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Témoignage sur la crise ivoirienne

De
273 pages
Le régime du Président Laurent Gbagbo est freiné dans son élan par l'éclatement d'une crise armée, le 19 septembre 2002, une crise qui se présente sous la forme d'un coup d'Etat manqué et qui se mue en rébellion avec pour conséquence la division du pays. A l'avènement de la crise, le ministre de la Défense et de la Protection civile se trouve, dans l'exercice de ses fonctions, seul à la barre ce 19 septembre. Ce livre est donc à la fois une autobiographie, le témoignage d'un acteur de premier plan et un essai politique.
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Témoignage sur la crise ivoirienne
De la lutte pour la Démocratie à l’épreuve de la rébellion

Moïse Lida Kouassi

Témoignage sur la crise ivoirienne
De la lutte pour la Démocratie à l’épreuve de la rébellion

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11787-7 EAN : 9782296117877

SOMMAIRE LISTE DES ACRONYMES CARTE DE LA COTE D’IVOIRE DIVISEE DEDICACE PREFACES I. ET II. AVANT-PROPOS INTRODUCTION PREMIERE PARTIE : DE LA LUTTE POUR LA DEMOCRATIE DEUXIEME PARTIE : A L’EPREUVE DE LA REBELLION CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE LISTE DES ANNEXES ANNEXES TABLE DES MATIERES p. 8 p. 10 p. 11 p. 13 p. 27 p. 29 p. 33 p. 159 p. 247 p. 251 p. 255 p. 256 p. 271

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LISTE DES ACRONYMES AITACI : Association des Ingénieurs, Techniciens et Assimilés de Côte d’Ivoire ARSO : Aménagement de la Région du Sud-Ouest CDU : Christlich-Demokratische Union (Union DémocrateChrétienne) CCER : Centre de Collecte et d’Exploitation du Renseignement CNSP : Conseil National de Salut Public (junte militaire) COGEXIM : Compagnie Générale d’Export-Import CTK : Compagnie Territoriale de Korhogo CSU : Christlich-Soziale Union (Union Sociale-Chrétienne) ENSEA : Ecole Nationale de Statistique Appliquée ENSOA : Ecole Nationale des Sous-Officiers d’Active FEANF : Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France FESCI : Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire FIRPAC : Force d’Intervention Rapide Para-Commando FMI : Fond Monétaire International FPI : Front Populaire Ivoirien LIDHO : Ligue Ivoirienne des Droits de l’Homme MACA : Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan MDL : Maréchal Des Logis (sous-officier de gendarmerie) MEECI : Mouvement des Elèves et Etudiants de Côte d’Ivoire MIDH : Mouvement Ivoirien des Droits de l’Homme MPCI : Mouvement Patriotique de Côte d’Ivoire MPI : Mouvement Populaire Ivoirien MRG : Mouvement des Radicaux de Gauche OLPED : Organisation pour la Liberté de la Presse, de l’Ethique et de la Déontologie PDCI-RDA : Parti Démocratique de Côte d’IvoireRassemblement Démocratique Africain PIT : Parti Ivoirien des Travailleurs RDR : Rassemblement Des Républicains RTI : Radio Télévision Ivoirienne S/M : Second-Maître (sous-officier marinier) SPD : Sozialdemokratische Partei Deutschlands SNO : Secrétariat National à l’Organisation (FPI) 8

SYNARES : Syndicat National de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur UER : Unité d’Enseignement et de Recherches UNEECI : Union Nationale des Elèves et Etudiants de Côte d’Ivoire UNITA : Union Nationale pour l’Indépendance Totale de l’Angola.

CARTE DE LA COTE D’IVOIRE DIVISEE

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DEDICACE

A notre très regretté Maître Emile BOGA DOUDOU, A tous nos martyrs, qui comme lui, Sont tombés sur le long chemin de la lutte pour les Libertés ; A tous ceux qui ont cru et croient encore au projet de Refondation de la Côte d’Ivoire.

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PREFACES I. La lecture attentive du « témoignage » de Moïse Lida Kouassi sera précieuse pour quiconque cherche à rétablir les faits de la crise qui déstabilise la Côte d’Ivoire depuis au moins l’avènement du multipartisme. La crise politique reste en apparence remarquable par ces dernières manifestations violentes de 2002 à 2003. Mais l’ampleur soudaine des affrontements armés, excepté les atrocités, s’est bien plus rapidement estompée que dans d’autres situations, plus dramatique encore, sur le continent. Ici, la politique a pris le dessus, plus vite qu’ailleurs. Il est vrai que la répétition des incidents politiques qui ont conduit à cet instant tragique de la nuit du 18 au 19 septembre 2002 reste plus significative encore que les affrontements ultimes. La signature des causes profondes est là, dans l’accumulation de ces contradictions critiques qui ont paru surprendre chacun des acteurs, sauf, apparemment, un certain Alassane Dramane Ouattara. La chronique de « cette guerre annoncée » a déjà été faite. Mais Lida nous aide ici à mieux la comprendre encore. L’auteur raconte bien l’irruption sur la scène ivoirienne de ce « phénomène Ouattara», qui a focalisé tout le débat, reléguant tous les contentieux primaires et tous les acteurs traditionnels au second rang. La crise ivoirienne est bien finalement celle de l’identité de monsieur Ouattara et des siens et de cette volonté de certaines puissances de s’en servir pour asseoir une domination continuée sur la Côte d’Ivoire. Ouattara, un homme structuré et déterminé, même au pire. Bien mieux, décidément, que tous ces hommes politiques, pourtant les plus soutenus des

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nôtres, qu’il a objectivement empêché de gouverner, chacun son tour. Le mérite de l’auteur est d’avoir restitué des faits qui nous permettent chacun de faire une lecture plus sereine de la situation. Cette nuit du 18 au 19 septembre 2002, tout sembla s’accélérer tellement ! Aujourd’hui, ceux qui ne savent pas ne réalisent pas vraiment que le pays a été à un doigt de perdre sa liberté. Ceux qui, comme moi, l’apprirent en étant hors du pays virent d’abord se dérouler de longues heures d’angoisse, bientôt amplifiées par l’éloignement, la rareté lancinante de l’information et la confusion entretenue par ces réseaux déjà à l’œuvre. Des casernes (combien ?) avaient été attaquées, simultanément, au petit matin, à Korhogo, Bouaké et Abidjan. Le ministre d’Etat Boga Doudou, le « dur » du régime, avait été retrouvé mort et le ministre d’Etat ministre de la Défense, le non moins « sécurocrate » Moïse Lida Kouassi, un moment introuvable, dirigeait des opérations presque seul au poste. Rien de précis n’était connu du public, en dehors des « thèses » de RFI. Le communiqué, bientôt rassurant, lu par le ministre de la Défense sur les antennes pouvait paraître trop officiel pour être vrai, en dehors de confirmations factuelles. Le président de la République était en voyage officiel en Italie avec sa famille. Le premier Ministre Affi Nguessan était à une conférence à Yamoussoukro. Les assaillants semblaient décidément avoir bien choisi le moment ! Alors que, néanmoins, l’armée semblait prendre le dessus à Abidjan, d’où les assaillants avaient été vite chassés, il semblait bien qu’elle avait succombé cependant à Korhogo et à Bouaké. Bien que vaillante, le fait est que l’armée se trouvait dans une situation de nudité incroyable, si l’on s’en tient du moins aux discours récents sur le sujet. Les arsenaux avaient été soigneusement pillés par les différentes mutineries 14

et surtout par le coup d’Etat de Robert Guéi. Ils n’avaient été que peu comblés par les quelques livraisons de Kadhafi et de Dos Santos. Pas assez d’armes, ni légères, ni lourdes. Pas assez de munitions de toute façon. Une puissance de feu limitée donc. Les quelques rares blindés disponibles avaient connu des jours meilleurs. L’essentiel de l’artillerie se trouvait, paraît-il, à Bouaké, aux mains des rebelles. Les avions de chasse aussi. Les transmissions et les communications étaient réduites à leur plus simple expression. Bref, une armée sous-équipée et sous-entraînée faisait face à son premier défi majeur depuis l’indépendance. On la découvrira bientôt démotivée par l’absence de véritables chefs. Le chef d’état-major longtemps introuvable ; quelques officiers supérieurs déjà tombés. Pêle-mêle, quelques faits sont déjà remarquables, une fois les émotions contenues. Ils expliquent bien des choses pour qui sait les lire ; comme par exemple l’insistance des Français pour protéger d’abord et avant tout Ouattara, refugié tout de suite à l’ambassade d’Allemagne, grâce à une opération aussi honteuse que plus tard « célèbre ». L’ambassadeur français ira même jusqu’à menacer de représailles le ministre de la Défense de Côte d’Ivoire, peu pressé de pourvoir à la sécurité du seul Ouattara. La désertion des lignes de défense par les chefs d’une armée surtout tenue par des officiers de second rang et des sous-officiers, tous d’une vaillance encore peu récompensée à ce jour, traduisait simplement la carence profonde du commandement supérieur. La facilité d’infiltration des rebelles derrière les lignes n’était pas en reste. L’armement spécialisé de ceux-ci traduisait bien toutes les complicités extérieures. Au demeurant, ces premières déclarations françaises insistant sur la guerre « ivoiroivoirienne » n’étaient-elles pas trop audibles pour être honnêtes ? À partir de là, le refus du gouvernement Chirac d’autoriser l’aide française, pourtant prescrite par les accords de défense, n’était-il pas attendu? Et que dire de ces nombreuses entraves improvisées par l’ambassadeur de France sur le chemin de la reconquête de Bouaké ?

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Moïse Lida Kouassi donne ici aux observations premières une cohérence que seul un témoin privilégié pouvait apporter. La qualité de sa contribution tient d’abord à cette narration froide des faits, même sur les sujets les plus délicats : le refus de ses camarades d’accéder à toutes les mesures prudentielles réclamées, l’attaque de sa résidence et son sauvetage miraculeux, les accusations reçues au sujet de la mort de Robert Guéi, l’échec des tentatives de reprise de Bouaké, les menaces contre sa vie, le complot des nouveaux stratèges du FPI, etc. La sincérité de Lida reste émouvante. Elle vient sans doute d’abord de ce parcours politique dont il commence par parler abondamment. Comme pour se démarquer de tous ces soldats de la dernière heure qui pullulèrent dès les premières menaces éloignées. Ma conviction profonde est que Lida est l’une des grandes victimes de ce jour tragique de septembre 2002, lorsque tout paru s’effondrer. Il aura souffert, lui-même et pour sa famille, dans sa chair et dans son âme, davantage en tout cas que ne l’ont dépeint ces adversaires de l’intérieur, bien étranges, qui l’ont livré tout de suite en bouc émissaire de leurs propres turpitudes. Sa version de l’histoire était ainsi de celles qui étaient attendues avec impatience. Pourtant, il faudra regarder, au-delà de cette contribution étonnante de simplicité et de fraîcheur politique, la restitution précise de notre histoire immédiate. Le déferlement de la violence ce 19 septembre 2002 parut surprendre tout le monde. Pourtant tout était écrit. Le parti unique, c’était d’abord la culture de l’immobilisme politique. Avec le recul, on s’aperçoit qu’il a surtout produit la perte du sens de l’histoire et de cette leçon élémentaire que ses dirigeants n’ont sans doute jamais assimilée : tout système politique ne vaut que par sa capacité à absorber ses contradictions sociales. Regardons ensemble comment et de quoi sont nées les grandes révolutions ! 16

Il était évident pour des gens avertis et soucieux de préserver même leurs seuls acquis, que le blocage systématique de la démocratie en Côte d’Ivoire ne pouvait que produire l’accumulation des contradictions jusqu’à des antagonismes de rupture. Sauf pour certains dirigeants anciens de ce pays, déjà dépassés par l’histoire, à leur propre insu. Tout autre projet de véritable subversion ou déstabilisation n’avait qu’à profiter de l’aubaine. Ce que firent Ouattara et ses soutiens étrangers. « La guerre des héritiers » ne pouvait qu’être une sorte d’enzyme, la dernière fusée de la violence, dans ce tir inexorable vers l’orage politique. L’arbitrage confus des Français et le développement du désordre politique (défaire sans faire, tout en espérant que surgiront du chaos immédiat des solutions sous contrôle), feront le reste. Les autorités françaises ont passé leur temps à user de prétendues contradictions internes (deux régimes de cohabitation) pour masquer l’unicité de la classe politique française (comme aux temps de la coloniale) sur les ambitions de satrape de ce pays dominateur : s’assurer des réserves de richesse ainsi que d’un marché captif et créer ici une station solide de reconversion de la pauvreté sousrégionale. La Côte d’Ivoire doit appartenir à tous. Ainsi a-telle été créée, pour servir de déversoir des responsabilités mal assumées par ces gouvernements, qui ne doivent surtout pas continuer d’expédier leurs « boat people » à travers la Méditerranée. Ainsi devait périr l’ivoirité, concept « bédiéen » aussi « imprudent » que « subversif ». Il fallait un président aux ordres pour régler le tout comme avant, sous Houphouët. Peu importe qu’on eût besoin de faire un coup d’Etat en 1999. Robert Guéi, qui avait déjà été recruté, devait céder la place à un certain Ouattara au bout d’un processus de transition dédié. Que n’a-t-il pas compris ou admis cette évidence !?

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Mais Gbagbo était, de toute façon, le « joker du peuple ». La réaction du peuple dans cette victoire de 2000 fut aussi inattendue que désespérée contre le jeu des réseaux et des faiseurs de la démocratie détournée. Ils espéraient contrôler tous les résultats. Le peuple a décidé, même au prix de sa vie, que seuls ses choix devaient s’imposer. Moïse Lida Kouassi a suivi tout cela, d’abord en observateur engagé, puis rapidement en acteur souvent décisif. Certes, Lida n’est pas exactement un produit de cette « gauche historique » dont les membres et les élèves avaient très tôt leurs icônes et leurs groupes de lutte clandestins. A l’avènement du multipartisme, c’est d’abord la personnalité d’un certain Laurent Gbagbo qui l’attire dans la lutte, comme un aimant attire des matières minérales. Les idées de Gbagbo ont laissé peu de personnes indifférentes à l’époque. Lida n’est certes pas un membre fondateur du FPI et il ne le revendique pas. Il aura été d’abord recruté par Boga. Mais Gbagbo l’a adopté sans tarder. Cette capacité du leader du Front Populaire à sélectionner les plus actifs et à rechercher leur contribution à la lutte est incontestablement l’une de ses qualités. Le séjour commun avec Gbagbo en prison en 1992, la productivité intellectuelle de Lida, ce talent vite affirmé dans la gestion des situations de crise, en feront un acteur majeur de chacun des événements qui marqueront la vie politique de la Côte d’Ivoire pendant ces années 90 hautement chargées en incidents de toutes sortes : le coup de filet de février 92, le boycott actif en 1995, le coup d’Etat de 1999 etc. A l’avènement du coup d’Etat de 1999, il a fallu l’audace et l’esprit d’à propos de quelques-uns comme Lida pour que le FPI se faufile au milieu du désordre créé par Robert Guéi et ses « jeunes gens » jusqu’au pouvoir d’Etat. Lida raconte ici par le menu toutes ces péripéties pendant lesquelles se joua le destin du pays.

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Quand Laurent Gbagbo arrive au pouvoir en 2000, Lida fait partie « naturellement » du groupe restreint de ceux qui gouvernent réellement derrière l’affichage officiel. La compagnie des Laurent Gbagbo, Aboudrahamane Sangaré, Simone Gbagbo, Boga Doudou, Affi Nguessan, Mamadou Coulibaly était plus que gratifiante ; une consécration ! Il se produisit alors une chose que l’auteur lui-même comprit bien tard ! Les quelques privilèges visibles que cette position pouvait procurer ne pouvaient que susciter les sentiments habituels autour de tous les chefs. C’est ainsi naturellement que Lida fut déclaré par quelques opportunistes comme la tête de turc idéale. Le responsable unique (comment le pouvait-il, même physiquement ?) de toutes ces erreurs de jugement qui ont affaibli le système au point de le rendre vulnérable. Malheur aux vaincus ! Que ne fut-il pas mort d’ailleurs (on veut dire « tué »), comme Boga, semblaient dire ces nouveaux stratèges du jour qui se pressaient pour prendre la place. Las ! Lida vivant et toujours aussi combatif, semblait survivre incroyablement. Une sorte « d’arrogance de la foi ». La mise à mort devenait donc inévitable ! Certes, des erreurs de jugement et plus sûrement de communication ont été sans doute commises par l’homme ! Mais il n’était pas le seul à se fourvoyer et ses erreurs à lui étaient bien loin d’être les seules. Moïse Lida Kouassi aurait peut-être dû en parler davantage, pour montrer comment elles ne pouvaient pas avoir eu les dimensions qu’on leur prêta malicieusement. Mais à quoi bon, puisque ces écrits-ci sont les rares défenses dont il dispose, même aujourd’hui ! Tout ce qu’on a pu dire pour justifier la « mise à mort » du « coupable » était évidemment faux : le détournement des 50 milliards destinés à l’achat d’armes, la livraison d’armes à l’ennemi, l’assassinat de Boga Doudou etc. Le plus grand mal vint toujours ainsi de ces fausses accusations, sans démonstration, ni preuve, ni même commencement d’indice, 19

par lesquelles quelques zélés affaiblissaient objectivement les lignes de défense de la nation en danger. La guerre psychologique de l’ennemi, qui voulait d’emblée supprimer les cadres, comme dans une opération commando classique, était logique et attendue par les esprits avertis. Mais les « tirs amis » sur les lignes arrières sont toujours plus désastreux, parce qu’inattendus. Les auteurs, coauteurs et complices seront-ils jugés un jour, à leur tour, par le tribunal du FPI ? Leurs erreurs paraissent pourtant aujourd’hui si évidentes ! En attendant la nécessaire réhabilitation, la multiplication des témoignages honnêtes pourrait peut-être nous réconcilier tous avec tous ces espoirs placés depuis les années 90 par ce peuple ivoirien assoiffé de liberté et de renaissance politique. Haut les cœurs et en avant camarade ! Kabran Appia Député à l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire Ancien Ministre

II Beaucoup a été écrit sur la crise ivoirienne tant par des plumes dans la lie chaude des évènements que par celle dans le lit éprouvé du pouvoir. Des envolées de plumes d’aigles à celles des moineaux, des tamiseurs de mots, enjoliveurs du jardin littéraire aux vautours vautrés dans le ventre des putréfactions sociales, chacun s’est adonné à cette commensalité politique procédant de l’irrédentisme de mission, je souligne la rébellion de 2002. Il eut même un pasticheur qui au demeurant pour se faire la plume dans la célébrité d’un grand auteur du XIXème siècle pour grandir intellectuellement dans sa grandeur passée la postérité. Je renvoie à l’auteur de l’opuscule « Gbagbo le petit » comme si la sécheresse imaginative l’invita à s’abreuver dans le flux imaginatif abondant d’énergie créatrice de Victor Hugo qui brocardant le coup d’Etat de 1848, forgea la fameuse formule « Napoléon le petit ». Si sémantiquement Victor Hugo, admirateur de Napoléon Bonaparte s’attaque avec verve à la pantalonnade politique de Napoléon III (Louis Napoléon Bonaparte), l’auteur de la feuille de choux qui échoue dans le champ littéraire ivoirien semble nous dire que lorsque le tam-tam crépite en Afrique tout le monde trémousse. Même les paralytiques. Ainsi tout comme toute image ne fait pas roi mage, la comparaison ne fera pas motion scientifique. Le livre de Lida Kouassi intitulé « Témoignage » eut par conséquent des devanciers dans le paysage de la littérature politique. Il reste que l’auteur, sans complaisance, jetant un regard froid sur la vie politique ivoirienne incandescente, l’opère par la plume sans l’anesthésier.

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Cette œuvre protéiforme, autobiographique, politique, historique voire littéraire, à travers le libre cours que donne l’auteur à sa plume par des effets de style et des formules incisives, apporte une lumière certaine sur la gestion du pouvoir, les conflits souterrains et parfois ouverts qui minaient l’équipe gouvernante d’un pays historiquement miné. En effet, portant son scaphandre d’objectivité, l’auteur plonge sa plume dans sa vie pour en extraire la lumière nécessaire à l’éclairage de sa prise de conscience. Le regard sur soi ne l’égare nullement dans une posture narcissique mais participe d’une réactivation de tout ce qui pouvait expliquer sa transmutation sociopolitique. Ainsi, l’enfance de Lida Kouassi fonctionne comme un moment initiatique le conduisant vers un lieu ou le nombrilisme juvénile se dissout dans le magma des événements d’une autre dimension, d’une autre nature, je souligne l’histoire politique. C’est dans l’histoire, tamisant les faits à l’instar de l’orpailleur à la recherche de pépites d’or, dans son art de sélection des faits que se produit la connaissance des hommes et donc la renaissance de Lida Kouassi. On saisit pourquoi l’auteur, dans le moule de l’action historique, procède à une transmutation, en retournant son regard débarrassé des nimbes de l’enfance sur la réalité. Du regard du dedans, celui de la dégustation des fruits du champ édénique de l’enfance au regard du dehors, celui de l’être en situation, Lida Kouassi se forge un caractère et une détermination pour donner des coups et en recevoir. Car il faut parfois sinon souvent avoir la peau lithique en politique pour ne pas laisser transmettre le moindre gémissement de douleur. L’auteur se fait alors éthologue, analyste du comportement des espèces de la faune politique en général et surtout partisane en particulier. Il comprit, en le laissant transparaître à mots feutrés ou à travers les silences du non-dit littéraire, que la faune politique, toujours à l’affût des moindres failles 22

de l’autre ou les créant, cherche habilement à réduire et détruire la capacité de résistance de celui qu’elle veut éliminer du champ politique. La politique s’apparentant au combat des condamnés à mort des étrusques sur la tombe d’un grand guerrier, se saisit comme une activité de la mortsurvie. Comme l’écrivait Huainan Zi, célèbre auteur chinois de l’antiquité, dans ses « Grands traités »: Les hommes aux appétits voraces et aux passions dévorantes Couvent la puissance d’un regard plein d’envie ; Fascinés qu’ils sont par les titres et les positions ; Ils n’ont qu’une ambition : déposer les autres par leur habileté, Et s’installer sur les hauteurs de la société. Lida Kouassi découvre donc dans ce jeu de la mort-survie, au sein de son propre parti où les ambitions « postgbagboïstes » produisent un centro-sinistra, c'est-à-dire un affaiblissement, un manque de cohésion au sein de l’équipe gouvernante avant l’irruption de la rébellion de 2002. Cette analyse de l’auteur introduit le lecteur dans le jeu de positionnement politique de ses camarades et permet (enfin !) de situer les responsabilités quant à la question de l’équipement des forces armées. Qui donc s’opposait à l’achat des armes ? Certains ministres ne s’arcboutaient-ils pas, en réalité, sur leur position en feignant de donner la primauté au développement économique ? Mais quel pays au monde peutil en se développant se passer de l’équipement de son armée pour protéger ses richesses, sa population et sa souveraineté ? Cette autophagie politique traduisait, si ce n’est un amateurisme de certains, du moins l’expression d’une culture d’autruche. Pourtant le champ politique, transversalement structuré par la tension permanente attisée à souhait par des médias de services commandités d’ici et d’ailleurs et un environnement ivoirophobe savamment voilé par des thèses panafricanistes anesthésiantes à l’envi, invitait les ministres à 23

ne pas baisser la garde pour assurer la sécurité globale du pays. Car, ignorer les enchaînements dialectiques des faits historiques portant le sceau des luttes politiques de 1960 à 2002, relevait, si ce n’est de la cécité gestionnaire, du moins de la culture des délices de Capoue. En effet, comme atteints par l’ivresse du pouvoir aveuglant et se livrant à des coups bas qui, bien souvent, transforment l’arène du pouvoir en champ d’intrigues, maniant des flèches de parthes, certains gouvernants oubliaient que le socle de la société se transmuait en sable mouvant. Or, la politique dans ces conditions aux relents cadavériques, ne peut se payer des repos sans courir le risque du péril collectif. A l’évidence, le volet éclairant de l’information relative à la question de l’armement nourrira, je l’espère, bien des plumes, même celles des autruches, réchauffera les gorges chaudes. C’est que le livre à thèse de Lida Kouassi que voici a le mérite de l’élévation intellectuelle de l’écriture politique en prenant de la distance par rapport aux tabous partisans pour s’affranchir de la langue de bois. Débarrassé donc des lunettes de girafe en procédant à l’introspection de sa chapelle politique, Lida Kouassi qui fut au ban des accusés, ne nous livre pas un discours pro domo, mais inaugure une nouvelle méthode d’analyse du champ politique ivoirien : se regarder dans le miroir des faits sans esprit de boutique, c'est-à-dire calculateur pour avoir toujours raison en insultant l’intelligence de la conscience collective. C’est cela aussi être politique et intellectuel en exerçant librement sa réflexion pour renaître dans le bonheur d’une culture politique non partisane. Dépasser les carcans étiolants par les échelles qui conduisent dans les hautes cimes de la vérité historique. 24

Cette écriture d’élévation de la pensée participe d’une certaine pédagogie de lecture et de relecture des faits pour faire parler les faits et éviter de parler à leur place. Le faisant par une écriture qui ne vomit pas les insultes, les anathèmes, les salissures de tout acabit, mais qui se nourrit de l’art scripturaire, voilà le pari du livre de Lida Kouassi. Ce livre d’introversion analytique éloigne le lecteur des plumes d’extraversion idéologique, je souligne celles qui fonctionnent comme des cous de girafe scrutant le lointain en négligeant parfois sinon souvent les sables mouvants et éprouvant à la fois chaque parti politique. C’est pourquoi cette démarche d’autocritique confère à l’œuvre de Lida Kouassi une dimension paraclétique certaine dans le jardin culturel ivoirien. Professeur Henri Légré Okou Membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer

AVANT-PROPOS « Témoignage ». Ce livre porte bien son titre. Il témoigne sur l’évolution de la lutte pour l’avènement de la démocratie en Côte d’Ivoire, telle qu’elle a été menée en général par les organisations de la société civile et les forces politiques. Il témoigne sur l’action menée, en particulier par le FPI, qui a entraîné dans la dynamique de sa lutte pour les libertés, l’ensemble des nouveaux acteurs de la démocratie opposés au régime du parti unique en Côte d’Ivoire. Il témoigne sur l’itinéraire qui conduit l’auteur du militantisme syndical au militantisme politique. Il témoignage sur son action en tant qu’acteur sur la scène politique. Il permet au lecteur de revoir les acteurs de la vie politique ivoirienne en pleine action mais aussi, d’entrer dans les coulisses de la scène pour y découvrir les mécanismes qui jusqu’ici ont réglé le jeu politique en Côte d’Ivoire. On voit ainsi des forces favorables à la pensée unique mettre tout en œuvre pour étouffer toute velléité d’instaurer une vie politique basée sur l’expression démocratique. On partage la fierté de ceux qui, malgré tout, ont pu braver tous les dangers et faire triompher le choix démocratique. On comprend que la crise que vit aujourd’hui la Côte d’Ivoire a ses racines dans les régimes d’Houphouët-Boigny et de Konan Bédié. Les dirigeants actuels n’en sont réellement que les gestionnaires. Le lecteur ne peut alors empêcher le sentiment de révolte qui s’empare de lui face à l’acharnement orchestré de l’intérieur par des nationaux contre le nouveau régime et amplifié à l’extérieur par leurs alliés. Il ne peut non plus réprimer sa déception face aux querelles intestines qui risquent de nuire à l’action héroïque que mènent les nouveaux dirigeants. Mais l’auteur, qui est l’une 27