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Souvenirs d'une hôtesse de l'air

De
254 pages

Dès son plus jeune âge, Christine a été attirée par tout ce qui touche à l’aviation. En dépit des réticences de ses parents, elle va bientôt s’engager corps et âme dans le métier d'hôtesse, souhaitant ardemment partager la grande aventure du transport aérien encore balbutiant.
Après des débuts modestes dans des petites compagnies et dessertes de proximité, elle va rapidement gravir tous les échelons pour terminer sa carrière en tant que chef de cabine, sur le Concorde assurant la ligne Paris - New York.
Sa vie ne sera pas un long fleuve tranquille. Elle sera souvent tiraillée entre ses aspirations professionnelles et sa vie personnelle. Le métier est très exigeant. Il lui faudra faire des choix douloureux à plusieurs reprises.
Mais, fidèle à son idéal de jeunesse, elle optera toujours pour son choix initial.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-14671-5

 

© Edilivre, 2016

 

La vocation

Tous les étés, je passais le premier mois des vacances scolaires chez mes grands-parents paternels, dans le Sud-Ouest.

Leur maison, située à une vingtaine de kilomètres de la nôtre, était un ancien manoir restauré, niché dans un bois assez clairsemé, en bordure d’une modeste rivière.

Chaque matin, nous partions en promenade vers dix heures, avec mon grand-père, en respectant une certaine régularité, sans le chercher vraiment.

Arrivés à proximité du cours d’eau qui clapotait joyeusement, nous entendions souvent un grondement d’abord assourdi, puis de plus en plus fort.

En levant la tête, nous ne tardions pas à apercevoir un avion au ventre gris, qui se déplaçait de gauche à droite dans le ciel.

Dès la première fois, je suivis son vol, fascinée par cette masse un peu pataude qui paraissait se mouvoir sans aucune difficulté et se diriger avec sûreté vers une destination que j’imaginais lointaine.

Je questionnais mon grand-père. Il avait longtemps travaillé sur la base aérienne d’Istres. Après le débarquement en Provence, en août 1944, quand les alliés ont récupéré la base, les anciens ont été autorisés à la visiter. Il s’y rendit à plusieurs reprises accompagné de camarades de travail. De nombreux DC3 de l’US Air Force stationnaient en plein air. Aussi il reconnut sans peine le type d’avion qui nous survolait.

— Il s’agit d’un Douglas DC3, me dit-il. Dans l’armée nous l’appelions un Dakota. C’est un merveilleux engin, robuste, rustique même, qui a rendu d’immenses services aux troupes américaines au cours du conflit. Tout particulièrement au moment du débarquement en Normandie.

— Tu as volé dans cet avion, grand-père ?

— Oui, à deux reprises. La première fois pour un baptême de l’air offert à toute notre unité. Nous avons embarqué par groupes de trente, à tour de rôle, car la capacité de l’avion était limitée à ce nombre. L’avion a mis le cap sur la Méditerranée, survolée une dizaine de minutes avant de faire demi-tour. Si je me souviens bien, le vol avait duré environ une heure.

— Comment c’était grand-père ?

— Fantastique ! Le beau temps nous avait permis de profiter au maximum du paysage, car nous volions à basse altitude, six cents mètres environ avait annoncé le pilote. On nous a permis de faire un tour dans le poste de pilotage, qui n’était d’ailleurs pas séparé de la cabine où nous étions assis sur des bancs adossés à la carlingue. Les moteurs faisaient un vacarme assourdissant ! On ne s’entendait pas parler. Il fallait crier.

— Tu n’as pas été malade ?

— Non, pas du tout. L’avion était stable, sauf au passage entre la terre et la mer où nous avons eu droit à quelques trous d’air.

— Je crois que j’aurais eu peur, moi !

— Non, au contraire, c’était grisant !

Pendant tout le chemin du retour, je repensais au récit de mon grand-père, partagée entre l’envie de voler un jour et l’appréhension à l’idée de quitter le sol. Imaginer de flotter dans les airs, en suivant le bon vouloir de cette machine pour moi si mystérieuse me donnait de délicieux frissons.

Par la suite je me pris à guetter l’avion et j’approfondis mes connaissances en questionnant mon grand-père, ravi de partager son savoir aéronautique.

Bientôt je fus incollable sur le DC3, car c’était le seul appareil qu’il connaissait.

À la maison, penchés tous les deux sur un vieil atlas, nous avons essayé de deviner d’où provenait ce vol qui semblait régulier, et quelle pouvait être sa destination. Étant réduits à des conjonctures, nous avons pensé qu’il volait du sud-ouest de la France, probablement Bordeaux, vers une ville d’Espagne, peut-être Madrid.

L’avion fut fidèle au rendez-vous durant trois ans. Puis il disparut, me laissant un sentiment de vide. Comme s’il était devenu pour moi une sorte de compagnon dont j’appréciais le retour régulier et fidèle.

*
*       *

Ayant obtenu le bac mention bien, mes parents m’annoncèrent une grande nouvelle.

Pour récompenser mon bon travail et m’ouvrir au monde, ils me proposèrent d’aller passer un mois de vacances à Paris, chez mon oncle Olivier, le frère de mon père.

Avec sa femme Juliette et leur fils André, à peine plus jeune que moi, ils venaient chaque année au moins d’août passer une semaine à la maison. Je les connaissais donc bien et cette proposition m’enthousiasma, d’autant plus qu’Olivier travaillait à l’aéroport d’Orly dans un service de maintenance des avions. Depuis ma découverte du DC3, je le harcelais de questions sur son travail, ses activités, rêvant à ces heureux passagers qui partaient à la découverte d’autres horizons.

Je pris facilement mes marques dans leur charmante maison, une petite villa bâtie en lisière de l’aéroport d’Orly. C’était pratique pour mon oncle qui était à deux pas de son lieu de travail.

Ma tante avait préparé à mon intention une chambre, qu’elle nommait « la chambre d’amis ». La pièce était petite, décorée avec beaucoup de goût et une touche de préciosité, de raffinement féminin. L’unique fenêtre ouvrait sur un jardinet fleuri orné d’une fontaine qui distillait des cascatelles joyeuses et servait d’abreuvoir aux nombreux oiseaux des alentours.

Au début, je me sentis déconcertée par cet espace exigu, habituée que j’étais aux vastes perspectives de la campagne, chez mes grands-parents. La chaleur de l’accueil et l’agencement soigné des lieux me mirent rapidement à l’aise.

Toutefois, je remarquai le peu d’empressement qu’André, mon cousin, manifestait à mon égard. Pourtant, ses parents ne se faisaient pas faute de l’encourager à s’occuper de moi. Je résolus de ne rien brusquer. Peut-être avait-il peur que j’accapare trop sa famille. Il était fils unique, très choyé. Cette étrangère, cette intruse, n’allait-elle pas le détrôner de la place centrale, dans son foyer ?

J’en eus la confirmation lorsqu’au cours du repas du soir, Olivier m’a proposé de l’accompagner à Orly le lendemain.

— C’est dimanche. Tu as sans doute entendu parler des dimanches à Orly. Ne serait-ce que par la chanson de Gilbert Bécaud. J’aimerais te montrer les fameuses terrasses. Tu verras le mouvement incessant des avions. Ça te tente ?

Il ne pouvait pas me faire plus plaisir.

— Oh, j’adorerais !

Je lui parlai de mes promenades avec grand-père et de mes rendez-vous avec le Dakota.

— Oh, oh, ma fille, tu retardes ! C’est un modèle que tu risques de ne pas voir sur les tarmacs. Une antiquité qui vole encore, employée par des compagnies de seconde zone, sur des dessertes mineures. Mais je serais ravi de te faire découvrir les flottes actuelles. Si ça t’intéresse, bien sûr.

— Oh oui. Je sens que je vais adorer ! Mais, dis-moi ce que sont les tarmacs.

— Les emplacements d’un aérodrome réservés au roulage des avions, au stationnement et à l’entretien. Tout ce qui n’est pas les pistes.

J’avais répondu d’un tel enthousiasme, qu’il parut un peu surpris. Quoi ? Une fille s’intéresserait à l’aviation ? Se souvenant sans doute de mes questions incessantes quand il venait chez nous et de l’attention religieuse que je portais à ses explications, il ajouta :

— Donc, c’est d’accord. Lever à six heures. Départ à sept, pour que j’aie le temps de te piloter un peu dans l’édifice avant de prendre mon travail.

Je m’aperçus qu’il guettait ma réaction, anticipant sans doute une hésitation ou un refus pour un lever si matinal, alors que je commençais tout juste mes vacances. Il en fut pour ses frais.

À voir la tête d’André, je compris immédiatement que je venais de m’en faire un ennemi. Son père allait s’occuper exclusivement de moi pendant une partie de la journée. Il devait se sentir abandonné, laissé pour compte.

J’avais réglé mon réveil sur cinq heures quarante et je fus dans la cuisine avant mon oncle, pour le petit-déjeuner. Ma tante avait tout préparé la veille au soir et nous nous sommes retrouvés seuls, tous les deux.

Anticipant une question, il me précisa qu’André n’était pas un matinal. De plus Orly et les avions n’étaient pas trop son truc. Je compris mieux sa réaction de la soirée. Pour mon oncle, sans doute, l’ordre normal aurait voulu que ce soit le garçon qui se passionne pour l’aviation.

L’arrivée à Orly m’impressionna. Bâtiments que je trouvais gigantesques, trafic routier important, et dans le ciel, le ballet incessant des avions. Décollages et atterrissages se succédaient en une ronde savamment orchestrée, un mécanisme bien rodé et parfaitement efficace.

Olivier gara sa voiture dans un espace réservé au personnel. Je fus intriguée par les contrôles de police, d’autant plus pointilleux qu’il était accompagné par une inconnue. Il m’a fallu décliner mon identité.

En suivant un dédale de couloirs, une succession d’escaliers qui tantôt s’élevaient vers les étages, tantôt paraissaient s’enfoncer dans les entrailles de la terre, nous avons finalement débouché dans un hall gigantesque, éclairé par de nombreuses verrières. Sur notre gauche d’immenses panneaux d’affichage annonçaient les arrivées et les départs. De petits volets mobiles cliquetaient à chaque changement d’annonce. Je fus frappée par le fait que la plupart des gens qui pénétraient dans ce hall levaient les yeux vers ces panneaux. Comme si leurs regards étaient aimantés, qu’ils ne s’intéressaient plus à rien d’autre.

En longeant le hall, je croisai des jeunes femmes en uniforme. Je devinai qu’il s’agissait de celles que l’on appelait des hôtesses de l’air. Un nom qui me faisait rêver. J’en avais déjà vu en photos. Mais les côtoyer d’aussi près, si brièvement que ce fût, et penser que dans quelques instants elles seraient dans le ciel, attentives au confort et à la sécurité des passagers, me causait un trouble bizarre. Olivier me citait les compagnies pour lesquelles elles travaillaient. Je le regardai, médusée et admirative devant tant de connaissances !

À plusieurs reprises, il s’approcha des comptoirs d’enregistrement, pour saluer des préposées à l’embarquement. Elles portaient un uniforme que je trouvai plus terne et moins prestigieux que celui des hôtesses. À chaque fois, il me présentait et j’étais naïvement fière de me frotter de si près à cet univers de l’aéronautique.

Arrivés presque au fond du hall, nous avons tourné à gauche pour emprunter un nouvel escalier, en montée celui-là, qui semblait vouloir nous rapprocher du ciel. Après avoir franchi trois paliers et une porte qu’il ouvrit avec sa clé, je me retrouvai au grand air, sur une de ces fameuses terrasses d’Orly. Celle-ci était presque déserte. En me penchant prudemment, j’en découvris d’autres grouillantes de monde, de cris, d’exclamations.

— Tu es sur une terrasse réservée aux membres de l’aéroport, dit mon oncle. C’est la plus élevée. Les autres sont ouvertes au public. Tu vas avoir une vue panoramique sur tout le site.

Patiemment, il m’expliqua les mouvements des avions sur les tarmacs, le déroulement des départs et des arrivées. Il m’initia aux divers types d’avions que j’avais sous les yeux. Je fus stupéfaite par la variété des modèles. Des plus modestes, pour une dizaine de passagers, aux plus imposants capables d’en accueillir près d’une centaine. Il m’en désigna un que l’on préparait pour un vol vers New York.

Après m’avoir donné tout plein d’explications en réponse à mes multiples questions, il annonça qu’il allait m’abandonner pour se rendre à son poste de travail.

— Je te demande de rester sur la terrasse. Tu as pu constater combien il est aisé de se perdre dans cet immense bâtiment. Je viendrai te retrouver vers midi et demie, et je t’emmènerai déjeuner au restaurant du personnel.

Sur ce, il s’éloigna et je repris mon poste d’observation, le corps collé aux rambardes de protection, comme pour tenter d’approcher le plus possible des avions, de leurs équipages et des embarquements de passagers.

Le temps passa si vite que je fus surprise quand il me rejoignit.

— Je suis un peu en retard. Excuse-moi.

— Ce n’est rien. Je me suis régalée et je crois même que je n’ai pas encore fait le plein de tout ce que je souhaite découvrir.

Il me regarda d’un air amusé, un brin surpris, presque incrédule. Décidément, il ne semblait pas pouvoir imaginer qu’une fille s’intéresse à ce point à ce milieu très particulier du transport aérien.

Je le suivis en trottinant, jetant des regards scrutateurs sur les uniformes que je croisais. Les navigants aux tenues strictes, casquettes et manches de veste barrées de galons dorés, une valisette à la main, marchaient d’un pas résolu vers leur appareil prêt au départ. Les commerciaux, stewards et hôtesses, avec des tenues plus colorées, distinctives de leur compagnie.

Un encombrement me fit côtoyer à les toucher, quatre charmantes jeunes femmes qui arboraient les couleurs de la Panair do Brasil. Jupe jaune d’or, assez moulante, qui leur arrivait au genou, chemisier bleu pâle, foulard rouge vif et petit calot assorti porté crânement. Elles causaient avec animation dans une langue qui m’était inconnue. Les sonorités rappelant un peu l’espagnol m’ont fait penser au portugais. Parfois, elles passaient brusquement à l’anglais. Elles le parlaient si vite que je ne saisissais à peu près rien de ce qu’elles disaient.

Nous arrivâmes enfin dans une vaste salle à manger, offrant une profusion de tables dont la plupart étaient déjà occupées. Olivier présenta un badge et un serveur lui indiqua une table où deux hommes de style asiatique, en uniforme beige foncé, étaient déjà installés.

— Ce sont des pilotes japonais, me dit mon oncle. Ils vont décoller pour Tokyo dans la soirée.

Je le regardai les yeux écarquillés :

— Tokyo ? Si loin ?

— Le voyage comporte plusieurs escales, me dit-il en riant. Et leur équipage ne le fera pas jusqu’au bout. Il sera relayé à un arrêt en cours de vol.

Au cours du repas, je le harcelai de questions. Il me répondait gentiment, m’apprenant à distinguer les diverses compagnies à leurs uniformes, à différencier les pilotes et les stewards. Pour les hôtesses, impossible de se tromper. À cette époque, il existait peu de femmes aviatrices. Particulièrement dans l’aviation commerciale.

À la fin du repas, il me demanda si je voulais rentrer à la maison.

— Oh non ! S’il te plaît. J’ai encore tant de choses à découvrir.

— Dans ces conditions, je te propose de te tenir dans le hall d’entrée. Tu pourras suivre le va-et-vient des passagers, des équipages et du personnel de l’aéroport. N’oublie pas de regarder les panneaux d’affichage des mouvements d’avions. Et essaie de localiser les villes qui s’affichent régulièrement, au rythme des rotations des appareils.

Confortablement assise dans un des fauteuils du hall, je me laissai porter par l’ambiance fiévreuse qui y régnait, sans toutefois montrer le moindre désordre, la moindre cacophonie. J’avais apporté un petit carnet, et je notais les destinations qui m’étaient inconnues, ou dont je doutais. Trois pages furent prestement remplies. Je me mis à essayer de repérer les compagnies auxquelles appartenaient les hôtesses. Certaines, avec des couleurs vives et parfois criardes, étaient faciles à reconnaître. Mais il y avait beaucoup de bleu outremer, difficile à identifier.

Soudain, deux hôtesses s’arrêtèrent tout près de moi. Elles causaient avec animation, sans se soucier de ma présence.

— Je pars pour Rio. Je vais être absente au moins quatre jours. Je me demande comment Simon va réagir.

— Tu n’as pas à t’inquiéter. Il a l’habitude.

— C’est sûr. Mais j’ai l’impression qu’il le supporte de plus en plus difficilement. Cette vie en pointillé, mes trop brefs passages à la maison, souvent fatiguée par le travail et désorientée par le décalage horaire… C’est vraiment dur.

— Nous l’avons choisi. L’idéal serait peut-être d’avoir un compagnon navigant, lui aussi. À condition de travailler ensemble. Le côté positif c’est que tu ne risques pas de tomber dans la routine. Les retrouvailles sont un moment exaltant. Un bon tonique pour l’amour.

— Mouais.

Elle ne paraissait pas convaincue. Voilà un aspect auquel je n’avais pas pensé. Je restai rêveuse un long moment.

Je passai la fin de la journée à observer le déplacement des passagers et des équipages. Une sorte d’agitation désordonnée en apparence. En réalité chacun se dirigeait de façon déterminée, hormis les rares égarés, manifestement perdus entre l’étude des tableaux d’affichage et des nombreux comptoirs d’enregistrement.

Je m’attachais surtout aux hôtesses. Par deux ou trois, ou par équipes de cinq à six jeunes femmes, parfois accompagnées d’un collègue masculin. J’ai compris que la composition des groupes dépendait de la taille des avions auxquels ils étaient affectés. Plus étoffés pour les vols long-courriers, un simple couple pour les destinations proches. C’était l’apparence de ces jeunes femmes qui retenait mon attention. Sveltes, impeccables dans leur uniforme soigneusement repassé, juchées sur des talons raisonnablement hauts, et arborant des toques élégantes aux coloris chatoyants. Elles se tenaient très droites, raides, d’un port un peu guindé bien assorti à leurs tenues irréprochables. En général, elles devisaient ensemble avec vivacité, mais sans jamais pousser d’exclamations ou élever la voix de façon inconsidérée. Un mélange de naturel et d’affectation assez surprenant.

Le soir, trop fatiguée pour m’attarder dans le jardin, après le repas que j’aidai ma tante à desservir, je suis montée me coucher le plus tôt possible. Au passage, j’ai surpris le regard goguenard d’André qui semblait me dire « tu vois, ma vieille, tu as voulu faire la faraude, et maintenant tu es bien attrapée ». Je ne tardai pas à m’endormir tout un florilège d’images plein la tête.

Le lendemain matin, dès le petit-déjeuner expédié, je m’installai dans le jardin sur une table à l’ombre du chêne et je plongeai dans l’atlas que mon oncle avait déniché pour moi. Je passai presque toute la matinée à rechercher les pays que j’avais découverts la veille sur les tableaux d’affichage. Munie d’un double décimètre je cherchais à évaluer la distance qui séparait l’aéroport d’Orly des destinations finales. Stupéfaite, dans certains cas, par la longueur des trajets. J’en déduisis qu’il y avait sûrement des escales intermédiaires.

Le dimanche qui suivit cette première visite, mon oncle nous proposa d’aller pique-niquer sur les terrasses de l’aéroport. Ma tante parut enchantée. Je me doutais bien, pourtant, que pour elle ce ne serait pas une découverte. André fit la grimace, sans oser rien dire.

J’ai aidé ma tante pour les préparatifs, la confection des plats et le remplissage des paniers. À dix heures nous étions installés autour d’une table, sur une petite plateforme recouverte de gravier, en léger surplomb de la terrasse. La vue sur le tarmac était magnifique, mais je ne résistai pas longtemps à l’idée d’aller m’accouder à la balustrade, pour être au plus près des parkings et des pistes.

Au fil des heures, l’affluence de badauds augmenta. Beaucoup de familles avec des enfants, quelquefois une véritable tribu réunissant plusieurs générations. Des cris, des exclamations joyeuses, c’était la fête. Par moments, toutes les têtes se levaient de façon presque synchronisée pour suivre le décollage tonitruant de ces fameux jets, véritables paquebots des cieux, en route vers leur lointaine destination. Chaque fois, j’en avais le souffle coupé. C’était si beau et si impressionnant de voir ces monstres de métal s’élancer dans les airs avec une apparente facilité, tout en souplesse. Je m’intéressais aussi aux atterrissages. Lorsque ces mêmes géants s’approchaient de la piste à une vitesse qui me semblait terrifiante, pour glisser ensuite en douceur jusqu’au toucher des roues. Instant troublant à la vue de la fumée âcre qui se dégageait à mesure que la gomme des pneus brûlait. Enfin, tout s’apaisait et l’énorme engin venait se garer sagement à l’endroit qui lui était imparti, guidé par un mécanicien équipé de bâtons lumineux, tenus à bout de bras. Il les agitait en un savant ballet compréhensible des seuls pilotes.

Je ne pouvais pas m’empêcher d’avoir un petit pincement au cœur à chaque arrivée. Bien sûr, les pilotes connaissaient leur affaire. Tout de même… Pour moi c’était plus impressionnant que les décollages.

Lors de ma dernière visite à l’aéroport, la veille du retour chez mes parents, je n’y tins plus. Rassemblant tout mon courage, j’osai poser à mon oncle la question qui me taraudait depuis un grand moment. J’avais terriblement peur qu’il se moque de moi.

— Je voudrais savoir de quelle manière on devient hôtesse de l’air.

II me regarda d’un air attendri, prit ma main et dit :

— Je me doutais un peu que tu finirais par demander cela. Et j’en suis heureux. Ce soir avant de renter, nous irons voir un des responsables du recrutement des hôtesses chez Air France. II sera mieux à même de te renseigner que moi. Tu le connaîtras, tu auras un contact. Tu pourras éventuellement faire appel à lui, par la suite.

Spontanément, je me jetai à son cou et je l’embrassai avec une fougue qui me surprit ! II ne s’en formalisa pas. Au contraire, il parut heureux.

La visite se passa bien. Monsieur Salon était un homme charmant. II prit ma demande au sérieux et me fournit toute une documentation qui s’avéra fort utile. En le quittant, je le remerciai chaleureusement.

J’étais sur un petit nuage. Je me voyais déjà revêtue d’un uniforme ultrachic, accompagnant mes passagers, et m’occupant scrupuleusement d’eux durant tout le vol.

Ce fut la trame de mes pensées et de mes rêves, et ça allait le rester pour longtemps.

L’engagement

La semaine qui suivit mon retour à la maison, je n’ai pas cessé de m’interroger sur mon avenir.

Il me fallait prendre une décision pour la rentrée universitaire de septembre. J’avais vaguement envisagé des études de lettres, ou de langues, ou de géographie. Un bel éclectisme !

Je repensais souvent à ma conversation avec monsieur Salon, au concours d’hôtesses de l’air, et aux études qui y conduisaient. Une solide culture générale était requise, ainsi qu’un haut niveau de connaissances pratiques dans au moins deux langues vivantes. En anglais et en espagnol, je me débrouillais bien, mais je commençais à comprendre que ces connaissances scolaires livresques ne me seraient pas d’un grand secours. Monsieur Salon avait d’ailleurs souligné la nécessité de savoirs pratiques, d’une parfaite maîtrise de la conversation courante, sans compter des compétences commerciales. Il m’avait conseillé un séjour dans ces deux pays pour une mise à niveau des exigences requises.

De façon tout à fait inattendue, un soir, c’est mon père qui ouvrit la discussion.

— Christine, il est temps de commencer à te préoccuper de ton avenir. As-tu quelque chose en vue ?

Je ne fus pas vraiment prise de court, et après avoir marqué un temps d’hésitation, je me lançai :

— Je serais assez tentée par une carrière d’hôtesse de l’air.

Stupéfaction générale ! Mon père me regarda, manifestement incrédule, tandis que ma mère prenait un air horrifié.

— Quoi ? dit-elle. Quelle idée saugrenue autant qu’insensée ! C’est ton oncle qui te l’a mise en tête ?

— Il n’a rien à voir là-dedans. J’en ai souvent rêvé quand j’étais petite. Avec Coralie nous y jouions fréquemment. Le vieux fourgon de notre voisin figurait l’avion et nos jeux de dînette consistaient à servir des passagers imaginaires. À plusieurs reprises, Coralie a emprunté à sa grande sœur une jupe longue et une veste de tailleur, et nous avons confectionné des calots moitié papier moitié tissu. En y repensant, nous devions être d’un grotesque achevé. Cependant, il est vrai que mes visites à Orly ont contribué à cristalliser ces aspirations enfantines. J’ai d’ailleurs commencé à me documenter sur l’accès à cette carrière.

Mon père fut le premier à se reprendre.

— Tu es bonne en langues, au lycée. Ton esprit est vif et curieux. Ce n’est pas une idée inenvisageable.

Ma mère prit un ton furieux pour lui répliquer vertement :

— As-tu pensé qu’elle va occuper une fonction de boniche, aux bons soins des caprices de riches hommes d’affaires ou de cocottes entretenues !

Je fus saisie par la violence de sa repartie. Mais je notai qu’elle s’adressait à lui et non pas directement à moi.

— Je te fais remarquer, maman, qu’en fait de boniches, on demande à ces jeunes femmes d’être cultivées, d’avoir du maintien et de savoir tenir une conversation. Qui plus est dans des langues étrangères. Sans parler des impératifs de sécurité et des notions de psychologie pour gérer les situations de stress ou de panique.

Ces derniers mots furent bien maladroits, car ma mère en profita pour rebondir.

— Tout à fait. Si on exige cela, c’est par crainte des accidents. Tu n’ignores pas que les catastrophes aériennes ne font pas de cadeaux. Il est bien rare qu’il y ait des survivants. Tu veux donc me tuer à petit feu ? Que je passe mon temps à me faire un sang d’encre pendant que mademoiselle jouera à la maîtresse de maison dans les airs ! As-tu pensé à cela ?

Grand silence. Mon père et moi préparions manifestement nos arguments pour répliquer, lorsque ma mère eut une sorte de sanglot. Elle quitta brusquement la pièce en claquant ostensiblement la porte.

Je savais que l’idée d’une séparation pour que je fasse mes études à la fac de Toulouse la tracassait énormément. Mon père s’efforçait de l’y habituer. Et tout d’un coup, je parlais d’un métier nomade, qui m’éloignerait définitivement du giron maternel, aussi bien affectivement que géographiquement. Et il y avait toujours cette question du danger. J’en étais bien consciente. L’avion n’était pas encore le moyen de transport le plus sûr qu’il est actuellement. La presse avait tendance à grossir chaque accident, à en faire ses choux gras, avec un penchant pervers à étaler tous les détails sordides.

Pourtant, à la même époque, les accidents de la route tuaient environ vingt mille personnes par an, sans que nul n’en soit véritablement offusqué. Les statistiques concernant l’aéronautique étaient infiniment plus modestes. Comment le faire comprendre à maman ? Lui faire accepter que je ne m’exposerai pas à un danger quotidien et inconsidéré ?

Il reprit la parole sur un ton qu’il voulait apaisant.

— Il faut pardonner à ta mère. C’est la première grande séparation qu’elle vit avec toi, et tu lui présentes un projet qui ne pourra que l’amplifier. Je lui en reparlerai. Ce qui compte vraiment pour nous, c’est ton bonheur. Si tu as choisi cette voie, c’est qu’elle t’attire. Que tu penses pouvoir t’y épanouir. Simplement, il te faut bien réfléchir. Ne pas t’engager à la légère. C’est séduisant, à première vue, mais n’oublie pas d’étudier les côtés négatifs qui existent sûrement.

Dans ma chambre, bien au calme, je me posai des questions sur ma motivation. L’envie de découvrir le monde ? De voyages lointains et exotiques ? La séduction de l’uniforme ? Il faut dire qu’à l’époque il s’agissait d’un métier prestigieux. En y réfléchissant bien, je pensai qu’il y avait un peu de tout cela.

Le lendemain, papa revint sur le sujet. En présence de maman, il me demanda de préciser mon projet.

— Je vais avoir tout le temps voulu, avant de me décider. Je dois préparer le concours de recrutement. J’ai l’intention de m’inscrire en fac de langues, pour me perfectionner en anglais et espagnol. Monsieur Salon m’a vivement conseillé de suivre la formation dispensée par l’IPSA, un organisme affilié à la Croix Rouge.

— La Croix Rouge ? coupa ma mère. Tu comptes devenir infirmière ?

— Bien sûr que non !

— Et d’abord, que signifie ce sigle ?

— Infirmières parachutistes secouristes de l’air.

Ma mère explosa :

— C’est le bouquet ! Ma fille veut devenir parachutiste ! Dis tout de suite que tu veux ma mort !

— Mais non, maman ! Ça n’a rien à voir ! Bien que cet organisme prépare effectivement les futures infirmières de l’armée de l’air.

— Comme celles qui ont participé à la bataille de Diên Biên Phu ? demanda mon père. Comme Geneviève de Galard ?

— Exactement. Dans le cas des compagnies aériennes civiles, un diplôme de l’IPSA est une référence importante en vue d’une éventuelle embauche. On étudie la médecine tropicale, les premiers soins, et quelques notions d’aéronautique. Des stages en hôpital sont prévus dans le cursus. De plus, à la sortie, on a toutes les chances d’obtenir le certificat de sécurité-sauvetage, dont la possession est vivement recommandée.

— Il y a donc tellement de candidates ? s’enquit maman.

— En général deux à trois cents jeunes filles postulent pour une vingtaine de places. La concurrence est rude. Je veux me donner les meilleures chances d’être recrutée.

Soupir désolé de maman. Clin d’œil d’encouragement de papa.

— De toute façon, si par hasard je changeais d’idée, je n’aurais pas perdu mon année, si j’obtiens les certificats d’anglais et d’espagnol de la fac. La seule chose qui me chagrine, c’est que les cours de l’IPSA sont payants. Ça m’embête vraiment de vous infliger cette charge supplémentaire.

— Ne parle pas de ça, ma chérie. Nous avons les moyens de t’aider, et nous le ferons de tout notre cœur. Notre seul souhait est que tu réussisses ta vie.

À la rentrée, j’ai déniché des cours spécialisés dans la pratique des deux langues que j’étudiais, et même un module spécialement consacré aux échanges commerciaux. Ils étaient communs à la fac et à l’École supérieure de commerce. Gratuits de surcroît.

Mon emploi du temps était bien rempli. Mes journées très chargées. Je passais la plupart des soirées devant ma table de travail, sous le halo chaleureux de ma petite lampe.

Le week-end, je ramenais du travail à la maison. Ce qui fait que je ne profitais pas autant que je l’aurais voulu de mes parents.

Ma mère semblait s’être fait une raison. Peut-être s’était-elle résignée à accepter mon choix. Elle n’en parlait jamais. Je la soupçonnais d’espérer en secret que je changerais d’idée en cours de route. Pour l’instant, rien n’était encore définitif.

Peu avant les congés de Pâques, mon oncle demanda si je pourrais venir à Paris. Monsieur Salon souhaitait me rencontrer. Il y avait une opportunité à saisir.

Je compris que je ne devais pas laisser passer ma chance. Cette fois, c’était m’engager délibérément et définitivement sans doute. Comment ma mère allait-elle réagir ?

Les choses se passèrent mieux que ce que je craignais. Elle ne fit aucun commentaire et se mura dans un silence et une froideur qui cachaient mal son désarroi profond.