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Touareg 1973-1997

De
130 pages
Cet ouvrage est le récit vécu de la longue marche de nomades appauvris par les sécheresses successives. Confronté aux dures lois de l'errance, chez lui et en dehors, à la mal vie, mais aussi à des éclaircies de solidarité et d'amitié brièvement vécues, un jeune garçon traverse les frontières des pays voisins, les retraverse sans jamais arriver à vivre une enfance normale. Devenu homme, il est témoin des turpitudes politiques des gouvernants et des rebellions qui en ont découlé.
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LA DUNE VERTE

Les conflits récurrents font du Nord-Mali et de l’étendue sahélo-saharienne une zone de convulsions par excellence. Méconnaissance des cultures spécifiques, problèmes de développement, déficit d’intégration des diversités, les raisons en sont multiples. Vaincre les idées reçues et engager un débat d’idées pacificateur sur cet espace suppose que soit documentée la mémoire des sociétés concernées. La collection « La dune verte » veut y contribuer en favorisant l’émergence de leaders pacifistes et la connaissance de soi et de l’autre à travers le livre.

LES pRémiCES DU DéSASTRE

Octobre 1971. Notre campement se trouvait juste en face de la mare de Tin-Tahoulelt. Cette année, contrairement aux années 1969 et 1970, la pluviométrie avait été bonne. Les chèvres, grasses, mettaient au monde des petits, la plupart du temps par deux. Leurs mamelles étaient gonflées de lait. Les vallées de TinAkambaye et d’Amaskaouat regorgeaient de fonio*, celles d’In-Taïkart et d’Inchabodjan étaient bariolées des couleurs des fruits sauvages : jujubes, dattes, gomme, tout ce qui faisait le bonheur des petits bergers que nous étions. Nos mères rentraient chaque soir avec des grands vans remplis de fonio sur la tête. Les jeunes filles pilaient cette précieuse récolte en chantant joyeusement des refrains du terroir. Le plat de fonio ainsi préparé était copieusement arrosé de lait frais. Les jeunes femmes sans mari se retrouvaient sur la place de l’Ahal*. Elles se mettaient à chanter en battant le rythme de
* Les termes suivis d’un astérisque sont définis dans le lexique, en fin d’ouvrage.

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leurs mains fines et soignées, tout en projetant secrètement d’attirer hors du campement les garçons de leur âge. Dans l’obscurité, ces derniers n’attendaient que ce signal sonore pour arriver de toutes parts au pas de course. Chacun annonçait son arrivée sur les lieux en lançant un grand cri chargé d’excitation. Si quelques-uns imitaient à la perfection le cri du garçon le plus apprécié des maîtresses de l’Ahal, les autres s’efforçaient d’obtenir de leurs cordes vocales un son qui les distingue en propre. Après avoir attaché les cabris et rentré les agneaux dans l’enclos, nous rejoignions les adultes en gambadant quelques instants autour d’eux, nous servant de nos mains pour imiter les chameliers autour d’un tendé* imaginaire. La soirée commençait toujours par une séance d’emzad*, d’iswat* ou, plus rarement, de tendé. Cet avant-goût pouvait se prolonger tard dans la nuit. Ensuite, les adultes et les adolescents s’asseyaient en cercle et l’Ahal continuait plus calmement par le récit d’anecdotes de la vie quotidienne et de contes ou par des charades amoureuses. C’est le moment où les moins braves, les moins charmants et les plus pauvres pouvaient se permettre de murmurer à l’oreille d’une jeune femme des mots qui resteraient sans suite. Comme ceux de mon âge (entre 10 et 15 ans), j’écoutais attentivement tous les propos qui s’échangeaient, même ceux chuchotés discrètement à l’oreille des belles créatures. Il n’y avait aucun mal à cela car 8

nous étions en « classe d’initiation » auprès de nos aînés, qui montraient beaucoup d’indulgence pour notre curiosité excessive. Cette indiscrétion n’était pas toujours bien vue, mais personne ne voulait nous priver de notre droit, l’Ahal étant la seule école qui nous était offerte pour apprendre les choses de la vie auprès de nos aînés. C’est gavés – au sens propre comme au sens figuré – de cette atmosphère de « libertinage » trompeuse pour les veules et les non-initiés, que nous allions nous coucher tard dans la nuit. Nous dormions d’un sommeil animé par la musique joyeuse des crapauds de la mare, les hululements des chouettes et des hiboux, le son émis par les insectes nocturnes, qui pullulaient à cette période de l’année, et les oiseaux de mauvais augure. Tous les matins à l’aube, je me levais avant tout le monde et priais Dieu pour que Bakrène, le surveillant de notre école, n’arrive plus jamais dans notre campement. Il venait nous récupérer à chaque rentrée scolaire, entre fin octobre et début novembre. Il savait que, malgré sa gentillesse envers nous, il n’était pas le bienvenu dans le campement. Nous le voyions, et nos mères surtout, comme le monsieur qui gâchait la fête. Mais vu la noblesse de sa mission, il était toujours là. Et toujours « au mauvais moment ». Le visage rayonnant d’un sourire angélique, il arrivait très tôt le matin, aux alentours de six heures. C’était l’heure propice pour surprendre parents
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et enfants au campement. Il piégeait ainsi les fuyards prêts à tout pour lui échapper. Un matin, son chameau squelettique et couvert de blessures purulentes baraqua devant notre tente. Bakrène repoussa la suggestion de mon père d’ôter la selle du dos de l’animal martyrisé, arguant que sa mission était arrivée à son terme. D’un revers de la main il balaya toutes les propositions qui lui furent faites de passer la journée dans le campement, même celle, flatteuse, de manger les abats d’un agneau bien gras. Il se contenta d’une tasse de lait caillé qu’il avala d’un trait avant de me demander de sortir de la tente, sans même prendre le soin de nettoyer ses longues moustaches blanchies par le lait. Mon père me sortit de sous le pan de voile de ma mère auquel je me cramponnais en me tirant par l’avant-bras droit. Il le tendit à Bakrène malgré mes cris de détresse et les protestations de ma mère qui tentait de me maintenir sous sa protection. Pauvre mère qui n’a jamais compris la chance que représentait pour son fils le fait d’aller à l’école des « ikoufars* ». Depuis les massacres perpétrés par l’armée coloniale française et les milices qui la soutenaient, après la révolte de Fihrun Ag Amansar en 1916, les Touaregs, qui s’étaient repliés sur eux-mêmes, abhorraient tout ce qui découlait de la civilisation française : école, administration et mode de vie. C’est pourquoi tous ceux qui étaient liés de près ou de loin à cette civilisa-

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tion ne pouvaient être que des ikoufars en puissance, quand bien même il s’agirait de leurs propres enfants. Bakrène se saisit du seul élève que comptait le campement (tous les enfants n’étant pas désignés pour aller à l’école) et quitta hâtivement notre tente. Je compris à la sombre expression qui animait le visage de ma mère, quand je la regardai une dernière fois, qu’elle haïrait pour le reste de sa vie Bakrène et le chef de notre fraction. Mon père nous accompagna sur plus de cinq cents mètres. Au moment de nous quitter, il prit ma main et me glissa ce conseil : « écoute Bakrène, sois sage, ne tente jamais de fuir… » Très surpris par des propos qu’il ne m’avait jamais tenus auparavant, je levai mon regard et le regardai dans les yeux pour essayer de comprendre ce que signifiait son message. Je n’y découvris que le vide de la tristesse et deux grosses larmes qu’il se hâta de sécher avec le pan de son turban. Sur le coup je crus qu’il en voulait à Bakrène de m’enlever à son affection et à celle de ma mère sans leur fournir une explication valable à ce rapt. Ce n’est que quelques mois plus tard, en janvier 1972, quand j’appris sa mort, que je compris pourquoi il avait pleuré et m’avait confié avec tant de désespoir à Bakrène. Je compris que cet homme que les camarades de son âge appréciaient pour son courage et qui n’avait jamais pleuré devant les membres de sa famille, si ce n’est au décès de sa mère, Bani, avait pleuré ce jour-là parce qu’il avait eu la
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certitude, je ne sais comment, que lui et moi ne nous reverrions plus jamais. Le fait d’avoir compris cela rendit le deuil de ce jour maussade et froid de janvier 1972 particulièrement lourd à porter.

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LE ViDE

La famille de Ali Nouhou Maïga, un ami de classe, m’accueillit avec gentillesse dès l’annonce du décès de mon père. Fervents musulmans, ils se montrèrent très compatissants à ma douleur. Ils s’empressaient de remettre à sa place quiconque m’adressait des propos déplacés en lui rappelant que j’étais orphelin. Ils le disaient dans l’intention de me protéger des taquins, mais cela me blessait et ajoutait à mon désarroi et à ma tristesse. Même si ma nouvelle situation se faisait ressentir sur mes résultats scolaires, l’année scolaire 1971–1972 se passa plutôt bien pour moi. Je disputais vaillamment la première place à Sayat Ag Ekawel, qui était un peu plus grand que moi et mieux loti, puisqu’il logeait chez les enseignants. C’est lui que notre maître, Ousmane, classait le plus souvent premier, parce qu’il écrivait parfaitement. Pour ne pas lui laisser cette place que j’estimais mienne, j’abandonnai mon style pour adopter le sien. Rien à faire, monsieur Ousmane le trouvait
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