivés, encouragés, grandis, pour qui amour, dignité, compréhension sont des mots clefs et dont le combat incessant pour la vie, l'Afrique et ses convictions nous aident à ne pas baisser les bras aux heures d'un possible découragement. Professeur Christian Courpotin

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Introduction Le fruit de l’amitié Père Blanc, missionnaire d’Afrique, je suis arrivé en Tanzanie en 1966. Je l’ai quittée en 1999 et depuis, je réside dans le Grand Lyon, plus précisément à Sainte-Foy-lès-Lyon. Mon cœur, lui, ne l’a pas quittée et j’y ai encore des liens. Je fais le va-et-vient entre la France et la Tanzanie plusieurs fois par an au gré de missions qui me sont confiées. À chaque retour en France, je parle évidemment de la Tanzanie avec ma famille et mes amis, en particulier avec Jean-Claude Petit et sa femme Monique, des amis très proches. Jean-Claude est journaliste, président du Centre national de la presse catholique. Nous avons écrit ensemble deux livres. Il me dit à l’un de mes retours : « C’est intéressant ce que tu nous dis là, tu devrais l’écrire. » Deux autres amis, Pascale et Guillaume Bouffard-Cruse abondent dans le même sens. Réactions flatteuses, mais pourquoi écrire pour des Français sur les malades mentaux de Dar es-Salaam et les ravages du sida en Tanzanie ? Je ne m’en sentais pas le droit. Un hôte discret ne parle pas des défauts de la plomberie de la maison qui l’accueille. Le service de psychiatrie de la faculté de médecine de Dar es-Salaam, où j’enseignais et donnais des consultations de psychologie clinique, m’a organisé une petite fête d’adieu quand j’ai quitté Dar es-Salaam en mars 1999. Cela nous donna l’occasion d’évoquer les débuts de la consultation de psychothérapie que j’ai ouverte en 1979, de la recherche et mise au point de psychothérapies adaptées à la culture africaine, de la création d’une pédagogie de prévention du sida, la Flottille de l’Espoir. Plusieurs membres de l’équipe psychiatrique avaient suivi mes cours sur le développement de la personnalité dans les années quatre-vingt, quand ils étaient étudiants. Ils évoquent certains exemples que je leur avais donnés alors. Ils s’en

souviennent et en rient encore vingt ans plus tard. La conversation est animée, joyeuse. Le professeur Gad Kilonzo, chef du service de psychiatrie, me dit alors : « Père, vous devriez écrire sur ce que nous avons fait ici, ensemble. » Je hoche la tête et me tais. Il insiste. J’enregistre le message. J’ai donc une double demande venant et de France et de Tanzanie. Ce livre est ma réponse. Il est le fruit de l’amitié. Ce livre est donc avant tout un partage d’expériences. Ce n’est pas une autobiographie comme les deux livres qui l’ont précédé, Le Soleil de Dieu en Tanzanie1 et Les Africains m’ont libéré2. Il est le compte rendu ponctuel de trois expériences, je dirais trois aventures aussi marquantes qu’imprévues. Aventures, oui, car je m’avançais sur des terrains inconnus. D’abord sur le terrain de la psychothérapie en Afrique. Il y avait très peu de psychologues cliniciens en Afrique de l’Est en 1979. Les ouvrages sur la psychothérapie dans un contexte africain étaient rares eux aussi, à cette époque, en dehors de ceux de l’école de Dakar. La plupart des personnes qui m’étaient adressées se plaignaient soit d’être possédées du démon, soit d’être ensorcelées. Elles avaient déjà fait leur diagnostic. Que faire ? Ni l’Institut de psychologie de la rue du Dragon, à Paris, ni les cours du professeur Didier Anzieu à la Sorbonne ne m’avaient préparé à faire face à ce genre de situation. La possibilité de l’existence d’êtres invisibles et de leur influence sur la santé des humains n’était absolument pas envisagée. La médecine et la psychologie clinique étaient séculières et laïques et, à leur suite, les psychothérapies. Un médecin ne posait jamais de question sur la foi ou la pratique religieuse de la personne venant en consultation. Il se contentait d’écouter une déclaration éventuelle de foi et l’enregistrait comme l’une des dimensions de la personnalité du demandeur d’aide. J’ai dû faire face à cette situation inattendue. La première partie de ce livre s’intitule : Mes rencontres avec le sorcier, le diable et le Bon Dieu. Je décris l’évolution de mon attitude, face aux représentations
1-Bernard Joinet, Le Soleil de Dieu en Tanzanie, propos recueillis par JeanClaude Petit, Cerf, Paris, 1977. 2 Bernard Joinet, Les Africains m’ont libéré, propos recueillis par Jean-Claude Petit, Cerf, Paris, 1985.
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culturelles de la maladie par mes demandeurs d’aide, qui attribuaient souvent leurs problèmes de santé à l’intervention d’êtres invisibles. D’une manière encore plus inattendue, je me suis trouvé impliqué dans la vie politique de la Tanzanie. J’ai fait la connaissance du président Julius Nyerere, suivi ses efforts pour créer une troisième voie entre le capitalisme et le marxisme. À partir de 1994, j’ai publié une série d’analyses sociopolitiques dans dix-neuf Lettres à mes supérieurs. Une véritable aventure que je raconte dans la deuxième partie, Happé par la politique. J’ai été encouragé dans cet effort de mémoire par des hauts fonctionnaires internationaux qui trouvaient que ma Lettre les avait aidés à comprendre certaines contradictions apparentes de leurs interlocuteurs tanzaniens. Troisième expérience, absolument imprévisible : mes rencontres avec le sida et son virus le VIH. Dès 1987, j’ai été confronté à ce virus sournois, non détecté pendant de nombreuses années, passant d’une personne à l’autre sans qu’elles s’en rendent compte. Ce virus menait, à cette époque, à une fin longue et douloureuse, difficilement soutenable pour le regard. Depuis, je n’ai cessé de mener contre lui une lutte de tous les instants. J’ai très vite concentré tous mes efforts sur la prévention, selon le principe : « Quand il y a une inondation dans la salle de bains, le plus urgent est de fermer le robinet. » Prévention difficile, confrontée à de multiples obstacles. Parler de mort éventuelle ou de sexualité est tabou dans de nombreuses cultures. Les pulsions sexuelles et le besoin de drogue sont difficiles à maîtriser pour beaucoup et impossibles pour certains. À cela s’ajoute la position de nombreux groupes de croyants, aussi bien musulmans que chrétiens, qui s’opposent à l’emploi du latex, brûlent des préservatifs sur la place publique et font retirer des manuels scolaires les planches anatomiques qui, selon eux, portent atteinte à la pudeur. Une lutte dure, épuisante, avec ses échecs, avec, surtout, les adieux à des amis, vaincus par le VIH, qui me quittent après plusieurs années d’accompagnement. Un travail de deuil répété. Continuer, se relever d’année en année, pendant dix-neuf ans. Je rendrai

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compte de ce long cheminement avec le VIH dans une troisième partie intitulée : Obsession sida. La girouette fait toujours face au vent Quand je revois mon passé, j’ai l’impression d’être une girouette qui tourne sans cesse. J’étais très souvent en déplacement, en moyenne dix mois par an. J’ai sillonné une vingtaine de pays africains. Je passais de France en Afrique du Sud, de l’Angola au Mozambique et du Burkina Faso au Maroc. En 2007, il est vrai, je tente de me stabiliser à Sainte-Foy-lès-Lyon. Ma santé m’y oblige. À l’université, je suis passé des études de grec à l’anglais, puis à la catéchèse et à la théologie, de celle-ci à la psychologie pour finir en sociologie politique. Puis je suis passé de l’animation d’un séminaire de prévention du sida au Bénin à des cours de psychologie clinique à la faculté de médecine de Dar es-Salaam, d’une session d’économie politique en Zambie à une semaine sur « Justice et Paix » à Sainte-Anne de Jérusalem, juste en face de l’esplanade du temple. Une vraie girouette. Oui, c’est vrai. Mais en même temps, j’ai un grand sentiment de stabilité. Je ne change pas pour changer mais pour faire face aux événements qui, eux, changent, de la guerre de 1940 à mai soixante-huit, de la fin de la guerre froide aux offensives islamistes, de la décolonisation aux conflits ethniques. Une girouette au comportement stable malgré les apparences. À vous de juger. Je suis souvent invité à prendre la parole pendant des sessions sur le sida, l’économie africaine ou l’influence des êtres invisibles sur la santé. Souvent le président de séance a du mal à me présenter avec mon parcours sinueux qu’il n’arrive pas à cerner. Il trouve alors un raccourci pratique et me présente comme un missionnaire atypique. Cet adjectif me surprend toujours. Je me demande en effet atypique en quoi, par rapport à qui ou à quoi ? Comme missionnaire ? Comme psychologue clinicien ? Ma manière de vivre ? D’aimer la vie, de parler de

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l’amour et de la mort ? Cet adjectif semble satisfaire tout le monde. Alors, à mon tour, je vais l’employer. Invitation au voyage Je vous invite donc à un voyage atypique, un long périple en terrain varié : sorcellerie, démons, puissances invisibles, politique, économie, corruption, sida, pressions religieuses, antirétroviraux. Malgré tout, l’espoir. Sous tous ces chapitres vibre une passion pour l’Afrique.

La Tanzanie en Afrique

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La Tanzanie

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Première Partie

Mes rencontres avec le sorcier, le diable et le Bon Dieu

1 Dieu écrit droit avec des lignes courbes

Rencontre avec un diable lubrique En ce mois de septembre 1979, je reçois Marie. Ce n'est pas son nom, mais un pseudonyme. Elle m'a été adressée par le Dr Johnson Hauli, chef du service de psychiatrie du centre hospitalier universitaire (C.H.U.) de Muhimbili, à Dar esSalaam. Elle m'explique que le démon lui rend visite, surtout la nuit, qu’il est toujours excité et lui fait des choses vilaines. Je traduis : il l'agresse sexuellement et abuse d’elle de plusieurs manières. Le thème du diable lubrique, incube-subcube, est bien connu. Marie opine de la tête en détournant les yeux. Elle me demande de l'exorciser car le docteur lui a bien précisé que j'étais prêtre. Je lui propose de prier pour elle et de lui imposer les mains comme cela se fait couramment à Dar es-Salaam dans les églises pentecôtistes et dans certaines paroisses catholiques. Elle refuse en me disant : – La prière avec imposition des mains, on me l'a déjà faite. Non, je veux un exorcisme complet, le vrai. – Avec le livre et de l'eau bénite, à l'église ? – Oui, c'est cela que je veux. – Pour cela, je dois avoir la permission de l’archevêque. Il faut que je la lui demande. Rendez-vous est pris pour la réponse la semaine suivante. Je vais voir le cardinal Laurian Rugambwa, archevêque de Dar esSalaam. Je lui explique la situation de Marie et lui demande la permission de pratiquer le grand exorcisme sur elle, avec eau bénite, imposition des mains, bref, tout le rituel. Il refuse en me disant : « Non, Père, je ne vous donne pas cette permission car,

si je vous la donne, les gens feront la queue à votre porte et vous n'aurez plus aucune tranquillité. » Ce souci pour ma santé me touche, mais ne règle pas les difficultés de Marie. Quand je revois cette dernière, je lui explique la décision du cardinal. Elle est déçue. Nous commençons cependant un entretien face à face, à la fin duquel je prie pour elle et lui impose les mains. Je lui propose de revenir la semaine suivante. Je suis persuadé qu'elle ne reviendra pas, car je n'ai pas satisfait sa demande. Nous sommes dans un bureau de consultation du service psychiatrique du centre hospitalier universitaire (C.H.U.) de Muhimbili, dépendant de l’université de Dar es-Salaam, Tanzanie, au bord de l’océan Indien, face à Zanzibar. Quelques mois auparavant, je partageais la vie des planteurs de coton de l'Iwembere, en Tanzanie centrale. Comment en suis-je arrivé là ? Cette rencontre avec Marie est l'aboutissement d'une longue série d'événements. Dieu écrit droit avec des lignes courbes. Destination Tanzanie Je suis arrivé en Tanzanie le 13 décembre 1966, suite à la demande des évêques de ce pays. Ceux-ci avaient demandé aux Pères Blancs, la société missionnaire à laquelle j'appartiens, de leur envoyer quelqu'un qui pourrait les aider à faire accepter en Tanzanie les changements introduits dans l'Église par le concile de Vatican II. Le pape Jean XXIII voulait ouvrir les fenêtres de l’Église sur le monde en convoquant un concile. Il a fait passer un courant d'air frais : messe en langue du peuple et non plus en latin, acceptation de la modernité, ouverture à la démocratie, au dialogue œcuménique, à la rencontre avec les autres religions, invitation aux laïcs à prendre en main la vie de leur communauté paroissiale en collaboration avec le clergé, et j'en passe. Ces changements risquaient de provoquer un bouleversement. Il fallait donc dialoguer, expliquer, lentement, progressivement. Pour ce faire, les évêques de Tanzanie avaient décidé de créer un centre pastoral national, le Tanzania Pastoral and Research 22

Institute (TAPRI), avec une équipe pluridisciplinaire. Mes supérieurs pensaient que j'avais le profil pour appartenir à cette équipe. Dieu fait irruption dans ma vie Né à Nevers en 1929, j'avais quinze ans quand Dieu fait irruption dans ma vie en juin 1944. Mon frère aîné, Paul, avait prévu d’aller camper pour quelques jours à l’abbaye bénédictine de la Pierre-qui-Vire, dans le Morvan, en compagnie de deux camarades. Au dernier moment, l’un d’eux fait défection. Mon frère me propose alors de prendre sa place. J’accepte tout de suite. J’avais envie de rencontrer des moines, ces personnages mystérieux, retirés du monde et vivant en silence. D’autre part, la traversée du Morvan à bicyclette me permettrait peut-être de rencontrer des maquisards. Une véritable aventure. Dès notre arrivée, nous nous installons. La tente montée, je vais voir Notre-Dame de la Pierre-qui-Vire, cette grande statue de granit qui se dresse sur un dolmen près de l’église. La table de pierre du dolmen était en équilibre instable avant d’être stabilisée par les moines, d’où son nom de « Pierre-qui-Vire ». J’entre ensuite dans la chapelle et vois, près du chœur, une deuxième statue semblable à la première. Je me demande tout de suite laquelle est l’originale, laquelle est une copie en plâtre. Pour le savoir, je tâte discrètement le pied de la statue, plus exactement, le gros orteil. Et là, j’ai eu brusquement une sensation dans tout le corps, comme une décharge électrique. J’ai senti comme une évidence irrésistible qui s’imposait à moi : « Tu seras missionnaire ! » J’ai tenté d’effacer cette évidence de ma tête, comme je l’ai décrit dans mon premier livre Le Soleil de Dieu en Tanzanie. Proclamer que Dieu existe, qu’il faut s’aimer, tendre la joue gauche, ne me disait absolument rien. Ce qui m’intéressait c’était d’être dans la résistance dont plusieurs camarades de classe faisaient déjà partie. Cinq d’entre eux seront tués. Je me rends compte aujourd’hui que j’aimais la violence et l’aventure. J’étais furieux de cet appel, mais je n’ai

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jamais pu effacer ce choc, cette évidence intérieure. J’ai résisté pendant trois ans. Finalement, j’ai jeté l’éponge. Une formation internationale En 1947, j’entre chez les missionnaires d'Afrique, plus connus sous le nom de Pères Blancs. Je suis la formation internationale traditionnelle. Deux ans de philosophie en France, une année de formation spirituelle en Algérie, ensuite filière anglophone : trois ans de théologie en Hollande et une quatrième année en Écosse, à Monteviot House, près de la frontière avec l’Angleterre, pour acquérir the finishing touch, le vernis britannique, requis pour aller en Afrique de l'Est, alors sous contrôle britannique. J’en ai profité pour m’initier au rugby. Je suis ordonné prêtre le 26 mai 1955 par le cardinal Gordon Gray, archevêque d'Édimbourg, son centième Père Blanc soulignait-il. D’Écosse en France et de France en Angleterre, via un retour en Écosse Mes supérieurs me destinent alors à être professeur de collège secondaire, pour la formation du futur clergé africain. Je vais donc à Strasbourg faire une licence de lettres classiques : français, latin, grec. Celle-ci acquise en 1959, je suis envoyé en Écosse, au petit séminaire de Saint-Boswell, où j'enseigne le français aux jeunes candidats missionnaires et assure la catéchèse biblique. Brusquement, je suis propulsé au noviciat de Broomhall, aux environs de Londres. Le père chargé des cours de Nouveau Testament vient de tomber malade. Il n'y a pas de bibliste immédiatement disponible, mais comme j'ai fait du grec et de la catéchèse biblique et à défaut d’autre candidat… J'ai passé une année merveilleuse à Broomhall, une de ces gentilhommières très coûteuses à entretenir, vendues par leurs propriétaires désargentés pour une bouchée de pain et rachetées par des communautés religieuses dont la force de travail pouvait 24

entretenir les pelouses centenaires. Un parc propice aux promenades méditatives, un lac avec une île et un canoë pour la détente, une atmosphère de prière, dix heures quotidiennes d'étude de la Bible. Avec, comme coupure, une visite hebdomadaire à Londres pour contempler les propylées arrachés au Parthénon athénien, les statuettes hittites et, bien sûr, les momies égyptiennes exposées au British Museum. Un an plus tard, en 1961, le bibliste attendu arrive. Je suis remis à la disposition du supérieur des Pères Blancs en France, le père Jean-Marie Garritan, le provincial comme nous l’appelons. Il me nomme au petit séminaire de Bonnelles dans la vallée de Chevreuse pour y enseigner l'anglais. Cela va de soi, j'ai étudié la théologie en anglais, je viens de passer deux ans en GrandeBretagne, donc je peux enseigner l'anglais, C.Q.F.D. Je me récrie : « Mais non, Père, j'ai fait une licence de lettres classiques, français, latin et grec et philologie classique, non pas d'anglais ! » Le père provincial me réplique du tac au tac : « Qu'à cela ne tienne, cher Père, vous n'avez qu'à en faire une à la Sorbonne. Il y a des cours pour enseignants le jeudi, et vous êtes proche de Paris. Inscrivez-vous en faculté de lettres ! » J'en reste coi. Me voici donc au collège secondaire de Bonnelles où j'enseigne l'anglais et la catéchèse biblique. Je me rends à Paris chaque semaine pour le cours de littérature anglaise. Bon chrétien, je me présente au centre Richelieu qui rassemble les étudiants « cathos ». Je suis accueilli par le futur cardinal JeanMarie Lustiger et le père André Colini, qui deviendra archevêque de Toulouse. Ils me disent immédiatement : « Vous venez d'Angleterre, vous tombez à pic. Nous avons reçu une demande d'un institut américain qui cherche un aumônier. » Je téléphone à l’institut en question, l'Institut d'études européennes, l’IEE, et prends rendez-vous. J'apprends alors qu'ils ne recherchent pas un aumônier mais un répétiteur qui pourra aider les étudiants venus d'universités catholiques. Ceuxci ont besoin d'unités de valeur en théologie et suivent à cet effet les cours que le père Jean Daniélou donne au centre Richelieu. Il parle, me dit-on, comme une mitrailleuse et les étudiants américains ont du mal à le suivre. L’IEE cherche un prêtre qui 25

pourra reprendre ses cours avec eux. Me voici donc auditeur du père Daniélou. Passionnant. Soudain, problème, il part pour le concile du Vatican. Le directeur de l'Institut d'études européennes me demande alors d'assurer le cours de théologie à l'institut. Un défi. J'accepte. Cela me permet de prendre chaque jeudi une bouffée d'air théologico-spirituel entre les cours d'anglais. Cet enseignement à des étudiants américains ne faisant pas de quartier a été une aventure passionnante qui m’a marqué. Elle m’a obligé à repenser ma théologie faite dans un grand séminaire des années cinquante en Hollande et en Écosse pour répondre à leurs attentes des années soixante dans le cadre de la vie parisienne. J’y ai passé de nombreuses nuits blanches. J'avais instinctivement adopté une démarche anthropologique. Je prenais l'être humain comme un faisceau de relations, à soi, aux autres, au monde, à Dieu. Nous partions de l'étude de ces relations à la lumière des sciences humaines et nous essayions ensuite de rejoindre la parole de Dieu sur ces relations. Je me suis beaucoup inspiré de Theillard de Chardin, qui avait à l'époque une réputation sulfureuse pour les étudiants américains. En 1964, licence d’anglais en poche, je revois mon provincial. Je lui explique que l'anglais c'est bien mais que la théologie c'est mieux. J’y ai pris goût en l’enseignant à l’Institut d’études européennes et je voudrais m'orienter vers elle. « Vous tombez bien, me dit-il, nous cherchons un spécialiste de la catéchèse pour l'Afrique de l’Est. Vous avez une formation anglophone, vous vous intéressez à la théologie et vous avez une expérience d'éducateur. Vous pouvez devenir le catéchète que nous cherchons. Proposez-nous un programme de formation. Nous en discuterons. » Je cherche et j’hésite : Munich, Bruxelles, Londres, Paris ? Tout est bien tentant. Tout bien pesé, je me décide pour Paris. Proposition acceptée. En 1964, j'entre à l'Institut supérieur de pastorale catéchétique de l'Institut catholique de Paris, pour deux ans. Le directeur, monsieur l’abbé Bournique, apprenant que j’enseigne la théologie à l’Institut d’études européennes, m'encourage fortement à faire un doctorat de théologie à l'université de Strasbourg, qui seule en France possède une faculté d’État de théologie catholique. Comme je possède une licence de lettres 26

avec français, grec, latin, anglais et allemand, je suis accepté comme candidat au doctorat de théologie. Merveilleux système français qui permet de passer d'une discipline à l'autre. Une seule condition : donner des résultats. Monsieur l'abbé Charles Wackenheim accepte de diriger ma thèse sur les symboles bibliques et liturgiques. Ceux-ci ont, paraît-il, une valeur universelle. J'aimerais bien le vérifier. Je choisis deux symboles : l’un présent partout, l'eau et l’autre, l’huile, liée, croyais-je, aux pays qui cultivent des oléagineux. Je n'avais pas pensé à l'huile de phoque des Esquimaux, un peu loin de l'Afrique il est vrai. J’étudie les réactions à ces symboles dans quatre cultures : chez des élèves du secondaire de Ouagadougou, en Haute-Volta, devenu Burkina Faso, chez des élèves du secondaire du XVIe arrondissement de Paris, chez de jeunes agriculteurs vendéens et chez les élèves d’une école d’agriculture en Tunisie. Je trouve un titre obscur à souhait : « Étude différentielle des réactions à deux stimuli symboliques, l'eau et l’huile. » Je me suis vite rendu compte des différences de réactions. Si pour les Tunisiens, l'huile voulait dire nourriture et vie, pour les Parisiens elle était associée à panne de voiture, mains sales, dérapage et accident. Charles Wackenheim est intéressé par cette recherche, mais, me dit-il, il faudrait vous adresser aussi à un professeur de psychologie car vous traitez un problème de psychologie religieuse plus que de théologie classique. Il m'adresse au Pr Didier Anzieu qui avait été enseignant à la faculté des lettres de Strasbourg et qui, à l'époque, était professeur de psychologie à la Sorbonne. Nous avons appartenu à la même faculté, cela crée des liens. Il accepte de diriger ma recherche. Je me lance, suis ses cours à la Sorbonne et fréquente l'Institut de psychologie de la rue du Dragon à Paris. Quand je lui rends compte de mon travail sur l’huile et l’eau, il me dit : « La psychologie vous intéresse, vous avez assez de matériel pour un doctorat de psychologie. J'accepterais volontiers de diriger cette deuxième thèse. » Nous tombons d'accord sur le titre de cette dernière : « Étude différentielle des réactions à deux stimuli symboliques : le berger et le feu. » Deux

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thèses qui ont un air de famille. Le feu est universel comme l’eau, le berger lui est lié à certaines cultures, comme l’huile. Je passais mon diplôme de catéchèse et obtenais mon doctorat de théologie à l’Institut catholique en juin 1966. Le huit décembre, je soutenais ma thèse de psychologie à la faculté des lettres de Nanterre. Le treize, je prenais l'avion pour la Tanzanie. Je faisais pendant six mois un stage de swahili, la langue nationale, à l’Institut de langues de Kipalapala, près de Tabora, au centre de la Tanzanie. En juin 1967, je partais pour la paroisse de Lukula, en pleine forêt de Tanzanie centrale, pour perfectionner mon swahili et m'initier à la culture bantoue pendant deux ans. J'étais à pied d'œuvre. À l’école des maîtres de la forêt Deux années passionnantes. La paroisse de Lukula, maintenant disparue, avait été construite en pleine forêt au milieu d’une zone régulièrement inondée pendant la saison des pluies. Une digue en terre de quatorze kilomètres permettait de gagner la terre ferme. Pendant deux ans, je suis allé en vélo ou en moto de clairière en clairière visiter les familles chrétiennes vivant isolées dans la forêt. Deux années de pistes sablonneuses et de rencontres chaleureuses. Je n’oublierai jamais l’une d’elles. C’était la saison des pluies, la forêt était inondée. Marchant dans l’eau jusqu’aux genoux en poussant ma bicyclette, j’arrive à la maison d’une famille amie, surprise par cette visite inattendue au milieu de cette inondation. L’eau s’élève à trente centimètres dans la maison et coule à travers les murs de branchages. La famille campe au sec sur deux lits et m’invite à partager leur refuge. Je passe la journée juché sur un lit tandis que la maîtresse de maison fait la cuisine, vaille que vaille sur l’autre. Au soir un membre de la famille m’accompagne jusqu’à la chapelle proche, sur la terre ferme.

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