//img.uscri.be/pth/2e5627339b42fc41df9bd0442a0a053eb0b85330
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,13 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Souvenirs d'un marin de la V° République

De
309 pages
Denis Pagot passa trente-six ans à sillonner les mers du monde ! Des odeurs ensorcelantes du tiaré aux goûts incongrus de la cuisine japonaise, des géants de l'Île de Pâques aux milliers de crabes qui recouvrent l'atoll de Clipperton, de Palerme à Rio, du Pacifique à l'Atlantique. La mer n'est pas toujours calme, et la vie n'y est pas non plus de tout repos : on découvre que le métier d'officier de marine n'est pas, loin s'en faut, une croisière d'agrément. L'auteur tente ici de lever le voile sur les mystères de ce métier, et nous permet d'apprécier les développements technologiques réalisés au cours de la deuxième moitié du XX° siècle.
Voir plus Voir moins

PREPARATION AU CONCOURS DE L’ECOLE NAVALE (1958) Cette histoire, qui est celle d’un marin, commence effectivement le 13 mai 1958, journée historique, qui ouvrait la voie de la Vème République. Ce jour-là en effet, nous étions quelques-uns à suer sang et eau sur nos copies blanches pendant que la France se débattait dans les affres de l’agonie de la IVème République. Il faut dire que, malgré la gravité des évènements, les péripéties de ce mois de mai 1958 ne nous apparurent que bien après. Nos pensées étaient surtout retenues par les problèmes de maths, les compositions de français ou de dessin industriel. Les épreuves se passaient pour moi dans un lycée de Versailles, où avait été créé un centre spécial d’examen pour les élèves de "navale" de l’Ecole des Postes – "Ginette" pour les intimes – où je venais de passer deux années de préparation parfois studieuses. La première année, j’avais eu la chance d’être dans la classe du Père Ducos, polytechnicien qui avait choisi la marine. Il l’avait quittée en 1919 après avoir assisté aux mutineries de la mer Noire, qui l’avaient certainement marqué. Entré dans l’ordre des Jésuites, il était devenu tout naturellement professeur de maths des classes de "Navale" à l’école "Sainte Geneviève". C’était un excellent professeur, qui connaissait les ficelles du métier et également tous les examinateurs du concours. Il nous faisait profiter de son expérience en nous apprenant leurs petites manies, ce qui était très précieux au moment de l’oral. Il était surtout l’âme des classes de Flottes de Ginette, et ses élèves étaient ses enfants. Il leur consacrait sa vie. Depuis les nombreuses années qu’il enseignait, il avait aidé bon nombre d’officiers de marine à réaliser leur rêve. Il connaissait et était connu de toute la marine comme, d’ailleurs, ses "concurrents" de Saint Louis ou du Prytanée. A la fin de cette première année de prépa, je ne fus même pas admissible, sans aucun doute à cause de mes notes de français et d’anglais. Après l’écrit, pendant la préparation de l’oral, la santé du "Ducal" se détériora brutalement et il dut s’aliter. Nous, les élèves de sa dernière classe, assurions un tour de veille à son chevet. Un soir, usé par les longues années à préparer des jeunes au con-cours de Navale, il s’éteignit doucement sous mes yeux, car c’était mon "tour de quart". Nous avions tous une grande admiration pour lui et son décès nous laissa un peu orphelins. Nous partîmes en vacances. Cet été 1957, je fis la connaissance à la Baule d’une belle jeune fille dont nous reparlerons. L’été se passa avec les cousins à faire de la voile sur la "Piballe" ou notre "sharpi" 9 m , le "Guédel". La vie à Ginette était loin d’être facile. La discipline était stricte et sévère. La première année, les sorties en ville se limitaient au mercredi (ou jeudi)

11

après-midi et au dimanche de 11 heures à 23 heures. L’ambiance était au travail. Il s’agissait d’emmagasiner le maximum de connaissances pour "intégrer". Toutes les grandes écoles scientifiques avaient des classes préparatoires spécialisées "X – Cyr – Navale – Centrale – Sup Elec – Agro et également HEC". Le rythme était soutenu pour tous et les distractions étaient rares, ce qui amenait de grands défoulements, en particulier les soirs de "composition", où nous devions dans le temps réglementaire résoudre un problème de concours.

Les "X" ennemis héréditaires

En général, les "X", ennemis héréditaires, car, à nos yeux, peu militaires, s’opposaient aux "cyrards" et aux "flottards" ; l’objectif étant le "plateau du Pratzen", sorte de vaste esplanade, et cela donnait lieu à de magnifiques empoignades. Autres chahuts périodiques : les bagarres à coup de brocs à eau. Cela demande quelques explications sur les conditions de logement. Une grande partie des élèves était logée dans des chambres individuelles ; ce qui était fort appréciable, tant pour le travail que pour la tranquillité et la possibilité d’avoir un minimum d’isolement. Nous avions de 17 à 20 ans et la vie en dortoir n’est pas facile à cet âge. Mais les bâtiments où se trouvaient ces chambres avaient été construits au début du siècle, après le déménagement de la première école de Paris à Versailles, suite aux lois de 1905. Il n’y avait pas l’eau courante et chaque chambre était donc équipée d’une cuvette et d’un broc qui nous permettaient d’aller chercher l’eau au point d’eau se trouvant à l’étage. Certains soirs, la tension montait et sous un prétexte quelconque, et même sans prétexte du tout, de gigantesques chahuts opposaient soit les occupants d’un même étage, donc d’une même préparation, soit de plusieurs étages, donc de préparations différentes. Dans ce cas, "Navale"

12

affrontait l’étage du dessus occupé par les "Agros". Le surveillant d’étage, qui était en général un étudiant attardé essayant de payer ses études, tentait bien d’intervenir, mais quand les flots d’eau dévalaient les escaliers, il prévenait le préfet des études, ou le "Ducal". Et la peur du châtiment, le renvoi, calmait les esprits. Nous avions la plupart du temps de très bonnes relations avec les surveillants, qui étaient chargés non seulement de faire régner l’ordre, mais aussi de surveiller le travail. Les portes des chambres étaient vitrées et munies de rideaux, qui ne pouvaient être tirés qu’à partir de 20 heures. Le surveillant en se promenant dans le couloir pouvait vérifier que nous étions bien à notre table de travail. Notre "prépa" n’était guère différente de celles existant à l’époque dans tous les grands lycées. Le travail était la base de notre vie : cours, devoirs sur table, colles se succédaient à un rythme plus que soutenu. Mais nous avions de bons professeurs, qui nous suivaient et nous soutenaient dans nos efforts. Le "Ducal" en particulier logeait à notre étage dans une chambre identique aux nôtres. Il disait sa messe chaque matin dans l’oratoire également à notre étage. Parmi nos professeurs, certains étaient plus folkloriques. Le professeur de dessin industriel était une femme qui avait repris le flambeau à la mort du titulaire, son mari ; nous l’avions surnommée "le chamal". Elle n’était pas jeune et employait des expressions à double sens que le vocabulaire du dessin industriel rendait équivoque et qui, bien sûr, nous enchantaient. Bon nombre d’entre nous avaient quelques difficultés à voir dans l’espace et se faisait réprimander et harceler. Pour les autres, dont heureusement j’étais, elle nous "fichait une paix royale" et nous en profitions pour faire ce que nous voulions. En revanche, j’étais presque nul en anglais, matière importante de l’écrit et de l’oral. J’avais eu la malchance, dans mon collège orléanais, d’avoir un professeur d’anglais que nous pensions plus à chahuter qu’à écouter. Comme le professeur d’allemand, au contraire, savait nous motiver pour cette belle langue, je changeais, à la fin de la classe de 3ème, de première langue, pour m’apercevoir en 1ère que l’anglais était obligatoire pour le concours de Navale ! Nouveau virage à 180°. Comme je n’étais pas en plus très doué pour les langues, j’arrivais en prépa avec un retard certain. Je fus donc très rapidement orienté vers des cours de rattrapage dispensés par une demoiselle âgée, surnommée "la môme Choix". Cette déficience en anglais faillit bien me coûter l’admissibilité au concours et je n’arrivai jamais à la combler. Les autres professeurs, de français, physique, histoire-géographie, étaient en général excellents, mais plus anodins. Pour terminer cette question, en deuxième année, notre professeur de maths était également un jésuite, surnommé "Oscar". Excellent pédagogue,

13

ses cours étaient un modèle de clarté. Il avait malheureusement une très mauvaise santé. Pour la deuxième classe de Navale, celle des "fistots", le "Ducal" avait été remplacé par un tout jeune agrégé "civil", sortant de Normale Sup. Il préparait nos jeunes condisciples au même concours, mais avec des méthodes entièrement nouvelles, auxquelles nous ne comprenions strictement rien. C’est comme cela que je découvris les maths modernes. Les résultats ne furent pas si mauvais puisque l’un des fistots intégra cette année-là, après seulement un an de préparation ; ce qui d’ailleurs était théoriquement impossible. La préparation du concours de Navale en 1958 avait, cette année-là, été alignée sur celle de l’ "X", c’est-à-dire répartie sur deux ans : Maths Sup et Maths Spé. Autre particularité, il n’était pas nécessaire à l’époque d’avoir le bac de Maths Elem : celui de 1ère, qui existait encore, était suffisant pour se présenter au concours. Je ne vais pas rentrer dans le détail de ces deux ans. Nous allions quelque-fois au cinéma à Versailles ou à Paris, mais les distractions étaient plutôt rares. Nous faisions du sport, à la fois pour nous détendre et pour le concours ; le coefficient des épreuves sportives était loin d’être négligeable à l’oral. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à pratiquer le cross. Les épreuves inter-prépa nous menaient à travers le vaste parc du collège. Je fis quelques compétitions externes, en particulier un cross international à Arras, où nous avons fait deux ou trois fois le tour de la citadelle. Cette sortie me permit de retrouver mon frère Bernard, qui était alors à l’ICAM à Lille. Aux vacances scolaires, nous retournions chez nos parents, dans la bonne ville d’Orléans, berceau familial, où mon père était entrepreneur en bâtiment, associé à son frère aîné. Mon père était très fier de l’entreprise PAGOT dont l’origine remontait au XVIIème siècle : deux frères, maçons déjà, s’étaient installés à Orléans vers 1690, en venant de Normandie. Nous passions les étés au Pouliguen, où mon père avait acheté en 1938, avec son frère aîné, une maison de pêcheur, à la pointe de Penchateau. Les deux frères Pagot, bien que terriens et bâtisseurs, avaient une passion pour l’eau ; la Loire sans doute. Ils avaient commencé par le canoë, pour passer ensuite à la voile, au club nautique d’Orléans. Ils avaient construit euxmêmes un sharpi de 9 m2 de voilure, et participaient à des régates, sur la Loire, à Combleux. L’un des membres du club s’appelait Franck Guillet. C’était un grand yacht-man du début du siècle. Il possédait, avant-guerre, un 12 m "J.I.", "VINETA", et un 8 m "J.I.", "CUTY". Forcé de rester à Orléans de 1940 à 1945, il avait lui aussi un sharpi, mais avec des voiles en soie, ce qui faisait notre admiration. J’appris donc à naviguer en rivière, ce qui n’était pas si facile, car il faut compter avec le courant, les "culs" de grève et les sautes brutales de vent. Cela décida peut-être de ma vocation.

14

Après ce flash-back, revenons à 1958. Le concours me laissa des sueurs froides. Je comptais sur les matières scientifiques pour combler mes déficiences littéraires. Or, pour je ne sais quelle raison, fatigue, énervement, je fis la faute stupide au début de la composition de géométrie analytique. Il s’agissait d’un problème sur une parabole et nous savions tous qu’il ne faut pas se tromper de signe au début, ce que je fis malheureusement. Je terminais presque le problème, ce qui représente une performance, car cette erreur de signe compliquait sérieusement les calculs ; cela aurait d’ailleurs dû attirer mon attention. En sortant de cette épreuve, je me rendis tout de suite compte de ma faute. J’étais tellement furieux que j’ai donné un grand coup de poing dans un arbre. Je passais quelques mauvaises journées en attendant les résultats de l’écrit, car j’avais très peur de ne pas être admissible. Tout se passa bien néanmoins, mais j’avais eu raison d’être inquiet. Notre professeur "Oscar" avait obtenu nos notes. J’avais 1/20 en "analytique" et, avec le coefficient, c’était catastrophique. Heureusement, j’avais la meilleure note, au moins de Ginette, dans la 2ème composition de maths. Ce qui me permit de compenser les notes plus que moyennes de français et d’anglais. L'oral se passait au Collège de France. Les épreuves de maths étaient encore les plus importantes, mais l'histoire et la géographie comptaient aussi beaucoup avec une particularité : si on avait brillamment répondu aux questions d'histoire, l'examinateur, qui était assez original, vous mettait une note identique en géographie sans pratiquement vous interroger. C'était, je crois, le seul concours des grandes écoles à avoir une épreuve dans cette discipline. Ce qui expliquait la grande spécificité du concours de Navale. La plupart d'entre nous ne présentaient que ce concours ; il fallait absolument être reçu. Certains passaient le concours de l'école de l'Air, et je l'avais présenté. Mais bien qu'admissible et peu sûr du résultat de Navale, je ne me présentai même pas aux épreuves orales. L'oral se termine pour moi vers le 15 juillet mais se poursuit pour d'autres au moins jusqu'au 20. Il fallait ensuite attendre la parution des résultats en août. J'avoue que je n'étais pas très rassuré, car nous n'avions pratiquement aucun renseignement sur nos différentes notes et encore moins sur notre classement par rapport aux autres candidats. La suite montrera que je n'avais pas tort. Après avoir déménagé ma chambre de Ginette, je partis vers le Pouliguen pour me reposer en faisant de la voile. Nous avions prévu avec mes deux frères aînés de partir avec la Piballe vers Brest, où se réunissaient cette année-là les grands voiliers. La Piballe, voilier familial de 8 mètres et 5 tonneaux, avait été achetée par mon père et son frère en 1952. C'était un cotre vendéen au gréement houari, construit en 1947 à Saint-Gilles Croix de Vie. Mon frère aîné travail-

15

lant et n'ayant ses vacances que fin juillet, nous partîmes du Pouliguen très en retard et avec un solide vent d'ouest. Après trois jours à tirer des bords, nous n'étions qu'à Groix. Il fallait bien se rendre à l'évidence que nous n'arriverions jamais à Brest en temps voulu. Nous avons donc viré de bord, retour au Pouliguen vent arrière en moins de 36 heures, et ... et nous sommes repartis à Brest en "2CV". Car nous voulions voir le départ des grands voiliers et retrouver les copains. Nous avons donc assisté, depuis la pointe des Espagnols, à la sortie dans le goulet de Brest de ces magnifiques bateaux. Vers midi, alors que nous étions en train de pique-niquer en pleine nature, je reçus un télégramme. Je n'ai jamais vraiment compris comment il m'était parvenu. Mais sur le coup, je ne cherchais pas à percer ce mystère, car il m'annonçait que j'étais reçu à l'école navale. Cela seul comptait et je n'avais plus qu'à me réjouir. Je descendis jusqu'à l'épicerie du plus proche village, Roscanvel, où je réussis à dénicher une bouteille de champagne poussiéreuse, pour que nous puissions fêter dignement l'évènement. Nous rentrâmes au Pouliguen début août. J’avais l’esprit plus libre. L’avenir s’ouvrait devant moi et je pouvais m’engager. Un soir, le 9 août 1958, nous appareillâmes avec la Piballe pour aller à la rencontre de nos amis qui rentraient en bateau de Brest. Nous avions embarqué quelques amis et amies, dont les demoiselles Reignier, Geneviève et Christine, habitant à la plage Benoît à la Baule. Il y avait une lune magnifique, un petit vent, une guitare, des chants de marins, … des conditions idéales et romantiques à souhait pour rencontrer "l’âme sœur". Ce qui devait arriver arriva. En rentrant au mouillage au petit matin, Christine et moi étions fiancés, au moins dans nos cœurs. Les formalités suivraient mais cela ne nous inquiétait nullement. Nous avions dix-sept et vingt ans et toute la vie devant nous. L’été passa très vite. Voile, plage, ski nautique, danse le soir dans des caves que nous avions aménagées ou à la soirée des jeunes, au Casino de la Baule. Bien sûr, nous n’avions rien caché à nos parents, ni l’un ni l’autre. Mais les choses devaient se faire dans les règles. Mes parents prirent rendez-vous avec le docteur et madame Reignier. La demande officielle devait se faire un certain jour vers 18h. Mes parents se présentèrent au domicile de la "promise", la villa "Ty Sioul" … mais ils trouvèrent porte close ! Le docteur et madame Reignier avaient été invités à passer l’après-midi en mer sur le voilier de deux de nos amis, les frères Tisseau, dont l’un deviendra notre beau-frère. Manque de chance, le vent était tombé ; il n’y avait pas de moteur, d’où un retard important. Tout rentra dans l’ordre et la demande officielle put être présentée et … acceptée, semble-t-il, car nous pûmes continuer à nous fréquenter. L’on ne parla pas encore de mariage, étant donné la jeunesse des intéressés et les longues séparations qui nous attendaient.

16

Finies les vacances. Un beau matin du mois de septembre, mes parents m’accompagnèrent à Brest. Nous étions 72 à attendre l’embarquement sur le "Molène", ex-chalutier que la marine utilisait pour les traversées de la rade entre Brest et l’école navale. La jeunesse était bien terminée, une nouvelle vie s’ouvrait devant moi. Mais je l’avais choisie et je n’étais pas trop isolé puisqu’il y avait autour de moi plus de vingt camarades de "Ginette". Pendant ce temps, les évènements avaient suivi leur cours. Le général de Gaulle était premier ministre et commençait à mettre en place sa politique pour restaurer la grandeur de la France. La Vème République était proclamée le 5 octobre 1958.

17

L’ECOLE NAVALE – 1ERE ANNEE (1958-1959) Située dans la presqu’île de Crozon, sur les bords de la rade de Brest, l’Ecole Navale, la "Baille" en argot marine, en 1958 n’avait rien de reluisant. Installée après la guerre dans des baraquements hérités d’une base aéronavale allemande, elle regroupait quelques bâtiments en bois ou en ciment autour d’un mât de frégate, entre mer et lagune. A proximité se trouvait une base aéronavale qui mettait en œuvre, à l’époque, de gros hydravions : les Sunderlands. Dès le premier jour, nous fûmes répartis en quatre escouades de quatre postes de cinq midships, plus une escouade d’ingénieurs mécaniciens. Chaque poste avait à sa disposition une petite pièce, où les élèves avaient un bureau et une armoire ou "caisson".

Une armoire ou "caisson"

Nous y vivions entre les cours et les "partiels" pour travailler, lire, écrire, etc. Le soir, la "Royale" mettait gratuitement à notre disposition un hamac que nous crochions dans une immense salle, où une centaine de jeunes hommes de vingt ans étaient entassés. Il y avait parfois des séances de ronflements à faire trembler les murs. Nous étions effectivement une centaine, car aux 72 reçus au concours et aux 20 ingénieurs mécaniciens étaient venus s’ajouter huit "zèbres". Il s’agissait d’officiers mariniers particulièrement brillants ou de jeunes engagés après avoir échoué aux épreuves de Navale. Ils préparaient le concours tout en étant déjà sous l’uniforme. Ils avaient à peu près la même formation que nous et furent très vite intégrés à la promotion bien qu’ils aient eu en moyenne 5 ou 6 ans de plus que nous et que

18

beaucoup étaient mariés. L’un d’entre eux deviendra mondialement célèbre : il s’agissait d’Eric Tabarly. Les premiers jours se passèrent à nous habiller en marin ou plus exactement en matelot, dont nous portions la tenue pour les jours de travail. Il s’agissait d’une vareuse à col marin et d’un pantalon à pont, taillés dans une sorte de toile bleue, chinée assez molle.

A la différence des matelots

A la différence des matelots, qui portaient des tricots rayés, nous avions le droit à la chemise blanche et à la cravate noire. L’hiver, nous avions en plus une vareuse et un pantalon en gros drap bleu marine que nous appelions "Plougastel". Autres occupations des premiers jours, la série de piqûres des vaccinations obligatoires. Nous n’avions bien sûr pas le droit de sortir, car nous n’avions pas nos tenues de sortie : l’uniforme d’officier de marine avec casquette mais sans galons. En quelques jours, les potaches que nous étions, se transformèrent en vrais "bordaches". Nous en étions très fiers et presque persuadés d’être de vrais marins, puisque nous dormions en hamac et que nous "tirions sur le bois mort" (les avirons) sur les canots de l’école. Nos hamacs étaient très différents de ceux que l’on rencontre maintenant dans le commerce. Ils se composaient d’une enveloppe de très grosse toile dans laquelle on enfilait un matelas, et étaient gréés à chaque extrémité

19

"d’araignées", assemblage de "bouts" reliant la toile à de gros anneaux permettant d’accrocher et de tendre le hamac. Nous avions même un oreiller, des draps, et une couverture. C’était un peu étroit, mais à vingt ans on dort n’importe où et n’importe comment. Le mois de septembre en Bretagne n’est pas désagréable. Nous découvrions une nouvelle vie, qui nous changeait complètement de la "prépa". Nous étions heureux de vivre, souvent en plein air, et de pouvoir oublier la tension des colles, devoirs sur table, le bagne des années précédentes. Nous avions eu nos premiers contacts avec de vrais officiers de marine, les lieutenants de vaisseau instructeurs, qui avaient en général moins de trente ans, mais dont certains avaient fait l’Indochine et la guerre d’Algérie. Tout se passait donc assez bien quand nous avons vu débarquer une bande d’individus hirsutes, habillés à peu près comme nous, mais beaucoup plus bizarrement,

…beaucoup plus bizarrement

genre casquette – nous disions "quette" - à l’envers, pont du pantalon non boutonné, etc. Nos anciens étaient arrivés, rentrant de vacances, et commençaient à nous prendre en main. Ils entreprirent de nous "dépuceler". N’allez pas imaginer des choses … Il s’agissait d’arracher le coulisseau de ceinture arrière de notre pantalon. Comme chacun sait, il est difficile à atteindre et donc fait perdre du temps quand il faut changer rapidement de tenue ; ce que nous faisions plusieurs fois par jour. Ils nous enseignaient la mode des "substituts". Nous devions toujours être en tenue réglementaire et donc supporter la vareuse de grosse laine sous le treillis et cela même par grosse chaleur, si l’autorité militaire n’avait pas su anticiper la météo. Pour éviter cet inconvénient, nous découpions la vareuse pour ne laisser que le col et les poignets ; c'est-à-dire ce qui se voyait hors du treillis. Nous faisions tenir les

20

morceaux par des bouts de ficelle. Nos loufiats d’encadrement n’y voyaient que du feu ! Enfin, peut-être, car ils étaient eux aussi passés par la "Baille". Le bizutage à l’époque était sérieux. Il durait presque deux mois pendant lesquels nous avions peu de repos. Les repas se passaient en général sous la table : "en plongée fistots". Mais l’esprit n’était pas mauvais, il n’y avait pas vraiment de brimades. Il s’agissait de transformer une centaine de potaches frais émoulus des classes préparatoires aux grandes écoles de l’éducation nationale en une promotion de bordaches qui se tenaient les coudes. Traditionnellement, cela se terminait par une "nuit d’horreur". Sous prétexte d’effectuer une "biffe" - un exercice d’infanterie -, nos anciens nous embarquèrent en fin de soirée sur de gros canots à avirons, et nous remorquèrent jusqu’au fond de la rade de Brest, du côté de Plougastel. Ils nous abandonnèrent à environ dix nautiques de la Baille que nous devions rallier le plus vite possible. Cet exercice permettait, de plus, de tester nos connaissances en navigation en pleine nuit et notre endurance "à tirer sur le bois mort", c’està-dire les avirons. Ce n’était pas une partie de plaisir, mais nous commencions à avoir l’habitude de ce genre de plaisanteries. Toutefois, cela faillit mal tourner, car, vers minuit, un solide vent d’ouest, donc opposé à notre progression, s’était levé. Non seulement nous avions du mal à faire avancer nos canots, mais nous embarquions pas mal d’eau avec le clapot. Tirer sur les avirons en pleine nuit dans le vent, mouillé par les embruns, c’était certainement excellent pour nous endurcir, mais cela commençait à manquer de charme.

...un joli "sac d'avirons"...

Pour ma part, j’avais trouvé une place enviable, celle de chef de nage, qui donne la cadence à laquelle tous les avirons (2 douzaines) doivent pénétrer ensemble dans l’eau. Si la cadence est mauvaise, on assiste à un joli "sac d’avirons" empêtrés les uns dans les autres, et le bateau s’arrête faute de propulsion. Et cela se produisait chaque fois que l’on essayait de me rempla-

21

cer. Je passais donc la nuit à gueuler "deux" à cadence régulière. Il faut avouer que cela était moins dur que de manier un aviron de cinq mètres. En définitive, nous réussîmes à rejoindre le petit port de la Baille, mais il fallut envoyer un remorqueur chercher les deux derniers canots. Nous n’étions pas au bout de nos peines, car les anciens avaient mis à profit notre absence pour vider nos armoires et nos caissons. Tous les livres de la promotion étaient rassemblés dans une pièce. Dans une autre, il y avait les vêtements sur plusieurs mètres d’épaisseur. Nos chaussures dessinaient d’élégantes garnitures depuis la pomme du grand mât de la cour d’honneur. Bien sûr, on nous promettait une inspection générale de tenue pour le lendemain matin. Cela devait nous permet-tre de vérifier que nous avions bien "matriculé" notre sac, le sac étant l’ensem-ble des effets d’uniforme d’un marin. Je ne rentrerai pas dans le détail des "culations". Il y avait quelques grandes journées comme "la bataille de Lépante". Les deux promotions se déguisaient avec les moyens du bord, puis appareillait sur tout ce qui flottait à la Baille – voiliers, canots, remorqueurs et autres chaloupes. L’on se livrait ensuite une grande joute à coups de seau d’eau et d’éclaboussures. Tout se terminait autour d’un pot au "Borda", le cercle des élèves. Quand nous avions déplu à nos anciens, nous devions monter jusqu’à la vergue du grand mât, à environ 15 mètres du sol, et nous jeter dans le vide. Ne craignez rien, il y avait un solide filet, mais cela était impressionnant. Il est temps de tout vous avouer. Je jouais un rôle particulier pendant les "culations", car j’étais le "grand C", c’est-à-dire, et cela n’a rien d’honorable, puisque j’avais été le dernier reçu au concours d’entrée. Toujours cette satanée erreur de signe dans la composition de mathématique, qui m’avait fait perdre sans doute quelques dizaines de places. Cela me faisait partager la vedette avec celui qui avait intégré premier, c’est-à-dire le major de la promotion. Puisqu’il s’agit de vous raconter mes aventures, je commence par celle qui nous arriva quelques jours après notre entrée à "la Baille". Un jour, l'"Adstras" (administration de l'école) décide de nous faire faire nos premières armes à la mer et de nous embarquer sur les goélettes de l’école Navale : "l’Etoile" et "la Belle-Poule". Ce sont deux magnifiques voiliers de 50 mètres de long, deux mâts avec grand-voile aurique et un hunier sur le mât de misaine. Il y avait également une flèche au-dessus du grand mât et une voile d’étai entre les deux têtes de mât. Pour les dérabanter, il fallait grimper au sommet de la mâture (30 mètres). Cela donnait des sensations quand il y avait un peu de mer. Seuls ceux qui avaient fait la preuve d’un bon équilibre avaient le privilège d’effectuer cette manœuvre de "gabier volant". Elles avaient été construites à Paimpol avant la guerre sur le modèle des goélettes de grandes pêches des bancs de Terre-Neuve. Nous embarquons donc un

22

beau matin, la 4ème escouade, la mienne, sur l’Etoile, et la 3ème escouade sur la Belle-Poule avec notre officier de manœuvre, qui n’était pas n’importe qui. Il s’agissait en effet du L.V. Jaouen, qui avait une solide réputation, tout à fait justifiée, d’excellent manœuvrier et de fin "boulinard". Breton au service de la France, né-natif d’Ouessant, vacciné à l’eau de mer : une figure de l’ancienne marine à voiles. Il faisait un temps splendide ; nous étions fin septembre. Après la bouée de Pen Ar Vir, nous nous sommes dirigés vers le goulet, pour aller mouiller dans l’anse de Berthaume, après avoir salué le Minou (phare du goulet). L’après-midi, Jaouen sur la Belle-Poule et l’officier des équipages, lui aussi solide breton, sur l’Etoile, décident de régater : "le premier arrivé à Pen Ar Vir (bouée devant l’école navale) paie le coup à l’autre" avec l’accent brestois bien sûr. Nous commençons à virer l’ancre et à l’amarrer à l’aide de la brinqueballe. Cela ressemblait assez aux pompes utilisées par les pompiers de campagne au début du siècle. Nous, nous appelions ça "branler le mammouth", allez savoir pourquoi ! Puis il faut hisser les voiles toujours à la main, aucun treuil, winch, ou autres engins modernes ; tout se fait à la force des bras. Ce fut également la première fois que je montais dans la mâture, pour dérabanter la voile de flèche, tout en haut du grand mât arrière. Même s’il n’y a pas beaucoup de mer, c’est impressionnant. Il y avait un très petit vent, une "brise de fond de culotte". Comme le commandant du groupe des goélettes voulait "damer le pion" au L.V. Jaouen, il avait décidé de mettre tout dessus. En plus des voiles et focs habituels, il ordonna d’aller chercher au fin fond de la soute à voile … la fortune carrée. C’était une immense toile rectangulaire que l’on installait sous la vergue du hunier du mât de misaine. Elle ne se portait qu’au vent arrière et était l’ancêtre des spinnakers des voiliers modernes. Ce fut la première et dernière fois que je vis cette voile sur les goélettes, alors que je suis, par la suite sorti très souvent sur ces bateaux. Nous nous engageâmes donc dans le goulet à petite vitesse, poussés et mollement bercés par une longue houle venue du large. Nous nous apprêtions à doubler la tourelle de la Mengam. La Belle-Poule était par notre travers, légèrement en retard, quand tout à coup nous ressentîmes un choc assez violent et l’Etoile s’immobilisa, toutes voiles faséyant. Nous venions de nous échouer en plein milieu du plateau de la Mengam. L’officier des équipages, toujours pour gagner la régate, était passé un peu trop près du plateau rocheux, qui se trouve au milieu du goulet de Brest. Ce fut d’ailleurs sans conséquence. Il n’y avait pratiquement pas de vent, pas de mer. La marée montait. Il suffit de démarrer le moteur pour se déséchouer et rentrer au Poulmic. Mais en se penchant par-dessus bord, l’on pouvait voir le fond et les grandes algues ondoyantes, c’était impressionnant, surtout pour nous, novices dans les choses de la mer. Et puis ce n’est pas très courant de

23

s’échouer à sa première sortie sur un bateau de la marine nationale. Heureusement, ce fut la première et la dernière fois de ma carrière de marin. Les culations se terminèrent. Chacun des anciens choisit un "fistot". Mon "père Baille" fut Patrick Guillet, Orléanais comme moi et petit fils de Franck, dont nous avons déjà parlé. Notre père nous remettait des "bois de lit", simples pièces de bois qui permettaient de maintenir écartés les bords du hamac, et donc de le rendre plus confortable. Ils étaient décorés de dessins et de slogans, et nous les conservons précieusement toute notre vie. Mais la vraie cérémonie marquant notre entrée au sein de la marine était la remise des sabres et la présentation au drapeau. Elle ne pouvait avoir lieu qu’un certain temps après notre arrivée à la Baille, car il fallait quelques semaines au tailleur pour confectionner notre uniforme et à nos instructeurs pour nous apprendre à marcher au pas. Nos sabres, insignes du commandement, nous étaient remis par nos "pères baille". Les fistots, qui avaient montré un esprit récalcitrant pendant les culations, allaient chercher le leur à la pomme du grand mât, vieille tradition datant du temps où l’école Navale était à bord d’un vaisseau à trois mâts mouillé en rade de Brest, le vénérable "Borda", d’où "bordache". La présentation au drapeau était présidée par les plus hautes autorités de la marine. Cette année-là, il s’agissait du directeur du personnel, qui nous fit un magnifique discours, un peu décousu, car le vent, assez fort ce jour-là, avait perturbé l’ordre des feuillets. Il nous laissa peu de souvenirs sauf sa péroraison qui se terminait d’une manière grandiloquente : "voici votre drapeau, soyez-en fiers : rouge comme le sang des héros, blanc couleur de la pureté ! Le bleu, euh (sans doute un coup de vent) que s’il était vert serait la couleur de l’espérance". Nous n’avions pas envie de rire, car nous étions au garde-à-vous depuis pas mal de temps, et, sans doute, sous la pluie. Il y avait une histoire du même genre qui courait à la Baille et qui s’était passée trois ou quatre années auparavant. Au cours d’une inspection du commandant, le directeur des études (le "pape") annonçait le rang de chaque élève en passant devant lui. Le commandant s’adressant ensuite à l’ensemble de la promotion avait eu le malheur d’annoncer : "Messieurs, je suis au regret de vous dire que je ne vois pas assez d’entre vous dans les dix premiers". Nous étions encore un peu des potaches et nous avions tendance à nous moquer de nos supérieurs. Ces cérémonies officielles se terminaient par d’autres qui l’étaient moins, mais permettaient à tous, aussi bien aux élèves qu’aux officiers, de se détendre et de se défouler. Cela commençait par un repas copieux, qui sortait de l’ordinaire (le marin aime se mettre à table), suivi par une soirée "théâtrale", dont le nom, "beuglant", montrait le caractère plus bruyant qu’artistique. Un certain nombre de sketches et de chansons permettaient de se moquer des travers de la vie quotidienne et de nos instruc-

24

teurs. Les imitations n’étaient, en général, pas méchantes, mais souvent irrévérencieuses. Certains loufiats-instructeurs, que nous avions peu appréciés pour diverses raisons, riaient jaune. Voici deux exemples de ce que l’on pouvait entendre en parlant de nos supérieurs hiérarchiques : "il n’a jamais pensé, il ne pensera jamais !" ; pour un autre : "pourquoi tu veux être instructeur ? Pour faire ch … les élèves". Mais ces cas étaient plutôt rares. Malgré cela, toutes les autorités hiérarchiques de la Baille assistaient aux "beuglants". Souvent elles riaient, faisant "contre mauvaise fortune bon cœur". Nous pouvions alors faire nos premières sorties à Brest, pour montrer notre bel uniforme et notre sabre à la gent féminine bretonne. Pour ma part, je n’étais pas très assidu aux "surboums" et au "Miteux", surnom du dancing de la rue de Siam, mon cœur étant resté du côté du Mans, berceau de la famille Reignier. Mes week-ends se passaient en général à la Baille à faire de la voile sur l’un des trois "requins" de l’école navale. Grâce à mon expérience sur la Piballe, je fus l’un des premiers de ma promotion à passer le brevet de patron de requin et avec Jaouen, ce n’était pas une mince affaire. Le 1er novembre 1958, nous eûmes notre première permission. J’allais à Orléans… et au Mans. Mes parents étaient fiers de mon uniforme, bien que celui-ci, sans aucun galon, nous faisait ressembler à un "chef de gare". Mais pour mon père, qui, toute sa vie, a été attiré par la mer et les bateaux, c’était un peu la consécration. La vie à la Baille était assez spartiate, les baraquements plutôt inconfortables, mais nous étions jeunes, et surtout heureux d’avoir intégré et d’avoir quitté le bagne de la "prépa". Nous suivions les cours d’une manière assez décontractée, en particulier les cours théoriques. Notre professeur de mathématiques, monsieur Montbureau, n’arrivait pas à nous intéresser à la théorie du gyroscope et il nous arrivait de jouer aux cartes… dans le fond de l’amphi. Nous avions quelques excuses, car il était particulièrement "sopo". On raconte même qu’un jour, l’inspecteur de l’éducation nationale, étant venu assister à son cours, s’était endormi au bout d’un quart d’heure. Il faut avouer que c’était l’après-midi, que l’inspecteur avait déjeuné avec nos loufiats d’escouade, qui avaient dû veiller à ce que son verre ne soit jamais vide. Les distractions étaient rares, mais je m’étais fait une bonne réputation d’écrivain, car j’écrivais chaque jour à ma "promise", dont je recevais également une lettre journalière que je lisais au moins une fois. Tout cela prend du temps. D’ailleurs, la lecture était une occupation importante de nos temps libres. Il y avait une bibliothèque que beaucoup d’entre nous fréquentaient assidûment, et ce n’était pas tant pour les charmes de la bibliothécaire, surnommée "Fafa", que pour assouvir une soif de lecture que les années de prépa ne nous avaient pas permis de satisfaire.

25

Périodiquement, la monotonie des journées était rompue par des journées à la mer : les "corvettes". Toute la promotion embarquait avec "armes et bagages", c’est-à-dire les hamacs, les cartes, les instruments de navigation, en plus bien sûr des affaires personnelles, sur les bâtiments du GEA2 (groupe-école d’application de la 2ème région maritime). Les plus chanceux étaient sur les escorteurs rapides, "Le Bordelais", "Le Boulonnais", qui étaient assez modernes. Pour les autres, ils mettaient leur sac sur les avisos "de Pimodan" et "Amyot d’Inville", qui, eux, dataient de la guerre. Le confort était très relatif, les toilettes consistaient en deux demicylindres de quelques mètres de longueur, l’un de faible diamètre à hauteur et l’autre plus large et plus bas avec des accoudoirs, sans séparation bien sûr, ce qui était commode pour la conversation, mais pas très intime. On se lavait quand il y avait de l’eau, mais, de toute façon, la mer d’Iroise en hiver nous réservait des douches gratuites et fréquentes pendant les quarts en passerelle découverte. En hiver, il n’était pas rare de voir des roulis de 35 à 40° sur les avisos ; il n’y a rien de tel pour amariner des potaches. Mais il faut bien avouer que les quarts de nuit paraissaient longs en hiver par mauvaise mer quand vous dég… toutes les dix minutes. Après quatre heures de quart, bien peu avaient le courage de gréer le hamac. Ces vieux bateaux avaient une odeur tout à fait singulière, mélange de gasoil, nourriture, etc., et il est difficile de dire ce qui était le plus difficile à supporter : le froid, la faim, l’odeur ou les mouvements de plateforme. Malgré tout, le métier rentrait, et je pense sincèrement que cette formation assez dure permettait d’apprendre à bien connaître la mer… Le sport était bien sûr à l’honneur. Presque tous les matins, dès le branlebas, à 6 heures 30, hiver comme été, nous avions droit à la séance "d’hébertisme", décrassage matinal dans le crachin breton. Il y avait également des sports d’équipe. Comme à "Ginette", je fis rapidement partie de l’équipe de cross. Cela avait l’avantage d’avoir plusieurs fois par mois des sorties à Brest et dans toute la Bretagne pour les championnats universitaires. Notre équipement était rudimentaire ; on nous prêtait des survêtements et des chaussures, pas toujours adaptés. Je me souviens d’un cross à Rennes où nous avions fait deux fois le tour de l’hippodrome environ huit kilomètres, les chevaux n’en faisaient qu’un. J’avais des chaussures à pointe un peu trop justes qui produisirent un hématome. J’eus les pieds noirs pendant un mois. Autre avantage très appréciable : en général ces sorties me permettaient d’aller un week-end au Mans… Il y avait aussi le tournoi des grandes écoles. La première année, la compétition de cross était organisée par "l’X", dans le bois de Palaiseau. C’était en janvier ou en février et il gelait à pierre fendre. Nous avions mis des journaux entre nos maillots et la peau. J’avais fait un assez bon classement, mais j’étais surtout

26

content de retrouver ma fiancée. C’était le jour du gala de l’ESSEC, où se trouvait un futur beau-frère. Après un cross de huit kilomètres, nous avons dansé jusqu’à 6 heures du matin. C’est beau l’amour quand on est jeune… La deuxième année, nous sommes allés courir à Coëtquidan. Rien de particulier sauf que le départ était donné sur un terrain de foot. Il fallait donc traverser tout le terrain à toute allure pour franchir un portillon, où il était important d’arriver dans les premiers pour ne pas se faire bloquer. Donc, en gros, courir un 200 mètres en préalable à un cross de huit kilomètres. Je ne sais pas ce qui est passé par la tête des organisateurs ; toujours est-il qu’ils ont déclaré que le départ était mauvais et ont bloqué tous les coureurs au maudit portillon. Un départ de cross n’est pourtant pas un départ de 100 mètres. Mais il fallut recommencer et refaire un autre 200 mètres à toute allure avant de s’envoyer les 8 kilomètres de sentiers boueux. Heureusement, en récompense, il y avait un dimanche au Mans. Le retour à la Baille était également un problème. Le train de nuit ParisBrest partait à 22 heures de Paris et passait au Mans vers minuit trente. Mais il était bondé et je passais, en général, la nuit dans le couloir pour prendre le "Molène" en Penfeld dans le petit matin blême. Je n’étais pas très frais le matin en arrivant à la Baille. Les jours s’écoulaient doucement. La vie à la Baille était monotone, mais nous étions habitués et nous ne nous en plaignions pas. Périodiquement, nous effectuions des sorties en mer. En février, avait lieu la "corvette" à Saint-Malo. Au départ de Brest, mon escouade embarqua sur une goélette. Il faisait un temps de chien breton. Nous eûmes bien du mal à doubler la pointe Saint-Mathieu, car, bien sûr, le vent était d’ouest. Le premier soir, nous étions tout juste devant l’Aber Wrach. Le commandant Jaouen décida d’y rentrer pour prendre un peu de repos. En fait, il y eut tellement de vent que les ancres dérapaient. Toute la nuit, il fallut "branler le mammouth" pour relever l’ancre, la remouiller, etc., puis recommencer une demi-heure après. Nous fûmes bien heureux de reprendre la mer au petit jour malgré la pluie et le vent. La mer était déchaînée et bien peu résistèrent au mal de mer, mais avec la houle de l’arrière, c’était presque confortable. Puis, miracle de la Bretagne, le troisième jour, le temps fut magnifique. Nous longions la côte au soleil par belle brise et nous voyions défiler le fort La latte, le cap Fréhel, etc. Pour nous occuper, nous fûmes mis à faire les "cuivres". Les goélettes devaient être impeccables pour le pardon des "Terres Neuvas" à Saint-Malo, surtout qu’elles étaient la copie des goélettes de grandes pêches de Paimpol qui allaient sur les bancs. Le lendemain, donc, bénédiction des bateaux qui partaient pour SaintPierre et Miquelon. Bien sûr, à part les goélettes de l’école navale, il n’y avait aucun autre voilier, mais de solides chalutiers en fer. Le temps des doris était passé depuis belle lurette. Pour faire encore plus couleur locale,

27

on nous envoya dans les hunes et autres enfléchures. C’était certainement très joli, mais, comme il gelait à pierre fendre, nous redescendîmes complètement congelés. Ce fut quand même une très bonne escale avec la possibilité de faire quelques bons repas pour nous rattraper des jours de mauvaise mer, visiter cette ville magnifique, ainsi que ses environs : Saint-Servan, Dinard… L’occasion également, en fin de soirée, de faire, sous les remparts, la chasse aux chats errants, sabre au clair. Car, bien sûr, nous sortions en uniforme, avec sabre et gants blancs sur les traces du corsaire malouin "Borgnefesse", qui avait même son bar dans la ville close. Il y avait certainement aussi quelques jeunes et belles Malouines, subjuguées par l’uniforme, mais, comme vous le savez, j’étais beaucoup trop occupé à lire et à écrire des lettres pour avoir le temps de m’intéresser à la gent féminine locale. Il y eut également une corvette en Bretagne Sud, Belle-Ile, Groix, l’entrée de la Loire : là, je me sentais un peu chez moi. Puis une autre dans la région du Havre par un temps pourri. La ville du Havre se distingue par sa laideur, mais elle n’est pas loin de Paris que je réussis à rejoindre pour aller au théâtre avec ma fiancée pour voir… "Ouragan sur le Caine". Au retour, le temps ne s’était pas amélioré ; les embruns gelaient dans la mâture et nous recevions des morceaux de glace en passerelle découverte. Nous roulions tant et plus. Le poste tout à l’avant des escorteurs rapides était réservé aux élèves ; l’équipage avait compris depuis longtemps qu’il était très inconfortable à la mer. Une nuit, je m’écroulais dans mon hamac et m’endormis du sommeil du juste… pour me retrouver quelques heures après sur le plancher après une chute sévère. Le hamac est en effet d’un côté croché par un anneau et de l’autre amarré par un raban. Ce dernier avait dû frotter contre une cornière et s’user petit à petit avec les mouvements de plateforme. Au bout d’un certain temps, il cassa et, en plein sommeil, je tombais brutalement sur le pont d’acier. Je puis vous assurer que cela fait une drôle d’impression. A la fin de l’année, pour occuper le mois de juillet, nous embarquions sur les escorteurs de l’école Navale, le "Boulonnais" et le "Bordelais", les avisos "de Pimodan" et "Amyot d’Inville", pour une sortie en mer d’un mois, qui nous emmenait dans les pays nordiques : la "corvette d’été". Après avoir traversé les chenaux côtiers d’Ecosse et une escale agréable, mais un peu humide à Edimbourg, nous nous dirigeâmes vers la Norvège. Pendant plusieurs jours, nous avons navigué dans les fjords par un soleil magnifique. C’était somptueux et nous récompensait des dures journées d’hiver à "ramarder" (je veux dire travailler) sur nos livres dans le crachin breton. Nous remontâmes jusqu’à Trondheim, jolie ville où, à cette époque de l’année, la nuit est très courte. Nous sortîmes avec des jeunes "indigènes"

28

qui nous impressionnaient, car elles se baignaient malgré la température de l’eau - environ 10°, car, disaient-elles, il y avait du soleil. Nous descendîmes ensuite vers le Danemark pour nous arrêter à Aarhus, ville du Jutland agréable et sympathique. Nous étions toujours très bien reçus et très entourés par les jeunes personnes locales, les problèmes de langue n’ayant jamais gêné un marin. Nous recevions aussi des personnalités. A Aarhus, l’ambassadeur de France vint nous rendre visite. Rien d’exceptionnel sauf qu’il arriva en grande tenue, c’est-à-dire jaquette galonnée d’or, ceinture de soie, épée et bicorne à plumes. Je ne sais si cette tenue est toujours en vigueur, mais c’est la seule fois de ma carrière que je l’ai vue, portée par un membre du corps diplomatique. Les principales autorités de la Baille nous accompagnaient pour cette tournée du Nord. Le commandant de l’école navale, le "Pape", était cette année-là le capitaine de vaisseau Dufay. Il avait fait la guerre, bien sûr. Et, en juillet 1940, il était officier de liaison auprès de l’amiral Sommerville, commandant la flotte britannique à Gibraltar. Il eut donc le triste privilège d’aller avec l’officier de la Navy porter l’ultimatum anglais à la flotte française au mouillage à Mers El-Kébir. La "Veuve" - le commandant en second – lui, était, of course, resté à la Baille. Par contre, notre directeur des études, le capitaine de corvette Fabre Roustand de Navacelle nous accompagnait pour suivre nos progrès dans le domaine maritime. C’était un officier de marine très vieille France, un peu raide et très "à cheval" sur le règlement. Il nous aimait, je crois, mais c’était plutôt le genre "qui aime bien châtie bien". Les rapports étaient parfois un peu tendus, car il avait du mal à se mettre à la portée des jeunes de vingt ans, à peine sortis de la "prépa", et qui avaient envie de découvrir la vie. Les escales étaient des moments de détente et de découverte, mais le principal objectif de la corvette était de nous faire mettre en pratique l’instruction théorique reçue à l’école navale. A la mer, nous participions à la vie du bord et au régime de quart par tiers, aussi bien à la passerelle qu’à la machine. Toute la journée était consacrée à divers exercices entre les bâtiments du groupe : manœuvre, ravitaillement à la mer, tirs au canon, sécurité, évolutions, transmissions, etc. ; nous n’avions pas le temps de nous ennuyer. Notre formation maritime augmentait de jour en jour. Toute la promotion était embarquée, mais il y avait aussi quelques "invités" : deux "biffins" de Coët, deux poussins de l’école de l’air de Salon et deux "X", dont l’un était le cousin germain de ma fiancée et l’autre le frère d’un camarade de promotion. Dernière escale : Amsterdam. Cela commençait par un chenalage entre la côte et la ville. Le chien du bord s’empressa de descendre à Ijmuiden, et nous le retrouvâmes, quelques heures après notre arrivée, à Amsterdam !

29

Nous fûmes rapidement sous le charme de cette ville aux mille canaux, accueillante et fraîche. Nous découvrîmes les splendides musées et le quartier réservé avec ses vitrines qui attirent les curieux. La fin du mois vit notre retour à Brest où, très rapidement, on nous expédia en permission. Je partis donc vers le Pouliguen, où je retrouvais ma fiancée et le vieux cotre familial en attendant de rallier, au mois de septembre, Lanvéoc, avec les galons d’aspirant.

30