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Souvenirs à ranger

De
106 pages
Paris 6e, années 1950... L'histoire d'une résilience. Après un départ mouvementé dans la vie, une petite fille grandit entre un grand-père aimant mais sévère et son épouse qui l'a recueillie par devoir. Réfugiée dans des rêveries alimentées par ses nombreuses lectures, elle voudrait s'évader pour retrouver ses parents qu'elle connaît à peine : son père, charmant bohème qui croit pouvoir vivre de poésie et de chansons, sa mère au sujet de laquelle elle nourrit les fantasmes les plus fous...
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Souvenirs à ranger

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, certain mais ne pouvant supporter de diffusion large. La collection Rue des Ecoles a pour tous travaux personnels, venus de tous philosophique, politique, etc. d'un intérêt éditorial gros tirages et une principe l'édition de horizons: historique,

Déjà parus

Jacques RAYNAUD, Parfums dejeun esse, 2007. Leao da SILVA, Jésus révolutionnaire! une condamnation politiquement correcte, 2007. Ma-Thé, Portraits croisés defemmes, 2007. Jean SANITAS, Je devais le dire. Poèmes, 2007. Madeleine TICHETTE, La vie d'une mulâtresse de Cayenne. 1901 -1997, Les cahiers de Madeleine., 2007. Bernard REMACK, Petite... Prends ma main, 2007. Julien CABOCEL, Remix Paul Pi, 2007. Isabelle LUCAZEAU, La vie du capitaine Rolland (17621841), 2007.

Albert SALON, Colas colo - Colas colère, 2007.
François SAUTERON, Quelques vies oubliées, 2007. Patrick LETERRIER, Et là vivent des hommes. Témoignage d'un enseignant en Maison d'arrêt, 2006. Annette GOND ELLE, Des rêves raisonnables, 2006 Émile M. TUBIANA, Les trésors cachés, 2006 Jean-Claude LOPEZ, Trente-deux ans derrière les barreaux,2006 Maryse VUILLERMET, Et toi, ton pays, il est où ?, 2006. Ahmed KHIREDDINE, Rocher de sel. Vie de l'écrivain Mohamed Bencherif, 2006. Pierre ESPERBÉ, La presse: à croire ou à laisser, 2006. Roger TINDILIERE, Les années glorieuses, 2006.

Sylvette Dupuy

Souvenirs

à ranger

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05006-8 EAN : 9782296050068

LE CRI
Ne me secouez pas, je suis plein(e) de larmes. Henri Calet

J'ai trois ans.

Un cri dans un couloir d'hôpital. Immense, résonnant sur le carrelage noir et blanc, ricochant sur les murs verts, se perdant dans la froideur et la nudité. Des linges souillés sur un chariot métallique. Il y a là une grande fille, les jambes écartées, et des dames en blanc penchées sur elle. Je ne veux pas y aller, je ne veux pas y retourner. C'est sûr, il va me laisser à nouveau et je vais être si seule. Mes poumons se remplissent d'un cri intolérable qui n'arrive pas à sortir. Il n'y a pas beaucoup de place dans les hôpitaux parisiens au lendemain de la guerre. On s'entasse dans de grandes salles communes et, seuls, des paravents séparent les lits. Partout le même carrelage froid pour les petits pieds nus. « Oh qu'elle est jolie ! », dit une dame. Je ne suis pas du tout jolie, je suis un hurlement, je ne sais pas comment ils font tous pour ne pas le comprendre, ne pas l'entendre. Si j'étais jolie, «ils» me garderaient, personne n'élèverait la voix jamais, je resterais toujours à me serrer contre lui dans l'odeur de sa pipe et surtout ELLE, la Belle-aux-Iongs-cheveux parfumés cesserait de
me terroriser.

Monsieur, vous n'avez pas apporté de chemise de nuit ou de pyjama pour la petite? Non. Je n'ai pas eu le temps. Bah, ça ne fait rien, on se débrouillera. 5

On m'entortille dans une chemise de nuit blanche trop longue et cela fait rire les grandes filles et la dame en blanc. On dirait un petit animal avec une queue. Oui, un petit singe. Petit singe, petit singe... Elles me courent après et j'ai très peur. Il part et je ne l'embrasse pas. Ils m'ont trop fait ce coup. Me laisser, me reprendre, me laisser à nouveau. Mon père prononce le mot de dépôt. Je suis déposée comme un paquet inerte, un vilain petit singe dans une chemise trop grande et une terrible envie de faire pipi, ce que je fais aussitôt sur le drap. Qu'ils ne comptent pas sur moi pour reparler un jour! Je vais oublier mes mots, tous mes petits mots d'enfant de trois ans. Je ne vais plus bouger, économiser toutes mes forces pour ne pas donner trop de prise à la souffrance, c'est ça, je vais devenir un bout de bois comme un bâton de sucette. Je ne parlerai jamais plus, je ne leur ferai plus jamais confiance. Plus tard, on m'emmène sur un chariot passer des examens peut-être, voir un médecin. Tout mon corps est arc-bouté et s'agrippe à la couverture rugueuse comme s'il n'y avait plus que ce lien pour me rattacher au monde. Je suis plongée dans un silence absolu. Ma terreur. Je crois que si on me prenait par la main, je me mettrais à pleurer. Mais c'est le silence partout. À l'âge de vingt ans, à Londres, à la Tate Gallery, je suis restée seule, une longue heure devant le tableau de Munch: Le Cri. J'ai pensé: voilà, oui.

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LE BALLOT
Il se tord les mains et son front est plissé de rides. Que faire d'une petite de bientôt trois ans qu'il faut à tout prix arracher à sa mère droguée, une mère pour tout dire dangereuse, avec des colères imprévisibles et chez laquelle de surcroît, on vient de déceler la tuberculose? Ils disent qu'il faut éloigner les enfants très vite, pour éviter la contagion. Certes mais comment faire quand on n' a pas d'argent? Le salaire de mon père pigiste à Ce Soir, le quotidien communiste dirigé par Aragon, ne suffit pas à joindre les deux bouts. Il est également auteur-compositeur mais n'arrive pas à placer ses chansons auprès des artistes renommés; il est donc contraint de les interpréter luimême dans des « goguettes » d'après-guerre et à la Fête de l'Huma. Il y a le charbon, le lait, les médicaments à acheter, et il faut payer le loyer, la pension de la petite sœur. Et maintenant placer la grande. De quoi devenir fou en vérité. Ou tout oublier et faire la fête avec du mauvais vin, quelques potes, les inviter pour un petit frichti improvisé sur le réchaud de la minuscule cuisine. Oui, c'est encore la meilleure solution: les copains amèneront des filles qu'on pourra peloter, on écoutera des disques, on jouera quelques-unes de mes compositions, on va rigoler. Piano et accordéon. En avant! Et tant pis pour la concierge qui va encore râler! En attendant, que faire de la petite fille? A I'hôpital, puis au dépôt de l'Assistance publique, des voix s'élèvent au-dessus de ma tête, on me regarde, on me jauge, on pèse le pour et le contre. Je joue avec le bracelet dont on a entouré mon poignet. Mon père fait de la retape: « Là, elle fait sa mauvaise tête, elle ne veut pas ouvrir la 7

bouche, mais à deux ans, elle parlait déjà couramment; c'est la fatigue, ou bien c'est la faute des médicaments contre la rougeole. » Je vois des hochements de tête apitoyés, je vois des plissements d'yeux, j'entends des soupirs, je sens le désespoir paternel. Trois fois il est venu me rechercher dans une pièce qui ressemble à celle-ci, trois fois mon cœur s'est remis à espérer, je me suis accrochée très fort à sa main dans le métro. J'ai pensé: il ne me laissera plus jamais, le cauchemar est terminé, nous allons rentrer à la maison, cela sentira comme j'aime, le tabac froid de sa pipe et les vieux papiers et j'entendrai les gazouillis de la petite sœur nouvellement née, et peut-être même ELLE

sera là, qui me prendra dans ses bras et me bercera avec
une chanson. . .

Moi, j'en sais déjà trois par cœur: « Qù vas-tu Basile, avec ton p'tit panier? », «T'en fais pas la Marie, t'es jolie» et« Et voilà le gros Bill ». Celle-là surtout, elle me fait rire parce que mon père me met à cheval sur sa cuisse et me fait sauter. C'est une chanson de cow-boy, j'apprendrai plus tard. Mais je ne leur parle pas, à tous ceux qui veulent m'acheter. Je reste muette, fermée, maussade. Qui, trois fois il m' a déposée très vite, honteux, dans des endroits différents, mais il est venu me rechercher, alors j'ai espéré et pardonné mais à la quatrième, j'ai refusé de parler. Les mots ne sont plus sortis de ma bouche-prison. Je suis au dépôt. Je suis un paquet. Qui veut de moi? Que faire de moi? Me placer chez un grand-oncle aux environs de SaintEtienne qui est professeur ainsi que son épouse? Mais ce choix signifierait s'abaisser devant la famille paternelle, 8

reconnaître que la voie suivie est un échec sur toute la ligne. Ah, tu as préféré la vie de bohème au lieu de marcher dans les traces du père et du grand-père fonctionnaires? Pourtant, tu aurais eu la sécurité de l'emploi. Sans parler de la retraite! Et des vacances. Et dire que tu promettais tant quand tu étais petit! Tous les prix que tu raflais! Si tu tenais tant que ça à faire des vers, ce n'est pas un emploi stable qui t'en aurait empêché. Surtout dans l'enseignement. Sans parler de t'être entiché de cette compagne à moitié folle - pour ce que l'on a entrevu d'elle - qui a déjà deux jeunes enfants, qu'elle a abandonnés je ne sais où et qui n'est même pas divorcée. Ah c'est bien beau le communisme, et de faire des chansons! Voilà où ça mène! On ne peut même pas élever ses enfants! Des enfants qui n'ont même pas le nom de leur père! Grâce aux dieux, j'échapperai à ce parent qui se suicidera plus tard avec son fusil de chasse, et à sa femme, dépressive chronique. J'aurais été sans doute institutrice dans la banlieue stéphanoise que j'ai imaginée plus tard sinistre, noire de suie, à cause de Sans Famille ou du Tour de la France par deux enfants. Une tante maternelle de mon père, native de Tunisie, mariée à un médecin est appelée à mon chevet. Ils habitent la région parisienne et sont bien sous tous rapports. Des gens normaux avec un salaire normal. Mais il s'avère que ma grand-tante a une dent contre sa sœur, décédée à Oran en 1944, sans doute pour une obscure question d'héritage et elle ne se prive pas de donner des leçons de morale, elle aussi. Mon père qui n'a jamais cultivé ses relations familiales laisse tomber cette autre piste. Nous ne les reverrons jamais de notre vie et perdrons totalement leur trace.

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Des amis communistes s'offrent à me garder. Mais pour une période de temps très brève; personne n'a d'argent et il y a une grave crise du logement dans la capitale. Mon père hésite encore: me replacer chez la nourrice de Versailles où j'ai déjà fait un séjour entre l'âge de neuf mois et mes deux ans? De braves gens, certes et je n'avais pas l'air trop malheureuse. Mais un milieu sans doute trop fruste pour cette petite qui ne demande qu'à s'éveiller. Et puis toujours ce satané problème d'argent! Ce n'est pas rien, cette pension. Mais voici que s'avance mon sauveur, son propre père, mon grand-père Dupuy. Ayant refusé jusque-là d'entendre parler de moi, il vient faire ma connaissance, accompagné de sa deuxième épouse dont la fille bien-aimée Hélène, d'une vingtaine d'années vient de mourir. De la tuberculose précisément. Est-ce que cette petite fille ne viendrait pas combler la disparition? Et puis le grand-père se fait beaucoup de souci pour ce fils rebelle et cette «gamine qui n'a pas de nom, pas
d'avenir ».

Cette fois-ci, mon père, humilié mais soulagé, cède. Pour mon plus grand bien, pour ma plus grande chance.

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