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Sur le chemin du coeur, pour un pas de plus

249 pages
Cet ouvrage est le fruit d'une rencontre entre des personnes placées au coeur d'un fléau, l'épidémie due au VIH et une tradition spirituelle ancienne : le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Des témoignages illustrent par des expériences concrètes les forces de vie et de résistance dont sont capables les personnes séropositives qui veulent vivre, avec et malgré l'épreuve de la maladie.
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Sur le chemin du cœur, pour un pas de plus

Marche sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Recueil de trente-neuf témoignages.

Sur le chemin du cœur, pour un pas de plus

Préface : Marie de Hennezel

Textes de : Jacques Castermane, Annick de Souzenelle, Jean-Louis Terrangle

Ouvrage coordonné par : le Dr Mathilde Poirson

Que ce livre soit l’occasion de remercier tous ceux, toutes celles qui ont accompagné, qui accompagnent, qui accompagneront notre association durant toutes ces années par leur soutien, leur action, leur cœur, leurs mots, leur regard et leur souffle…

Sommaire
Préface : Marie de Hennezel, fondatrice, présidente d’honneur de l’association . . . . . . . . . . 15 L’association « Bernard Dutant Sida et Ressourcement » en marche sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, le chemin des étoiles LE PAS SAGE... Dr Mathilde Poirson, présidente de l’association . . . . . . . . 19 Depuis 1996, la marche sur le chemin de Saint-Jacques-deCompostelle, le projet phare de l’association « Bernard Dutant Sida et Ressourcement », je ne suis pas seul avec ma quête… Le pari fou : Philippe . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33 C’est aussi pour TOI que je marche, que nous marchons Le soldat inconnu : Yves . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 39 Oser partir. Quelques envols Révélation : Frédérique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je marche vers le Saint Graal : Henri . . . . . . . . . . . . . . . . . . Racines : Hervé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Marcher vers le Soleil : Julia . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Message : Vincent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

45 51 55 61 65

Chemin faisant, des remises en cause et des questionnements Ne pas laisser sa poubelle au monde : Mathilde . . . . . . . . . 69 Y a-t-il des chemins à ne pas prendre ? : Christian . . . . . . . 73 Exploration d’un univers intérieur : Philippe . . . . . . . . . . . . 77 Le chemin, porteur de signes, d’une expérience révélée, d’une prise de conscience Le défi : Alain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Relève-toi ! : Rachel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Donner c’est recevoir, recevoir c’est donner : Patrick . . . . . Ombres et lumières : Josiane . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

83 87 93 99 9

Se retourner sur ses pas et lier passé, présent et avenir Le chemin de ma révélation : Chantal . . . . . . . . . . . . . . . . 105 Recherches : Pascale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111 Réparer des blessures : « Sécher des larmes et déposer une rose sur un cœur » Regain : Corneille . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117 Ultreïa les Anges ! : Guy . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121 Au cœur du chemin : la naissance, la vie, la mort au cœur de l’expérience humaine Renaissance : Bernard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127 Sous le signe de l’oiseau : Noëlle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 131 Pile ou face : Nicole . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 133 À force d’avancer, il n’est rien qui ne se transforme Petites pensées en marche : Sarah . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139 Retrouver la confiance et partager sur le chemin de l’espoir : Madjid . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147 À la rencontre de moi-même : Élisabeth . . . . . . . . . . . . . . . 151 Sida et altérité, silence et culpabilité : des hommes et des femmes se parlent Retour aux sources : Joseph . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157 Retrouvailles avec soi et avec l’Autre : Youyou . . . . . . . . . 161 À deux, c’est plus facile Dans la tempête : Mustapha et Solange . . . . . . . . . . . . . . . 169 Marcher, un acte qui a du sens et qui m’engage Corps à cœur, corps accord : Maryse . . . . . . . . . . . . . . . . . 173 Chemins de nomades : Hélène . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 177 La fraternité, une exigence exigeante La brebis égarée : Jany . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 183 Au cœur de la faiblesse : Aline . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 187 10

Allégresse et grâce, merci Pérégrinations : Suzanne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193 Caresses des papilles gustatives : André . . . . . . . . . . . . . . . 197 Je marche sur la Terre Mère : Bernadette . . . . . . . . . . . . . . 203 Et un jour, pour l’Homme, sa longue nuit s’illumine. Il se peut Qui vivra verra ! : Michèle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 209 Figure de proue : Sylvie et Jacques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 215 Hommage aux pères, aux mères, aux proches qui ont marché sur le Chemin avec l’association À mon fils : Poème de Jacques Desnos . . . . . . . . . . . . . . . . 223 Regards de nos hôtes sur le Chemin La dame s’est excusée : Martine et Michel, du refuge de Nebuzon, Saint-Gervais-sur-Mare . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 227 Ne pas rater le coche : Maryse et Pierre, de la ferme de Peybarthés . . . . . . . . . . . 229 Comme après un bon coup de mistral : Daniel et Élisabeth, du gîte des Falaise D’Orques . . . . . . . 233 Textes d’amis de l’association qui ont soutenu notre marche sur le Chemin Annick de Souzenelle : l’Homme en marche ou le Bienheureux . . . . . . . . . . . . . . . 239 Jacques Castermane : Vivre l’instant présent, le Chemin est là où je suis en ce moment . . . . . . . . . . . . . 243 Jean-Louis Terrangle (membre fondateur) : Urgence… Oser… . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 245

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Association « Bernard Dutant Sida et Ressourcement ». Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle

Abdelkader Alain Alain Aline Amina André Annie Bernard Bernard Bernadette Babette Camélia Catherine Chantal Christian Claudio Corneille Daniel Daniel ∂Daniel Danièle Danielle Dominique Élisabeth Éric Espérance Fabienne Francine Frédérique† Frédéric Gilles Guy Henri Hélène Hervé Jany Jacques Josiane Julia Joseph Jean Jean Jean-Yves Jean-François Karine Lisa Marie Maryse Madjid Michel Michel† Michèle† Michèle Michelle Mustapha Maurice Mathilde Max Nathalie Nicole Noëlle Nadine Patrick Patrick Pascale Philippe Philippe Rachel Régine Sarah Solange† Suzanne Sylvie Thierry Vincent Yves Youyou

Ont mis leurs pas dans ceux de milliers de pèlerins…

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Préface
C’était il y a quinze ans. Au début de la pandémie du sida. Des milliers de jeunes agonisaient dans les hôpitaux, soignés par des médecins confrontés pour la première fois à l’impuissance de la médecine. À l’époque, on ne savait pas comment renforcer l’immunité des malades, on ne pouvait pas faire reculer la mort. C’est dans ce contexte de désespérance que j’ai rencontré Bernard Dutant. Il était hospitalisé pour une toxoplasmose, il délirait, et tout portait à croire qu’il ne sortirait pas vivant de l’hôpital. Son médecin m’avait demandé de passer le voir, car il avait déjà tenté deux fois de mettre fin à ses jours. Assise à son chevet, je l’ai écouté et une relation est née. Une relation thérapeutique au vrai sens du terme. J’avais le sentiment, en venant le voir, que nos échanges tenaient à distance l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de lui. Il a surmonté cette infection, puis il a vécu deux ans. Bernard était conscient d’avoir peu de temps à vivre. Il m’a demandé de l’aider. C’était, pour la psychothérapeute que j’étais, une expérience nouvelle. Aucun de mes patients, jusque-là, ne m’avait entraînée aussi loin dans cette exploration consciente de nos forces psychiques. J’ai découvert, grâce à lui, que la pensée de la mort n’empêche pas de vivre, au contraire. Nous évoquions souvent cette image que les amérindiens donnent de la mort : un oiseau perché sur l’épaule gauche et qui pose tous les matins la question : « Et si c’était pour aujourd’hui ? Es-tu en accord avec toi-même ? Qu’est-ce qui t’importe ? » Cette question est devenue, pour Bernard, le fil rouge de sa courte vie. J’ai découvert aussi les ressources insoupçonnées de l’être humain confronté à sa finitude : l’amour, l’humour, la foi. Une vie menacée peut être une vie créative. C’est toute cette expérience de l’accompagnement de la vie menacée que j’ai voulu, ensuite, mettre au service des autres, en créant une Association de soutien psychologique et spirituel pour 15

les personnes vivant avec le VIH. Comme Bernard n’avait pas d’enfant, et qu’il est mort en le regrettant, je me suis promis de donner son nom à cette association. Avec Jean-Louis Terrangle, actuellement psychothérapeute à Lyon, puis le docteur Mathilde Poirson, l’actuelle présidente de l’Association, et toute une équipe de bénévoles, nous essayons, depuis presque quatorze ans, d’accompagner ceux que notre société exclut trop souvent parce qu’ils sont malades, porteurs d’un virus qui fait peur. Le concept qui s’est forgé peu à peu est celui du « ressourcement ». Permettre à chacun de contacter ses forces profondes pour faire face à la maladie, à ses angoisses, à ses souffrances. « C’était un pari fou que d’oser proposer des outils de ressourcement à des personnes que l’on disait sans avenir. » Pour rester vivant, il faut aller de l’avant, marcher. Nous avons donc organisé des marches, dans le désert, dans des endroits célèbres pour leur beauté et la force de leurs paysages. Des marches silencieuses, en groupe pour ne pas rester seul, se sentir porté aussi par les autres, des échanges le soir autour d’un repas ou d’un feu. C’est cette expérience de la marche ensemble que vous découvrirez en lisant ces témoignages recueillis auprès de ceux qui sont venus vers nous, pour que nous les aidions à rester vivants. À partir de 1996, avec l’arrivée des nouvelles thérapies, le spectre de la mort s’est éloigné, mais « faire le deuil du deuil », vivre avec une maladie chronique est resté une épreuve. C’est cette année-là qu’est née l’idée de marcher sur le chemin de Saint-Jacques-deCompostelle. Pourquoi ce chemin-là ? Parce que son histoire est liée à l’histoire des épidémies. Parce que des millions de pèlerins éprouvés l’ont emprunté, en quête d’une transformation intérieure, conscients que sur le chemin, ils trouveraient des réponses à leurs questions intimes et spirituelles. Le choix de Saint-Jacques-deCompostelle n’était pas tant religieux que symbolique. Comme l’explique Mathilde Poirson, l’Association se veut lieu d’accueil de tous, croyants, incroyants, désireux de vivre le « va vers toi-même » tant prôné par les Pères du désert. Quand la vie est menacée, il y a urgence à « aller vers l’essentiel ». 16

C’est ainsi que, tous les ans, pendant quelques jours, l’Association Bernard Dutant emmène un groupe de personnes séropositives et de soignants ou de bénévoles sur les pas des pèlerins de Compostelle. J’ai eu le privilège, il y a quelques années, d’accompagner l’un de ces groupes en Galice, sur la dernière étape du Chemin. Plusieurs témoignages évoquent cette marche dans la pluie, la neige et le froid, les pieds dans la boue, mais le cœur léger. Malgré la fatigue, malgré la douleur, nous avons vécu ces « moments de plénitude » où « l’on ne cherche plus le sens, parce que le sens nous saisit, nous enveloppe ». Arrivés à la basilique de Saint Jacques de Compostelle, une banderole rose barrait l’entrée. « Fermé pour désinfection », pouvaiton lire. Je me souviens de mon incrédulité d’abord, puis de la peine que j’ai ressentie. J’arrivais avec un groupe de personnes que l’on dit « infectées », des hommes et des femmes courageux, qui avaient surmonté les obstacles du chemin. Et voilà que l’arrivée tant attendue, la messe des pèlerins, l’embrassade symbolique de la statue de Saint-Jacques, tout cela leur était refusé ! Je trouvais cela cruel. Des journalistes de la radio espagnole attendaient les pèlerins déçus. Quelle ne fut pas ma surprise d’entendre les uns et les autres déclarer : « Ce n’est pas le but qui compte, mais le chemin ! » ou bien « Ce n’est pas l’église extérieure - la basilique baroque - mais l’église intérieure, le divin qui nous habite, que nous cherchons ! » Ces paroles m’ont consolée. Bienheureux ce groupe qui n’a pas pu entrer dans le royaume extérieur, car il avait trouvé la porte du vrai, du seul royaume. Le royaume intérieur, le royaume du cœur. C’est dans ce royaume que vous entrerez, ami lecteur, en lisant ces témoignages, et vous en sortirez avec un autre regard sur ces réalités qui nous font généralement si peur, la maladie, la souffrance et la mort. Marie de Hennezel
Présidente d’honneur de l’association « Bernard Dutant Sida et Ressourcement »

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Le pas sage
L’association « Bernard Dutant Sida et Ressourcement »,en marche sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, le chemin des étoiles. Ce livre est le fruit d’une rencontre entre une tradition spirituelle ancienne : celle du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, et de personnes placées au cœur d’une épidémie, un fléau qui bouleverse la sexualité, le rapport à la mort et les rapports d’amour entre les humains. En 1980, le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) fait son apparition. Il se transmet d’humain à humain. Une épidémie s’enclenche et se répand au niveau planétaire. C’est un événement aux retentissements considérables. L’association « Bernard Dutant Sida et Ressourcement », association laïque, est née en avril 1992. Bernard Dutant est décédé en 1990 du sida. Quelque temps avant sa mort, il avait émis le vœu qu’une association proposant un espace de ressourcement soit créée. Son vœu a été recueilli. L’association accueille des personnes touchées directement ou indirectement par le virus, leur proposant de se ressourcer. Un jour, cette association a fait un rêve. Le voici. Jeudi de l’Ascension. Il est quatorze heures. Au bord d’une route, une immense borne surmontée d’une imposante coquille annonce : « Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle ». Nous sommes dix-huit personnes réunies par l’association « Bernard Dutant Sida et Ressourcement », partantes pour marcher et faire un bout du chemin ensemble. Depuis dix années, depuis 1996, tous les ans, une marche de quelques jours est proposée par l’association sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. 1996… une année charnière. À cette époque, beaucoup de personnes séropositives ne savaient pas si leur vie serait courte ou 19

longue, plutôt courte disait la médecine. « Désolé, Monsieur, vous êtes contaminé, il vous reste six mois à vivre ! » Beaucoup de personnes malades, qui se sont entendu dire cela, nous confient : « Et ça, c’est déjà mortel ! » Comment vivre au-delà d’un arrêt de mort ? Personne n’aime l’idée de sa propre mort, mais les personnes touchées par le VIH doivent vivre avec, car le virus est là, présent dans le corps. Leurs témoignages, présentés dans cet ouvrage, sont à ce titre des expériences, singulières, uniques. L’association Bernard Dutant accueillait des personnes très affaiblies, des vies en pleine fleur de l’âge étaient fauchées, et les carnets d’adresses se dépeuplaient. En pleine hécatombe, les enterrements, pour la plupart, se font à la sauvette comme si de rien n’était. Les familles sont dépassées, vivent le « sida » dans la honte et le silence. Tout ce qui est vécu par les personnes est refoulé, ce qui est en jeu socialement est massivement occulté. Mais jamais une maladie qui arrive après les « Trente Glorieuses » n’a donné lieu à la création d’autant d’associations. La médecine est secouée dans ses certitudes et sa toute-puissance, des médecins descendent de leur piédestal, un nouveau type de soins, d’accompagnement se met en place. De plein fouet, à l’ère des prouesses techniques, notre mortalité nous est rappelée. Notre association, avec d’autres, invente, crée, anime des rituels de deuil pour que les souffrances ne s’enkystent pas trop et que mémoire soit faite. C’est la sidération, le chagrin et l’urgence. Un événement important, qui n’en est qu’à ses débuts, est en train de se dérouler, nous en sommes à la fois les témoins et les acteurs. Dans les pays du Nord, rebondissement en 1996, avec l’arrivée des traitements (les trithérapies). La situation, en quelques mois, se retourne. L’effet appelé l’effet « Lazare » survient : des personnes qui s’apprêtaient à mourir se relèvent, ce sont des résurrections. Il s’agit alors de faire « le deuil du deuil », de vivre. Très rapidement, fin 1996, l’association organise des marches. L’énergie revient dans les corps. Le visage de la maladie change, mais pour rester dans le mouvement, nous nous sommes rappelés : « Qu’est-ce qui, au fond, ne change pas ? » La marche symbolise ce 20

qui se vit : avancer avec et malgré l’épreuve de la maladie, la maladie qui reste une épée de Damoclès au-dessus de la tête. La mort est là, proche, très proche peut-être. Promenades, randonnées, exodes, pèlerinages, errances : quel lien mystérieux unit les Hommes, seuls ou en groupe, à ce geste qui leur est propre ? Selon quels rites, quels rythmes ? La première marche, dont le parcours fut soigneusement choisi par des bénévoles de l’association, sera de quelques kilomètres. L’un des participants, René, a des béquilles, il ouvre la marche, nous sommes suspendus à ses pas, à son souffle, à sa joie. Ces quelques pas furent les prémices de bien d’autres. En ce jeudi de l’Ascension, bon nombre d’entre nous avons connu ces moments. Nous sommes bien décidés à avancer encore. Quelques heures de minibus ont été nécessaires pour rejoindre le chemin, à l’endroit où nous l’avions laissé l’année dernière. Plusieurs heures pour laisser son « chez soi » et se préparer à vivre ensemble cette démarche spirituelle. Certains viennent depuis plusieurs années, cette marche est un rendez-vous, pour d’autres c’est leur « premier Saint-Jacques ». Certains se connaissent, d’autres peu ou pas. La marche va bientôt commencer. Un peu d’anxiété, d’appréhension, par-ci par-là, d’impatience aussi. Mais il n’est plus temps de reculer et de remettre à demain. Le chemin est un appel et chacun a une part de lui-même qui sait que des réponses profondes l’attendent, à condition, bien sûr, d’y prêter attention. Quelque chose va se passer. D’ailleurs, avec la valse habituelle des inscriptions, des annulations, des craintes exprimées, le voyage a, en fait, déjà commencé depuis longtemps ! C’est dans un pré qui surplombe une vallée que nous allons vivre notre premier temps de partage. Nous nous installons en cercle autour d’une bougie allumée conjointement par le plus âgé et le plus jeune du groupe. Lecteur, où es-tu tombé ? dans une secte ? Je te comprends car j’aurais pensé de même… Un groupe autour d’une bougie dans un pré, c’est suspect ! En fait, cette façon de faire s’est imposée à nous depuis longtemps. Qui en a eu l’idée ? Qui a fait le premier le geste d’allumer une bougie, d’entretenir la flamme ? Cela se perd dans notre mémoire, mais le geste est resté. Peut-être 21

Roland, décédé du sida, un artiste excentrique qui remontait le moral de tous et qui hurlait régulièrement : « Osez, osez vivre, faites vivre la Vie ! Crevez, mais vivants ! » Cette flamme, c’est ce qui unit et réchauffe, rappelle d’être attentif et de chercher ce qui brille, même dans la plus grande obscurité. Flamme intérieure de chacun, mais aussi flamme d’une collectivité ; la flamme peut vaciller, être momentanément voilée, elle n’en demeure pas moins une alliée sûre. Cette flamme peut inquiéter, intriguer, énerver, rassurer, apaiser, mais lorsqu’elle n’est pas là, elle vient à manquer. Les quelques règles qui président à notre façon de faire sont rappelées : la confidentialité, ne pas se couper la parole, la liberté d’adhérer ou non à l’accompagnement proposé. Et enfin, le véritable défi : être dans l’accueil et le partage plus que dans le jugement et le commentaire, ne pas mettre d’étiquettes. Quel est l’écho de la parole de l’autre en moi ? À quoi, à quelle expérience me renvoiet-elle ? Ces derniers points sont essentiels et résument le viatique de notre association. Une façon d’être, possible en un instant, et une vie, en général, n’y suffit pas ! Dans le groupe constitué, la majorité des personnes est concernée directement par le VIH, quelques-uns(es) le sont indirectement (soignants, proches, bénévoles). Le vécu quotidien avec la maladie n’est pas simple. La solitude pèse. Les personnes qui vivent une homosexualité ne sont pas toujours acceptées dans leur famille, celles qui ont eu ou ont une dépendance aux drogues sont souvent rejetées et considérées comme des parias. Quant aux hétérosexuels, pendant longtemps, ils ont pensé ne pas être du tout concernés par le VIH, aussi l’annonce d’une séropositivité est-elle vécue comme un choc extrême. Un épais silence règne sur ce qu’ils vivent. La maladie due au VIH fait peur, les jugements moraux prévalent. Et, comme nous le criait Valérie, très en colère : « Bien sûr, le sida cela fait peur et la première personne qui a peur, c’est moi, c’est nous les séropositifs… alors je vous comprends, j’accepte votre peur. » Apprendre une séropositivité, c’est réaménager une vie, voir partir les autres, vivre dans l’incertitude du temps qu’il reste à vivre, faire des deuils. Les traitements sont lourds, contraignants, le sida ne se soigne pas avec 22

un comprimé d’aspirine ! La vie sexuelle et affective se trouve modifiée. Mettre un préservatif est une mesure de protection pour soi et pour l’autre. Mais peut-on toujours croire qu’il suffit de mettre un préservatif et de faire comme si tout cela n’était l’affaire que d’un méchant virus ? Le sida interroge nos comportements et notre façon d’aimer à tous. L’espérance de vie s’est allongée mais la promesse thérapeutique n’a pas été suivie de la promesse sociale ; ainsi, trouver un emploi, faire un emprunt restent acrobatiques. À l’heure des valeurs de rentabilité, de concurrence, de performance, il est important de souligner combien l’expérience de ceux, de celles qui sont aux prises avec la souffrance, les épreuves, les peurs surmontées et, in fine, la finitude humaine, est précieuse. Au pays « des inclus », une exclusion amène vite une autre exclusion. Des difficultés psychologiques existent, mais il faut aussi beaucoup de force pour affronter tout cela et rester vivant. Les témoignages sont habités d’une immense vitalité, et d’une soif de vivre peu communes. Les bénévoles de l’association sont les maîtres d’œuvre de l’organisation de ces marches, qu’ils soient concernés directement ou indirectement. Sont-ils de simples accompagnateurs pour autant ? Parmi les bénévoles, nous comptons des personnes concernées directement, des soignants, des personnes venant de tous horizons et cela est précieux. Tout accompagnement nécessite des compétences en la matière, mais une autre intention nous anime. Le bénévole est là avec ce qu’il est, son expérience de vie, ce qui l’anime intérieurement, ce qu’il apporte dans la relation. À un moment donné, un bénévole peut prendre conscience qu’il est tout autant aidé qu’il aide, accompagné et accompagnant. Cette révélation peut être un choc. L’exercice d’une profession, l’engagement d’un bénévolat, s’inscrivent dans une histoire de vie. Ainsi, selon l’enseignement du bon Docteur Knock : « Tout bien portant est un malade qui s’ignore », et ajoutons : « Tout malade est un bien portant qui s’ignore ! » Nous allons nous présenter les uns aux autres, mais d’une manière qui n’est pas conventionnelle, car tous, nous avons besoin et envie de nous exprimer autrement. Nous n’allons pas nous définir d’emblée comme séropositif, médecin, selon nos places 23

sociales, propriétaire de, consommateur de… C’est avec le silence que nous commencerons notre marche. Celui-ci sera proposé tous les jours. Notre association est connue pour cette façon de faire, c’est aussi une certaine qualité de silence que les personnes viennent y chercher. Dans un monde aussi extraverti que le nôtre, de communication tous azimuts, il peut mettre en difficulté. Silence ne veut pas dire absence de relation. Un participant disait : « Le silence était pour moi un enfer, le monde des non-dits. Mais avec un certain type de silence, je peux commencer à parler. » Il est bon de retrouver le poids des mots prononcés, la valeur de la parole et des gestes aussi. Auparavant, le rituel de la corbeille a eu lieu ; il s’agit, dans le recueillement, d’associer à cette marche les personnes qui ont marqué, qui marquent notre vie. La marche a commencé, les têtes sont bien agitées, les ordinateurs mentaux bourdonnent, mais chacun commence à s’occuper aussi et enfin de ses pieds ! Au fil des jours, des liens se tissent. L’ambiance du chemin s’installe. Nous mettons nos pas dans ceux de milliers de pèlerins qui nous ont précédés. Toute une mémoire collective dont, finalement, on ne peut dire grand-chose, est cependant bien présente, elle nous accompagne. C’est de l’ordre de la présence. Les lieux traversés y sont pour beaucoup : Saint Guilheim du désert, Puy-en-Velay, Conques, col de O Ceibreiro. Les inévitables conflits, les tensions propres à la vie d’un groupe surviennent. Mais les temps de partage qui ont lieu régulièrement les remettent à leur place, ils n’envahissent plus forcément toute la relation et ne sont pas nécessairement alimentés, entretenus. Chacun peut s’ouvrir à d’autres espaces présents en lui-même : porter et être porté, accueillir et être accueilli. Les visages se transforment, des yeux brillent, des regards s’ouvrent. Ainsi, Alain, qui dirige ses pas et son attention vers une personne qui lui inspire, à priori, de l’antipathie. Il se révèle alors à luimême. Se voir sans chercher à s’analyser, ni même se comprendre, se respecter sans se juger. Des expériences se font. Un pèlerinage peut être le temps de mises au point personnelles, d’une remise en ordre aussi. Le temps se fait un malin plaisir à refléter nos états intérieurs : 24