Souvenirs: 1895-1918

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Il était tard quand j'entrai dans le salon du célèbre avocat Edmond Picard, à Bruxelles. Tous les invités avaient assisté comme moi à la représentation du Théâtre du Parc. Selon le désir du maître de la maison j'arrivai la dernière.

Publié le : mercredi 19 décembre 2012
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EAN13 : 9782246806219
Nombre de pages : 386
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DU MÊME AUTEUR :
Le Choix de la Vie (Fasquelle, éditeur).
Nos Chiens (Fasquelle, éditeur).
Pélerinage au Pays de Madame Bovary (Sansot, éditeur).
The Children’s Bluebird (Dodd-Mead, New-York).
Helen Keller : the Girl who found the blue Bird (Dodd-Mead, New-York).
Préface aux Morceaux choisis de Maeterlinck (Nelson, London).
En préparation :
La Machine a courage : quatre Années à New-York (1920-1924).
P
oèmes.
Journal intime.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Éditions Grasset et Fasquelle, 2012.
9782246806219 — 1re publication
INTRODUCTION
C’est une tâche fort malaisée de préparer l’opinion à un livre, et presque une gageure de la vouloir guider, sans connaître le chemin où elle s’engagera. Je m’y efforcerai cependant, ayant le sentiment que ces pages ont besoin d’être protégées, plus précisé- ment que je ne pouvais laisser, sans trop de risques, celle qui les signa, en prendre seule la responsabilité. – Que les moins subtils se dispensent de me lire avant d’aborder l’ouvrage qui provoqua ce commentaire. Quant aux autres, j’ai l’espoir qu’à travers les réflexions qu’il me suggéra, ils le pressentiront.
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Je voudrais d’abord que l’on ne cherchât point dans ce livre l’ordonnance d’une œuvre élaborée. Il participe du désordre de la vie. Une femme s’y raconte, qui « donna », — et se prit tardivement à le regretter. Mais c’est là bien imparfaitement définir une œuvre toute chargée d’humanité. Le mot « regretter » convient à peine ; car cette femme s’interroge et nous interroge : « Que valent les vingt ans de sa vie qu’elle consacra à la fécondité d’un homme ? Ne fût-ce point une trop longue erreur qui lui coûta sa propre fécondité ? » — C’est bien dans ce sentiment que Georgette Leblanc semble être fixée. Tout au long de son récit, elle dissimule mal sa révolte contre le profit que Maeterlinck lui paraît avoir été seul à retirer de vingt ans d’échanges ; il faut d’ailleurs reconnaître que les témoignages qu’elle nous livre sont troublants. — Mais, par delà le débat que l’auteur soulève, par delà l’opinion qu’on se formera sur ses apports à l’œuvre du Maître, d’autres questions se posent, qui débordent singulièrement celles qui nous sont posées, et font, au reste, la beauté tragique de ces Souvenirs. Elle donna. Mais, que donna-t-elle ? De ce qu’elle donna, que recueillit Maeterlinck ? Si elle fut lésée, de quoi fût-elle lésée ?
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Je viens d’écrire le mot « débat ». Surtout qu’on ne réduise pas cet ouvrage aux proportions d’une « querelle d’auteurs » dont la paternité d’une œuvre serait l’objet. Une querelle de cet ordre, encore dans toutes les mémoires, divisa naguère un ménage d’écrivains ; elle devait aboutir au triomphe d’une femme, depuis lors reconnue comme un des premiers romanciers de ce temps. Il s’agit ici de tout autre chose. Mais on ne peut nier que celle qui se raconte semble se plaire à nous égarer, nous ramenant toujours à cette œuvre de « l’autre », qui fut, pendant vingt ans, son unique souci, — comme s’il ne s’agissait maintenant, entre elle et lui, que de partager un bien, trop longtemps indivis.
J’avoue que je faillis moi-même être dupe de ces apparences, et que les préoccupations, dont témoigne l’auteur dans son livre, me masquèrent d’abord le drame du cœur qui en est le véritable sujet. Le mieux est donc, je crois, que je décrive ici, dans leur succession, les sentiments que m’inspira ma lecture.
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Ce qui me frappa dès l’abord dans cet ouvrage, ce fut sa noblesse et un certain accent, qui ne pouvait être que celui de la sincérité. Si l’auteur nous égare, c’est que lui-même s’égare. Il ne plaide point, n’accuse personne, et ne prétend rien revendiquer. Georgette Leblanc nous livre des faits, sans même se permettre de les interpréter, semblant, à propos de chacun, nous dire : « Qu’en pensez-vous ? » — Ces faits ? Vingt ans d’attachement à une œuvre qui ne fut point la sienne
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Me reprochera-t-elle la définition que je donne là d’une période qu’elle s’obstine encore à appeler : « Vingt ans d’amour avec Maeterlinck » ? Elle sait bien, pourtant, qu’elle n’appela « amour » le sentiment qui la poussa vers Maeterlinck, et si longtemps l’enchaîna, que pour cette seule raison qu’elle fit la rencontre du Maître, alors que c’était pour elle le temps d’aimer.
L’œuvre de Maeterlinck ! Elle exaltait déjà l’ardeur romantique de la jeune provinciale, bien avant qu’elle ne songeât à rompre les liens familiaux, pour aller vers sa destinée. La gloire de l’auteur de Pelléas fascina ses seize ans. Dès lors, elle ne rêva plus que de connaître l’homme dont les écrits l’enchantaient. De cette unique pensée ne parvinrent même pas à la distraire les succès qu’elle recueillit au théâtre, à un âge où toute autre s’en fût grisée. Le mystérieux appel ne lui accordait point de trêve. C’était bien une vocation. Cette comédienne de vingt ans avait l’âme d’un disciple : elle était prête à abandonner le siècle pour suivre le Maître et répandre sa parole. « Notre terrain d’entente, écrira-t-elle trente ans plus tard, n’était pas dans la vie, mais dans les émotions que nous causaient de belles proses ou de beaux poèmes. » Cette phrase la révèle tout entière.
Chère Georgette Leblanc, nous n’avons point ici à connaître de vos griefs contre l’homme. Mais, croyez-moi, ce long commerce dont, vous semble-t-il maintenant, Maeterlinck garda tout le profit, c’était le seul que votre besoin appelait. Votre unique erreur fut peut-être de le nommer « amour ». Vous auriez inventé Maeterlinck, s’il n’eût existé. Avant même de le rencontrer, vous étiez sa complice.
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Le récit que vous nous faites de cette rencontre, tout au début de votre livre, pourrait d’ailleurs suffire à nous éclairer. Quelle preuve vous nous apportez là de ce dévouement à la fécondité du Maître que vous teniez en réserve ! Et qui donc devra lire plus avant pour être convaincu que c’était maintenant, entre elle et lui, que de partager un bien, trop longtemps indivis.
J’avoue que je faillis moi-même être dupe de ces apparences, et que les préoccupations, dont témoigne l’auteur dans son livre, me masquèrent d’abord le drame du cœur qui en est le véritable sujet. Le mieux est donc, je crois, que je décrive ici, dans leur succession, les sentiments que m’inspira ma lecture.
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