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Tracées d'historien

De
261 pages
Dans ce livre d'entretiens, Oruno D. Lara, historien connu pour ses travaux en rupture avec une vision traditionnelle de l'histoire, évoque sa jeunesse en Guadeloupe, explique sa formation d'historien associant mathématiques et sciences humaines, musique et littérature, son parcours de chercheur universitaire atypique.
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Tracées d'historien

ORUNO D. LARA
Entretiens avec Inez Fisher-Blanchet

Tracées d'historien

L'Harmattan

Illustration de couverture: tambour et machette appartenant à l'auteur, photographie Inez Fisher-Blanchet.

Ouvrage publié avec le concours du Centre de Recherches Caraibes-Amériques - CERCAM B.P.22 - 93801 - Epinay-sur-Seine cedex - France cercam@wanadoo.fr

cg L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04932-1 EAN: 9782296049321

A mes ancêtres Bertilde et son fils Moïse LARA Oruno LARA et son épouse Agathe RÉAC HE Qui sont parvenus à me léguer, malgré les multiples chaînes qui nous séparent Le feu sacré de la Liberté et de l'Indépendance Un amour incommensurable pour mon pays Un désir de Démocratie Moi le Colonisé submergé par un Océan d'oubli dominé écartelé écrasé sur la roue de la torture Que me reste-t-il d'autre pour survivre? Une certitude une mince certitude qui me protège de la mort : que la vie sans l'amour est un breuvage qui tue que l'amour sans une conscience lucide n'est qu'une agonie irréversible et que la liberté sans l'Indépendance n'est que mensonges chimères et aliénation

«Une tracée est un sentier, une voie rudimentaire de pénétration qui a été défrichée dans la forêt tropicale. C'est aussi, avec une référence géographique et historique, la région que traverse cette voie ». René MÉNIL, Tracées, Paris, Robert Laffont, 1981.

Aux Caraïbes, les tracées sont des sentiers, des chemins ouverts en forêts et en montagnes, souvent à coups de machette. Certaines anciennes pistes, de vieilles « traversées », remontent au début de l'époque coloniale et demeurent étroitement associées - comme en témoigne la toponymie - au système esclavagiste et à la résistance des Nègres cimarrons. O.D.L.

EN GUISE DE PROLOGUE

1 Dialogue entre moi et l'autre

-

Un de vos ouvrages vient de sortir en librairie, je suis allé l'acheter. Ah ! Lequel est-ce?
Suffrage Universel et Colonisation.

Vous l'avez lu ? Non, pas encore. J'ai été accroché par le titre et par la quatrième de couverture que j'aimerais bien comprendre. Il est question des frères GRIMM et de la légende du joueur de flûte, de la représentation coloniale à l'Assemblée nationale, de Victor SCHOELCHER. Tout cela m'intrigue. Vous savez, ce n'est pas un roman. Je le sais. Qu'avez-vous mis sur cale en ce moment? Je vois que vous avez parcouru le début de mon livre. En effet, j'ai une frégate en construction et d'autres esquisses dans mes cartons.

Tracées d'historien

Pouvez-vous m'en prochain livre?

dire un peu plus sur votre

Commençons par dire qu'il ne s'agit pas d'écrire mes mémoires. Je voudrais parler de mes travaux d'historien, de mes investigations, de mes rencontres, des problèmes que j'ai soulevés, des obstacles rencontrés, des solutions que j'ai proposées. Bref, de mon cheminement d'enseignant-chercheur, une quête qui s'apparente à des tracées. Vous croyez que cela intéressera le lecteur? Je l'ignore. TIme semble indispensable actuellement d'exposer ma situation de Nègre colonisé, originaire de Guadeloupe, sociétaire d'un ensemble des Caraibes, pratiquant mon métier d'historien. Vous allez donc poursuivre ces entretiens à Venise avec Inez FISHER-BLANCHET, votre compatriote, une historienne également. Avec laquelle vous parlerez de vos tracées d'historien. Nous serons deux à parler d'histoire, d'investigations, d'espace et de la mer Intérieure, la Méditerranée des Caraibes, notre patrimoine commun.

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En guise de prologue

Le texte qui suit provient de la mise en forme de l'enregistrement des entretiens réalisés à Venise aux mois de septembre-octobre 2007.

2

-

Venezia

-Arsenale

Inez FISHER-BLANCHET (IFB): Pourquoi avez-vous souhaité que ces entretiens aient lieu à Venise plutôt qu'à Paris, en Guadeloupe, à Caracas ou New York? Oruno D. LARA (ODL): J'ai préféré réfléchir et penser historiquement, assis sur un banc, face à l'entrée de l'Arsenale de Venise, le cœur de la ville à mes yeux. Je relis les vers de DANTE tirés de L'Enfer qui ont été gravés sur les murs du portail.

IFB : Mais pourquoi avoir choisi Venise? ODL: Pour moi, Venise se décompose en une suite: la lagune, les îles, les arbres, la mer et la liberté.

IFB : La liberté? ODL : Pour le Nègre guadeloupéen que je suis, l'environnement impose des liens particuliers. En France, je suis un homme colonisé. En Guadeloupe, je suis un Nègre dépendant. A Venise, je suis un homme libre. Or, il faut que je me sente libre dans mon environnement pour pouvoir examiner d'un œil critique ma progression d' historienchercheur, dans un monde dominé par la colonisation. 13

Tracées d'historien

IFB: Vous dites que vous êtes un homme libre à Venise. Comment expliquer que c'est dans cette ville que vous ressentez cette impression? ODL: Ce n'est pas simplement une impression. C'est en historien que je parle. J'ai longuement étudié l'histoire de la Sérénissime, ce qui m'a permis de mieux comprendre et de mesurer son indépendance, son gouvernement, ses institutions, son esprit d'aventure, ses ouvertures. J'ai découvert également, au cours de mes investigations, les liens de la cité des Doges avec l'Afrique, avec les AraboMusulmans, les voyageurs, navigateurs et cartographes qui ont favorisé l'invention des Caraïbes-Amériques. Ici à Venise, je me trouve au centre du monde de l'Histoire, de la grande Histoire, d'où je peux atteindre, en un éclair, le Haut Moyen Age, la période Moderne, examiner les débuts de la traite des slaves et des nègres, embarquer sur un vaisseau de l'Arsenal et passer d'une Méditerranée à l'autre. Venise est une île construite sur pilotis. Une forêt d'arbres, des troncs-pieux enfoncés dans le sable de la lagune. Une République d'insulaires qui ont su créer pendant un millénaire des institutions, une flotte, un commerce et une politique pour assurer leur indépendance. TI a fallu l'intrusion des pillards français en 1797, pour assassiner cette liberté... Nous avons là un ouvrage publié à Venise, qui met en procès l'action de Napoléon BONAPARTE et révèle l'ampleur de ses vols: Processo a Napoleone: Rivediamo la storia, Filippi Editore Venezia.

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I

- ENFANCE

AUX CARAIBES.

PRISE DE CONSCIENCE DE L'ESPACE

IFB : Par où commencer ces entretiens? Par votre enfance en Guadeloupe je suppose. Qu'en pensez- vous? ODL: En fait, il n'est pas question pour moi d'égrainer des souvenirs, d'évoquer mon enfance, mais de chercher à expliquer la progression, le cheminement de mes tracées d' historien.

IFB : Justement, comment êtes-vous devenu historien? ODL: Pour répondre à cette question, je serai obligé de partir de l'espace des Caraïbes, qe parler de mes parents et de leur héritage culturel, de la population et de sa langue, d'évoquer la musique, la poésie, la peinture, la sculpture et tout ce qui m'a permis de pénétrer dans mon espace, de prendre conscience de ses particularités.

IFB : Cet espace a joué un grand rôle dans votre vocation d' historien?

Tracées d'historien

ODL: L'environnement insulaire a été déterminant dans ma formation. Vivre prisonnier dans une île ou un archipel sous un régime colonial provoque nécessairement une réflexion politique. La vision, autour de la Guadeloupe, des îles Antigua, Montserrat ou Dominica implique des interrogations, dès l'enfance, sur ce voisinage mal connu. Dire que j'avais la vocation d'être historien, ce serait oublier ma situation de Nègre colonisé, ignorant tout de son histoire, vivant dans une colonie au sein d'une population aliénée depuis 1848. TI faut ajouter le facteur temps des îles, qui n'est pas le même que celui de l'Europe ou de l'Afrique. Les archipels, la terre ferme, l'aire des Caraïbes dans son ensemble, tournent à une certaine vitesse et gravitent dans un autre espace-temps, celui de l'esclavage et de ce qu'il nous a légué.

IFB: Si on ne peut pas parler de vocation, comment expliquer votre entrée dans l'histoire? ODL: J'aime beaucoup mieux cette image: entrer dans l'histoire. En effet, l'espace des Caraïbes insulaires se combine avec d'autres éléments sociaux pour façonner une programmation. Je crois finalement, en y réfléchissant, que j'ai été programmé par l'espace, par mon héritage parental, pour pénétrer dans une carrière d'historien. Vous savez, je serais né en Europe, en Allemagne, en Angleterre, en Italie ou en France, dans une famille de notables possédant des livres, des ancêtres connus, des traditions écrites (correspondances, mémoires, etc.), j'aurais pu alors prétendre m'orienter vers des études d'histoire. J'ignore si des enfants, en Espagne ou au Portugal, jouant entre eux, peuvent s'amuser, se dire historiens comme d'autres enfants songent à devenir aviateurs ou marins, voire ingénieurs. Qui a entendu dire: «Papa, Maman, plus tard, je voudrais être 16

Enfance aux Caraïbes. Prise de conscience de l'espace

historien »... ? A vrai dire, je ne sais pas si un tel souhait est possible en Europe ou aux Etats-Unis. En revanche, je suis persuadé que ce souhait est impossible dans un milieu colonisé comme la Guadeloupe.

IFB : On ne peut donc pas rêver d'être historien quand on est enfant et qu'on habite la Guadeloupe? ODL: Je parle d'un enfant, Nègre colonisé, et pas d'un enfant de békés par exemple.

IFB: Comment se combinent l'espace et les parents pour vous conduire sur les sentiers de l'histoire? ODL: Je suis né, vous le savez, à Basse-Terre, rue Baudot, à quelques encablures de la mer. J'ai passé mon enfance dans cette bourgade, le chef-lieu de la colonie. Basse-Terre s'étend au pied de la Soufrière, un volcan aussi impressionnant que la Montagne Pelée qui détruisit en 1902 la ville de Saint-Pierre de la Martinique. Mes parents du côté paternel et maternel sont originaires des Grands Fonds, de Sainte-Anne et du Moule.

IFB: Qu'est-ce qui, dans votre enfance, peut être retenu pour comprendre votre démarche? ODL: Je retiens au début de mon enfance l'environnement maritime de Basse-Terre et mes relations avec mes parents. J'allais souvent jouer sur le bord de mer. Autant je me plaisais à courir avec mon cerceau ou à parcourir à bicyclette les allées du cours Nolivos plantées d'arbres, de superbes 17

Tracées d'historien

tamariniers, autant je souffrais d'avoir un père et une mère dépourvus d'amour, de tendresse et de générosité. J'étais battu par mon père qui bénéficiait de l'assentiment de sa femme et de la complicité d'une collectivité colonisée.

IFB: Beaucoup de personnes trouvent la ville de BasseTerre morne et ennuyeuse. Le chef-lieu a-t-il joué un rôle dans votre évolution d'historien? ODL: Vivre à Basse-Terre est complètement différent que de vivre à Pointe-à-Pitre. J'ai conscience d'avoir passé mon enfance dans une petite ville coloniale relativement calme, environnée de vestiges historiques. On entre dans la ville en passant devant la puissante citadelle Saint-Charles, rebaptisée Delgrès, construite au XVIIe siècle, où s'élevait le « donjon» de HOUËL, le premier colonisateur de la Guadeloupe. Dans la ville même, j'allais retrouver mes camarades entre les murailles de l'Arsenal et je jouais au bord de la mer, sur le port, parmi les carcasses d'embarcations abandonnées, près du wharf. Pour ne pas s'ennuyer à Basse-Terre, il y a plusieurs solutions pour un enfant: la lecture, la musique, collectionner des timbres, le sport, les promenades à bicyclette, les bains de rivière et de mer sur les plages du voisinage, l'amitié et le travail scolaire. A Basse-Terre, je me rendais à la bibliothèque municipale le dimanche, où j'étais souvent le seul lecteur. J'étais particulièrement choyé par la directrice, Mademoiselle SEGRETTIER, qui me recommandait certains ouvrages et au besoin, en commandait pour moi. J'avais également commencé une collection de timbres. J'étais adhérent d'une association qui se réunissait à la mairie de Basse-Terre et j'allais aux réunions qui se tenaient le dimanche. J'étais le 18

Enfance aux Caraibes. Prise de conscience de l'espace

seul garçonnet au milieu de plusieurs philatélistes beaucoup plus âgés que moi.

IFB : Que pensez-vous de l'enfance de SAINT JOHN PERSE en Guadeloupe? ODL: Alexis LÉGER aimait évoquer son enfance sur la plantation du Bois-Debout où il avait été choyé, très entouré, au milieu de ses parents et des domestiques: les servantes de sa mère, « grandes filles luisantes », sa bonne « métisse» qui sentait le ricin. TIévoquait l'enfant surnommé «Ban-moinlè» (<< Donne-moi l'air, l'espace ») associé à la famille, l'espace, la mère, un cheval «reçu à huit ans », le sorcier noir, les mulets, les bœufs, les moulins et les cannes, le sirop-de-batterie, les souffles alizés, les ramiers et la chatte marronne. Alexis LÉGER quitte la Guadeloupe en 1899, il a douze ans. Dans sa correspondance, reconstituée en 1972 pour la collection La Pléiade (œuvres complètes), il faut lire les lettres à sa mère, en particulier celles du 27 janvier et du 12 février 1917, dans lesquelles il parle de son enfance en Guadeloupe. Moi je n'étais pas fils de colon. Mes ancêtres connus remontent à Bertilde, négresse esclave et à son fils Moïse LARA, nègre esclave jusqu'en 1843.

IFB : D'où vient votre nom? ODL: D'un ancêtre, Moïse, mon arrière-grand-père, qui reçu comme patronyme à sa libération en 1843, s'inspirant sans doute de ses ancêtres originaires Venezuela. Sa mère Bertilde était une négresse créole Guadeloupe, esclave jusqu'en 1848. J'ai trouvé dans 19 l'a en du de les

Tracées d'historien

archives qu'un ancêtre de ma grand-mère paternelle Agathe RÉACHE, était signalé comme «Indien du Brésil ». C'est cet indigène, RÉACHE - le nom peut provenir de reis - qui a été l'ancêtre de la famille RÉAC HE en Guadeloupe.

IFB: Quelle place occupent votre famille, vos parents directs, vos ancêtres, dans le choix de votre métier d' historien? ODL: Mes grands-parents Oruno LARA et Agathe RÉACHE-LARA, adoptèrent pour apprécier l'espace caraibe les seules clefs qu'ils connaissaient, celles de la poésie et de la musique. Très tôt mon grand-père, Oruno LARA, prit conscience de la nécessité de se tourner vers l'histoire. TIa été le premier Guadeloupéen à exprimer son désir de rompre avec l'historiographie dominante des planteurs et des administrateurs coloniaux. TI a été le premier Nègre de Guadeloupe - comme j'ai eu l'occasion de le signaler dans l'introduction que j'ai rédigée pour la réédition de son ouvrage La Guadeloupe physique, économique, agricole, commerciale, financière, politique et sociale de la découverte à nos jours (1492-1900) paru en 1921 - à s'engager sur les pistes de l'histoire et à écrire un ouvrage qui envisage la Guadeloupe dans toutes ses dimensions, dans sa totalité. TIa été le premier à engager une lutte sans merci contre l'oubli, malgré les difficultés qui l'accablaient. TIa été aussi le premier à vouloir transmettre cette histoire aux enfants. Car il avait compris avant nous que ce sont les jeunes qui doivent bénéficier les premiers des investigations de l'histoire. Aux enfants de continuer le combat, mieux armés par la connaissance, la science, l'expérience tirée du passé. Je relis toujours avec une certaine émotion la préface de La Guadeloupe qu'il rédigea à Paris le 6 avril 1921, cet extrait notamment:
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Enfance aux Caraïbes. Prise de conscience de l'espace

« TI appartenait vraiment à l'un d'entre nous d'écrire l'histoire des siens; et quand, nés d'hier, nous ne semblons avoir ni passé, ni état-civil, il appartenait à l'un d'entre nous d'édifier un passé plus beau, en allant puiser aux sources mêmes de nos jours une plus belle expression humaine, dans le sacrifice et la probité. L'ignorance des choses d'hier est une grande faiblesse. Elle fait toujours errer dans le jour présent. L'Histoire remplit pour nous le rôle du fil d'Ariane, en mettant en communication le passé avec le présent qui crée l'avenir, et nous renseigne et nous inspire. Mieux connaître, c'est donc pouvoir mieux agir, et c'est se faciliter mieux les efforts et les succès. C'est pourquoi j'ai voulu ce livre, c'est pourquoi je souhaite qu'il soit lu, dans son simple enseignement, comme une œuvre anonyme, offerte aux uns, aux autres, à tous ceux qui savent et doivent savoir, - offerte à mes Compatriotes ».

IFB : Quelles sont les personnes de votre famille auxquelles vous avez été très attaché? ODL: Je retiens surtout des personnes qui m'ont aidé à résister, à devenir un homme et n'ont pas cherché, comme certains, à me détruire. Ma grand-mère Agathe RÉACHELARA, directrice d'école, poétesse, pianiste, qui m'a aidé à combattre l'oubli. En me remettant, alors que j'avais douze ans, les documents précieux qu'elle possédait d'üruno, son mari (ses lettres, son livret militaire, des carnets et des manuscrits divers), elle a orienté ma vie définitivement. Agathe RÉAC HE et Oruno LARA m'ont légué le souvenir très vivant du père d'ürono, Moïse LARA, au sujet 21

Tracées d'historien

duquel j'ai tenu à faire les recherches que permettent les archives familiales et les documents généalogiques qui ont pu être conservés aux Archives nationales. Moïse LARA est né en 1822, sa mère Bertilde esclave a été libérée en 1848. TI a été affranchi à l'âge de vingt-et-un ans, en 1843 alors qu'il était cuisinier. TI s'installa ensuite comme charpentier à Pointe-à-Pitre où il collabora à la création du journal Le Progrès en 1849. La même année, il participait aux manifestations contre la tournée électorale du candidat BISSETTE en Guadeloupe, allié aux colons de Martinique pour le scrutin désignant les représentants à l'Assemblée législative. TI signalait d'ailleurs son désaccord dans une lettre au Progrès parue le 22 juillet 1849 qu'il signait « Moïse Lara, charpentier NÈGRE ». Le 8 mars 1855 à la mairie de Pointe-à-Pitre, Moïse reconnaissait officiellement sa mère qui avait été inscrite sur les registres de l'état-civil de la ville cinq ans plus tôt. Elle mourut en 1864. Moïse se maria en 1879 avec Amélie PÉDURAND, de Sainte-Anne. TIs eurent quatre enfants: Hildevert-Adolphe (1876), Oruno (1879), Augereau et Ferlande. Oruno, mon grand-père, travaillait dès l'âge de onze ans comme apprenti typographe à l'imprimerie du journal La Vérité, fondé en 1888, puis comme ouvrier typographe au Courrier de la Guadeloupe et à La République en 1900. Il collabora ensuite comme rédacteur à L'Indépendant de la Pointe-à-Pitre (1901), à La Démocratie, à La Vérité, à L'Emancipation et au Nouvelliste fondé par son frère H.-Adolphe en 1909. Quant à leur frère Augereau, il fondait L'Homme enchaîné et L'Action, et Sully LARA, le premier fils de Moïse, écrivait romans et essais.

IFB : Une famille qui s'enracine donc dans l'esclavage, qui connut des débuts très simples, cuisiniers, pêcheurs, artisans 22

Enfance aux Caraïbes. Prise de conscience de l'espace

voiliers, charpentiers, commerçants, et qui s'investit très vite dans le journalisme, la politique, la littérature et I'histoire. ODL: Oruno LARA créait en 1907 la revue hebdomadaire Guadeloupe littéraire, dont le premier numéro, fabriqué dans une petite imprimerie, 1'« Imprimerie littéraire» qu'il dirigeait, parut le 27 octobre. TI y affirmait une claire ambition d'ouverture culturelle: « Guadeloupe littéraire appartient à tous, précisait-il dans le premier numéro. Son titre, d'ailleurs, symbolise tout ce que notre pays renferme d'éléments intellectuels. La Revue n'est pas une chose entre les mains de quelques-uns. Au-dessus de tout s'imposent l'amour et la gloire de la terre natale. Parler de la Guadeloupe sans cesse et toujours, dans ses beautés, ses richesses, ses enfants et leurs œuvres; nous faire connaître au-dehors tout en nous faisant connaître nousmêmes; exhausser chez nous l'idéal d'un présent lassé de divisions, en mêlant les histoires du passé aux rêves de l'avenir; enfin grouper dans une meilleure voie de perfectionnement, toutes les généreuses tendances, - tel est notre but, et à cela nous voulons consacrer tous nos efforts et nos moyens ».
TIy a aujourd'hui un siècle que ces lignes ont été écrites...

Très vite, il se tournait vers l'histoire, rédigeant par exemple pour le numéro du 31 mai 1908 une chronique d' « histoire locale» dans laquelle il s'interrogeait: «On s'étonne très souvent de ne rien connaître de l'histoire locale. Les moindres faits, les moindres souvenirs intéressent, mais sont bien vite oubliés; rien n'attachant, ne renouvelant ces impressions sur des temps disparus, on se retrouve aussi ignorant qu'auparavant, et l'histoire locale, l'histoire de notre pays, reste inconnue, voilée de mystère, 23

Tracées d'historien

dans le secret d'une éternelle nuit. L'histoire de notre colonie, de la Guadeloupe, est digne d'être apprise et retenue pourtant... La Guadeloupe n'a jamais cessé d'être digne d'elle-même. Les pages de l'histoire locale devraient être constamment ouvertes sous nos yeux. On y trouverait les leçons du passé, les enseignements du présent, la science de l'avenir. On serait surtout fier de se connaître. Rien n'abâtardit et n'amoindrit comme l'ignorance de soimême! (...) L'histoire locale ne doit pas être ignorée; en recherchant les moindres faits, en les répétant, les propageant, chacun selon nos modestes moyens, nous dégagerons de l'oubli et de l'ignorance cette inconnue glorieuse pour nous qu'elle est. Enfants de la Guadeloupe, avant tout autre chose, dans les souvenirs du passé comme dans les rêves de l'avenir, sans rien oublier de nos autres devoirs, soyons d'abord des Guadeloupéens ». Guadeloupe littéraire a été publié régulièrement jusqu'en février 1914 puis se transforma et parut à Paris, sous le titre Les Antilles politiques et littéraires en 19141915. Son ouvrage Sous le ciel bleu de la Guadeloupe était publié en 1912, imprimé en Belgique. En avril 1914, Oruno avait quitté la Guadeloupe. Son épouse Agathe, poétesse, collaboratrice de la revue, restait à Sainte-Anne avec leurs deux fils, dont mon père. A Paris, Oruno créait une revue bimensuelle intitulée Les Antilles politiques et littéraires, annoncée en tant que « plus grand journal des pays de l'Amérique française », et une Agence des publicités antillaises. Lorsque la guerre éclata en août 1914, il s'engagea et ne fut démobilisé après avoir été gazé, qu'en 1919, comme l'indique son livret militaire. Le 3 novembre 1919 il créait La Grande Patrie qui devenait ensuite Le Monde Colonial en juin 1921, un «organe de défense» des colonisés «sans distinction de 24

Enfance aux Caraïbes. Prise de conscience de l'espace

couleurs de races, de langages ». TIpublia dans le cadre de la Nouvelle Librairie Universelle qu'il avait installée à Paris au 1, rue Hautefeuille. C'est ainsi qu'après La Guadeloupe..., paraissaient le «roman de mœurs» Question de Couleurs (Blanches et Noirs) et la version abrégée de La Guadeloupe... pour l'enseignement parue sous le titre Histoire de la Guadeloupe (1492-1920), Edition spéciale pour les Ecoles de la Guadeloupe en 1923. L'oncle de mon père, H.-Adolphe LARA, avocat, avait fondé en 1909 Le Nouvelliste de la Guadeloupe. Mon oncle Louis «Ti-Dolphe », son fils, directeur du journal après la mort de son père, me prenait sur ses genoux, alors que j'étais bébé, tandis qu'il regardait les morasses du journal. Je crois que c'est à partir de cette époque, c'est-àdire dès ma naissance pratiquement, que j'ai appris à aimer les journaux et le milieu de l'imprimerie. Mon grand-père maternel Aristide LOUIS, que j'ai bien connu, avait créé après la Deuxième Guerre mondiale le journal La Raison, dont il était l'unique rédacteur. Je me souviens de mon père arrivant à la maison à midi et disant à ma mère: «Sais-tu ce que vient de faire ton père? Eh bien,

il a créé un journal L.. » Pour apprécier cette nouvelle, il faut
savoir qu'Aristide parlait très mal le français et qu'il communiquait par un sabir mélangeant des mots créoles et des mots très anciens qui arrivaient de je ne sais où... TIa même écrit une brochure qu'il a intitulée Le secret du bonheur par l'éducation morale, parue en 1940. TI Y évoquait la vie de famille, l'amitié, la «maîtrise de l'homme », la «volonté et la patience de vaincre ». A Pointe-à-Pitre, il a été coiffeur et cordonnier, journaliste en 1946, après avoir été commerçant, représentant en vins de Bordeaux en 1935, à l'époque du Tricentenaire. Je me souviens de sa maison près de la place de la Victoire, qui 25

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donnait sur deux rues: dans une rue on entrait directement dans son salon de coiffure; dans l'autre, on pénétrait dans son atelier de cordonnier.

IFB: Quels sont les hommes et les femmes qui vous ont impressionné durant cette enfance? ODL: Comment ne pas évoquer Henri JEAN-LOUIS dit BAGUIO'O (1874-1958), ancien magistrat et avocat retraité vivant à Sainte-Anne, un conteur fantastique. Avec lui, j'avais passé un pacte: en échange de ses récits fabuleux qui se déroulaient aux Caraïbes ou en Afrique, je lui jouais des pièces de musique ou parfois j'improvisais sur le piano de ma grand-mère. Partisan d'une Confédération Caraïbe, contempteur de la politique coloniale française, il se réfugia à Trinidad, à Cuba et Haïti pour échapper à des poursuites et fondait un journal à Saint-Pierre (Martinique) en 1936. Ses démêlés avec la justice française remontent au temps de son activité, entre 1926 et 1933, de militant du Comité de Défense de la Race Nègre (C.D.R.N.). Les archives du C.A.O.M.1 (Fonds du SLOTFOM2) mentionnent des rapports d'indicateurs de la police signalant les interventions «du magistrat nègre JEAN-LOUIS» et ses critiques «des méthodes de la colonisation française et anglaise ». En France, le Service du Contrôle des Indigènes des colonies françaises à la Direction des Affaires Politiques s'inquiète en avril 1930, des« agissements suspects du nommé JEANLOUIS ». Avocat à Brazzaville, il assiste les chefs de village du Cameroun qui ont osé porter plainte contre l'administration coloniale à la Société des Nations. TIaide les
1

2 SLOTFOM: Service de Liaison avec les Originaires Français d' Outre- Mer.

C.A.O.M. : Centre des Archivesd'Outre-Mer, Aix-en-Provence.
des Territoires

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Enfance aux Caraïbes. Prise de conscience de l'espace

à formuler des pétitions (11 août et 19 décembre 1929), demandant à la S.D.N. « d'user de son pouvoir pour enlever à la France ce mandat du Cameroun et administrer directement ce pays ».

« collectivités

indigènes»

TI avait épousé Fernande de VIREL, pianiste et violoniste, dont la mère Marie composait de la musique. Sa fille est devenue chanteuse et musicienne sous le nom de Moune de RIVEL. JEAN-LOUIS JEUNE fondateur de la Revue du Monde Noir en 1928, a signé de ce nom plusieurs brochures. TIm'a fait lire en particulier Odes et Aquarelles, un recueil de poèmes édité l'année des Fêtes du Tricentenaire en 1935 et un Dictionnaire de médecine créole, en 1940. C'était un homme extraordinaire dont le père, Louis Joseph JEANLOUIS né en 1821 au Gosier, propriétaire agriculteur, avait été candidat en Guadeloupe aux élections législatives de 1849. Mon vieil ami BAGUIO'O a raconté son enfance en Guadeloupe dans ses Mémoires d'un Visionnaire nègre. TIa été le premier à me parler de l'Afrique en des termes qu'ébauche un de ses poèmes, écrit à Sainte-Anne, intitulé
« La Bible Africaine »3 :

« Je dirai les secrets, tous les savants mystères

De la terre des Noirs, de mes sombres aïeux Le dogme la morale et le culte du Dieu Qu'ils adorent, Zambi, tout le saint Phalanstère. (...)

... ... ... ...

... ...
~.~-

......

3

JEAN-LOUIS 1935.

JEUNE, Odes et Aquarelles,

Fort-de-France,

2e édition,

27

Tracées d'historien

Je dirai les secrets, sauf ce que je dois taire. Le grand Moïse et Ram, Jésus et Mahomet, Divins enfants trouvés, fils royaux de la pègre Prophètes initiés, ils furent tous des nègres. » BAGUIO'O m'envoûtait littéralement avec ses récits merveilleux. TIfallait l'entendre évoquer la cérémonie de son mariage avec une princesse africaine: un crocodile du Nil portait les anneaux du couple. Bien qu'il se soit mis tout le monde à dos à Sainte-Anne par son comportement excentrique, je lui vouais une grande admiration. Non sans pressentir que j'étais trop jeune pour démêler le vrai du faux de ses contes. Mon vieil ami BAGUIO'O avait rédigé sa propre épitaphe qu'on peut lire sur sa tombe à Sainte-Anne:
« Ci- Gît Jean-Louis Henri

TIn'eut ni gens ni louis Mais il en rit ». Son fils Victor JEAN-LOUIS, ingénieur et écrivain, le frère de Maune, a raconté les démêlés qu'il a eus avec son père dans un roman intitulé Le Colibri Blanc. Je dois l'avouer, BAGUIO'O a été un homme orchestre, poète, journaliste, juriste, politicien, écrivain, que j'ai connu enfant, et qui m'a influencé de manière décisive. Je n'ai pas eu la chance de connaître Oruno, mon grand-père, ni son père Moïse, disparus tous les deux bien avant ma naissance. En revanche, j'ai pu bénéficier de la présence et 28