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Staline

De
339 pages
Dernier essai paru du vivant de son auteur, il occupe une place à part dans son oeuvre. Il a été mis en chantier après que Barbusse, ayant rencontré Staline, a proposé à celui-ci l'idée d'un tel travail ; le chef politique donne alors à l'écrivain libre accès aux archives soviétiques, et lui adjoint même son secrétaire Kaganovitch pour l'aider dans ses recherches. L'ouvrage paraît en mars 1935 : Barbusse y dépeint l'URSS comme une force en marche. Plus que la biographie d'un homme c'est celle du pouvoir communiste.
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Staline

lère édition, Flammarion,

1935

httD:/ /www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01259-0 EAN : 9782296012592

HENRI BARBUSSE

Staline
UN MONDE NOUVEAU VU A TRAVERS UN HOMME

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique;

7500S Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa Pac..des Sc.. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243. KIN XI Université de Kinshasa - ROC L'Harmattan Italia

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L'Harmattan Burkina Faso J200 logementsvilla96 12B226O Ouagadougou 12

Préface Le 30 août 1935, un mois après avoir assisté au Congrès de l'Internationale Communiste, Henri Barbusse meurt à Moscou. Le peuple russe lui offre des funérailles nationales, le 2 septembre, au Père Lachaise, sont présentes les figures marquantes du socialisme. Sa vie aura été emblématique de la trajectoire des intellectuels de la première moitié du vingtième siècle. De l'écrivain peu porté à s'engager en faveur d'une cause, la guerre fait un militant.

Un écrivain marqué par la guerre Du Parnasse...

Né le 17 mai 1873 à Asnières, Henri Barbusse se lie au groupe parnassien. Sous le patronage de Catulle Mendès, dont il épousera la fille, il fait ses premiers pas en littérature avec Les Pleureuses (1895), un recueil de poésies, puis un roman intitulé Les suppliants. Son second roman, L'Enfer (1908), écrit dans une veine décadente, retient l'attention de la critique. L'ouvrage met en scène un voyeur qui découvre que sa fascination provient de l'absence. Suit Nous autres, un recueil de nouvelles centré sur des personnages névrosés. Pour vivre, il commence par exercer le métier d'attaché de presse dans un ministère. Après avoir donné sa

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démission, il livre ensuite des critiques littéraires et des nouvelles à L'Écho de Paris, au Matin, avant d'exercer conjointement les métiers de rédacteur en chef de Je sais tout et de directeur littéraire des éditions Maison-Laffite puis des éditions Hachette. En matière de politique, Barbusse est le produit de l'école laïque. TIa hérité de Kant une conception morale de la vie, ce qui implique un profond respect de la vérité. TI croit à la grandeur de l'individu et au peuple, est un partisan de la République. En une époque où la droite et l'extrême-droite contestent la viabilité comme les fondements de la illè République, ses sympathies vont vers la gauche socialiste de Jaurès. Pour autant, on ne trouve nulle prise de position ouverte. Ainsi, quoique dreyfusard, le journaliste n'a rien écrit en faveur du prisonnier de Cayenne, n'a pas signé de pétitions. On peut donc en déduire qu'il donne la priorité à ses travaux artistiques et à sa vie mondaine.
...À l'épreuve du feu

La première guerre mondiale marque un tournant dans la vie et l' œuvre de l'écrivain. Pacifiste, mais prêt à défendre son pays, l'artiste se situe dans la droite ligne de Jaurès. Mettant en application le concept de guerre défensive, il s'engage à quarante et un ans dans le corps des infirmiers. L'expérience des tranchées modifie profondément son style et sa conception du rôle de l'écrivain. Abandonnant le registre décadent, les tonalités pessimistes et les personnages bourgeois, il tire de ses notes un récit, Le Feu, qui se veut le journal d'une escouade; il dépeint la guerre sous un j our réaliste, et y défend déjà les couches sociales les moins favorisées. Le

III

livre paraît en 1916, d'abord sous forme de feuilleton puis aux éditions et choque. En pleine vogue patriotique, l'auteur y affirme son pacifisme, son attachement à la foule et son antimilitarisme - en insistant, toutefois, sur la nécessité de défendre la France contre l'Allemagne. Le fait que ce livre obtienne le prix Goncourt témoigne cependant de la lassitude générale face à une guerre qui se prolonge. Henri Barbusse y gagne la célébrité. Démobilisé en 1917, il revient du front avec la conviction que l'écrivain doit jouer un rôle social. Autrement dit, l'écrivain doit aider à penser l'avenir par sa production artistique. Cet engagement se traduit par une diminution de sa production romanesque au profit de textes à portée argumentative et polémiques (pour un roman, on compte deux essais). TI ne se contente pas seulement d'écrire. Son engagement, son désir de faire advenir un monde plus juste l'amène à devenir l'un des principaux animateurs de groupes de réflexion de l'entre -deux guerres. Un écrivain engagé Quelles sont les causes qu'il veut défendre? Quels moyens met-il en œuvre? Barbusse veut lutter contre l'injustice, à commencer par l'exploitation de l'homme par l'homme et la guerre. Pour lui le nationalisme engendre la guerre, dont le peuple est la principale victime; il faut donc changer la société qui a engendré ce nationalisme. De là découlent son pacifisme, sa sympathie pour les mouvements syndicalistes, son internationalisme et sa recherche d'un nouvel ordre politique. TIestime en effet que le bonheur

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individuel ne pourra advenir que s'il s'appuie sur un mouvement de masse. Plutôt que de se rallier à des structures préexistantes (partis, syndicats) qui pourraient servir de relais à ses idées, il préfère rassembler autour de causes précises. Son attitude peut s'expliquer autant par une méfiance vis-à-vis d'instances qui n'ont pas pu empêcher la guerre que par le désir de ne pas se laisser entraver par des consignes politiques, ou la volonté de réunir un éventail d'hommes aussi large que possible. Cela l'amènera à devenir l'un des principaux animateurs de mouvements de l'entre deux-guerres. La première des causes qu'il défendra est le pacifisme. Avec Paul Vaillant-Couturier, Raymond Lefebvre et Georges Bruyère, il fonde en 1919 l'Association des Républicains Anciens Combattants, qui promeut le pacifisme. Pour appuyer son discours, il publie les Carnets de Guerre qui sont à l'origine du Feu et Paroles d'un combattant. Articles et discours 19171920 (1917) , qui réunit ses allocutions et ses articles. Dans le même esprit, en 1921, il crée avec Paul VaillantCouturier l'association Clarté, une tribune rassemblant les intellectuels du monde entier, toutes tendances politiques confondues, autour d'un pacifisme humaniste, qui vise à créer un monde plus juste où n'existerait plus la guerre. On y retrouve, entre autres, Romain Rolland, Roland Dorgelès (autre ancien combattant), Stefan Zweig, Jules Romains et Léon Blum. Leur but: faire en sorte que les conditions qui ont donné le jour au premier conflit mondial ne se reproduisent pas. Pour cela, les membres de cette association cherchent à créer des ponts entre les cultures. Clarté permettra notamment la rencontre des surréalistes avec les «jeunes philosophes ».

v
On remarque déjà que Barbusse cherche à réunir tous les partis.
Le choix du communisme

Le grand combat de sa vie reste la défense du communisme et de l'URSS. À l'origine, Barbusse a réprouvé le gouvernement bolchevique, coupable d'avoir abandonné ses alliés. Lorsqu'on le sollicite pour une pétition en faveur des victimes de la Terreur Blanche vers 1919, les renseignements qu'il a pris l'amènent à réviser son opinion. Peu à peu, il est séduit par le communisme russe. TI y a en effet convergence entre les causes défendues par Barbusse, toujours prêt à prendre parti pour le peuple et la liberté, ses sympathies socialisantes et la doctrine défendue par le parti. TIfaut rappeler que le parti communiste russe a des racines communes avec l'ensemble des partis socialistes de l'Europe des années 20. Tous les partis socialistes adhéraient à la seconde internationale, et, après maintes discussions, avaient adopté une stratégie commune. La défense des opprimés était certes en théorie envisagée dans le cadre d'une révolution, qui seule pouvait faire advenir l'état de justice. Dans les faits, l'ensemble des partis socialistes européens avaient opté pour une stratégie réformiste. En attendant le grand soir promis par Marx et Proudhon, leurs dirigeants prônaient la conquête du pouvoir afin d'améliorer la situation de l'intérieur. Tout change avec la révolution d'Octobre. Étant le seul parti ayant réussi à déclencher une révolution durable, les bolcheviks, fraction dissidente du parti socialiste russe, réclament la présidence de l'Internationale, avant d'en créer une illème. Pour pouvoir la rejoindre, les partis devaient se

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plier à 21 conditions (parmi les plus célèbres, le refus d'une participation aux instances du pouvoir, le recours à l'action légale et illégale, les syndicats perçus comme des courroies de transmission et soutien inconditionnel à l'URSS ). Une partie des militants refusant de s'y plier, il y eut scission entre les socialistes. Les partisans du parti socialiste russe prirent le nom de communistes. Barbusse a pu être séduit autant par les espoirs soulevés par la révolution d'octobre, par la revendication d'une partie de l'héritage (le parti communiste revendique le fond du socialisme, à savoir la défense des opprimés) par son engagement pacifiste et son antinationalisme, et cette volonté de rupture avec les partis politiques traditionnels. En sus de cet héritage, le PCF a pour lui l'auréole de l'URSS et son désaveu d'un parti socialiste qui s'est rallié au gouvernement de guerre. Barbusse ad' autant moins de mal à défendre ces thèses qu'il s'en sent proche. S'il n'adhère au parti qu'en 1923, deux manifestes (La Lueur dans l'abîme et Le Couteau entre les dents) et un roman (Clarté) témoignent que son attirance pour cette doctrine date des années 1920. Ces trois ouvrages préfigurent les deux pôles de son œuvre à venir: des productions romanesques qui, sans aller jusqu'au roman à thèse, ont un fort contenu social, et des productions non-fictionnelles (manifestes, essais). Suite à cette affiliation, Barbusse confond de plus en plus ses activités de militant et d'écrivain. À la suite de Jean Relinger, on peut affirmer que Barbusse ne voit aucune distinction entre ces deux aspects de sa vie. TI entame une série d'essais destinés à présenter le socialisme communiste, sa patrie (la Russie), et ses théories au grand public. Pour ce, il multiplie les voyages en URSS, où il est reçu avec les plus grands honneurs en

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raison de sa célébrité. Le résultat de ses enquêtes donne lieu à une série de plaidoyers en faveur de l'URSS. TI publie successivement Les Bourreaux (1926), qui traite des victimes de la Terreur blanche, Manifeste aux Intellectuels (1927) , Voici ce qu'on afait de la Géorgie (1929), de la question des nationalités, Russie (1930), qui sont autant d'appel du pied à ses pairs. Cet engagement se manifeste également dans le choix des journaux pour lesquels il va travailler. Le militant devient directeur littéraire de L 'Humanité en 1926, avant de créer par souci d'indépendance sa propre revue en 1928, Monde, qu'il ouvre à tous. Avec ses pétitions, il veut attirer l'attention de ses pairs sur les enjeux politiques de l'époque. Avec sa revue, il travaille au rapprochement des élites intellectuelles -dont les membres de l' ARAC - autour des causes défendues par le communisme. S'il continue d'animer Clarté et l'ARAC, les associations créées par Barbusse à partir de 1923 seront désormais placées sous la bannière du communisme. En 1926, il fonde ainsi un comité d'aide aux victimes de la Terreur blanche. Ses tentatives d'ouverture auprès des non-communistes lui créent certes quelques problèmes auprès de la direction du parti communiste. En 1930, il est ainsi suspendu quelque temps. TI n'en continue pas moins de créer des organisations susceptibles de rallier l'opinion de ses pairs autour de grandes causes. TI crée ainsi en mars 1932 l'association des Écrivains et Artistes et Révolutionnaires avec plusieurs représentants de la jeune génération des intellectuels français. Aux côtés de Barbusse et Vaillant-Couturier, Nizan, philosophe lui aussi encarté au PCF, Aragon, venu au communisme par le surréalisme, Malraux. La même année, alerté par les syndicalistes allemands, il commence à se mobiliser en

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faveur de l'antifascisme. Barbusse avait déjà participé à un Congrès antifasciste en 1929. TI devient en 1932 le directeur du mouvement Amsterdam-Pleyel, d'obédience communiste, qui est issu de la fusion de l'Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires avec le Congrès européen contre le fascisme. Ses convictions profondes rencontrent la ligne communiste de l'époque en ce qu'il est pour l'émancipation de tous les hommes. En effet, l'écrivain s'engage en faveur de l'anticolonialisme dès 1925, en rédigeant une série d'articles sur la guerre du Rif (qui se déroule au Maroc ), où il s'oppose violemment à l'intervention de la France. En 1927 et en 1929, il se rend au Congrès international de lutte contre l'oppression coloniale. TI apparaît donc comme un élément représentatif de ces intellectuels que la première guerre mondiale a laissés désemparés, et qui cherchent quel bilan tirer de l'action politique. TIfaut noter que, jusqu'à la fin 1927, Barbusse reste un cas relativement isolé. Si le mouvement communiste suscite quelque sympathie, les intellectuels restent prudents, et ne se joignent guère aux pétitions avant de constater l'ampleur de la révolution russe et sa viabilité. Barbusse a toutefois joué un rôle non négligeable dans leur conversion en ce qu'il a joué un rôle moteur dans les clubs de réflexion, créés par ses soins, où tous les intellectuels que leur sensibilité porte vers la gauche pouvaient se rassembler autour des causes communes. C'est en effet par l'intermédiaire de Clarté que de jeunes philosophes tels que Nizan, Malraux et les surréalistes (Breton, Aragon) seront tentés par le mouvement communiste - au contraire de Barbusse et Rolland qui poursuivent un idéal humaniste, par révolte contre l'ordre établi. En outre, les formes de son

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engagement annoncent l'utilisation intellectuels par les communistes.

à

ventr

des

Staline dans l'œuvre de Barbusse Staline -un monde nouveau à travers un homme occupe une place à part dans l'oeuvre de Barbusse. Dernier essai paru du vivant de l'auteur, ce livre a été mis en chantier dès les années 1933. On peut le situer dans la continuité d'une œuvre militante et, par sa présentation, en rupture avec ce que Barbusse a écrit précédemment. Il y a continuité en ce que Barbusse manifeste dès les années 1921 un fort intérêt pour l'URSS. A dater de 1927, il s'y rend fréquemment -quasiment une fois par an,- et pour de longs séjours (dont la durée ne sera jamais inférieure à deux mois) afin d'effectuer des enquêtes journalistiques. On le traite comme un hôte de marque, les dirigeants soviétiques lui exposent en personne la situation de leur pays. TIrencontre ainsi Staline dès 1927, qui lui accorde un entretien de deux heures et demie. Séduit par cet accueil, et estimant que ce qu'il a sous les yeux correspond à la réalité, il rédige des plaidoyers en faveur de l'URSS. Ses premiers essais présentent l'URSS comme une victime, et sont des appels à la solidarité internationale. Staline -un monde nouveau à travers un homme germe dans son esprit en 19~3. TIs'en ouvre à Staline, qui lui donne libre accès aux archives soviétiques, et lui adjoint son secrétaire (Kaganovitch) pour l'aider dans ses recherches. L'écrivain complétera les informations recueillies par un séjour supplémentaire de deux mois en 1934. Le livre paraîtra en mars 1935. Pour la première

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fois, Barbusse dépeint l'URSS non plus uniquement comme une victime, mais comme une force en marche. Le titre programmatique souligne le fait que, plus que d'un homme, c'est de la biographie du régime communiste dont il est question. Pourquoi lui donner le visage de Staline, et non pas celui de Lénine, son fondateur, ou de Trostky, le second de Lénine? Des trois hommes, seul Staline lui semble être l'exemple de la continuité historique entre le marxisme, le léninisme et le courant qui l'a emporté à la mort de Lénine: le stalinisme. En effet, Staline prend soin de s'inscrire dans la lignée du premier dirigeant de l'URSS, jusque dans sa personnalité. Au contraire, Trostky est présenté comme un anti-Lénine -rappelons qu'il a été banni d'URSS dès 1927 par Staline. C'est pourquoi l'auteur voit en Staline le représentant des deux aspects du Parti communiste: le parti qui a renversé un régime et le parti qui a su ériger un autre modèle social. D'autre part, Staline est le dirigeant actuel de l'URSS: un pays au carrefour de l'Europe et de l'Asie, comptant deux milliards d'hommes, et appelé à jouer un rôle majeur dans le conflit à venir en raison du contexte de radicalisation politique à l'échelle européenne. Étudier cet homme, c'est donc étudier les transformations d'un pays, et par là la viabilité du socialisme. Car il apparaît rapidement à Barbusse que Staline et le régime sont indissociables, tant le premier a participé à l'élaboration du second. Interroger l'action de Staline, c'est refaire I'histoire de la révolution russe, des origines jusqu'au présent de la rédaction.

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Un pamphlet pro-communiste

ancré dans l'actualité

L'ouvrage est caractérisé par sa continuité chronologique et son homogénéité thématique, assurées tant par la présence d'un «personnage récurrent» en raison de son rôle dans les instances du pouvoir soviétique que par la présence du narrateur. Barbusse commence par adopter la posture du j oumaliste s'effaçant derrière son sujet: un style impersonnel qui sert à unifier les témoignages. À quelques reprises, ce narrateur implicite prend la parole en son nom, mais c'est pour s'inclure dans une série de témoignages (<< je rapproche et cela de ce que Staline m'a dit [...] il Y a sept ans », p 135). Très rapidement, cependant, ce narrateur affirme sa présence par un appel constant au lecteur. Utilisation de démonstratifs tels que «voici », prise à parti d'un lecteur dont il essaie de prévoir les questions, appel aux souvenirs de ses interlocuteurs (<< Vous vous en souvenez, camarades de France? »), inclusion du lecteur dans les instances narratives par l'emploi de l'impératif(<< Ajoutons »): l'ouvrage oscille entre la biographie et le pamphlet Staline -un monde nouveau à travers un homme, une biographie? L'auteur veut faire le portrait d'une révolution. Les origines, la doctrine, la clandestinité, la prise du pouvoir, le programme appliqué et ses conséquences: il ne s'agit pas d'une biographie au sens strict du terme. On en trouve la confirmation dans le fait que l'écrivain préfère mettre en valeur les résultats et la doctrine plutôt que l'homme. Ainsi, les convergences et les conflits de personnalités semblent s'expliquer par des ressemblances idéologiques; sur huit chapitres, seuls trois titres mentionnent le personnage éponyme. Si ce

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dernier prend une telle importance, c'est parce qu'il est présenté comme un pur produit du communisme, et une preuve vivante de l'efficacité du marxisme en tant que méthode (au point que le portrait tourne presque à l'hagiographie). À travers lui, Barbusse peut aborder l'ensemble des problèmes qui traversent l'URSS. Du pamphlet, Staline-un monde nouveau à travers un homme a les principales caractéristiques. Rappelons que les textes appartenant à ce champ littéraire relèvent du genre démonstratif, sont construits à partir d'une norme idéologique et de valeurs morales, et se veulent un appel au réel autant qu'une dénonciation des sophismes de leurs adversaires. TIs ont donc une portée polémique. Barbusse ne procède pas autrement dans son dernier opus. Dans le contexte d'une guerre imminente, l'intellectuel vise un engagement du lecteur en faveur de l'URSS. Pour ce, il lui faut prouver que le régime soviétique est celui qui permet à l'individu de se réaliser pleinement. En conséquence, l'auteur doit démontrer que le régime est viable et a permis une amélioration. Le militant communiste part donc en guerre contre les discours anti-URSS. Son cadre de référence est le marxisme (qui, pour lui, ne se résume pas à la dictature du prolétariat: «c'est une méthode. Et elle est simple. C'est celle du réalisme intégral» ) et les doctrines qui en sont issues: le léninisme (agir par tous les moyens, légaux et illégaux), présenté comme un dérivé du marxisme, et le stalinisme, défini comme la prolongation du léninisme en temps de paix: le réalisme économique. Montrer la filiation de ces trois courants de pensée, montrer qu'ils sont viables aussi bien en théorie qu'en pratique lui importe au plus haut point, car dans le régime

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soviétique les réformes découlent des prises de positions idéologiques bâties à partir de ce cadre. Le contexte de publication de Staline sert son but. Le pacte franco-soviétique dirigé contre l'Allemagne fut signé en 1934. La crise du 6 février 1934 a fait éclater au grand jour la radicalisation politique de la société française, braquant l'opinion, les intellectuels et les hommes politiques contre les manifestants d'extrêmedroite, ce qui a favorisé l'union de toutes les gauches et donc profité au PCF. La tâche n'est cependant pas aisée. La propagande anticommuniste reste féroce: c'est l'époque de la fameuse affiche du couteau entre les dents, auquel s'ajoutent le souvenir du meurtre du tsar, la rancune liée à la paix séparée de 1917, la nonreconnaissance des emprunts russes par le régime communiste, le rappel des origines terroristes du parti. Et Barbusse s'adresse non seulement aux autres militants, mais aussi au grand public. Pour rallier le lecteur à sa cause, l'écrivain varie les tactiques: appel à la raison, décrédibilisation de l'adversaire, bipolarisation des forces en présence, appel à l'émotion. Dans un premier temps, il s'agit de convaincre. L'écrivain fonde ses affirmations sur des sources vérifiables. fi s'appuie en priorité sur des chiffres et des statistiques, des témoignages provenant aussi bien de journalistes américains que des autorités russes ou de particuliers. Les noms des personnes et des instances sont cités, de manière à ce que le lecteur puisse vérifier l'authenticité des propos rapportés. Le recours fréquent aux notes de bas de page confirme le lecteur dans son impression d'avoir affaire à un ouvrage documenté, voire neutre. Plus encore, en reconnaissant que le régime a commis des erreurs dans certains domaines (réforme

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agraire, importance de la bureaucratie), Barbusse renforce son apparence d'objectivité. Parallèlement, l'auteur propose des définitions claires et concises des théories dont il est question, répond à des objections qui reprennent les principaux préjugés ou qui peuvent venir face à des pratiques inhabituelles (par exemple, la planification). De la sorte, il revalorise les notions dont il est question. Dans un second temps, l'auteur reprend point par point les critiques des adversaires politiques de l'URSS, prélude à une dévalorisation systématique. La confrontation des prédictions défaitistes d'instances économiques et politiques aux résultats obtenus, renforcées par la duplicité du comportement de ces mêmes instances, joue en faveur de l'autre camp, à savoir l'URSS. Les accusations portées contre le régime semblent tomber d'elles-mêmes, et ce alors que l'Histoire a prouvé qu'elles étaient fondées (on pense notamment à la situation critique de l'agriculture russe). L'auteur se permet donc de railler ses adversaires (<< On peut s'étonner que tant d'éminents intellectuels soient demeurés royalement incompréhensifs devant un phénomène de cette dimension et de profondeur. (<< C'est ce qu'on appelle chez nous le progrès des idées» p. 137). On découvre à cette occasion qu'il manie à la perfection l'art du persiflage, avec une prédilection pour les questions oratoires. L'intellectuel pose ensuite les bases d'une bipolarisation qui ira croissant au fur et à mesure de l'ouvrage. À chacun des deux camps sont rattachés des courants idéologiques. Dans le premier, Barbusse range l'URSS et ses partisans; dans le second, ses adversaires: les gouvernements capitalistes, au nombre desquels on

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compte la France, l'Angleterre, les États-Unis, le socialisme français et ses plus illustres représentants (Guesde, Poincaré, Herriot), les banques, le tsarisme, le fascisme (présenté comme le stade ultime du capitalisme). Au sujet de ces adversaires, on pourrait s'étonner d'un tel rapprochement entre des régimes n'ayant rien à voir. TI faut y voir une survivance de la théorie de la lutte classe contre classe, selon laquelle tout parti ou régime, y compris socialiste, qui ne se rallie pas à l'URSS est contre lui. Le réformisme (entrée au pouvoir pour changer la situation de l'intérieur) est vivement condamné. À l'exception du fascisme, menace récente, tous se sont opposés par les armes ou par les mots aux bolcheviks. l'un a été déposé, les autres ont vu leurs armées défaites, tous ont été les victimes de la crise économique de 1929, à laquelle, a contrario, l'URSS a échappé par une méthode jusqu'alors décriée -la planification. A eux, l'Histoire semble avoir donné tort. Le régime soviétique, lui, est paré de toutes les valeurs positives. Barbusse relie les révolutionnaires russes non seulement au marxisme et au léninisme, mais aussi à des courants idéologiques sur lesquels a été établie la République française. L'intellectuel n'hésite pas à comparer la situation des révolutionnaires russes à celle des révolutionnaires de 1789, attaqués de tous côtés, et défendant leur pays contre un despotisme moderne. TI convoque aussi à leur profit les mânes de Victor Hugo. La pérennisation du régime, la situation économique et sociale de l'URSS, décrite comme en nette amélioration, tout lui indique que l'URSS détient les clefs de «l'avenir qui nous attend». En l'absence de toute position intermédiaire, le lecteur est sommé de choisir.

XVI

Après l'avoir emporté par la raison, Barbusse suscite sa sympathie. TIjoue du registre pathétique pour présenter l'URSS en proie aux armées étrangères et soulever l'indignation de ses interlocuteurs, prend un ton épique lorsqu'il évoque les débuts de la planification. À l'opposé, il se sert d'un vocabulaire extrêmement violent quand une mesure n'a pas l'heur de lui plaire, allant jusqu'à parler d'« avortement» à propos d'une destruction de récolte. Le tout est servi par une maîtrise consommée de l'art de la narration. Prononcée à propos de Staline, cette phrase sonne comme un autoportrait: «Il considérait le militant comme un transformateur qui dit la même chose que le théoricien le plus savant, mais en l'adaptant à l'esprit et à la culture de son auditeur. Comment? Par les images, par des exemples vivants» S'il poursuit un objectif pédagogique, ce qui le contraint à recourir fréquemment à un ton didactique, l'écrivain veut rendre son propos vivant. TIemploie des phrases simples, aime les tournures proches du langage parlé telles que les interjections. Les descriptions ne sont pas gratuites. Elles servent à montrer les transformations, et sont réduites au minimum. Pour relater des faits historiques et des données économiques, l'artiste emploie, de préférence au passé simple, le présent de narration et des témoignages retranscrits au discours direct. Ainsi, est-on convié à se faire témoin d'événements passés. L'auteur n'agit pas autrement lorsqu'il ouvre le pamphlet sur la description de la Place Rouge, véritable début in medias res qui plante le texte dans la contemporanéité et éveille la curiosité. Partant d'un présent proche, se terminant sur des événements contemporains, évoquant des faits

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récents et le lui remettant en mémoire, Barbusse met tout en œuvre pour rappeler au lecteur que s'il est question de son époque, c'est pour mieux lui donner les clefs de son avenIr. Aline Lefeuvre

Staline

I

La Place Rouge, centre de Moscou et de l'immense Russie européenne et asiatique. Le Mausolée, ce11tre de la Place Rouge. Sur le haut du mausolée, au fond duquel Lénine dort, comme ressuscité, cinq ou six personnes, debout, ell file, et qui, à quelques pas de distance, sont à IJeu près pareilles l'une à l'autre. Tout autour, diverge et converge un fourmillement symétrique de multitude, qui semble sortir de terre et y relltrer. C'est une cérémonie qui se déploie, en long, en large, kaléidoscopiquement, d'une frontière à l'autre de la place, un défilé interminable, frémissant de toile rouge et de soie 1.0uge chargées de lettres et de phrases - de l'étoffe qui clame; on bien, c'est une parade s'portive monstre qui, tout en se précipitant, se dessine comme un -parc. Ou alors, c'est le puIltllement de la plus énorm.e année du monde, le peuple .de l'Armée Ronge, découpé en rectangles.

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6

HENRI

BARBUSSE

Par-ci, par-là, on voit de tout près des morceaux de forêt bariolée ell marche: Je scintillement d'une palissade de baïonnettes qui passe, on bjen un rang de jeunes gens et de jeunes femmes, ou simplement, leurs figures l'une à côté de l'autre, altières, heureuses, qui rient et font de la lumière. Ces déferlements pensants ql1.Îdurent des heures, et l'enthousiasme qui se répercute de la foille mas. sée dans les parallèles des tribunes Jongeant le mur dentelé du l(remIin, font un tourbillon de grondements et de clameurs, qui a un centre. Cette clameur prend forme humaine: « Staline! » « Vive le camarade Staline! ». Parmi ceux qui sont debout sur le monument de Lénine, il y en a un qui porte ]a main à la visière de sa casquette ou bien qui lève le bras plié à angle droit, la main ouverte, battante. Celui-là a un grand manteau militaire, mais cela ne le distingue guère des autres qui sont à côté. C'est lui le milieu, c'est lui le cœur de tout ce qui rayonne sur la mappemonde, autour de Moscou. Son portrait, - sculpture, dessin, photo, - est partout dans le continent soviétique, comme celui de Lénine, et à côté de celui de Lénine. TI n'est pas un coin, dans une entreprise, une caserne, un bureau, une devanture, où il n'apparaisse sar fond rouge, entre un tableau de pittoresques statistiques socialistes (icone antireligieuse) , et la 'faucille enlaçant le marteau. Dernièrement, s'est posée partout, sur les murs de la RUisie et des Républiques, une affiche représeRtant, en très grandes dimensions, les Pl.O.6ISsapcrposés de deux

STALINE

1

morts et d'un vivant: Karl Marx, Lénine, Staline. Et multiplions encore par mille: il n'y a pas beau. coup de chambres d'ouvriers ou d'intellectuels où ne figure pas Staline. Ce peuple de la sixième partie du monde, ce l)euple neuf, que vous aimez ou que vous haïssez, voilà la tête qu'il a.

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Quelques heUl'es après, l'heure du déjeuner. (Elle est très variable en Russie: chez l'abondante élite des (( responsahles », c'est l'emploi du temps qui obéit). AujoU14d'hni, ce sera, si vous voulez, deux heures. Le Kremlin est une enceinte fortifiée haute en couleur, une ,petite ville somptueuse qui s'élève tout d'une pièce au milieu de Moscou. A l'intérieur de la spacieuse muraille aux tours barbares peintes en 1.0uge et vert, c'est toute une cité d'aIltiques églises aux bulbes dorés, de vieux palais (et même un grand palais neuf bâti au XIXe siècle par un riche propriétaire de la famille Romanov, et qui ressemble il un hôtel Carlton). Voici, dans ce Kremlil1 qui a l'air d'une exposition d'églises et de 'palais, et au pied de l'un de ceux-ci, une petite maison à trois étages. Cette !menue bâtisse que vous ne remarqueriez pas si on lIe vous l'indiquait pas, faisait partie des communs du palais, et là habitait jadis quelque domestique du tsar. On monte à l'étage O'Ùil y a des rideaux de lin blanc. Ces trois fenêtres sont celles du logement de

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Staline. Dans le tout petit vestibule, on se jette sur une grande capo~e de soldat pendue au-dessous

d'une casquette accrochée.

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y a trois chambres et

une salle à manger. Les chambres sont d'llne simplicité de chambres d'hôtel - convenable - de deuxième ordre. La salle à manger est ovale; on y sert un repas qui vient d'un restaurant on que prépare une femlne de service. Dans les pays capi. talistes, un modeste employé ferait la grimace devant les chambres et ne se contenterait pas du menu. Un .petit garçon joue dans le local. Le fils aîné Jaseheka dort, la nuit, dans la salle .à manger, sur un divan qu'on transforme en lit, le cadet dans un tout petit réduit, sorte d'alcôve qui s'ouvre là. L 'homme, son repas :fini, fume sa pipe à côté de la fenêtre, assis sur un quelconque fauteuil. Il est toujours vêtu de même. En uniforme? Ce serait tl"OP dire. C'est plutôt une indication d'uniforme, un accoutrement de simple soldat encore simplifié: bottes, culottes et veste montante kakis. On cherche dans sa mémoire: NOll, on ne l'a jamais vu habillé autrement, sinon, l'été, en toile blanche. Il gagne, par mois, les quelques centaines de roubles qui constituent le mince salaire maximum des £one. tionnaires du Parti Communiste (~a ferait, chez nous, quelque chose comme quil11Zecents ou deux mille francs). Sont-ce les yeux exotiques, quelque peu asiatiques, de l'homme fumant la pipe, qui lui donnent dans son masque assez rude d'ouvrier, un air ironique? Quelque chose dans le regard et les traits fait qu'on croit le voir souril"e continuellement. Ou mieux, on dirait toujours qu'il va rire. C'est comme
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ça que se prése.ntait, jadis~ l'À'utre. Ce n'est pas tant que le regard soit un peu fauve, 'ce sont plutôt les yeux qui clignent toujours. Ce n"est pas tant le plissement de la face du lion (quoiqu'il y ait de cela), que la finesse maligne du paysan. De vrai, il a tout bonnement le sourire et le rire extrême. ment faciles. Il parle peu --- lui qui peut pendant trois heures vous parler de la question sur .Iaquelle vous l'interrogez au hasard, sans en laisser une facette .dans l'ombre. n rit, et même aux éclate, beaucoup .plus vo]ontier~ qu'il ne parle. ,C'est là le plus important de nos contemporains. TI conduit 170 millions d'êtres sur 21 millions de kilomètres carrés. Il a un nombreux ento1lrage direct. Mais ces hommes l'aiment 'et croient en lui, et ont besoin de lui, et forment un groupement qui l'épaule et le fait ressortir. TI se drèsse de toute sa hauteur à la fois sur l'Europe et sur l'Asie, it la fois sur aujourd'hui et SUI"demain. C'est l'honun.~ Je plus visible du ntonde, et pourtant Ull des moins connus.

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La biographie de Staline, dit Kalinine, apparaît comme une partie très impol.tante du mouvement ouvrier révollltionnaire russe. Partie illtégrante. Et tous ceux qui ont voix au chapitre, ici, ou là-bas, vous diront, dans les mêmes termes, la même chose. C'e~t UD.6affaire assez solennelle, d'entreprendre cette évocation d'un. homme mêlé .it ce point à une besogne continentale, d'un militant politique à travers lequel on voit des mondes et des époques.

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En le suivant, on met le pied dans l'histoire, et on fouIe des voies vierges, et on aborde des situations inédites de la bible de l'humanité. Les documents accourent et s'accumulent. Il y en a trop, à CatIse de tout ce que contiennent ces horizons renouvelés. On doit tailler et se faire un chemin par des coupes successives, dans cette encyclopédie chaude, encore criante et toute vivante.

Et cela nous .place au cœur de ce qui est non
seulement la plus grande question de l'heure, mais la plus grande question de tous les temps: Quel est l'avenir de l'espèce humaine, tellement martyrisée jusqu'ici par l'histoire, quelle est la dose de bienêtre et la dose de justice terrestre à laquelle elle petIt aspirer? Quel est, dans le grand tout, J'espoir des deux milliards d'hommes? Cette question est sortie des bas-fonds, elle a été soulevée, déblayée, mise en actualité, par quelques inventeurs contemporains, qui prétendent tout modifier ici-bas par des trembIemellts de terre justes; et celui qlle nous avons SOllSles yeux est leur représentant.

Un révolutionnaire

sou.s le tsar.

C'était à Gori, une ville de Géorgie qui avait forme de village, et c'était il y a un bon demisiècle - en 1879. Un garçon dénommé Joseph na-

quit dans une masure aux angles et aux soubassements de brique, a~ corps de bois, au toit Ide

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planches, et qui avait, sur une façade, une porte, et SlIr une autre, le tron de la cave. Le dêcor ambiant Il' était pas luxueux. Devant ]a maisol1, une ruelle hérissée de pavés durs, bordée. de l'antre côté par des baraques aux rafistolages asymétriques et aux tUJTaux qui pointaient de toutes parts. An milieu des galets de la ruelle, le creux d'un ruisseau. La mèl'e, Catheril1e, avait une belle figure grave aux yeux noirs (tellement noirs qu'ils semblaient déborder en 'meurtrissures sombres, tout autour, sur la }Jeau). Des portraits récents nous montrent ce régulier visage encadré en carré par le voile noir, selon la mode antique et sévère des femmes caucasiennes d'un certain âge. Le père, Vissarion Djougachvili, était natif du village de Didi-Lilo et cor.. donnier de son état. Il travaillait dur dans une fabrique de chaussures, pas loin de 1à, à Tiflis, la capitale de la Géorgie. On voit dans un musée le méchant escabeau tendu de cordes qu'il a usé et effrité. C'était un pauvre homme, peu instruit, mais un brave 'homme: TI mit Joseph à l'école de Gori (une maisonnette ombragée de feuilles et semblable à une ferme), puis au Séminaire de Tiflis - c'est. à-dire qu'il fit vraiment tout ce qu'il pouvait faire pour lui avec les moyens qu'il avait. Ensuite: Je suis entré dans le mouvement révolutionnaire, à quinze ans, quand je me suis trouvé en rapports avec les groupes clandestins de marxistes russes qui se trouvaient en Transcaucasie. Ces g140upes exercèrent sur moi une forte influence et me dOlli1èrellt le goût de la littératul4e clandestine... Joseph Vissarionovitch a regardé autour de lui. Parmi les hommes, il y a mie majorité qui accepte

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l'autorité constituée, Be tait, et marche. C'est ce troupeau dont parle Tacite, qui dit aussi que c'est grâce à ces citoyens muets «(que tout peut se faire ». Il y en a d'autres, en infime minorité, qui trouvent à redire - et qui n'acceptent pas. Donc, ill.egarda et écouta. La Géorgie forme (avec l'Arménie et l'Azerbaidllo Jan), la Transcaucasie -, au .sud da Caucase, entre la mer Noire et la met' C.aspienne. Après une très longue et très chevaleresque histoire, la Géorgie (dernière « marche» de la chrétienté en face le Turc), perdit son indépendance, et, au début du XIXCsiècle, fut soudée à la périphérie de l'Empire Russe. Le Russe central trônant à Saint. Pétersbourg s'évertua à dénationaliser le pays et à le russifier, comme il le faisait de toutes les portions disparates de l'énorme agglomération impériale et selon le procédé traditionnel des grands pays vis-à-vis de lents colonies et des régions 'annexées: La métropole dévore, puis elle éssaye .d'assimiler par toutes sortes de ;moyens artificiels et -en -premier lieu, la brutalité et la persécution. (pour la partie rnsse, Je tsar se rontentait d~ la priver, intégralement, de liberté, et, au maximum, .d'instruction). Gouverner les étrang~rs nationaux, comme les Géorgiens, c'était sévir contl-e eux. On .8 pu; dire qu'alors1) « les populations caucasiennes ne jouissaient que du droit d'être jugées ». Elles n'avaient que la liberté de geindre à condition que ce '.fût en langue russe. De cet état de cl10ses, résultait, dans cette colonie accrochée directement au territoire russe régnant, l'existence d'un certain 'Courant nationaliste, avec !'ellSeigne idéale de la

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libération de la Géorgie. La question se comp1iquaii de ce fait qu"un très grand nombre de races divel-ses pullulaient non seulement en Transcaucasie, mais en Géorgie. Il y avait le Géorgien, l'Arménien., le Turc, le Juif, le KUl-de, et qu,elques douzaines d'autres, et. tout ce troupeau bigarré de Stljet3, également malme11és par le Russe, vivaient entre elL"'-à couteaux tirés. S'ils avaient ,pu, non seulenlent ils se seraient jetés sur le garde-chiourme pétersbourgeois, mais, plus violemment encore, ils se seraient tous jetés l'un sur l'autre. Il y avait aussi, à côté de cette vieille tendance séparatiste qui se concrétisait en un assez fort parti (l fédéraliste », le mouvement socialiste. Tous les grands courants de libération collective qui avaient eu leur répercl1:ssion en Russie J'avaient eue aussi, après un cheminement assez rapide, dans le Caucase. ...~près les échecs de ]a guerre de Crimée de 1856 (ce sont toujours les guerres qui labourent les populatiollS jusqu',à l'âme), réaction contre l'absolutisme qui maintenait la Russie dans un état spécial et 'Pl-ivilégié de barbarie en com'paraison avec les grands ,pays de l'Europe Occidentale. Une bourgeoisie réformiste bien intentionn.ée eut les yetlx fixés sm. les lumières qui lui venaient d'Occident. 1860-1869 : des réformes donnent satisfaction à ces tendances: abolition du servage, création des zemstvos (municipalités autonomes), réforme judiciaire. Mais si sensationnelles, d'apparence, que furent ces réformes, on dut constater qu'elles ne changeaient pas grand'chose à la situation. L'aboor lition du servage n'avait nulleJllent été' décidée

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IJom' des raisons d'équité, mais elle l'avait été d'abord pour des l'"aisons fil1ancières, ensuite, dans l'intérêt des grands propriétaires, ensuite pour des mobiles politiques: « pour que la libération des paysans ne commençât 'pas d'elle-même, par en bas » (paroles du tsar lui-même). De cette faillite, de cette déception, naquit le violent mouvement des populistes (narodniki) : fi ne s'agit plus de s'hypnotiser sur l'Occident, mais, an contraire, de rentrer dans les tl.aditions spécifiquement russes comme le mir (commune rura]e)~ l'artel (association pOul' le travai]), et par cette voie, le peuple l'usse atteindrait le socialisme a: sans passer par les tourments du capitalisme ». La grande époque du populisme (ligues: La Terre et la Liberté, La Li. berté Populaire, etc...) fut la période 1870-1881, dans laquelle les populistes, que l'on appela en Europe les nihilistes, se jetèrent à coups de bombes .et d'attentats terrol-istes colltre le régime des potentats du Palais d'Hiver. Puis la répression qui suivit le meurtre d'Alexandre II en 1881, détl.uisit les organi8ations du populisme. TI en resta seulement les théoriciens littél-aÏ1.es. Dans son extrême jeunesse, Lénine fréquenta les cercles populistes. Son frère aîné, Alexandre, était mêlé à la Liberté Populaire, et fut, de ce fait, pendu en 1887. }Iaria Oulianovna, la sœur de Lénine, nons apprend que IOl'sque la lugubre noue velIe de l' exécutiOll .parvint à la famille Oulianov, Vladimir llitch, alors âgé de 17 ans, « eut une indéfinissable expression de visage etmurmura: « Non, nous suivrons une voie différente. ,Ce n'est pas cette route-là qu'il faut prendre. »

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Cette voie différente fut celle du socialisme scientifique, successeur perfectionné dl1 vieil idéal de liberté politique, de suppression du privilège, d'égalitarisme, et-de fraternisation universelle, rea mis complètement au point par Karl Marx au

milieu du

XIXe

siècle. Un des traits fondamentaux

de la doctrine marxiste, qui élagua le vieux socialisme de ses l"idicules et néfastes puérilités, était l'union de l'économie et de la politique, du socialisme et du mouvement ouvrier. La nécessité de cette soudure peut nous paraître évidente aujourd'hui. Mais il n'en a pas toujours été ainsi, et à un moment où toùt était à dégager, à épeler, il avait fallu trouver cette formule. Le socialisme avait constitué un réseau international. A la Ire Internationale, fondée directement par Marx et Engels et qui avait « posé les bases idéologiques de la lutte prolétarienne », avait suc. cédé la lIe Internationale qui c(préparait le terrain pour un développement large et massif du mouvement ouvrier ». Le socialiste marxiste - à l'encontre du « socialiste-révolutionnaire » et de l'anarchiste, dont subsistaient des éléments l"éduits, mais véhéments - n'usait pas de terrorisme ni d'attentats. Ces moyens chirurgica.ux aveugles q.ui la plupal"t du temps dépassent sauvagement leur but et s'appliquent de travers, n'étaient pas son affaire. Son affaire c'était, par }'évi.dence àes intérêts, par la discipline consciente et par la solidité positive d'une doctrine pratique, d'organiser la grande marée des exploités et des oppri.més. Le marxisme :6.tdes progrès assez rapides à cause de la désagrégation brutale et mécanique du popu\