Sourde aux maux

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Taxée de « fainéante » et « bête », adjectifs décisifs choisis par ses parents dès son enfance, Martine s'en fait une évidence. Mais la réalité est toute autre : surdité. Elle se révolte, évolue. Après une jeunesse bousculée, une adolescence révoltée, quelle sera sa vie de femme en quête d'identité ? Le chemin à parcourir sera long, douloureux et chaotique. Sa rencontre avec la culture sourde et la médiation seront des éléments déclencheurs sur la découverte de son « moi ». Une véritable mise en pratique de « l'allégorie de la caverne ».


Publié le : vendredi 28 novembre 2014
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EAN13 : 9782332821157
Nombre de pages : 376
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ISBN numérique : 978-2-332-82113-3

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

Ce livre est dédié à ceux qui ont eu, à un moment ou un autre, confiance en moi, à ceux que je connais bien, à ceux que j’ai croisés, ces gens qui m’ont tant apporté.

Tout particulièrement à ma fille, mon dernier bébé qui n’a jamais failli à son affection pour moi.

A mon fils retrouvé tardivement.

A ma première fille qui ne connaît pas réellement la femme que je suis.

A mes petits-enfants que j’aime sans distinction.

Sans vouloir être cynique… à ceux qui m’ont rejetée, qui ne m’ont pas aimée. Sans le savoir ils m’ont aidé à grandir, à évoluer.

Préface de Monica COMPANYS

Dans son parcours, quelque chose n’avait pas été pris en considération : Martine est née avec une surdité évolutive. Comme elle parle si bien, son entourage familial – ou ce qu’il en reste – ne cherche pas plus loin, et se borne à l’estampiller de « bête » et « fainéante ». Martine souffre sans réaliser que sa surdité est un obstacle à la communication avec la masse écrasante que représentent les Entendants.

Ensuite, elle va découvrir les Sourds, donc une identité, puis les Signes, donc une langue, et une communauté, donc la Culture Sourde.

Notre surdité n’est pas assimilée à une maladie ni à un handicap : nous sommes « normaux ». Pour nous les Sourds, le monde est divisé en deux : les Entendants et les Sourds. La différence est définie par les deux modes de communication : les Entendants parlent avec la bouche, et les Sourds avec les mains.

La Langue des signes est aussi riche, aussi complète, aussi fine que n’importe quelle langue orale. On peut tout dire en langue des signes, et dans tous les registres : familier, poésie, humour, scientifique…

Nos productions culturelles en signes sont dotées d’une grande précision dans la description de ce qui nous entoure : les objets, les personnes,… et cela avec une attention très particulière sur la situation dans l’espace. Notre culture visuelle exceptionnelle est possible grâce à la très grande représentation visuelle que permet notre formidable possibilité d’expression corporelle de la Langue des Signes.

Cette « pensée visuelle », propre aux Sourds, structure notre pensée de manière différente que celle des Entendants.

C’est pourquoi notre manière de penser, de faire, nos rituels « typiquement sourds », notre humour particulier, notre savoir, se transmettent en signes entre Sourds de génération en génération. C’est la base de notre Culture Sourde, une culture et une identité Sourde qui existent vraiment et qui permettent de démentir les idées fausses et péjoratives que les Entendants ont souvent de nous.

Même si la majorité d’entre nous naissent de parents Entendants, nous les Sourds, nous nous identifions spontanément à cette communauté de la Culture Sourde, où la LSF n’est pas la langue maternelle mais la langue naturelle.

C’est ce qui est arrivé à Martine, son parcours personnel finira par renforcer sa conviction, elle a enfin trouvé son identité : elle est Sourde.

Alors, elle crée une association de Sourds et Entendants, et organise passionnément des cours de LSF, du théâtre et des chansons en signes.

Pourtant, cela ne lui a pas été facile de se faire accepter de la communauté des Sourds, elle a du affronter ceux qui la prenaient pour une fausse sourde, sous prétexte qu’elle parlait et maîtrisait le français. Heureusement elle avait encore une flèche à son arc : sa ténacité qui lui a permis de ne pas se trouver dans une situation ambiguë. Martine est bilingue et bi-culturelle et fait fi de ses détracteurs. Elle tient bon, et elle décide même de devenir médiatrice.

Une vie privée difficile qu’elle relativise systématiquement en appuyant sur le bouton de l’optimisme et de l’espoir : elle pardonne et comprend, malgré tout.

Un électron libre que les aléas d’une vie tourmentée a forgé, et qui finit par tourner en orbite calmement. Désormais, Martine est blindée, elle persiste, résiste et… signe !

Monica COMPANYS, Sourde
septembre 2014

Préface de Jean-Louis LASCOUX

Les ingrédients des tensions et des conflits sont parfois diffusés dans l’air de la relation sans qu’aucun des acteurs ne se rende compte de ce dont il est l’auteur. A un moment donné, pour les uns et parfois pour tous, l’ambiance devient irrespirable et personne ne s’est aperçu de rien. C’est ce que raconte Martine dans la confidence de son récit de vie où elle avoue des prises de conscience pénibles. La difficulté de percevoir les sons lui a été une donnée naturelle, d’autant plus contraignante qu’elle n’était pas partagée. Elle emploie un ton badin pour dérouler son histoire parsemée de non-dits, d’interprétations, de propos insultants, de sentiments de dénigrement, de perceptions d’exclusion, de constats d’agression et d’observations de contraintes. La pollution relationnelle atteint parfois le seuil de l’inacceptable.

Que raconte-t-elle ? Des moments simples, des actions banales, des sentiments communs. Le tout forme un cocktail émotionnel propice à une révolte incomprise et qui se révèle légitime. Elle raconte son silence torturé et ses désespoirs. Elle affirme sa quête d’identité et d’une parole médiatrice pour ouvrir la voie d’une nouvelle construction d’elle-même.

Il en ressort un parcours chaotique où la culpabilité devient un principe confondu avec la responsabilité. Martine lutte contre la tentation ordinaire de la victimisation. Elle y résiste. Elle dénonce cette « honte de la mendicité affective » qu’elle a éprouvée, tandis qu’elle était en recherche de la reconnaissance indispensable à la construction d’une identité faite d’harmonie en soi, d’équilibre relationnel et de satisfaction. Pendant des années, elle subit l’incompréhension silencieuse de ses parents et de son entourage éducatif face à son invisible surdité. Elle se prémunit en recourant aux stratégies de l’adversité. Elle ne trouve aucun repère pour exprimer ses états affectifs. Elle observe qu’elle joue si bien son rôle qu’elle ne se reconnaît pas elle-même.

L’autobiographie de Martine souligne en creux une carence que l’éducation nationale n’est pas encore parvenue à combler, celui d’un enseignement de la prise de pouvoir sur soi. Le programme scolaire de la culture présentée comme la plus cartésienne au monde est encore privée de ce qui devrait en faire son essence. Ici, c’est un récit d’un non savoir très étendu de la communication. Les pages de cet ouvrage se font l’écho d’un long cri silencieux, une protestation contre l’ignorance du savoir être en relation. Un cri inutile dans un environnement où les personnes ne se regardent pas plus qu’elles ne s’entendent, ni ne s’imaginent qu’elles pourraient savoir s’écouter. Le sel du malaise saupoudre son enfance, son adolescence et une grande partie de sa vie d’adulte.

C’est dans ce contexte que Martine a développé une volonté ferme de provoquer des changements de comportements. Elle a choisi de s’en faire porte parole auprès d’une communauté de vie qui se trouve encore plus privée de communication.

C’est ainsi que, dans la recherche d’une posture affirmée de médiateure, Martine est venue dans la formation que j’ai initiée. Elle y a puisé une conceptualisation de ce qu’elle a vécu. Elle y a poursuivi une réflexion pour mieux maîtriser ce monde d’idées et de sentiments jusqu’alors resté obscur et confus. Néanmoins, son choix témoigne d’une recherche identique à tous ceux qui y viennent : trouver des savoirs-faire opérationnels pour être plus à l’aise dans les relations et aider les autres à résoudre leurs conflits. Elle raconte ce moment troublant où elle réalise qu’elle peut cesser de donner prise à ce qui la perturbe et simultanément à ce qu’elle ajoute en elle aux agressions des autres.

Certes, la formation que j’ai conçue est un parcours d’acquisitions professionnelles, avec comme objectif de former des personnes aptes à exercer en tant que médiateur efficace. Des médiateurs professionnels. Martine indique qu’elle y a trouvé d’autres réponses : c’est le cheminement de sa pensée, un travail personnel. Dans tous les cas, grâce à la maîtrise des émotions par la raison, elle revendique une appropriation des fondamentaux de la distanciation. Elle a réalisé le travail qui lui permet aujourd’hui d’aider les autres à également mieux conduire leur pensée. Cette démarche n’est pas facile et l’enjeu n’est pas d’être arrivé à démontrer une aptitude à le faire, il est en permanence de préserver ses compétences pour témoigner d’une posture et d’un savoir-faire exigeant pour parvenir au résultat inimaginable : aider autrui à résoudre un conflit que tous les protagonistes pensent impossible à éteindre.

Cet ouvrage marque une étape dans sa vie et peut-être aussi dans la vie de lecteurs pour qui ces mots offriront un sens pour conduire le changement dont ils peuvent avoir besoin.

Carnac, le 10 août 2014

Jean-Louis Lascoux
Directeur de l’Ecole Professionnelle
de la Médiation et de la Négociation – epmn.fr
Président de la Chambre Professionnelle
de la Médiation et de la Négociation – cpmn.info

Prologue

Ayant été élevée dans une culture entendante avec une structure de pensée relevant de la langue des signes française et de la culture sourde, ce livre est écrit dans une langue qui est la mienne sans fioritures.

Je suis sourde bilingue Français/LSF et par conséquent biculturelle. Certaines structures de phrases pourront donc surprendre le lecteur.

Les lettres manuscrites présentes dans le livre sont volontairement retranscrites avec leurs fautes et leur syntaxe d’origine. Les prénoms des personnages principaux ont été modifiés par respect pour la vie privée.

Kévin, Thierry, mes relecteurs, et moi, étions d’accord sur le fait qu’ils n’apporteraient qu’un avis sur la compréhension extérieure d’un entendant dans la lecture. Je les en remercie.

Merci également à Monica Companys pour sa préface qui est un réel témoignage de la culture sourde, ainsi qu’à Jean-Louis Lascoux qui, par sa préface, a si bien évoqué le sens que je voulais donner à ce livre.

Après plusieurs tentatives pour écrire ce livre, commencé en Mai 1998, il m’a fallu plusieurs années pour le finir. Je n’ai pas voulu utiliser les services d’un écrivain, ceci afin d’être « moi », même dans les mots.

Au fil de ces années le regard que je porte sur ces événements change, la douleur de certains passages est aussi vive, mais plus supportable.

En évoluant, on n’oublie pas, on vit avec.

Ce livre est un témoignage sur la communi­cation, dans tous les contextes que ce soient entre entendants ou entre sourds et entendants.

La communication est la clé de l’écoute de l’autre avec respect et tolérance.

C’est aussi un témoignage sur la faculté qu’à un être humain de se relever face à des situations douloureuses. RIEN n’est jamais désespéré et j’ai envie de dire à tous ceux qui me feront l’honneur de me lire de rechercher en eux la force qu’ils ont, car ils l’ont.

Toutes choses se règlent quand le moment est venu.

Retracer mon vécu a été dans un premier temps, une sorte de thérapie, d’exorcisme personnel. Les interruptions dans les périodes d’écriture sont la preuve qu’auto analyser sa vie, ses émotions, est quelquefois tellement douloureux, que des pauses sont nécessaires.

En aucun cas ce livre ne traduit un état de victime, car bien d’autres personnes ont vécu dans leur vie des souffrances bien plus profondes que les miennes. Cela je l’ai toujours pris en considération, c’est ce qui a constitué une force supplémentaire à travers mon histoire.

Tout ce qui est retracé, à chacune des périodes citées, je l’assume !

« On a toujours le choix, on est même
la somme de ses choix »

Joseph O’Connor

Sourde aux maux !

Nous étions installés dans la salle de formation… MEDIATEUR, un nouveau défi que je me lançais. Le professeur Jean-Louis Lascoux prit place face à nous.

Elles, se positionnèrent à côté de lui, mon regard était prêt à écouter leurs mains.

– « S’il vous plaît, éloignez-vous, mettez-vous dans le coin, vous me gênez. »

Un froid se répandit parmi nous après cette remarque. Cela commençait bien !!!

La colère bouillait dans mes veines.

Le prof commença.

L’entrée en la matière du cours était, si l’on peut dire, “cavalière”. Personne n’arrivait à se concentrer, du moins je le pense.

Mes yeux se dirigeaient vers le coin de la pièce, où elles étaient, je regardais au bout d’un moment, je vis :

– « Maintenant chacun de vous, va me décrire en un seul mot, le sentiment que vous avez ressenti quand j’ai demandé à ces personnes de s’éloigner de moi. »

En souriant, Jean-Louis Lascoux se tourna vers les interprètes en LSF (langue des signes française) :

– « Vous pouvez revenir près de moi, cela ne me dérange absolument pas », en enchaînant.

– « Je voulais simplement provoquer chez vous ces émotions, que dorénavant vous devrez apprendre à dominer. »

C’était cela, provocation, frustration, surprise, rejet, colère, choc, tant d’émotions à contenir si on voulait devenir de bons médiateurs.

J’avais du travail, mon émotionnel étant à fleur de peau, ma volonté bien présente. Une sourde PEUT… aussi bien qu’un autre. La notion d’échec dont j’avais été taxée dans mon enfance devait disparaître à jamais.

Mes souvenirs me ramenèrent 56 ans en arrière.

Chapitre I

C’est dans une ville de Lorraine que mes parents s’étaient installés.

Notre famille était composée de trois enfants, l’aîné Jean-Pierre, la deuxième Françoise, et moi, Martine.

Mon père avait fait de longues études, c’est au prix de ses efforts qu’il obtint un poste d’ingénieur des mines. Ma mère, qui était loin de s’intéresser à sa carrière, commença à s’ennuyer.

Tous les ans, maman devait faire des cures pour son asthme dans le sud de la France, c’est sans doute sous l’influence du climat méditerranéen qu’elle rencontra un autre homme. Albert était un homme de taille moyenne, une corpulence trapue, assez charmeur avec une moustache fine des années cinquante et une chevelure crantée à la Jean Gabin. Son sourire était garni d’une dent couronnée en or qui scintillait dès qu’il faisait ses sourires charmeurs.

Ma mère s’était laissée séduire par ce pur Méditerranéen.

La situation avec mon père devait être ambiguë. Papa n’était pas un homme expansif, le couple battit de l’aile. Plusieurs tentatives de séparation se succédèrent. Les conflits en étaient arrivés à un tel point que ma mère choisit de passer à l’acte et de vivre avec son amant. Elle partit.

Maman m’amena avec elle dans le sud de la France, mon frère et ma sœur furent placés en pension en Lorraine.

A l’époque de la séparation Jean-Pierre avait, dix ans et demi, Françoise neuf ans et demi, moi trois ans.

Vu mon âge, mes souvenirs sont vagues à cette période, je sais seulement que le compagnon de ma mère me gâtait beaucoup. C’était pourtant un homme dur d’aspect.

Il avait, d’après mon père, eu quelques problèmes d’ordre judiciaire. J’occupais malgré tout pour lui la place d’un enfant qu’il n’avait jamais eu. Son affection pour moi n’était pas feinte.

Ma mère avait certainement craqué sur son style “marseillais”, mon père ayant plus un physique de bureaucrate. Grand mince, brun, son allure sérieuse coupait court à toute discussion jugée inutile pour lui.

Nous vivions à Cannes dans le sud de la France, le couple tenait un bar-restaurant, l’ambiance était bonne, les clients circulaient du matin au soir dans une ambiance conviviale.

L’appartement juste au-dessus de la salle de bar était petit, je crois même que c’était deux chambres.

La mienne était située au premier étage, juste au-dessus du comptoir du bar. Je pouvais voir ce qui s’y passait grâce à une petite trappe sur le sol. Lorsque je la soulevais, en penchant la tête pour regarder, mes longs cheveux bruns frisés dépassaient. Les clients se mettaient à rire en disant : « voilà Martine ! ».

Les souvenirs de cette époque me laissent un doux sentiment d’enfant gâtée sous un soleil d’or.

Pourtant, un sombre nuage ne tarda pas à apparaître sous forme de mesquinerie, nous fûmes obligés de déménager… En effet ma famille paternelle fit ressortir les antécédents du compagnon de ma mère, pour les services sociaux ce n’était pas un lieu où une jeune enfant pouvait être élevée correctement.

Le divorce était en cours, par prudence afin de ne pas perdre ma garde, Albert et ma mère vendirent leur bien et s’installèrent à Marseille. Ils firent l’acquisition de deux locaux côte à côte. Le premier était un commerce d’alimentation, avec une cuisine en arrière salle.

Le deuxième une droguerie, suivie, avec en guise d’appartement, d’une seule pièce sombre, qui faisait office de chambre et salle à manger. Attenante à cette pièce, une sorte de débarras avec un lavabo, un bidet et un WC en seule guise de salle de bain.

Dans ces uniques pièces nous dormions, mangions. Ce n’était pas très pratique, ni hygiénique, mais je n’en avais pas conscience du tout. J’étais dans un cocon où je me sentais une petite fille évoluant normalement, sans manquer de rien.

Vu par les services sociaux, le lieu était plus conséquent à l’éducation d’une petite fille que le bar de Cannes.

Juste le temps, d’une éclaircie, la vie reprit son côté insouciant.

Albert prenait soin de moi, les goûters soigneusement préparés sous forme de fruit, “des grenades”, j’adorais cela. J’ai même le souvenir qu’il faisait venir une jeune fille à domicile pour m’apprendre à broder. Son comportement, très possessif comme tous les hommes “machos”, donnait à ma mère une impression de protection. Pour l’enfant que j’étais c’était rassurant, à l’époque je sentais qu’il voulait faire de moi quelqu’un de bien.

Malheureusement, les efforts que fit le couple en déménageant n’apportèrent pas la tranquillité espérée… La tornade qui allait m’arracher à ce cocon approchait à grands pas.

On était en période d’hiver, décembre je crois.

Comme tous les jours, j’étais à l’école. Alors que la classe du cours préparatoire avait commencée, nous étions toutes installées à nos pupitres. Le mien était placé à côté d’un poêle à charbon.

La porte s’ouvrit, la directrice de l’école entra. Comme le demandait de règlement de l’époque, nous nous sommes levées. D’un geste la directrice nous indiqua de nous rassoir.

Elle se dirigea vers moi et me demanda simplement de ranger mes affaires en me précisant de laisser mon livre de lecture et ceci fait de la suivre en prenant mon cartable.

Insouciante, j’obéis, je ne me posais pas trop de questions. Mon comportement était visuel, je me laissais guider par instinct, n’étant pas toujours dans le cours des choses. J’étais souvent en dehors du monde auditif, tout allait trop vite pour moi.

Je suivis donc la directrice, confiante, jusqu’à son bureau. Lorsque nous entrâmes, plusieurs hommes en civil nous attendaient… mais… là, au milieu, un homme aux cheveux noirs, grand, mince, distingué, me souriait. Instinctivement, sans savoir pourquoi, je me jetai dans ses bras. C’était mon père ! Il m’a serré dans ses bras, et nous sommes partis.

Les autres hommes, je l’ai su plus tard étaient des policiers en civil.

Complètement en dehors de la réalité de ce qui se tramait, je n’ai, paraît-il, pas arrêté de bavarder !!!

A ce niveau j’étais digne de toutes les pipelettes Marseillaises. J’étais une enfant ouverte et confiante au point de m’adapter à des changements brutaux avec une facilité déconcertante !

Mes souvenirs me ramènent dans un commissariat, où ma mère était déjà présente, toujours si belle, grande, des cheveux longs noirs coiffés en chignon distingué. Vêtue de son manteau de fourrure, malgré son apparence si « classe », elle était assise et pleurait.

Je ne comprenais pas la situation, je courrais de l’un à l’autre, ravie que mes parents soient réunis, maman pleurait… mon père était gêné.

Dans un élan, sûre de moi, dans une logique d’enfant, un papa et une maman étaient faits pour repartir ensemble je demandai :

– « Papa, nous partons et maman vient ? »

– « Demande-lui », répondit-il.

Avec ma naïveté d’enfant je me précipitai vers ma mère :

– « Maman tu viens ? »

Celle-ci se mit à pleurer de plus belle, en disant :

– « Ce n’est pas possible. »

La suite est un mélange de confusion, mon esprit d’enfant n’allait pas assez vite, et je me laissai porter par les événements.

Papa me prit la main et je le suivis.

C’est en sortant que je vis Albert dans une fureur noire.

Deux policiers le tenaient de chaque côté. Son tempérament impulsif et même violent était au rendez-vous. C’était l’autre aspect de Bébert comme on le surnommait, violent presque dangereux lorsqu’il n’obtenait pas gain de cause.

A Cannes, une nuit, j’avais été réveillée par des cris de ma maman. L’image que je garde est une scène où Albert frappait ma mère. Le souvenir est flou mais présent.

C’est à la vue de la colère de mon beau-père, que mes sens se réveillèrent. Dans ma tête il y eut une sonnette d’alarme et je compris qu’on m’arrachait à ma mère. Je me mis à crier et à me débattre, il fut difficile de me calmer. Une voiture, le visage de ma mère pleurant à travers la vitre arrière, Albert maintenu… Je ne me souviens plus réellement de la suite.

Ce jour est gravé dans ma mémoire, il me semble que cela s’est passé hier. Il y a des douleurs et des traumatismes qui ne s’effacent pas et qui sont d’une effroyable précision. Je pourrais décrire la disposition du mobilier de la classe où est venue me chercher cette directrice, les policiers en civil dans le bureau où se tenaient mes parents lors du renoncement à leur vie commune dans cette pièce grise de commissariat.

Tout s’explique avec le temps.

Le combat d’Albert, cet homme qui, malgré son vécu de dur, avait au fond du cœur une fibre paternelle.

Aujourd’hui, je considère que le fait qu’il ne soit pas mon père biologique donne encore plus de valeur à l’affection qu’il avait pour moi par rapport à mon vrai père qui n’a jamais su m’en donner.

La faiblesse de ma mère et son impuissance.

L’inquiétude de ma famille paternelle.

Chapitre II

Mes souvenirs sont flous concernant la suite des événements, ils reprennent lorsque nous fûmes accueillis par mon grand-père à la gare… A mon arrivée sur le sol Lorrain j’avais six ans.

A l’époque, les divorces étaient longs. J’ai su, très longtemps après, que mon grand-père voulait absolument que je réintègre le foyer familial, c’est-à-dire ma famille paternelle. J’en déduis que la démarche venait de lui et non de mon père. La suite des évènements me l’a vite prouvé…

Papa avait très mal vécu le départ de ma mère, j’ai su que lors d’une première séparation (il y en a eu trois m’a t’-on dit), il courait comme un fou derrière le taxi qui était venu la chercher pour l’emporter vers sa nouvelle vie.

Maman était son premier amour. Mon père n’avait pas eu de nombreuses femmes dans sa vie de jeune homme, il avait découvert une femme qui le fascinait. Son amour pour elle était sans limite. L’anecdote du commissariat, où il était prêt à reprendre ma mère à ses côtés le prouve.

Je l’ai déjà dit, elle était très belle. Dans sa famille il y avait quelques origines espagnoles. Des cheveux noirs qui descendaient jusqu’à la taille, son goût pour le choix des jolies choses la mettait en valeur. Son enfance est restée mystérieuse pour moi. Je sais que sa mère était décédée tôt et qu’une belle-mère l’avait élevée avec son père.

Mes souvenirs sont comme le grand froid noir qui m’enveloppait à partir de ces instants…

On me laissa toute la semaine chez mes grands-parents paternels, qui vivaient à la campagne. Ma grand-mère, une femme triste sans chaleur, me lavait le matin sur l’évier de la cuisine. Elle rouspétait lorsqu’il fallait me brosser les cheveux épais et frisés que maman m’avait laissé pousser jusqu’aux fesses, et dont elle était si fière.

Après le long voyage qui me séparait du sud de la France, je fis connaissance avec une Lorraine grise et triste, telle que ma vie allait devenir, le soleil allait disparaître et allait emporter ma naïveté et mon insouciance, en laissant la place à une agressivité naissante, à la méfiance qui fut et qui est toujours mon éternelle compagne, sans doute en matière de protection.

Le dimanche suivant la fin de cette première semaine, ma connaissance s’étendit à ma soi-disant “nouvelle famille”.

Alors que je jouais, mon père vint avec Mireille sa future femme. On me la présenta, elle était de petite taille, des cheveux châtain roux. Je ne réalisais pas ce que signifiait cette nouvelle situation. Le plus intéressant pour moi était la présence de ce petit garçon blond de trois ans qui était à ses côtés, sa présentation fut accompagnée d’un :

– « Voilà ton nouveau petit frère Marc. »

C’était merveilleux, extraordinaire ! Moi qui n’avait que le souvenir d’être enfant unique jusqu’à ce jour, un petit frère, quel cadeau !

Dans ma joie, je lui donnai tous les jouets que l’on avait mis à ma disposition lors de la semaine précédente. Il dit gentiment :

– « C’est déjà à moi. »

Il était évident que Marc connaissait les lieux mieux que moi.

En fait, Marc était le fils de Mireille issu de son premier mariage. Le couple connaissait mes parents avant leur séparation. Ils étaient tailleurs et ma mère était cliente chez eux.

Pour quelle raison la relation entre Mireille et mon père devint plus intime ? Cela m’échappe encore, ou peut-être que je comprends trop !!! La place qu’avait laissée ma mère était confortable, grâce à une stabilité financière assurée.

Ce petit garçon blond devint mon compagnon des années qui suivirent. Marc était un enfant très intelligent, relativement sage, trop sage !!! Ses résultats scolaires étaient brillants. A côté de lui, je faisais triste mine, enfant révoltée, mauvaise à l’école.

Bref, très rapidement une étiquette s’est posée sur moi : “mauvaise petite fille”. Puisqu’on le disait, j’y croyais. Le réel motif de mes difficultés n’était pas encore décelé.

Aujourd’hui encore, je me demande encore comment l’enfant confiante, souriante, spontanée, pipelette que j’étais quand j’ai été enlevée à ma mère pouvait réveiller un sentiment de rejet aussi fort, de la part de mon père ainsi que du reste de la famille.

Avais-je la responsabilité du départ de ma mère, de l’échec du mariage de mes parents ? Dans ce cas, pourquoi ne pas m’avoir laissée avec maman ?

Ce qui était flagrant pour moi, c’était le sentiment d’être de trop dans cette famille. Mon père subissait ma présence, son regard sur moi n’avait jamais une lueur tendre et affectueuse. Je sentais de l’agacement quand il me regardait, je l’insupportais. J’eus l’explication bien plus tard par ma mère : j’étais une enfant venue par “accident”.

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