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Surma l'Assyro-Chaldéenne (1883-1975)

De
275 pages
Surma, fille de l'Assyrie ancienne, chantre de l'Église d'Orient nestorienne, mena une vie tissée des fils du tragique. De même que les Arméniens, les Assyro-Chaldéens subirent les assauts des troupes kurdes et turques et furent victimes du génocide de 1915. Puis ce fut l'exode vers la Perse puis l'Irak. Troublant le jeu des autorités britanniques et irakiennes, Suma fut exilée à Chypre. Son errance la mena jusqu'en Grande-Bretagne et finalement aux États-Unis.
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SURMA L'ASSYRO-CHALDEENNE (1883-1975)
Dans la tourmente de Mésopotamie

Peuples et cultures de l'Orient Collection dirigée par Ephrem-Isa Yousif Il Y a au Proche-Orient des peuples, porteurs d'un riche patrimoine culturel, qui ont joué un rôle important dans l'histoire de la civilisation: les Arméniens, les AssyroChaldéens, les Coptes, les Géorgiens, les Maronites, les Melchites et les Syriaques occidentaux. Hélas, aujourd'hui, ils sont peu connus en Occident. Les Éditions L'Harmattan ouvrent encore plus largement leurs portes à tous ces peuples, communautés, pour que leur patrimoine soit valorisé.

Déjà parus

Raymond LE COZ, Les chrétiens dans la médecine arabe. Ephrem-Isa YOUSIF, Une chronique mésopotamienne. Ephrem-Isa YOUSIF, Les syriaques racontent les croisades. Daniel S. LARANGÉ, Poétique de la fable chez Khalil Gibran. Raymond LE COZ, Les médecins nestoriens au MoyenÂge.

Claire WEIBEL YACOUB

SURMA L'ASSYRO-CHALDEENNE
(1883-1975)
Dans la tourmente de Mésopotamie

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02926-2 EAN : 9782296029262

A mes parents, Berthe et Jean-Claude, à ma famille, cette biographie, fruit d'une histoire d'amour, qui commença un jour à Lyon, entre une Alsacienne et un Assyro-Chaldéen, des rives du Rhin aux rives du Tigre...

Un grand merci à Joseph, mon époux, à Rita-Elisabeth, sœur de Béthanie, à Sargina y ohanan, nièce de notre héroïne et aux hommes et femmes assyro-chaldéens rencontrés ces dernières années.

Remarque: Nous employons indistinctement les termes d'Assyriens et d'Assyro-Chaldéens, car il s'agit du même peuple, en sachant que le vocable Assyriens montagnards s'applique mieux aux Assyro-Chaldéens du Hakkari, qui étaient connus sous ce nom à la période qui nous intéresse. Tous appartiennent à la même Eglise de l'Orient, qui remonte à l'apôtre Thomas, et parlent le Syriaque.

PROLOGUE
On a dit que l'Histoire commence en Mésopotamie. Mais elle.ne s'y arrête pas. En ce début de siècle avec l'invasion américaine de l'Irak, la question de Mossoul resurgit à nouveau. Avec elle refait surface l'autonomie pour les Assyro-Chaldéens, une minorité oubliée. Ce n'est pas la première fois. Surma, l'assyro-chaldéenne, avait plaidé cette cause sa vie durant du Hakkari turc à Bagdad. Voici la biographie d'une personnalité du XXe siècle que les événements récents d'Irak rendent très actuelle. Il s'agit de l'épopée d'une femme, descendante de l'antique Ninive et adepte du message évangélique originel. A première vue, cela paraît invraisemblable. Pourtant, elle a bel et bien existé et fait partie d'un monde, oh combien contemporain! Du sud-est de la Turquie, elle se dirigea d'abord vers le nord-ouest de la Perse, à Salamas et Ourmiah, puis vers l'Irak, fuyant ses assaillants turcs et kurdes, parcourant à pied plus de mille trois cents kilomètres à travers des chemins méandreux et semés d'embûches entre Kotchanès et Bakouba. Cette route de l'exode, avec ses Assyriens montagnards, elle la vécut au milieu d'un quotidien dramatique. Ce n'est que bien plus tard, que Chypre constitua son île d'Elbe, avant que la Grande-Bretagne, et finalement les Etats-Unis, ne l'accueillent. Surma l'Assyro-Chaldéenne, retrace la tragique trajectoire d'un peuple, de ses chefs et surtout d'une femme dont le destin fut intimement mêlé aux graves vicissitudes mondiales du XXe siècle. Fille de l'Assyrie, chantre de l'Eglise d'Orient dite nestorienne, mais aussi, proche parente des Patriarches de cette Eglise, autrefois rayonnante, Surma d'Bet Mar Shimoun fut un temps la lumière de son peuple. Au-delà, ce livre narre une période trouble de l'histoire de Mésopotamie où l'accouchement d'un nouvel Irak s'est fait dans la violence et la douleur. Or, avec l'occupation américaine, depuis le 9 avril2003, ce pays est rattrapé par une actualité brûlante. Les canons tonnent et les fanatismes s'exacerbent. L'Irak risque l'éclatement. Hier comme aujourd'hui, la province de Mossoul, cette Assyrie naguère chrétienne, se retrouve .au cœur des enjeux. Son pétrole également. Un nouveau Sykes-Picot est-il déjà prêt dans les tiroirs des grandes puissances? Quel sera le sort de cette province? Intégrera-t-elle un Kurdistan élargi ou un Irak unifié? Quelle sera alors la place des minorités chrétiennes? Les amalgames entre chrétiens orientaux et chrétiens occidentaux augmentent à la défaveur des premiers. La peur et l'insécurité s'installent. Ces antiques autochtones, ne risquent-ils pas d'être à nouveau les grands oubliés, comme le furent jadis les Assyriens montagnards du Hakkari, pays de Surma? En conséquence, cette biographie prend toute son importance et contribue à saisir un présent incertain.

I
SURMA D'BET MAR SIDMOUN AU HAKKARI DERNIER FIEF ASSYRIEN (Janvier 1883 - Septembre 1915)

Ma Chère Mère (...) Nous avons été honorés cette semaine par la visite de son Altesse, la princesse Surma qui fut reçue avec grand honneur par la population locale exprimant ainsi sa loyauté vis à vis de la maison des Mar Shimoun (..) C'est une très belle petite fille(..) Elle porte un magnifique manteau, une sorte de veste zouave, aux manches en velours violet et brodés de fils d'argent(...) L'Eglise Mart Maryam était pleine cet après-midi avec la présence de nombreuses dames.

Extrait d'une lettre de Sœur Ellen Joanna, Sœur anglicane de Béthanie, Mission d'Ourmiah, 1894

l-KOTCHANES

L'ASSYRIENNE

CHRETIENNE

Le Hakkari: une montagne-refuge Dans le fond de la vallée, s'étalait la petite ville de Djoulamerk, ses maisons et ses petits bosquets clairsemés. Bornée d'un côté par une montagne immense et des autres par des pentes plus douces, son château perché en ruine, vestige des princes kurdes de Kalé Bawé, et son ancienne mosquée fortifiée, témoignaient d'un passé mouvementé. Les eaux dévalaient des monts en petits torrents qui se rejoignaient pour mieux disparaître dans des gorges étroites et rocailleuses. En ce mois de mai 1908, rien ne semblait pouvoir troubler la quiétude de cette belle et fraîche matinée printanière. Mulets et chevaux jouissaient des caresses voluptueuses du soleil. Tandis que Sargon abreuvait les bêtes pour mieux préparer l'ascension du col qui les séparait de Kotchanès, l'ouïe aguerrie de Dinkha repéra un bruit dans les fourrés. Une perdrix grise cacabait de son nid au creux du sol. Dinkha claqua des mains; le pauvre gallinacé rondelet, affolé courut vite la tête haute, puis s'envola en lâchant un caquètement d'excitation. Trop tard, notre homme venait déjà d'armer son fusil. Le coup de feu partit et arrêta net l'animal dans sa fuite. Son écho surprit Georges Reed alors que ses pensées vagabondaient bien au-delà de cette région située aux confins de l'Empire ottoman près de la frontière persane. Un mois plus tôt, il quittait son Angleterre natale pour rallier la mission anglicane d'Ourmiah, au nord-ouest de la Perse, comme trésorier laïc. Agé de vingt-quatre ans, élancé, athlétique et passionné de langues orientales, il eut tôt fait d'apprendre quelques bases d'arabe, de persan et de syriaque à l'université. Le voilà désormais en stage pratique et en compagnie de ces deux intrépides montagnards au beau milieu des sommets quasi impénétrables du Hakkari. Quant au Révérend William Ainger Wigram, ces scènes lui étaient familières. Ce prêtre anglican, impressionnant par sa grande stature et sa longue barbe drue, par sa grosse voix et ses yeux perçants, parcourait ces régions, marche frontière de deux puissances régionales, depuis plus de quatre ans. Côtoyant Kurdes, Assyriens, Yézidis, il se forgea un statut quasi légendaire de marcheur infatigable parmi ces populations rompues aux rudes épreuves. Chargé par l'évêque de Cantorbéry de la mission anglicane auprès des Assyriens montagnards, il n'avait qu'une idée en tête, servir au mieux ce peuple oublié, ces survivants au passé prestigieux. - Mon cher Georges, déclara-t-il d'un ton prophétique, la vie de ces montagnards ne cessera de vous surprendre. Je vous laisserai découvrir de vous-même lieux et personnages. Sachez que derrière cette rudesse, liée aux soucis quotidiens de survie, se cachent des trésors insoupçonnés. Mais ne nous égarons pas dans des discussions précoces, le temps presse, la route est encore longue et éprouvante, il faut que nous prenions le chemin du départ. Nos deux montagnards, reconnaissables à leurs chapeaux coniques et à leurs vêtements bleus et rouges, harnachèrent les montures et vérifièrent le bon état de leurs tromblons. Reed frissonna et regarda ces armes avec une certaine inquiétude. Il se rappela l'assassinat de l'orientaliste Schultz de l'université 13

Giessen envoyé en mission au Hakkari par le gouvernement français, et qui y perdit sa vie au milieu du siècle dernier lors d'une embuscade. Cet épisode renforça la "légende noire du Hakkari" et celles de ses étranges tribus chrétiennes mêlées aux tribus kurdes. Bêtes et hommes gravirent prudemment ce relief difficile parsemé de rochers et de pierres éboulés. Leurs regards croisèrent plusieurs cimetières abandonnés, symbolisant une présence humaine fort ancienne. Plus le sommet approchait, plus le sentier était escarpé. Buissons et touffes de genévriers cédaient la place aux rocs et à de nombreux chardons parés de feuilles et de tiges épineuses. Encore quelques semaines et leurs bourgeons perceront en de minuscules fleurs rouges cardinalices qui donneront à la montagne un air de fête. Après maints efforts, la cime fut atteinte. Le halètement des respirations se fit plus fort, mais le panorama qui s'ouvrait à eux leur fit oublier la raideur de la montée. A trois mille mètres d'altitude, un vaste amphithéâtre de crêtes et de pics arides s'offrait à leurs yeux, qui peinaient à entrevoir à travers les vallées et gorges effilées quelques signes de vie humaine. Ici ou là, se dressaient des villages abrités par l'ombre de ces murailles naturelles qui assuraient nourriture, asile et sécurité à ses habitants1. Se grattant machinalement sa longue barbe, le Révérend Wigram exprima son émotion à travers des paroles exaltées: - Mes enfants, admirez la toute puissance de Notre Seigneur, quelle beauté, quelle merveille... Georges, cette contrée s'ouvre à vous, à votre âme et à votre travail. Voyez ce territoire, il est traversé par le grand Zab, un affluent du fleuve Tigre, qui coule au fond de gorges humides et inhabitables. Sa longueur s'étale sur environ quatre-vingts kilomètres d'est en ouest, sa largeur sur environ vingt kilomètres. Les villages dispersés que l'on aperçoit, se fixent dans les hautes vallées affluentes et forment de véritables îlots de vie humaine. Occupés par des tribus quasi indépendantes, ils tirent leurs ressources quotidiennes des flancs fertiles de ses bassins et de l'élevage du bétail. Ici habitent donc nos chrétiens, les descendants de cette ancienne Eglise d'Orient, ces valeureux Assyriens que le Tout-puissant a préservé d'une disparition annoncée. Le coeur de leur pays est devant vous... Ces montagnes furent durant des siècles le secret de leur résistance aux soubresauts de l'histoire. Un vrai miracle... Sargon et Dinkha montrèrent certains signes d'impatience. Ces deux montagnards se défmissaient à la fois comme Assyriens et chrétiens. Ils habitaient le gros village de Zirine, isolé dans les montagnes Djelo, à l'est du grand Zab. Froides, rocheuses et ingrates, elles abritaient leur tribu. Les hommes vivaient pauvrement dans ce territoire le plus rude de la région qui les poussait à
1 Pour une géographie rétrospective de cette région voir : -Michel Chevalier, les Montagnards chrétiens du Hakkari et du Kurdistan septentrional, publication du département de géographie de l'Université Paris Sorbonne, n013, Paris, 1985, 418 p. -Henry Binder, Au Kurdistan, en Mésopotamie et en Perse (Mission scientifique du ministère de l'Instruction publique), Maison Quantin, Paris, 1887, 453 p. -Basile Nikitine, Le système routier du Kurdistan (Le pays entre les deux Zab), Géographie, Paris, 1935, mai-juin, 1.LVIII, p.363-385. 14

délaisser leurs maisons pour subsister. Cette tribu était reconnue pour la fabrication et la vente de ses paniers tressés aussi bien en Perse dans la plaine d'Ourmiah, qu'en Syrie, Palestine ou Asie mineure. Du fait de ces migrations, les hommes parlaient un peu turc, arabe et persan. Le Révérend Wigram les rencontra, une première fois, sur les marchés d'Ourmiah. Gagnant peu à peu leur confiance, il leur demanda, moyennant rétribution, de l'accompagner dans ses tournées estivales dans le Hakkari ottoman. Depuis lors, ces braves bougres ne le quittaient plus. La descente s'annonçait abrupte. Un phénomène singulier, ressemblant à une moraine, s'observait sur quelques centaines de mètres. Le temps ne réussit pas à effacer les traces de cet ancien glacier. Chevaux, mulets et voyageurs s'engouffrèrent sur des pentes caillouteuses. Enfin, au loin se dressait une véritable oasis au milieu, non du désert, mais d'un labyrinthe de monts élevés, de bassins enfouis et de torrents sauvages. Kotchanès2, le coeur battant des tribus assyriennes, se dévoilait aux visiteurs. Ce village était accolé vers le levant à un rocher de plus de mille mètres de hauteur, qui dominait à pic une petite plaine boisée et cultivée, délimitée de chaque côté par deux rivières qui s'enfonçaient vers le grand Zab. Situés en dehors des territoires des tribus, à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Djoulamerk, Kotchanès et ses maisons disséminées, s'étendaient sur un bassin suspendu à près de deux mille mètres d'altitude. Ce bourg était très renommé au Hakkari car il hébergeait depuis des décennies le patriarche de l'Eglise d'Orient ainsi que sa famille. A l'entrée des champs, près de la rivière, un troupeau de moutons, à queues épaisses, paissait tranquillement. Des béliers aux têtes et pattes noires, dont le long poil blanc du corps traînait jusqu'à terre, fixèrent immobiles les arrivants. Quelques rires et cris d'enfants résonnaient au loin avant que ne surgissent trois farouches gaillards aux grosses moustaches, symboles d'honneur et de puissance, le fusil à la main. Leurs paroles contrastèrent nettement avec leur aspect: - Pschena, pschena tilokhun3... Mar Benyamin Shimoun vous souhaite la

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3 Expression araméenne en parlé soureth signifiant -Soyez les bienvenus- le soureth oriental étant l'idiome parlé par ces chrétiens. De son aire primitive la Syrie, l'araméen langue sémitique, s'étend dans tout le Proche-Orient. A partir du VIlle siècle av.J.C, elle supplante progressivement tous les autres idiomes usités et devient langue diplomatique. Mais au Ne siècle av.J.C. Alexandre le Grand conquit l'Orient. Le grec remplace alors difficilement l'araméen comme langue officielle. L'araméen se brise en divers dialectes. Avec la conquête arabe, les parlés araméens diminuent en impact. Cependant, ils continuent à être utilisés dans plusieurs endroits comme dans ces montagnes du Hakkari, autour de Van, d' Amadyia, dans d'autres régions de Turquie comme le Tour-Abdin (Mardin, Nisibe...), en Perse (Ourmiah, Salamas...), en Syrie (près de Damas, dans la Djésireh...), en Irak (Kirkouk, Arbèle, la plaine de Mossoul, Bagdad, Bassorah...). Pour une grammaire de la langue soureth en français, voir: P. Jacques Rhétoré, Grammaire de la langue Soureth ou Chaldéen vulgaire, Imprimerie des Pères Dominicains, Mossoul, 1912,275 p. Pour la littérature, voir: Jean-Baptiste Chabot, Les langues et les Littératures araméennes, Paris, Paul Geuthner, 1910, 43 p.

De consonancearaméenne,Kotchanèsdérivedu terme araméenQudshaqui signifiesacré.

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bienvenue, vous êtes ses hôtes4. Rabbis Docteur Browne vous attend aussi. Après les salutations coutumières, la petite troupe traversa prairies et bois pour rejoindre le hameau entouré d'arbres verts et fruitiers. La résidence patriarcale était constituée de quelques maisons basses de pierre de taille, défendues par une entrée voûtée et une tour de guet. Un peu à l'écart, près d'un précipice, se dressait l'église patriarcale de Mar Shalita. Cette église préislamique abritait jadis les cellules de nombreux et vénérables ermites. D'ailleurs, les chrétiens assimilaient encore à l'un des fleuves du paradis le grand Zab, dont l'église de Kotchanès dominait à pic les gorges. De cette croyance, s'expliqueraient certaines formules utilisées par les patriarches dans leur correspondance, la plus usitée étant celle-ci: "De ma cellule, sur la rivière dujardin d'Eden..." Siège de l'ancienne Eglise d'Orient Depuis le XVIIe siècle, le chef spirituel et temporel de ces communautés chrétiennes assyriennes, résidait avec sa famille dans ce petit village perché du Zab supérieur d'environ huit cents habitants. Ayant le titre de Patriarche de l'Eglise apostolique d'Orient, il était le successeur d'une longue lignée patriarcale remontant à Thomas l'apôtre lui-même et dépositaire d'une histoire bimillénaire parsemée de phases glorieuses et d'éclipses prolongées. En effet l'apôtre Thomas avec trois des soixante-dix disciples, Addaï, Aggaï et Mari dirigèrent leur mission vers la Mésopotamie et la Perse pour y asseoir le christianisme dès les premiers siècles. Selon la tradition, Mar Thomas prêcha pendant six ans en Mésopotamie avant de se diriger vers les Indes via la Perse. Mar Addaï fit du siège de Séleucie Ctésiphon le premier centre de l'Eglise d'Orient mésopotamienne. A Séleucie, sur la rive droite du Tigre, s'érigea la résidence patriarcale officielle dans la grande église de Kôké. Les patriarches de l'Eglise d'Orient ne se disaient-ils pas les "bienheureusement assis sur le trône de l'apôtre Addaï"? Successeur d'Addaï, Aggaï ordonna des évêques en Assyrie et en Chaldée. Compagnon d'Aggaï, Mari parcourut la Mésopotamie pour l'évangéliser et fut considéré comme le fondateur authentique de l'Eglise d'Orient. Progressivement les communautés chrétiennes s'organisèrent. A partir de 410 se tinrent les premiers conciles de l'Eglise d'Orient à Séleucie Ctésiphon, au coeur de la Mésopotamie, alors sous domination perse. Mar Isaac, l'évêque de cette ville, réunit les divers diocèses pour former une province ecclésiastique. En 424, cette province promut le métropolite de Séleucie Ctésiphon au rang de Catholicos inamovible. Aussi, cette Eglise se structura et s'affranchit d'Antioche, de Byzance et de Rome. Rejetant le concile d'Ephèse en 431, elle fut la première en Orient à se séparer de l'Eglise byzantine et à devenir indépendante. On la qualifia d'Eglise "nestorienne". Sous les Perses sassanides
4 Mar veut dire Seigneur. Ce titre est réservé aux saints, aux évêques et aux patriarches. 5 Rabbi veut dire Maître. 16

(224-651), elle se développa malgré des persécutions récurrentes. De 410 à 775, elle tint quatorze Synodes6. Entre le VIle et le xme siècle, elle élargit son audience de la Mésopotamie vers l'Asie centrale, l'Inde, la Chine et jusqu'en Indonésie actuelle. Mais l'arrivée des Mongols et notamment de Tamerlan en 1388 arrêta son influence. Dès lors, son déclin s'amorça et elle vécut dans un environnement hostile. Le choix des patriarches par l'Eglise d'Orient au sein d'une même famille était une tradition remontant à 1318, et adoptée par décret en 1450 par Mar Shimoun IV Basidi (1437-1477). Cette question se transforma en source de conflits lorsque le moine Soulaqa du monastère d'Alqosh se souleva contre l'accession au patriarcat par dévolution héréditaire. Cette Eglise « nestorienne» devint aussitôt un objet d'intérêt pour Rome qui ne tarda pas à s'engager dans cette bataille. A l'appel d'évêques dissidents, Soulaqa fut élu patriarche. Aussitôt, il fut décidé de l'envoyer à Rome en vue de s'unir à l'Eglise catholique. En conséquence, un schisme éclata au sein de l'Eglise d'Orient. En 1553, Soulaqa fut proclamé par le Pape Jules III, patriarche des Chaldéens. L'unité de l'Eglise d'Orient fut brisée et naquit, en parallèle, l'Eglise de Babylone des Chaldéens. Mar Shimoun XIII Dinkha de la lignée héréditaire (1662-1700) fixa sa résidence patriarcale dans ces montagnes du Hakkari à accès difficile, espérant pouvoir se mettre à l'abri des missionnaires catholiques et préserver les traditions et la culture de sa communauté. A l'époque, la convoitise de Rome sur cette Eglise qui refusait infatigablement son rattachement était certaine. De nombreux missionnaires Carmes, Capucins et Dominicains décrivirent dans leurs Chroniques, la ténacité de cette Eglise à persister dans sa "croyance hérétique" et dans son "nestorianisme". La latinisation tout azimut était le mot d'ordre des religieux venus d'Occident qui avaient la conviction de détenir l'unique vérité et de devoir ramener "ces brebis égarées" sur le bon chemin. Oubliant au passage, sa longue tradition qui en faisait l'héritière directe de la prédication de l'apôtre Thomas. Retranchée dans le Hakkari ottoman, l'Eglise d'Orient survivait comme elle pouvait. L'accession à la fonction patriarcale se transmettait d'oncle à neveu depuis plus de six cents ans, Kotchanès étant en ce début de XXe siècle, son ultime siège patriarcal. De Mar Thomas à Mar Benyamin Shimoun, les sièges fluctuèrent au gré des événements historiques. Les résidences patriarcales migrèrent de Séleucie Ctésiphon vers Bagdad, puis de Bagdad vers Mossoul, de Mossoul au couvent de Rabban Hormizd, pour fmalement se retrancher à Kotchanès. Autant d'emplacements d'une existence agitée et troublée, mais guidée par un souci de conservation et de transmission7.
6 Sur ces premiers synodes de l'Eglise d'Orient voir: Synodicum Orientale ou Recueil des Synodes nestoriens, publié, traduit du Syriaque et annoté par Jean Baptiste Chabot, Paris, Imprimerie nationale, C. Klincksieck, 1902, 695 p. 7 L'Eglise d'Orient nestorienne a connu plusieurs sièges patriarcaux dont certains de courte durée. De Séleucie Ctésiphon (37-780), Mar Timothée le transféra à Bagdad. En 1281, le siège migra pour une courte durée à Maragha, Arbèle, Karamlès puis vers Mossoul en 1345. En 1477, il s'implanta à Djésirah, en 1510 au couvent de Rabban Hormizd et finalement en 1700 à Kotchanès.

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Malgré ces déconvenues, persistaient au moment de l'arrivée du Révérend Wigram et de Georges Reed, deux cent vingt-trois églises réparties en six diocèses et dix districts qui dépendaient de la juridiction du patriarche Mar Benyamin Shimoun. Ses fidèles étaient dispersés à l'intérieur de différentes zones géographiques; on les rencontrait évidemment en Turquie, dans la province de Van, du Hakkari et de ses cazas de Djoulamerk, Albaq, Gawar, TaI, Nordouz..., dans les districts de Bohtan, de Seert, de Dyarbékir, de Mardin, de Tour Abdin, d'Ourfa, de Silopi... mais aussi en Perse particulièrement dans les régions d'Ourmiah et de Salamas, à Tabriz, Ispahan, Djoulfa, Hamadan, Téhéran... et en Mésopotamie à Mossoul, Kirkouk, Alqosh, Dohuk, Arbèle, Bagdad, Bassorah8... Un ermite anglican en pays assyrien Al' approche des maisonnées, un personnage avec une longue barbe et des cheveux tombant sur les épaules s'approcha. - C'est notre cher Rabbi Browne, s'exclama joyeusement le Révérend Wigram. Une grossière robe noire, un haut bonnet de feutre conique blanc entouré d'un turban de soie noire, des sandales en tresses de laines et un long bâton courbé en crosse, tels étaient désormais les biens vestimentaires du pasteur anglican William Henry Browne. Cet ancien membre du clergé de la paroisse St Colomban de Londres demeurait à Kotchanès depuis 1887. Lors de sa première visite, il rencontra Rabban9 Yonan connu aussi sous le nom de "l'ermite de Kotchanès". Ce solitaire, fidèle à la vieille tradition de l'anachorétisme oriental, symbolisait le dernier moine de sa lignée. Etait-ce donc cette rencontre qui marqua notre pasteur et qui le persuada de rester sur ces terres lointaines? Il est vrai que Rabban Yonan partagea sa vie entre des retraites dans la montagne et une petite cellule attachée tout d'abord à l'église de Mar Péthion à Tkhouma, puis de Mar Shalita à Kotchanès. Son crédit de sainteté et de savoir se répandit sur l'ensemble des montagnes du Hakkari et bien au-delà. Se nourrissant d'herbes, il était réputé comme prophète, visionnaire et faiseur de miracles. Après avoir perdu l'espoir de sauver l'Eglise d'Orient de sa destruction, il employait son temps à instruire le futur patriarche, à donner des cours aux enfants du village et à recopier de vieux manuscrits syriaques. La copie au calame des manuscrits s'avérait, depuis des siècles, indispensable à une Eglise qui ne disposait pas d'ouvrages imprimés. Soucieux de sa communauté, cet ermite accueillit avec espoir le pasteur Browne. Malheureusement, il ne vécut
8 Sur I'histoire de l'Eglise d'Orient, voir: -Eugène Tisserant et Emile Amman, «Nestorienne» (l'Eglise), Dictionnaire de Théologie Catholique (DTC), Paris, 1931, T. XI, col. 157-323. -David Wilmshurst, The ecclesiastical organisation of the Church of the East: 1318-1913, coll. Corpus scriptorium christianorum orientalum, Leuwen, Peeters, 2000, 855 p. -Joseph Yacoub, Babylone chrétienne, Géopolitique de l'Eglise de Mésopotamie, Desclée de Brouwer, Paris, 1996, 334 p. 9 Rabban veut dire moine, religieux célibataire. 18

plus que trois semaines après son arrivée. Emporté par une crise cardiaque foudroyante, sa mort signa la fm du monachisme assyrien... Le pasteur Browne pensa-t-il alors à le ressusciter? En tout cas, sa destinée fut irrémédiablement fixée à l'histoire de cette ancienne Eglise. Mais les premiers contacts de l'Eglise anglicanelo avec ces Assyriens montagnards ne remontaient pas à la présence du pasteur Browne. Déjà au début du XIXe siècle, différentes publications suscitèrent un nouvel intérêt pour cette contrée et ses habitants. En 1820, Calud James Rich, travaillant à Bagdad pour la compagnie indienne orientale britannique, visita l'ancienne Ninive et décrivit dans ses recueils de voyages sa rencontre avec une église indépendante de Rome. De même, le célèbre Joseph Wolff lors de son périple en Orient fut amené en 1825 à rencontrer Mar Yohannan, évêque d' Ounniah. La même année, le chapelain de l'ambassade d'Angleterre à Constantinople, Robert Walsh, parla d'une église indépendante dans différentes gazettes littéraires. En 1838, la Société royale géographique et la Société pour la propagation de la foi organisèrent une expédition commune dont le but spécifique était le Kurdistan et ses chrétiens. William Francis Ainsworth, médecin et géologue, y participa et s'en fit le narrateur. Un double résultat en découla: le développement en Occident de la curiosité pour cette Eglise d'Orient, et pour les chrétiens orientaux, l'existence d'une source possible de soutien. En 1842, avec l'accord de l'archevêque de Cantorbéry, débuta la mission anglicane. Le pasteur et docteur en théologie Georges Percy Badger fut envoyé dans cette région. Il fallut encore un certain nombre d'années, plusieurs voyages et quelques tentatives infructueuses avant de pouvoir constituer une mission assyrienne organisée sur une base pennanente et satisfaisante. L'archevêque de Cantorbéry décida de n'épargner aucun effort pour y parvenir et fonda la future mission sur deux caractéristiques. En premier, œuvrer auprès d'une population qui avait réclamé sa présence en se limitant aux seuls services que cette population exigerait. En second, envoyer une élite de son clergé pour en faire profiter l'Eglise d'Orient. Dès 1868 une pétition, signée par cinquante-trois personnalités assyriennes dont des évêques, des prêtres, des diacres et des chefs tribaux, fut reçue par l'archevêque de Cantorbéry. Elle éclaira sa démarche. Car cette pétition décrivait les causes de la régression de l'Eglise d'Orient et exprimait une demande éducative précise. Après une période florissante, un déclin accompagné d'une pauvreté spirituelle s'était en effet amorcé pour cette Eglise. Les signataires déploraient la perte des livres anciens, autrefois garants de leur savoir et de sa transmission à leurs enfants. Ils se sentaient encerclés, à l'ouest, par la poussée des missionnaires romains et à l'est, par celle de l'Islam. Ils disaient perdre toutes références et n'étaient plus à l'abri d'une destruction
10Sur cette question, voir: Athelstan Riley, Progress and Prospects of the Archbishop's mission to the Assyrian Christians, London: Society for Promoting Christian Knowledge, 1889. - lF. Coakley, Church of the East and Church of England. A History of the Archbishop of Canterbury' s Assyrian Mission, New York, 1992, Clarendon Press, Oxford University Press, 422 pages.

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comme le furent, jadis, les habitants de Sodome et Gomorrhe. Cet isolement complet pesait de plus en plus sur leurs épaules. Et de conclure leur pétition par cette phrase éloquente: "les Israéliens, après une captivité de 70 ans, sont retournés sur leur Terre, notre captivité dure depuis 700 ans, plus personne ne se souvient de nous alors que nous soulevons quotidiennement nos yeux vers les
montagnes pour y voir surgir une lumière"!!

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Quelques années passèrent encore avant la réussite d'une implantation missionnaire anglicane dans le Hakkari ottoman. Ce fut l'archevêque de Cantorbéry, Edward White Benson (1883-1896), succédant à Archibald Campbell Tait (1868-1882), qui refonda la mission et envoya un des premiers volontaires, le pasteur Browne, dans cette région. Après une célébration d'adieu à la chapelle de Lambeth Palace le mercredi 2 juin 1886, ce dernier partit pour l'Orient. Vingt-deux années plus tard, il accueillait à Kotchanès Wigram et Reed et était heureux de pouvoir leur montrer la petite chapelle construite après de multiples péripéties. La maison attenante était formée de deux pièces, la première pour l'habitation, la seconde pour mettre en dépôt médicaments et pansements et pour y recevoir les nombreux malades qui venaient le consulter. Ce travail médical, auquel il avait été formé en Angleterre, lui prenait une bonne partie de ses journées. Les heures, qu'il consacrait à la prière dans sa chapelle, occupaient pratiquement le reste de son temps. Menant une vie de renoncement et d'intercession, il circulait toutefois à l'intérieur des montagnes du Hakkari pour visiter les écoles dans les villages. Proche voisin et fidèle ami de la famille patriarcale, il partageait avec eux, heurs et malheurs. Le tableau classique des demeures montagnardes consistait en un style de construction très rudimentaire et simple formé d'une grande pièce servant à différents usages: chambre, cuisine, salle de séjour et parfois même comme étable. Cette partie vitale de la maison s'appelait béta!2 et communiquait, en général, avec un garde-manger où s'entassaient les provisions. Les maisons construites à l'aide de pierres brutes grossièrement assemblées sur au moins soixante centimètres d'épaisseur, étaient coiffées de toits plats. Débordant de l'ensemble, ils étaient soutenus par des perches de peuplier. Une échelle intérieure reliait la ou les pièces du rez-de-chaussée à celle en grande partie ouverte de l'étage, le bas servant de retraite chaude pendant l'hiver. Seules quelques décorations, tels des bouquets de fleurs séchées ou des cornes de bouquetins, égayaient les façades de ces habitations. Cet ensemble laissa, à certains voyageurs, l'impression d'une petite cour d'allure médiévale s'alliant à la simplicité évangélique!3.
Cf. Coakley, Church of the East and Church of England, A history of the Archbishop of Canterbury's Mission, op. cit., p. 55-58. 12 Béta comme Bet veut dire Maison. Ce terme est attribué aussi à la famille: d'Bet Mar Shimoun, de la maison des Shimoun. 13Cf. Isabella L. Bird Bishop, Journeys in Persia and Kurdistan, including a summer upper Karun region and a visit to the Nestorian rayats, 1. Murray, London, 1891, pp. 281-283, 291. 20
Il

Surma d'Bef Mar Shimoun, la Khanum Sur ces entrefaites, une voix féminine douce et claire, mêlée d'un brin d'autorité, se fit entendre. - Pschena, pschena tilokhun... Que la paix de Notre Seigneur soit avec vous. Soyez les bienvenues. Je remercie Dieu de vous avoir accompagné jusque chez nous sans entraves, j'espère que vous avez fait bon voyage, Akhuni Patriarca14 Mar Benyamin Shimoun vous présente ses cordiales et sincères salutations. Son retour est imminent. Vous êtes ses hôtes et il vous recevra ce soir autour de son diwan. En attendant, je vous fais servir quelques mets et collations qui, je l'espère, vous satisferont. Tels furent les mots qui sonnèrent aux oreilles de Reed. Mais quelle surprise pour lui de voir, une jeune femme s'exprimer dans un anglais parfait, au milieu de ces montagnes isolées, bien souvent le domaine des hommes, avec une assurance et une dignité peu commune. Devant lui se dressait une personnalité d'une grande beauté physique, au regard magnétique et au charisme certain. Sa coiffure attira son œil. Occupant une place principale, elle était formée d'un châle de cachemire noué bas sur le front, en forme de toque plate, sur lequel était fixé une pièce de tulle de soie brodée de fils d'or. Ce tissu léger retombait délicatement sur ses épaules et pendait librement dans son dos laissant deviner une chevelure noire, abondante et épaisse. Une veste tombante jusqu'au-dessous des genoux, de velours rouge foncé et garnie de larges bordures dorées aux motifs variés, recouvrait une blouse claire et une paire de pantalon très ample. Ses traits fins et expressifs, son port altier, ses habits jusqu'à son chapelet noué autour de son poignet et son pendentif orné de perles, présageaient l'importance de son rang. Deux jeunes servantes déposèrent, à même le sol, sur un épais tapis de laine recouvet d'un tissu rouge, différents mets sur des khouns, les fameux plateaux locaux de forme oblongue et à bords soulevés. Des kiptis ou côtelettes de viandes hachées se dressaient à côté de fèves et de haricots. Bien entendu le lait caillé, communément appelé masta, et le pain de millet accompagnaient l'ensemble. Ces galettes, de quinze à vingt centimètres de diamètre sur deux centimètres d'épaisseur, pouvaient aussi être consommées avec du beurre rance fondu et constituaient la nourriture de base de ces montagnards. Sur ce, entra un robuste jeune homme qui glissa quelques mots furtifs à l'oreille de la maîtresse des lieux. Cette dernière s'excusa et d'un pas vif et souple sortit de la maisonnée. Ses hôtes, assis en rond autour des plats fumants, les savourèrent après la bénédiction des prélats. L'appétit était naturellement au rendez-vous, attisé par les longues heures de marche et l'air vivifiant de la montagne. - Il me semble que cette jeune femme vous intrigue Georges, releva Rabbi
14 Expression qui signifie mon frère le patriarche. 21

Browne. Vous étiez en présence de Sunna Khanum d'Bet Mar Shimoun, la nièce de l'ancien patriarche Mar Rouël Shimoun intronisé en 1861 et décédé en 1903. Elle est également la sœur de l'actuel patriarche Mar Benyamin Shimoun. Comme son nom l'indique, elle appartient à la Maison des Mar Shimoun, l'illustre famille de la lignée patriarcale. La particule de Khanum rattachée à son prénom marque le grand respect que tout un chacun exprime spontanément à son égard. Khanum correspond au féminin du mot turc Khan, dérivant lui-même de Khagan, le souverain suprême. Mais Khanum désigne surtout un titre relatif au rang d'une personne au sein de sa communauté. Pour Sunna, on pourrait le traduire par Princesse ou par la Grande Dame de la Maison des Shimoun ou encore par la maîtresse de maison. Visiblement, Rabbi Browne prenait beaucoup de plaisir à parler de cette femme et de sa famille. Il poursuivit ses explications d'un ton allègre: - Sunna est aussi la fille aînée du regretté Shamasha15 Ishaï et de sa femme Asiat, heureux parents de huit enfants dont six beaux garçons. Mar Benyamin est le second enfant de cette famille, sa sœur Romie le suit immédiatement puis viennent ses cinq frères Paulus, David, Honnizd, Zaya et Ishaïah. Par sa proche parenté avec plusieurs patriarches, elle est de ce fait confrontée depuis son enfance aux différentes questions qui touchent sa communauté. Le principe d'accession au patriarcat par dévolution héréditaire a également des conséquences sur d'autres membres de la famille. Ainsi lorsque la mère du futur patriarche est enceinte, elle est astreinte à mener une vie sainte où toutes boissons enivrantes, tout vin et toute viande sont proscrits. Elle ne se nourrit que de fruits et de légumes pour que même avant sa naissance, l'enfant suive le régime du clergé. Si elle mettait au monde une fille, celle-ci était destinée à la vie religieuse et astreinte aux mêmes conditions alimentaires. Ce fut le cas pour Sunna qui vit le jour, ici à Kotchanès, le 27 janvier 1883. Ses neveux et nièces ont été le plaisir et la fierté de Mar Rouël. Chaque jour, il les observait grandir et s'instruire mais, je ne peux vous le cacher, ils furent aussi ma joie personnelle pendant mes longues années dans ces montagnes. - Par ailleurs, observa Rabbi Browne, Sunna fut aussi une élève brillante et certainement la plus intelligente. J'ai eu le plaisir de l'éduquer aux diverses disciplines littéraires et scientifiques dès son plus jeune âge. A mon arrivée, elle avait à peine quatre ans et je me souviens encore comment, après quelques mois, elle m'assaillait de questions les plus diverses. Sa grande curiosité et sa capacité de compréhension m'encouragèrent à lui enseigner quotidiennement un peu de mon savoir. Mais l'échange fut réciproque, elle m'apprit beaucoup sur les siens. Une scène reste encore gravée dans ma mémoire. Je ne pourrai oublier ses premiers mots, lorsqu'elle me déclara avec fierté et assurance: «Rabbi Browne, c'est notre croyance à nous de dire que nous descendons du sang des anciens Assyriens de Ninive ». Jamais, je n'avais entendu une telle déclaration faite
15 Shamasha veut dire diacre.

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avec autant de passion et de ferveur sortir de la bouche d'une enfant et je compris alors que ce peuple était loin d'avoir oublié son passé et ses origines... Les paroles de Rabbi Browne eurent le même effet sur Reed que celles de Surma autrefois sur ce pasteur anglican découvrant cette famille. Ce soir, il perdit le fil de cette histoire quasi invraisemblable. Mais au fond de lui-même, germait déjà un réel attachement pour ce peuple. Aussi, il s'engagea à comprendre sa destinée. Plus tard, Surma réapparut pour leur signaler que son frère et son escorte venaient d'arriver: - Mar Benyamin est de retour, Dieu soit loué. Il vous recevra après slouta d'ramsha16 lors de son traditionnel diwan17 . Trois coups clairs résonnèrent dans la pénombre tombante. Le soleil couchant illuminait les cimes de ses derniers feux lorsque le son du Naqusha appelait les villageois au recueillement. Il n'était pas coutumier dans ces hauteurs d'utiliser des cloches pour convoquer les fidèles à l'église. On utilisait le Nasqusha, un simandre en bois de noyer épais d'un pouce, large d'un pied et long d'environ deux pieds. Quelques trous étaient chargés d'améliorer sa résonance. A l'aide d'un maillet en bois, le sonneur commençait par trois coups fermes rappelant la Trinité. Les psaumes pouvaient alors être lus aux rythmes de ce carillon conformément aux canons de l'église. Certaines personnes présentaient un réel talent et une grande habileté à sortir de cette planche de bois une note claire et sonnante. Ce soir, les fidèles récitèrent des prières d'action de grâces pour remercier le Seigneur de la venue de leurs hôtes. Un peuplement assyrien multiséculaire Les montagnes sauvages du Hakkari étaient bien connues par les Assyriens dont l'Empire atteignit son apogée sous Sargon II et s'étendit du Golfe persique au Taurus et du Zagros à la Méditerranée. Au Ville et VIf siècles av.J.C, les rois d'Assyrie se feront gloire de leurs incursions victorieuses dans la région même de Djoulamerk. En 714 av.J.C. Sargon II, durant la huitième année de son règne, franchit les cols situés à trois mille mètres d'altitude entre le Nordouz et la vallée du grand Zab vers Kotchanès18. Englobant le Hakkari, les frontières de cet empire atteignirent les rives du lac d'Ourmiah, où des mines d'étain et d'argent étaient exploitées, et celles du lac de Van. D'anciennes routes commerciales existaient alors reliant les villes de Jérusalem, Damas, Tadmor, Mari, Ashur et Hasanlu. Mais cet Empire transmit également dans environ soixante-dix
16Ramsha signifie soir. Dans ce cas, slouta d'ramsha, les prières du soir. 17Le patriarche recevait généralement ses visiteurs chez lui, après les prières du matin et après les prières du soir, dans une pièce réservée à cet usage. Dans l'Empire ottoman, le diwan désignait le Conseil, réuni plusieurs fois par semaine par le Sultan. 18Cf. François Thureau-Dangin, Une relation de la VIlle campagne de Sargon, 714 avolC., Paris, Paul Geuthner, 1912, dont voici un extrait: «Mes vaillants guerriers experts au combat, je mis en ordre puis je pris la route de Musasir, chemin difficile (...) Le Zab supérieur (...) je franchis (...) » p.5t.

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provinces, ses moeurs, son art et sa langue araméenne dont l'alphabet remplaça l'écriture cunéiforme. Longtemps, les rois assyriens incarnaient l'invincible puissance d'une nation conquérante. Au temps des Sargonides, leur armée était la première du monde. Basée sur des systèmes de recrutement, de communication, de renseignement et d'espionnage très efficaces, elle faisait trembler ses voisins. Le fait qu'elle ait été mise en déroute par les Mèdes et les néo-Babyloniens, en quelques semaines, laisse les spécialistes songeurs. En effet en 612 av.J.C. Ninive, sa capitale, tomba. Le roi d'alors, Sîn-shar-ishkun, sa famille, les bribes restantes de son armée auraient trouvé refuge dans les montagnes lointaines du Hakkari emmenant avec eux un large nombre de prisonniers. Les fidèles de l'Eglise d'Orient se déclaraient en filiation avec cette descendance antique. Ils remerciaient cette montagne-refuge de les avoir préservé d'une mort annoncée. Durant des siècles, leur mémoire se perpétua à travers les générations, de pères en fils, bravant le temps et les frontières, des Perses aux Grecs, des Romains aux Byzantins et aux Ottomans. 2- SCENES DU QUOTIDIEN Diwan autour du patriarche Mar Benyamin L'heure du diwan s'approchait. On amena les hôtes du patriarche dans une grande pièce peu meublée, ornée de quelques tapis au sol, de canapés et de chaises rudimentaires agencés en forme de U. Il n'y avait pas de vitres aux croisées des petites fenêtres, en dépit de l'altitude, seulement du papier huilé pendant l'hiver. Quelques niches aménagées dans l'épaisseur des murs abritaient des lampes à pétrole embrasant l'ensemble. Jusqu'à l'introduction récente de la lampe en fer blanc, le béta était éclairé au moyen de l'huile de ricin dans des veilleuses en argile. Toutes les dix minutes, une personne était chargée de moucher la mèche pour éviter son extinction. Certaines Assyriennes connaissaient encore le secret de fabrication de cette huile. Les grains de ricin étaient séchés au soleil avant d'être écrasés sur une pierre plate, ensuite la pâte obtenue était bouillie. Le patriarche donnait audience à chaque personne qui désirait lui remettre une pétition ou lui signifier son respect. Un rite sempiternel précédait toute action. La tradition voulait que les personnes s'agenouillent, baisent la main de sa Béatitude puis restent debout jusqu'à recevoir la permission de s'asseoir. Alors seulement café et tabac commençaient à circuler, un serviteur portant la cafetière, un autre les tasses. Le patriarche entamait toujours la conversation. Dans ce lieu, les hommes se livraient aux discussions générales mais traitaient aussi, le cas échéant, les questions religieuses et temporelles. Seule particularité, dans cette scène typique au sein du monde oriental, était le rôle joué par la sœur ou la tante du patriarche. Femme forte selon la tradition biblique, elle régissait toute la Maison patriarcale, était instruite et avait parfois un rôle politique ou religieux. Ce fut le cas pour Hélène, sœur du patriarche défunt Auraham Mar 24

Shimoun, pour Sulti, sœur du patriarche défunt Rouël Mar Shimoun et aujourd'hui pour Surma, sœur de son successeur Mar Benyamin Shimoun. Intronisé en 1903, ce jeune et vaillant patriarche avait les faveurs de l'ensemble de la population assyrienne, de presque tous les Kurdes de Djoulamerk, de leurs proches voisins ainsi que du Cheikh des Kurdes Neri du Shemsdin. Quinze jours avant sa mort, son oncle Mar Rouël l'avait élevé au rang d'évêque, signifiant par ce signe traditionnel son choix pour son successeur. Wigram et Reed n'échappèrent pas aux règles coutumières et baisèrent la main du patriarche. Ce geste manifestait gratitude et respect, et exprimait l'affection d'un fils envers son père. Le patriarche, de son vrai titre -Catholicos et Patriarche de l'Orient-, était entouré de ses prêtres et de plusieurs membres de sa famille. Mar Benyamin portait un large pantalon sombre orné de galons, un gilet vert pâle à manche courte avec liseré et petits boutons argentés, ainsi qu'une chemise blanche à cotonnade épaisse. Le tout disparaissait sous une robe de soie aux reflets vert bouteille, à manches amples et fendues jusqu'aux coudes, retenue par une large ceinture. Un turban de soie noire entourait son fez conique qui se prolongeait sur son visage pâle par une barbe épaisse mais taillée. Une grosse chaîne, sur laquelle se balançait une croix triomphale rappelant la sainte Trinité, reliait les deux extrémités du col de sa robe. Parmi ses proches figuraient ses frères, David un homme imposant aux larges épaules et Paulus d'aspect plus chétif, sa sœur Surma et ses cousins. Cette présence démontrait la forte influence exercée par cette famille sur l'organisation tribale et religieuse de ce peuple. Deux prélats, également assis non loin de Mar Benyamin, se distinguaient par le port d'un turban sombre enroulé autour d'un bonnet et par leur barbe entière. Au sein de cette Eglise autocéphale, les prêtres étaient tous mariés et leur vocation se perpétuait généralement de père en fils. D'une voix forte et chaleureuse Mar Benyamin prit la parole: - Khati Surma19 m'a fait part que vous aviez fait bon voyage, que Dieu en soit remercié. Je suis heureux de pouvoir vous accueillir à Kotchanès Père Wigram ainsi que votre jeune protégé. Après quelques échanges de politesse, le patriarche enclencha la discussion sur les activités de l'Eglise anglicane, lesquelles demeuraient soumises à son approbation et à celles de ses évêques. Régulièrement les intéressés organisaient des entrevues pour améliorer et orienter les objectifs de la mission, le diwan formant le lieu favori de ces débats. Reed eut ainsi l'occasion de saisir les problèmes qui absorbaient les uns et les autres. A présent, Mar Benyamin s'inquiétait de la pérennité des missions anglicanes. Il déclara à ce propos: - On m'a fait savoir, Docteur Wigram, que vous aviez de sérieuses préoccupations concernant votre implantation à Van. Pourtant au cours des deux dernières années, vous avez ouvert avec succès une école de filles et une école de garçons, construit une chapelle et commencé un enseignement, oh combien, nécessaire pour mon peuple.
19Expression qui signifie ma sœur Surma.

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- Effectivement Béatitude, lui répondit Wigram, nous sommes contents de la propriété achetée comprenant non seulement un terrain pour bâtir les écoles mais aussi un excellent verger, un grand vignoble et encore assez de surface cultivable pour y planter du blé, des pommes de terre et autres légumes. Malheureusement, nous avons sous-estimé les distances à parcourir par nos élèves. Il faut bien rentrer chez soi pour l'estivage. De Van à Kotchanès, il y a environ cent soixante kilomètres, cela semble peu, mais cela signifie en réalité un voyage de six jours à raison de dix heures de marche par journée avec des enfants âgés de dix à quatorze ans... De plus, il faut franchir abîmes et précipices, des terrains accidentés et caillouteux où les sentiers ne portent que le nom. Peu à peu, nous prenons conscience de ces difficultés et malgré des avantages certains, il nous semble que Van n'est pas à conseiller pour une station missionnaire et encore moins pour en faire le quartier général de la mission au sein de l'Empire ottoman. Le patriarche l'interrompit: - Avez-vous déjà réfléchi à une autre solution? L'éducation de mon peuple reste mon souci majeur. C'est une question que je vais aborder au prochain synode de notre Eglise. Je suis en train de faire la tournée des différents Malek20 et évêques pour obtenir un large consensus sur cette question. Je considère que les terres entourant les églises, en général cultivées pour fournir de la nourriture aux convives, aux étrangers et aux nécessiteux, devraient aussi être utilisées comme dotation au profit des écoles de village et comme soutien matériel aux écoliers. - Votre sainteté fait toujours preuve de bonté et de lucidité pour l'avenir de son peuple, souleva opportunément Wigram. Pour ma part, l'épisode de Van me semble presque du temps perdu, il serait judicieux de transférer la mission centrale à Amadiya. Cela pour deux raisons. D'une part, cette bourgade située au pied des montagnes les plus hautes, à quelques jours de voyage au nord de Mossoul, serait d'accès relativement facile pour Kotchanès et constituerait un centre admirable pour le travail dans les montagnes. D'autre part, les paroisses au sud d'Amadiya rallient de plus en plus l'obédience romaine. Une présence anglicane les aiderait à résister au prosélytisme de Rome. Avec tristesse, Mar Benyamin acquiessa puis aborda un autre projet: - Nos manuscrits vieillissent, notre dernier copiste est mort, si nous n'accentuons pas la sauvegarde de notre patrimoine littéraire, nous risquons de disparaître un jour avec lui. Notre mémoire ne doit pas mourir. J'ai chargé Khati Surma de veiller à cela, de défendre notre identité quoiqu'il arrive. Nous sommes désormais une église de plus en plus retranchée, Dieu seul sait ce que l'avenir nous réservera. Notre devoir principal est de préserver notre nation assyrienne d'une disparition effective. Il faut régénérer notre savoir et le transmettre à nos enfants. Je compte beaucoup sur votre coopération en cette matière. Wigram profita de cette remarque pour s'étendre sur une note positive: - Nous venons de terminer l'impression d'un calendrier complet des jours de fête et de jeûne et celle d'un recueil de texte des services quotidiens. Concernant
20 Chefs de tribus ou princes.

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le domaine scolaire, nous avons complété l'arithmétique par un gros livre. Voici des exemplaires pour Kotchanès... Aussitôt, des sourires illuminèrent les visages. Bien plus tard, le patriarche se leva, bénit l'assemblée et donna congé à ses hôtes. Sur le pas de la porte, Surma murmura à ses invités: - N'oubliez pas mes amis, demain matin aura lieu le baptême de mon neveu Eshaï, le fils de Akhuni David21. Il est pressenti comme Natr Kursi22. La cérémonie aura lieu à Mar Shalita, vous y êtes cordialement invités ainsi qu'aux festivités qui suivront. Ce nouveau-né était considéré en quelque sorte comme un Ndira, une personne vouée à Dieu et astreinte à des règles précises et rigoureuses. Ce Ndira, aux nombreuses traces bibliques, est un ancien rite, qui a évolué dans le sens d'une consécration pour le service cultuel de Dieu. Il aurait influencé cette communauté dans sa manière de préparer certains de ses membres à la charge patriarcale et notamment la famille des Shimoun. En son temps, son oncle Mar Benyamin, avant d'être consacré patriarche, était Natr Kursi. Toute sa vie durant, Eshaï sera obligé de se soumettre à un régime alimentaire strict comme le fut sa mère pendant qu'elle le portait, et comme le sont sa tante Surma et son oncle le patriarche. Pendant le temps de sa consécration, il devra s'abstenir de vin et de toute boisson fermentée. Wigram, Reed et Rabbi Browne retournèrent dans leur maisonnée, heureux d'avoir partagé ce moment avec les autorités assyriennes. Nos voyageurs déroulèrent les matelas, rangés dans un coin de la pièce, à même le sol, et ne tardèrent pas à s'assoupir. Reed fixa quelques instants le ciel limpide et contempla l'arche lumineuse de la Voie lactée, cette nuée blanchâtre formée de milliards d'étoiles, avant que le sommeil ne l'emporte. Aux yeux de l'Eglise anglicane, toute Eglise orthodoxe apparaissait comme une branche de l'Eglise universelle sans faire de distinction nette entre les églises qui acceptaient l'ensemble des conciles œcuméniques ou celles qui les rejetaient. L'Eglise d'Orient entrait dans cette perspective. Elle lui proposa donc un travail en commun dans sa propre tradition. L'Eglise anglicane reprochait au catholicisme de dénaturer sa mission première par son romanisme autoritaire. Par contre, l'arrivée des Russes orthodoxes en 1898 dans la région d'Ourmiah en Perse ne lui paraissait pas être préjudiciable. Au contraire. Son intention première fut d'abandonner la Perse à l'Eglise russe et de concentrer ses efforts du côté ottoman. Considérant que ce choix appartenait à l'Eglise d'Orient, elle la consulta à ce sujet. Finalement, la mission anglicane demeura en Perse car certains villages assyriens restèrent fidèles à leur Eglise historique. En terre ottomane, elle ouvrit une mission à Kotchanès et une autre à Van en 1907, abandonnée au bout de trois années pour Amadiya. Du côté persan, des écoles furent ouvertes à Ourmiah et dans les villages environnants, et de nombreux
21Expression qui signifie mon frère David. 22Natr Kursi signifie gardien du Siège. 27

travaux d'imprimerie furent effectués. Dès 1890, les trois anciennes liturgies en usage au sein de l'Eglise d'Orient furent éditées en un volume comprenant aussi le rituel du baptême. Des livres de psaumes, de catéchismes et d'enseignement des grammaires de la langue écrite et parlée, des abécédaires, des manuels d'arithmétique et d'histoire suivirent. En ce début de siècle, l'enjeu géo-religieux de l'Eglise anglicane était de s'installer là où résidait les Assyriens, de contribuer à la régénération de leur Eglise en insistant sur un projet d'ordre spirituel, humanitaire et éducatif. Elle les éloignait de l'emprise romaine et de ses conversions au catholicisme et opérait un travail d'intercommunion entre les deux Eglises. Son attitude divergeait de celle du gouvernement britannique qui voyait dans l'infiltration orthodoxe uniquement une influence russe néfaste à ces intérêts, alors qu'elle s'y résignait et la saluait positivement. A ses yeux, la mission russe représentait un rempart face aux missionnaires latins.
Ma'mouditha, jour de baptême d'Eshai

Il était à peine quatre heures du matin que déjà tintait le Naqusha. A travers slouta d'sapra23, ces chrétiens rendaient grâce au Seigneur parce "qu'Il les avait ressuscités du sommeil et préservés du mal". L'Eglise mésopotamienne s'inspirait de la Bible pour l'élaboration de ses trois moments de prières quotidiennes. Après Sapra et Ramsha, slouta d'lelya24 concluaient ce cycle en se référant au Psaume "Je me lève à minuit, te rendant grâce pour tes justes jugements2S" ou encore à l'évangile de Marc "... veillez, car vous ne savez pas
quand ce sera le moment...26".

Un hululement bref et grave, talonné par un gloussement rauque, signalait que son émetteur, le hibou grand duc au beau poitrail fauve et aux aigrettes proéminentes, partait se reposer. Sa chasse nocturne s'achevait. La faune diurne ne tarda pas à s'activer et se mettre en quête de nourriture. Kotchanès aussi s'éveilla. Surma, comme les autres, commença à s'affairer. Le mouton venait d'être tué. Un gros morceau fut aussitôt réservé pour le chichlik, cette viande grillée à la broche, dont le fumet embauma rapidement le hameau. Ce matin, David d 'Bet Mar Shimoun et Esther d'Bet Matran, son épouse, allaient baptiser leur fils EshaÏ. Ce jour de Ma'mouditha marquait tout un chacun de son entrée dans l'Eglise. Pour cette occasion, son parrain lui avait confectionné un bel habit blanc ainsi qu'une couronne de rubans de soie blanche sur lesquels, sa marraine avait brodé avec soin quelques paroles de Psaumes: "Tu l'as couronné avec gloire et honneur. n t'a demandé la vie, et Tu lui donnas la vie éternelle". Trois petits pompons de couleurs différentes pendillaient de cet ensemble
23 Prières du matin. 24 Prières de la nuit. 25 Psaume 119, 62. 26 Marc 13, 33-35.

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pittoresque. Lorsque tout fut prêt, la célébration des mystères, appelée Razé, débuta. Parrain et marraine se retrouvèrent avec le bébé devant la porte du baptistère tandis que prêtres et diacres y pénétrèrent avec l'Evangile, la Croix, l'encensoir et les bougies. Le diacre entonna un Karozoutha27. Puis commença la liturgie proprement dite28. Cette dernière, fort ancienne, suivait son calendrier. En cette période de l'année, Takhsa d'Qoudasha Qadmaya connue sous le nom de Qoudasha d'Shlihé (Messe des Apôtres) était lue. Célébrée depuis le dimanche des Rameaux jusqu'à l'Avent, cette anaphore daterait du ne siècle et refléterait la plus ancienne composition eucharistique chrétienne connue. Ne faisait-elle pas remonter sa source aux deux compagnons de Thomas l'apôtre, Addaï et Mari? Reed assistait'pour la première,fois à une telle cérémonie. Un sentiment étrange l'envahit. Pendant que le diacre se présenta au patriarche avec l'encensoir, les fidèles amorcèrent l'oraison de Lakhou Mara (A Toi, Seigneur). Reed s'émut alors jusqu'aux larmes à l'écoute de ces vers, A Toi, Seigneur de tout l'univers, nos louanges, à Toi, Jésus-Christ, nos bénédictions, parce que c'est Toi qui sauves nos âmes. Une telle dévotion s'échappait de ces paroles, qui portaient en eux dix-neuf siècles d'épreuves et de ferveur populaire, que le plus incrédule en perdrait ses certitudes. D'autant plus que les termes usités lui confirmèrent que l'Araméen, cette langue vernaculaire de Palestine, parlée à l'époque de Jésus, était encore bel et bien usitée. Vivante au milieu de ces montagnards, elle était extrêmement vivifiante pour Reed. Le baptême formait un interlude dans la célébration de la sainte Communion. Après la consécration de l'eau et la prière du Notre Père, le diacre reçut du parrain l'enfant et le présenta au prêtre qui l'oignit. Ce dernier le transmit à Mar Benyamin vêtu d'une longue aube blanche retenue à la taille par une ceinture, en ressemblance avec l'habit du Christ, rehaussée d'une chape carrée et d'une étole garnie de croix rouges. Le Patriarche immergea trois fois le nourrisson dans les fonts baptismaux en déclarant: "Eshaï est baptisé au nom du Père et du Fils et du saint Esprit, pour toujours et toujours, Amin. Le diacre remit ensuite l'enfant au parrain qui l'emmitoufla dans son habit blanc. Il perçut à la porte du sanctuaire la sainte communion tandis que le célébrant déposa la couronne sur la tête du bébé. Il répéta les psaumes, qui y étaient brodés, et agença les pompons à leurs places respectives. Celui de couleur noire était suspendu devant ses yeux comme symbole de la mort, sur le côté droit était disposé celui de couleur blanche, symbole du baptême et sur le côté gauche, celui de couleur rouge, symbole de mort violente. L'habit blanc et la couronne seront précieusement gardés. Si l'enfant venait à mourir, ils brûleraient avec lui, si par contre il survivait et se mariait, il porterait la couronne à ce service, de même s'il
27Karozoutha signifie proclamation (Litanie spécifique à l'Eglise assyrienne et chaldéenne). 28 Ct: Monseigneur Francis Alichoran, Missel chaldéen, l'Eglise de l'Orient assyro-chaldéenne, sa liturgie, son histoire, Paris, 1982, Eglise catholique chaldéenne, autoédité, bilingue françaisaraméen, 430 p.

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