Souvenirs d'Asie (Inde-Malaisie)

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Francis Audiau, nouvellement ordonné prêtre en 1932, s'embarque à Marseille pour l'Inde. Il décrit dans ce livre ce long voyage de plus de trois semaines, les escales de Port Saïd, Djibouti, Aden, Colombo, Pondichéry, et enfin l'arrivée dans l'Inde, " cette autre planète ", par le port de Madras. Puis, c'est la découverte de la grande ville de Coimbatore, de la vaste plaine parsemée de cocotiers et de palmiers, de forêts sur les hauts plateaux et les merveilleux paysages des Montagnes bleues. Les quinze premières années de son apostolat, avant l'Indépendance de l'Inde, sont suivies de quinze autres années sous la souveraineté indienne, dans une vie quotidienne au milieu de la population hindoue, an milieu des pauvres des villages de la plaine, puis au sommet des Montagnes bleues, à Ootacamund, et enfin dans la ville de Mysore, capitale de l'Etat de Mysore et résidence du Maharadja. Dans ce pays de temples et de pagodes, d'ashrams et de castes variées, il est heureux de trouver de belles communautés chrétiennes, établies par de vaillants missionnaires. Elles lui servent de base pour l'annonce de l'Evangile, dans la pastorale rurale et urbaine, ou bien dans l'enseignement à divers degrés, même le degré universitaire. Il poursuit sa mission en Malaisie, pays de plantations de caoutchouc, de palmiers à huile et de mines d'étain, au milieu de musulmans malais, de Chinois et d'Indiens. A l'expiration de son visa, il doit rentrer en France, où il connaît la grande nostalgie de ces beaux pays d'Asie.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296297715
Nombre de pages : 496
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Souvenirs d'Asie <Inde et Malaisie) d'un prêtre français, missionnaire au vingtième 'siècle.

Du M~ME AUTEUR

L'Inde des religions, Ed. Karthala, 1988. Un évêque missionnaire, Mgr Étienne-Louis Ed. Hérault, 1990. (Maulévrier, 49360) Charbonnaux,

@L'Harmattan, 1995
ISBN: 2-7384-2976-9

Francis

AUDIAU

SOUVENIRS

d'ASIE

(INDE & MALAISIE)

Vie d'un prêtre français, missionnaire au vingtième siècle

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

Mémoires asiatiques Collection dirigée par Alain Forest

Déjà parus: - Philippe RICHER, Hanoi"1975, un diplomate et la réunification du Viêt-nam. - DONG SY HUA, De la Mélanésie au Viêt-nam, itinéraire d'un colonisé devenu francophile.
- Gilbert DAVID, Chroniques secrètes d'Indochine (19281946)

. tome 1 - Le Gabaon tome 2 - La Cardinale

.

- Robert GENTY, Ultimes secours pour Dien Bien Phu, 1953-1954. - TRINH DINH KHAI, Décolonisation au Viêt-nam. Un avocat témoigne, Me Trin Dinh Thao. - Guy LACAM, Un banquier au Yunnan dans les années trente. - KEN KHUN, De la dictature des Khmers rouges à l'occupation vietnamienne. Cambodge, 1975-1979. - Justin GODART, Rapport de mission en Indochine, 1er janvier - 14 mars 1937. Présenté par F. Bilange, C. Foumiau et A. Ruscio.
- Joseph CHE VALLIER, Lettres du Tonkin et du Laos (19011903, 1995

PRÉFACE

«

La petite fleur de lotus des années 30-40...

»

Pour les plus anciens d'entre eux, les« Souvenirs d'Asie» du père Francis AUDIAU, prêtre des Missions étrangères de Paris, se réfèrent à une époque déjà lointaine (septembre 1932). Les récits et les réflexions rassemblés par le père,

auteur par ailleurs d'un ouvrage très complet: « L'Inde des
religions» (Karthala, 1988) proviennent de sa correspondance et d'une revue: « Le Christ chez les Indiens» qu'il publiait dès 1932 pour maintenir le contact avec ses relations en France. Les « Souvenirs» du père Audiau concernent l'Inde, le Tibet et la Malaisie. Ils nous parlent aussi de l'enthousiasme dujeune missionnaire français pour la propagation de l'Évangile et pour la connaissance fraternelle de ses frères et sœurs du grand continent asiatique. Ce livre peut donc être lu sous plusieurs angles. S'exprimant dans des lettres très spontanées à sa mère et à son frère vivant à Angers, Francis Audiau fait découvrir à ses lecteurs les liens profonds d'amour et de tendresse qui, en dépit de la distance et malgré le temps qui passe, l'attachent aux siens, à leur milieu, à leurs pensées, à leur expérience quotidienne, à leur prière. La régularité de la correspondance, la délicatesse des sentiments, les confidences sur la vie concrète du missionnaire, la pudeur avec laquelle il évoque sa vie de privations, de sacrifices et de périls soulignent la communion spirituelle qui peut associer dans une famille les membres demeurés en France, dans un monde relativement limité de voisinage et de parenté,

et le missionnaire parti très loin. Bien sûr, c'est la« culture» catholique qui constitue le lien entre ces personnes et tous ceux auxquels leur correspondance fait allusion: «ici» et « là-bas », une même liturgie, un même calendrier, des inspirations apostoliques semblables, une « sociologie» ecclésiale finalement identique établissent le fond commun sur lequel l'échange peut se nouer et s'approfondir. L'attention au vocabulaire religieux, à ses références bibliques et théologiques se révélera intéressante pour ceux qui, auj ourd'hui, dans un contexte familial et culturel bien différent, peuvent parfois se demander queUes furent, dans la première moitié de notre siècle, les motivations profondes d'un départ aussi loin et sans idée de retour« pour le motif de l'Évangile ». On s'arrêtera aussi à la vie concrète de la mission, au monde dynamique et assuré que celle-ci constitue, en dépit de quelques fragilités locales ou temporaires. Les« œuvres» d'approche en direction des non-chrétiens ont fait leur preuve et il s'agit de les appliquer avec persévérance. Le personnel de la mission inscrit son action dans des méthodes et des pratiques qu'il ne s'agit pas de créer de toutes pièces même s'il y a toujours lieu, comme le père Audiau le relève souvent, de les adapter à des situations changeantes. Des institutions qui exigent sans doute de recevoir épisodiquement de nouvelles impulsions préexistent presque partout et précèdent le missionnaire qui « arrive» : paroisses, écoles, ateliers, dispensaires, séminaires... Là où rien n'existe encore, le missionnaire a quand même, d'une certaine façon, son chemin déjà tracé. Il sera parfois dur et héroïque de le parcourir, mais l'itinéraire de la mission profile ses étapes, ressemblantes d'une situation à l'autre. Pour avancer, le missionnaire se fera infirmier, architecte et charpentier, maître d'école, chef de fanfare et de chœur, etc. Au départ, il devra apprendre la langue et essayer d'adapter son organisme à un climat et à une alimentation qui peuvent, même avant trente ans, mettre à mal une robuste santé.

L'apprentissage de l'anglais en même temps que l'initiation au tamoul causent aujeune homme un souci lancinant. Il en entretient régulièrement sa mère en lui demandant ses prières. L'immersion linguistique est bientôt totale. C'est pourquoi Francis Audiau reconnaît éprouver une véritable joie dans la rencontre de compatriotes français, à plus forte raison quand il s'agit d'Angevins. De telles occasions lui procurent surtout le plaisir de par 1ernotre langue! La persévérance du commençant puis de celui qui réalise ses premiers progrès montre une forte volonté que le jeune prêtre semble puiser davantage dans le zèle missionnaire que dans un intérêt proprement linguistique pour ces études qui demeurent pour lui éprouvantes. La mission compte aussi ses personnages: l'évêque vient en premier. Le voisinage et la familiarité des évêques que connaît successivement le jeune prêtre, notamment dans les longs déplacements en auto, constituent une bonne part des nouvelles qui, aux yeux de Francis Audiau, méritent d'être rapportées à ses correspondants. Le missionnaire nouvellement arrivé se tourne volontiers vers les « anciens» missionnaires dont on admire qu'ils soient demeurés si longtemps dans telle région isolée. On relève avec fierté les fruits apostoliques qu'ils ont pu recueillir, année après année; ils les transmettront à leurs successeurs. Après les évêque, les autres personnages de la mission apparaissent également. Le «procureur» ou « économe» chargé de l'intendance, les curés de diverses paroisses de villes, les religieuses ou les compagnons du nouveau professeur nommé au Séminaire ne semblent pas s'imposer par leur personnalité ou leurs initiatives. Pas davantage les prêtres «i:p.digènes », sauf pour souligner leur piété, leur fidélité ou les foules qui participent aux célébrations qu'ils animent. Bientôt, ils prendront plus de relief, au fur et à mesure que les Indiens assumeront la responsabilité plénière de l'Église.

On le voit, l'intérêt de l'ouvrage du père Francis Audiau résidedansle« direct». L'auteurn'apascorrigéet« recadré» sur la mentalité d'aujourd'hui les récits, les observations et les réflexions qu'il a rédigés à l'époque. Cette distance donne tout son prix historique à ce témoignage. Il en est de même pour l'expression de la foi et de la charité apostolique du missionnaire. Ce que nous lisons, c'est ce qui a été écrit« tel quel». Ces textes sont à la fois datés et d'une grande actualité, précisément parce que l'auteur ne les a pas «arrangés ». Le lecteur d'aujourd'hui sera attentif aux croisements de l'histoire des missions catholiques du sud de l'Inde avec la grande histoire du continent: la colonisation britannique et ses contradictions, les comptoirs français, le développement de l'influence de Gandhi et du parti du Congrès, la guerre, les débuts des durcissements de l'Islam en Malaisie... Mais la vie pleine de rebondissements du père Audiau se poursuit, enrichissant son expérience. Je relève ses fonctions auprès de l'université de Mysore et de l'ensemble des universités de l'Inde; il est notable aussi qu'à deux reprises, le R.P. Audiau fit partie de l'équipe d'organisation d'un congrès eucharistique international: la première fois, à Bombay, en décembre 1964, lorsque le pape Paul VI accomplit son voyage en Inde; la deuxième fois, à Lourdes, enjuillet 198!. La vie en Asie de Francis Audiau s'était prolongée de 1966 à 1974, en Malaisie, cette fois. C'est alors que le missionnaire rencontre de nouveau l'Islam. Entre-temps, bien des événements avaient marqué la vie du monde et de l'Église: le concile Vatican II, l'apostolat des laïcs, l'éclosion des communautés de base, la participation toujours plus enthousiaste des fils d'Asie à l'œuvre d'évangélisation de

leurs frères. ... « La petite fleur de lotus des années 30-40 a
donné de nombreux pétales et s'est épanouie, grâce au zèle de la jeune Église indienne... et à la grâce de Dieu». L'ouvrage se terminè avec un «an-êt sur image» des

missions où vécut le Père.

«

L'Église en Inde marche de

l'avant. Les missionnaires sont les premiers à s'en réjouir.

Ils continuent à travailler sous l'autorité des évêques indiens qui désirent notre collaboration dans l'œuvre encore immense d'une Mission d'actualité, malgré les progrès obtenus... L'Inde est un immense pays de près d'un milliard d'habitants ». « Souvenirs d'Asie », tout comme l'autre livre du père Audiau, «L'Inde des religions », nous permettent d'être rejoints, quelques heures durant, par l'une des plus belles expériences de notre siècle: celle des missionnaires français dans les lointains continents du globe. Quel cœur catholique ne pourrait y vibrer?
Bordeaux, lundi de Pâques 1994 Cardinal Pierre EYT Archevêque de Bordeaux Évêque de Bazas

TÉMOIGNAGE

C'est un grand plaisir pour moi d'introduire ce livre du père Francis Audiau, des Missions étrangères de

Paris, qui s'intitule

«

SOUVENIRS d'ASIE ».

Je connais le père Audiau depuis 55 ans. Je puis dire qu'il est un zélé missionnaire au cœur débordant. Ces «Mémoires» le prouvent amplement. Ce qui m'a frappé en lui, c'est qu'il fut avant tout préoccupé de la gloire de Dieu et du salut des âmes, parmi lesquelles et pour lesquelles il a travaillé. Il a passé sa vie de missionnaire dans les diocèses de Coimbatore, d'Ootacam und et de Mysore, en Inde, ainsi qu'une dizaine d'années dans le diocèse de Penang en Malaisie... Il n'a jamais dit« non» au travail pastoral qu'on lui a demandé dans le sud de l'Inde ou ailleurs. Il n'a jamais dit «non» quand il s'agissait de ramener la brebis perdue au bercail, ou de faire face à l'immense travail de conversion dans le diocèse de Coimbatore. Il me fait songer au beau livre de Francis Thompson, «The Hound of Heaven », poème épique de charité et de don de soi. Il est toujours allé à la recherche de ceux qui avaient besoin de son ministère, et il ne fut jamais plus heureux que lorsqu'il pouvait les amener au Christ et dans la paix de Dieu. Il n'ignorait pas que l'homme, dans sa dignité d'être humain, a besoin d'un minimum de bien-être pour son parcours et son progrès tant temporel que spiritueL Le P. Audiau fut toujours généreux pour les gens dans le besoin, s'efforçant de mettre ainsi en pratique l'enseignement du

Christ:

«

Tout ce que vous ferez aux moindres de ceux-ci,

mes frères, vous le ferez à moi-même. »Le père Audiau alla, à la suite du Christ, faisant le bien. Après son retour en France en 1974, il se dévoua comme aumônier de la communauté tamoule de la région parisienne, subvenant aux besoins spirituels de ses membres, et même, en ce qui concerne les réfugiés, à leurs besoins matériels. Au cours des dernières années, quand il revenait en visite en Inde, il se faisait un devoir et un plaisir d'aller visiter ses anciens paroissiens et ses nombreux amis.

Et voici qu'il nous livre maintenant ses « Souvenirs
d'Asie ».Puisse ce "chant du cygne", qui nous fait revivre un passé varié et fructueux, susciter des vocations missionnaires, afin que continue la mission extérieure de l'Église partout dans le monde.
22 février 1994 ARUL DAS JAMES Archevêque de Madras South India

PROLOGUE

Une vocation missionnaire et sacerdotale n'est pas le fruit d'une génération spontanée. L'appel de Dieu la fait naître, puis cette vocation grandi t, se développe, s'épanouit pour arriver à sa pleine maturité avec la grâce de Dieu. Les vocations missionnaires, nous redit le Pape Jean Paul II dans sa dernière Encyclique sur la Mission, sont toujours nécessaires, car la Mission est loin d'être terminée. Elle continue et doit même s'intensifier, selon son appel à l "Évangélisation 2000". Hélas, depuis quelques années, ces vocations se sont faites assez rares, surtout en France. Il y a eu une baisse générale des vocations sacerdotales, et par contrecoup une baisse des vocations missionnaires. Malgré tout, on voit encore aujourd'hui des jeunes qui désirent se dévouer à l'évangélisation du monde. Ils savent que dans les pays d'Afrique et d'Asie, les jeunes Églises existent, se développent, mais qu'elles ont encore besoin d'aide devant la tâche immense des besoins spirituels de populations entières qui ne connaissent pas encore le Christ sauveur du monde, libérateur du péché et de la mort, rédempteur de tous les hommes.

4
PROLOGUE

C'es t bien pour cette mission spiri tuelle que le missionnaire s'expatrie et va travailler dans les pays lointains. Je pense que c'est pour de tels motifs que moi-même j'ai voulu partir. Et sije livre ici les sentiments qui m'ont animé dans ma préparation à la vie missionnaire et ensuite dans le déroulement de cette vie en Inde et en Malaisie, c'est en action de grâce pour tout ce que Dieu a voulu faire pour moi et par moi malgré ma faiblesse et mes déficiences. Les jeunes qui liront ce livre verront si, dans le contexte nouveau d'aujourd'hui, ils veulent vraiment répondre à l'appel de Dieu pour les Missions lointaines. Quant à moi, j'ai désiré devenir prêtre dès mon entrée au collège de Combrée en 1920 et, au cours de mes études secondaires, j'ai ressenti l'appel de Dieu pour les missions lointaines. Pour cela j'avais la possibilité d'entrer dans une congrégation religieuse, mais j'ai choisi la société des Missions étrangères de Paris qui envoyait en Asie les jeunes missionnaires, aussitôt après leur ordination sacerdotale. Mais, au fait, connaissez-vous cette société missionnaire ? Laissez moi vous donner ici, en résumé, quelques explications sur cette société missionnaire: La société des Missions étrangères de Paris fut fondée au XVIIe siècle, en 1659. Mgr François Pallu en fut le principal fondateur. Il fut aussi l'un des principaux initiateurs des missions des temps modernes. Mgr Pierre Lambert de la Motte devint l'éminent collaborateur de Pallu. Il visita et organisa les missions du Tonkin, de l'Annam et de la Cochinchine (1660-1679). Quant à Mgr. Pallu, ilfutle premier à effectuer le tour du monde d'ouest en est, et mourut en Chine en 1684. Au XIXe siècle, les missionnaires eurent à subir de terribles persécutions en Chine, en Indochine et en Corée. 172 missionnaires sont morts tragiquement, exécutés ou assassinés, le premier en 1670, le dernier en 1975. Parmi eux, 23 membres de la société, morts martyrs, ont été

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PROLOGUE

proclamés Bienheureux. Ceux du Viêt-nam furent canonisés par le pape Jean-Paul II le 19 juin 1988; ils faisaient partie du groupe des 117 martyrs du Viêt-nam qui furent
canonisés. '

En Asie, les missions, fondées et développées par les missionnaires, ont été remises, au cours du xx" siècle, aux mains du clergé autochtone, au fur et à mesure des décisions de Rome, et les missionnaires des Missions étrangères continuent à travailler comme auxiliaires de ces missions et diocèses asiatiques. Aujourd'hui 450 prêtres des Missions étrangères de Paris sont au service de l'Église: en Inde, en Malaisie, Singapour, Thaïlande, Cambodge, Hongkong, Taïwan, Chine, Japon, Corée, Indonésie, Madagascar, Île Maurice, Philippines, Brésil et Nouvelle Calédonie. L'Asie a toujours besoin de missionnaires, avec ses 3 milliards d'habitants (3/5 du globe), dont 50 % ont moins de vingt ans. Il n'y a que 78 millions de catholiques aujourd'hui en Asie. Beaucoup de gens connaissent sans doute davantage ce jeune prêtre français des Missions étrangères de Paris, Théophane Vénard, originaire de Saint-Loup sur Thouet, diocèse de Poitiers, qui eut la tête tranchée à Hanoï en 1861. Sa tête est conservée comme une précieuse relique dans la chapelle de la Rue du Bac (n° 128). Il est intéressant de noter que sainte Thérèse de l'Enfant Jésus était pleine d'admiration pour ce missionnaire. Ayant recopié, dans les Annales de la Propagation de la Foi, les lettres du martyr, elle disait: "Ce sont mes pensées, mon âme ressemble à la sienne." J'avais rêvé d'aller au Tonkin, mais la destination qui me fut donnée par Mgr de Guébriant, notre supérieur général, fut celle de l'Inde, dans le diocèse de Coimbatore. Mon rêve fut alors de m'embarquer pour ce grand pays asiatique, de culture très ancienne, où le christianisme fut implanté dès le premier siècle par l'apôtre saint Thomas, et d'aller rejoindre mes confrères dans un diocèse fondé par

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PROLOGUE

Mgr Marion de Brésillac en 1845. J'ai ainsi travaillé à Coimbatore pendant une dizaine d'années, et ensuite une vingtaine d'années dans le nouveau diocèse de Mysore, quand il y eut une réorganisation des diocèses en 1939. Jusqu'en 1947, l'Inde était sous protectorat britannique. C'est le 15août 1947 que l'Inde devint indépendante et s'érigea en République souveraine et démocratique. J'ai pu travailler encore une quinzaine d'années après l'indépendance. Les pages qui suivent révèlent ce que fut l'action missionnaire en Asie dans les années du milieu de ce siècle. C'est à la demande de mes nombreux amis que j'ai décidé d'écrire ces «Mémoires », en me rendant bien compte, toutefois, que je ne viens pas à la cheville de beaucoup de mes confrères de la société des Missions Étrangères de Paris et de bien d'autres. F. A.

PREMIERE

...

PARTIE

ADIEU, DOULCE FRANCE!

CHAPITRE

I

Préparations providentielles. La grande joie de mon ordination. Dernières vacances au pays natal. .rai retrouvé, dans les archives familiales, une ou deux lettres qui donnent quelque lumière sur les débuts de ma vocation. La première, écrite à ma mère, est datée du 16 mai 1926, l'année où après mon baccalauréat, j'ai quitté le collège de Combrée (Maine-et-Loire) :
"Ma Chère Maman, Je ne t'avais point dit que pendant la retraite, j'ai lu plusieurs livres intéressants concernant le missionnaire. J'avais la vie de S. Théophane Vénard, martyr au Tonkin. J'en avais un, intitulé« Martyrs des Missions étrangères », qu'il est beau celui-là et combien édifiant! Il est rempli de récits de persécution des missionnaires envoyés en Extrême-Orient. J'avais un autre livre donnant des renseignements multiples sur la société des Missions étrangères. Il y a bien longtemps que je désirais en avoir. J'ai été satisfait, car enfin, au moment de rentrer au Séminaire, il est bien naturel que je voie la marche à suivre et que je te l'indique. Le séminaire possède deux maisons, l'une à côté de Paris, à Bièvres, où les séminaristes font leurs deux premières années d'étude, l'autre, rue du Bac où ils passent 3 années pour terminer leurs études. Ce que je ne ferai pas à Bièvres, je le ferai au séminaire d'Angers; j'y passerai les

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CHAPITRE I

deux premières années, plus les 18 mois de service militaire, et les trois dernières années, je les ferai à la rue du Bac. A Paris, nuls frais de pension. Les vacances sont d'un mois par an. Tout cela, je sais bien, te pèse au cœur... Si tôt se séparer! Je t'en supplie, ne répète pas que je suis un homme d'aventures. La vie du missionnaire a-t-elle jamais été une vie d'aventures? Le Bon Dieu m'appelle à vivre loin de la maison paternelle, que sa Volonté soit faite! Je sais bien que tu prononceras bravement le "Fiat". C'est qu'au séminaire des Missions étrangères, on forme spécialement en vue de la mission, et puis sije faisais tout mon séminaire à Angers, je perdrais deux ans, ce qui compte dans une existence... Je t'embrasse de tout cœur, ton fils qui t'aime bien". La deuxième lettre que j'écrivis àmamère, est datée du 24 août 1933 et montre bien le doigt de Dieu me guidant pendant ma jeunesse: "Je t'écris du grand séminaire de Pondichéry, où mes supérieurs m'ont envoyé comme professeur et directeur. Jusqu'ici je n'ai rien voulu faire à moitié. Quandje repasse un peu ma vie, je crois que c'est d'une assez bonne dose de volonté dont je dois rendre grâce à Dieu. Tu sais comme moi, comme il m'a conduit. A l'école primaire de Saint-Lambert du Lattay, j'ai été bien paresseux, mais j'en suis tout de même sorti avec une bonne mention de certificat d'études primaires. Ce fut ensuite la volonté tenace d'être prêtre, d'apprendre le latin. Le collège de Combrée oùje passai 6 ans me permit de travailler, de lutter et d'arriver à me placer premier de classe ou dans les premiers. Cela a continué jusqu'en Philosophie. J'ai aussi travaillé la musique,je n'ai point dédaigné le dessin. En seconde, je fus admis à l'Académie combréenne et je devins le président de cette académie en philo. Unique faveur du ciel, car je n'en étais nullement digne! Alors ce

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CHAPITRE l

fut le baccalauréat, le grand séminaire. Ma vocation missionnaire s'affermissait. Te rappelles-tu la lettre qu'on griffonna tous deux, rue du Pin, un soir, pour demander mon admission à Mgr de Guébriant, supérieur sénéral des Missions étrangères, aussitôt après le bac? Je n'ai pas vécu un seuljour, au séminaire d'Angers, sans penser à être martyr en Chine. Je me souviendrai toujours des larmes que j'ai versées plusieurs fois, quand je suppliais le père Désarnis (mon directeur spirituel) qui refusait de me laisser entrer à Paris aussi tôt que je le désirais. Vint la caserne. Au cours de mon service militaire à Fontainebleau, au 46ème régiment d'infanterie, j'ai voulu être apôtre et je me suis dépensé sans compter pour mes camarades. C'est toi qui obtins de l'évêque d'Angers la permission canonique pour mon départ pour Paris. Enfin, préparation immédiate au sacerdoce et au grand départ. Ma santé menaça d'être par deux fois une objection sérieuse à mon départ. La Providence a tout permis, tout s'arrangea. Ce fut alors mes dernières vacances en Anjou, mon désir de rendre tout le monde missionnaire.. .la dernière séparation avec un léger sourire, et grâce à Dieu, pas une faiblesse. J'ai vogué vers l'Inde, et me voici maintenant passé formateur de prêtres. La direction d'âmes est parfois bien lourde. Il faut, comme tu le dis, être' un saint prêtre avec une âme de carmélite'. Cela dit, pour toi seule. Tu rectifieras si je n'ai pas dit la vérité. Ton enfant, Francis."
L'enthousiasme de mes vingt ans. Ce ne fut pas facile d'obtenir la permission de l'évêque d'Angers d'entrer aux Missions étrangères. Il y eut d'abord un premier refus. Le supérieur du grand séminaire, Monsieur Dufresne, était d'avis que je reste dans le diocèse. Mais, il fallut compter avec ma mère, qui se décida à faire une démarche auprès de l'évêque lui-même, démarche Ô combien courageuse de la part d'une maman! Elle dut donner des arguments très

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CHAPITRE I

convaincants, car l'évêque finit par céder, et dès septembre 1929, je pus me diriger vers le séminaire de la rue du Bac, pour y faire 3 ans d'études théologiques. J'étais dans la joie, moi qui, au cours de mon service militaire à Fontainebleau, venais passer les week-end de temps en temps comme séminariste-soldat, à la rue du Bac. Je désirais tant faire des études, qui me prépareraient non seulement au sacerdoce, mais également à la vie missionnaire en Asie. Les années passèrent vite. Les séminaristes faisaient chaque jour leur petite visite et leur prière à la salle des Martyrs, ils avaient comme professeurs des anciens missionnaires, qui peut-être n'avaient pas le blason doré des grands diplômes mais qui prêchaient encore plus par leur exemple et leur vie que par leurs enseignements. Nous avions toute facilité pour compléter leurs cours par des lectures et études personnelles dans l'ambiance missionnaire de toute la maison. Je me rappellerai toujours les récréations dans notre grand jardin, où l'on pouvait se promener ou s'ébattre un peu, et où les séminaristes et professeurs basques s'adonnaient au jeu de la pelote basque, leur jeu régional ! Et puis c'était la promenade hebdomadaire à Meudon, où nous avions une villa de vacances et où on pouvait passer la journée en faisant des excursions dans le bois de Meudon, ou encore au séminaire de Bièvres, où nous pouvions rencontrer les "philosophes" et aller ensemble prier et chanter aux "oratoires" des différentes provinces de France. Je faisais partie de l'oratoire des Vendéens, plus nombreux que les Angevins, car nous n'étions que quatre: Messieurs Guédon, Tricoire, Morel et moi-même. Ces promenades à pied ou en métro étaient vraiment délassantes et bénéfiques.Après le sous-diaconat et le diaconat, je fus appelé à la prêtrise, et le 29 juin 1932 fut le plus beau jour de ma vie, quand je reçus l'ordination sacerdotale des mains de Mgr de

Guébriant, ancien archevêque de Canton et notre supé-

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CHAPITRE l

rieur général. C'est lui qui m'avait accueilli dans la société, c'est lui qui m'envoya en mission. Il s'agira désormais de mettre en pratique les conseils qu'il aimait nous donner dans ses lectures spirituelles une fois par semaine. "Mes enfants, nous disait-il, quand vous serez en Mission, ne faites pas comme les missionnaires américains qui donnent un mauvais exemple aux indigènes, en faisant venir des boîtes de conserve d'Amérique, au lieu de manger le bon riz chinois comme tout le monde. Le missionnaire doit avoir une âme de pauvre, comme l'apôtre saint Paul. Rappelez-vous ses paroles: Scioabundare et esurire... Omnia possum in eo qui me confortat." Savoir se contenter de ce qu'il y a quand il y en a assez, savoir aussi se contenter de rien ou de pas grand chose. Nous pouvons tout en Celui qui nous réconforte. Excusez la traduction un peu lâche, mais vous comprendrez que nos supérieurs désiraient que le missionnaire, pour faire du bien là où il est, doit s'adapter, s'intégrer au pays, aux moeurs et à la culture des gens. Règle d'or que, dès le XVIIe siècle, les autorités de Rome et nos Monita ad missionarios nous inculquaient. Au début de juillet, j'eus le bonheur de me rendre en Anjou pour mes premières messes. D'abord, celle de l'église Saint-Laud, la paroisse de la famille. En ce temps-là, on ne connaissait pas la concélébration, et donc le père Francis More, mon confrère de séminaire et d'ordination célébra la messe au grand autel, et moi, à un autre autel par le côté. L'homélie fut prononcée par votre serviteur, devant une assistance qui remplissait toute l'église. Ma mère a voulu la sainteté de sa vie. Elle n'aurait jamais manqué sa messe du matin, malgré ses occupations et préoccupations. Elle m'a certainement appris, par son exemple et sa persévérance, à mieux comprendre la nécessité de l'eucharistie dans nos vies, et je lui en suis profondément reconnaissant, puisque elle a ainsi contribué à m'acheminer vers le sacerdoce.

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CHAPITRE I

Il y a aussi une autre dame dont je désire faire mention qui a été étonnante d'humilité et de bonté, que j'ai découverte juste avant de partir en mission. Elle a bien voulu révéler son nom à ce moment-là, alors qu'elle avait désiré garder l'anonymat pendant toutes mes études. Elle a payé de sa poche les dépenses de mes études, tant au collège qu'au séminaire, car elle voulait contribuer à la formation d'un futur prêtre. Je suis allé la voir dans son château à Candé. J'ai trouvé une vieille dame très bonne, qui, pour les besoins de ma mission, a voulu me donner un beau calice et un ostensoir. Je m'en suis servi pendant toute ma vie missionnaire, et je conserve encore précieusement le calice, dont je me sers encore aujourd'hui. Mon Dieu, comme cela fait du bien de trouver de si bonnes et saintes âmes, si généreuses et si humbles, qui permettent l'épanouissement des vocations sacerdotales! Juillet et août en Anjou me procurèrent un vrai bonheur, d'abord celui d'être auprès de ma chère maman et de mon frère, je n'oublie pas non plus ma chère marraine (1), puis le bonheur de faire, avant mon départ, la tournée des parents et amis, y compris une visite et un accueil chaleureux dans mon ancien collège de Combrée. Le temps passa vite, bien trop vite hélas, mais il ya une fin à tout, et bientôt viendra le moment des adieux. Il fallut repartir pour Paris, aux environs \du 15 août.

(1)

Ma grand-mère

maternelle.

CHAPITRE

II

Mon départ pour l'Inde. Derniers préparatifs.
Les lettres qui suivent furent écrites à ma mère, veuve de guerre (1),que mon départ allait laisser seule avec son autre fils, mon frère Joseph. Elles racontent les journées d'adieux au séminaire de la rue du Bac à Paris: adieux émouvants, puisqu'en ce temps-là nous partions en mission pour la vie. Voici donc ce que j'ai vécu au cours de ces journées hectiques, à Angers d'abord, puis à Paris. Les adieux se terminaient avec une cérémonie dans notre chapelle et le chant des adieux: « Partez, hérauts de la bonne Nouvelle », dont la musique fut composée par Gounod. Puis, ce même soir, départ pour Marseille par le train, avec une douzaine de mes confrères de cours destinés, eux aussi, à différents pays d'Extrême-Orient (Birmanie, Thaïlande, Indochine). Un autre paquebot des Messageries maritimes emportera, quelques jours plus tard, les confrères partant pour la Chine, la Corée et le Japon. Elle fut bien remplie la journée des adieux à Paris. Ils en furent bien précieux les instants, puisqu'ils étaient les derniers pour moi, à passer dans la compagnie de ceux que j'aime. Une grande émotion m'a saisi durant toute cette journée, une grandejoie aussi, et je ne saurais l'exprimer telle que je l'ai ressentie: lajoie du sacrifice. Les couloirs de la maison, les allées dujardin connaissent en un pareil j our un mouvement, une gaieté inaccoutumés: les parents, les
(1) Mon père, François Audiau, mobilisé en août 1914, au début de la première guerre mondiale, est décédé en novembre 1914, des suites de ses blessures.

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CHAPITRE II

amis, les aspirants cherchent un peu partout « le partant» auquel ils veulent encore dire quelques mots d'adieu et un

peu partout aussi « la jeune barbe paraît ».N'est-ce pas le
jour où plus quejamaisilfautse faire tout à tous, etoùilfaut refléter davantage la sérénité et la paix du Christ? Après la cérémonie des adieux, après les derniers préparatifs, la cloche convie tout le Séminaire pour le repas du soir. Les dix partants, à une table spéciale, prennent des forces pour le grand voyage. Ils prennent ensemble aussi une dernière réserve de bon moral, qu'une dernière prière à la chapelle, d'ailleurs, dans l'après~midi, leur a permis d'acquérir. A la fin du repas quelques versets de l'Imitation nous sont lus en chaire par le grand lecteur, et comme nous

les comprenons facilement:

«

Si tu as le Christ avec toi,

nous est-il dit, tu es riche. Il sera ton pourvoyeur, ton soutien fidèle en tout, afin que tu n'aies pas besoin d'espérer dans les hommes. Les hommes, hélas! changent si vite et nous manquent si rapidement. Le Christ, lui, reste éternellement. Et il se tient là d'une façon ferme jusqu'à la fin... Place donc toute ta confiance en Dieu, et il sera ta crainte et ton amour. Tu n'as pas ici-bas de demeure permanente... Là, où que tu sois, tu es toujours un pèlerin et un étranger, et tu ne trouveras le vrai repos que si tu te tiens intimement

uni au Christ...

»

Oh 1...c'était l'explication et le commen-

taire de la formule de l'examen particulier du midi :« Inspem contra spem ». Espère contre et malgré tout. Et comment ne pas partirjoyeux! La cloche de communauté d'ailleurs se met à sonner triomphalement notre départ, au moment où nous allons franchir la grille de sortie. Nos confrères sont là, massés sur deux lignes: c'est à qui donnera la dernière poignée de main. La dernière accolade, et nous montons dans les taxis du P. L. M. Ils démarrent... C'en est fait. Le lien suprême se rompt... Le transitoire de cette terre nous replonge en Dieu et le léger

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CHAPITRE II

bercement du taxi active notre rêve et nous arrache pour un moment aux mesquineries d'ici-bas. Mais la gare de Lyon, si animée et si bruyante, où notre taxi s'arrête, nous rappelle à la réalité. Mon frère, mon oncle, mon curé, m'entourent sur le quai, pour me mettre dans le train... Aux abords de nos compartiments, mouvements de sympathie, attroupement, et il y a des curieux, surtout quand un délégué de «l'Excelsior» se met en position pour nous photographier au magnésium. Le train s'ébranle, un dernier regard sur les parents et amis, une tendre et longue poignée de main à mon frère chéri, un dernier mouvement de tout moi-même vers ceux que je quitte, vers ma mère bien-aimée, en particulier, sont ma consolation suprême... Nous nous enfonçons dans la nuit noire, le train prend de la vitesse et en traçant le signe de la croix sur nos poitrines, nous sentons que le Christ est avec nous, et que nous avons le sourire de la T. S. Vierge pour nous réconforter, quand de tout notre

cœur, nous lui récitons le chapelet et chantons le

«

Salve

Régina ».... Dormir reste le gros problème que chacun va s'efforcer de résoudre; mais comment faire? Nous avons tant d'impressions à échanger, tant de souvenirs à racon ter... et puis l'âme est en fête... Nous avons conscience des grandes gares dans lesquelles nous nous arrêtons: Laroche, Dijon, Lyon, Avignon, Arles... Mais il est déjà huit heures quand sur le quai d'Avignon, nous avons pour nous recevoir deux Dames de l'oeuvre des« Partants» et la sœur d'un missionnaire de Chine... Les tasses de café au lait nous attendent sur le quai. La réfection spirituelle... chacun n'a pas attendu 8 heures pour la prendre et pour élever son cœur vers Dieu. La récitation du bréviaire est même délicieuse car chaque ligne, chaque pensée exprimée semble traduire exactement notre état d'âme et on dirait que l'Esprit-Saint l'a dictée exprès pour nous. Vers 10 heures le train se ralentit. Marseille s'annonce, mais il pleut. Voici l'étang de Berre, le port de Marseille, et on devine là-bas dans la brume épaisse

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la silhouette de N.D. de la Garde qui préside à notre arrivée, comme elle présidera à notre départ. Ave Maria...
Court séjour à Marseille; visite de la ville, des environs et pèlerinages. Qu'il fait sombre à Marseille quand il pleut. La gare, toute brouillée par la fumée des locomotives, nous fait désirer les splendeurs de la« Cannebière » et nous nous réjouissons de voir cette belle avenue célèbre dans le monde. Demain, après le délassement, nous verrons cela. Les pères de la procure sont là pour nous attendre et ils nous emmènent en taxi, avec nos nombreux bagages, jusqu'à notre belle procure. On y trouve accueil cordial, et on sent bien que là nous pourrons vraiment jouir de la vie de famille. Le bruit de la rue se fait entendre assez longtemps le soir, mais après la fatigue, le sommeil vient vite. Dimanche matin. Nous nous réveillons au bruit de l'orage et ça fait du bruit à Marseille. Il pleut encore quand je vais dire ma messe chez les sœurs du Bon Secours, à deux pas d'ici. Quel bonheur de monter à l'autel, dans la société de religieuses qui prient avec ferveur. J'ai essayé de rendre ma prière fervente, de la mêler intimement à celle du Christ, et de me faire hostie avec lui. L'Apôtre, l'Évangile nous parlaient de charité, d'amour du prochain: quel programme de vie dans ces quelques lectures liturgiques! Et quand on se recueille pour examiner le passé, on s'aperçoit du progrès qu'il reste encore à faire dans l'amour de Dieu et de nos frères... A 10 heures, nous nous trouvons dans l'église N.D. du Mont pour la grand-messe. Trois confrères célèbrent à l'autel, d'autres exécutent les mélodies grégoriennes. Monsieur le Curé ne manque pas de nous recommander aux prières des fidèles quand il monte en chaire pour le prône. Avant midi, il reste un peu de temps pour se promener et tous ensemble, nous prennons la direction de la "Cannebière" enchanteresse... Oh !elle n'a pas de peine à être plus

CHAPITRE II

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propre, plus rectiligne et mieux fréquentée que les petites rues avoisinantes... et peut-être est-on plus en sûreté sur la Cannebière qu'à côté. Je vous laisse deviner mon opinion un peu sévère sur ce que les marseillais estiment tant... J'aime mieux le Vieux Port, qui s'ouvre à nous, ensoleillé et gracieux dans son décor de barques et de chaloupes variées, groupées autour du pont transbordeur. Un coup d'œil sur tout cet ensemble nous suffit pour aujourd'hui, nous y reviendrons.. . Le ciel est si beau, la brise si douce, qu'une promenade en mer s'impose. Une petite chaloupe offre de nous emmener jusqu'au canal souterrain qui relie la mer à l'étang de Berre :travail colossal. Le canal a 18 mètres de large et 7 km de long. Au retour nous passons le port de Marseille et c'est un plaisir d'admirer les immenses paquebots amarrés au quai et qui paraissent un peu tristes d'être inactifs... Nous examinons surtout le "2 cheminées" qui nous emportera
mercredi. Il a belle allure, le« Bernardin de Saint-Pierre et nous le voyons déj à en imagination fendre les flots bleus placidement, dans une stabilité agréable à tous les passagers. Que sera la réalité? Avant de rentrer à la procure, c'est l'église Saint-Victor qUI nous attire. La crypte date du IV. siècle. En un certain endroit, là où l'on nous montre le tombeau de saint Lazare, nous sommes seulement en l'an 48 après Jésus-Christ. L'autel, à côté, et la voûte sont du IV. siècle, ainsi que le tombeau de saint Cassien et celui de sainte Zébie. On remarque aussi d'autres pierres tombales, un ambon et enfin N.D. de la Confession: Vierge devant laquelle les premiers chrétiens ont confessé la foi. Voilà le "Marseille" historique, et il est excessivement instructif. Nous, les apôtres d'aujourd'hui, nous nous retrouvons, d'une façon palpable, les anneaux d'une longue chaîne qui va rejoindre les premiers apôtres et N.S. lui-même.
})

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Lundi. Il nous restait à faire ensemble la traditionnelle promenade au château d'If, en pleine mer, en face du port. La mer était bien calme en cette matinée de lundi et notre petite chaloupe n'a guère été secouée. En une demi-heure, nous fûmes au rocher d'If et nous avons visité ce château qui remonte à François 1er.Les prisons, les cellules et les murs épais qui commencent à faire ruine, faisaient penser aux souffrances des Monte-Christo, des Masque-de- fer, etc. qui sont restés des années enfermés là. Pourtant, à l'entour, la mer toute bleue nous sourit et nous invite, après la considération de la misère humaine, à chanter la bonté de Dieu. C'est ce que chacun s'efforce de faire, au retour par la récitation du bréviaire: on se sent si à l'aise par cette brise rafraîchissante et par ce soleil joyeux que la prière semble pl us facile: on prie mieux. L'après-midi sera consacrée à la montagne, nous décidons d'aller en pèlerinage à la Ste Baume: un autocar nous fait parcourir, au milieu des beautés d'une campagne ravissante, les 60 km qui nous séparent de ce lieu où sainte Marie-Madeleine s'était réfugiée jadis pour y vivre dans la contemplation. Il a fallu faire l'ascension de la grotte, qui se trouve au beau milieu d'une haute montagne et il a fait bien chaud. La grotte est grande et aménagée en chapelle: des dominicains la desservent. L'autocar nous a ramenés à Marseille par Saint-Maximin, où l'on vénère le crâne de sainte Madeleine et quelques ossements. Ils sont conservés dans la crypte d'une belle basilique gothique du XVe siècle, aux proportions grandioses. Au soir d'une belle journée comme celle-là, je n'ai pas besoin de vous dire que nous pouvions aller à de beaux rêves, pour revoir en imagination toutes les beautés de la journée. Nous n'avions pas manqué surtout de remercier le Bon Dieu de nous l'avoir offerte.

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13 septembre. Cinq heures du matin sont à peine sonnées que tout le monde est debout. Nous allons dire nos messes à N. D. de la Garde et c'est à 6 heures que nous devons commencer: il fait encore noir et silencieusement nous parcourons les petites rues de Marseille en faisant oraison. J'ai prié Marie pour qu'elle me garde durant mon voyage. J'ai prié pour les chers miens et pour tous ceux que j'aime. Quelle vue superbe de là-haut, sur Marseille, le port, la mer. Au Ciel ce sera mieux encore. Je suis et reste heureux. Le Bon Dieu me gâte. Je me donne à lui plus que jamais. Je suis sans regret d'avoir tout quitté. Les heures en France se comptent désormais. Ce soir nous allons au bateau pour y porter les bagages, valises etc. Demain, nous nous embarquerons dans la matinée pour partir du port à midi. Je suis heureux. N. D. de la Garde me sourit.

CHAPITRE III A Marseille, le «BERNARDIN de SAINT-PIERRE» va prendre le large en Méditerranée
Sur fond de grisaille, dans une lumière bleutée. Adieu à la France, sous le regard de Notre-Dame de la Garde. A bord du
«

Bernardin de Saint-Pierre
1932.

)),

le 14 septembre

Nous quittons la France. Debout à l'arrière du pont, nous ne quittons pas des yeuxN. D. de la Garde qui se profile sur un fond de grisaille dans une lumière bleutée. La mer est calme et belle et nous sentons que notre bateau s'avance majestueusement avec beaucoup d'assurance. Des souvenirs attendrissants, à pareille heure, s'accumulent dans nos âmes. Je voyais, tout à l'heure, près de moi, une carmélite penchée sur le bastingage, agitant "notre mouchoir" pour se désigner à son frère, resté sur le quai, et contemplant sans doute un peu mélancoliquement sa petite sœur s'éloigner pour toujours. Tout à coup, une barque contenant trois messieurs vient se mettre dans le sillage de notre paquebot: un de mes confrères se fait ainsi accompagner jusqu'au large par son frère et son père bien-aimé. La petite chaloupe file à plein gaz à nos côtés, mon confrère braque son appareil photo plusieurs fois sur elle, et fixe longtemps son regard sur ceux

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CHAPITRE III

qui viennent ainsi l'accompagner jusqu'à l'extrême limite; et peu à peu la vitesse de notre bateau nous éloigne et nous fait bientôt perdre de vue ce petit point blanc qui s'estompe et disparaît: adieu. Après avoir tout quitté, les missionnaires s'en vont. Et pourtant une dernière consolation leur reste pour quelques instants: la statue deN. Dame. Il est temps de la saluer une dernière fois, car un rocher vient nous la cacher, et alors, nous autres les dix missionnaires, deux pères dominicains qui s'en vont au Tonkin, et puis six religieuses, nous nous groupons sur l'arrière du paquebot et nous chantons avec délices l'Ave Maris Stella. Les mélodies grégoriennes s'égrènent lentement sur les flots bleus et se perdent dans l'immensité. Marie nous reste, elle, nous le crions bien haut et nous implorons sa tendresse. Puis, nous tâchons de nous installer dans nos cabines, de prendre contact avec la nouvelle vie qui commence pour nous. Je suis dans une cabine spacieuse cabine, à tribord, avec trois de mes confrères. En deuxième classe, nous sommes comme des rois, c'est le confort moderne. L'avantage que je vois pour ma part, c'est qu'on est bien chez soi et c'est appréciable quand il s'agit d'un voyage de près d'un mois... Je tire déjà des plans pour établir un autel portatif dans un renfoncement de ma cabine, qui me paraît très convenable: des caisses, des valises, des nappes, voilà un charmant petit autel qui surgit. Quel bonheur de penser que nous pourrons faire descendre le bon Dieu entre nos mains, sur cette ville flottante, en pleine mer !... Quelle joie de penser que nous pourrons avoir la présence réelle sur le bateau pendant quelques instants du moins. Mes confrères sont moins avantagés que moi... mais ils -vont voir le commandant et ils obtiennent le salon des premières classes pour y dire leurs messes. Le bateau fournit même le vin de messe, les hosties, les cierges. Nous sommes donc comme chez nous et le lendemain matin, entre 5 et 6 heures, à

CHAPITRE III

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l'heure du silence, Jésus se fait victime sur chaque petit autel... Et habitavit in nobis. Sur le pont, il faut se faire tout à tous... Ces relations qui s'imposent à nous sont bien variées. Il y a d'abord les enfants: ce sont eux qui font le plus de bruit, mais ils sont très gentils. Ce sont les enfants des coloniaux de l'Indochine. Un des pères dominicains qui jusqu'ici s'est occupé de la jeunesse à Clermont-Ferrand, a le don d'intéresser les enfants. Il leur raconte de belles histoires, il les rassemble souvent autour de lui. Sachant que j'étais amateur de musique, maître de chapelle, que je savais jouer du piano, il m'a demandé d'exercer un peu ces petits à chanter cantiques et chansons. Le piano de la salle de musique nous servait à nos exercices. Un beau midi, nous étions en train d'apprendre des chants scouts pris dans Roland,« La tentation de Saint Antoine », voici que le barman chargé de la police du salon de musique prend sa petite voix douce pour nous faire savoir que ce local était interdit aux enfants... Étonnement de tous. Quel crime commettions-nous à faire chanter des enfants bien sages ?.. Un monsieur s'offrit alors à aller demander la permission au commandant de bord... Notre cause était gagnée, notre initiative reconnue d'utilité publique... Hélas! nos beaux projets de concert spirituel élaborés par le jeune père dominicain, le père Maximin comme on l'appelle, étaient renversés le lendemain par la houle et l'instabilité de notre paquebot. Sans doute, elles ne manquaient pas de charme, les belles, longues et puissantes vagues d'une mer démontée, mais l'estomac n'était pas de cet avis. A un certain repas du soir, je me rappelle, la salle à manger comptait bien peu de commensaux, beaucoup de passagers s'étaient sentis mal dans l'après-midi. Et ils avaient trouvé plus prudent, suivant ainsi mon exemple, de s'étendre sur leur couchette. D'ailleurs, certains, même parmi mes confrères, avaient dû donner à manger aux poissons, et ils ne voulaient plus recommencer ce geste peu agréable.

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Ce jour de mer houleuse, de tangage prononcé et de roulis, était le samedi 17 septembre. J'aurais dû dire toutefois que du mercredi au samedi, la méditerranée fut d'un grand calme. Le voyage fut agréable jusqu'à Messine. Le détroit de Messine se présenta à nous par une matinée très lumineuse et très douce. Avant d'y arriver, vers 5 heures du matin, j'ai aperçu le Stromboli, dont le sommet était caché dans un nuage épais. Le phare de Messine apparut quelques heures après. Le détroit fait communiquer la mer Tyrrhénienne avec la mer Ionienne. Quel spectacle splendide! D'un côté, la Sicile et de l'autre, la Calabre montagneuse, ravinée et desséchée. Dans le lointain, on devina le Mont Etna, mais la brume était épaisse. Un joli bateau flottait lentement entre nous et la ville de Messine. Les maisons de cette ville s'étalaient aux pieds des montagnes mauves, caressées par un soleil clair. Comme nous approchions des côtes de Crête, on nous dit que le grand vent était dû précisément à leur voisinage. Il nous fallut les dépasser pour reprendre notre stabilité et... nos esprits, après un tel bouleversement. Pour ma part,je n'ai pas vomi, mais je n'étais pas très brave, et je préférais la position allongée: la chaise longue et la couchette furent mes compagnes pendant le grand remue-ménage. Le dimanche matin, j'étais d'aplomb après une bonne nuit. Un coup d'œil par le hublot, et je vois la mer apaisée. Ma première pensée fut alors ma messe à célébrer, et ce fut une joie pour moi de pouvoir le faire. Merci, mon Dieu... Dans la matinée, je rencontre le père Maximin, je lui demande de ses nouvelles: "Pas fort, pas fort, mon estomac crie grâce". Et! oui. Il faut désormais attendre la terre ferme pour refaire les estomacs détraqués.

CHAPITRE

IV

Nous voguons sur la Grande Bleue vers les prochaines escales: Port Saïd, Suez, Djibouti, Aden. Notre vie à bord. Et, aux escales, visites instructives.

Lundi, vers 2 heures de l'après-midi, nous sommes en vue de Port-Saïd. Alors que jusqu'ici la température fut assez fraîche, elle s'est élevée tout d'un coup, le soleil tape plus fort. Chacun s'est coiffé de son casque colonial. Un remorqueur vient nous amener un pilote afin de pouvoir faire escale, et, lentement, nous entrons dans le Port. De nombreuses petites pétrolettes nous accompagnent jusqu'à l'arrêt. Elles viennent, l'une après l'autre, aborder la passerelle de notre bateau et, bien avant que nous soyons arrêtés, débarquent des personnages bizarres, coiffés presque tous de la chéchia. Ils grimpent prestement sur la passerelle et font irruption parmi nous. On nous dit : ceux-ci sont les policiers, ceux-là, les douaniers, ceux-là encore, les postiers, ceux-là enfin, les stagiaires de la Compagnie des messageries à Port-Saïd. Finalement nous stoppons. Il est 4 heures. Le port est très animé. Port-Saïd. Nous prenons la passerelle pour descendre, et un pont flottant nous conduît à terre. De plus près, nous remarquons que ces barques d'Arabes contiennent un mélange bizarre de fruits, de tapis, d'hommes et de femmes. Un remous dans l'eau, j'aperçois quelques Arabes, en quête de fraicheur et de sous, qui nagent à la perfection et surtout

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CHAPITRE IV

plongent avec élégance, quand un passager du haut du pont, leur lance une petite pièce. Dès qu'ils ont pêché le sou au fond de l'eau, ils le mettent dans la bouche, pour ne pas être embarrassés. Avec mes confrères, je me dispose à visiter cette ville orientale. Je n'ai fait que quelques pas, et me voilà bousculé par les marchands de la rue: marchands de timbres, de cartes postales, cigarettes, etc... Ils sont tenaces, ils vous importunent de leur mauvaise réclame, ils vous mettent dans les mains les objets qu'ils veulent vous faire acheter... et pourtant,je fais mine de ne pas vouloir les connaître, car leur marchandise est trop chère. Alors, ils se font câlins, aimables, et un objet qu'ils vous font d'abord 3 frs, ils vous le laissent à 20 sous, et ils y gagnent encore... Les rues de Port-Said sont loin d'être désertes; les gamins, les ânes, les bicyclettes etc... beaucoup d'oisifs aux portes des cabarets attendent la fraîcheur du soir... et tous nous dévisagent, car il est vrai, notre cortège ressemble un peu à une procession. J'ouvre la marche avec quelques confrères, et puis viennent nos six bonnes soeurs, en rangs serrés, coiffées du casque comme nous. Nous demandons notre chemin, nous voulons aller chez les sœurs du Bon Pasteur. Beaucoup s'empressen t de nous y conduire. .. pour le pourboire .Nous préférons demander aux policiers reconnaissables à la chéchia et à la matraque. Enfin, nous y voilà... fraîcheur des parloirs, accueil empressé des religieuses du Bon Pasteur d'Angers, ça fait du bien. Nous y voyons la sœur d'un aspirant de la rue du Bac, qui est de Saint-Laurent de la Plaine. Comment ne pas parler un peu du pays, d'Angers et des environs? Nous nous délectons de ces souvenirs en parcourant les salles de l'orphelinat, de la pénitencerie, du pensionnat. Les élèves sont habillées d'un grand sarrau gris, même les grandes filles, et elles parlent très bien le français, chantent de gentilles chansons françaises... on se croirait pour un peu au pays natal. Ce qui nous réjouit surtout, c'est de faire une visi te

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CHAPITRE IV

à Jésus hostie, dans la petite chapelle et même d'assister à un salut du Saint Sacrement. J'ai vécu davantage à cette heure la« communion des saints» et je n'ai oublié personne de ceux que j'ai connus et aimés. Mais le soir descend vite et il est temps de remonter à bord pour le souper à 6 hl/2. Le port est aussi animé, les marchands aussi nom~ breux et« collants ». Les lumières tremblotent sur l'eau et notre bateau présente une belle illumination. Sur le pont, animation à notre retour: "Venez voir gala-gala, il fait des tours épatants". Un Arabe, en robe, est assis en tailleur sur le pont et, entouré de nombreux admirateurs, il camoufle de petits poussins, volatilise des bouchons sous des gobelets, en disant toujours: "gala, gala", c'est gentil et il a du succès. Un de mes confrères est un peu victime de son habilité car, au rire de tous, il se fait chiper trois cigarettes. 8 heures du soir. Sur le pont arrière, appuyé sur le bastingage, je me trouve près d'une carmélite. En traversan t lentement le port pour s'engager dans le canal de Suez, le paquebot marche lentement à travers mille lumières: joie de parler alors avec une âme intimement unie à Dieu et de puiser près d'elle, paix de l'âme, et force... Dans le noir du Ciel, la lune fait une grande tache blanche et les lagunes paraissent blanches, elles aussi. Vers 9 heures du soir, je me trouve à l'avant du bateau: un projecteur colossal fixé sur la proue, illumine notre marche. Je songe à la nuit 1umineuse qui conduisait les Hébreux dans le désert... Calme plat, la nuit sera bonne, bonsoir. Quelques dromadaires, le lendemain matin, sillonnent le désert. Les montagnes sont pittoresques, mais voici la France qui vient à notre rencontre: deux gros avions nous survolent et semblent nous dire: "Avez-vous des commissions pour la maman 1" Je lui dirais bien le bonjour et je lui confierais que le« Bernardin» ne fait pas trop grise mine au milieu des sables gris.

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Après le monotone canal de Suez, voici quelques bouquets d'arbres, des groupements de maisons blanches sur un fond de montagnes roses: c'est la ville de Suez, et au fond, la baie de Suez dans laquelle nous nous engageons pour nous y arrêter quelques instants. C'est une vraie féerie, ces nuances variées que le soleil ardent donne à la mer, au sable du désert, aux montagnes. De nombreuses barques à voiles conduites par des Arabes nous entourent sitôt que nous sommes arrêtés: ce sont des marchands de tapis, de fruits, dattes, raisins etc... Quel vacarme ils font ces Orientaux, pour vendre leurs produits! Il faut les entendre et observer leurs gestes pour le croire. Vers 2 heures de l'après-midi, nous quittons la baie de Suez et nous enveloppons d'un dernier regard ce groupe de maisons étalées près de la mer, sur un beau sable doré... Adieu Suez, j'essaie de jouir de la richesse des coloris du paysage, de cette gamme si variée de nuances qui entourent les choses, et je dis au Bon Dieu: "Soyez béni pour toutes vos merveilles".
Voici la Mer Rouge. Il nous faut d'abord traverser le golfe de Suez. Nous ne perdons pas la terre de vue. Le vent nous pousse, il y a bien quelques vagues écumantes sur la mer, mais insignifiantes. J'assiste vers 6 heures du soir à un beau coucher de soleil derrière une ligne de montagnes dont le dernier éclat de lumière dessine d'une façon nette les arêtes vives. Le soleil se couche sur l'Mrique. De l'autre côté, nos regards contempleraient avec religion le mont Sinaï si nous ne devions pas y être ce soir à dix heures. La température est assez fraîche, et nous n'en sommes pas fâchés. 21 septembre. Ce matin, mercredi, le soleil s'est levé dans une épaisse brume. Dans la matinée, je fais un peu de photo avec un confrère, mais l'expérience est malheureuse, la gélatine de mes pellicules fond dans mes bains. Je n'ai pas pris assez de précautions, ni mis assez de glace... tout est

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raté. La vie est souvent faite de déceptions... J'enregistre 28° dans ma cabine. Il fait un peu plus frais dans la salle à manger et j'ai bon appétit. Il est vrai que le menu est appétissant, abondant et varié. A bord, nous sommes bien soignés. Mais la digestion est difficile, il fait bien chaud. Je me résigne à endosser ma soutane annamite pour être plus à l'aise et tout va bien. Avec une religieuse irlandaise qui s'en va aux Indes, je fais chaque jour un peu d'anglais. C'est pour prendre un peu d'avance, car dès Madras, l'anglais me sera utile. Les journées passent très vite. J'essaie de les remplir de mon mieux et de les dépenser uniquement pour la gloire du Bon Dieu. Ainsi on ne perd pas son temps. La mer Rouge est assez monotone. Loin d'être rouge, elle est tout à fait comme les autres! Le calme est parfait, mais il fait chaud. La nouveauté à signaler, c'est la chaleur toujours plus intense et très humide. Ce matin, 30° dans ma cabine et je tape à la machine... en suant à grosses gouttes! 23 septembre, vendredi. La nuit a été assez fraîche. Hier soir, j'étais à l'avant du bateau et j'ai remarqué un spectacle étrange. Dans l'écume que fait le navire pour se frayer passage, des milliers de points phosphorescents: ce sont des animalcules qui tiennent en suspens dans la mer des réserves de phosphore et qui rendent l'eau transparente. Une légère brise chaude nous caresse, sans rafraîchir. J'ai l'occasion de parler à l'une des deux carmélites qui sont à bord, et cela fait du bien de se communiquer son idéal et de s'encourager mutuellement à la perfection. Je contemple les étoiles et j e prie. J'ai fait dans la journée la connaissance d'un jeune homme qui va à Haiphong et qui m'a paru très sympathique. Il m'a dit qu'il avait habité Angers pendant plusieurs années et avait fait ses études à Chevrollier. Le voilà un peu dans la détresse et il vient confier son cafard au père Maximin et à moi... Et notre devoir, c'est de lui donner Jésus-Christ, la vraie force.

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CHAPITRE IV

Après Port-Saïd, escale à Djibouti. 25 septembre. Le soleil est ardent. Nous arrivons à Djibouti. Il est 2 heures de l'après-midi. Notre bateau s'arrête assez loin du port, près d'un grand bateau échoué là, et qui demeure couché sur le

flanc depuis 1927 :le « Fontainebleau ».Dans la mer, autour
de nous, de nombreuses petites têtes noires qui émergent et on entend la gracieuse demande des petits Somalis prêts à plonger pour aller au fond de la mer recueillir la pièce d'argent que les passagers leur lanceront: "A la mer, à la mer, une sou, Mossiou, à la mer". Ils nagent et plongent à l'admiration de tous. De nombreuses barques surchargées d'indigènes, habillés de longues robes blanches, et coiffés de burnous blancs s'approchent de notre navire et s'arrêtent près de la passerelle. On voit mon ter à bord un ensemble hétéroclite de gens du pays qui bientôt envahissent le pont. Ils sont ou très bronzés ou noirs. Les enfants n'ont pas le temps ici de faire longue toilette: un pagne autour des reins et les voilà habillés. Dans tous ces hommes nouveaux pour moi, je reconnais les âmes que le Bon Dieu m'a montrées pour les évangéliser. Je les examine avec soin, et derrière leur sourire un peu narquois, je devine leur grande misère spirituelle. Un canot automobile m'emmène à terre, moi et mes confrères. En 5 minutes, nous voilà au débarcadère et nous sommes un peu surpris de voir mélangés de beaux taxis qui ont l'air de sortir de chez Citroën, avec de piteux fiacres à la carrosserie toute délabrée et aux roues pas toujours très rondes et pas très solidement fixées: le rebut de l'Europe. Nous ne prenons ni taxis, ni fiacres. Un petit Somali nous propose de nous faire visiter toute la ville: tout est pour le mieux. Les marches à pied ne sont toutefois guère recommandées dans ces pays, où la température est si élevée. L'hôtel des Arcades nous permet de nous désaltérer, mais ce n'est pas encore le rêve, car impossible de le faire en

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paix: des marchands de cartes postales, de cigarettes et de toute autre chose viennent nous harceler de leurs offres d'achats. Ces pays évidemment sont trop chauds pour que les indigènes gagnent leur vie en travaillant beaucoup: puisqu'on sue à ne rien faire. Ils tâchent alors d'estamper les Européens qui font escale, c'est plus facile. En route pour l'église catholique: la cathédrale de Djibouti. Elle se trouve située juste en face du port, mais ne vous attendez pas à quelque chose de colossal, ni de beau. Entrez et vous aurez les proportions et la simplicité d'une chapelle établie par Dame Pauvreté: quoi d'étonnant d'ailleurs, c'est un père franciscain qui la dessert et qui est l'unique curé de Djibouti. Toutefois, pour moi, peu m'importe à cette heure la banalité de cette modeste chapelle: Jésus est là et avec amour, je le regarde, je le prie et je me jette dans son cœur afin que làje repose en paix, afin que làje sois tout à lui et que je retrouve tous les miens, demandant pour eux les grâces de ce divin Cœur. Le brave père franciscain que nous tenons à saluer nous reçoit avec un vaste sourire et nous fait monter sous sa véranda. Les boys vont nous chercher des rafraîchissements: eau glacée et Marie Brizard, ça fait du bien. Nous lui disons que nous sommes en route pour l'Extrême-Orient, et que nous voudrions faire quelques emplettes en ville. Alors, un de ces boys noirs prend sa plus belle culotte blanche, son veston le plus brillant et nous accompagne la canne à la main. C'est riche, ça, n'est-ce pas? Afin d'aller plus vite, nous sommes obligés, après nos emplettes, de prendre un moyen de locomotion, mais quoi ?.. Un vieux fiacre se présente à nous, nous ne résistons pas: notre ballade promet d'être pittoresque. "Conduis-nous au village indigène, et en vitesse". Les ressorts sont assez doux, mais nous ne voulons pas remuer de peur de faire perdre à la voiture son équilibre déj à instable. Ici, marché aux chèvres, l'odorat nous en assure. Ici, une mosquée: elles sont nombreuses. La majorité des indigènes est musulmane: ce sont des oisifs qu'on trouve rassemblés en petits groupes dans

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les rues, devisant entre eux, parfois attablés devant un kiosque qu'on devine être un« bistro». Et, il faut voir de ses yeux le quartier indigène: c'est pittoresque au possible. Représentez-vous un agrégat de cagnas en feuilles et en branches, sans forme bien déterminée, le tout dans la saleté. Des chameaux paresseux sont étendus là, et les petits Somalis, habillés d'un rayon de soleil, semblent s'amuser avec eux. Notre voiture nous arrête à l'entrée de ce village. Des femmes viennent chercher de l'eau à une fontaine proche, du bois mort, et elles s'en vont en portant élégamment leur cruche sur la hanche ou sur l'épaule et en jetant sur nous un regard que nous croyons être un peu désabusé... La nuit descend vite, et notre luxueuse voiture nous reconduit jusqu'au port. Comme dans le bateau, il y a du tangage et du roulis, c'est le moment de se cramponner, car notre confiance n'est pas illimitée dans la solidité de notre attelage... En approchant du port, nous apercevons dans le lointain la masse énorme de notre bateau: nous trouvons aussi des indigènes qui se proposent de nous y reconduire en petite barque: "pour 2 fro mon Père, pour 2 fr."... et nous embarquons : 4 Somalis rament à tour de bras tandis qu'un petit gosse pilote derrière nous. Ouf! Nous revoilà à bord après bien des émotions. Du haut du pont, nous voyons les gamins qui grouillent dans l'eau, demandant des sous à la mer... Ils ont vraiment une puissance de résistance étonnante, pour rester toute une après-midi dans l'eau, sans cesser de nager. Je les admire, et leur lance une dernière petite pièce pour les récompenser. Demain matin, nous serons à Aden. Aden. En effet, vers 7 heures, le lendemain matin, nous nous arrêtons à Aden. Devant moi, j'ai la ville et le port, au bas de hautes montagnes complètement dénudées et d'origine volcanique sans doute. C'est toujours la même chose depuis Port-Saïd, le désert, l'aridité,je soupire après un peu

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de verdure, mais Colombo nous comblera. Vers 8 heures, je me dispose à aller jusqu'à terre avec trois de mes confrères. Il faut être un peu courageux, car le soleil des tropiques est vraiment bien chaud. Peu importe, il y a tant à voir... Là encore, il faut se rendre à terre par canot automobile ou barque à rames: nous prenons la barque à rames et en quelques minutes, nous sommes à quai. Il faut payer: messieurs les Anglais demandent 3 fro par personne, mais nous tenons à discuter un peu, car tout à l'heure un policeman nous fit embarquer pour 2 fr... rien à faire... il faut donner 3 fr Nous prenons la grande route bien bitumée qui longe le quai, car notre intention est d'aller jusqu'à l'église catholique. A peine avons-nous fait quelques pas sur la route, que nous rencontrons un père capucin, habit blanc et barbe blanche. "Good morning, Father, etc..." Ce brave père ne sait que l'anglais et j'essaie moi aussi de lui en mettre plein la vue. Nous nous comprenons, c'est extraordinaire, car mon bagage d'anglais n'est pas très lourd, mais les quelques mots que je sais me servent beaucoup. Il nous emmène jusqu'à son église et Jésus nous reçoit, et nous sommes heureux de trouver la présence réelle, surtout un dimanche. Après la visite de l'église, c'est la visite de l'école des petits frères de Marie. De beaux chœur d'hommes se font entendre, c'est à la fois harmonieux et puissant: on dirait de beaux chœur de Bach 1... D'où viennent-ils? D'une église protestante toute proche, c'est l'heure de l'office dominical. Nous montons sous la véranda de l'école chrétienne: 4 petits frères de Marie, en blanc, nous reçoivent et nous invitent à trinquer avec eux. Un bon Dubonnet nous remet d'aplomb, pendant que nous causons un peu de beaucoup de choses qui nous réconfortent. Mais nous ne voudrions pas quitter Aden, sans avoir vu la ville même, et elle se trouve à 8 km d'ici. Un beau taxi vient nous prendre alors pour nous conduire à la ville. Une

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route en lacets nous mène à travers la montagne, et dans un cirque, sous un soleil de plomb, dort paisiblement la ville d'Aden: maisons blanches qui flamboient dans la chaleur... Il suffit de traverser une rue commerçante pour se rendre compte du grouillement qui y règne: il n'y a pas assez de place pour tout le monde. Les chômeurs ont l'air d'être ici nombreux, mais ils vivent en paix, car ils sont habitués à ne rien faire: le soleil sans doute en est la cause. Les boutiques sont toutes des bazars où l'on trouve les objets les plus hétéroclites. Notre taxi stoppe devant un de ces bazars: nous devons acheter des porte bougies avec globe en verre, pour dire la messe en plein air. Après de longs pourparlers, nous arrivons à décider un grand Indien qui n'a pas trop l'air de comprendre notre mauvais anglais, à sortir de son capharnaüm nos deux photophores... Ils sont un peu rouillés, il est vrai, mais ils coûtent tout de même deux roupies et demie. Notre porte-monnaie ne contient point de roupies, nous n'avons que de l'argent français et nous ne pouvons pas arriver à le changer, on se défie de nous. J'apprends cependant qu'une roupie vaut 7 fr.50 et que je dois m'exécuter pour 18 fr... Tout est conclu, mais je vous assure que j'ai sué à grosses gouttes, et mon marchand aussi... Que serait-il advenu, si nous n'avions pas eu près de nous un petit frère de Marie sachant très bien l'anglais, et qui, de temps en temps, venait à notre aide. Il est temps de regagner le bateau. Nous devons partir à midi: notre taxi file à toute allure sur le bitume et nous arrivons à temps. Après de telles aventures, le déjeuner semble meilleur, et nous sommes heureux de les raconter à nos amis. Nous leur disons même que nous avons vu le tombeau de Caïn, établi à flanc de coteau, dominant le port... Nous leur disons encore qu'Aden était la ville d'Adam,

et que nous avons failli voir derrière un mamelon le « Paradis terrestre» ou du moins ce qu'on prétend paradis terrestre. avoir été le

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Traversée de la mer d'Oman, puis Colombo, Pondichéry et Madras.
Nous mettons le cap sur Colombo. Rude étape que celle que nous entreprenons: une semaine de navigation sans voir la terre. Il fait un temps splendide, c'est l'essentiel. Nous perdons bientôt de vue les routes dénudées d'Aden, ainsi que les canons braqués sur le large et qui défendent la position. C'est calme, pas de vent, pas de nuages, pas de vagues. Pour égayer la monotonie de la mer, des bandes de poissons volants, rasant la mer, prennent une belle couleur argentée sous les rayons du soleil. De temps en temps aussi, nous croisons quelques paquebots. Si cela arrive le soir, quand il fait nuit, les paquebots se saluent par des feux de bengale, des signaux, etc., et on a l'impression que la mer n'est plus l'immensité nue et vide: dans son isolement, l'homme est heureux de rencontrer d'autres hommes... 27 septembre, mardi matin. "Messieurs, le commandant du bord désire voir tous les missionnaires". Et nous suivons le maître d'hôtel qui nous conduit jusqu'à la cabine et la passerelle du commandant. Il est logé au sommet du navire et, de sa passerelle, domine la situation: 23 mètres au-dessus de la ligne de flottaison, c'est-à-dire la hauteur d'un 5ème étage. Ce brave commandant qui a 38 ans de navigation et qui est rompu au métier, nous intéresse par l'explication de la marche automatique du navire. Il nous montre: appareils enregistreurs, gyroscopes, correcteurs,

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appareils de T.S.F., commandes de signaux: tout est très savant, et quant à moi, je tâche de retenir sans trop bien comprendre dans les moindres détails. Mardi soir. Nous sommes un peu étonnés de revoir un bout de terre. On me dit que c'est le cap Guardafui, dernier vestige de la terre d'Mrique. Ce soir, le soleil se couche en Mrique, et nuance de rose et de mauve les rochers qu'il caresse en disparaissant. Un vent violent, le vent de la haute mer, se met à souflleretje me délecte du léger balancement du bateau, tandis que d'autres s'ingénuent à installer leur estomac dans la position propice à son fonctionnement. Changement de température, et après les fortes chaleurs de la mer Rouge, le petit vent frais est bien accueilli. 30 septembre, vendredi. Quel beau voyage... On peut jouir en paix du confort du bateau, sauf quand on est détraqué, et qu'on a mal à la tête. Cela arrive, et cela passe: il suffit de conserver le sourire. Notre grand bonheur est de pouvoir chaque matin, dire la messe, dans le salon des premières classes ou même dans la cabine. Chaque matin, nos six bonnes sœurs communient et s'associent à notre prière, la prière de l'Église. Après la messe, chacun se met à la récitation du bréviaire, puis certains s'installent dans leur « doulce chaise longue» et se laissent bercer par le mouvement du bateau, guidant leur belle âme vers les hauteurs où règne Dieu, le Dieu qu'on trouve dans le silence de la maison. Mais le pont n'est pas calme bien longtemps car bientôt les petits enfants viennent s'amuser et rôder autour de nous, pour nous taquiner peut-être, cela arrive, pour mettre beaucoup d'animation parmi les passagers. Nos chères sœurs font dévotement 'leurs exercices de piété ou s'adonnent aux travaux de lingerie. Elles sont parfois bien sérieuses dans leurs chaises longues, mais aussi elles ont le mot de circonstance pour les enfants, les bébés auxquels elles font risette, pour le plus grand contentement des parents. Et puis elles causent de leurs occupations: une Carmélite fait de la photographie et

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elle est toute heureuse de donner les résultats de son travail, résultats excellents qui font bien augurer de son futur apostolat au Carmel de Hanoï. L'après-midi, une sœur irlandaise donne la leçon d'anglais à certains pères qui s'en vont dans des pays où la langue leur servira. Je suis un des deux élèves qui donnent du fil à retordre à la brave religieuse. Des horaires nous sont fixés chaque jour, afin d'ail-leurs de ne pas l'épuiser de fatigue et de ne pas déranger son règlement de bord. Pour moi, loin de trouver de la fatigue à cela, j'en fais une de mes plus agréables distractions. Cette semaine, nous avons beaucoup parlé d'une première communion à bord, pour dimanche prochain. Il s'agit d'une petite fille de 11 ans qui s'y prépare activement sous la direction de nos pères et la vigilance de nos sœurs. Alors, dimanche, pour rehausser l'éclat de la cérémonie et pour marquer l'événement, les pères se proposent de chanter des cantiques. Comme ex-maître de chapelle, je suis chargé des chants, et cela me vaut quelques heures de travail pour copier les cantiques à chanter. Ce sera donc un événement bien consolant pour nous et précieux pour la petite Marthe qui recevra Jésus en pleine mer. Chaque fois, nous n'oublions pas de chanter à bord les gloires de la Sainte Vierge. Sur le pont arrière, nous faisons « oratoire ». Dans le golfe d'Aden, nous avons même chanté un « De Profundis» très solennel pour les victimes du« Philippar »qui reposent dans les parages. Beaucoup de passagers s'étaient unis à nous. Arrivée dans l'Île de Ceylan. Demain matin, dimanche, nous serons à Colombo. Que nous sommes loin de la France, Colombo se trouve à 7 000 Km de Marseille. Mais la France et ceux que j'aime sont dans mon cœur. Mon grand réconfort, c'est surtout Dieu dans mon cœur. Dieu qui reste toujours, Dieu qu'il faut toujours mieux aimer pour mieux le faire aimer. Le voyage que je fais, me fait toucher du doigt la grande misère spirituelle de tant d'âmes. Il faut

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