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Tous les fleuves vont à la mer. Mémoires

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Enfance heureuse à Sighet, petite ville des Carpates longtemps épargnée par la guerre. Fureur et ténèbres d'Auschwitz et de Buchenwald : l'adolescent en sort exsangue, l'esprit muet, sans patrie. Mais il conserve en lui ses rêves messianiques, le sourire de Tsipouka, la petite sœur aux cheveux d'or, le regard et les ultimes paroles de son père – secrets qui hantent toute l'œuvre d'Elie Wiesel et qu'il révèle ici. Quarante ans plus tard, consécration de l'écrivain lorsqu'il reçoit le prix Nobel de la paix.



Ce sont là trois repères dans une vie fertile en bouleversements, ruptures et découvertes.



Elie Wiesel a 17 ans. Le voici à Paris, balloté dans un univers inconnu. Apprendre le français lui paraît alors moins ardu que de séduire toutes les jeunes filles dont il tombe amoureux. La naissance d'Israël l'exalte, mais comment aider le jeune État ? Le voici apprenti journaliste, un métier qui lui fera parcourir le monde, traquer les scoops, se lier d'amitié avec François Mauriac et Golda Meir, côtoyer personnalités et chefs d'État.



A 30 ans, Elie Wiesel parvient à décrire son expérience de La Nuit, à témoigner pour les martyrs de l'Holocauste. Ainsi commence une œuvre vouée au souvenir des victimes, à la défense des survivants et de tous les opprimés. Avec les armes de la compassion, de l'amour et parfois de la colère, cette œuvre et cette vie vont devenir un combat entre le doute et la foi, le désespoir et la confiance, l'oubli et la mémoire. Combat d'un inlassable témoin de la violence des hommes et de leur rêve d'une Jérusalem pacifiée, idéale.


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couverture

Enfance heureuse à Sighet, petite ville des Carpates longtemps épargnée par la guerre. Fureur et ténèbres d’Auschwitz et de Buchenwald : l’adolescent en sort exsangue, l’esprit muet, sans patrie. Mais il conserve en lui ses rêves messianiques, le sourire de Tsipouka, la petite sœur aux cheveux d’or, le regard et les ultimes paroles de son père — secrets qui hantent toute l’œuvre d’Elie Wiesel et qu’il révèle ici. Quarante ans plus tard, consécration de l’écrivain lorsqu’il reçoit le prix Nobel de la Paix.

Ce sont là trois repères dans une vie fertile en bouleversements, ruptures et découvertes.

Elie Wiesel a 17 ans. Le voici à Paris, ballotté dans un univers inconnu. Apprendre le français lui paraît alors moins ardu que séduire toutes les jeunes filles dont il tombe amoureux. La naissance d’Israël l’exalte mais comment aider le jeune État ? Le voici apprenti journaliste, un métier qui lui fera parcourir le monde, traquer les scoops, se lier d’amitié avec François Mauriac et Golda Meir, côtoyer personnalités et chefs d’État.

A 30 ans, Elie Wiesel parvient enfin à décrire son expérience de La Nuit, à témoigner pour les martyrs de l’Holocauste. Ainsi commence une œuvre vouée au souvenir des victimes, à la défense des survivants et de tous les opprimés. Avec les armes de la compassion, de l’amour et parfois de la colère, cette œuvre et cette vie vont devenir un combat entre le doute et la foi, le désespoir et la confiance, l’oubli et la mémoire. Combat d’un inlassable témoin de la violence des hommes et de leur rêve d’une Jérusalem pacifiée, idéale.

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions du Seuil

L’Aube

Récit

1960

et « Points », no P179

 

Le Jour

Roman

1961

 

La Ville de la chance

roman

prix Rivarol, 1964

1962

 

Les Portes de la forêt

Roman

1964

et « Points Roman », no R216

 

Les Juifs du silence

Témoignage

1966

 

Le Chant des morts

Nouvelles

1966

 

Le Mendiant de Jérusalem

Roman

prix Médicis

1968

et « Points Roman », no R128

 

Zalmen ou la Folie de Dieu

Théâtre

1968

 

Entre deux soleils

essais et récits

1970

 

Célébration hassidique

portraits et légendes

1972

et « Points Sagesses », no 3

 

Le Serment de Kolvillag

Roman

1973

 

Célébration biblique

portraits et légendes

1975

 

Un Juif aujourd’hui

récits, essais, dialogues

1977

 

Le Procès de Shamgorod

Théâtre

1979

 

Le Testament d’un poète juif assassiné

Roman

prix Livre Inter1980

Prix des bibliothécaires, 1981

1980

et « Points », no P135

 

Contre la mélancolie

Célébration hassidique II

1981

 

Paroles d’étranger

textes, contes, dialogues

1982

et « Points Essais », no 159

 

Silences et Mémoires d’hommes

essais, histoires, dialogues

1989

 

L’Oublié

Roman

1989

et « Points Roman », no R428

 

Célébration talmudique

portraits et légendes

1991

 

Célébrations

édition reliée

1994

 

… Et la mer n’est pas remplie

Mémoires II

1996

 

Célébration prophétique

Portraits et légendes

1998

Chez d’autres éditeurs

La Nuit

témoignage

Éditions de Minuit, 1958

 

Ani Maanin

Un chant perdu et retrouvé

cantate, édition bilingue

Random House, 1973

 

Le Cinquième Fils

Roman, grand prix du roman de la Ville de Paris

Éditions Grasset, 1983

 

Signes d’exode

Essais, histoires, dialogues

Éditions Grasset, 1985

 

Job ou Dieu dans la tempête

En collaboration avec Josy Eisenberg

Éditions Fayard-Verdier, 1986

 

Discours d’Oslo

Éditions Grasset, 1987

 

Le Crépuscule au loin

Roman

Éditions Grasset, 1987

 

Le Mal et l’Exil

Avec Philippe-Michaël de Saint-Chéron

Éditions Nouvelle cité, 1988

 

Mémoire à deux voix

avec François Mitterrand

Éditions Odile Jacob, 1995

 

Se taire est impossible

avec Jorge Semprun

Éditions Arte, 1995

Mille et Une Nuits, 1995

 

La Haggadah de Pâques

illustré par Mark Podwal

Le Livre de poche, no 14129, 1997

 

Le Golem

illustré par Mark Podwal

Le Rocher-Bibliophane, 1998

 

Le Mal et l’Exil : 10 ans après

Nouvelle cité, 1999

 

Le Roi Salomon et sa bague magique

Le Rocher-Bibliophane, 2000

Que reste-t-il de la peine que l’homme se donne sous le soleil ? Une génération s’en va, une autre arrive, et la terre ne bouge pas. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il cherche son point de départ pour se lever à nouveau. Le vent va vers le sud, tourne vers le nord, tourne et retourne sur lui-même toujours. Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie. Le lieu vers lequel ils se dirigent, c’est là qu’ils veulent aller. Elles sont dures, les choses de la vie. Aucune parole ne peut les décrire, l’œil ne se rassasie pas de voir, ni l’oreille d’écouter.

L’Ecclésiaste

ENFANCE



Hier soir, j’ai vu mon père en rêve. Son visage mal rasé restait pareil à lui-même, figé dans la même expression, mais à chaque instant il changeait d’habit. Tantôt il portait son costume de Shabbat, tantôt il était revêtu des loques rayées des êtres maudits et laminés. D’où venait-il, cette nuit ? De quel paysage s’était-il échappé ? De qui était-il l’émissaire ? Le lui ai-je demandé ? Je ne me le rappelle plus. Je me souviens seulement de son air triste, résigné. Il voulait me confier quelque chose, c’était clair à la façon dont ses lèvres remuaient. Mais aucun son n’en sortit. Soudain, dans mon sommeil — ou était-ce dans le sien ? — je me surpris à douter de mes sens : était-ce mon père ? Je n’en étais plus sûr.

Certes ce visage lui ressemblait, mais cela ne signifiait pas grand-chose. En rêve, toutes les certitudes, à peine ébauchées, finissent par se brouiller et s’estompent. Aube et crépuscule, réalité et fantasmes se confondent. Et pourtant. C’est bien mon père qui apparut devant moi hier soir. Porteur d’un message ?

D’un avertissement peut-être ? Le cœur battant, je me suis réveillé en sueur. Une idée folle et angoissante me traversa l’esprit : il est venu me chercher.

Mon père, je ne le connaissais pas. Pas vraiment. Cela me fait mal de l’admettre, mais je lui ferais encore plus mal si je m’entêtais à vouloir me leurrer. L’homme que j’aimais le plus au monde, qui me bouleversait d’un simple regard, en vérité je savais peu de chose de lui, du secret de sa vie intérieure. A quoi songeait-il quand il fixait silencieusement un point lointain, invisible dans l’espace ? Quelles étaient ses joies intimes, ses ambitions d’homme, de père ? Ses préoccupations, ses soucis, ses déceptions, il me les cachait. Étais-je trop jeune ou pas assez digne de les comprendre ?

Je me demande si d’autres fils se heurtent au même problème. Connaissent-ils leurs pères ? Je veux dire : les connaissent-ils autrement que sous les traits familiers du géniteur autoritaire et omniscient qui s’en va le matin et revient le soir, apportant le pain et le vin sur la table ? Un père, pour son fils, n’incarne-t-il pas le mystère à jamais impénétrable de l’ascendance et des origines de l’espèce ?

Enfant, et même adolescent, je le voyais rarement. Toute la semaine, mal habillé, soucieux mais rarement taciturne, il passait son temps entre l’épicerie — où il aimait bavarder avec les clients autant que leur vendre sa marchandise — et les bureaux de la communauté où il s’évertuait à inventer des stratagèmes pour sauver les prisonniers ou les réfugiés menacés d’expulsion.

Sighet : shtetl typique, village et cité d’accueil pour les Juifs depuis… depuis 1640, prétendent les historiens. Après les pogroms et les persécutions en Ukraine, sous le règne de Bogdan Khmelnitski, de nombreux réfugiés vinrent s’y installer. En 1690, la populace exigea que les autorités refoulent tous les habitants juifs de la région. Sans doute y avait-il déjà en ce temps des hommes comme mon père pour protéger notre communauté.

Mon père, je le côtoyais seulement pendant le Shabbat. Chez nous, il commençait dès le vendredi après-midi. Les magasins fermaient bien avant le coucher du soleil : récalcitrants et retardataires se faisaient admonester par les émissaires et les inspecteurs rabbiniques qui criaient : « Vite, plus vite, baissez les stores, fermez les volets, il est tard, le Shabbat arrive ! » Malheur à qui désobéissait. Lavés rituellement et habillés pour l’occasion, nous nous rendions à l’office. Parfois, en passant devant la gendarmerie toute proche ou la prison centrale qui donnait sur la grande place, mon père me prenait la main, comme pour me protéger. J’aimais cela, et j’aime m’en souvenir. J’étais rassuré, heureux. Soudé à moi, il m’appartenait, nous formions un bloc. Mais il suffisait qu’un fidèle nous rejoigne pour que ma main, désormais inutile, me soit rendue. Mon père devinait-il la peine que j’en éprouvais ? Je me sentais relégué, abandonné, même rejeté. Après, ce n’était plus pareil. Renfrogné, je parlais peu, et moins encore durant l’office de Kaballat-Shabbat. J’aurais tellement souhaité avoir une conversation, une vraie conversation avec mon père. En tête à tête. Lui parler à cœur ouvert de choses graves ou futiles. Futiles ? A cet âge, on prend tout au sérieux. J’aurais souhaité lui parler de mes angoisses nocturnes, des morts qui, je le savais, à minuit, quittent leurs tombes et viennent prier dans la grande synagogue : malheur au passant qui se fait sourd à leur invitation à venir réciter les bénédictions d’usage avant la lecture de la Torah. De mes camarades pauvres : leur faim me culpabilisait. Je me croyais riche et sans mérite. Naïvement, je parais la pauvreté de toutes les vertus : au fond de moi, j’étais jaloux des pauvres. Pour paraphraser le grand humoriste yiddish Sholem-Aleikhem, j’aurais tout donné pour un petit goût de misère. Eh oui, j’aurais tellement voulu en discuter avec mon père. Parfois il m’arrivait d’envier Isaac : il était seul avec le sien lorsqu’ils gravirent le mont Moriah. Dieu seul pouvait prévoir qu’un jour nous nous dirigerions ensemble vers une solitude et un autel d’une autre dimension, d’un autre genre. Et que, contrairement à ce qui se passe dans le récit biblique, le fils reviendrait de l’épreuve, laissant son père seul avec les ombres.

Je l’admirais, je le craignais, je l’aimais, car un fils doit aimer son père. Mais lui, il favorisait les fils des autres. Les faibles, les nécessiteux. Les fous, il aimait les fous ; l’air grave, absorbé, il aimait les écouter rire, chanter et pleurer en parlant aux oiseaux invisibles. Les mendiants, il les attirait, il se les attachait. Il les invitait à partager nos repas de Shabbat. L’un d’entre eux lui dit un jour : « Le Talmud cherche à nous convaincre que la pauvreté sied aux Juifs, comment est-ce possible ? Elle est laide, la pauvreté ; elle accentue la laideur… » Et mon père hocha la tête comme pour dire : tu es pauvre, tu connais mieux que le Talmud ce qu’est la pauvreté…

En rêve, je rêve.

J’aimerais vivre la sagesse de mon père, la sérénité de ma mère, la grâce naïve et pure de ma petite sœur, j’aimerais vivre la colère du résistant, la souffrance du rêveur mystique, la solitude de l’orphelin dans un wagon plombé, la mort de chacun et de tous, j’aimerais pouvoir sortir de moi-même pour me fondre en eux.

J’aimerais maintenir ma mémoire ouverte, la repousser au-delà de l’horizon, la garder vivante même après ma mort. Je sais que ce n’est pas possible. Et après ? En rêve l’impossible n’est pas juif.

Mon père jouissait d’une renommée considérable dans la communauté. Encore aujourd’hui, il arrive qu’un vieillard m’aborde à Brooklyn, rue des Rosiers ou à Bnei Brak : « Ah, tu es le fils de Reb Shloïme Wiesel ? » Et je suis fier, heureux d’être ainsi connu ou reconnu : je ne viens pas de nulle part, je ne suis qu’un rameau, mais l’arbre est grand, sa cime remue les nuages.

On vantait l’intelligence de mon père, on louait sa perspicacité, son humanisme. On venait le sonder, le consulter. Patient, tolérant, il recevait n’importe qui pour n’importe quelle raison. D’un même air attentif, il écoutait riches et pauvres, amis et inconnus. Ses avis, on en tenait compte. Ses conseils, on les suivait. Pas étonnant qu’il fût tellement sollicité. Mais, au fond de mon être, je ne comprenais pas : il avait le temps pour tout le monde, sauf pour moi. Pourquoi m’écoutait-il distraitement ? Pourquoi ses réponses étaient-elles si brèves ? J’aurais aimé qu’il me raconte son enfance à lui, ses études, ses expériences. Comment se comportait-il au Héder ? Était-il un enfant sage ou téméraire ? Qui étaient ses copains, à quoi jouaient-ils ? Son père, dont je porte le nom, ma grand-mère, elle, m’en parlait souvent, toujours en souriant, mais ce n’était pas pareil.

Grand-mère Nissel, je la revois encore, visage maigre et pâle, presque blanc, évanescent, rétréci par son éternel fichu noir. Ses yeux, je me souviens de ses yeux. En les posant sur moi, c’est un autre Eliézer qu’elle devait voir. Elle lui souriait en me souriant.

Notre heure privilégiée, c’était le vendredi. Je rentrais du Héder et m’arrêtais chez elle. De la fenêtre où elle se tenait, elle m’appelait : « Eliézer… Viens, mon enfant, je t’attendais. » Elle m’offrait un petit pain tressé encore tout chaud, juste sorti du four et, assise là devant moi, les mains nouées, heureuse et apaisée, elle me contemplait d’un air recueilli, tandis que je me lavais et récitais la prière appropriée. Une petite lueur dansait dans ses yeux gris-bleu. Elle voulait parler, demander quelque chose, mais n’y arrivait pas. Sans doute est-ce ainsi qu’elle se tenait devant son mari, humble, respectueuse, prête à recevoir ses paroles en guise d’offrande. Bizarrement, son silence ne me troublait pas. Je la regardais en mangeant. Je l’observais. Finalement, au bout d’un quart d’heure, je me levais : « Je dois rentrer me préparer. Le Shabbat, grand-mère, le Shabbat risque de nous surprendre. » J’étais déjà à la porte quand elle me rappelait : « Raconte-moi ce que tu as appris cette semaine. » Cela faisait partie du rite : je lui répétais une histoire biblique et, plus tard, une trouvaille midrashique. Une fois, je m’en souviens, je l’ai fait rire. Encore tout petit, je venais d’apprendre que Moïse s’était enfui d’Égypte : « Grand-mère, m’étais-je écrié, j’ai une nouvelle importante pour toi… Moïse est vivant… Le méchant Pharaon n’a pas réussi à le tuer… Il va se marier, notre Maître Moïse… Tu sais avec qui ? Avec Tsiporah, la fille d’un prêtre, Yétro qu’il s’appelle… »

Grand-mère Nissel vivait seule dans sa maison de veuve, à quelques pas de la nôtre, alors qu’elle aurait sûrement pu habiter avec nous. Nous l’adorions, et elle le savait. Elle était notre unique grand-mère. Maman était orpheline.

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