Souvenirs d'un officier de marine de 1926 à 1963

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L'Amiral Cornuault appartient à une génération d'officiers de Marine qui a traversé une période tumultueuse de notre histoire : Deuxième Guerre Mondiale, Campagnes d'Indochine et d'Algérie. Il relate, au jour le jour, avec sobriété et humour, sa participation à des événements, auxquels il estime essentiel d'apporter son témoignage. Il commence sa carrière par la surveillance des pêches dans le Grand Nord et la termine en assumant de hautes responsabilités, comme en commandant par intérim la Marine en Algérie "le jour du Putsch des généraux" le 22 avril 1961
Publié le : mardi 1 juin 2004
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EAN13 : 9782296362192
Nombre de pages : 392
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Souvenirs d'un officier de marine
de 1926 à 1963

Contre-Amiral JEAN CORNUAUL T

Souvenirs d'un officier de marine de 1926 à 1963

D'avant guerre et de guerres

1939-1945 Indochine 1950-1951 Algérie 1961, le putsch d'avril

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALlE

~L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6541-6 EAN: 9782747565417

Avant-propos
L'amiral Cornuault a rédigé et dactylographié lui-même, de manière définitive, ses souvenirs, à partir de ses carnets de notes et de dessins, aux Portes-en-Ré, de 1976 à 1981. Il n'envisageait pas leur publication de son vivant, mais on a toutes raisons de penser qu'en historien convaincu et actif, il souhaitait laisser, outre des souvenirs pour sa famille, un témoignage, hors polémiques, pour les générations futures et les historiens intéressés par cette période troublée. III 'explique ainsi en août 1978 dans le préambule du chapitre consacré au putsch d'avril 1961. Compte tenu de l'intérêt de ces souvenirs, émanant d'un officier de marine toujours volontaire pour servir son pays dans les moments critiques (évasion par l'Espagne, Indochine, Algérie), son épouse, Nicole Cornuault, et sa famille ont jugé souhaitable de les mettre à la disposition d'un public plus vaste. La page de couverture et le sommaire général ont été établis en respectant le plus fidèlement possible la pensée et les écrits de l'amiral Cornuault. L'amiral Cornuault, merveilleux dessinateur, a illustré ses récits au fur et à mesure de ses activités. Les différents chapitres n'ont pas été rédigés dans l'ordre des événements, mais la rédaction finale et la dactylographie par l'auteur ont été successivement: Années où il ne se passa rien et Indochine, en 1976, La Libération et l'Espagne, en 1977, L'Algérie, en 1978, Les années douloureuses, en 1980, Jeunesse, en 1981. Cet ordre de rédaction explique certains rappels introductifs concernant des chapitres précédents. Bien que moins nécessaires dans une lecture chronologique, ceux-ci, utiles dans une approche par thèmes, ont été laissés en l'état. NB. L'amiral Cornuault a utilisé la ponctuation d'une manière très classique, notamment en ce qui concerne les points-virgules que, dans un langage plus récent, on aurait tendance à remplacer par des points. Ce choix a été scrupuleusement respecté, le lecteur devra en tenir compte.
Jean-Louis Jouffroy.

La présente édition a été établie en 2004, conformément aux souhaits de Madame Nicole Cornuault, par son gendre Jean-Louis Jouffroy.

Jeunesse
Préparation à Navale
Ecole navale Station navale de Terre-Neuve Aviso Ville d'Ys 1930-1931

Sommaire
Pages
1. Jeunesse, surveillance des pêches à Terre Neuve et au Groenland; aviso Ville d'Ys, 1930-1931

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2. Chronique d'années où il ne se passa rien; cuirassé Lorraine, 1935-1937 3. Les années douloureuses; ministère de la Marine, Amirauté; aviso le Chamois, officier en second; le sabordage de la flotte, 1939-1942 ANNEXES:Mers el-Kébir, le 3 juillet 1940, témoignages de camarades:

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- Capitaine

de vaisseau Alexis Labory, Mers el-Kébir

et la sortie du cuirassé Strasbourg - Commandant André Menne, survivant du cuirassé Bretagne, ultime entretien avec Michel Legroux, « disparu avec son bâtiment» 4. L'espoir, évasion par l'Espagne, de Toulon à Casablanca, 1943
5. La Libération, commandant l'aviso Cdt.Dominé, débarquement de Provence, 15 août 1944

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6. L'Indochine; opérations amphibies sur les fleuves et en mer, commandant l'aviso Cdt. Robert Giraud, 1950-1951 7. L'Algérie; Amirauté d'Oran-Mers el-Kébir, commandant par intérim la Marine en Algérie le jour du putsch d'avril 1961
ANNEXES I Etat signalétique et des services de l'amiral Cornuault II Autres ouvrages de l'amiral Cornuault III Liste des sigles et abréviations Index des bâtiments de guerre et des avions Index des personnalités

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JEUNESSE

Premières années Lorsque je me présentai, au mois de juin 1925, à l'examen d'entrée à l'Ecole navale, j'avais beaucoup travaillé et j'aurais pu être reçu; par suite d'une erreur d'aiguillage après mon baccalauréat, j'avais sottement perdu une année et c'était ma dernière chance. Après avoir été admissible, j'échouai. J'eus l'impression de tomber dans le grand trou noir de la réalité et ce fut une amère désillusion. Pourtant la vie continuait; je ressentais un profond dégoût pour le travail scolaire et je décidai de tenter tout de suite ma chance en me présentant au concours de l'Ecole des hautes études commerciales qui, pour ce que j'en savais, m'attirait assez; je me voyais en chapeau de paille, achetant du café au Brésil ou prospectant des nappes de pétrole comme me l'avait conseillé un camarade de classe iranien. J'espérais bien que mes deux années de mathématiques spéciales me permettraient d'y rentrer sans peine. Je pris quelques jours de vacances dans ma famille en Bretagne, puis je m'imposai quinze jours à Paris pour être au moins au courant de certaines matières de l'examen qui m'échappaient totalement, en particulier la géographie et la chimie. Je figurai à peu près au milieu de la liste d'admission. L'Ecole se trouvait alors boulevard Malesherbes et je ne m'y déplus pas du tout; je pris le rail et m'inscrivis à la faculté de droit, je fis également de la préparation militaire, ce qui m'amusa. Ma vie avait pris sans enthousiasme une direction qui paraissait définitive et qui n'était pas plus mauvaise qu'une autre. Tout à coup, au milieu de janvier, alors que rien ne le laissait prévoir, des amis avertirent mon père que le ministre de la Marine venait d'autoriser les recalés de l'année précédente à se représenter au concours de 1926, moyennant certaines conditions que je remplissais. Dès que j'appris cette nouvelle, je décidai de tout abandOlmer, à la vive consternation de mon pauvre père, qui ne fit d'ailleurs aucune objection; il essaya seulement de me ménager une position de repli qui lui fut sèchement refusée par le directeur de l'Ecole des hautes études commerciales. Et je me retrouvai sur les bancs inconfortables du lycée Saint-Louis dans la classe du célèbre Corot, qui avait accepté de me reprendre avec cinq ou six de mes camarades dans le même cas parmi lesquels du Vignaux, Célérier, Dalle... Ces mois de « ramord zébraI» passèrent très vite. Je fus reçu et me retrouvai à la fin de septembre à Brest, descendant la rue de Siam et découvrant les unes après les autres les figures de ceux qui allaient constituer une promotion si solide et si fidèle. Je ne devais jamais regretter une décision si vite prise; j'ignorais alors pourtant tout à fait ce que pourrait être cet étrange métier auquel j'aspirais depuis si longtemps et avec tant de passion. - 11-

JEUNESSE

J'ai conservé un lointain souvenir, très précis pourtant, de l'une des premières manifestations de cette vocation. Je devais avoir douze ans et je me trouvais au Hôme, près de Cabourg, dans une colonie de vacances animée par le chanoine Cornette, qui allait fonder les Scouts de France. Nous marchions lentement vers la mer à travers la dune; l'abbé parlait à un garçon de ses projets d'avenir et je pensais à autre chose; après un assez long silence, il se tourna de mon côté: « Et toi, mon petit Jean, as-tu pensé à ce que tu ferais plus tard? » Je répondis sans une seconde d'hésitation: « Je serai marin! » Le saint homme réfléchit longuement et me dit enfin avec sa bienveillance habituelle: « Il est vrai que tu n'as pas fait vœu de chasteté. » Je ne compris rien à ces paroles, mais jamais je ne les ai oubliées. Tout ce que je connus de la marine me vint d'abord de quelques mots échappés à mon oncle Henri Massenet qui était ingénieur du génie maritime; en quatrième je me liai d'amitié à Bernard Herr dont le père était officier de marine et qui passait ses vacances près de Brest; les histoires qu'il racontait me fascinaient. Une fois en classe de Flotte au lycée Saint-Louis, je crois que je dus le plus clair de mes connaissances aux conversations que je tins dans le métro, entre Saint-Michel et la Porte Maillot par le Châtelet, avec mon camarade Alexis Labory dont le père était marin lui aussi. Ma mère, qui me voyait avec une certaine inquiétude me lancer si légèrement dans la vie, me fit enfin rencontrer un ami d'amis, le commissaire Artur, qui ne fit que renforcer ma résolution. Il y avait enfin la lecture, beaucoup de lectures...
« La chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots. »

A l'Ecole navale, nous avions vingt ans et nous étions considérés et traités comme l'avaient été un siècle avant nous, à Angoulême ou sur le Borda, des enfants de quinze ans. Cela dit, faisant preuve d'une grande naïveté, je dois avouer que j'ai été intensément heureux à la « Baille ». Plus de ces cauchemars de l'échec qui me sont revenus cinquante ans plus tard, identiques à eux-mêmes. Une bonne part de notre activité était physique, beaucoup de sport, de l'aviron et de la voile; tout m'intéressait dans le programme des cours et que la vie nous paraissait belle!
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Pourtant, là encore, l'avenir restait mystérieux et nous ne cherchions guère à l'imaginer; après les deux années d'école à Brest, il y avait la campagne de l'école d'application, la Jeanne d'Arc (ce fut pour nous l'Edgar Quinet) qui brillait comme un rêve merveilleux. Cependant, notre véritable démarrage dans la vie serait notre premier embarquement après la Jeanne, au cours duquel commencerait notre vie d'officier de marine à part entière. Un certain nombre de postes nous seraient alors offerts, suivant notre classement de sortie. Pour les tout premiers ce seraient les avisos en campagne dans le Pacifique, un rêve inaccessible; ensuite, un gros paquet serait affecté au croiseur amiral en station en Extrême-Orient, ce qui présentait beaucoup d'avantages, en particulier le voyage en paquebot, la Chine... Malheureusement, du moins pour mon goût, ce serait un peu trop le prolongement de l'école d'application. Il y avait enfin quelques postes sympathiques tels que l'Ancre, école de pilotage, ou la station navale du Levant; venaient ensuite des postes en escadre, sur de gros ou de petits bateaux, à Brest ou à Toulon; nous avions toutefois une certitude, c'était d'être embarqués, car il n'existait pas de poste à terre pour les enseignes de vaisseau de deuxième classe que nous serions alors. Ce souci d'avoir à choisir me fut heureusement enlevé, car je devins subitement amoureux d'un bateau et ce merveilleux sentiment me mit à l'abri de toute séduction étrangère en ne me laissant qu'une seule idée en tête, l'obtenir à tout prix!

...
Dans la vie monacale que nous menions au bout de la Bretagne, notre plus grande distraction consistait à observer inlassablement les mouvements de la belle rade et les bateaux qui la fréquentaient; il y avait les familiers, de guerre ou de commerce, que nous connaissions bien, et quelquefois aussi des passants dont la presse, représentée essentiellement par les deux feuilles locales, l'Ouest Eclair et la Dépêche de Brest, annonçait l'arrivée, donnant le nom de leur commandant et parfois quelques renseignements sur leur activité. C'est en parcourant la Dépêche, dans la galerie Borda, à l'automne de 1927, que je devais apprendre qu'un des bâtiments de notre Marine portait le nom étrange de Ville d'Ys, qu'il venait du Canada, qu'il allait caréner à Cherbourg et devait passer quelques jours dans le port de Brest. Ma première réaction fut de chercher à imaginer la tête du monsieur qui était allé proposer au ministre une liste de noms destinés à baptiser un groupe d'avisos que nous cédaient les Anglais; au milieu d'une série d'étoiles comme Antarès, Aldébaran, Altaïr et Cassiopée, il avait délicatement glissé celui de Ville d'Ys. Ce bateau se nommait Andromeda chez les Anglais et il paraissait - 13-

JEUNESSE

voué à une féminité morbide. Je mourrai sans savoir comment la chose se fit et pourtant elle se fit. Le dimanche suivant, il faisait un temps superbe et je décidai d'aller faire un tour à terre pour profiter des heures de liberté que la Marine nous accordait avec tant de parcimonie; la canonnière me déposa devant le Château et je grimpai allègrement les escaliers successifs qui permettaient d'atteindre le bas de la rue de Siam. Avant de m'y engager et pour souffler un peu, mon sabre me battant les jambes, je vins m'accouder au parapet de granit, à l'entrée du pont tournant. On dominait de cet endroit tout l'arsenal, tassé dans les derniers détours de la Penfeld qui, derrière la vieille corderie, allait se perdre dans la campagne. Mais le tableau qui s'étendait à mes pieds me coupa positivement le souffle, beau comme une image d'Epinai: devant la Majorité générale, élégant bâtiment du grand siècle, au quai le plus « noble» du port, celui d'où était parti le Bailli pour La Praya et sa campagne des Indes, un assez petit bateau était amarré, qui me sembla d'une grâce inégalable. Une cheminée assez haute, une passerelle aux deux étages bien dégagés, couvert de l'avant à l'arrière d'un pont de bois d'une blancheur éclatante sur lequel un factionnaire, le mousqueton sur l'épaule, faisait les cent pas devant l'échelle de coupée et, à la poupe, un très grand pavillon tricolore, tout cela chantait sous un soleil éclatant. De la position que j'occupai, ne perdant pas un détail, j'observai les embarcations rangées autour du mât arrière qui devaient être mises à l'eau au moyen d'un mât de charge; appuyés aux filières, quelques matelots discutaient avec animation et je vis partir un groupe de permissionnaires, leur petite valise à la main. Il me sembla qu'avec sa cheminée peinte en jaune et sa coque en blanc, ce bateau aurait pu être le yacht d'un milliardaire égyptien. Je me souvins alors de son nom, cette Ville d'Ys dont l'étrangeté m'avait étonné, qui était chargée de la surveillance des pêches à Terre-Neuve et en Islande. Je restai longtemps appuyé à mon parapet oubliant complètement les autres bateaux qui l'entouraient et, pendant de longs mois de ma vie, je n'eus plus qu'un désir, parvenir à y mettre un jour mon sac.

...
Ma seconde année s'acheva paisiblement et je parvins à me maintenir à une place qui devait me permettre de réussir. Mes anciens achevaient leur croisière à bord de la vieille Jeanne d'Arc aux six cheminées qui vivait ses dernières heures et je suivis attentivement la liste donnant leurs affectations: quatre d'entre eux furent désignés pour la Ville d'Ys, Jacques Delort, Garnuchot, Gilly et Jonglez qui allaient passer une année à bord, puis seraient promus enseignes de vaisseau de première classe; il n'en resterait plus que deux tandis que les quatre midships - 14-

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de ma promotion arriveraient à leur tour. La mécanique était bien réglée, il ne s'agissait que d'atteindre le créneau. A bord de l'Edgar Quinet qui avait remplacé la bonne vieille Jeanne, je me trouvai dans le poste 10, sous les ordres de Fredo Vaillant, un lieutenant de vaisseau auquel nous fûmes tout de suite très attachés; c'était un bon vivant, intelligent et courageux qui devait avoir une mort affreuse à Buchenwald pendant la guerre. Je le mis au courant de mes ambitions qu'il approuva entièrement; il avait été lui-même enchanté d'un embarquement sur l'Ancre, école de pilotage, dont il parlait souvent; la plupart de mes camarades ne rêvaient que de soleil et de cocotiers et ne comprenaient pas la fascination qu'exerçaient sur moi les mers du Nord; cela faisait autant de concurrents en moins. Enfin, au cours de l'été de 1929, après l'examen de sortie, Vaillant m'appela pour m'informer discrètement que ça y était, j'étais désigné pour la Ville d'Ys. Il est ridicule de dire qu'un certain jour de sa vie a été le plus heureux de tous, mais je crois que ce jour-là sera le point marquant de ma jeunesse. Nous avions une permission à prendre dont je profitai intensément et, dans les premiers jours de septembre, tout ce que je possédais empilé dans une malle, j'arrivai à Cherbourg, à l'hôtel du Louvre, où je retrouvai mon bon ami Labory qui était affecté au même bateau; le lendemain matin, notre équipe se voyait complétée par nos deux collègues, Georges Chavane et Robert Auzanneau. Notre petite équipe était maintenant constituée et je crois pouvoir dire que chacun de ses membres se sentit satisfait de sa composition. Georges Chavane, qui était le plus ancien, provenait comme Labory et moimême de la quatrième escouade de la Baille: nous nous connaissions bien et nous avions toutes les raisons de bien nous entendre; avec des personnalités très différentes, nous étions tous les trois plus ou moins anciens élèves des bons Pères, respectueux du trône et de l'autel et doués d'heureux caractères. Il ne devait jamais y avoir entre nous la moindre difficulté. Il n'en était pas de même pour Robert Auzanneau qui nous semblait très différent; il possédait une intarissable faconde méridionale et une gaieté véritablement contagieuse. Il avait appartenu à une autre escouade de l'Ecole navale et je le connaissais assez peu, sinon par sa légende. Son père aurait été mineur dans les Cévennes et lui-même aurait extrait du charbon pour payer ses études. Il racontait volontiers ses aventures avec beaucoup d'humour et il en rajoutait sans doute un peu. Il était incomparable pour mettre de la gaieté quelque part, il chantait, il dansait et, last but not least, il était profondément bon et n'aurait jamais laissé un ami dans le besoin bien qu'il fût lui-même toujours fauché. Je m'entendis très bien avec lui, lui reconnaissant tous les talents qui me faisaient totalement défaut. Tous les quatre, sabre au côté, nous prîmes la - 15-

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direction de la préfecture maritime de la première région, par les rues tortueuses de Cherbourg.

La Ville d'Ys Impressionnés par la majesté de la préfecture maritime et par le marin en armes qui en défendait la porte, nous étions parfaitement tranquilles et détendus, n'envisageant pas la moindre surprise. Après une attente décente, nous fûmes introduits chez l'officier d'ordonnance qui nous reçut aimablement mais avec un étonnement visible. Nous nous rendîmes très vite compte qu'il n'avait jamais entendu parler de cette Ville d'Ys que nous cherchions et qui occupait toutes nos pensées. Comme le bateau était parti depuis au moins six mois, peut-être avait-il déjà été complètement oublié? Cela paraissait tout de même un peu rapide. Quoi qu'il en soit, nous fûmes placés en position d'attente pour complément d'enquête. Notre cas fut soumis après une longue expectative angoissée à un capitaine de fTégate aux cheveux gris qui nous sembla très mécontent du surcroît de soucis que nous lui valions: «Que voulez-vous que je fasse de vous? A moins de vous mettre à l'hôpital? Quelle idée ont eue ces c... là de vous envoyer à Cherbourg! » On nous donna alors liberté de manœuvre pour aller déjeuner et surtout pour se débarrasser de nous, nous priant de repasser en fin d'après-midi, laissant à ces messieurs le temps de cogiter sur la gravité de la situation. Car le port ne disposait d'aucun bateau armé en état de nous recevoir et il était inconcevable de nous abandonner à nous-mêmes dans un hôtel douteux, exposés à des tentations de tous genres; de plus Cherbourg était une ville paisible et l'autorité maritime ne pouvait pas se permettre d'y lâcher quatre midships oisifs et trop pleins d'idées; le souvenir de la fTégate l'Incomprise domina toute cette affaire. La gravité de la situation nous fut longuement expliquée par un enseigne de vaisseau déjà ancien et qui nous parut assez mauvais coucheur, dont nous fimes la connaissance au café du Grand Balcon où nous étions allés nous mettre à l'abri de la pluie; il trouvait notre aventure très drôle, surtout parce qu'elle pouvait valoir des ennuis aux autorités locales qu'il ne portait visiblement pas dans son cœur. Il aurait volontiers mis un peu du sien. De retour à la préfecture, il y avait un certain progrès. Point capital, la Ville d'Ys se trouvait deux jours plus tôt quelque part au Canada et le troisième bureau de l'état-major général affirmait qu'elle ne rentrerait pas en France avant deux bons mois. Conclusion, nous ne pouvions pas rester à Cherbourg. - 16-

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L'un de nous suggéra alors timidement une solution qui nous parut très simple, très bonne, et économique pour la République, celle de nous laisser dans nos foyers en attendant. Elle fut IToidement accueillie. Après un échange très dense de télégrammes, un anonyme de Brest suggéra, béni soit son nom, de nous placer en subsistance à bord du croiseur Strasbourg qui venait d'être désarmé. Son commandant se désolait de se trouver seul à bord et cela ferait au moins un heureux. Telle fut au moins la conclusion de notre ami du Grand Balcon. Le lendemain, un télégramme de notre mère à tous, la rue Royale, nous affectait tous les quatre au croiseur Strasbourg et nous intimait l'ordre de rallier Brest « sans délai ». Tout était rentré dans l'ordre et jamais les Cherbourgeois ne soupçonnèrent les dangers auxquels ils venaient d'échapper. Notre ami, qui se tenait décidément en permanence au café du Grand Balcon, nous expliqua le sens des mots « sans délai» sur lequel nous n'étions pas du tout d'accord: signifiaient-ils que nous pouvions prendre tout notre temps ou au contraire que nous devions aller très, très vite? Notre grand ami, qui vieillissait visiblement dans le grade à deux galons, nous raconta, pendant que nous l'abreuvions, ce qui était arrivé en 1918 à un groupe de midships qui s'était trouvé dans la même situation que nous: désignés pour rallier l'escadre à Corfou, ils avaient considéré après une longue discussion que « sans délai» était synonyme de « sans se presser» et ils avaient fait du tourisme, ce qui avait été fort mal vu. Le lendemain dès l'aube, nos deux camarades ayant décidé de prendre un autre chemin, je me retrouvai avec Labory sur le quai de la gare de Lison, attendant le départ du tortillard qui allait nous faire traverser le Cotentin pour gagner lentement la Bretagne.

...
Nous avons tous conservé le meilleur souvenir de notre séjour à bord du Strasbourg; il n'aurait d'ailleurs pas fallu qu'il dure trop longtemps car il aurait été pour nous ce que fut Capoue pour l'armée d'Hannibal. En effet, la nourriture y était l'objet d'une attention passablement exagérée et nous n'y avions guère d'occupation mais le hasard intervint pour nous en trouver. J'étais un soir avec Bab Auzanneau à la brasserie de la Marine où, dans la chaude ambiance du lieu, nous fimes connaissance d'un corvettard nommé Rochas qui nous apprit au fil de la soirée qu'il commandait la Nièvre, bateau dont nous connaissions bien la silhouette; c'était un transport côtier d'environ 2 500 tonnes qui allait de port en port, coltinant du mazout, des munitions, des vivres et même du personnel; comble d'honneur, ses mouvements étaient réglés - 17-

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directement par le quatrième bureau de l'état-major général. Il nous expliqua qu'il était seul officier à bord, que le quart était fait par un pilote de la flotte et un sous-officier chef de quart et qu'il s'ennuyait parfois. Avec l'esprit d'à-propos qui nous caractérisait alors, nous lui proposâmes nos services. Après quelques préparations diplomatiques, le bon commandant du Strasbourg voulut bien nous autoriser à embarquer à tour de rôle sur la Nièvre pour de courtes rotations, ce qui serait excellent pour améliorer nos connaissances maritimes. C'est ainsi que je fis pour la première fois de ma vie une escale à Lorient avec la pleine responsabilité du quart et dans le rôle d'officier en second d'un bâtiment de la Marine royale, ce dont je ne fus pas peu fier! Je regagnai ensuite le Strasbourg dont je ne tardai pas à connaître les recoins; c'était un ancien croiseur léger allemand nommé le Regensburg qui avait participé en qualité de chef de flottille en 1916 à la bataille du Jutland. Il était sensiblement différent de nos croiseurs de la même époque et j'y vis pas mal de choses qui devaient me servir par la suite. Il venait d'être désarmé après avoir participé l'année précédente à la recherche du dirigeable du général italien Nobile perdu dans l'Arctique, recherche au cours de laquelle se perdit l'hydravion Latham 47 portant Amundsen et le capitaine de corvette Guilbaud. Au mois d'octobre, la Nièvre repassa à Brest et son commandant nous fit dire qu'il allait à Casablanca où se trouvait l'escadre de la Méditerranée et serait très content de nous avoir, preuve qu'il n'avait pas gardé un trop mauvais souvenir de notre équipe; notre association décida à l'unanimité que, pour un si important voyage, nous devions en être tous les quatre, et le plus beau c'est que le commandant du Strasbourg consentit à perdre d'un seul coup presque tout son état-major, ce qui représentait une mansuétude exceptionnelle que je ne sus apprécier à sa juste valeur que bien des années plus tard. Le voyage dura une dizaine de jours, quatre jours pour descendre, trois à Casa et quatre pour remonter, mais j'en ai conservé un lumineux souvenir. Le Pacha vivait dans le bloc passerelle dont il ne sortait jamais; il n'avait qu'un étage à monter pour se trouver à côté de l'officier de quart et, par ses hublots, il découvrait tout l'horizon; la nuit il jouait interminablement d'un étrange instrument à cordes qu'on appelle un ukulélé. Il nous fit totalement confiance et, dans notre candeur naïve, cela nous parut tout à fait naturel. Le carré des officiers se trouvait à l'extrême arrière, entouré de chambres très agréables, les premières que nous ayons jamais occupées, qui s'ouvraient sur un vaste avant-carré très marine à voiles; il y avait même une salle de bains équipée d'une baignoire en cuivre rouge qui fonctionnait à la vapeur; pour l'utiliser, il suffisait de convoquer le calier pour avoir de l'eau et d'avertir le gradé mécanicien de service qui envoyait un matelot chauffeur ouvrir les vannes - 18-

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de vapeur successives; tout cela prenait du temps, mais on était averti par le bruit des joints qui claquaient à mesure que la vapeur approchait. Au cours de ma carrière, je n'en ai connu qu'une du même type, c'était à bord du cuirassé Lorraine, celle de l'amiral. Le carré reprit vie avec notre arrivée car nous nous étions procuré, grâce à l'intervention d'un copain du dépôt, un maître d'hôtel et un cuisinier trouvés au fond de l'arsenal et ravis de naviguer un peu; pour ce qui était de la cave, elle fut d'abord sommaire mais nous comptions bien l'étoffer à bon compte au Maroc. Nous eûmes une vie tout à fait idéale, partagée entre la passerelle et notre carré. La navigation nous occupa beaucoup, bien entendu, mais notre activité s'étendait à tout. C'est ainsi par exemple que nous avions remarqué que les mâts possédaient chacun une corne et un gui; le bosco nous avoua avec réticence qu'il possédait une voilure complète dans ses soutes, dont personne ne s'était jamais servi, les dix nœuds de la machine paraissant largement suffisants. Nous expliquâmes au Pacha qu'il serait extrêmement intéressant de mesurer d'une façon scientifique l'économie réalisée par la marche à la voile; il n'y fit aucune objection, malgré celle du bosco qui ne voyait pas du tout l'intérêt de cette expérience et, du cap Ortegal au cap Saint-Vincent, aidés par une forte brise, nous filâmes grand largue à notre ravissement, sans obtenir d'ailleurs des résultats bien probants. A Casablanca où de nombreux bâtiments de l'escadre de Toulon se trouvaient déjà, nous fûmes amarrés à côté du porte-avions Béarn, pour lequel nous avions un millier de tonnes de mazout et de la marchandise qu'il attendait avec impatience. J'eus même le temps de faire un saut à Rabat, chez ma tante, dont le frère, Christian Funck Brentano, était bibliothécaire de la Résidence. Quelques jours après notre retour à Brest, le téléphone arabe nous apprit l'arrivée de la Ville d'Ys à Cherbourg et presque aussitôt parvint au Strasbourg l'ordre de nous y expédier. Nous ne nous faisions pas de souci de ce côté car nous savions parfaitement que c'était notre arrivée qui devait permettre à ces messieurs de partir en permission; il n'y eut cette fois aucune discussion sur l'évaluation des délais. Justement, un autre transport que nous connaissions bien, lui aussi, qui se nommait la Seine partait justement pour les ports du Nord. Il nous embarqua avec armes et bagages, ce qui nous simplifia grandement la vie. Nous fimes le quart pour payer notre passage et nous découvrîmes des règles particulières de navigation; on ne devait s'occuper que de la route estimée qui était l'objet des plus grands soins, ce qui en Manche n'était pas dépourvu d'intérêt; les relèvements d'amers n'étaient considérés que comme une simple curiosité de nature touristique. - 19-

JEUNESSE Hivernage

Enfin, nous y étions. Les travaux de grand carénage étaient déjà lancés, les machines et les chaudières éventrées et toutes les embarcations expédiées à l'atelier des Constructions navales; pour se chauffer on avait installé dans le carré un poêle à charbon dont le tuyau traversait le pont par une trappe spéciale; au total, le bateau était moins beau que dans mon unique souvenir, mais je ne l'en aimai que plus. Comme nous nous y attendions, notre arrivée déclencha le débarquement d'un certain nombre d'officiers et le départ en permission de quelques autres. De nos quatre anciens, qui venaient de passer à deux galons, il ne restait que Jacques Delort qui prit le service Transmissions, et Garnuchot celui d'officier des Pêches et de Manœuvre. Je fus attaché à ce dernier, ce qui comblait tous mes vœux. L'officier en second, qui allait être remplacé, était un homme intelligent et très cultivé, mais le moins qu'on en puisse dire était qu'il n'aimait pas les femmes; il s'occupait bien de l'équipage qui était en tous points remarquable, mais pour le moment soumis au même remue-ménage que l'état-major. On peut dire d'une façon générale que la plupart des gradés et des quartiers-maîtres désiraient faire partie de la prochaine équipe; certains étaient à bord depuis quatre ou cinq ans et s'y trouvaient bien. Quant au commandant de la station navale de Terre-Neuve et d'Islande et par surcroît de la Ville d'Ys, le capitaine de frégate Belloc, il était trop absorbé par la rédaction de son rapport de fin de commandement pour avoir le temps de s'intéresser beaucoup à nous. Son remplaçant était désigné et devait arriver avant la fin de l'année, c'était le capitaine de frégate Pierre Latham, «notre» commandant, que nous attendions avec impatience. Bientôt le calme revint et notre existence s'organisa pour l'hivernage, car le bateau devait être prêt à appareiller pour une nouvelle tournée à la fin de mars, ce qui nous laissait quatre mois environ pour tout remettre en état. Nous étions amarrés tout au fond de l'arsenal dans un des bassins, et il fallait presque trois quarts d'heure de marche rapide pour atteindre le centre de la ville; de plus le pays était passablement humide car, comme me le disait mon grand-père qui était normand: «L'été en Normandie, c'est deux jours sans pluie aux environs du 15 août! » Si nous faisions régulièrement le trajet c'était plutôt par hygiène; nous jetions un coup d'œil sur les vitrines, chez le libraire de la rue Emmanuel Liais, avec parfois une courte escale au Grand Balcon, et nous rentrions à bord où nous nous retrouvions crottés et fatigués, passant de très agréables soirées en tirant sur nos pipes autour du poêle. - 20-

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Car, à nous quatre, nous détenions tous les services du bord, en dehors de celui de l'officier en second qui partageait parfois notre repas et racontait inlassablement des histoires qui nous paraissaient assez étranges; c'est ainsi qu'il déplorait le départ d'un de ses amis; la marine avait dû l'expédier à Toulon à la suite d'une réclamation de l'Association des parents d'élèves du lycée de garçons de Cherbourg... Il fut bientôt remplacé par un sous-marinier nommé Sériot dont la solide virilité et les goûts étaient beaucoup plus proches des nôtres. Lorsque le commandant Latham fut arrivé, notre équipe acheva de se constituer dans une estime réciproque qui a résisté au passage des années. C'était un homme fort aimable et maître de lui qui jouait volontiers du mode ironique; je ne sais pourquoi mais je l'ai toujours imaginé, vieux Normand en longue blouse noire, discutant d'un air madré la vente de ses veaux sur le marché de Bricquebec. Très sportif, un peu anglomane, il se réjouissait beaucoup à l'idée des pêches à la truite qu'il se promettait sur les côtes de Terre-Neuve; il avait une femme charmante d'origine américaine et tous deux étaient protestants. Comme cette vie était assez monotone et qu'il fallait se détendre un peu, nous profitions le plus possible de nos fins de semaine pour aller à tour de rôle à Paris, mais il fallait prendre le train du samedi à midi, jour traditionnel de l'inspection du bord par le commandant. Ceux qui partaient se mettaient d'abord en tête du défilé, montrant beaucoup de zèle, puis, à mesure qu'elle se déroulait à travers le bord, ils se laissaient doucement dépasser par tout le monde pour pouvoir, dès que la fin approchait, courir se changer à toute vitesse, boucler leur valise et se précipiter sur le quai où un taxi dûment chapitré attendait, prêt à se lancer vers la gare à toute la vitesse dont il était capable. Après avoir épuisé les charmes de la capitale et surtout la bourse vide, il fallait prendre, pour rentrer, le train de nuit du dimanche soir qui traînait à travers la Basse-Normandie et vous laissait bien avant le jour sur le quai glacial et gluant d'humidité de Cherbourg. Il y avait devant cette gare sinistre un engin traîné par deux chevaux qui s'intitulait pompeusement « Omnibus des Hôtels» dans lequel régnait une odeur de crottin de cheval et de vieux cuir que je crois sentir encore; on y somnolait tandis qu'il traînait, à la vitesse d'un escargot, d'un hôtel à l'autre et, comme la porte de l'arsenal était sa plus lointaine escale, c'était toujours la dernière. Il ne restait plus pour atteindre le bord avant les couleurs du matin qu'à traîner sa valise sur un kilomètre de pavés gras. Je profitai de ces brefs séjours à Paris pour m'inscrire à la Sorbonne pour un certificat de licence ès lettres sur la littérature et la civilisation américaines; cette idée ne me mena à rien toutefois, mais au cours des deux années qui - 21 -

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suivirent, toutes mes lectures tournèrent autour des écrivains de l'époque classique américaine. L'intérêt de nos escales dans les ports de la Nouvelle-Angleterre s'en trouva grandement accru; j'ai conservé une familiarité avec Emerson, Thoreau, Hawthorne et Melville, qui remonte à cette époque de ma vie.

...
La Grande Pêche occupait à bord une importance extrême et un officier en était spécialement chargé, qui devait avoir une bonne connaissance des techniques de la pêche, des bateaux et des gens qui la pratiquaient. Cette année-là, c'était Garnuchot et il devait faire pendant l'hiver avec le Pacha une tournée des principaux ports pour prendre contact avec les armateurs, les capitaines et les administrateurs de l'Inscription maritime. Ce serait après cette tournée seulement que le programme de notre campagne pourrait être fixé pour suivre la pêche d'une façon satisfaisante, suivant les saisons. Nous étions surtout intéressés par les voiliers; il devait en rester soixantequinze environ qui avaient beaucoup plus besoin de nous que les chalutiers. II faut dire qu'à cette époque les voiliers ne possédaient ni radio, ni moteur auxiliaire et qu'ils pêchaient sur les bancs de Terre-Neuve et sur les côtes d'Islande qui allaient être abandonnées cette année-là; plusieurs capitaines manifestaient leur intention de monter au Groenland dès que l'état des glaces le permettrait, car un isolé y avait fait de très belles marées l'été précédent; un groupe d'armateurs de chalutiers avait même affrété un cargo charbonnier qui devait se rendre dans la mer de Baffin pour les ravitailler. Garnuchot était également officier de manœuvre et de navigation et, comme je lui étais adjoint, je le remplaçais en son absence; pour commencer je m'occupai surtout des travaux du bord, de la mise à jour des cartes et des documents nautiques français et anglais ainsi que des documents secrets, conservés dans les banquettes sur lesquelles s'asseyaient les invités du commandant. Cette dernière activité me mettait en relation avec un camarade du Pacha, le capitaine de corvette de Loynes d'Estrées, qui était un fieffé original; la marine avait encore des pigeons voyageurs dont le service des documents secrets était chargé, et d'Estrées avait observé des différences de plumage entre ces volatiles auxquels il attribuait leurs fréquentes disputes; il sépara les deux espèces et, à dater de ce jour, on ne vit plus jamais le moindre pigeonneau! Nous nous lançâmes aussi dans la vie mondaine; il y avait un groupe de marins très hospitaliers et les soirées étaient fort gaies; on avait tendance à y boire parfois un peu trop. J'avais également trouvé à Cherbourg des amis de mon père, les Gosse, à qui appartenait le superbe château de Tourlaville à - 22-

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quelques kilomètres de Cherbourg où j'allais parfois déjeuner le dimanche. J'y ai été fasciné par le sombre et magnifique portrait de Julien de Ravalet et de sa sœur qui avaient été condamnés à mort et exécutés à moins de vingt ans pour s'être trop aimés; à chaque tournant des longs couloirs, je croyais trouver leurs fantômes. Il y avait à côté du château une véritable forêt de camélias, en fleurs à cette époque, et madame Gosse m'en chargeait les bras à mon départ. Le commissaire du bord était Jean Lenoir qui avait été embarqué avec nous sur le Quinet et qui se maria cet hiver-là; en compagnie d'Auzanneau, qui était un remarquable boute-en-train, j'assistai à la noce qui se déroula à Dijon, au célèbre hôtel de la Cloche où nous nous amusâmes beaucoup... Avec le commissaire et nos deux anciens, nous formions un bloc de sept garçons qui nous tutoyions, et cela aurait pu constituer une difficulté pour l'officier en second, mais Sériot était nettement plus âgé et possédait une solide expérience. Il avait commandé le plus gros de nos sous-marins, l'Halbronn, un ex-allemand, et il dominait son carré avec beaucoup d'aisance. Pour compléter l'état-major, il ne restait que l'ingénieur mécanicien Jeanjean et le docteur Lenoir, un peu plus anciens. Par une belle journée de mars, je pus organiser un déjeuner aux Essarts, propriété de mon grand-père située non loin de Bricquebec. Tout le monde avait maintenant rallié le bord bien que jusqu'à la dernière minute quelques postes restassent vacants dans l'équipage, surtout des cuisiniers. Le premier dépôt des équipages de Cherbourg recevait les hommes de la région parisienne qui faisaient leur service militaire et qui avaient demandé leur affectation à la marine. A certaines périodes de l'année, on voyait arriver des cuisiniers ayant plusieurs années de pratique dans les restaurants les plus célèbres de la capitale et c'était une lutte à mort entre les différents bateaux ou services pour les avoir. Par-dessus le marché, le commandant du dépôt était un personnage aux réactions imprévisibles. Dans l'ensemble, nous fûmes bien servis. L'heure du départ approchait de plus en plus vite et il semblait que nous ne serions jamais prêts, il manquait toujours quelque chose, une pièce pour le gyro ou pour un poste-radio, et il était difficile de faire partager notre hâte au personnel des Constructions navales que nous trouvions incompréhensiblement paisible.

Le Bonnet flamand

Depuis plusieurs semaines, la date du départ avait été fixée au premier avril et pourtant, la veille et le matin même, il y avait encore des travaux en cours. - 23 -

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Malgré tout, nous pûmes partir au jour dit; la dernière chaloupe de la direction du port déborda en emmenant les derniers techniciens et, quelques secondes plus tard, l'amarre qui nous retenait au coffre était larguée. Quelle joie de sentir enfin le bateau vivre et lever à la houle! Il faisait un temps magnifique qui nous suivit tout au long de la Manche, jusqu'à la hauteur d'Ouessant, le temps de roder tout ce qui tournait. Le Pacha avait décidé de nous laisser tout de suite faire le quart en chef, s'étant rendu compte que nous connaissions très bien le bord; combien de fois n'étais-je pas monté cet hiver-là sur la passerelle morte et silencieuse, grimpant jusqu'au compas de relèvement qui la dominait, rêvant au jour où tout cela reprendrait vie? Au cours de l'hivernage, nous avions soigneusement étudié les mystères du compas gyroscopique dont Labory avait été chargé, ainsi que du sondeur à ultrasons Langevin-Florisson dont notre sécurité devait bien souvent dépendre, car il n'existait pas de radars à cette époque. Dès que nous fûmes dans l'Atlantique, en route vers les îles Açores qui devaient être notre première escale, le baromètre se mit à baisser régulièrement pour ne s'arrêter qu'à 726 millimètres de mercure, tandis que le vent forçait et que la mer grossissait toujours; de lourdes lames balayant le pont d'un bout à l'autre, on dut fermer tous les panneaux de descente et les hublots furent vissés à bloc, toute la circulation se faisant par l'intérieur; le bateau remuait beaucoup, mais il se comportait très bien; comme ma chambre se trouvait tout à fait à l'arrière, dans ce qu'on appelait le quartier réservé, entre le carré, le compartiment de la barre et la voilerie, les mouvements de rappel y étaient particulièrement violents. Lajoie de toujours voir la mer par mes hublots et l'espoir de les ouvrir dès que le temps beausirait ne me fit jamais regretter de ne pas habiter un étage plus bas dans la fosse aux ours, beaucoup plus paisible. Les deux tiers de l'équipage furent malades, mais tout alla bien néanmoins, car le tiers restant qui buvait le vin rouge disponible s'en trouvait tout ragaillardi. Il régnait dans tout le bord une odeur plutôt pénible, mais c'était une bonne chose de faite et, dans l'avenir, on n'entendrait plus parler de malades, du moins de cette nature. Au carré, les chaises avaient été amarrées aux épontilles et les repas étaient pris sur les banquettes qui avaient l'avantage de ne pas pouvoir bouger. Heureusement, le maître d'hôtel, un ancien terre-neuvas, avait l'estomac solidement accroché. La mer grossissait toujours. Nous passâmes une nuit à la cape à petite vitesse, le bateau épaulant bien les lames. Un horizon glacial, la mer noire, rayée de longues traînées d'écume blanche. De loin en loin, un cargo paraissait immobile, - 24-

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mangé par les lames. Il n'y eut qu'un incident, le sauvetage des baleinières qui avaient failli être arrachées l'une après l'autre. Puis, tout doucement, le beau temps revint. Le baromètre commença à remonter, la mer se calma petit à petit. Le moral général était excellent, le bateau lavé à grande eau et ventilé dans tous ses recoins était prêt à aborder cette escale aux îles Fortunées qui nous était un peu accordée en compensation des mers sans soleil que nous allions être amenés à fréquenter. Je ne connais rien de plus plaisant que ces atterrissages sur les îles de l'Atlantique par un soleil retrouvé. On les cherche longtemps, on croit distinguer une ligne bleutée qui se dissout et disparaît. Enfin, on la voit avec certitude et chaque minute qui passe en précise la forme; ce n'est d'abord qu'une teinte plate à la japonaise, puis on y devine les taches blanches des villages ou sombres des bois. Comme ces trois jours de mauvais temps nous avaient mis en retard, après avoir longé dans la soirée la côte toute proche de San Miguel, nous avons mouillé devant la petite ville de Villa Franca; il y avait de la lune, la mer était calme comme un lac et une brise légère nous apportait les bruits de la ville et les odeurs des champs et des bois. Le lendemain matin, nous étions à Punta Delgada pour une escale de quatre jours de très agréable détente. La petite ville est fort accueillante avec ses rues pavées qui descendent vers la mer, ses maisons basses bleues, vertes ou roses et ses églises au style tarabiscoté; elle est entourée de très beaux jardins et dominée par une ligne de moulins; beaucoup d'habitants vont pieds nus et la population témoigne d'une aimable nonchalance. Le commissaire se procura des légumes et des fruits dont les cageots colorés s'entassèrent sur le pont, ce qu'on appelait les «rafraîchissements» dans la vieille marine. Avec mes trois camarades nous louâmes une voiture qui nous permit de parcourir l'île; nous pûmes visiter une exploitation agricole qui nous amusa beaucoup. Elle comprenait une petite sécherie de thé récolté aux alentours, un superbe rucher, quelques champs de café, de maïs, d'ananas et beaucoup de fleurs; de plus il y avait un élevage très bien tenu et une laiterie; le propriétaire, ayant constaté que les vaches que l'on trait en musique donnaient beaucoup plus de lait, avait installé un phonographe que l'on mettait en marche pendant l'opération. Nous nous arrêtâmes pour déjeuner à Fumas, non loin d'une vallée où se trouvent des sources sulfureuses et des manifestations volcaniques, dans un jardin fleuri de camélias où nous appréciâmes un savoureux porto. ... - 25-

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Le onze avril, jour de notre départ de Punta Delgada, il faisait un magnifique temps d'été et tout le monde à bord sentait au fond de son cœur que c'était un don du Ciel qui ne nous était accordé que pour bien peu de jours. La direction du Grand Banc de Terre-Neuve suivait sensiblement la ligne générale des îles Açores et cela nous permit d'aller d'île en île, profitant à loisir d'une beauté toujours nouvelle: le Pica et ses 2 300 mètres de hauteur, Fayal, fraîche et fleurie, San Jorge; nous aperçûmes enfin les deux dernières sentinelles avancées de l'Europe, les îles Flores et Corvo; pendant des siècles, des hommes nichés en haut des falaises observèrent l'horizon pour y découvrir les premiers les traces du passage de baleines. Nous profitions intensément du soleil qui brillait toujours. Notre machine tournait immuablement à 110 tours par minute, et chaque tour nous faisait monter vers le nord; cela se sentit très vite, la température tomba de 16° à 5°, les messages des /ce Patrols américains commencèrent à nous signaler la position des icebergs en dérive depuis la mer de Baffin; de nouvelles espèces d'oiseaux de mer parurent et les cargos, d'abord nombreux, se firent de plus en plus rares. Le 17 avril, nous avions atteint le Bonnet flamand, un avant-coureur des bancs de Terre-Neuve proprement dits sur lequel on trouve entre 50 et 100 mètres d'eau; nous fûmes aussitôt enveloppés d'une brume épaisse qui est la caractéristique de cette région, et la neige se mit à tomber; les ponts furent bientôt couverts d'un épais matelas blanc étouffant tous les sons; à midi il faisait trois degrés au-dessous de zéro. Nous fimes le tour du banc pour être bien certains qu'il n'y avait pas de pêcheurs car il était un peu tôt en saison; ils commencent généralement par le Platier, au sud-est du Grand Banc où le temps est un peu plus favorable; de plus, les voiliers qui pêchent aux cordes ont besoin d'appâts pour «boëtter» leurs lignes et on y trouve à cette époque de l'année de gros escargots de mer, les bulots, qui leur sont précieux. Ces coquillages sont pêchés au moyen de balances appâtées à la viande pourrie; une fois sur le pont, ils sont écrasés avec de grosses pierres et entassés dans des filets qui sont amarrés à l'avant, de part et d'autre du mât de beaupré. Ils serviront longtemps et ils répandent bientôt une odeur effroyable qui permet souvent de repérer le bateau mieux que toutes les cloches de brume. Un peu plus tard, d'autres «boëttes» un peu plus raffinées apparaîtront comme le capelan et l'encornet, mais toujours aussi précieuses. En faisant route vers le Platier, nous effectuons une série de sondages qui nous ont été demandés par le service hydrographique, et Labory remplit de petites bouteilles d'échantillons d'eau pris à différentes profondeurs. Quand on arrive d'Europe dans cette région, les fonds passent brusquement de plus de deux milles mètres à quarante-cinq, et le repérage exact de cette falaise sous-marine est très important pour la navigation. - 26-

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Le quart était alors fait par deux officiers dont l'un ne s'occupait que de l'hydrographie; notre sondeur à ultrasons était sûr et ne nous donnait que peu d'ennuis; il n'en était pas de même pour son enregistreur, une énorme mécanique rappelant les horloges des cathédrales du Moyen Âge, elle entraînait une feuille de papier sur laquelle une aiguille inscrivait les profondeurs de la mer; comme cela doit marcher très longtemps, la bande de papier blanc est noircie au moyen du noir de fumée produit par un petit bec à acétylène qu'un chariot animé par une vis sans fin entraîne indéfiniment d'arrière en avant et d'avant en arrière sous le papier; cet ensemble, d'un principe extrêmement simple pourtant, nous donnait souvent des ennuis; pendant qu'on y remédiait, il fallait continuer la mesure des fonds au moyen d'un écouteur téléphonique et les noter. +++ Dès que le sondeur nous eut avertis de l'approche du Platier, nous commençâmes à percevoir quelques voiliers, des trois-mâts aux mâtures élancées, roulant bord sur bord, mouillés par une soixantaine de mètres de fond. On estimait cette année-là qu'il y aurait environ soixante-quinze voiliers sur les bancs et au Groenland, nombre qui devait baisser vite au cours des années suivantes. Nous nous dirigeâmes vers deux d'entre eux, qui étaient très proches l'un de l'autre; on apercevait autour d'eux des points noirs, parfois très éloignés. C'était leurs doris, ces remarquables embarcations de mer armées par deux hommes, qui disparaissaient parfois longtemps au creux de la houle. Quand ils furent certains que nous allions vers eux, ils hissèrent leurs pavillons mais à notre vive surprise l'un d'eux, un quatre-mâts de Saint-Malo, laissa le sien en berne. Nous étions tout près de la poupe de ce dernier, nommé le Jean Dunois, lorsqu'un doris vigoureusement mené mit le cap sur nous, portant son capitaine. Il nous expliqua que son second s'était noyé la veille, jour qui se trouvait être le vendredi saint. Ils avaient décidé d'attendre le dimanche de Pâques pour aller l'immerger d'un doris à quelques milles du bord, avec un bon « boutte» de chaîne aux pieds. D'après la règle établie, c'était au tour de Labory d'être officier visiteur et il se prépara à embarquer dans le doris à la place du capitaine qui restait à bord de la Ville d 'Ys pour envoyer des messages radio à son armateur et à la famille du pauvre noyé. Cette visite-là était la première de ce genre, la première d'une longue série. C'est surtout la voltige lors de l'embarquement à bord du voilier roulant d'un bord à l'autre de façon démentielle qui est impressionnante, mais, comme pour beaucoup de choses en ce bas-monde, on s'y fait! - 27-

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Alexis visita consciencieusement le bord, interrogea les gens sur la pêche et leurs projets; il remit le courrier de l'équipage et se renseigna sur la cérémonie qui aurait lieu le lendemain. Il descendit ensuite dans le poste où on avait conservé le corps du second qui avait été enveloppé dans une forte toile, maintenue serrée par les tours nombreux d'un filin goudronné du genre quarantenier; la seule partie du corps visible était les pieds. Le paquet, très soigneusement préparé, était étendu sur la table du poste, dans une demiobscurité. ... Mais il faut bien que la vie continue et Labory ne put refuser le coup de calvados il dut trinquer à la santé des vivants au-dessus du pauvre mort. La vieille chanson disait bien:
La pêche à la baleine est un métier d'enfer... Je crois qu'elle pourrait aussi se chanter sur la pêche à la morue. Nous visitâmes dans la foulée le bateau voisin, un trois-mâts de Saint-Servan, le Capitaine Guyomard.

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La vie des marins terre-neuvas à la voile est réglée comme celle des moines dans leur couvent. Les lignes sont tendues en fin d'après-midi et le poisson vient se faire prendre la nuit. C'est donc à l'aube que les doris quittent le bord pour aller le relever, ce qui est un rude travail car il faut nager contre la mer et le vent, décrocher le poisson dans un doris lourdement chargé. Une fois le long du bord, le poisson est jeté dans le parc en bois construit sur le pont. Si le temps le permet, les doris sont amarrés l'un derrière l'autre à une sabaye. Après un repas substantiel, tout le monde travaille à trancher et à saler le poisson pêché, puis à gréer les lignes et à les boëtter pour partir les poser avant la nuit. Le soir, c'est presque un spectacle champêtre que de voir le voilier roulant et tanguant avec, de tous côtés, les minuscules doris qui regagnent le bord, une fois les lignes posées, les uns à la voile, les autres à l'aviron, montant et descendant au creux des lames. Le brave paysan qui rentre chez lui en fumant sa pipe ignore son bonheur. Et pourtant, quand ces hommes sont éloignés du métier par le service ou tout autre raison, ils n'ont qu'un désir, retourner sur les bancs de Terre-Neuve. Nous sommes repartis en chasse, nous hélons le bateau suivant par la formule traditionnelle: « Etes-vous bien en pêche? - Avez-vous des malades? - ... J'ai du courrier pour vous. » Déjà un doris pousse de son bord, armé par deux gaillards qui nagent avec une vigueur et une précision dénotant une pratique quotidienne; il amène le capitaine qui vient aux nouvelles et profite de notre radio; après lui, ce sera un défilé d'hommes qui passent à la coopérative ou faire une visite à un pays; il y a aussi toujours des malades. Ces pauvres gens ont quitté la France au début de mars et ne reverront la terre qu'en octobre; notre passage rompt la monotonie de leur existence, c'est une bouffée d'air extérieur, et ils nous témoignent comme ils le peuvent leur reconnaissance: ils nous offrent des bulots, des morues et parfois un beau flétan. Nous observions avec un vif intérêt ces voiliers terre-neuvas qui appartenaient à un genre de bateaux que l'on ne voit nulle part ailleurs et qui disparaîtra bientôt. Longs d'une quarantaine de mètres, larges de dix, avec un tirant d'eau de plus de quatre mètres, construits en chêne, ils sont bien adaptés à leur vie errante: chaque année, deux traversées de l'Atlantique et de constants déplacements sur les bancs. Ils possèdent presque tous trois mâts, mais seul le mât de misaine porte un phare carré qui est très précieux au vent arrière; pour la marche au plus près du vent, les voiles auriques, très morcelées, sont fort pratiques et permettent de bien adapter la voilure au type de temps. - 29-

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Le tout est d'une robustesse à toute épreuve et pas le moindre confort pour qui que ce soit, hors parfois un petit groupe électrogène. Cette mâture imposante soumise sans trêve à un terrifiant roulis qui ne diminuera un peu que quand la cale commencera à se remplir de poisson; pour lors, le lest est représenté par les deux cents tonnes de sel embarquées au départ et les six mois de vivres. Toute la journée, nous allons de l'un à l'autre et chaque fois arrivent à bord des hommes barbus, la peau noire tannée par les embruns, chaussés d'énormes bottes de cuir montant au haut des cuisses; l'infirmier traite beaucoup de panaris et arrache quelques dents. A la nuit tombée, nous avons mouillé à la vue du dernier visité. Il n'avait pas de malades mais une dynamo d'éclairage en avarie. Nos électriciens qui étaient allés le dépanner sont revenus le nez rouge, avec un plein doris de poisson frais. Cette première nuit au mouillage sur les bancs est la bienvenue car il y a longtemps que nous n'avons joui d'une nuit complète de sommeil et la journée a été fatigante, à courir d'un voilier à l'autre; ils sont à peu près tous rassemblés par ici et nous apercevons les fanaux de mouillage de ceux qui nous entourent; ce matin avant le jour, j'en ai compté douze visibles à la fois. Deux d'entre eux nous ont confié des malades graves pour les conduire à l'hôpital de Saint-Pierre; il faut qu'ils soient sérieusement atteints pour qu'un capitaine consente à perdre un homme. Dès que nous sommes stoppés, les pêcheurs du bord lancent leurs lignes et la plage avant est rapidement couverte de morues superbes. C'est une nourriture délicieuse que tout le monde apprécie beaucoup à bord. Après avoir fait le tour de nos clients, plutôt d'ailleurs pour faire connaissance que par nécessité, car ils ne sont pas en pêche depuis bien longtemps, nous mettons le cap sur Saint-Pierre qui se trouve à trois cents milles environ en traversant le Banc à Vert, complètement désert.

Saint-Pierre Nous devions arriver à Saint-Pierre dans la matinée; j'avais pris le quart du jour, celui qui commence à quatre heures du matin. Il permet d'assister à l'effacement de la nuit et aux douceurs de l'aube, Eos au manteau couleur de safran... A l'abri de Terre-Neuve, nous pénétrions dans le détroit de Cabot au fond duquel débouche l'énorme Saint-Laurent. L'atmosphère était laiteuse, d'une transparence tout à fait exceptionnelle pour ce pays; dès que le jour fut suffisamment établi, nous aperçûmes la côte lointaine de Terre-Neuve, puis le rocher de Saint-Pierre qui sortait de l'horizon et dont nous fîmes le tour par le sud pour atteindre ce qu'on appelle« la Baie» ; cet espace qui s'étend jusqu'à l'île de - 3D-

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Miquelon a la réputation d'être beau- coup moins souvent embrumé que le reste de la région. L'île était ce matin-là entièrement couverte de neige, rochers nus et déserts où n'apparaissait aucune trace de vie. La mer en se brisant au pied de la falaise y traçait une longue ligne noire et nous commençâmes alors à venir vers l'est pour passer au nord de l'île et nous glisser entre la côte et le Grand-Colombier, un énorme rocher noir couvert d'oiseaux de mer; nous découvrîmes enfin la rade de Saint-Pierre, rade qui explique l'intérêt de cet endroit et dont les Anglais nous ont si longtemps disputé la possession. L'Île rocheuse de forme vaguement circulaire est prolongée par une longue presqu'île basse portant le phare de Galantry ; la ville s'élève autour de son port baptisé du nom antillais de Barachois, tandis que plusieurs x basses protègent la rade des côtés nord et est. La principale de ces îles s'appelait alors l'île aux Chiens et portait un village de pêcheurs bâti sur le rocher autour d'une église de bois. Depuis, pour éviter à ses habitants un complexe d'infériorité (comme en éprouvèrent paraît-il ceux de la Charente Inférieure par rapport à ceux de la Charente Supérieure), on l'a baptisée île aux Marins. Vue sous un timide soleil, la petite ville, composée de maisons de bois aux couleurs vives couvertes de neige sur la pente dominant le port, était charmante à voir; de près, l'impression fut moins brillante et ses rues boueuses n'offrirent pas grand-chose à notre curiosité en dehors de nombreux cafés entourant le Barachois et de boutiques tenant à la fois de l'épicerie et du shipshandler; quelques camions mais peu de voitures car il n'existait alors dans l'île, si je m'en souviens bien, que six kilomètres de route pour les faire évoluer. La ville est cent pour cent française avec parfois une réminiscence d'accent canadien. Je ne connais en France qu'une seule ville qui m'ait fait penser à Saint-Pierre, c'est Port-Joinville, dans l'île d'Yeu, dont pas un seul habitant ne peut oublier la mer et où personne ne peut vivre comme à Marseille ou au Havre, en ignorant même son existence. - 31-

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Une étonnante activité se manifestait alors autour du port où l'on découvrait des bateaux aux silhouettes étranges et dont les bistrots ne désemplissaient pas. Les Etats-Unis en effet, pays voisin où les amateurs d'alcool étaient innombrables, avaient décidé, dans un élan de vertu, de ne plus boire que de l'eau en instituant le régime sec; pour y parvenir, ils avaient ajouté à leur constitution, en 1919, un dix-huitième amendement qui interdisait la vente des alcools sur leur territoire. Cette loi d'un pays étranger avait profondément modifié la vie des SaintPierrais, paisible jusque-là. Au vu et au su de tout le monde, des petits cargos mouillaient sur rade, entièrement chargés de whisky par caisses de douze bouteilles; ces caisses étaient débarquées sur les quais du Barachois et des camions les transportaient à grand fracas dans des dépôts répartis à travers la ville où elles étaient ouvertes et leur contenu traité par de véritables ateliers de femmes; les bouteilles, groupées par six, étaient enveloppées d'un matelas d'étoupe et d'une toile grossière cousue à la main. Ce nouvel emballage était beaucoup plus maniable et surtout, tout à fait insonore. Ces paquets reprenaient alors le chemin du port où ils étaient chargés sur les grosses vedettes des smugglers que l'on voyait appareiller à l'occasion des nuits sans lune pour la côte du Maine, du New Hampshire ou du Massachusetts où rendez-vous avait été pris avec les gangsters et les camionneurs locaux. Tout cela donnait une vie singulière au petit port. On racontait beaucoup d'histoires: que le gouvernement américain avait un représentant permanent dans l'île, et qu'il passait à cette époque chaque mois soixante mille litres d'alcool par Saint-Pierre dont les habitants étaient sûrs de ne pas manquer de whisky malgré leur préférence pour le vin rouge. Rien ne se perdait et les planches provenant des caisses d'alcool servaient à bâtir à clins les maisons à la manière dont les poissons sont couverts d'écailles. La vie sociale se réduisit pour nous au remarquable déjeuner que nous offrit le gouverneur, M. Sautot, homme tout à fait charmant qui nous accueillit avec la plus grande affabilité et qui était toujours prêt à répondre à notre vive curiosité; il devait devenir célèbre pendant la guerre de 40 comme gouverneur des Etablissements français du Pacifique. Sa salle à manger s'ouvrait sur une vaste serre remplie de plantes superbes et de fleurs dont l'aridité extérieure faisait apprécier la richesse. La conversation tourna bien sûr autour de la prohibition et des difficultés qui venaient troubler à tout bout de champ l'azur de nos relations diplomatiques avec les Etats-Unis; le gouverneur déplorait les effets de ce trafic sur ses ouailles, d'autant plus que celui de l'alcool en entraînait d'autres. Il nous raconta alors qu'au cours de l'hiver, un agriculteur de Langlade, partie sud de Miquelon, qui était allé un jour voir comment allaient ses moutons - 32-

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se trouva brusquement, en franchissant une haie, au milieu d'un groupe d'une cinquantaine de Chinois chargés de paquets et qui semblaient terrorisés. D'où sortaient-ils? Que cherchaient-ils? Ne comprenant rien à leur langage, il finit par appeler la gendarmerie de Miquelon qui prit la chose en main et parvint à reconstituer ce qui s'était passé. Profitant du bas ITetdemandé par les minables cargos qui ravitaillaient SaintPierre en whisky, une société s'était formée pour introduire en fraude de la main-d'œuvre chinoise aux Etats-Unis; il y existait de grosses colonies chinoises extrêmement puissantes dont tous les membres désiraient faire venir du pays qui un neveu, qui un petit-fils ou un vieux père. De leur côté, les EtatsUnis redoutaient le péril jaune et limitaient l'immigration par des lois très sévères. La seule difficulté était le passage de la ITontière car, une fois celle-ci franchie, les nouveaux arrivants se perdaient dans la masse jaune déjà en place sans le moindre mal. Quelques passages clandestins avaient eu lieu, correctement si l'on peut dire, sans que la police française en ait eu vent; la société organisatrice payait une moitié du prix de passage au départ de SaintPierre et le reste une fois la marchandise livrée aux Etats-Unis. Société sans existence légale, transporteurs maquillés, argent sans odeur... Tout cela marchait à la chinoise, beaucoup de méfiance et beaucoup de confiance. Il s'était trouvé une brebis galeuse qui préféra se contenter de la moitié du bénéfice, mais en évitant toute espèce de risque. Les Chinois en question étaient arrivés à Saint-Pierre à bord d'un vieux cargo sur lequel ils passèrent quelques jours en rade où leur présence avait tout de même été signalée; une nuit, un chalutier, vraisemblablement américain, vint s'amarrer le long du cargo et tous les Chinois furent transférés et bouclés dans une cale à poisson. Le chalutier avait alors appareillé et, pendant deux jours, il tourna autour des îles. Quand le temps de navigation lui parut suffisant, le patron s'approcha à l'aube de la côte déserte de Langlade, mit à l'eau un vieux doris qui fit plusieurs voyages pour déposer tous les Chinois à la plage. Il leur fut recommandé de se tenir cachés jusqu'à midi et de se diriger alors dans telle direction où « on » les attendait. Et c'est ainsi qu'ils tombèrent sur l'éleveur de moutons déjà cité, persuadés de se trouver aux« Etats» comme l'on dit en parler canadien. Cette aventure s'achèverait un jour ou l'autre par un règlement de comptes qui risquait d'être sanglant car l'oubli des injures n'est pas une qualité chinoise. Dans toutes les épiceries locales on trouvait un assortiment complet d'instruments nécessaires à la pêche; pensant à notre tour de l'île dont le Pacha, - 33-

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grand pêcheur lui-même, faisait un tableau idyllique, je m'offris une canne à truites dont la possession m'enchanta. Ayant épuisé les charmes de Saint-Pierre mais avant de retourner sur les bancs, nous nous rendîmes à Sydney, dans l'île très proche de Cap-Breton. C'est le port le mieux outillé de la région et nous avions une réparation à faire à la machine; c'est également un port très bien équipé pour le ravitaillement en charbon, combustible qu'utilisait la Ville d'Ys, comme la plupart des bateaux naviguant alors dans l'Atlantique Nord. J'avais connu les charbonnages du vieux Quinet qui étaient un véritable enfer; sur la Ville d'Ys, au contraire, tout se passait le plus facilement du monde si le port était bien aménagé; on se contentait de fermer hermétiquement toutes les ouvertures pendant que les tapis roulants déversaient le charbon au-dessus d'espèces d'entonnoirs; de là, il descendait directement dans les soutes, soulevant un épais nuage de poussière noire qui transformait les hommes en nègres et le bateau en char des pompes funèbres. En deux heures de temps, tout était fini et nous décollions aussitôt du quai à charbon, pour aller mouiller sur rade, dans un air plus pur; tout l'équipage était envoyé aux postes de lavage et toutes les manches du bord crachaient leur eau pure dans l'allégresse générale. Nous repartîmes vers les bancs après une très courte escale à Sydney qui nous donna l'envie d'y revenir car la ville était très agréable, bâtie sur un large bras de mer, entourée de vastes prairies derrière lesquelles s'étendait à perte de vue la forêt de sapins noirs. Nous y trouvions un autre avantage important, celui d'être amarrés à un quai éloigné de toute industrie, très propre et permettant d'atteindre en cinq minutes de marche le centre de la ville, les cinémas et les marchands d'ice-cream. Nous y découvrîmes même au cours de notre première sortie nocturne un établissement où l'on pratiquait la square dance tous les samedis soirs. De fait, nous devions bien souvent revenir à Sydney-Sud qui devint un peu le centre de nos activités et où nous ne tardâmes pas à nouer de très agréables relations, féminines et autres. Pour le moment, il fallait penser aux choses sérieuses.

Printemps En quittant Sydney, nous fîmes d'abord route vers le Banquereau, au large de l'île de Cap-Breton, sur lequel un certain nombre de chalutiers pouvaient se trouver en pêche à cette époque. Il faisait un temps magnifique, la mer était sans une ride et le ciel admirablement bleu; il y avait effectivement plusieurs chalutiers puissants et bas sur l'eau dont nous fîmes le tour sans nous attarder car - 34-

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ils avaient beaucoup moins besoin de nous que les voiliers; je me rendis à bord de l'un d'entre eux, le Spitzberg, un superbe bâtiment tout neuf doté d'aménagements extrêmement confortables et d'un matériel perfectionné; la pêche était médiocre et tous attendaient avec impatience le moment de monter au Groenland où la rumeur publique se faisait l'écho de pêches miraculeuses, mais il fallait que les glaces qui encombraient encore le détroit de Davis permettent le passage; nous désirions connaître les intentions des capitaines, mais ce n'était pas facile car ils étaient d'une extrême discrétion sur ce sujet; il était évident que la mauvaise pêche actuelle allait les inciter, malgré les risques, à monter en grand nombre vers le nord. A l'accore du banc, nous croisâmes une superbe goélette de pêche de Nouvelle-Angleterre possédant une étrave de croiseur et une immense grand'voile; comme les nôtres, ses doris renversés étaient empilés à l'avant. On nous a raconté que ces bateaux atteignaient la vitesse de douze nœuds, ce qui n'a rien d'étonnant avec une aussi belle voilure. Après deux jours de beau temps, le vent se leva brusquement, puis ce fut la brume qui dure souvent très longtemps à cette époque de l'année, quelquefois trois mois de suite. Nous nous dirigions maintenant vers le Grand Banc, en faisant des sondages et des prélèvements d'eau à différentes profondeurs. Le quart était dur sur la passerelle car le Pacha avait formulé la règle: « la veille prime le quart », et nous passions souvent quatre heures les yeux fixés sur une ligne indécise évoluant avec la houle, subitement mis en alerte par une ombre fugitive, l'oreille tendue vers une cloche possible, rendus très sensibles aux bruits du bord, tandis que toutes les deux minutes la sirène hurlait à quelques mètres de nous. Nous avions passé l'axe du détroit de Cabot et les fonds remontaient rapidement; la sirène étouffée d'un vapeur se fit entendre, devenant de plus en plus nette, mais son gisement varia très vite et elle disparut; sans doute un paquebot qui faisait route vers l'île de Sable et l'Hudson. Le silence ouaté était revenu depuis longtemps quand un des veilleurs hurla tout à coup: « droit devant », permettant à l'officier de quart de mettre la barre à gauche, tandis qu'un doris monté par deux hommes aussi paisibles que s'ils s'étaient trouvés sur la Marne défilait rapidement le long du bord, suivi peu après d'un autre; la machine avait été ralentie et l'on entendit alors tout près de nous la cloche d'un voilier au mouillage et l'aboiement d'un chien. Ces pêcheurs nous apprirent les noms des voiliers voisins qui, comme eux, pêchaient les bulots au moyen de balances nommées chaudrettes. Il avait été convenu que l'officier qui venait de faire le quart était de corvée et que c'était lui qui assurait la visite des bateaux rencontrés. Au début, la grande difficulté que présentaient ces visites consistait à monter à bord des voiliers: avec leurs mâtures élevées, leurs cales encore vides, - 35 -

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mouillés par quatre-vingts mètres de fond, ils roulaient bord sur bord d'une manière impressionnante. L'embarcation qui nous portait s'approchait de cette énorme coque visqueuse, couverte d'algues et de coquillages, défilant devant nous et dévoilant son intimité dans une forte odeur iodée, nous dominant de cinq ou six mètres; le mouvement ralentissait, s'arrêtait et repartait en sens inverse, de plus en plus vite. Tout à coup, sans avoir même eu le temps de s'en apercevoir, on se trouvait au niveau du pont avec une rangée de faces hilares qui vous attendaient; un petit pas à faire, le pied posé sur une traverse de bois clouée à hauteur du livet du pont, les mains sur les tire-voiles, et on y était. C'était tout simple, mais il fallait savoir. .. Seul de tout le bord, le médecin ne put jamais s'habituer à cette voltige, et quand il était obligé d'y aller, tout l'équipage se pressait aux postes d'admiration ironique le long des pavois. Sur le pont gluant d'eau salée et de déchets de poisson partant au roulis dans un mouvement continuel, tout le monde était au travail du poisson pêché dans la matinée; au centre du pont se trouve le grand parc dans lequel est jetée la morue; elle est reprise par le trancheur qui lui pique l'arrière de la tête sur une pointe acérée solidement fIxée et, lui maintenant la queue d'une main, l'ouvre d'un coup de couteau, enlève l'arête et la tête puis la jette dans une baille d'eau où elle est lavée par un novice; celui-ci l'expédie alors dans la cale, aplatie d'un coup du plat de la main, où elle est traitée par le saleur, l'homme le plus important du bord. I! se tient dans l'immense cale où se trouve encore une montagne de sel et la conservation du poisson ne dépend que de ses soins et de son expérience. Le pont est couvert de morceaux de morues, de faux poisson et de bulots écrasés qui serviront dans l'après-midi à gréer les lignes de pêche dont chaque doris emporte environ trois mille mètres lovés dans des mannes, et dont chaque brasse porte un avançon terminé par un hameçon, ce qui fait un total d'environ mille sept cents hameçons; une bouée « foraine» indique le bout de la ligne et une autre, proche du bord, le point de départ. L'orientation des lignes par rapport au nord magnétique, ce qu'on appelait les «tentils », avait été tirée au sort au départ de France. L'odeur du poisson imprègne tout profondément. On accédait au poste d'équipage par une échelle presque verticale protégée par un roof en bois et je retrouvai aussitôt l'atmosphère de Pêcheur d'Islande qui avait enchanté ma jeunesse: de chaque côté, des couchettes superposées; au milieu, une solide table de bois très épaisse et des bancs fIxés au pont, avec une lampe de cuivre oscillant au roulis; sur les parois des couchettes, les « cabanes », des photographies doivent permettre au marin de retrouver en rêve
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un monde bien lointain. Il y a même, clouée à l'arrière, une petite statue de la Madone en faïence bleue de Quimper. Bien entendu, il faut boire au cours de ces visites, mais cela fait partie du métier ;j'étais ce jour-là sur un voilier de Granville, ce qui nous permit de parler du pays avec le second pendant que deux hommes étaient en train de se faire soigner sur la Ville d'Ys; la grande idée de cette année-là, c'était le Groenland vers lequel nous devions nous diriger nous-mêmes à la fm de juillet, mais pour des voiliers ne disposant d'aucun moteur auxiliaire, ce voyage dans la mer de Baffin était une aventure; il suffisait d'avoir lu quelques récits du temps de la voile dans l'Arctique pour imaginer ce que cela pourrait être. On verrait bien! Tandis que nous parlions, nous étions remontés sur le pont et je constatai que le travail du poisson était presque achevé. Quelques hommes dans leur chandail bleu et bottes de cuir commençaient à boëtter leurs lignes, ces douze lignes qui seraient mouillées avant la nuit, en étoile autour du bord. Comme il faisait beau temps, les doris attendaient à l'arrière, amarrés à la sabaye en remuant beaucoup. La scène était paisible et colorée. C'était la fin de la pêche à la voile, tout le monde le savait et il s'en dégageait une mélancolie de « never more », nous étions les derniers à observer ce que tant de siècles avaient contemplé. Nous avons rencontré à cette époque pour la première fois le bateau des « Œuvres de mer », la Sainte-Jeanne, qui venait chaque année aider les pêcheurs; c'était un très vieux et très petit bateau, comme qui dirait le petit pauvre d'Assise sur les bancs de Terre-Neuve. Il était commandé par le capitaine Guyader, mais ce fut le commandant Beaugé, ancien capitaine de frégate, qui se trouvait à bord et vint nous rendre visite: très grand, les cheveux blancs flottant au vent et je crois, père de nombreux enfants, il passait la moitié de son temps à parcourir les bancs; après avoir commandé la Sainte-Jeanne (ou le Saint-Yves), il en avait dressé une excellente carte à l'intention des marins pêcheurs qu'il connaissait tous. Il nous fit sur la passerelle une démonstration de pendule oscillant en direction des bancs de morue auquel il semblait croire. Il était intarissable sur les histoires de ce grand village qu'étaient les bancs. Mystique, ne regardant jamais à sa peine, le commandant Beaugé a été un des deux ou trois saints authentiques que j'ai connus. Mais mon point de vue avait beaucoup changé depuis mon arrivée sur les bancs; j'avais d'abord considéré les équipages de voiliers comme de pauvres brutes tournant le dos au progrès qui était représenté à mes yeux par les grands chalutiers, si puissants d'aspect, dont les hommes jouissaient d'un réel confort et ne risquaient guère. - 37-

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Je m'apercevais maintenant que je m'étais trompé et que le bagne n'était pas sur les voiliers mais sur les chalutiers qui faisaient des traits de quatre heures, après quoi il fallait tout le monde sur le pont pour relever le chalut et ceia, pendant des semaines de suite; cela créait une ambiance d'usine, de syndicalisme et de prolétariat exploité et revendicateur qui était perceptible; au contraire, sur les goélettes, la vie était réglée comme une horloge: avec le jour, on va lever les lignes après avoir bu un café arrosé de calvados, puis on regagne péniblement le bord à l'aviron avec un doris chargé, souvent contre le vent et la mer, ce qui est exténuant et souvent dangereux; on expédie le poisson pêché à bord et il est pointé par le second, ce qui permet de savoir tout de suite ce qu'on a gagné; un repas chaud, un coup de rouge, et tout le monde se met au poisson, puis on grée les lignes avec les copains tout en discutant le coup, et on repart les mouiller, ce qui est moins dur que de les relever; avant la nuit on a rallié le bord, on fait un repas copieux et on va se coucher pour recommencer le lendemain. Et il y a les journées de trop mauvais temps pour pêcher, les journées de déplacement aussi, qui représentent un changement aux habitudes et surtout, tous se connaissent, appartiennent à des villages voisins, ont souvent les uns avec les autres des liens de parenté, ce n'est absolument pas l'anonymat de l'usine... Au total, une existence virile, pénible et souvent dangereuse, mais noble et participante. Chacun savait, jour après jour, la quantité de poisson pêché, jusqu'à ce qu'on atteigne les cinq mille quintaux de morue, but moyen des goélettes de Terre-Neuve, et dont la part était facile à calculer. Nous sommes allés cette fois-ci jusqu'aux Virgin Rocks pour trouver des pêcheurs français et aussi des portugais; nous ramenâmes un malade, mais le pauvre gars mourut avant d'arriver; cela nous valut deux jours d'arrêt à SaintPierre où nous nous trouvâmes pour la fête de Jeanne d'Arc. J'en profitai pour traverser l'île à pied; on y éprouve une impression de désolation extraordinaire, à suivre le sentier à peine praticable, des buissons bas et un haut plateau couvert de rochers gris avec des traces blanches de neige et quelques étangs marécageux; on n'entend pas un bruit, on ne voit personne; heureusement on aperçoit de temps en temps la mer, ce jour-là d'un bleu éclatant. Nous observons aussi avec curiosité les grandes vedettes qui font le trafic de l'alcool et dont les équipages, qui dépensent dans les bars du Barachois tout ce qu'ils ont gagné, ont de belles figures de forbans. Nous devions rester dans cette région jusqu'à la fin de juillet, faisant des tournées sur les bancs où les bateaux étaient maintenant nombreux, et visitant à tour de rôle les ports de la côte. - 38-

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Notre première visite avait été Halifax où nous avions été particulièrement bien reçus par la marine canadienne; il y eut beaucoup de sport et quelques soirées tout à fait extraordinaires au cours desquelles des officiers en habits rouges se livrèrent à de surprenantes acrobaties. C'est à ce moment que l'officier en second nous révéla l'existence d'un document dont il avait la garde; c'était une sorte d'inventaire des possibilités féminines offertes par chaque port que nous serions amenés à visiter; la tenue de cet important document avait été malheureusement très négligée par le précédent second qui ne s'intéressait pas du tout aux filles, mais Sériot reprit sérieusement la question. Il annonçait plusieurs jours à l'avance notre arrivée à de très respectables personnes qui organisaient les choses de manière à nous procurer d'agréables séjours. Avec une telle organisation, les escales à Saint-Pierre nous ennuyaient fort. Un jour, Auzanneau demanda en riant au Pacha pourquoi nous y venions si régulièrement, mettant ainsi en vedette un certain nombre d'ivrognes de l'équipage qui étaient le reste du temps les meilleurs garçons du monde. Le père Latham prit la question très au sérieux. Il répondit que la plupart des hommes ne parlaient pas anglais et il fallait de temps en temps leur procurer un air de France, même si cela devait aboutir à de solides tours de nez! Cela faisait partie de l'hygiène générale et il y tenait. S'il y avait beaucoup de brume sur la mer à ce moment, à terre c'était le printemps et une période délicieuse. Grâce à une avarie, nous passâmes une bonne semaine à Boston, ce qui me permit d'aller à New York avec Jacques Delort; notre attaché naval nous y emmena en voiture à travers la Nouvelle-Angleterre en fleurs. Ce fut ensuite Saint-Jean du Nouveau-Brunswick, au fond de la baie de Fundy où l'on trouve les plus fortes marées du globe, et Charlottetown, dans l'île du Prince-Édouard, où notre ami Auzanneau se découvrit une épouse. En quittant l'île du Prince-Édouard, nous partîmes vers l'ouest pour entrer en baie des Chaleurs située au sud de la Gaspésie et du Saint-Laurent, en bordure de la province du Québec. C'était alors un grand centre d'activités revendicatrices pour les Canadiens français qui avaient été considérés jusqu'alors par les Anglais comme des sous-développés et dont le renforcement était très rapide. Au cours de notre croisière, nous nous étions toujours trouvés en pays anglosaxon; bien sûr, nous avions rencontré partout des Canadiens français isolés, mais cette escale en Gaspésie devait être notre seul contact avec leur ardent foyer, le Québec, la « Belle Province» . Nous devions d'abord faire une visite de courtoisie à un couvent de bonnes sœurs qui se trouvait à Dalhousie, tout à fait au fond de la baie, puis, sur une intervention de l'ambassade, le commandant de la Ville d'Ys avait été invité à - 39-

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