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Traces indélébiles

De
367 pages
Oui, je les ai vus partir, Hélène, Albert, Paul, monter dans ces autobus parisiens à plate-forme arrière... vers la gare de Bobigny et une destination inconnue ; j'ai vu des milliers d'inconnus, femmes, hommes, enfants, vieillards, de toutes conditions et nationalités grimper dans ces autobus en vue de leur "déportation". Cela explique pourquoi et comment j'ai été préoccupée de comprendre les conditions historiques d'où ont surgi ces événements. Mon assistance à l'Institut d'Histoire du Temps Présent, parallèle à mon propre enseignement, a été d'un apport essentiel.
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Traces indélébiles Mémoires incertaines

Graveurs de mémoire
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RENÉE DAVID

Traces indélébiles
Mémoires incertaines

PRÉFACE DE RAYMOND AUBRAC

L'HARMA T'TAN

@L.HARMATTAN.2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo. fr ISBN: 978-2-296-06731-8 RAN: 9782296067318

À Marielle, Monique, Jean, Pierre, Sandrine, Olivier

REMERCIEMENTS

À Laurent Joly qui m'a engagée dans ce récit d'une liberté perdue et retrouvée. Sans lui je n'aurais pas écrit cette autobiographie, qui a favorisé entre Marcel, moi-même et lui une confiante amitié. À Raymond et Lucie qui m'ont encouragée à raconter les mois de détresse vécus par leurs parents, aux côtés de ma mère et de moi-même, malgré l'issue fatale qui les a privés d'eux àjamais. À Henri Bartoli, à l'amitié, au courage, à l'espérance indéfectibles. À ceux qui ont relu le texte avec soin. J'évoque ici Renée Bédarida, fidèle gardienne des archives et travaux de François Bédarida et soucieuse de maintenir en vérité la mémoire de ses choix novateurs au sein de l'historiographie du temps présent. J'évoque également Michèle Brenez, germaniste rigoureuse qui a contribué à éliminer certaines inexactitudes. À Marie-Claude Gourdin, qui a suppléé ma défaillance totale en matière d'ordinateur. Marie-Claude a accompli avec célérité et perfection la frappe du texte, souvent remanié, tout en manifestant sa sympathie envers les personnages qui ont accompagné mon existence. Une amitié vraie s'est installée entre nous deux et avec Marcel. Au professeur Bruno Péquignot, qui a d'emblée était favorable à la parution de ce livre et l'a proposé à ses collaborateurs des éditions L'Harmattan « Graveurs de mémoire ». Que ceux-ci soient également remerciés.

Préface
PAR RA YMOND AUBRAC

Si l'on pouvait convoquer tous les témoins qu'a rencontrés Renée David, je crois qu'ils confirmeraient son récit et qu'ils apprécieraient ses commentaires. Si l'on pouvait convoquer les historiens, les philosophes qui sont passés au crible de son analyse, je crois qu'ils ne la contesteraient guère. Les membres de sa famille, dont je suis, pourraient tous témoigner de son affection et de sa fidélité. Voilà donc une femme qui nous fait vivre avec elle plus d'un demi-siècle lourd de dramatiques évènements. Elle en a partagé les péripéties en tant qu'actrice et comme observatrice, avec ses sentiments et son intelligence. Son ouvrage est une chronique précise et engagée. Son enfance à Grenoble et à Lyon, heureuse malgré un drame familial, prélude à une adolescence studieuse et sensible. Des études universitaires littéraires et juridiques lui donnent les premières occasions de rencontrer cette valeur qui dominera sa vie, l'amitié. On y découvre des êtres d'exception, comme Henri Bartoli, qui vont l'accompagner pendant des décennies, et surtout son Marcel David, futur époux, à la carrière lumineuse dont elle esquisse avec pudeur la trajectoire. C'est un milieu éclairé, soucieux de suivre les évènements politiques d'avant-guerre, imprégné de philosophie, d'éthique et de questionnement religieux. Et c'est la guerre, avec les séparations, puis juin 1940, la catastrophe. Les années d'occupation sont d'angoisse et de lutte. La famille juive a beau se disperser, elle paiera son tribut au monstre nazi que la culture germanique de Renée lui a très tôt décrit. C'est la solidarité des résistants qui la protège dans l'activité des réseaux. Mais son cousin Paul est dénoncé par un condisciple devenu milicien, et tout un groupe de la famille, dont mes parents, est arrêté. Après Montluc, Renée et sa maman, transférées à Drancy, sont sauvées par l'audace de Marcel David, d'Henri

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Bartoli, et par des prêtres, faussaires par patriotisme, qui les travestissent en chrétiennes et les sortent de l'enfer. Après de telles épreuves, qui ont aussi emporté les parents de Marcel, la liberté n'aura plus jamais le même goût. La jeunesse est terminée pour eux et pour des milliers d'autres dont les proches ont été broyés. Renée et Marcel se marient et partent à Strasbourg où leur trajectoire professionnelle, amicale et familiale inscrit d'autres années fondatrices, car on n'a jamais fini de construire. Renée David enregistre tout ce qui lui paraît significatif, et nous offre ces descriptions de la vie politique et sociale de notre après-guerre, parfois oubliée. Nous avons aimé l'image d'une intense et féconde vie universitaire. Le réveil de sa passion est causé par le retour en France de celui par qui son malheur personnel est arrivé, Klaus Barbie. Elle nous présente une chronique de la préparation et du déroulement d'un procès phare, valant électrochoc pour une opinion penchant vers l'oubli. Suivant avec attention, la plume à la main, les travaux des historiens de notre époque contemporaine à l'Institut d'Histoire du Temps Présent et dans les col1oques où se complètent et parfois se confrontent témoins et historiens, Renée David permet aux acteurs de ces rencontres, au-delà de leurs souvenirs personnels, de mettre en perspective les évènements et leur parcelle de contribution individuelle. Celui qui écrit ces lignes ne saurait assez la remercier de l'avoir aidé à retrouver quelques-uns des siens, et à se retrouver lui-même.

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AVANT-PROPOS Ecrire, c'est espérer encore...

Vous arrivez, vous posez votre bicyclette, vous entrez en courant dans «l'allée », vous prenez l'ascenseur, vous sonnez pour entrer vite dans l'appartement. . . On vous ouvre la porte, en se cachant derrière, vous découvrez un, puis deux, puis trois miliciens. Réaction de recul - inutile: deux autres, de la Gestapo, sont là, en train de regarder partout, de fouiller. . . «Votre identité », ordonne un des gestapistes S.D. Je sors une bonne carte de fausse identité... C'est en effet ce qui m'est arrivé le samedi 27 novembre 1943, vers 20 heures 15, à Lyon, rue Garibaldi, près du Parc de la Tête d'Or. Pourquoi étais-je si pressée d'arriver et d'entrer à la maison? Comment, aujourd'hui, après plus de soixante ans écoulés, vous raconter ce que j'étais alors, une étudiante parmi d'autres; ce que je suis devenue pendant quelque temps d'incarcération, ou plutôt ce que nous sommes devenus les uns et les autres... puisque quatre autres personnes de ma famille ont été arrêtées le même jour que moi. Je ne voudrais pas que ces quatre autres soient oubliées. J'aimerais vous les faire connaître... ou reconnaître, elles et tous les êtres qui ont gravité autour d'elles. Ils font tous partie de moi-même, ils m'ont pour ainsi dire constituée, telle que je me souviens avoir été, et que je crois être encore. Je les ai tant aimés. Et ils se sont aimés dans le bonheur et dans la détresse. Vous en connaissez certains; vous en découvrirez d'autres.. .

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Pourquoi ce livre? Pourquoi si tard? Si je me décide aujourd'hui à prendre la plume, et à raconter, raconter, c'est, je l'avoue, parce que l'idée m'en était venue parfois, aussitôt repoussée, mais surtout que la pression de mon ami Laurent Joly l'aura emporté sur le choix du silence. Celui-ci a d'abord été dicté par le jugement que je porte - et l'admiration qui le motive - à l'égard de toutes celles et tous ceux, proches ou lointains, que l'épreuve de l'emprisonnement et de la déportation a marqués àjamais. A comparer mon sort au leur, je vois le mien comblé de chances et de bonheur, même s'il fut traversé de moments tragiques et de tristesses durables. Tous les récits qui nous ont été donnés à écouter ou à lire dès l'immédiat après-guerre, et jusqu'à ce jour, par les « survivants)} de la déportation révèlent une expérience de déshumanisation d'une telle cruauté et d'une telle ampleur que par eux-mêmes ils dominent tout essai littéraire qui prétendrait s'en rapprocher, aussi authentique soit-il. Une seconde raison de ma réserve tient à la difficulté d'écrire sur une tranche de vie, de sa propre vie, en laquelle le contexte extérieur à soi et le vécu s'interpénètrent constamment. Et dans ce « contexte)} les évènements, mais aussi les personnes, les rencontres jouent un rôle majeur, sinon détenninant. Elles sont elles-mêmes des évènements. Je serai bien obligée de les évoquer, d'en dresser le portrait, de les situer, de les mettre en scène, au risque de la maladresse ou de l'indiscrétion. Les faire figurer dans un texte destiné à la publication n'est pas toujours de bon aloi.. . Enfin, saurais-je percevoir en quoi cette relation avec le milieu évènementiel, social, humain, qui caractérise toute histoire personnelle a pu me construire, m'affecter en bien ou en mal, m'aider à juger des hommes, des institutions, et de ce moment d'histoire rempli d'évènements réellement forts, dans lesquels moi aussi j'ai été insérée, enserrée, que je l'ai voulu ou non? Et puis je m'adresse à vous, lecteurs; vous désirez que je clarifie mon propre regard sur ce passé encore présent en moi, très vif, en ce qui se nomme « ma mémoire)} comment y parvenir alors que ce passé s'est à la fois éloigné dans le temps et raccourci, aminci de diverses façons. On sait que la mémoire est sélective, et devient de plus en plus fragile... Elle est reconditionnée par l'utilité propre au présent quotidien, et par tous les obstacles, conscients ou inconscients qui la modulent. 12

Elle est faite de « notre» histoire: une succession de souvenirs plus ou moins cohérents, que nous réveillons ou qui se réveillent en nous, vifs en certaines circonstances, voire amplifiés sous l'effet d'autres évènements et de rencontres. L'imprévu, l'aléatoire inscrivent leurs traces dans notre mémoire, qui est ainsi plongée dans l'histoire et la mémoire des autres.. . Par elle-même historique, historicisée pourrait-on dire? Elle le devient d'autant plus que les historiens et les témoins se sont accordés pour transformer nos mémoires en objets d'étude, en documents, pour faire de la mémoire de chacun de nous l'élément anobli en quelque sorte d'un «travail de mémoire» - comme l'a proposé Paul Ricœur - de portée scientifique (ou presque.. .), parallèle, complémentaire du « devoir de mémoire », exigence éthique. Que devient alors la mémoire de chacun ressaisie par la fonction documentaire qui lui est accordée? Elle est plongée dans une « mémoire collective» et s'enrichit certes du regard comparatif que les historiens et témoins eux-mêmes portent entre ces diverses expériences du passé, d'un passé commun. Elle peut aussi se voir récusée au nom d'une recherche de vérité qui s'appliquerait avec une rigueur inadaptée à certains détails du souvenir. L'oubli est inhérent à la mémoire, sinon elle serait close sur ellemême, obstacle à une existence tournée vers l'avenir par nécessité et choix de vie. Entre la mémoire et la vie, il faut négocier certains accommodements, alléger la pression douloureuse d'un passé qui rendrait cette vie même impossible. Toujours est-il que les historiens des soixante dernières années, par leurs travaux incitatifs et comparatifs sur les évènements du XXe siècle, et sur les hommes et femmes qui les ont vécus, auront fait œuvre fructueuse. Ils auront incité, entraîné les «témoins» eux-mêmes à une rétrospection difficile, comme si leur mémoire pouvait être encore « brute », spontanée. Aux historiens ensuite de susciter des comparaisons, de confronter les souvenirs, et d'enrichir les mémoires individuelles par l'expérience collective. Ils seront alors aptes à enseigner ce que furent la société, les institutions, les politiques de l'époque et, pourquoi pas, à en juger?

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Récemment, l'ouverture des camps d'extermination et de concentration, les « commémorations» des années 2004-2005 en divers lieux et temps ont ravivé le souci de l'aventure collective des peuples. D'où la possibilité pour eux de prendre conscience de ce que fut le passage de la soumission à la libération. Ce travail collectif de mémoire aura contribué à raviver en moimême la flamme du souvenir, tant je me sens encore concernée par cette histoire. Emotion et passion en sont les ferments; effort de compréhension le moyen de les surmonter, en me gardant de toute complaisance envers moi-même, et de jugement d'autrui trop moralisateur... Ecrire, c'est se lancer dans une nouvelle aventure. Elle aura transformé ma mémoire en me transformant moi-même. «Le temps retrouvé » ? Ce serait follement prétentieux. Je vous propose: Ecrire, c'est espérer encore. Si vous voulez bien me lire, vous verrez tout ce qu'il signifie pour moi, et pour nous: il est comme un écho du livre que Marcel David a publié sous le titre Croire ou Espérerl. Et l'espérance n'est-elle pas le ressort le plus intime en nous, qui vivifie tout désir de vivre, et nous a permis, à Marcel et à moi-même, d'être présents devant vous?

I Marcel David, Croire ou Espérer, Editions ouvrières, ]98]. Le livre est depuis longtemps épuisé. 14

PREMIÈRE PARTIE

Apprentissages

en temps de paix et de guerre
(1921 - 1942)

CHAPITRE 1

Grenoble
(1921 -1936)

DANS L'ALLÉGRESSE

A plonger dans mes souvenirs d'enfance, je me revois, à Grenoble, avec ma sœur aînée, Suzanne, rue du docteur Mazet, assez près de ce torrent aux remous grisailles qui s'appelle l'Isère, dont je crois entendre encore le sourd ronflement; pas loin du magasin de mes parents « Aux quatre prix fixes» et de la place Grenette. Tout me plaisait dans cette ville entourée de hautes montagnes, couvertes de neige une bonne partie de l'année. Je me vois heureuse sur une luge, aux côtés de mes parents, à Saint-Pierre de Chartreuse, au Sappey ; ou sur une balançoire dans un restaurant campagnard, à Sassenage où les ruisseaux regorgeaient de truites; plus tard aussi sur un tricycle, puis à bicyclette à Uriage ou dans le parc du château de Vizille. J'aimais jouer au jardin de I'Hôtel de ville, sur les pentes du jardin des Trois Dauphins, sur la Place Grenette. Je ne me souviens pas d'avoir pleuré pour entrer au «jardin d'enfants» dans le vieux lycée Stendhal, puis dans les classes primaires, qui deviennent secondaires à partir de 9-10 ans. On jouait au ballon pendant les récréations. Tout me plaisait. Je ne m'ennuyais jamais. Vers 10 ans, le solfège et le piano: Maman nous avait inscrites, ma sœur et moi au Conservatoire de musique municipal. Je crois bien avoir vécu joyeuse, rieuse, au départ... Dans l'appartement où nous sommes nées, Suzanne en octobre 1919, moi en mai 1921, notre père, Elie Moërel, avait fait installer au plafond du couloir - ni très large ni très long pourtant - des anneaux sur lequel il arri17

vait, en courant deux-trois pas, à sauter et à se redresser de toute sa hauteur, et il était grand. J'admirais! Nous, nous apprenions à « faire la grenouille» ! Il y avait bien, dans un « cagibi» pour balais, un objet redoutable, le «martinet », dont il arrivait qu'on nous menaçât, sans jamais le décrocher... Dans une courette donnant sur l'arrière, sous la fenêtre de notre chambre, on entendait des bruits métalliques, tôt le matin: un ferblantier y avait son atelier. Je ne saurais dire ce qu'il y fabriquait - cuvettes, arrosoirs? -, mais j'entends encore le cri joyeux de ses deux filles, « bonjour p'pa... ! », quand elles venaient l'embrasser en s'annonçant. De l'autre côté de l'appartement, un balcon donnant sur la rue, devant la salle à manger, d'où nous pouvions regarder (du premier étage) les « motos », ces objets tout nouveaux, qui pétaradaient déjà... comme maintenant. A côté de l'entrée de notre immeuble, sur la droite, un «bainsdouches» où, au moment du Tour de France, arrivaient et sortaient quantité de cyclistes, satisfaits de cette pause hygiénique! Parfois, les dimanches, des amis de Maman, les Doriol, parents et enfants, nous emmenaient en voiture dans une maison lointaine, au-delà du massif de la Chartreuse. Avec leur fille et leur fils, déjà adultes, nous prenions plaisir à ramasser des champignons, des morilles. Nous avions de joyeux protecteurs et les parents étaient très accueillants. Tous les quatre seront pour Maman de chaleureux amis. Autant que je me souvienne, cette maison était située à côté d'une fabrique de pâte à papier. Rien de surprenant par la suite à ce que la jeune fille épousât Philippe Barthélemy, qui tenait à Lyon un magasin où s'entassaient les caisses de papiers et de cartons, dont certaines étaient importées de Finlande, un pays très lointain, très au nord, que ces amis nous rendaient familier! A Grenoble, aucun autre membre de notre famille. Mais en Savoie, à Albertville, des cousins proches de Maman nous accueillaient souvent. Andrée Franck (née Lob) était une cousine germaine, très hospitalière, ainsi que son mari Marcel, et leurs enfants Simone, Paul et Jeanine. l'aimais faire le trajet de la Vallée du Grésivaudan en ayant les yeux vers les villages haut perchés, les maisons aux toits d'ardoise, Sainthilaire du Touvet et son sanatorium; et depuis Montmélian nous longions 18

l'Isère jusqu'à Albertville. Je continue à admirer ces lieux assez austères emplis du souvenir de ceux qui m'étaient, ou me sont encore très proches. Du côté de mon père, deux frères et une sœur subsistaient sur les sept enfants Moërel. Ils vivaient, l'un à Paris, avec sa femme et sa fille Bella; les autres à Bruxelles: des Wallons, adeptes d'une francophilie sans réserves, pleins de gratitude pour l'Alliée, fondatrice de la Belgique, venue à leur secours dès le début de la Grande Guerrel. Maman et ses sœurs étaient nées à Crest, dans la Drôme, puis la famille Falck partit à Saint-Etienne, avant de s'installer à Grenoble, où leurs parents décédèrent fort jeunes. L'aînée, Renée, mariée à Jules David, habitera Lyon; la plus jeune, Hélène, mariée à Albert Samuel, vécut d'abord à Vesoul puis à Dijon. Je reparlerai longuement de mes cousins, Maurice David, né en 1912, sa sœur Rosette, née en 1915, et Paul, né en 1919; et longuement aussi de Raymond Samuel, né en 1914, de son frère Yvon né en 1915 et de Ginette née en 1920. Dès les années 1927-1930, et au-delà, les vacances d'été nous amenaient régulièrement à la mer, près d'Hyères, dans la forêt de Costebelle, face à la presqu'île de Giens. L'hôtel Montclair, d'ambiance quasi familiale, situé sur le Mont-des-oiseaux, était notre lieu de rendez-vous avec les Dijonnais, les Lyonnais, les Bruxellois, les Albertvillois presque chaque été réunis. Moins régulièrement, le frère de Jules David, Ernest, et sa femme Clémence, arrivaient de Lyon pour quelques jours. Clémence, d'origine lorraine, s'adaptait moins bien à la Méditerranée que les autres dames de la famille, peu sportives, certes, mais papotant dans la mer comme dans un salon... En revanche les fils de Clémence, Fred (né en 1913) et Marcel (né le 9 février 1920) se joignaient à la bande de cousins-cousines sans réticence. Fred était déjà très ami de son cousin Maurice. Nous descendions à la plage avec entrain, par les chemins rocailleux pleins de plantes parfumées; la remontée était plus pénible sous le soleil, mais l'arrêt presqu'obligatoire chez Monsieur Morello, qui nous vendait des raisins et des figues de sa production, compensait la fatigue: des fruits d'une saveur jamais retrouvée...
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Oncle Maurice, sa femme Marthe et leurs enfants Jacques et Jeanine, nous

accueillaient chaleureusement à Bruxelles. Laura, fille de Tante Anna, viendra souvent, après 1945, nous rendre visite à Paris. 19

Au moment même où j'écris ces lignes, je me trouve tout près de la Méditerranée, dont je ne me lasse pas d'admirer les bleus « toujours recommencés» et d'y nager, cette fois en compagnie de Marcel, prétendu cousin, que j'ai rencontré pour la première fois sur la plage de San Salvadour. Nous étions à peine sortis de l'enfance, et nous voici encore heureux époux. Calculez...

DANS LA TRISTESSE

Sous-jacent à ce climat imprégné de joie de vivre, grondait l'orage qui ne tarderait pas à éclater entre notre père et notre mère, en paroles et en gestes de plus en plus violents. Maman obtint « la garde des enfants ». Le divorce fut prononcé en 1930, après trois ans de « séparation de corps ». La présence de mon père devint lointaine, espacée, et je redoutais de le revoir... Il mourut en mars 1930 - une balle dans la tempe droite (suicide ou assassinat ?). Auparavant, le magasin de vêtements « Aux quatre prix fixes », hérité par notre mère de son père, avait été liquidé: une coïncidence avec la crise des années 1929-1930, car ce fut le comportement de mon père qui avait provoqué la ruine de ce bien familial. Il est vrai que notre mère restera propriétaire des murs de ce magasin jusqu'à ce qu'elle les vende en 1941, pour qu'ils ne soient pas « aryanisés » ! Elle trouva bientôt un travail à sa convenance, pour lequel elle s'avéra parfaitement compétente: la direction d'un magasin de la chaîne Cabra, vêtements «confection et haute couture », pour femmes. Elle se déplaçait plusieurs fois par an à Paris pour les achats - en commun avec d'autres directeurs d'établissements similaires. J'insiste sur ce détail: vous verrez pourquoi. .. Mais l'été 1936, elle décida de quitter cette activité « pour se rapprocher de sa famille », disait-elle. Nous nous installâmes à Lyon, au 24 rue de la Martinière, située entre la place des Terreaux et la Saône, face à l'Ecole de Jeunes Filles de la Martinière et à la Salle Rameau: grand café avec billards, ping-pong au sous-sol, et une grande salle de réunions, concerts au premier étage. Lors des répétitions, les fenêtres grand' ouvertes, j'étais très contente d'écouter de la bonne musique depuis notre balcon à même hauteur !

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Mais avant de quitter Grenoble pour Lyon, alors que Suzanne et moi-même étions élèves du « secondaire» au lycée Stendhal et parallèlement inscrites aux cours du Conservatoire de Grenoble, les évènements graves des années 1930 ne nous laissaient pas indifférentes. Au cours d'allemand, que nous suivions chacune depuis la sixième, Madame Vermale, notre professeur, évoquait la dégradation des relations entre la France et l'Allemagne, qui se greffait sur l'entrée de l'Italie dans un régime « fasciste ». Elle dressait des portraits ironiques et inquiétants de Mussolini et d'Hitler. D'autres excellents professeurs, Mlle Girbal (histoire), Mlle Guément (grec), nous alertaient par des allusions plus discrètes. Et puis nous écoutions, au poste à galène d'abord (avec les casques), au poste de T.S.F. ensuite, et aux actualités du cinéma, les discours hurlés par Hitler et ses acolytes. La guerre d'Espagne, avant même qu'elle n'éclatât, amena très tôt à Grenoble des immigrés espagnols et leurs enfants. Au conservatoire l'un deux m'étonna: il n'avait pas plus de 8-10 ans et jouait - malgré ses ongles sales - du piano avec un art consommé.

UNE SENSIBILITÉ POLITIQUE

Le 6 février 1934 : l'événement va provoquer à Grenoble une forte contribution au « Rassemblement populaire ». Des manifestations favorables, des défilés poings levés, traversèrent les rues. Dans les rangs, on pouvait reconnaître le maire de Grenoble, Martin, dont les deux filles étaient lycéennes, et certains professeurs. Parmi eux le doyen Gosse de la faculté des sciences, dont l'épouse enseignait au lycée Stendhal. Personne à la maison ne discutait politique: notre père disparu, notre mère n'était pas préoccupée directement par ces problèmes. Mais nous, les lycéennes, avions des débats entre nous, dans la cour de récréation, et je défendais avec ardeur le « Rassemblement populaire », prélude au Front Populaire qui bientôt l'emportera aux élections de 1936. Comment expliquer cette orientation spontanée? Au lycée même, je sentais des différences de statut social entre mes diverses camarades. Les unes, filles de hauts fonctionnaires, d'universitaires, d'ingénieurs, les autres pupilles de la Nation, enfants d'employés, d'artisans, de petits commerçants. Je rappelle que les lycées 21

venaient récemment d'être ouverts à tous et à toutes, soit au sortir de la
ime

d'un lycée, soit avec le certificat d'études primaires, puisque les étu-

des y étaient désormais gratuites. Au moment de l'entrée en vigueur de cette mesure démocratique, les partisans de cette gratuité et les opposants en discutaient pendant les récréations, en écho des divergences d'opinion des parents. J'étais de la première catégorie. J'avais donc en moi une fibre démocratique, sans bien m'en rendre compte ni la qualifier ainsi! Il est vrai que Grenoble, depuis la mise en œuvre de l'énergie hydro-électrique, au tournant du XXe siècle, était devenue ville d'industrie. J'avais eu la chance de visiter des chutes d'eau, autour desquelles étaient installées des menuiseries équipées d'un outillage électrique, soit des usines de pâte à papier (tout près de Grenoble, à Lancey par exemple, ou plus loin dans la montagne, au fin fond de la Grande Chartreuse, chez des amis de notre mère...). Je me répète, excusez-moi!

Dans ce contexte industriel moderne, j'avais découvert - en un
contexte certes fugitif - ces ouvriers de chantiers qui travaillaient dans le bruit des machines, dans la sciure et les copeaux de bois... Quant aux employés et aux couturières à domicile, je les côtoyais journellement, soit dans les magasins, soit lorsque notre mère nous emmenait, ma sœur et moi, auprès de ceux ou celles qui étaient absents pour maladie: je découvrais des logements modestes, des existences précaires, des santés fragiles. L'un de ces employés avait un cancer de la peau, au visage; c'était une vision terrifiante. Rétrospectivement, je peux juger plutôt paternaliste cette atmosphère, et le comportement de notre mère. A l'époque je me sentais en tout cas privilégiée, et peut-être fière d'être la fille de commerçants relativement aisés, mais pas au point de considérer que la condition de ces personnes, « inférieure» à la nôtre, devait rester immuable.

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CHAPITRE 2

Lyon
(juillet 1936 - septembre 1939)

UN SAUT VERS LA MATURITÉ INTELLECTUELLE ET POLITIQUE

Le lycée Edgar Quinet -le bachot Comme auparavant à Grenoble, au lycée Edgar Quinet où je terminais les études secondaires -la première et l'année dite de Philosophie -les discussions étaient vives entre mes nouvelles camarades, et j'y participais avec ardeur. L'ensemble de notre famille, qui se situait dans l'orbite radicalesocialiste de la lUe République, était tiré vers une gauche socialiste sous l'effet de l'adhésion des Radicaux au Front populaire. La présidence du Conseil des Ministres par Léon Blum (juin 1936) inquiétait les uns, attirait les autres. L'antisémitisme n'en sera-t-il pas renforcé? Le père de Marcel, Ernest, le craignait; mais sa mère, Clémence, était l'avocate la plus passionnée de Léon Blum - comme Marcel l'a déjà raconté avec humour. Pour tous, en tout cas, l'événement était une revanche sur l'Affaire Dreyfus. Plus conscients de l'enjeu politique du Gouvernement de Front Populaire, appuyé sur toute la gauche, quoique sans la « participation» du Parti communiste, les jeunes aînés des David et des Samuel se situaiétlt Plus près des communistes, sans être intégrés dans leurs appareils, syndicats ou parti. A Lyon, nous les «jeunes» tout court, Paul, Suzanne et moimême, participions avec nos aînés aux réunions de la L.I.C.A., où se re-

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trouvaient des immigrés juifs, majoritairement de Pologne, d'Allemagne, d'Autriche. .. et même de Lituanie. Mon orientation « de gauche» ne pouvait qu'être renforcée à l'écoute de ces victimes des fascismes et du nazisme de ces pays si proches du nôtre, au moins territorialement. C'est à la L.I.C.A. que je rencontrerai celle qu'Yvon appellera « la petite Lithuanienne ». Elle viendra régulièrement à la maison pour parler allemand avec moi et deviendra une amiel. Je projetais en effet de continuer, après le bachot, des études universitaires : lettres-allemand. Le bachot, joyeusement vécu comme une occasion de nous ren-

contrer entre « cousins» et camarades - filles et garçons - des trois lycées principaux: Edgar Quinet, du Parc, Ampère. La veille des épreuves écrites nous allions faire du bateau sur le lac du Parc de la Tête d'Or pour calmer nos anxiétés en tirant sur les rames. Le lendemain nous emportions nos sandwiches et nos flacons d'encre bleue ou noire au bout d'une

ficelle...
Vienne 1937 L'été 1937, le bachot terminé, je partais assez angoissée pour

l'Autriche. J'avais présenté une demande de bourse - cela m'avait été
suggéré par le professeur d'allemand - et j'obtins sans aucun « piston» une aide pour un séjour de mon choix en pays de langue germanique. Il n'était pas imaginable de partir dans cette Allemagne hitlérienne dont l'animosité à l'égard de « l'étranger », de la « race juive », faisait déjà des ravages et traversait ses frontières en direction des divers pays d'Europe et de la France tout particulièrement. Les discours agressifs d'Hitler - où plutôt ses hurlements - que nous entendions par radio ou aux Actualités du cinéma me dissuadaient d'aller les écouter sur place, au milieu d'une « jeunesse hitlérienne» militarisée et hostile. J'écrivis à l'Université de Vienne pour obtenir des renseignements sur les cours pour étrangers durant l'été, et sur les possibilités de logement. Et je choisis la maison d'un professeur d'archéologie grecque
!

Récemment (octobre 2006), un jeune historien qui prépare une thèse sur la

L.I.C.A. nous a repérés sur les archives de cette association, à Lyon: Paul, Marcel, moimême; ma sœur y est dénommée « secrétaire ». 24

- dont j'ai

vraiment oublié le nom - située à Sievering, au bas d'une colline plantée de vignes. La femme du professeur avait transformé cette grande maison en pension pour étudiants. L'accueil - après un long voyage en 3ème classe (sans couchette) plutôt éprouvant - me parut moins chaleureux que prévu. L'épouse du professeur était d'emblée préoccupée de bien gérer les locations. L'impression d'isolement, la fatigue aidant, me fit verser quelques larmes. Et puis je me suis adaptée à l'ambiance de cette demeure qui abritait un étudiant parisien, venu comme moi parler allemand, un jeune Anglais de 14-15 ans, et, comme Autrichiens, deux « juifs» à ce que je compris bientôt. Le premier était embauché comme enseignant-tuteur auprès de nous - quel âge lui donner? Il trouvait ici un abri et de quoi survivre, en attendant, malgré un doctorat déjà confirmé. L'autre espérait pouvoir partir en Australie; son grand frère était, de làbas, en train d'organiser son départ. Je visitais Vienne, souvent volontairement seule, quand je préférais voir à ma guise les musées surabondants, les très belles vitrines des rues du centre, les cafés où les grands journaux étaient à disposition des clients. J'avais trouvé l'Université peu accueillante pour ce genre de cours limités dans le temps et fréquentés par des Français, majoritairement, ce qui me semblait moins favorable au parler allemand que je recherchais! Et puis, notre petit groupe de la Notbohmer-Strasse déambulait en promenades variées, s'offrait des bains dans la piscine la plus proche (où, dans la cabine, on m'a volé de l'argent I), dansait le samedi ou le dimanche soir avec notre surveillant-tuteur, dans les Heuriger, en haut des collines plantées de vignes, au milieu des jeunes Viennois et Viennoises, avides de chants et de danses. Beaucoup d'entre eux portaient des costu-

mes provinciaux - ce qui donnait à l'ambiance populaire une tonalité
différente de celle des guinguettes des bords de Saône (ou de ParisMontmartre, j'ajoute aujourd'hui). L'orage menaçait dans Vienne: beaucoup d'affiches de propagande... Mais, dans notre havre d'étude et d'amitié, nous ne nous sentions pas directement concernés - pas encore. Quelques mois après - mais nous étions chacun de retour à la
maison, ou au loin

-

nous apprenions

l'Anschluss

(mars 1938). Nous

vîmes les Autrichiens et Autrichiennes, les Viennois que nous avions côtoyés acclamer les héros nazis dans leur marche victorieuse, sans qu'ils eurent à livrer la moindre bataille autre qu'idéologique et diplomatique. 25

Le chancelier Dollfuss avait, il est vrai, préparé les voies dictatoriales pour l'Autriche, écrasé les mouvements et partis sociauxdémocrates et communistes (février 1934) avant d'être lui-même assassiné (25 juillet 1934) pour avoir faiblement résisté à la pression nazie I. La résistance ouverte ou clandestine à la pénétration du nazisme, dans ce pays, en avait été rendue quasi impossible. Mauthausen, près de Linz, fut le nouveau lieu et mode d'emprisonnement des adversaires résolus de l'Anschluss. D'abord immatriculés à Dachau, ils furent ensuite transférés dans ce camp proche de la carrière de Wienergraben, entre autres carrières de pierres. Himmler en personne s'était rendu sur les lieux en avril 1938, et avait décidé d'agrandir ce camp: le 8 août 1939, 300 détenus y arrivent depuis Dachau. L'extension du camp, devenu autonome en octobre 1938, ne cessera plus. Des prisonniers de droit commun y voisineront avec les détenus politiques2. Mais je prolonge à tort le récit de mon séjour à Vienne au-delà de ce qu'il fut en temps strict. Il est vrai que cette expérience déposa en moi des traces durables, qui m'aideront à recevoir avec passion l'enseignement que je reçus ensuite à l'Université de Lyon, en préparant, parallèlement à une licence en droit, une licence de lettres-allemand.

1

Sous l'égide du parti chrétien social et avec l'aide des Heimwehren, il avait

interdit le parti national-socialiste (13 mars 1933). 2 Dossier Mauthausen, mémoire vivante, Fondation pour la Mémoire de la Déportation, n° 37, avril 2003. A titre indicatif, les premiers camps: mars 1933, Oranienburg; juin 1936, Sachsenhausen; août 1938, Buchenwald. A l'occasion de colloques à Linz où se rencontraient des historiens des deux Allemagnes, de France, d'Autriche, nous avons visité ce camp de Mauthausen, gardé par un Espagnol qui y avait connu l'internement... et veillait à ce que ces lieux restent en l'état. 26

LYON, UN TERREAU DE CULTURE ET D'AMITIÉ
«L'Amitié, c'est un nom sacré, c'est une chose sainte; elle ne se met jamais qu'entre gens de bien, ne se prend que par une mutuelle estime; elle s'entretient non tant par un bienfait que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assuré de l'autre, c'est la connaissance de son intégrité. Les répondants qu'il en a, c'est son bon naturel, la foi et la constance ». LA BOÉTIE, Discours de la servitude volontaire.

L'université 1937-1938: une formation plurielle Dès mon retour à Lyon, je m'inscris à la faculté des lettres en vue d'une licence ès lettres (littérature civilisation), mais aussi à la faculté de droit et d'économie politique - cette seconde inscription était imprévue. La rencontre d'un ami, Roger Nerson, déjà docteur en droit privé, nous encouragea à le faire: « le droit, cela fait partie de la culture. » Cette réflexion répondait à notre avidité de savoir, à une curiosité qui n'avait pas encore de projet précis ni de limites... Je dis nous: Marcel était avec moi au moment de ces doubles inscriptions - Paul se contentait de la faculté de droit. Il était commode de suivre parallèlement les cours des deux facultés - une rue à traverser. Le lieu de leur implantation, sur la rive gauche du Rhône, nous obligeait à beaucoup marcher, moi depuis les Terreaux, Marcel depuis Villeurbanne, Paul depuis les Brotteaux. De superbes promenades, le long de ce puissant fleuve, semblable parfois à un large torrent sous les remous dus au vent et à la fonte des neiges... Bientôt d'autres étudiants longèrent les quais du Rhône avec nous: Henri Bartoli (descendu de la Croix-Rousse par les Terreaux) ; Renée Fournier (dont le père était libraire « d'occasions ») ; Marc Bonnamour, surnommé double mètre, futur avocat, puis avoué, avant tout skieur, futur chasseur alpin (y compris dans les maquis de l'Isère) ; Jacques Blum, qui nous quittait pour la faculté des sciences (avant les années de médecine). . . En faculté de lettres, la première année, dite « d'études littéraires classiques », était commune à tous les étudiants (une sorte de propédeutique). C'est ici que se noua une amitié immédiate et première avec Georges Duby, puis Andrée Combier. Marcel les verra quotidiennement lors de leurs études d'histoire et géographie: tous trois conquis par le Moyen Âge sous la houlette bienveillante du Professeur Déniau. Nous ne les quitterons jamais plus. 27

Le voyage en Roumanie - Brasov, été 1938 A la fin de cette première année d'une université plurielle, déjà pluridisciplinaire, voire interdisciplinaire pour Marcel et pour moi: un voyage en groupe, parti de Lyon vers la Roumanie, nous confirma dans nos « affinités électives» réciproques. A Brasov, en Transylvanie, se rencontraient, pour une « Université latine », des étudiants roumains, italiens, espagnols, français. Pour cause de guelTe civile, l'été 1938, pas d'Espagnols. Quant aux Italiens, ils avaient été choisis dans les rangs de la jeunesse fasciste... Les Français constituèrent un groupe d'entente cordiale avec les Roumains. Ces derniers avides de poésie française, de philosophie, d'histoire... Nous n'étions pas toujours compétents. Nous faisions des pique-niques avec eux dans la Tumpa; nous avons visité les puits de pétrole et perçu l'immense écart de condition entre les ingénieurs de cette exploitation et les paysans des alentours. Reçus « officiellement » par des universitaires roumains à Bucarest, nous applaudissons, sans les avoir compris, aux discours prononcés à notre intention... Après traduction discrète, nous regrettons nos applaudissements : le grand historien Nicolae Iorga venait de prononcer des phrases violemment antisémites contre le« cancer juif»... Le retour en France se fit pour une partie de notre groupe, selon son choix, par bateau. .. Parmi les participants, notre amie Maryelle Bancou, étudiante en histoire elle aussi, et d'origine roumaine, qui nous avait entraînés dans ce voyage. Nous ne l'avons pas regretté. Le retour, par un cargo transportant des marchandises et acceptant quelques voyageurs, nous fit visiter, lors des escales, depuis Constanza, Istanbul, Salonique, Izmir, Athènes, Malte, Gênes.. . A l'aITivée à Marseille, début septembre 1938, l'ambiance joyeuse du groupe se dissipa: nous nous retrouvions à la veille des accords de Munich. D'emblée, de retour à Lyon, Marcel déclare à ma mère son intention de m'épouser dès que cela sera possible, dans un avenir et un délai indéterminés... Il avait 18 ans et demi et moi 17. Plutôt incrédule sur notre capacité à tenir si longtemps d'avance notre engagement, elle fut encouragée par Yvon Samuel à nous laisser libres de choisir notre ave-

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nir! Merci encore à Yvon! Merci aussi à Fred qui encouragea à sa façon ses parents à nous faire confiance! L'idéologie national-socialiste - Nietzche - Heine... Nous abordons, joyeux, la seconde année d'Université: Marcel en droit et histoire; moi en droit et allemand. Le programme de « civilisation germanique» contenait: - deux villes d'art: Koln et Nuremberg (une de mes camarades me prêta de bons livres sur ces deux villes, au riche passé artistique). - deux livres obligatoires sur le national-socialisme (Adolf Hitler, Mein Kampf - Mon combat, qui avait été traduit dès l'origine en français et largement diffusé, et Alfred Rosenberg, Le Mythe du 2rfme siècle - Der Mythus des 20ten Jahrhunderts). Cette autre partie du programme portait sur les conditions historiques de la formation du régime nazi et sur «l'idéologie national-

socialiste» : die National-sozia/istiche Weltanschauung- une étude au
premier abord complètement différente de la première, tournée vers I'histoire de l'art. Pourtant depuis 1927 Nuremberg était célébré comme lieu fondateur du Parti national socialiste allemand des travailleurs (N.S.D.A.p.)I. Nos professeurs traduisaient de préférence Weltanschauung par «Idéologie », d'origine française2. «Vision du monde» rendrait mieux compte du contenu mystique d'une action tournée vers l'avenir glorieux du peuple germanique. Mais la traduction plus usuelle, de « conception du monde », fait écho au travail effectué par les « intellectuels» du régime, qui en ont étudié les sources et l'ont institué en droit; le drapeau nazi en était devenu le symbole officiel depuis la formation des S.A. (Sturmabteilung - Sections d'Assaut). Plus usuel, le terme de conception était devenu plus neutre en somme. .. Pour moi, grâce à ce programme, une liaison directe se noua entre les deux facultés: Monsieur Anstett, chargé de nous enseigner ce qu'était
I

Joseph Goebbels, Combat pour Berlin, 1931, chapitre 10. En 1926 déjà,

Weimar avait reçu cet honneur. 2 Hostile aux « Idéologues », à la prétendue Science des Idées, Napoléon avait fait du mot Idéologie un outil critique. On sait que Marx et Engels s'en emparèrent d'abord pour démasquer l'utilisation par la bourgeoisie, devenue dominante, des « idéaux» réputés éternels et universels pour assurer leur suprématie sur les classes dominées, ensuite de façon plus large sur la relation nécessaire entre les idées et les réalités: « Toute Société secrète une idéologie ».

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le national-socialisme, sa doctrine, sa genèse, son gouvernement, ses finalités,... m'attribua un exposé sur «Nationalsozialistische Weltanschauung und Religion». Nous savions bien que ce professeur était protestant, que sa conviction le situait dans l'opposition déclarée aux «Deutsche Christen », adeptes du nazisme... Cette opposition avait privé le théologien Karl Barth de sa chaire à Bonn. Il était exilé en Suisse, et constituait un cercle de théologiens bien connu en France. Mais comment trouver à Lyon livres et revues traitant de la question de l'idéologie nazie? Le Mein Kampf d'Hitler était depuis sa parution en 1923 fort répandu en France... et en Europe. Nous pouvions le lire, en constater l'esprit de haine contre les races réputées inférieures et de mépris à l'égard des pays coloniaux qui les accueillaient sur leurs ter. . I ntOlres ... Pour l'actualité, comment avoir accès aux journaux, revues? Et comment cette idéologie se traduisait-elle non seulement en mauvais traitements contre la race maudite des Juifs, mais en opposition aux Eglises, catholique d'abord, et issues de la Réforme tout autant? C'est à la faculté de droit que je pus trouver des réponses. Je crois bien que Henri Bartoli, très au courant de tout ce qui s'y passait, m'indiqua la salle récemment ouverte pour y placer les publications les plus «reconnues », les plus récentes en provenance de l'Allemagne nazie. Un réfugié allemand, Henri Manckiewicz, juriste connu de ses collègues français, venait d'arriver à Lyon. Ils lui attribuèrent un travail: constituer une bibliothèque où il rassemblerait tout ce qui concerne le droit et la politique de l'Etat nazi. Lui-même publiait en 1937 à la L.G.D.J. (Librairie générale de droit et de jurisprudence) un commentaire de textes, d'une, vérité et d'une clarté exceptionnelles pour l'étudiante apprentie que j'étais. Etudiante en droit, j'eus en effet accès facile à cette documentation, pour moi étonnante. Je découvrais que non seulement les Juifs, les Slaves, les «Noirs» étaient la cible des propagandistes officiels, mais aussi que nombre de religieux et religieuses, prêtres et pasteurs étaient en pnson ou en camp...

I Une seule citation: « L'ennemi mortel du peuple allemand est et reste la France ». Adolf Hitler, Mon Combat, 1927. 30

En lisant Alfred Rosenberg, « l'intellectuel» à la tête d'un Institut spécialisé pour élaborer et diffuser les thèses nazies, je compris que, selon lui, le christianisme, fondé par Saint-Paul, était le fruit d'une rupture radicale avec le Judaïsme. En conséquence, tous ceux qui professaient un judéo-christianisme opposé à la persécution de la race et de la religion juives devaient être légitimement mis à l'écart du peuple allemand. Un thème issu du jeune Hegel, selon lequel le judaïsme était une religion d'esclaves, pour un peuple d'esclaves; et de Jean-Paul, pour lequel le Jésus historique, juif de naissance au milieu d'un peuple juif était bien mort, et définitivement. Désormais le Christ ressuscité est substitué au Jésus historique, et de façon radicale. La conception du monde national-socialiste est une «Ersatz religion » : elle exige un acte de foi, elle est une mystique créatrice de la seule «Kultur » authentique, valable pour la seule race aryenne, réputée « Kulturtriiger ». Cette affirmation d'Hitler lui-même se situe dans la ligne de la philosophie de Fichte, des Discours à la Nation allemande de 1807-1808 prononcés en pleine occupation napoléonienne. Pour Fichte, seul le peuple allemand est un « peuple originaire» et « originel» : je traduis le mot Urvolk par ces deux adjectifs, qui expriment le réel et le symbolique contenus en ce seul Ur. Ce peuple est aussi celui dont la langue, « Ursprache », a su sauvegarder sa qualité première, son adéquation au peuple, au Volk, et à la «Kultur » qui lui est propre - supérieure à toute autre - et plus précisément à la culture d'origine latine, qui, transposée dans la montée de la« civilisation », mêle trop de « matérialisme» à cette Kultur éminemment spirituelle, faite de l'esprit du peuple allemand - « Urgeist» pour un« Urvolk ». Goebbels, insistant sur la mystique de substitution qu'est le national-socialisme, osait écrire en 1937 qu'il était une révélation porteuse d'éternité, une Ewigkeitserscheinung et que le mouvement nationalsocialiste « Bewegung» était devenu une «Eglise politique du peuple allemand ». Et je me tourne vers Rosenberg, pour lequel la conception du monde national-socialiste « embrasse tout, caractérise tout ». Profonde et pure, elle peut « englober» la religion. En sorte que seul un christianisme national, authentique pour « l'être total» du peuple allemand, est légitime. Il est représenté par des groupes organisés tels que les Deutsche Christen, les Positive Christen, et leurs multiples publications.

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Dans les faits, du côté catholique, la politique concordataire créait des ambiguïtés, masquait la volonté des dirigeants nazis de supprimer les syndicats chrétiens et le Zentrum, parti du Centre, d'orientation catholique. Pourtant en 1937, Pie XI, tout en signant le Concordat, ce qui signifiait une reconnaissance du régime nazi, avait parallèlement publié l'Encyclique Mit brennender Sorge (4 mars 1937) où il évoquait, avec inquiétude, la mainmise idéologique du nazisme sur la jeunesse. Du côté protestant, d'interminables débats théologiques et déchirements internes se manifestent

-

le pasteur Martin Niemoller

crée la

ligue de défense des Pasteurs pour soutenir « l'Eglise Confessante » (die Bekennende Kirche) -lors d'un synode de mai 1934 à Barmen, la déclaration offensive contre le lue Reich provoquera l'arrestation de 700 pasteurs - et du pasteur Niemoller lui même (1er juillet 1937). Je ne saurais assez dire, même avec le recul du temps, quelles découvertes ont été alors pour moi toutes ces lectures, au niveau de cette idéologie nazie et dans ses effets d'une actualité brûlante pour l'Allemagne d'abord... pour l'Europe ensuite. Peu avant l'occupation, un livre se chargea de répondre à mes préoccupations qui s'approfondissaient au fur et à mesure que je travaillais la littérature et la civilisation allemandes. Edmond Vermeil publia chez Gallimard L'Allemagne, essai d'explication. Comment expliquer «cette dérive de l'Allemagne du XXe siècle vers un tel germanisme, au fondement raciste, fait de l'exaltation de la force, de la haine, d'un impérialisme agressif et triomphant? Ce protestant n'hésitait pas à remonter au luthéranisme rigide, au devoir d'obéissance (Obrigkeit) aux princes, que Luther avait imposés à la population, lors de la révolte des paysans encouragée par Thomas Münzer, à la fin de la Guerre de Trente Ans. Le terme d'Obrigkeit était d'ailleurs repris à leur compte par les chefs nazis, tenants d'une autorité implacable, exigeant la soumission inconditionnelle des exécutants aux ordres de la hiérarchie du Parti nazi (N.S.D.A.P.). Vermeil montrait comment l'irrationalisme fondateur du romantisme politique allemand s'était inscrit dans le mouvement contrerévolutionnaire hostile à la Révolution française, dès ses débuts - et le mythe de la Religion originelle des ancêtres (die Urreligion der Vater) accompagnait le mouvement vers la Kultur propre au Volk. Les termes de 32

Volkstum, volkstümlich, ne s'identifient pas à ceux de peuple et de «populaire », d'une tonalité plus universelle... Le mouvement pangermaniste avait vivifié sous Guillaume II et au-delà tout le complexe de supériorité né de la victoire de l'Allemagne sur la France en 1870. Nietzsche avait été le seul intellectuel à dénoncer la fondation du Reich pour son caractère méprisant à l'égard de la France. L'arrogance impériale était un danger pour l'âme allemande ellemême. Mais le ver était dans le ftuit même du nietzschéisme briseur de tabous, et il fut délibérément réinjecté dans les célébrations du surhomme germanIque. J'ajoute que longtemps après la guerre, dans les années 1980, François Bédarida rassemblera dans une salle du C.N.R.S., quai Anatole France, des germanistes, pour qu'ils clarifient leur relation d'enseignants avec le national-socialisme... A cette occasion, certains d'entre eux attaquèrent le livre d'Edmond Vermeil- qui n'était plus là pour se défendre - récusant la vision téléologique qui sous-tendait la problématique. Je défendis au contraire cet essai de retour rétrospectif vers les sources lointaines et proches de l'idéologie national-socialiste, et de ses applications sociopolitiques. Il s'agissait pour Edmond Vermeil de se démarquer de la tendance générale à rapporter le nazisme racial au « social-darwinisme », et surtout à déculpabiliser l'Allemagne, victime de l'arrogance des vainqueurs de 1918 à son égard, victime de l'inflation due à la politique des « réparations », victime du Traité de Versailles. Explications insuffisantes, voire erronées, dans la mesure où la guerre de 1914-1918 ne s'était pas déroulée sur le territoire allemand, et où les« réparations» n'avaient jamais été versées au crédit des peuples envahis -« l'espace vital» justifiant ces violations du droit international. Edmond Vermeil proposait une analyse approfondie de l'emprise quasi totale du nazisme sur la population allemande. Il avait effectué de longs séjours en Allemagne après 1918, après 1933, observé le comportement de la jeunesse embrigadée dans des associations qui mêlaient à une formation de type scout d'orientation paramilitaire, une mystique de solidarité nationaliste dans une atmosphère néoromantique (chants au coin du feu dans les forêts, défilés aux flambeaux...). Une propagande insidieuse utilisant les ressources de la presse, du cinéma, des affiches (Goebbels) devenait d'autant plus forte qu'elIe se combinait avec l'utilisation de la terreur, dans les réunions politiques comme dans la rue. 33

Comment l'intelligence et la volonté n'avaient-eUes pas su ni pu réagir à ces égarements, dans un peuple au long passé culturel de qualité, imprégné de christianisme, de philosophie des lumières (l'Aujkldrung), d'esthétique grecque et moyenâgeuse... Par quelles contradictions pouvaient-elles avoir servi de creuset à ces dérives de l'intelligence et de la socialité, imposant des pouvoirs maléfiques conduisant un peuple vers une guerre de conquête européenne? J'approuvais la problématique de cet « essai d'explication» et je pouvais en cette circonstance apporter mon témoignage sur le comportement des germanistes en France sous l'occupation, en réponse au thème principal de cette réunion. François Bédarida m'avait approuvée; Sagave également l . Parmi les textes à étudier pour le second et le troisième certificat, je retiendrai le Zarathoustra de Nietzche, puis la Nordsee de Heine - leur lecture a représenté pour moi une sorte d'événement. La première partie du Zarathoustra, « ein Buch für aile und für keine », je l'avais tellement travaillée que j'étais capable de la réciter par cœur! Une dissertation nous avait été imposée: comparer ce récit, ce discours, aux Evangiles: forme et contenu. Zarathoustra s'adresse en effet au peuple, pour peu que ce dernier veuille bien l'écouter et l'entendre. Par moment, ce peuple lui échappe, composé de dormeurs, comme s'il était déjà mort. Il s'agit de le réveil1er... et dès lors l'enseignement dispensé par Zarathoustra, sous forme de sermons à des disciples, devient comme l'envers de celui du Christ2. D'abord annoncer au peuple que « Dieu est mort» ; et aussitôt lui révéler le « surhomme» que chacun peu devenir, pour peu qu'il reste fidèle à la Terre, et ne se laisse plus duper par des espérances supraterrestres.

La thèse de Pierre Paul Sagave avait pour titre Réalité sociale et idéologie religieuse dans les romans de Thomas Mann, 1954. Soutenance à l'Institut d'Etudes Germaniques de l'Université de Strasbourg. 2 Je constate après lecture du Zarathoustra dans la traduction de Maurice de Gandillac, que ce dernier, en de nombreuses notes, signale les références à la Bible qui sous-tendent le discours de Nietzsche, Zarathoustra. De la Genèse au Nouveau Testament, à Saint-Paul, à l'Apocalypse (Gallimard, 1971). Ce qui justifie après coup le thème de la dissertation qui nous avait été proposée. 34

J

Dès lors une inversion des valeurs reçues s'impose pour redonner à l'homme le sens de son être. Mais seuls des disciples vivants, et non un peuple de troupeaux, sont aptes à l'accueillir, lui, le sans-Dieu, briseur des tables de vertus et de valeurs dictées par la foi en un Dieu créateur de l'homme fait à son image-malade de la raison qu'il nomme esprit. Malade du doute que le péché imprime en lui; malade de résignation; malade et moribond. Ainsi lui, le voici haï par « les croyants de la juste foi », «die glaübigen des rechten Glaubens ». Son chemin vers eux sera rude, plein de dangers. Son esprit devra porter des charges, tel le chameau dans le désert, lutter telle lion contre le dragon. Une sorte de purification se réalisera alors qui réveillera en eux l'innocence de l'enfance: tout recommencer, devenir une roue qui se meut par elle-même, une affirmation sainte de soi, un consentement au monde, à la clarté du jour. Il faut rompre avec tous les inventeurs d'arrière-monde, qui avaient transformé le monde en la création d'un Dieu souffrant et torturé. Ce Dieu avait été décrit comme insatisfait de soi-même, créant le Monde pour s'éloigner de son être souffrant. Il était en réalité le produit de la folle imagination des hommes. Ceux-ci se doivent de sortir de leur égarement, de retrouver leur honnêteté: celle qui leur parle de leur corps; le mot «Leib » - et non Korper - exprime bien que le corps n'est pas que pure matière: il porte une «tête libérée », qui redonne sens à la Terre, et permet à l'homme de retrouver une nouvelle fierté de soi, une nouvelle foi en soi-même, en son propre corps ~ui est sa « chose en soi », un absolu, « son» absolu (ihr Ding an sich) . La voix de ce corps devenue plus vraie est à l'écoute de ce sage inconnu qui s'appelle soi-même - et qui est créateur de l'esprit et de la main qui façonne son vouloir - en fonction d'une seule vertu: une vertu terrestre, capable d'accepter les souffrances et« les» vertus et joies qui en surgissent - les vertus, en leur combat fait de colères et de vengeances, mû par les jalousies qui les animent, ne doivent pas être objets de mépris: Tu les aimeras. «L'homme est ce qui doit être dépassé et qui doit devenir un être léger, comme un Dieu qui danse en moi! » Ce livre, le Zarathoustra, inspiré par un prophète persan, voulait transporter le lecteur en un autre univers mental, et lui dicter une autre
Le mot Leib désigne, en langage chrétien, le corps du Christ transmis, réellement ou symboliquement dans l'hostie. 35
I

éthique. Il m'attirait, en remettant en question ce que je pensais avoir reçu comme des évidences, et en aiguisant l'esprit critique en moi. Il me heurtait, me secouait, sous l'effet du rejet de toutes les valeurs apportées par le judéo-christianisme qui imprégnait le milieu, pourtant laïque, dans lequel j'avais grandi. L'homme était-il capable de s'élever au-dessus de lui-même, par lui-même, créateur de son propre esprit? Une vraie question, à laquelle Nietzsche répondait par l'affirmative. Mais cette affirmation se voulait destructrice d'une autre réponse: à la fois très ancienne, mais rajeunie par l'humanisme occidental de la Renaissance. L'homme me semblait y avoir trouvé sa juste place: non pas au centre de l'Univers, puisque la Nature lui imposait ses lois, ainsi qu'à la Terre des hommes. Les découvertes scientifiques étaient irréfutables: le soleil semblait tourner autour de la terre, ce n'était, et ce n'esttoujours qu'illusion... Mais l'homme restait fait à l'image d'un Dieu de Raison et de Bonté, qui lui avait transmis la capacité de connaître les Lois de la Nature, de les utiliser, et de se reconnaître libre, chacun à l'égal de l'autre: l'autre, ce prochain qu'il s'agissait d'aimer comme soi-même. Et de ce point de vue, le« peuple », contrairement à ce que disait Nietzsche-Zarathoustra, n'était pas un «troupeau », une foule endormie, mais la conscience de cette égalité première. .. Parallèlement au Zarathoustra, nous lisions, Marcel et moi, un livre que Paul nous avait fait connaître: Les Nourritures terrestres, d'André Gide. Lui aussi valorisait la terre, en l'opposant au ciel, et nous incitait, à travers Nathanaël, à vivre avec ardeur, avec ferveur, dans un univers qui nous offrait bonheur des sens et de l'amitié. Lui aussi rejetait les rigidités des impératifs catégoriques imposés par la tradition protestante dont son enfance avait été marquée. Mais ce rejet n'avait pas cette tonalité tranchante, ce radicalisme froid qui caractérisait ce «néohumanisme}) nietzschéen. L'humanisme de Gide était nimbé de tendresse pour I'homme et de poésie dans sa relation à la nature. Enfin, ce qui me gênait aussi chez Nietzsche, c'était son affirmation selon laquelle l'Etat était un «monstre froid », porteur de tous nos malheurs... Ce n'était pas conforme à ce qui m'était enseigné en droit constitutionnel ou en droit administratif! Mais les guerres que nos Etats respectifs n'ont pas su éviter prouvent qu'il n'avait pas complètement tort !

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