Toute, toute première fois (roman gay)

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Toute, toute première fois

Éric Chatillon
206 pages en version papier
Fin des années 80, issu d'un milieu bourgeois parisien, Marc vient d'avoir dix-huit ans. Comment faire pour connaître sa première expérience sexuelle ? Marc assume si peu son homosexualité qu'au lycée il rejette le superbe jeune blond américain qui le drague.

À cette époque, le Sida aide tout juste les homos à unir leurs forces. L'image qu'ils dégagent reste encore négative dans l'opinion publique. Les seuls réseaux sociaux qui sont ouverts à Marc sont sa classe de Terminale et... le téléphone familial qui trône au milieu du salon avec la petite famille autour à écouter vos conversations – forcément courtes car elles bloquent la ligne.

À travers ce récit d'auto-fiction, Éric Chatillon raconte ses premiers pas malhabiles dans ses relations avec les hommes. Des premiers échanges d'abord furtifs, excitants sur le coup, mais laissant un goût amer, à la construction d'un réseau amical et de belles rencontres avec lesquelles partager un bout de chemin.
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Publié le : jeudi 28 août 2014
Lecture(s) : 352
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782363079916
Nombre de pages : non-communiqué
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Aux hommes de ma vie
Toute, toute première fois
Éric Chatillon
Étienne, Étienne, Étienne,
Oh tiens-le bien !
Guesch Patti
Étienne, Étienne, Étienne
En ce printemps 1989, LE film dont toutes les filles de ma classe parlaient étaitWorking Girl avec Mélanie Griffith, Sigourney Weaver et Harrison Ford. Comme tous les adolescents j‘adorais le cinéma américain et j’étais allé voir seul cette comédie un mercredi après-midi sur les Champs-Élysées, car elle passait en version originale sous-titrée. J‘avais bien sûr adoré, car les ingrédients pour me plaire étaient tous présents : amour, trahison et happy-end.
La séance venait de se terminer. Dans la salle à moitié vide, les spectateurs se levèrent et commencèrent à se diriger vers les portes de sortie. Toujours assis dans la rangée centrale, sur le fauteuil du milieu afin de profiter au maximum du son Dolby, je regardais d’un œil les noms qui défilaient sur l’écran, et de l’autre ces gens qui, à peine les lumières allumées, s’en allaient avant même la fin du générique.
Du haut de mes dix-huit ans, je les trouvais nuls, ces adultes. Je pensais qu’ils ne e comprenaient vraiment rien au 7 art. Les techniciens, les éclairagistes, le monteur, tout ça, ils s’en moquaient éperdument. Ils étaient venus pour voir des têtes d’affiche et se changer les idées comme ils disaient. Pourtant le cinéma, d’après moi c’est autre chose, même quand il ne s’agissait pas, comme dans ce cas d’un grand film d’auteur. À l’instar des adolescents de mon âge, je me sentais différent, voire rebelle. D’accord, je ne militais pas dans la cour de récréation pour un syndicat lycéen ou contre la faim dans le monde. Par contre j’aurais fait signer des pétitions pour que l’on projetteLe Crime était presque parfait d’Alfred Hitchcock dans sa version originale 3D, ou pour qu’on reprenne les tournages de la sérieChâteauvallon sans Chantal Nobel.
J’avais un avis bien tranché sur tout ou presque. Certains sujets comme la politique internationale n’étaient que de vagues notions. Je m’étais d’ailleurs fait huer par mes camarades du cours de Sciences humaines après que j’aie déclaré que les affrontements qui déchiraient le Liban me laissaient indifférent, car cela se passait très loin et que j’avais aussi mes problèmes. Pour moi, la vraie substance de la vie se trouvait dans le cinéma, de préférence américain, et dans la musique du Top 50, celle qui disait par exemple « I should be so lucky, lucky, lucky, lucky, I should be so lucky in love », Kylie Minogue dixit.
L’intensité de l’éclairage de la salle se fit plus forte sur les dernières images de la pellicule. Le rideau s’étira devant l’écran redevenu blanc et le lointain bruit mécanique du projecteur s’arrêta au profit d’une musique d’ambiance digne des toilettes automatiques les plus réputées de la capitale.
À peine avais-je poussé la lourde porte extérieure du cinéma que le soleil me fit mal aux yeux et je dus reculer d’un pas. Je fronçai alors les sourcils pour parvenir à voir les aiguilles de ma montre Swatch aux couleurs fluos rose et verte.
« Super, il est à peine quatre heures ! pensai-je. C’est vraiment le bon plan de se faire une toile l’après-midi. Et puisqu’il fait beau, je vais en profiter pour faire un bout de chemin à pied, au moins jusqu’au métro Concorde. »
Souvent à cette époque, quand j’étais aux Champs-Élysées et que le temps était clément je descendais l’avenue la plus célèbre du monde, passais devant le Grand Palais et traversais la place de la Concorde pour arriver comme par hasard aux jardins des Tuileries ! Cette fois là encore rien n’allait échapper à la règle.
Le long de ma route, j’aimais passer devant les vitrines des magasins, car il y avait souvent des glaces dans lesquels je pouvais me regarder en prenant des allures d’adulte, voire de vedettes de cinéma.
Les miroirs et moi… Ça a toujours été une grande histoire d’amour. Enfant j’adorais passer de longs moments devant celui de l’armoire de ma chambre. Je souriais, je chantais, je dansais même. Mon image me fascinait. Je peux en parler aujourd’hui, car heureusement cela m’a passé très vite : je me trouvais beau !
Cette manie avait pris de telles proportions qu’un jour où je devais avoir six ou sept ans, ma mère avait fini par poser de grandes fleurs autocollantes sur la glace, juste au niveau de mes yeux.
Mais en cet après-midi d’avril 1989, ce n’était déjà plus l’image d’un petit garçon minaudant que les miroirs des boutiques réfléchissaient, mais celle d’un jeune homme qui avait déjà sa taille d’adulte.
J’étais mignon et je savais que mes yeux bleus étaient un de mes principaux atouts. Je me souviens qu’une élève de ma classe m’avait dit un jour : « Tu as les mêmes yeux que Linda Evans dansDynastie». Imaginez mon plaisir devant un tel compliment. Aujourd’hui, je pense que cela me ferait hurler de rire si un mec me disait la même chose dans un bar… D’ailleurs, qui se souvient encore de cette actrice ?
En tout cas, je me donnais beaucoup de mal pour mon apparence. Mes cheveux bruns étaient toujours coupés de près et j’étais habillé à la mode des jeunes de ces années-là.
Flûte ! Je venais de m’apercevoir que mon jean préféré, usé de l’avoir trop porté, commençait à se déchirer en bas, au niveau de l’ourlet. J’allais devoir faire les yeux doux prochainement à ma petite maman pour qu’elle m’en achète un nouveau… À l’époque, un problème de cette grande importance trouvait vite une solution. Solution qui était très souvent la même : ma mère !
Pour entrer aux jardins des Tuileries depuis la place de la Concorde, j’avais deux options : choisir les discrètes entrées latérales avec leurs escaliers en pierre, ou prendre la grande entrée principale encadrée par une grille. Ce jour-là, je préférai la seconde et passai devant une camionnette où l’on vendait des merguez-frites et qui stationnait toujours à la même place. Elle faisait contraste avec le luxe du restaurant Maxim’s situé seulement à quelques centaines de mètres.
Mon lieu de prédilection où je passais parfois quelques heures était une des deux contre-allées surélevées, semblables à des terrasses géantes, qui suivaient l’enceinte du parc, dominées à gauche par le musée du Jeu de Paume et à droite par le musée de l’Orangerie.
En 1989, la vue côté Est était obstruée par les échafaudages et les boutiques de l’exposition montée à l’occasion du Bicentenaire de la Révolution Française. Restait la magnifique perspective côté Ouest qui superposait l’obélisque de la Concorde, l’avenue des Champs-Élysées, l’Arc de triomphe et depuis peu au loin la nouvelle arche de la Défense en construction.
Habitué à Paris depuis ma naissance, je ne me rendais pas compte de la chance que j’avais de vivre dans ce cadre.
Je gravis comme à mon habitude la pente douce qui conduisait au musée de l’Orangerie. Les battements de mon jeune cœur s’accélèrent sensiblement. Non pas à cause de l’effort physique que réclamaient ces grandes enjambées, mais plutôt de l’excitation que me procurait cette promenade dans le parc. Mes yeux cherchaient aussitôt un regard masculin qui se poserait sur moi et qui serait plus intense que ceux que l’on peut croiser d’ordinaire dans les lieux publics. Passant près d’un groupe de touristes allemands je baissai néanmoins la tête et pressai le pas de peur d’être catalogué en tant qu’homosexuel. Car j’étais alors persuadé de n’avoir rien en commun avec ces hommes qui comme moi venaient de ce côté des jardins des Tuileries avec un but bien précis. C’était bien avant Internet et certaines applications maintenant téléchargeables sur son téléphone cellulaire. Bien plus que maintenant ce genre d’endroits était incontournable pour se rencontrer entre personnes du même sexe.
Arrivé sur place, je pouvais commencer mon numéro qui consistait à avancer le long de l’allée dans un sens, puis dans l’autre, m’arrêter quelquefois pour repartir de plus belle. Ce défilé n’avait rien d’une présentation de mode comme aurait pu faire le Top Model, égérie de l’Oréal, Cindy Crawford. On était plus proche du micheton sur son trottoir, sauf que moi, je ne repartais jamais avec un client.
Je jouais à la beauté fatale. Celui à qui personne ne résiste. Mais hors de question de suivre un inconnu. J’avais encore trop peur. Pourtant je n’avais rien contre le fait de m’amuser.
« Okay, allons voir ce qu’il y a aujourd’hui au marché ! »
Apparemment, ce ciel d’un bleu limpide annonçant le retour des beaux jours avait attiré aux Tuileries tout ce que Paris comptait d’hommes disponibles cet après-midi-là. En effet, pour une journée de semaine, il y avait relativement du monde.
Je passai à côté d’un moustachu habillé tout en cuir de la tête aux pieds semblant sorti tout droit d’une bande dessinée de Tom of Finland et qui ne daigna pas me prêter une quelconque attention. Avec le recul, je me dis que je devais lui sembler bien trop jeune et trop fade à son goût.
Je riais intérieurement en pensant : « Oh, oui, Johnny, fais-moi mal ! En tout cas bravo pour le rembourrage du slip : c’est impressionnant. »
Ces remarques adolescentes d’une rare portée philosophique s’arrêtèrent net, car je m’approchais d’un banc sur lequel lisait un étudiant. Il portait une veste croisée bleu marine,
une chemise et une cravate. Pour compléter ce portrait vestimentaire de bon goût et très romantique selon mes critères de l’époque, il avait un jean bleu délavé et des chaussettes Burlington à losange que l’on devinait entre le bas du pantalon et les Westons. Voilà qui était beaucoup plus intéressant…
Comme le bel inconnu paraissait très absorbé par sa lecture, je me décidai à prendre les choses en mains, ce qui était rare, et à aller m’installer juste en face de lui. Je m’accoudai à la balustrade en pierre qui bordait la contre-allée, tournai la tête pour me présenter de profil et souris légèrement tout en gardant un œil fixé sur l’objet de ma convoitise qui apparemment ne décollait pas le nez de son livre.
« Bah, qu’il aille se faire voir ! pensai-je avec mon impatience légendaire au bout de deux minutes d’attente à peine. On ne vient pas dans des endroits comme celui-là pour lire. Tant pis, il ne sait pas ce qu’il loupe. Tout bien considéré, moi non plus, car de toute façon je n’aurais pas couché avec ce mec, ni avec un autre d’ailleurs. Il n’y a pas à dire je dois être du genre allumeur. En tout cas, je n’ai pas trop de succès aujourd’hui. Ça commence mal. Il faut dire que ce genre de mec, ça ne sait pas draguer. Ça ne vient jamais t’aborder. Ce n’est pas comme les vieux moches ! Eux, au moins, ils sont directs. Ils n’ont rien à perdre. En plus, ils te racontent des trucs cochons, et ça c’est excitant. »
Pendant que je devisais intérieurement sur les différences de dragues selon l’âge, un bel homme au physique nord-africain s’approcha de moi. Malgré quelques rides d’expressions dues au soleil, on devinait qu’il ne devait pas avoir plus de quarante ans. Il me sourit et je m’empressai de lui renvoyer un sourire timide et effarouché de ma composition. Pour moi, venir aux Tuileries c’était comme jouer la comédie. Il n’en fallut pas davantage pour décider l’inconnu à venir engager la conversation.
— Tu te promènes souvent ici ? me demanda-t-il avec un très léger accent.
Dès le début je ne le trouvais pas très original dans sa manière de m’accoster. Mais au lieu de lui faire part de ma réflexion, je répondis simplement :
— De temps en temps.
— Tu as quel âge ?
— J’ai dix-huit ans et je m’appelle Marc.
Je n’ai pas souvent menti dans ces occasions.
— Toi c’est comment ?
— C’est Mounir.
Silence. Mon soupirant, si on peut l’appeler ainsi, ne savait plus quoi dire. Je m’amusais de la situation. C’était pour des instants comme celui-ci que j’aimais venir aux Tuileries. En attendant que quelque chose se passe, je balayais du regard autour de moi. Un homme d’affaires costume cravate et attaché-case flambant neuf passa non loin de nous, probablement à la recherche d’un petit mec ou d’un grand gaillard à consommer sur place dans les bosquets.
— Tu es mignon, reprit l’homme près de moi.
— Tu n’es pas mal non plus. D’ailleurs, j’aime bien les mecs à la peau mate comme toi, lui lançais-je histoire d’accélérer les choses.
Il sourit franchement, laissant entrevoir deux rangées de dents blanches et bien plantées qui illuminèrent son visage bronzé. Son regard pressant rencontra le mien. Toujours certain que je tenais-là mon plus grand rôle de composition je fis mine de ne pas pouvoir soutenir plus longtemps ces yeux de braise et je baissai la tête. C’est alors que je vis qu’il se caressait entre les jambes. Déjà une bosse commençait à se dessiner dans son pantalon en velours côtelé, et à prendre du volume. Histoire de faire monter encore la température, je passai avec ostentation ma langue sur mes lèvres.
— Tu connais un coin par ici ? demanda-t-il pendant que ses mains continuaient de toucher son pantalon.
— Non, et en plus je n’ai plus le temps. Il faut que je parte. Je viens de me souvenir que je dois rentrer chez moi.
— Attends, ne sois pas si pressé !
Et comme pour me persuader de rester, il baissa lentement sa braguette pour en laisser jaillir son sexe, non sans s’être assuré au préalable que personne dans les environs ne regardait.
Pour le jeune puceau que j’étais, c’était du grand spectacle et je reconnais que j’ai regardé avec délectation ce membre viril et ce gland bien dessiné par la circoncision. Comment avec toute la fougue de la jeunesse ne pas sentir mon propre sexe durcir dans mon jean ?
— Touche ma bite ! me dit-il tout de go.
La situation devenait trop critique et j’étais excité comme un fou. D’accord je connaissais les paroles de Brassens qui disent « À quinze ans révolus, quand s’amuser tout seul ne suffit plus », mais j’avais encore assez de discernement pour décider que ma première fois ne se passerait pas ici dans un parc public et de surcroît avec un inconnu. C’était trop déprimant. Non, je devais attendre d’être amoureux, car ça n’en serait que plus merveilleux d’après ce que m’avait expliqué ma mère dès les signes avant-coureurs de la puberté. Oui, il valait mieux attendre de tomber sur le garçon que j’aimerais pour la vie… Puis j’ai dû vite me ressaisir : Mais où avais-je la tête ? Ce serait avec une jeune fille, bien sûr ! Je ne pouvais pas être pédé, voyons. Non vraiment il était temps de partir, et au plus vite.
— Désolé, il faut que j’y aille, bredouillai-je. Le pauvre type ! Je me souviendrais toute ma vie de son visage dépité alors que je le plantais là, seul avec à la main son sexe qui déjà commençait à ramollir.
— J’ai intérêt à faire gaffe, pensai-je quelques instants après. Si je ne me surveille pas, je vais devenir une vraie Marie-couche-toi-là et je finirai comme ces mecs à hanter les lieux de drague avec les lettres PD tatouées sur le front. Non merci, très peu pour moi. J’espère quand même autre chose de la vie.
Mais quand on est jeune, les résolutions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, ne sont que
de courte durée et arrivé au bout de l’allée, c’est-à-dire à peine soixante mètres plus loin je n’étais plus certain de vouloir partir tout de suite.
« Je resterais bien là encore un peu, mais j’ai dit à l’autre gars que je partais et s’il me voit encore là tout à l’heure, il va venir me prendre la tête. Remarque tant que c’est la tête… »
Il ne m’en fallait pas plus à l’époque pour me trouver irrésistiblement drôle. Tout en riant intérieurement, je descendais les marches de pierre qui coupent la terrasse en son milieu et qui permettent de rejoindre l’allée principale des jardins. C’est en passant près d’un réverbère que je remarquai qu’un homme en gabardine me suivait. Je me mis à ralentir légèrement afin de laisser l’inconnu se rapprocher et de mieux pouvoir l’observer discrètement. De taille moyenne et habillé très classique, rien dans son allure ne donnait envie de fuir, bien au contraire. À vrai dire, son visage rond et jovial, ses yeux pétillants le rendaient tout de suite sympathique, amical et le démarquaient ainsi des autres hommes que je rencontrais en général aux Tuileries.
« Il est trop bien pour traîner ici. Ça mérite qu’on s’attarde cinq minutes. »
Je décidais de m’installer sur le banc le plus proche. L’homme passa devant moi et s’assit sur un autre banc situé juste à ma droite. Commença alors un jeu de regards et de sourires où chacun des deux participants attend que l’adversaire mette cartes sur table et se décide à faire le premier pas. Comme il n’avait pas l’air de vouloir bouger, je finis par me lever et avec une audace que je ne me soupçonnais pas à l’époque j’allai directement m’asseoir à ses côtés. Je lui tendis la main et annonçai :
— Moi, c’est Marc. Et vous ?
— Étienne, me répondit-il surpris, mais aussi amusé par un aplomb qu’il n’aurait peut-être jamais eu.
— Vous n’avez pas la tête d’un habitué des Tuileries.
— Parce qu’il faut une tête en particulier pour venir ici ? Je plaisante, j’ai compris ce que tu veux dire. En fait, je viens de Belfort.
En bon petit parisien, nul en géographie une fois passé le périphérique, je ne savais pas du tout où pouvait se trouver cette ville. Je me promis donc secrètement de regarder sur une carte dès mon retour à la maison.
Je continuais tout de même la conversation comme si de rien n’était :
— Vous venez souvent à Paris ?
— Oui. Et en ce moment, je suis là pour mon travail ; il y a un salon informatique.
— Et donc pour vous détendre vous vous promenez dans les parcs…
— Voilà. Mais aujourd’hui, je ne le regrette pas. Ça m’a permis de faire la connaissance d’un joli P’tit Loup.
Il me plut immédiatement avec son physique agréable et une façon de me flatter qui a
toujours opéré sur moi tel un puissant philtre d’amour. Au moins, il ne me demandait pas comme certains dans ce genre d’endroit « Actif ou Passif ? » après deux minutes de conversation. Il avait l’air intelligent et doux.
— Tu sais, reprit-il, je suis invité ce soir chez un copain que je connais depuis des années, mais si tu veux on peut se retrouver après vers dix heures sur les Champs-Élysées par exemple.
Histoire de paraître à l’aise je commençais ma phrase par une expression que j’adorais à l’époque :
— Dur, dur ! J’ai dix-huit ans et je me vois mal dire à mes parents que je sors à dix heures ce soir ; surtout que j’ai école demain.
— Remarque, je peux annuler ce dîner. Mon pote comprendra, me répondit-il conciliant pour ne pas dire motivé.
— Non, ne faites pas ça. Je ne voudrais pas risquer de nuire à une longue amitié. Merci, mais ce n’est pas possible. Il faut que je rentre. Je partais prendre le métro à Concorde quand je vous ai vu.
— Tu habites où ?
— Dans le quinzième arrondissement, pourquoi ?
— Si tu veux, je te raccompagne en voiture. Il n’y a plus aucune raison pour que je reste là si tu t’en vas…
— C’est d’accord.
Alors que je suivais un inconnu pour la première fois de ma vie et que nous parlions pour mieux faire connaissance, je commençais à remettre en cause mes convictions selon lesquelles les homosexuels étaient tous sans exception des êtres malsains ne parlant que de sexe. Pour moi, c’était obligatoirement des folles ou des cuirs comme on nous les montrait à la télévision. Dans les années 80, aucune grande star du Show-Biz digne de ce nom n’avait fait son coming-out. Pas de Laurent Ruquier ni de Muriel Robin qui s’assument pour m’aider à me projeter de manière positive dans ma vie d’adulte. Et ce n’étaient pas les discussions de mes parents sur le sujet qui auraient pu me donner une image plus positive de ce que j’étais et que je refoulais. Mais voilà qu’au hasard d’une rencontre, un homme au physique de gendre idéal venant d’une ville que je ne connaissais même pas faisait une brèche énorme dans cette muraille construite à grands coups d’apriori. Je me souviens que j’étais déboussolé et que ma tête bourdonnait un peu. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne m’aidait pas à me sentir mieux. Je ne vivais pas ça comme une révélation et une délivrance ; bien au contraire. Je n’étais pas du tout prêt à changer ma vie et ses perspectives à cause d’un inconnu rencontré quelques minutes plus tôt même si je le trouvais de plus en plus attirant. Je devais donc me sortir de cette situation qui me perturbait. Pourtant je décidais après réflexion d’attendre encore un peu…
— Dites-moi, Étienne, vous avez quel âge ? lui demandai-je alors que nous débouchions dans la rue de Rivoli.
— J’aurai trente-deux ans à la fin de l’année.
— Vous ne les faites pas ! lui répondis-je alors qu’à cette époque je ne faisais absolument pas la différence entre un homme de vingt-cinq ans et un autre de quarante. Je pense que je voulais paraître bien élevé avec mon important besoin de plaire à tout le monde qui m’a souvent joué si souvent des tours par la suite.
— Alors, d’abord arrête de me vouvoyer. Ça m’énerve et ça me fait penser à ce que m’a dit mon père le jour de mes trente ans.
— Que t’a-t-il dit ?
— Que maintenant j’étais un vieux con.
— Vraiment ? C’est pas cool ! J’adorais ce dernier mot et je l’utilisais plus que nécessaire. C’était celui de Fonzie le rocker dans la sérieHappy Daysqui passait sur la Cinq. Il me donnait comme à ce personnage une impression de maîtrise de la situation.
— C’est son humour. Stop, nous y sommes, annonça le fameux Étienne en sortant ses clés de voiture. Attends je vais t’ouvrir la portière.
J’avais adoré cette attention et un petit sourire ne quitta pas le coin de mes lèvres avant que la Volkswagen bleu nuit ne démarrât pour se faufiler dans la circulation.
Les rues de Paris étaient déjà encombrées en cette fin d’après-midi. Pourtant malgré la densité du trafic, mon conducteur ne perdait pas sa bonne humeur. Rien à voir avec mon père qui donnait tous les noms d’oiseaux aux autres automobilistes et qui me faisait si peur quand j’étais plus jeune que ma tête disparaissait dans mes épaules. Celui qui conduisait à côté de moi racontait des anecdotes légères et drôles entrecoupées de notes d’humour sur tel ou tel piéton qui traversait notre route. Je riais et j’étais si bien que je me surpris à raconter à mon tour de petites histoires du Lycée qui me tenaient particulièrement à cœur. C’était pour moi une grande première, car d’habitude je gardais ces scoops pour mon cercle familial.
Mais déjà nous approchions de la rue Tiphaine, petite rue à sens unique dans laquelle j’ai habité à partir de ma naissance et jusqu’à ce que je quitte mes parents. Étienne arrêta la voiture à quelques mètres de l’immeuble comprenant que cela m’aurait mis mal à l’aise et aussi pour être plus tranquille avec moi.
— Tu es sûr que l’on ne peut pas se voir ce soir ? tenta-t-il une dernière fois.
Je lui dis que non. C’était toujours le chaos dans ma tête. J’avais besoin de me retrouver seul dans le confort rassurant de ma chambre pour remettre de l’ordre dans mes idées et repenser à cette rencontre jolie certes, mais quelque peu déstabilisante.
— Écoute, je repars demain à Belfort. Alors je te laisse mon numéro de téléphone chez moi et au boulot. Comme ça tu m’appelles quand tu veux et le jour où c’est possible pour toi, de préférence un week-end, je débarque à Paris et on se voit.
Tout en disant cela, Étienne prit un bout de papier qui traînait dans la boîte à gants et écrivit avec difficulté, car il n’avait rien pour s’appuyer, son nom et deux numéros de téléphone. Puis me tendant le papier, il me demanda :
— Y a-t-il un numéro où je puisse te joindre ?
Le téléphone portable n’existait pas. Les générations actuelles doivent se demander comment nous avons pu survivre. Et du coup, je mentais affirmant que nous n’avions pas le téléphone à la maison. Je me voyais mal devoir dans les jours à venir expliquer à ma mère qui était cet homme qui demandait à me parler si souvent. Je n’avais pas l’intention à ce moment-là de voir « débarquer les Tuileries » dans l’appartement familial.
— Tant pis. En tout cas, je compte sur toi. Tu m’appelles, promis ?
— Promis je suis quelqu’un de paroles.
Je me souviens encore du nom qui figurait sur la carte de visite de fortune que je mis rapidement dans ma poche : Étienne Mérique. Quand je sortis de la voiture, il me retint par la manche de mon blouson Chino et dit tendrement :
— Je te trouve attachant et je voudrais vraiment te revoir.
Puis il me fit signe de m’approcher un peu. Je passais la tête à l’intérieur de la voiture et sentit un doigt toucher ma fossette au menton.
« La même que John Travolta » fanfaronnais-je à l’époque.
— Tu sais, cette fossette, c’est un vrai puits de perdition, glissa-t-il à mon oreille.
Je ne m’étais pas attendu à ce gentil compliment. C’était la chose la plus agréable qui m’avait jamais été dite sur mon physique. Ces quelques mots choisis déclenchèrent d’ailleurs une vague de frissons le long de ma colonne vertébrale et me donnèrent la chair de poule.
Je marchai comme sur un nuage jusqu’à mon immeuble puis me retournai pour regarder la Volkswagen disparaître au bout de la rue.
Nous habitions dans un quatre pièces au cinquième étage. Mes parents l’avaient acheté après leur mariage au milieu des années soixante-dix ce qui expliquait le carrelage marron qui recouvrait le sol de l’entrée et de la cuisine. Heureusement, les murs à fleurs mauves et oranges du salon avaient été recouverts depuis par une tapisserie plus neutre.
Comme je n’avais connu que cet appartement depuis ma naissance, j’y étais très attaché. Ma chambre était d’ailleurs comme pour beaucoup d’adolescents mon domaine, mon refuge. Elle se situait à l’opposé de celle de mon frère cadet Richard et près de celle de mes parents dont le verrou restait mystérieusement fermé tous les dimanches matin de huit à dix heures.
J’ai une sœur également, mais déjà à l’époque elle ne vivait plus avec nous. Marie-Christine avait vingt-deux ans et habitait chez son petit copain, musicien et fan de reggae au grand désespoir de mes parents qui auraient préféré la voir partir pour un élève de l’École Militaire située non loin de là. Elle venait néanmoins nous rendre visite une à deux fois par semaine et encore plus souvent en fin de mois, pour dévaliser notre réfrigérateur et se disputer avec notre mère à propos de tout et de rien.
Mon frère Richard, qui a sept ans de moins que moi, était un vrai titi parisien avec un visage
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