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Tingo Maria au Pérou

De
262 pages
Daniel Salleron passera seize années de sa vie, de 1983 à 1969, en amérique latine. Successivement professeur universitaire à Lima, puis planteur de poivre dans la forêt vierge, il se lance dans le commerce international et devient importateur de bois au Pérou. Cet ouvrage retrace le film de sa vie, notamment l'aventure du poivre qu'il importe en contrebande du Brésil pour le cultiver sur le versant amazonien de la cordillère des Andes.
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Tingo Maria au Pérou
Comment j'ai failli devenir péruvien

Collection Horizons Amériques latines
dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Horizons Amériques latines publie des synthèses thématiques sur l'espace s'étendant du Mexique et des Caraïbes à la Terre de feu. Les meilleurs spécialistes mettent à la disposition d'un large public des connaissances jusqu'alors souvent réduites, sur ce sous-continent, à quelques stéréotypes.

Déjà parus BALLESTEROS Rosas L., La femme écrivain dans la société latinoaméricaine, 1994. GRUNBERG B., Histoire de la conquête du Mexique, 1996. LECAILLON J.-F., Résistances indiennes en Amériques, 1989. LECAILLON J.-F., Napoléon III et le Mexique, 1994. MINAUDIER Jean-Pierre, Histoire de la Colombie. De la conquête à nos jours, 1996. ROINAT C., Romans et nouvelles hispano-américains. Guide âés~ôeuvrés et des auteurs, 1992. ROLLAND D. (dir.), Amérique Latine, Etat des lieux et entretiens, 1997. ROLLAND D. (dir.), Les ONG françaises et l'Amérique Latine, 1997. SARGET M..-Noëlle, Histoire du Chili de la conquête à nos jours, 1996. SEQUERA TAMAYO L, Géographie économique du Venezuela, 1997. CAMUS Michel Christian, L'lie de la tortue au cœur de la flibuste caraïbe, 1997. ESCALONA Saul, La Salsa, un phénomène socioculturel, 1998. CAPDEVILA Lauro, La dictature de Trujillo, 1998. BOHORQUEZ-MORAN Carmen L., Francisco de Miranda. Précurseur des Indépendances de l'Amérique latine, 1998. LANGUE Frédérique, Histoire du Venezuela, 1998. LE GOFF, Marcel, Jorge Luis Borges, 1999. RIVELOIS Jean, Drogue et pouvoir. Du Mexique des princes aux paradis des drogues, 1999. PROCOPIO Argemiro, L'Amazonie et la mondialisation. Essai d'écologie politique, 2000. De AlMEIDA Paulo Roberto et Katia de Queiros Mattoso, Une histoire du Brésil, 2002. LANGUE Frédérique, Hugo Chavez et le Venezuela, 2002. PRADENAS Luis, Le théâtre au Chili: traces et trajectoires (XVIe - XXe siècle), 2002. ROLLAND Denis et Joëlle CHASSIN (coordonné par), Pour comprendre la crise argentine, 2003. COMBLIN José, Où en est la théologie de la libération? 2003. LANCHA Charles, Histoire de ['Amérique hispanique de Boltvar à nos jours, 2003.

Daniel

SALLERON

Tingo Maria au Pérou
Comment j'ai failli devenir péruvien

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5212-8

Remerciements

A Gilles Dupont, par qui tout a commencé, au point que ces souvenirs se sont longtemps appelés « Mémoires pour Gilles », à Danilo et à Nanni, mes premiers lecteurs péruviens, à Cécile Guérard, qui, avec tact et gentillesse m'a aidé à mettre en forme, ce qui n'était jusqu'alors qu'un déversement mal contrôlé, à Jean Paul Lepelley, qui, après une relecture attentive et amicale, de mon manuscrit a trouvé pour moi l'allure et la cadence qui lui manquaient, à Marie, ma fille, qui est arrivée à temps, de Norvège, pour créer la première couverture, à Elisabeth, qui illumine les dernières pages de ce livre, à tous, et à chacun merci. Sans votre bienveillance, vos critiques, votre amitié, je ne serais pas arrivé jusqu'au bout.

Varengeville, le 17 juin 2002

ps. A tous ceux qui sont venus m'aider à débusquer les fautes d'orthographe que je ne voyais plus: Yves Bertrand, Marc de Nadaillac, Sophie Bosredon, Francette Vazquez de VeLazco, Caroline Sautet.

CHAPITRE ENFANCES

1

L'ombre de la grande maison silencieuse assombrit l'arrière-cour bordée de murs dont on sort par le fond, en montant un escalier de pierre vers le jardin potager. Là, une allée centrale divise les carrés de laitues et les rames de pois, eux-mêmes séparés par des buissons de groseilliers. C'est le plein été. Il fait chaud. Un petit garçon est assis, cul nu, sous les groseilliers. Il est tout au bonheur de la découverte: un ver de terre qui se tortille, des fourmis qui s'agitent dans tous les sens, les odeurs où se mêlent celles du crottin de cheval et de l'herbe qu'on vient de faucher. Deux chevaux paisibles sont parqués plus loin dans un pré dans lequel il n'a pas le droit d'aller tout seul. Bruits divers: un bouvier appelle ses vaches, une abeille butine quelque fleur, un chien aboie par habitude, quelqu'un fend du bois. Son petit arrosoir rouge à la main l'enfant regarde émerveillé. Personne ne lui parle. Il ne voit personne. Les grandes personnes dans la maison aux volets fermés sont entre elles, dans la fraîcheur. Il remplit consciencieusement de terre son petit arrosoir rouge, se met le bec dans la bouche, puis il aspire voluptueusement. Ce ne doit pas être la première fois puisque quelqu'un tout à coup s'exclame: - Encore! Il a encore mangé de la terre! D'autres gens arrivent. Ils regardent. On lui frotte la bouche. On lève les bras. Ils font du bruit. Puis, ils s'en vont. Dans l'arrière-cour, le Chourette est en train de casser du bois. Le Chourette sent le vin, il est tout barbu et, dit-on, plein de poux. Il prend le petit garçon dans ses bras et le fait sauter en l'air. Le petit garçon doit avoir près de deux ans et déjà, il se sent bien quand les grandes personnes, leurs bruits et leurs rires obligés ne sont pas là. Le Chourette ne fait pas partie des grandes personnes. C'est le simplet du village. Ils lui parlent rudement, comme au petit garçon. C'est son ami.

Saint Augustin, se retournant sur son passé, s'exclame: « Si petit enfant et déjà si grand pécheur! » parce qu'il mordillait le sein de sa nourrice. Quand je me regarde aujourd'hui la bouche pleine de terre au milieu des carrés de légumes, je me dis: « Si petit enfant et déjà si loin des miens. Ailleurs. » Pourquoi ce décalage? Je ne comprends pas leurs cris. J'ai le sentiment très fort qu'il y a deux réalités: d'un côté les grands, la famille, ce qui est fermé, de l'autre, tout le reste, le monde. J'ai aussi le sentiment confus qu'ils ont tort. Pas toujours, pourtant. Quelquefois, c'est moi qui les cherche. Comme cette fois, au déjeuner, dans la salle à manger autour de la grande table ronde. Grand-père est de l'autre côté de la table. Il s'arrête de parler pour me dire de me pencher sur mon assiette. Je me penche avec exagération le menton touchant presque la soupe, et lui dis: - Comme ça grand-père?

- Oui, comme ça, dit-il en me plongeant la tête dans la soupe.
Je n'ai pas vu venir sa main. Je ne sais pas comment il a fait. Il a dû se lever pour pouvoir m'atteindre à travers la table. Tout le monde rit. Et moi je pleure sans retenue. On m'expédie dehors sur le perron, face au soleil. Il fait chaud. C'est l'été, l'été continental et sans vent des pays de l'Est de la France qui fait rougir et luire les visages. Les volets restent fermés pendant la journée pour préserver la fraîcheur. Je les entends parler et rire comme si rien ne s'était passé. Ils sont dedans et moi dehors, seul, au bout d'un moment, pas si mal. Le village est silencieux. On ne voit personne. Je m'appuie sur la rampe en fer du perron sans voir une guêpe au repos qui, enfermée sous ma main, me pique. Je me mets à hurler. Ils sortent. - Mais qu'est-ce qu'il a cet enfant? Grand-mère sort à son tour, elle regarde ma paume. Elle m'emmène. C'est tout juste si les autres acceptent de reconnaître qu'une guêpe m'a piqué! Grand-mère m'emmène dans sa chambre, là où il y a un prie-Dieu recouvert de velours rouge. Elle me couche sur son lit. Elle va vers la fenêtre. Je suis bien. Grand-mère c'était la tendresse. Grand-père la rigueur. J'ai le souvenir que je l'énervais. Je crois qu'il me reprochait, cette année là, de pleurer tout le temps. Il avait une grande affection 10

pour ma sœur aînée qu'il emmenait en promenade par delà les lieux magiques du village: les Herbues, la Femme Morte, la Croix Pubelle - nous disions Poubelle, mais on nous reprenait - le Paquis, où habitaient les Arland. Moi, il me laissait. Nous revenions tous les ans aux grandes vacances d'été, à Varennes sur Amance qui s'appelle maintenant Terre Natale1 ou je ne sais trop quoi, retrouver la belle grande maison d'où viennent presque tous mes premiers souvenirs, à commencer par les odeurs qui sont toutes prêtes à exploser à la première occasion. Elles nous accueillaient au réveil, le lendemain de notre arrivée, dès qu'on ouvrait la fenêtre: odeur du fumier empilé devant chaque maison car à Varennes, à part le notaire et le curé, et quelque autre officiel, je pense que chaque famille avait des vaches - odeur fade des poulaillers, odeur du jardin potager après la pluie. Odeur du linge dans les armoires de chêne. Odeurs du monde par opposition aux odeurs citadines: le chou que fait cuire la concierge, l'odeur du métro. Et puis surtout, nous retrouvions grand-père et grand-mère, mes grands-parents maternels.

Grand-mère tout sourire, toute féminine - elle avait peur
des oies -. Grand-père sévère, terrien, - il faisait du vin de groseilles - droit sous son chapeau cabossé. Son histoire faisait partie de ces récits légendaires qu'on raconte aux enfants avec componction dans les moments d'intimité familiale. Cela doit être la façon occidentale de célébrer le culte des ancêtres. Enfant de paysans pauvres mais de longue lignée, - n'y avait-il pas un Dubois l'officier, son ancêtre qui avait fait toutes les campagnes de Napoléon et qui avait reçu, après la Restauration, l'Ordre Royal de la Légion d'Honneur? - il était devenu polytechnicien. A l'époque, ce titre de polytechnicien ne sortait pas de la bouche de celui qui le prononçait de la même façon que les autres mots. La révérence et l'admiration qui l'accompagnaient en faisaient gonfler les syllabes dans le haut du palais: po-Iy-tech-ni-cien. Cette qualité de polytechnicien et les responsabilités qui l'accompagnaient lui avaient permis d'acheter la grande maison à perron qui d'ailleurs lui avait été prédestinée. En effet, quand mes arrière-grands-parents
1 Marcel Arland, né à Varennes sur Amance, gloire de la N .R.F. , a écrit sur Varennes un livre qui s'appelle «Terre Natale ». Il

passaient devant elle, en sabots, ils la regardaient avec admiration et se disaient l'un à l'autre:« Çà, ça serna la maison de notrre' Auguste ». (A Varennes on roule les « r» à la bourguignonne. ) Lui que je connaîtrai si pieux - tertiaire de saint François ou de saint Dominique - il avait dû son ascension sociale au croassement du corbeau qu'il avait imité sur le passage du curé du village: en punition, celui-ci avait décidé qu'il ne ferait pas sa première communion cette année-là. Ses parents, ne pouvant l'admettre, s'étaient saignés aux quatre veines pour l'envoyer la faire au collège à Langres. Là, son instituteur avait remarqué une intelligence brillante et, par des bourses et autres incitations, avait donné la première poussée qui l'avait conduit jusqu'à Polytechnique. Quand ma mère, des années plus tard, lui présentera son futur mari, mon père, elle sera prestement expédiée en Espagne, afin d'oublier ce freluquet qui ne sortait même pas de Polytechnique. Mon père préparait sa médecine et venait d'une vieille famille parisienne où il y avait des siècles qu'on avait laissé les sabots. A propos de sabots, Marcel Arland, autre fils illustre de Varennes, raconte dans un de ses livres que les sabots lui faisaient mal aux pieds et que c'est pour cela qu'il est devenu écrivain. Grand-père était son correspondant à Paris et il l'invitait souvent à déjeuner chez lui, boulevard Saint Michel. Un des Arland était garde champêtre et faisait le tambour sur un rythme que j'ai encore dans l'oreille: deux séries de six coups, silence, puis trois coups, puis de nouveau six coups avant de crier « avis ssss ! » et de lire un avis quelconque à la population, en faisant rouler les «r» comme on le fait à Varennes. Pendant l'Occupation, ce sera un autre tambour, mais avec la même succession de six coups et de trois coups, qui s'arrêtera aux carrefours du village pour crier « avis! » mais maintenant suivi de « par ordre de la Kommandantur», Kommandantur installée dans la maison de grand-père. Les Allemands retrouveront dans cette maison des souvenirs du séjour de grand-père en Allemagne, quand, après la guerre de quatorze, il s'était occupé de réorganiser leurs chemins de fer. Quand ils la quitteront, ils saccageront ce qu'ils pourront. Je me rappelle les matelas couverts d'excréments. Quand j'ai su lire, on m'a montré, à Varennes, la planche 12

de chêne sur laquelle étaient inscrites en lettres d'or ses dates d'entrée et de sortie à l'Ecole Polytechnique. Au-dessous, il y avait aussi les dates d'entrée et de sortie de mon oncle François, et je ne me rappelle pas si on m'a dit qu'on mettrait les miennes ou si on les a réellement mises, en laissant les deux derniers chiffres en blanc. Tout le monde admirait mon grand-père, moi comme les autres. Quelquefois il m'étonnait, comme le jour où nous nous promenions dans le bois de Crevé qui lui appartenait. On avait fait un feu de mousse pour éloigner les moustiques. Tout le monde se reposait sous la fumée. Grand-père part voir quelque chose derrière les fourrés. Soudain, je le vois sortir du sous-bois avec deux garnements du village qu'il a débusqués en train de lui voler de jeunes plants. Illes tient par l'oreille, comme on tient des lapins. Il les admoneste, mais, à mon grand étonnement, il les laisse partir avec les plants qu'ils ont arrachés. Il leur parle avec plus de tristesse et de résignation que de colère. A un autre moment, il parle gravement avec quelqu'un en lui montrant une clôture qui s'est déplacée: la pâture voisine a empiété sur le bois de Crevé. On voit que des taillis ont été coupés. Et puis, une année, grand-père est mort, à Varennes. Dans la maison, tout le monde parle à voix basse et prend des airs graves que je trouve bien inhabituels. La veille, on m'a fait monter dans sa chambre. Il est couché dans son grand lit de chêne. Il me montre une chauve-souris suspendue à une poutre. Le lendemain, on me ramène dans sa chambre. Il ne bouge plus. Je suis si ému que je ne regarde même pas si la chauve-souris est toujours là. Mon grandpère était mort. Il est enterré au cimetière de Varennes, avec grand-mère et Mariette Fomberteau « leur fidèle servante ». (C'est ce qui est écrit sur sa tombe). Tout le village avait suivi le corbillard en marchant jusqu'au cimetière. Les deux chevaux tout harnachés de noir, avec des pompons noirs aux oreilles, ainsi qu'aux quatre coins du corbillard. Il faisait très chaud. Je me rappelle que, l'année d'avant sa mort, grand-père était venu chez nous avenue de Suffren pour savoir qui était responsable de l'inondation de son appartement du boulevard Saint Michel. En fait, nous étions tous allés, la veille, leur rendre visite. 13

Pendant que les grandes personnes parlaient au salon, j'étais allé dans la salle de bain pour me laver les mains. Le lavabo était du type qui a longtemps existé et qui peut-être existe encore dans les wagons-lits. Pour vider la cuvette, il fallait la tirer vers soi. Elle basculait. Je n'étais pas arrivé à fermer le robinet. Ni d'un côté ni de l'autre. L'eau continuait à couler. J'ai tiré et tiré la cuvette, mais elle continuait à se remplir inexorablement. Alors, j'ai fermé la porte, et nous sommes rentrés chez nous. Il paraît que les voisins du dessous sont venus se plaindre que l'eau coulait chez eux par le lustre du salon. Chez grand-père et grand-mère, qui étaient sortis peu après nous, le tapis du salon avait commencé à flotter. J'imagine le désastre. Mais moi, après le sentiment de frayeur que j'avais éprouvé en fermant la porte de la salle de bain, j'avais complètement oublié toute l'affaire. Au point que c'est seulement après un long moment, pendant lequel, le jour suivant, grand-père expliquait la scène à maman, que je me suis tout à coup senti concerné. Mais comme j'avais commencé à nier, en toute bonne foi, j'ai continué. Je n'ai pas la mémoire des dates, mais comme grand-père est mort en 1937 et que je suis né en 1933 je peux facilement dater les souvenirs qui précèdent. Du côté paternel, c'est un autre univers, moins ouvert sur le monde. C'est du côté de la ville. Maman, qui admirait beaucoup son père pour sa simplicité, son intelligence, et certainement aussi, pour les hautes responsabilités qu'il avait occupées, ne s'entendait pas avec sa mère, ma grand-mère, qu'elle devait trouver trop terre à terre. Elle n'était pas à l'aise non plus avec mes grands-parents paternels, ses beaux-parents, qui devaient lui sembler compliqués: elle parlait d'eux en disant: « la rue de Villersexel », rue où ils habitaient dans le VIIo arrondissement de Paris. Quand elle parlait de la « rue de Villersexel », elle visait mes grands-parents paternels, leurs enfants, mes oncles et tantes et autres parents. Je crois qu'elle les trouvait en quelque sorte lointains, peut-être même hautains, sauf tante Ginette, la petite sœur de mon père. Rue de Villersexel, je revois Bon Papa mon grand-père paternel, col cassé, veste noire, pantalon rayé, pressant un citron dans la salle à manger. Dans le salon, où il y a une harpe, voici Paul mon oncle qui entre. Bon Papa lui dit: 14

- Tu ferais mieux de préparer ton bac.
- J'ai bien le droit de prendre mon thé. L'effet sur moi de cette réponse insolente dure encore. Comment pouvait-on répondre à son père de cette façon? Je ne pouvais même pas imaginer répondre quelque chose d'approchant à l'auteur de mes jours. La terre m'aurait certainement englouti. Paul, qui est devenu écrivain sous un nom d'emprunt, n'avait pas la réputation d'être un élève très assidu à l'étude. Bonne Maman, avait un ruban blanc autour du cou - on m'avait expliqué que ce ruban était destiné à cacher la peau qui pendait au cou des vieilles dames - (il faut croire qu'à notre époque, on n'a plus rien à cacher ou qu'il n'y a plus de vieilles dames). Elle employait des mots d'anglais qui n'avaient pas cours à Varennes: « plaid », la couverture qu'on se met sur les genoux, « tub », qu'on prononçait « teub », le bac d'acier galvanisé dans lequel on se lave. On disait qu'elle avait été très musicienne dans sa jeunesse, ce qui expliquait la harpe. Nous partons en train pour Notre-Dame-de-Monts, dans la cohue joyeuse des départs de vacances. Je vais dormir sur la même couchette, avec Bonne Maman. Il y a de la lumière jaune, au plafond du compartiment. Après l'agitation et les bruits de voix qui ont précédé, je suis bien. Bonne Maman, me borde sur la couchette. Elle sort du compartiment. Puis rien. Sur la plage, à Notre Dame de Monts, Bon Papa nous emmène visiter un moulin à vent. Entre les grains de blé qui tourbillonnent, un ver se montre et disparaît dans la farine toute blanche. En rentrant, Bon Papa nous montre comment un gros crabe pince le crayon qu'il a sorti de sa poche. Bon Papa est architecte. Il a toujours un crayon bien taillé dans sa poche. A son enterrement, des années plus tard, à Versailles, il fait très chaud. Catherine, ma cousine, a des chaussures neuves qui lui font très mal aux pieds. Je crois qu'on a fait le chemin, à pied, de la rue Solférino à Versailles, jusqu'au cimetière des Gonnards, au moins deux kilomètres plus loin. Bon Papa inaugurait la tombe qu'il avait fait creuser. Mes parents en plaisantaient entre eux. Il y avait, je crois, deux cent quarante places. Elle était tellement profonde qu'on a dû le remonter, car on n'arrivait pas au fond. Il a fallu chercher des cordes plus longues pendant que les grandes personnes s'impatientaient. Je me rappelle Bon Papa, sur son lit de 15

mort, rue de Villersexel. Un mouchoir blanc passait sous son menton avec un nœud croisé sur son crâne. On faisait cela pour empêcher les morts de bâiller. Avec Bonne Maman, plus tard, j'ai eu de vraies conversations. Je lui parlais. Elle ne m'interrompait jamais. Elle aussi me parlait. Nous n'étions pas toujours d'accord. Elle ne faisait aucune concession. Mais c'était toujours dans une grande sérénité, sans moralisme, comme à la maison. Ce qu'elle pensait vrai, elle le disait très simplement. Je lui avais demandé, si au ciel, on retrouvait les gens qu'on avait aimés sur terre. Elle m'avait répondu avec vivacité: « Qu'elle espérait bien y retrouver son cher René », mon grand-père. Une autre fois, c'était bien avant toutes les découvertes et certitudes que nous ont apportées sur le sujet, ces dernières années, historiens et journalistes, je lui avais demandé ce qu'elle pensait de l'affaire Dreyfus. A quoi elle m'avait répondu que: - Bien sûr, Dreyfus était coupable! Je crois que dans les crises d'adolescence, qui chez moi ont commencé très tôt, c'était la seule personne de la famille avec qui je pusse parler. Quand j'avais la figure sale, elle tirait un mouchoir blanc de son sac. Elle l'humidifiait avec un peu de salive et elle me débarbouillait. Quand je pense à Bonne Maman, je pense que, comme Montaigne La Boëtie, je l'aimais et qu'elle m'aimait. Je crois que c'est elle qui m'a fait comprendre ce qu'est aimer. Elle est morte quand j'étais au Pérou, dans la forêt vierge. J'ai eu la nouvelle par une lettre de maman. Je ne pouvais pas la porter tout seul. Je suis monté dans ma Jeep et je suis allé voir Giacomo, dans sa maison. Je suis entré, je lui ai dit: « Ma grandmère est morte ». Je n'ai pas pu continuer. Je suis rentré en vitesse chez moi. Quelques minutes après, Giacomo est venu pour essayer de me consoler. Ce n'était pas possible, mais il a essayé. C'est drôle, quand certains de mes cousins/cousines me parlent de Bonne Maman, ils décrivent une personne aux antipodes de celle que j'ai connue. Voilà donc les souvenirs de mes premières années, de zéro à quatre ans. Le reste, on me l'a raconté ou je l'ai imaginé: que ma mère, après ma naissance, s'était exclamée: « Dieu, qu'il est laid! » Cela on me l'a raconté. Je devais avoir froid, ce jour-là, si j'en crois le souvenir à demi-inventé que je revis tous les matins 16

sous ma douche. Je la prends d'abord brûlante. Mes muscles se mettent doucement en place. Je me frotte de savon. Je me rince, puis, d'un seul coup, je coupe l'eau chaude pour n'avoir plus que de l'eau froide. C'est l'atterrissage. La naissance. Dans l'eau chaude du matin, je me retrouve dans le ventre de ma mère, dans le bien-être, baignant dans un liquide nourricier. Pas de mise en cause, pas de plaintes, pas de demandes, bonheur instantané et total. Je suis l'unique. L'eau gelée - certains jours, en hiver, elle ne doit pas dépasser sept degrés - c'est la naissance, le sursaut. Il faut vivre, donner et recevoir les coups, n'attendre rien de personne. Survivre, c'est-à-dire surmonter. Après, on pourra essayer de donner, de recevoir, mais ce n'est pas premier. En tous les cas, c'est joyeux. Jusque là, ce sont des souvenirs de bonheur. Bonheur d'être. De vivre, car l'enfance, c'est le temps où même les peines n'enlèvent rien à la vie. Rien n'est encore séparé. Le bonheur et le malheur se succèdent ou se superposent sans s'opposer. L'Ange n'est pas encore arrivé avec son épée de feu pour diviser l'espace en deux. De ces souvenirs lointains, qui m'ont accompagné toute ma vie, j'ai tiré des règles de comportement envers les enfants, même tout petits: je ne les aime pas tous, loin de là, mais pour moi, ce sont toujours de vraies personnes et je ne comprends pas les gens qui déclarent:« Moi les enfants, tant qu'ils ne parlent pas, je ne peux pas m'y intéresser. » Leur chien non plus ne parle pas, et pourtant il faut les voir ! Par exemple, je n'ai jamais dit « gosse », en parlant d'enfants, et, le nI0t de gosse, dans la bouche d'un autre, me blesse aujourd'hui toujours autant. Gosse, c'est un mot qui exclut. Il y a d'un côté les gens et de l'autre les gosses. Mes sœurs et moi, pour nos parents, nous étions des gosses. D'une certaine façon ils nous signifiaient ainsi que nous faisions partie du fardeau qu'ils portaient. « La vraie vie était déjà ailleurs. » Pour eux, sans doute, mais pour nous sûrement. J'ai eu très tôt le sentiment confus d'une grande injustice. Qu'avions-nous fait pour cela? C'est pour cela que j'écris ces mémoires, pour dire que le monde est grand et beau, et que comme le dit une ritournelle à la mode dans les églises d'aujourd'hui: « Tout homme est une histoire sacrée », j'ajouterai: « Tout enfant est une histoire sacrée. » 17

L'enfant qui aimait manger de la telTe tout seul entre les groseilliers a commencé très tôt à chercher l'ailleurs, là où personne ne vous fait la morale, rien n'est interdit, sauf par impérieuse nécessité interne et surtout là où il n'y a pas de juge. La famille, pour moi, c'était là où on juge, là où il y a les parents d'un côté, les gosses de l'autre. Heureusement, il y avait les bonnes, Rosalie, Augustine, Marie Pock, une polonaise qui nous disait quand elle était furieuse: «Je vais te casser ton tête contre la porte ». Angèle Rossi, au grand cœur, avec sa main gauche sans doigts, elle a cassé pas mal d'assiettes. Je crois qu'elle a fasciné ma mère dont elle était le contraire. Quand plus tard j'irai en Corse, c'est le pays d'Angèle que j'irai visiter. J'ai passé des vacances en Belgique, près de Mons chez Augustine et Valentin, son mari, là où on dit « péchons» pour poisson. Souvenirs de maisons de briques rouges, bien alignées et odeur d'encaustique. Le dimanche, on allait au club du syndicat, je ne savais pas ce que cela voulait dire, mais j'avais compris que c'était quelque chose d'important. Là aussi, je mangeais de la terre, et d'ailleurs, pas que de la terre. Un jour j'ai mangé un papier qui traînait sur la table. C'était le chèque de paie de Valentin. On l'a cherché partout, et personne ne comprenait ce qu'il avait pu devenir. COlnme il yale jour et la nuit, il y avait, en somme, deux vies: une vie à Paris, d'obligations, école, colles, carnets, visites, voitures, bruits (ne pas en faire, papa recevait ses clients à la maison et nous devions être aussi transparents que possible. Pour les clients du Docteur Salleron, nous ne devions pas exister), repas coupés de coups de téléphone au Docteur Salleron, silence complet. Un bébé a avalé une épingle à nourrice ouverte. La mère est affolée. Tous, autour de la table, nous retenons notre souffle. Le bébé pleure-t-il? Non, il ne pleure pas. Il ne délnontre ressentir aucune douleur. Bon. C'est parfait, pas de soucis. Les épingles se mettent presque toujours dans le bon sens. Une seule chose. L'épingle sortira tout naturellement dans un ou deux jours. Il faut seulement s'assurer qu'elle est bien sortie. Recueillir tout ce qui sort, tâter..., je ne me rappelle plus le mot employé. Mais cela ne pouvait pas être caca, mot tenu dans ma famille pour le comble de la vulgarité.

18

Et puis une vie à l'extérieur. A Varennes, d'abord, avec l'Alfred2, la Clémence, leur fils Denis avec qui je passais mes journées, et deux chevaux, plus six vaches. Les grandes vacances, à l'époque, duraient trois mois pleins: soleil, vaches à la sueur âcre, (tu sens la vache! - A l'intérieur, je rougissais de bonheur, on ne pouvait pas me faire un plus beau compliment) chevaux paisibles et consciencieux, le Bijou et le Mouton, pêche à la grenouille avec un chiffon rouge, (quand on les a attrapées, on les prend par les pattes, on les tape avec force contre sa chaussure. Leurs viscères leur sortent par la bouche et on les laisse comme mortes sur l'herbe, (il arrive que quand on vient les chercher, elles aient ravalé tous leurs intérieurs et qu'elles se préparent à sauter dans la mare), water-ski sur la boue des chemins, accrochés à la queue d'une vache qui se mettait à courir, chasse à la couleuvre sur le bord des mares. Il y avait des mares envahies d'herbes, d'arbustes, et de mystères. Les couleuvres venaient se réchauffer sur le bord où nous les ramassions tout engourdies. Nous avions des bâtons recouverts de leurs peaux. Une année, les hasards de la guerre nous ont donné, à deux de mes sœurs et à moi, des vacances sans parents à Varennes sur Amance, chez Mariette, la fidèle servante dont les os sont maintenant mêlés à ceux de ses maîtres, qui avait un œil de verre et beaucoup de patience. Mes grands-parents lui avaient légué une maison de l'autre côté de la rue, en face de la grande maison. Quand nous le lui demandions, elle nous mettait son œil dans la main. Elle élevait des canards et des oies dont elle couvait les œufs dans un tiroir de la cuisinière à bois. Un jour où elle s'était disputée avec l'Alfred, celui-ci lui avait dit qu'elle était « un remède contre l'amour ». J'avais compris que c'était une insulte de poids, car Mariette avait rougi et marmonné quelque chose, mais je sentais qu'il y avait quelque chose de plus que je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas non plus ce que me disait Denis: « Toi, tu es trop petit pour savoir comment on commande les enfants ». Effectivement, je n'en avais aucune idée. J'imaginais des formules magiques qui transformaient les enfants en zombies. Mais j'avais beau insister, Denis ne voulait pas me révéler ces mystères. J'ai
2 Alfred Simonel, frère de Léon, mari de Clémence et père de Denis de deux ou trois ans plus âgé que moi. 19

compris plus tard que ce que Denis voulait me dire, c'était que j'étais trop petit pour savoir comment on « faisait» les enfants. C'est bien dommage parce que, sur ce chapitre, j'avais été consciencieusement instruit par mon père depuis belle lurette, et que j'aurais certainement pu le détromper. Mais je constate que l'âge ne m'a pas apporté plus de comprenotte : il suffit d'un accent déplacé, d'un son décalé, d'un mot employé pour un autre pour que je perde toute compréhension. Cela énerve énormément ma femme. En tous les cas, c'est chez Mariette que j'ai appris à ne pas souffrir de la saleté. Des années plus tard, à Tingo Maria,3 nous déjeunions au village dans un restaurant populaire. Il y avait là Cocho Llosa, les Robles, Armando et Mario, leurs femmes, César Elejalde, Giacomo4 et peut-être Maxi5. J'avais demandé un plat de nouilles. Je sens tout d'un coup tous les regards se poser sur moi. Les conversations s'arrêtent un moment. Puis un concert de rires et d'exclamations remplit la salle. Tout le monde me regarde, et j'apprends que j'avais machinalement tiré sur un long cheveu noir que j'avais mis dans ma bouche avec les nouilles. Il était si long que j'avais complètement étiré le bras en tirant sur lui. Ce qui suscitait les exclamations, c'est que cette extraction laborieuse n'avait en rien réduit mon appétit. C'est à Mariette que je dois cette indifférence à la saleté. Mariette avait des idées sur beaucoup de choses. Les Russes, par exemple, on en parlait beaucoup après la guerre. Il y avait eu, au Palais du Luxembourg, la Conférence de la Paix. En allant et en revenant de Bossuet à Louis le Grand par la rue de Vaugirard, je passais quatre fois par jour, devant ce remue-ménage de limousines noires et quantité de chauffeurs qui attendaient leurs patrons. Mariette se trouvait à Paris, chez nous, et je me rappelle qu'un jour où je lui parlais des Russes, elle s'était écriée: «Les Russes, les Russes, ils ne sont pas si méchants. Quand j'étais petite, à Moulins, notre voisine, une très vieille femme, m'avait raconté que quand elle était petite, elle, les Russes la faisaient
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A Tingo Maria, dans la forêt péruviennej'ai vécu cinq années,j'ai rencontré,

puis épousé Elisabeth, le Dr Muro a diagnostiqué sa grossesse et j'ai fait des amis que j'ai toujours. 4 Le Comte Giâcomo Lovatelli dont il sera amplement question plus tard. 5 Le Comte Maximiliano Lovatelli, dit« Maxi », neveu de Giâcomo. 20

sauter sur leurs genoux, qu'ils chantaient des chansons en jouant d'une espèce de guitare. En essayant de calculer, je me demande si cette vieille femme n'évoquait pas les troupes du Tsar venues en France après la guerre de 1870. A Paris, j'étais élève à l'Ecole Normale Catholique, rue Blomet, à côté de la piscine du même nom qui bénéficiait d'un puits artésien et avait un plongeoir de cinq mètres. Une fois qu'on était monté, il fallait plonger. Finalement, c'était mieux de plonger que de sauter car, en sautant, la tête plus lourde avait le temps de faire basculer le corps, ce qui donnait des plats très douloureux. Laurent Terzieff, que je rencontrais chez les louveteaux et qui est devenu acteur, m'a appris à plonger en arrière, ce qu'il faisait avec un fatalisme tout slave. Son père avait son atelier de sculpteur boulevard Pasteur. A l'Ecole Normale Catholique, école de filles, il y avait des garçons jusqu'à la 7ème. Nous étions quatre garçons, Pierre R., Dominique S., Denis H. et moi. Le père de Denis H. jouait très bien, du piano, il était Suisse. Il nous jouait au piano des transcriptions de Bach par Buzoni. Il avait eu beau m'expliquer ce qu'était une transcription, je ne comprenais pas si le morceau était de Bach ou de Buzoni. Il était ami du peintre Fujita chez qui il nous a emmenés un jour. Fujita cherchait la couleur « nieoutre ». C'était sa façon de dire neutre. Les premières fois que nous sommes allés à l'école, papa nous a emmenés en voiture, voiture qu'il allait chercher dans un garage, boulevard Garibaldi. Un jour, je me suis pris le pied dans le butoir de fonte à l'entrée du garage et je me suis fait une bosse, que j'ai toujours. Après, assez vite, nous sommes allés à l'école à pied. Sur le trajet, dans une petite rue que nous empruntions, avant de traverser la rue Lecourbe, nous passions devant la cour pavée d'une entreprise de déménagement: l'entreprise Grospiron. Il y avait toujours dans la rue quelques fourgons auxquels étaient attelés de robustes percherons au repos, un sac mangeoire suspendu à leur cou. Quelques fois, sous leur ventre, d'énormes sexes se balançaient. Mes sœurs et moi en étions tout impressionnés. Dans l'appartement de l'avenue de Suffren, je me disputais beaucoup avec ma sœur Geneviève et dans le feu du combat, assez souvent je la mordais, sans d'ailleurs m'en rendre toujours bien compte. Elle allait se plaindre aux parents en piaillant. 21

Un jour, excédé, papa a confectionné un écriteau qu'il m'a accroché sur le dos avec des épingles à nourrice, avec défense expresse de le retirer. Sur l'écriteau il avait inscrit: «Ne vous approchez pas, il mord ». Dans la rue, en marche vers l'école, avec mes sœurs, il y avait quelque chose d'irréparable. On ne parlait pas, et j'ai pensé plus tard que les femmes tondues baladées nues à travers les rues à la Libération, avaient dû ressentir quelque chose de semblable à ce que je ressentais alors. L'air avait un goût différent, le ciel du métro aérien semblait lui aussi devenu hostile. Heureusement, arrivé à l'école, les maîtresses, toutes secouées à la vue de l'écriteau, me l'avaient prestement arraché, si bien que le supplice n'a pas dépassé le temps du trajet. J'ai un vague souvenir de deux ou trois élèves qui avaient eu le temps de le voir et qui commençaient à se moquer de moi, mais que les maîtresses avaient vivement rabroués. Dans cette école, il y avait, dans le grand escalier, une statue phosphorescente de la Vierge. On dirait aujourd'hui radioactive. Quand je pense aux milliers d'enfants qui sont passés devant cette statue pendant des années, pour les filles, de la onzième à la terminale, je me dis que les becquerels ne doivent pas être si méchants. Sur le chapitre des punitions, les parents étaient assez raffinés. Ils appartenaient à cette bourgeoisie française de tradition chrétienne qui avait appris à enfouir ses sentiments sous des codes de morale et qu'on pourrait, par facilité, appeler janséniste. Ils avaient connu la guerre, qu'on appelait alors, guerre de Quatorze, ou de Quatorze Dix-Huit, la dernière guerre leur était tombée dessus assez désargentés et couverts d'enfants: six enfants, quatre filles et deux garçons. La dureté de leur vie et une éducation bourgeoise ne les avaient pas particulièrement ouverts à la psychologie, ni même à la tendresse. En avaient-ils reçu euxmêmes? En tout cas, lorsque dans son adolescence, mon père qui préparait Navale, était venu tout joyeux annoncer à Bon Papa qu'il venait d'être reçu au concours d'entrée de l'Ecole Navale, il avait reçu une douche froide qui avait dû le marquer. Bon papa l'avait regardé et lui avait déclaré: - Tu veux être marin? Une femme dans chaque port! Ce n'est pas un métier pour un homme honnête. Il n'en est pas question! 22

Etonné, mon père lui avait demandé: - Mais alors quel métier puis-je exercer? - N'importe lequel. Un métier honnête: architecte, médecin, avocat, ce que tu voudras. C'est comme cela que papa est devenu médecin. Une telle éducation n'avait pas pu le préparer à devenir un père attentif aux fragilités de ses enfants. Ma mère très identifiée à son père, ne s'entendait pas avec sa propre mère qu'elle devait trouver futile, avec ses amies et sa gaieté simple. Je pense qu'elle a eu des enfants par devoir mais qu'elle n'était pas faite pour cela. Dans sa vieillesse, pourtant, elle a eu pour ses petits-enfants la tendresse maternelle que ses enfants n'avaient pas reçue. Pour nous les gosses, il fallait filer droit. Une de mes plus jeunes sœurs, m'a rappelé récemment qu'Avenue de Suffren, elle avait été enfermée à la cave dans le noir, à la suite de ne je ne sais quelle transgression. Elle se souvient encore qu'elle en était sortie toute noire du charbon dont elle s'était généreusement frottée. A Epinay-sur-Orge, où papa avait assuré un remplacement pendant qu'il continuait par ailleurs son internat à l'Hôpital de Créteil, nous avions tous nos portraits sur le mur. Lorsque nous n'avions pas été« sages» pendant la journée, notre mère retournait le portrait du délinquant face contre le mur, ce qui permettait à notre père de connaître la situation d'un seul coup d'œil, en rentrant à la maison le soir. Pendant la journée, les « insolences », « désobéissances », « disputes» ... faisaient l'objet de menaces de retournement de portrait, censées faire rentrer les choses dans l'ordre. L'exécution, le retournement de portrait, montrait donc une persévérance dans la mauvaise conduite. Nous avons passé aussi quelque temps à Rosny-sous-Bois dans une grande propriété qui appartenait à Mme MarchaI. 6 Cette année-là, nous avons tous eu des poux, et nous étions devenus incollables sur le sujet: lentes, peignes à lentes, Marie-Rose, enfants pauvres, donc pouilleux, à éviter à l'école. Simple mesure de précaution destinée à arrêter la « contagion », que je ressentais vaguement comme un mouvement d'exclusion.

6 Madame MarchaI était la belle-mère de François, frère de ma mère. 23

Dans ma famille, les pauvres, c'était tout à la fois des gens d'un autre monde, sans éducation, mal habillés, sales. C'était aussi les aimés du Seigneur à qui le Royaume des Cieux était promis. Il fallait les éviter, à cause des poux, et les aimer car ils étaient l'image du Christ. Cette position inconfortable explique, à mon avis, comment des bourgeois chrétiens fervents se sont retrouvés socialistes, tant il est vrai qu'il est plus facile de lutter contre les riches que d'aimer son prochain. A un autre moment, nous avons tous eu la gale. C'était avenue de Suffren à Paris. Papa a décidé un traitement énergique, dont la gale ne réchappait pas : il avait rempli la baignoire avec une solution d'un poison à ga1e. Nous devions nous mettre tout nus et attendre l'appel de notre nom dans la chambre voisine. C'était assez drôle: le père officiant tout sérieux, les enfants, à poil, attendant leur tour. Puis papa a commencé par la plus âgée: Geneviève est entrée dans la sa11ede bain. Nous avons entendu un hurlement déchirant. Le poison qui tuait la gale, brûlait horriblement la peau. Pour un observateur étranger, la scène ne devait pas manquer de cocasserie. L'enfant, nous, chacun à notre tour, nous entrions rigolards dans la salle de bain et, avec une régularité de métronome, cinq secondes après, nous nous mettions à hurler les uns après les autres, jusqu'au dernier. La ga1e n'a pas résisté à ce traitement. Les vieux vêtements sont partis pour la lessive et nous nous sommes rhabillés de neuf, ou plutôt de propre. C'est dans une chapelle voisine de l'école Nonnale Catholique, rue Blomet que j'ai servi la messe pour la première fois. Papa m'avait fait répéter mon Confiteor, prière qu'on récitait deux fois en latin à la messe et qu'on ne dit même plus toujours une seule fois en français, et sans plus parler de Saint Michel Archange, ni de Saint Jean-Baptiste. Le soir on m'avait demandé comment je m'en étais tiré et comment la madame Une Telle qui s'occupait des catéchismes m'avait reçu. J'avais déclenché des éclats de rire imprévus en répondant: «Ah! C'est ça votre petit enfant de chœur? qu'elle a dit la mémère ». On m'avait delnandé de répéter cette phrase, ce qui faisait rire chaque fois. Je continuais à la répéter machinalement, jusqu'à ce qu'on me dise que cela suffisait comme ça.

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L'EXODE La guerre est venue. Nous étions à Epinay-sur-Orge quand des troupes françaises sont venues s'y installer avec des canons qui visaient le ciel. Dans la cour de récréation de l'école communale, on trouvait très spirituelle la chanson du moment: « On n'a jamais vu ça Hitler en pyjama - Mussolini qui faisait du ski, en chemise de nuit -le Président Lebrun, avec son chapeau brun etc. ». Puis, nous voilà avenue de Suffren. Papa et maman prennent leur café dans le bureau de papa. Ils parlent gravement. Il fait chaud et beau. Peu après, nous voilà en voiture en direction du sud. On appellera cette grande fuite vers le sud: l'Exode. Nous avons dû être à l'arrêt assez longtemps à Longjumeau, car j'associe ce nom avec la chaleur, l'allégresse des grands départs, avec maman qui parle avec tout le monde, avec l'Exode: Longjumeau, et la Roche-Migennes. Tout le monde parle de la « gare de triage» de la Roche-Migennes. Je ne sais pas ce que c'est qu'une gare de triage. Mais, j'entends ce que les gens répètent, à chaque halte: les Allemands vont devoir s'acharner sur cette pauvre gare de triage. Et puis, une fille, une grande, pleure convulsivement, appuyée contre un arbre dans ce petit bois à droite de la route où nous nous sommes réfugiés, en laissant la voiture, parce que bloqués depuis des heures, tout d'un coup le bruit a couru qu'un avion allemand mitraille notre colonne. C'est vrai. On a entendu du bruit et vu beaucoup de fumée, mais de là à chialer contre un arbre! Puis on repart. C'est maman qui conduit. Papa, médecin, est resté à Paris, pour le cas où il y aurait des blessés. Nous avons trois chats dans la voiture avec nous. Il fait très chaud. Les voitures, dans ce temps-là puaient l'essence chaude. Cela me donne mal au cœur. J'ai tout juste le temps d'ouvrir la fenêtre, et je vomis en nappe sur la portière. Au moment où je relève la tête, 25

soulagé, je vois une femme devant sa porte qui me regarde désolée, les bras levés. Nous finissons par arriver à Poitiers, dans une pagaille épouvantable, accueillis par des gendarmes à drôles de casquettes, dont nous apprenons qu'ils sont belges. A Poitiers, mon oncle Jean Després nous reçoit. Dans son grand jardin clos de murs qui descend, il décide d'enterrer ses soldats de plomb, pour que les Allemands ne puissent pas en faire des balles. Bon papa va tous les jours à la gare prendre des nouvelles. Puis un train de munitions saute wagon après wagon, pendant trois jours. Deux entêtés auxquels Bon Papa avait recommandé de descendre aux abris pendant les alertes seront déchiquetés sur le quai. Emmanuel et Paul, rayonnants, se préparent, dans la chaleur et le soleil, à partir pour l'Espagne. Les Allemands se rapprochent. Bon Papa se dispute avec des gens qui prétendent que les Allemands crucifient les enfants sur la porte des églises. Les trois ou quatre familles, Després, Louis Salleron, peutêtre des Lizée, décident de reprendre la route vers le sud. Finalement, papa nous rejoint. Quelqu'un a déniché 100 œufs. On les fait cuire. Voilà donc 100 œufs durs qui sont répartis entre les différentes familles. Pendant trois jours, on part, chaque famille avec ses œufs, tous les matins vers le sud, pour se retrouver, faute d'essence, tous, le soir, chez les Després. Puis, au bout de trois jours, on décide qu'on ne part plus. Il n'y a plus d'essence nulle part. Il y a des tas de voitures abandonnées au bord des routes, mais tous leurs réservoirs sont vides. C'est alors qu'on décide de manger les œufs, que personne n'a osé toucher jusque là. Il fait très chaud, les œufs sentent mauvais. On fait trois parts: ceux qui sont trop pourris, qu'on jette, les moins pourris qui sont pour les adultes, les presque pas pourris, pour les enfants. Le tout servi sous une sauce blanche, censée masquer l'odeur. Je ne sais pas si les adultes ont mangé leurs œufs mais nous, les enfants, nous n'avons pas pu. Ils sentaient vraiment trop mauvais. Un jour, en nous réveillant, nous apprenons qu'Emmanuel et Paul sont partis. Pour l'Espagne, d'après ce qu'on nous dit. Et puis, les Allemands sont là. Nous n'avons pas le droit de sortir dans la rue, ni même de les regarder par la fenêtre. On a fermé les volets et tiré les rideaux. Je les ai tout de même vus descendre la rue avec des chariots bas, tirés par de drôles de chevaux qui ne 26