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Sous la grêle des démentis

De
287 pages
Menâa. Oued Abdi. Algérie. Ces récits relatent "la vie de Menâa", avant la guerre d'indépendance algérienne: années de lumière et de louange; puis, automne 1954, la guerre, les longues années de nuit et de sang, mais aussi de foi et d'espoir, dans la crainte de voir se dissoudre l'amitié entre nos deux peuples. La violence, de part et d'autre. Les embuscades, les bombardements, les exécutions. La torture. Automne 2004 : le voyage de Menâa, parcours de mémoire et d'amitié.
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« Certes, une histoire qu’on veuille entendre dans l’insouciance encore de la mort, « Et telle, en sa fraîcheur, au cœur de l’homme sans mémoire, « Qu’elle nous soit faveur nouvelle et comme brise d’estuaire en vue des lampes de la terre, « Et de ceux-là qui l’entendront, assis sous le grand arbre du chagrin, « Il en est peu qui ne se lèvent, qui ne se lèvent avec nous et n’aillent, souriant, « Dans les fougères encore de l’enfance et le déroulement des crosses de la mort. » Amers Ha ! très grand arbre du langage, peuplé d’oracles, de maximes et murmurant murmure d’aveugle-né dans les quinconces du savoir Vents I

Saint-John Perse

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à mes parents
Au moment de commencer ce “voyage de Menaâ”, un regret m’habite. une souffrance toujours vive : mes parents n’ont pas connu Menaâ, ils ne nous ont pas rendu visite, tout au long de notre premier séjour dans l’Aurès ; à vrai dire, je n’ai jamais su ni compris pourquoi. Ma mère appréhendait, disait-elle, de revoir son pays natal, et craignait de ne pas retrouver les images et les parfums de son enfance, en Kabylie comme à Alger. Mon père voulait prendre le temps d’un long voyage de découverte, hélas toujours remis. Ce regret est, quelque part, à l’origine de ces récits : comme s’il m’importait d’associer mes parents à ce parcours de mémoire, où ils ont leur place. Leurs lettres m’accompagnent, en écho, semaine après semaine, à mes “nouvelles de Menaâ” : la tendre gazette familiale de ma mère, la sensibilité de mon père. « Tu cherches toujours le mot juste : tes lettres, sous le texte clair et limpide, sont toujours pour nous puzzle ou énigme. D’une calligraphie appuyée et secrète, chaque phrase, chaque mot, chaque trait nous disent ta présence paternelle, comme une intention cachée, une subtile pression. On y décèle, non une hésitation à proprement parler, ni un doute, mais la trace d’une rigueur - protestante ? - d’une précision d’importance capitale, d’un humour à peine voilé : juste avant le point final de certaines phrases, en commençant par la fin, tu retraces chaque mot, lettre après lettre, le trait ainsi rehaussé, l’encre à la fois plus épaisse et plus affirmée. Le dernier mot, puis le précédent, le précédent encore, et ainsi de suite. Ni regret, ni regard en arrière, juste une démarche indispensable pour découvrir les mots vrais pour la phrase suivante. Comme l’athlète dans l’arène, tu estimes, tu évalues longuement, tu anticipes, avant de lancer la parole. Comme inconsciente, ta main réécrit, repasse d’une plume appesantie, appuyant plus fermement ici et là, une fois, deux fois, ou

plus. En sorte que, recevant tes lettres, je repère ces mots en surlignage, comme sélectionnés, ces bouts de phrases accentués, comme un signal clignotant avant l’arrêt : alerte, me dis-tu, ici va commencer, un message important, essentiel, et particulièrement réfléchi. Arrêt du cœur et clin d’œil : pause que seule sait exprimer le stylo - mon clavier ne connaît plus ce langage. Plus la phrase en gras est longue et plus le message de la phrase suivante prend force et sens. Plus il nous faut remonter en arrière dans la phrase précédente, et plus se dévoile ta patiente recherche. Le résultat paradoxal et subtil, à l’inverse du commun, est que les mots importants, écrits sans hésitation ni retour, se trouvent ainsi, comme nus et sans protection aucune, le message en clair, sans épaisseur typographique. Juste tes mots, humbles et définitifs. » Aujourd’hui, retrouvant ces quelques lettres, ma mémoire revit l’émotion d’alors, et ce qui, sans doute, m’a forgé. Émotion semblable, pour une part, à celle qui me vient des yeux vertet-or de Jeanne, en m’y penchant pour boire : une quête, sereine et tranquille, le goût d’un mot choisi avec amour et celui d’un sourire, une confiance toujours recommencée. J’ai souvent observé notre père dans cet exercice fascinant : homme de silence, il prend son temps pour façonner et ciseler les phrases importantes. Parfois il s’arrête pour la pause tabac, avec cette habitude, dictée par la Faculté, de couper en deux, voire en trois, une cigarette blonde. D’une boîte métallique rouge, il tire une ‘Balto’, la cisaille, en plante un bout sur le porte-cigarettes, dont il ne se sépare pas, l’allume de son fidèle briquet, et referme la boîte plate. Toute une liturgie de gestes précis, l’œil fermé pour éviter la première fumée, avant de reprendre l’écriture. « Un autre rite t’aide à penser et à traquer le mot : lorsque tu téléphones, ton crayon trace et retrace mille arabesques sur le coin d’un papier. Ou, pour la millième fois, ta main polit le bois sec, le caresse. Une vieille habitude contractée, au cours des promenades dans les bois de Malons. Petits morceaux d’écorce de pin, secs, compacts, de couleur brun-roux, ramassés l’an passé, ou cônes de cèdre, eux
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aussi desséchés, et dont seul importe le cœur, dur, en forme de colonne vertébrale effilée. D’un mouvement doux, continu et ferme à la fois, ta main glisse le fin papier de verre, ton pouce passe et repasse : peu à peu, le cèdre devient oiseau des îles au long bec élégant, au parfum délicat et racé, tandis que se précise ta pensée et que naît le mot juste. » J’entends sa voix, les soirs d’été 40, ces longs versets, de Claudel ou Péguy, où il puisait pour nous l’espérance quotidienne dans les jours noirs. Il nous disait toujours l’espérance : « Elle est là, comme le mot juste. La chercher toujours, quête de joie toujours recommencée. L’accueillir. Sans tricher. En payer le prix. Il n’y a pas de fatalité. Il y a toujours une porte : la petite fille espérance, - et cela m’étonne moi-même, dit Dieu. » Conseils paternels attentifs, pensée forte d’Emmanuel Mounier, esprit de la Résistance : il y a toujours une issue possible pour toute situation, même désespérée. « L’homme, toujours, est possible, responsable. Nous sommes embarqués. » J’entends sa voix, grave, et les mots quotidiens de la Bible. J’écoute ses conseils de lecture et je revois mes expéditions clandestines vers sa bibliothèque, ou celle, plus mystérieuse encore, de mon grand-père théologien, à Malons. Entre jeux et chahuts, bêtises mémorables, travail scolaire, balades familiales, camps scouts… je lis. Partout, de jour comme de nuit, et jusqu’aux toilettes, dit-on. N’importe quoi, jusqu’au catalogue des Armes-etCycles de Saint-Étienne. Livres, livres, mots-croisés, poésie, dictionnaires, mon enfance est bercée de lecture et de jeux de lettres, où notre père excellait. Une sorte de vénération, partagée en famille, pour l’écrit, l’étymologie, les jeux de mots et ce goût de la métaphore et des sens multiples, les ‘récitations’, comme on dit à l’école, le mot et la chose, jusqu’aux vers latins qu’il avait en mémoire depuis Montauban, Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi. De là, peut-être, me vient cette jubilation de la version, grecque ou latine, à Nevers comme à Louis-le-Grand, cette passion de traduire en d’autres langues - berbère ou diplomatique - ce bonheur de
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passer des frontières et de tisser des liens : ces heures studieuses, ô Cadi, mon frère chaouïa, ces heures lumineuses, à Menaâ où nos langages s’apprivoisaient. Mais les choses, le détail des jours qui passent, c’est une autre mémoire. Une autre écriture m’en apporte la trace immédiate: écriture spontanée de notre mère, reporter infatigable et patiente. Ses lettres, elle les écrit partout et toujours, n’importe où, dans la salle d’attente du dentiste, dans le train, sur ses genoux, sur un coin de table, tant qu’il y a une feuille disponible, un papier qui traîne par là, tant qu’il y a de la place sur le papier, en long et en travers, dans l’instant, tant qu’il y a un instant. « Je t’écris en hâte . » Un bref billet, avec les précisions, les informations de l’heure, la gazette familiale, comme une série-télé où l’on retrouve de multiples personnages, qu’on mélange un peu, parfois : «...il neige à Malons, Jean-Claude en arrive à l’instant, avec Daniel : il y en avait au moins un mètre à la Tranchée, à cause du mistral, et c’est tout juste s’ils ont pu passer. Le dernier né chez les Benoît vient d’être opéré, mais rien de grave. J’ai trouvé Yvonne un peu pâlotte, j’espère qu’elle va enfin se reposer un peu, elle travaille trop. J’ai écrit une longue lettre à Régine et Étienne, toujours pas rentrés des Antilles : j’espère qu’ils vont bien, car c’est bien dur. Essayez de m’écrire plus souvent, car rien d’Algérie depuis au moins trois semaines, - avec tout ce qui s’y passe. » Comme dans la Rome antique où les Annales consignaient tout de la vie publique et privée, tu es sauvegarde et mère mémoire vive : chacun, chacune y a place et de là procède ta prière quotidienne, détail après détail. « Tu remémores. Tu énumères. Tu passes en revue tous les tiens, sans en oublier un seul. À Malons, le soir, nous t’entendons ainsi prier, dans ta chambre du premier étage : alors que nous passons la veillée à jouer et rire devant la cheminée de la grande salle, nous pouvons entendre, le temps d’un bref silence attendri, l’un après l’autre nommés devant Dieu, l’écho de tes litanies.

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Pas un d’entre nous, - et combien d’autres ? - qui ne soit ainsi chaque jour porté avec ses joies ou ses peines, ses projets ou ses soucis. L’intercession vivante, têtue. La foi huguenote d’un autre temps. Et puis, chaque jour à l’heure de ta sieste, tes motscroisés quotidiens, et ces petits morceaux de papier entre pouce et index, roulés, déroulés, enroulés à nouveau comme par un mouvement perpétuel sculptant, peu à peu, le fin cône de carton en baguette de fée. Ce sont tes questions futées et, pour dire non, ce discret petit bruit des lèvres et des dents, toujours double ou quadruple, ce rapide mouvement, imperceptible, de la tête : “tsé tsé”, écho de la négation arabe “La-la”, cette trace indélébile de ta vie algéroise. » Leurs regards, leurs lettres : ils sont là, tous les deux, et, hors quelques pages sombres, le meilleur l’emporte : le mot juste, la proximité et la tendresse au long des jours, ce chant profond, qui m’accompagne. Longtemps après, l’enveloppe refermée, il y eut ce silence habité, ce long regard sous le béret basque et la connivence de ce regard bleu. Longtemps après, jusqu’à ce jour, il y a cette présence et cette inlassable attention. « Ô, j’ai lieu de louer ! » Pourquoi me vient-elle ainsi, avec force, cette mémoire paisible et revisitée, au moment de renouer quelques fils de ma vie pour en laisser trace, à mes enfants et petits-enfants, à mes amis ? Pourquoi avoir tant attendu pour relire ces lettres et rechercher un sens au voyage, au risque d’une altération générale des souvenirs : photos jaunies, images retouchées, relectures partiales et flatteuses ? Et pourquoi céder aujourd’hui à la pression amicale qui, depuis longtemps, m’y invite ? Pourquoi, pour quoi ? Saurais-je vanner les mots, sans trop de fioritures inventées, pour dire ce que fut ma joie de vivre et cette chance, cette grâce au long cours. Jeanne a depuis longtemps qualifié cette aptitude au bonheur : selon elle, je serais optimiste qu’est-ce à dire ? Saurai-je assez souligner les traces de cette grâce, de la colère et du combat, « espérer sous la grêle des démentis », comme on dit à Taizé, comme tu aimais l’écrire, Tania, ô ma sœur, crapule énigmatique ?
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Fragments relus au fil du temps, réécrits. Comme tu repasses un rôle oublié ou la matière d’un examen, comme tu défroisses un tissu pour en effacer les rides et les cassures. Éclats épars avant le point final au bout du chemin et cette singulière stratégie d’oubli de la mémoire. Tel souvenir est là, souligné, surligné, presque à le toucher du doigt, à en rire ou pleurer ; et tel autre, à la trappe, ou tellement changé qu’il en devient conte, rêve ou cauchemar, alibi mensonger ou archive de lumière. Entre fiction et réalité, comment oser le récit, pas à pas, le mot juste, et mesurer joies, peines, rages et regrets ? I’ve got the blues for yesterday it keep on haunting me I got the blues deep down for days used to be. Louis Arsmtrong Blues for yesterday Les jours d’hier, ce refrain sibyllin m’en trace la carte improbable, des vagues de nostalgie sélective y mêlant espérance et vaine attente. Tout enfant, je m’étonnais déjà de ces bulles du temps en forme de mousse de bière, comme le dit joliment Joël de Rosnay. Ici, des pans entiers sont très rapidement enfouis et recouverts, là quelques bref instants dilatés, gravés et reconnus, prennent toute la place. Bulles-de-savon, feuilles caduques ou persistantes, cordes du temps.

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Oui, pour toi Nadège, mon interlocutrice préférée, cet écho venu de tes grands parents - et pour celles et ceux de ta génération - voici ces pages algériennes qui parlent d’un pays lointain, pourtant si proche, et voudraient compléter le peu que vous avez appris en classe sur ces temps de grêle Sans doute, trouveras-tu à ces pages, un ton un peu déclamatoire, grandiloquent et ampoulé ; optimiste aussi, car, au vrai, les couleurs ne furent pas toutes roses, loin s’en faut ; et Narcisse veille toujours, et se mire, et se marre, place de la Fontaine, à Saussan. Tu n’as pas tort, mais c’est - récit dans l’estime et l’émotion, aubaine et face lumineuse de ces années - un écho d’anciennes conversations. Des souvenirs, certes, pour écouter aujourd’hui les voix qui m’accompagnent. mais aussi pour mieux vivre. Une mémoire d’avenir et d’espoir. Maintenant c’est promis, j’y veillerai : soyons sobre, si possible. Et si mon clavier délirait, n’hésite pas, ô lectrice, à censurer : zappe ! _______________________

En bas de pages, tu trouveras, ci et là, quelques notes et documents, pour pallier l’insuffisance d’informations sur ce que fut cette “guerre sans nom”, - presque gommée, encore aujourd’hui dans l’enseignement de l’histoire. Ce sont quelques rappels, Nadège, pour toi et ceux de ta génération. Et merci à celles et ceux qui m’ont, quelque peu, forcé la main pour me mettre à écrire, m’ont soutenu et encouragé. Mon ami François Desplanques, premier lecteur et très bon guide ; mon fils Yve-Alain, premier correcteur, filial et professionnel...

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Arbres
J’ai toujours aimé les arbres, chacun d’eux unique et changeant comme moi, sa vie intense ; ils sont là, immobiles, ils bougent des racines aux branches les plus hautes. Cette extraordinaire résistance aux tempêtes, ce respect du vent le plus doux ... ils sont là, ils parlent et, me couchant tard, j’ai toujours aimé écouter leur palabre, dans la nuit. Un soir de septembre 2004, où l’été prolonge son éclat, je contemple mon arbre dans le jardin de Saussan : il est minuit, nos invités sont repartis. Le chant des crapauds accompagne l’écho de leur chaude présence. C’est jour de fête anniversaire. Jeanne a 80 ans. Nous sommes mariés depuis 55 ans. Au milieu du jardin, d’abord ton arbre, Paul, où tu savais si bien te percher - et toi aussi, Matthis. Sous le vent, « l’arbre balancé qui perd une pincée d’oiseaux aux lagunes du ciel1 », c’est le grand témoin de ces moments de bonheur entre amis. Par ma fenêtre, en direct, je l’admire chaque matin au lever : la lumière rasante fait ressortir les veines profondes de son écorce, ridée d’une multitude de rainures verticales, lignes de la main, changeantes selon l’humeur et le ciel du jour. Non loin de là, mon arbre, mon confident. Il veille. Ne serait-ce pas, me dit-on d’un clin d’œil complice, un cyprès du Tassili ? Cupressus leredii, - « tu es sûr », me dit Jeanne ? Les Berbères des Ajjer le nomment ‘tarout’, l’arbre de la soif. Tiwizi serait donc bien en pays berbère. C’est un rescapé, planté là par erreur, hasard ou prémonition. À notre arrivée à Saussan nous voulions l’arracher, craignant sa volonté d’empièter sur l’allée.
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Saint-John Perse. Éloges XVII

Plus humble que l’if majestueux qui jouxte et signe la maison, il marque le chemin et, de loin, hèle le passant de la rue. Chétif et déjà émouvant et loquace, nous l’avons gardé et choyé ; il s’est peu à peu redressé, étoffé et le voici, haut et fort, montant la garde en uniforme vert-bleuté ombré de pollen, ses petits cônes à facettes ocreroux, en grappes serrées à l’aisselle des branches. Sa peau de lézard du désert, me raconte mille choses, en couleurs inattendues : du noir au rouge passe-velours, du blanc au vert Véronèse. « Ha ! très grand arbre du langage » ; un couple de tourterelles tristes y fait son nid depuis le printemps. « Bon, dit Nadège, qui lit ces lignes d’un sourire complice, arrêtons, c’est ton arbre, on le reconnaît bien. Photo réussie, il est temps d’écouter le vent dans ses branches, non ? » Nombreux, vois-tu, sont les amis qui s’arrêtent en entrant dans le jardin, comme s’ils consultaient l’oracle avant de franchir le seuil. ‘Tiwizi’, comme un chant d’oiseau, ce nom berbère signifie la solidarité et l’entraide ; c’est le ciment et la force de la société berbère. Il est là, mon arbre, il a toujours quelque chose à me dire et me chanter. Écoute, il chuchote ‘Tiwizi’, peut-être. Et tant et tant d’arbres, uniques en leurs voies et façons, dans tant de lieux où j’ai vécu : mémoires murmurées, racines et bruissements de feuilles. À Malons, le légendaire bouleau de papa dans la cour, et mon cèdre sacré, bois-dressé disent les Chinois, du côté de la Sapine, sur les plus hautes branches duquel je m’exerçais à vaincre la peur. Le tilleul des cinquante ans de Jeanne à Barville et son olivier kabyle préféré sur la plage de Tighzirt. L’arbre-à-messages de l’anniversaire de nos cinquante ans de mariage, feuillage d’amitié. Notre arbre, au désert, du côté d’Essendilène, amer solitaire, au pied de la dune. Mon arbrerepère sur la petite terrasse à La Coume - au loin la Maladetta. Mais aussi, dans les sombres années quarante, aucun arbre à la maison-qu’apas-d’jardin de Nevers, avenue de la gare. À la baie d’Ha-Long, sur la plage, cet arbre anonyme qui me fait don d’une graine noire, oblongue et chaude dans la main, et qui, depuis, me caresse entre pouce et index
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et me calme. Je vous conterai plus tard le cèdre des Aurès, dont la double tête se dresse à Genève au Conseil Œcuménique des Églises, et la singulière histoire d’un arbre chaouïa, qui vit solitaire, à Menaâ, commune mixte des Aurès, en ces montagnes d’or et de lumière. Pour l’heure, trève de lyrisme, je ne vais pas vous présenter un à un, tous mes amis : certains sont toujours vivants et me survivront, si Dieu veut, vous pouvez leur rendre visite. Il est minuit à Tiwizi. Silence et calme. Jasmin, hibiscus, bougainvillées, pommier d’amour : seuls les parfums, les couleurs, l’amitié se répondent, échos des quelques mots que j’ai prononcés, cet après-midi, pour la fête. Ni mémorial, ni bilan, mais plutôt la basse-continue de toutes nos années. Déjà, l’autre été, l’ami Serge, poète et prophète du Cantal donnait le ton : « Le temps n’est pas à fixer des portraits et à faire des bilans, il est à jouer les prochaines mesures, inédites, d’amour à venir. » Une fois encore aujourd’hui, écoute bien, Emmanuel, jeune philosophe et pianiste, il s’agit des autres et de leur musique. Il s’agit de celles et ceux qui nous ont construits. C’est de ceux-là que j’ai voulu parler aujourd’hui, tous ces autres qui jalonnent et rencontrent nos vie. (Et pardonne le ton pastoral, que veux-tu, moi aussi je suis un frère prêcheur, on ne se refait pas !).
« Vous tous, mes amis, vous êtes là, et ce bouquet de visages est pour nous l’image même de tant et tant d’autres, amis proches ou lointains : vous les représentez au pied de mon arbre, signes visibles d’une présence invisible, émouvante, riche de tant de murmures et de cris, de sourires et de larmes. Ils me regardent, je les regarde. Tant de lieux, tant de noms, au long de notre parcours de plus de cinquante ans, tant de pistes, tant d’arbres divers : Alger, Menaâ -palmes sur sable d’or- SainteFoy-la-grande, Toulouse, Pau, Paris-CIMADE à l’écoute du monde, Alger diplomatique, Saussan… et toujours, au centre : l’Algérie, aimée et souffrante, son soleil, son parfum, sa douleur, mon arbre, ma vie... Vous êtes là, amis et amies, qui nous avez fait ce que nous sommes. Combien, de fois, dans nos engagements avec d’autres, à la CIMADE ou ailleurs, avons-nous tenté d’expliquer qu’il ne s’agit pas de se dévouer pour les autres, car ce sont ces autres qui nous forment, et qui suis-je sans eux ? »

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Dans Pilote de guerre, seul dans le cockpit de son avion, sous les tirs de la DCA, Saint-Exupéry s’étonne et s’émerveille, lui aussi, de cette subtile alchimie qui nous fait ex-ister : « Désormais chaque explosion me paraît, non nous menacer, mais nous durcir. Chaque fois, durant un dixième de seconde, j’imagine mon appareil pulvérisé. Mais il répond toujours aux commandes, et je le relève, comme un cheval, en tirant sur les rênes. Alors je me détends, et je suis envahi par une sourde jubilation. Je n’ai pas le temps d’éprouver la peur autrement que comme une contraction physique, celle que provoque un grand bruit, que déjà il m’est accordé le soupir de la délivrance. Je devrais éprouver le saisissement du choc, puis la peur, puis la détente. Pensez-vous ! Pas le temps ! J’éprouve le saisissement, puis la détente. Saisissement, détente. Il manque une étape : la peur. Et je ne vis point dans l’attente de la mort pour la seconde qui suit, je vis dans la résurrection, au sortir de la seconde qui précède. Je vis dans une sorte de traînée de joie. Je vis dans le sillage de ma jubilation. Et je commence d’éprouver un plaisir prodigieusement inattendu. C’est comme si ma vie m’était, à chaque seconde, donnée. Comme si la vie me devenait, à chaque seconde, plus sensible. Je vis. Je suis vivant. Je suis encore vivant. Je suis toujours vivant. Je ne suis plus qu’une source de vie. L’ivresse de la vie me gagne. On dit ”l’ivresse du combat”, c’est l’ivresse de la vie ! Eh ! Ceux qui nous tirent d’en bas, savent-ils qu’ils nous forgent ? » Ça, c’était le texte-du-jour du pasteur-de-service. Suite du sermon, inventaire de celles et ceux qui, parents et amis, m’ont fabriqué, usiné, buriné :
« Nous sommes là, tous les deux, devant vous, et en bonne place, Jeanne, celle qui m’a le plus forgé, en près de 60 ans, et quel marteau, quelle enclume ! Une pratique conjuguée, réciproque. Vous le savez bien, nous sommes différents et ma mère acceptait avec peine ces différences au temps de nos fiançailles, (tu sais, nos ancêtres huguenots, la maffia protestante, et cette même ténacité endogame des mammas juives et
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siciliennes. En fait, elle avait réservé quelqu’un de ‘chez-nous’ pour son fils aîné.) - avant de chérir Jeanne, comme sa fille, au dernier parcours de sa vie à Montpellier. Beaucoup affirment, paraît-il, nous reconnaître, et s’inquiéter - à tort - à ce signe : « Au départ, ces deux-là, toujours en train de discuter, de se disputer, jamais d’accord, - toujours accordés, pour finir. » Et combien différents encore, nos trois enfants, nos huit petits-enfants. Ils ne sont pas les derniers à nous forger et nous éduquer. À nous apprendre tant de choses. À nous ouvrir tant de portes nouvelles. Anne, une de nos amies, Alsacienne, protestante, grande blonde aux yeux bleus, a épousé un Tunisien du désert, musulman, petit et foncé de peau. Leur message, tonique, est de nous répéter : “Nous, on est différents, très différents. Seulement, nous, on le sait.” Pour Jeanne et moi, c’est bien vrai, près de soixante ans de “pasd’accord”, de débats, de bagarres historiques, de discordances, avant que ne survienne, du cœur, l’accord ou le compromis : mer et montagne, nord et sud de la Loire, Méditerranée et Atlantique, chiffres et lettres, sommeil et apnée, jour et nuit, thé et café, optimisme et pessimisme et je passe, huîtres, endives, papillons et noix de coco... « Tu es un optimiste » me dit-elle. Certes, louer et savourer le temps qui passe, rechercher des failles dans la sinistrose ambiante, inventer, espérer : il y a toujours une issue, un combat à mener, on verra. Mais pour le versant négatif ? c’est l’insouciance, l’imprévoyance, le naïf pour qui le pire n‘est pas toujours sûr. Celui qui ne réfléchit pas aux conséquences de ses actes, ne ferme pas à clé, fait confiance et néglige les assurances, ne vérifie pas le niveau, - dit-elle. Serait-elle pessimiste ? « Tu n’y arriveras pas, tu chantes faux. » Je pense à cette belle prière de l’église primitive : « Conserve-nous inquiets, et garde notre foi dans cette inquiétude. » Positivement c’est la prudence (la confiance, certes, mais, « tu es sûr ? tu es bien sûr ? ») l’attention, le souci des autres, l’organisation de l’avenir, la prévoyance et pour finir, le sourire de Jeanne. Avec Georges Casalis, c’est l’optimisme méthodologique, cadran solaire qui chante déjà le soleil de demain. Avec Emmanuel Mounier, le pessimisme actif, sentinelle lucide qui veille au grain. Pour moi, tout un programme de vie, comme si elle m’était à chaque seconde donnée. Jamais je n’aurais pu suivre les chemins dont je veux maintenant vous parler, sans cette force de Jeanne, cette contradiction féconde, tempérant mes rêves pour leur donner corps et raison. Entre nous, un compromis, une promesse implicite, tenue en commun, un arbitrage reconnu, pour ensemble - parfois, souvent découvrir, une voie nouvelle (une nouvelle voix ?) et fortifier mille pistes
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merveilleuses et risquées. Oui, l’autre me forge, et ce n’est pas toujours drôle ni facile, l’autre m’invente, et tout à la fois me barre et m’ouvre la route. Et puis il y a l’Autre, qui nous accompagne, clément et miséricordieux. Une présence, un appel, un souffle toujours recommencé, un sourire à peine esquissé, une énigme, un humour. Avec Rachid Benzine j’aime le nommer “Jésus-tendresse”. Un regard qui m’apprend chaque jour l’espérance. “ Toujours il y eut cette clameur, toujours il y eut cette splendeur ”, nous chante Saint-John Perse. L’homme, toujours, est possible. Et demain est un autre don. »

Fin du sermon dans la prairie de Tiwizi. Fin provisoire de ma déposition, Votre Honneur ; nous en parlons, Jeanne et moi, ce soir de fête, quand, soudain, à l’improviste, Jeanne interrompt. « Et si nous allions à Menaâ, tous les deux ensemble ? »

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Le voyage de Menaâ
— Et si, tous deux ensemble, nous allions à Menaâ ? Au lieu du lecteur de DVD prévu, si nous consacrions le cadeau d’anniversaire de nos amis à un pèlerinage aux sources ; là où, pour nous, tout a commencé ? — Allons pour ‘une semaine à Menaâ’, si la chose est possible du point de vue sécuritaire. Voyage depuis longtemps rêvé, espéré, mais toujours remis durant ces années tragiques du terrorisme intégriste. Or, j’avais justement le projet d’un nouveau déplacement rapide en Algérie, seul, dans le cadre de l’action auprès de sinistrés du tremblement de terre de Boumerdès. Automne 2004, cinquante ans après le déclenchement de la guerre d’indépendance, c’est décidé : nous partirons ensemble, Jeanne et moi, et nous irons à Menaâ. Menaâ. Plonger dans la généalogie de nos mémoires, commencer par le cœur d’où tout a pris forme, couleur et épaisseur : les premiers fragments de ce récit, il me fallait les retrouver dans notre village de l’Oued Abdi. Automne 1954, la guerre. Ces longues années de nuit et de sang, mais aussi de foi et d’espoir, dans la crainte de voir se dissoudre l’amitié entre nos deux peuples. Automne 2004, un lumineux voyage dans la liberté retrouvée de circuler à travers l’Algérie : Alger, Beni-Yenni, Biskra, Sétif, Batna et notre village, hammourth inou. Dans la mémoire et la confiance, nous allons retrouver nos amis chaouias. Et, il faut le dire, une certaine appréhension nous étreint : tant de choses ont changé. Le parti unique et l’indépendance confisquée, la deuxième longue nuit de massacres, le terrorisme islamiste et la répression militaire, tout cela les aura-t-il changés ? Sont-ils toujours aussi accueillants et fraternels ? Sommes-nous toujours des menaouis, faisant partie du village ?

L'Aurès, sorte d'angle mort autour duquel la vie tourne sans y pénétrer ; l'Aurès, terre de contrastes, terre enkystée au milieu du Maghreb, île des montagnes, escalier du désert. Peintres, voyageurs, et amateurs de littérature pittoresque ont le choix pour dire les charmes du pays chaouïa. Un losange de cent kilomètres de côté, allongé du nordest au sud-ouest, entre l'antique voie romaine Batna-Biskra à l'ouest et l'oued Ouezzene à l'est. Peu de chose, en somme, sur la superficie totale de l'Algérie : une région zébrée de chaînes parallèles, de gorges, et de sites contrastés, où l’on comprend mieux l’histoire fragmentée de la vieille Berbérie. Deux traits de burin vers le sud : les vallées bien closes de l'oued Abdi et de l'oued Abiod vous font descendre, en trois étapes de mulet, des hauteurs du Chélia, 2.328 mètres aux cèdres légendaires souvent enneigés, jusqu’aux 120 mètres de Biskra et aux chotts, lacs salés inférieurs au niveau de la mer. Cimes dénudées ; profondes vallées vertes et vergers méditerranéens ; jardins irrigués sous les palmiers du Sud ; cèdres et dattes confites par le soleil : là se trouve la clé de ce pays étrange, rebelle et fier, dernier îlot de résistance à toutes les invasions ; peuple farouchement indépendant et sauvage. C'est dans ce pays de montagnes sévères que Charles Cook rencontrait pour la première fois ces hommes et ces femmes rudes, il y a près de 75 ans ans. Au nom de l'Évangile. Dans ce ‘bled’ reculé, une Demoiselle anglaise avait planté sa singularité britannique. Séduite par la vallée, le climat, la population, Miss Weeler, peintre éprise de solitude et de beauté, avait, pas à pas, racheté à divers paysans propriétaires des parcelles de terrain pour 70 ares environ. En 1927 elle y fit construire une vaste maison dans le style du pays et créa un jardin plein de fleurs et d’arbres divers. Elle y habitera dix ans, enfermée derrière des murs de toub et sans beaucoup de contacts avec les Menaouis.

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Nadège : « Mais comment donc a commencé l’aventure, à Menaâ, d’une mission protestante au cœur du pays chaouïa ? Pourquoi ton oncle Charles a-t-il décidé de s’installer dans ce bled perdu de montagne, ne sachant pas la langue de ces paysans, dans un village sans eau, ni électricité, ni téléphone ? » « On ne peut parler des origines de la mission sans dire quelques mots de la vocation de Charles Cook, écrivait son épouse Suzanne Cook, en 1950. Autour de 1920, son père le Pasteur Jean-Paul Cook-Jalabert, fit une tournée dans les Aurès. Il fut immédiatement “conquis” par le pays. Charles avait une quinzaine d’années quand il entendit son père dans une réunion, adresser un appel pour l’Aurès. J’ai toujours été frappée du caractère absolu de cet appel. [...] Charles était absolument certain que Dieu le voulait à cette place. Il n’a jamais pensé à aller ailleurs. [...] C’est pour cette raison que trois ans plus tard il s’est offert à la “North Africa Mission” 2 et qu’il a entrepris en Angleterre des études de théologie et de ‘médecine missionnaire’. En octobre 1930, nous nous installons à Batna, à la porte de l’Aurès, ‘en attendant’. [...] C’est en novembre 1930, que nous avons fait la connaissance de Menaâ et que nous sommes entrés - en visiteurs - dans la propriété et la maison de Miss Weeler. Par boutade nous nous sommes dit alors : “voilà qui ferait une magnifique station“. Cette période d’attente dura jusqu’en 1938. Un beau travail est amorcé avec des visites dans presque tous les villages de l’Aurès : tournées deux fois par semaine ; et tournées plus longues de 4 à 5 jours, en auto, à pied, à ski même, en hiver. La traduction de l’évangile en chaouïa est entreprise. Un essai de classe est tenté à Chir, mais le chef du village s‘oppose à la prédication de l’évangile. De Nara, Charles est chassé à coups de pierres. Par contre, à Arris, nous avons, une fois par semaine une classe de garçons et une classe de filles. L’évangile est prêché en français et en chaouïa dans de nombreux villages, des soins d’urgence
La North-Africa-Mission est la plus ancienne société des missions, fondée vers 1889 par des non-conformistes anglais (elle eut des stations à Cherchell, à Azazga et dans l'Aurès. .. à Menaâ).
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donnés aux malades au cours des haltes dans les maisons. Des portions de l’Écriture sainte sont distribuées. [...] Et voici qu’au printemps de 1938 nous apprenons que Miss Weeler était partie de Menaâ et qu’elle désirait vendre sa propriété. En avril 1938, le pasteur Jean-Paul Cook-Jalabert3 meurt subitement à Tizi-Ouzou, (lors d’une de ces grandes rencontres de chrétiens kabyles) non sans voir eu la vision de la ‘station missionnaire de Menaâ’ [...] Après une visite à Miss Weeler sur la Côte d’Azur, l’affaire se conclut : la “North Africa Mission” prend la décision d’acheter la propriété. « ... Le 1er novembre [!] 1938, poursuit Suzanne Cook, aidés de nos amis le pasteur et Madame Chatoney, nous nous installons - un peu émus - à Menaâ. Au milieu des fleurs et dans une belle lumière . » Mais, en ces débuts, lorsque Charles et Suzanne Cook ouvraient la porte, personne ne venait, la cour restait vide : méfiance, hostilité, prudence et cette réserve bien connue des paysans montagnards devant tout étranger. Rares étaient ceux qui s’aventuraient jusqu’au portail pour frapper. « Plus dur encore, le retour à la station en octobre 1940 [après un an d’absence : guerre 1939-1940 et défaite française ?], note Suzanne Cook. Le jardin est une jungle. On a tenté d’incendier la station en mettant le feu à la palissade extérieure. Autour de la maison, tout paraît mort. On respire une atmosphère d’hostilité et de méfiance. On dirait qu’un souffle destructeur a passé sur les pauvres petits germes d’une semence jetés dans un sol rocailleux. À vues humaine tout est à recommencer. [...] Pourtant, lentement, le travail reprend. La confiance renaît chez les Chaouïas et se précise, de notre côté, la vision d’une œuvre féconde. À l’automne 1942, les activités ont repris un cours normal : dispensaire, classes, prédication, causeries, tournées, jeux de plein air. » Mais après le débarquement des Américains en Algérie en 1942, c’est la deuxième guerre qui commence et Charles Cook part
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Jean-Paul Cook-Jalabert, père de Charles Cook - mon grand père. 27

comme interprète d’anglais à Constantine, puis est nommé aumônier protestant de la division Leclerc. Il rejoint la 2ème DB au Maroc. Sa famille s’installe à Constantine : la station est à nouveau fermée et le travail missionnaire interrompu. Il faut attendre l’automne 1945, pour rouvrir les portes de la maison. «... Mais alors, écrit Suzanne Cook, quel magnifique accueil nous est réservé ! Les regards confiants de ceux qui nous entourent, leurs témoignages d’affection nous vont droit au cœur. Nous revenions, inquiets, préoccupés, avec l’idée qu’il faudrait encore “tout recommencer”. Et voici la grande merveille : Dieu a œuvré dans les cœurs en notre absence. Cela éclate avec une telle évidence que nous nous sentons confondus, tout petits, si salutairement humiliés, et puis, si magnifiquement portés. » La mission est devenue la maison de tous, au village et dans les alentours ; chacun attend des conseils, dans n'importe quel domaine, chacun vient s'asseoir dans la grande cour ouverte et reste là comme chez lui, bavarde, discute, écoute. La confiance gagnée, de solides et véritables amitiés se nouent. La “maison de Monsieur Cook” est adoptée comme une “maison-de-Menaâ” À Paris, après la Libération, l’aumônier Charles Cook avait été victime d’un accident de jeep et souffrait d’un sérieux traumatisme cérébral. Le 1er décembre 1946, ses troubles s’aggravent : interventions, traitements, et séjours de repos, en France et en Suisse, demeurent impuissants. Dans l’illusion d’une amélioration, Charles et Suzanne Cook, reviennent à Menaâ en avril 1948, où il meurt dans la nuit du 3 au 4 septembre 1948. — Vois-tu, Nadège, j’ai tenu à faire place ici à la préhistoire de l’action à Menaâ. Tout d’abord pour rendre hommage au travail des pionniers : leur persévérance, leur fidélité à ce chemin d’amitié et d’annonce de l’évangile. Malgré tous les démentis : guerres, accidents, maladies, épreuves. Et surtout parce que s’explique ici le climat que nous avons trouvé en arrivant en 1949 : j’étais le neveu de
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M’sieur Cook. Avant notre arrivée, nous étions déjà des ‘menaouis’, adoptés par le village, notre maison ouverte : oui, je peux le dire, ils m’ont ‘ouvert la porte’. Mais, naïvement, à l’époque, je ne savais pas mesurer pas le poids de l’esprit ‘colonial’, chez eux comme chez moi ! Notable, marabout, nanti et respecté : un long chemin commençait.

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Passage du col
“C’était dans les Aurès À Menaâ Commune mixte Arris Comme on dit dans la presse” chante la poétesse Anna Gréki

L’Oued Abdi n’est pas facile d’accès. Pour le gagner, prendre le temps d’y arriver : escalader la montagne, passer le col de Guerza, altitude 1 800 mètres, au pied du Djebel Mahmel (lui-même à 2 321 mètres), redescendre vers le sud à Menaâ, 1 000 mètres, vers Biskra altitude proche de zéro. Le pays chaouïa ne se donne pas facilement, il faut passer-la-ligne, tu sais : nombreux virages, attentes, épreuves, pistes improbables, il faut en apprendre la langue et la grammaire, l’histoire et la géographie. Et tu découvriras, en son écrin, Menaâ, l’oasis verte cerclée de terre rouge. Menaâ - Sauvé, une étymologie incertaine me dit-on, en fait le cri de soulagement du voyageur, échappant à tous les dangers de la montagne : il passe les gorges de Khanget Ennâçer, il enjambe les ruines de la séguia et du siphon romain, il est sauvé. Entrée du verger. « Le paradis ne peut pas être plus beau », disais-tu, Yve-Alain, déjà admiratif des couleurs et des formes.
“Même en hiver le jour n’était qu’un verger doux Quand le col de Guerza s’engorgeait sous la neige.” s’enchante Anna Gréki.

Un peu en dessous du col de Guerza, au moment de commencer la descente, arrêt sur un petit replat, près d’un vieux cèdre au tronc mutilé : il a courageusement résisté à la chaleur et au froid, aux animaux et à l’homme et quelques branches encore vertes nous protègent du soleil.

Il est toujours là, et cette halte habituelle est comme le générique du film de notre vie à Menaâ, la bande-annonce, les images en vrac qui surgissent de ma mémoire. Combien de fois suis-je passé ici ? Combien de fois m’y suis-je arrêté un instant pour respirer, faire le point, comme un marin de haute mer, écouter le silence du grand large ? Ici, il y a le parfum, inoubliable, des genévriers et des herbes aromatiques, l’appel de quelque chèvre à l’écart du troupeau, là-bas de l’autre côté. Le silence, toujours fidèle au rendez-vous, le vent, les oiseaux de grand ciel. C’est un poste avancé d’observation des couleurs, changeantes et fidèles, toujours recommencées. Violent ocre-rouge des terres et des montagnes, écrasées sous la chaleur crue de midi. Ciels, bleu intense violet-mauve et rouge sombre vers le soir. Un pur chromo. Et la nuit, cette lumière dans le noir, vers le sud, l’outre-noir de Soulages : elle annonce ma vallée, là-bas,
palmes sur sable d’ocre terre au sein bruni, en grande impatience du sacre sous le plain-chant de la séguia terre moirée de longues veines de silice qu’arabesque le vent.

Au col de Guerza - que l’on nomme aussi Teniet R’ssas - je n’ai pas oublié mon premier passage. Chauffeur néophyte, je conduis, la vieille Peugeot 201, (“la Bijô de M’sieur Cook”), que je viens de sortir du garage où elle dort depuis quelque temps. Une antiquité, mais une Bijô. Et, malgré l’âge et la poussière, un peu d’essence, un tour de manivelle et le moteur ronfle, conforme à la légende de la marque. Nous voilà partis vers le col dans les lacets de Tafrent. Plus haut, le moteur souffre, s’étouffe et finit par s’arrêter. Je ne sais trop que faire vu mon ignorance crasse des moteurs et nous commençons à nous inquiéter. Mais il y a peu à attendre : c’est le miracle des campagnes et des déserts, des routes et des pistes en Algérie. Où que tu sois, dans un lieu apparemment désert, là où il n’y avait personne il
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y a quelques minutes, j’te jure, ils sont là, un ou deux, tout proches, curieux et proposant leurs services ; ou silencieux et simples observateurs tenaces. Ce jour-là c’est un berger d’un certain âge. Burnous brun et chèche d’un blanc éclatant, il s’approche. — Alors, c’est la panne ? Elle a trop chaud ta voiture et la route, elle est dure. Qu’est-ce qu’il y a ? Je suis bien incapable du moindre diagnostic et lui ouvre le moteur. C’est là, devant moi, que je contemple pour la première fois cette merveille : cet homme a l’air de s’y connaître, lui. Il s’y connaît, c’est sûr. Et le voilà qui tripote allègrement la bête. — C’est les vis platinées, tu vois. Ou, peut-être, la tête du Delco fendue. Attends. Je ne sais absolument pas de quoi il parle : vis patinées (sic !), delco, rotor, arbre à came, mais il n’hésite pas, il sait ce qu’il faut faire. En plus, c’est un bavard, dans un français très correct, il me commente chacun de ses gestes, chacune de ses hypothèses, il m’instruit. Je le vois soudain s’accroupir et, à mon grand étonnement, se déchausser, ou plutôt enlever ses toumobilètes (sorte de sandales faite de lanières de cuir fixées par de gros rivets, sur une épaisse semelle de pneu. Cette fabrication locale donne une chaussure souple ou non, légère ou non, élégante ou non, selon le choix que le cordonnier aura fait du cuir le plus docile et de la meilleure semelle - le pneu Stop, antidérapant est très recherché. J’en ai porté de splendides, avec bonheur, durant ma vie chaouie). Que va-t-il donc chercher, et pourquoi nu-pied ? Il enlève délicatement ce qui lui sert de chaussettes pour trouver un vieux sparadrap qu’il décolle de son orteil droit. La réparation est bientôt terminée : un bout de bois de genévrier, maintenu par le sparadrap, va rendre à la came son levier défaillant. Puis, décrasser les contacts avec une lime à ongle, qu’il sort de ses poches, replacer le linguet, régler l’écartement et le point d’allumage, remettre la tête du delco, (admire mon savoir récent) Et ça tourne. Entre remerciements et protestations (il refuse tout dédommagement pour son travail comme pour la leçon de mécanique, c’est la fraternité des pistes), je lui demande :
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« D’où êtes-vous ? De quel village ? Et où avez-vous si bien appris le français ? — Moi, j’suis du nord. — Ah, oui, Aïn-Touta, Constantine, ou Philippeville, sur la côte ? — Non, j’suis de Maubeuge. Et toi ? » Et, prenant sa voix française, ch’timi mâtiné d’accent parisien, il nous explique que, né dans un coron du nord de la France il a travaillé plus de 30 ans chez Renault, à Billancourt. Première illustration des liens étroits tissés entre nos deux peuples : je peux vous rapporter bien d’autres anecdotes, cocasses comme celle-ci, émouvantes, dramatiques ou poignantes comme tant d’autres. Relations anciennes et ambiguës, chargées d’histoires partagées et de discordes, de souvenirs de guerre et d’amour : un vieux couple, quoi, aux mille-et-un récits, et qui s’est peu à peu forgé un langage inimitable, connu de lui seul. Colonisation, Algérie française, peuple conquérant et batisseur, colonialisme, régiments ‘indigènes’ de 14 et de 44, peuple méprisé et soumis pendant 130 ans, libération, indépendance, violences. Et pourtant, la vie commune et l’amitié, oui, de Maubeuge à l’Oued Abdi. Notre berger-mécano, berbère du Nord, nous quitte en trois langues, qui redisent toute son histoire personnelle : — Au revoir. À larvoïure. Beqq’a âlakheir ! Et nous le saluons “dans la paix” : — Au revoir. Ikther kheirik. Besslama ! Tant et tant de passages au col de Guerza qu’il me semble revivre aujourd’hui. C’est le matin au lever du soleil. Le car pour Batna, parti de Menaâ à trois heures, s’arrête là pour la prière. Nous descendons tous, ensemble et, séparés, chacun cherche le lieu de sa prière. Le ciel est encore sombre, mais le soleil n’est pas loin, et comme un grand voile pâle, la lumière inquiète le bleu de la nuit et calme peu à peu les étoiles. En plein été, avant l’aube brûlante, ou chaque hiver, dans la neige vierge où nos pas enfoncent, le lent appel à la prière, ici murmuré comme un secret ; jamais, sinon dans le Hoggar, au delà des dogmes et des religions, je n’ai éprouvé avec une telle force
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