Traqués, cachés, vivants

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C'était entre 1939 et 1945. Ils étaient des enfants, âgés de un à dix ans lorsqu'ils furent marqués comme juifs et traqués du seul fait de leur naissance. Cachés, souvent séparés de leurs parents dont certains disparurent à jamais, ils survécurent. Soixante ans après, ils sont ici dix-huit à témoigner et à tenter de tirer de leur expérience des enseignements pour l'avenir. Ils ont, en effet, connu chacun le meilleur et le pire de l'humain autour d'eux. Ils nous disent et ce qu'on leur a fait, et ce qu'ils en ont fait.
Publié le : mardi 1 juin 2004
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EAN13 : 9782296361355
Nombre de pages : 304
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TRAQUÉS, CACHÉS, VIVANTS
Des Enfantsjuifs en France (1940-1945)

Collection

J udaismes

dir~éeparArwneKalfa
Déjà parus dans la même collection

Richard A YOUN, Les Juifs de France, l'intégration 1787-1812, 1997,320 p. Alessandro pensée d'Elie

De l'émancipation

à

GUETTA, Philosophie et Kabbale, Benamozegh, 1998, 354 p.

Essai

sur la

Claude VIGÉE, Vision et silence dans Demain, la seule demeure, Essai, Préface 1999,247p.

la poétique juive, d'Ariane KALF A,

Félix PEREZ, Ce n'est pas moi, c'est l'autre, Essai sur la philosophie d'Emmanuel Lévinas (2 volumes), 2000, 332 p. et 336 p. Jack HANDELI, Danielle Vainunska, Danielle Jérusalem, La Tour Blanche d'Auschwitz, traduction préface d'Elie Wiesel, 2001, 176 p. Chroniques du religieux à

STORPER PEREZ, 2002, 294 p. Contre l'idole,

Ariane KALFA, Francis révolution,

La Genèse,

2003,232

p. à la

BAILLY, Mosaïsme 2003, 238 p.

et société,

De la tradition

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COLLECTION DIRIGÉE PAR ARIANE KALFA

Collectif coordonné par Danielle BAILLY

TRAQUÉS,
Des Enfants

CACHÉS, VIVANTS
juifs en France (1940-1945)

Ensemble

de récits

de témoignage:

Danielle BAILLY, Francis BAILLY, Nicole EIZNER, Philippe FOUQUEY, Rachel JEDINAK, Odette KOZUCH, Daniel KRAKowSKI, Noël KUPERMAN, Simon MARJENBERG, Danièle MENÈS, Martine MENÈS, Édith MOSKOVIC, Gaby NETCHINE-GRYNBERG, Serge NETCHINE, Arnold ROCHFELD, Nelly SCHARAPAN, Éliane SÉRAVALLE, Willy SWICZKA, Charles ZELWER

Préface de Pierre VIDAL-NAQUET

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via degli Artisti, 15 10124 Torino

ITALIA

(Ç)L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6492-4 EAN: 9782747564922

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par Pierre VIDAL-NAQUET
À la mémoire de Gérard BRUNSCHWIG mon cousin, mon frère, 1924-2003

L'enfant caché, ou plutôt les enfants cachés, il est peu de thèmes dans la mémoire et dans l'histoire des années 1940-1945 qui me touchent d'aussi près. Sans doute et tout simplement parce que mes frères, ma sœur et moi avons été pendant une période brève, mais bouleversante, des «enfants cachés », dans des conditions assurément dramatiques puisqu'elles venaient après l'arrestation de nos parents, à Marseille le 15 mai 1944, mais infiniment plus « confortables» que celles qu'on trouvera racontées dans ce livre; et comme il n'y eut pas de «retour », il n'y eut pas non plus de possibilité pour nous de faire notre deuil; pas de rites de passage, pas de condoléances. L'espoir s'amenuisa peu à peu dans une attente sans fin.
Et pourtant, comme on le sait, et sans que Vichy

- et son

Maréchal

- y fût

pour rien, contrairement à ce qu'on nous serina dès 1943, trois Juifs habitant la France sur quatre échappèrent à la déportation, et six enfants sur sept. Comme l'a montré Asher Cohen, dans son livre fondamental, Persécutions et sauvetagesl, la société française, dans son ensemble, si, en octobre 1940, encore sonnée par la défaite, elle n'a pas réagi contre le « statut» des Juifs, instituant un apartheid, elle a refusé, du mieux possible, la déportation massive qui commence en 1942 et qui s'étend dès le mois d'août à la zone libre, avec la livraison par Laval et Bousquet de milliers de familles de Juifs « étrangers» et considérés par Vichy comme autant de «déchets ». Les déclarations faites alors par nombre d'évêques, si elles n'eurent pas toutes la
I Pour les ouvrages cités ici, voir la bibliographie.

fermeté de ton du message de l'archevêque de Toylouse, Monseigneur Saliège, marquèrent un tournant dans l'attitude de l'Eglise catholique. La petite avant-garde qui, à Lyon, rédigeait et diffusait les Cahiers du Témoignage chrétien fut alors rejointe par de gros bataillons. Mon professeur de lettres, à la fin de 1942, Léon Auger, anarchiste et très ferme antinazi, me fit participer à cette diffusion qui se répandit largement hors de
cette confession. La solidarité des protestants - on en trouvera plus d'un exemple dans ce livre - fut très déterminée. C'est bien ce qui explique que,

comme mon camarade d'enfance Philippe Fouquey, je me sois inscrit, comme la majorité des garçons de ma fami!le qui étaient réfugiés à Marseille, chez les Louveteaux puis chez les Eclaireurs de la mouvance protestante. Solidarité des minorités, pour les uns, référence commune à l'ancien Testament pour les autres. Je devais en faire l'épreuve dans deux villages où les protestants é~aient nombreux, Saint-Agrève dans l'Ardèche et Dieulefit dans la Drôme. A dix kilomètres de Saint-Agrève, ma sœur fut quelque temps élève du Collège cévenol au Chambon-sur-Lignon. Si je prends maintenant l'ensemble des petits-enfants de mes grandsparents, au nombre de dix-huit (dix garçons et huit filles), un seul, mon frère Yves, mourut pendant la guerre, pendant l'exode de juin 1940, non directement du fait des Allemands; les dix-sept autres survécurent à l'Occupation, ainsi que mes deux grand-mères. Dans la génération des parents, outre mon père et ma mère, disparut à Auschwitz mon oncle Germain Lang-Verte, époux de la sœur aînée de ma mère. Il avait été arrêté et livré aux Allemands à la frontière pyrénéenne. Mon oncle Georges VidalNaquet, frère de mon père, époux de Marthe, sœur jumelle de ma mère, réussit, lui, à franchir cette frontière, et gagner l'Afrique du Nord d'où il revint comme médecin capitaine dans l'armée d'Afrique. Sa femme et ses enfants ainsi que ma grand-mère maternelle avaient trouvé refuge à SaintAgrève, tandis qu'Isabelle, sœur de mon père, avec sa mère et ses trois garçons, s'était installée après l'occupation de la zone sud à Dieulefit. L'aîné de ces garçons, Gérard (1924-2003), le seul de mes cousins germains à avoir l'âge militaire, était entré dans la Résistance à Marseille et avait gagné en janvier 1944 le maquis de Belledonne, non loin de Grenoble. Il participa à la libération de Vizille, avant de regagner Paris et d'entrer, sur les traces de son père Robert (1893-1939), à l'Ecole polytechnique. Participait aussi à la Résistance, à Paris, Hermine, sœur aînée de ma mère, qui avait accompagné, avec ses deux filles, le général Bloch dit Dassault, conseiller militaire du Front national, c'est-à-dire du parti communiste. Félix Valabrègue, frère aîné de ma mère, a gagné à temps le Maroc avec sa femme et ses deux fils, cependant que son frère cadet, Georges, ainsi que sa femme d'origine russe, Véra de Gunzburg, avait dès 1940 rejoint l'Amérique, où ils s'installèrent à Berkeley face à San Francisco. En fin de compte, seuls mes parents ne regagnèrent ni Alger ni Londres ni New York ni Paris, ce que fit tout de même mon père à plusieurs reprises, après sa démobilisation en juillet 1940. Il entra dans la Résistance à la fin de 10

1940 dans le groupe du Musée de l'Homme, puis quand il rejoignit définitivement ma mère, à Marseille, au Front national. Tous lui recommandèrent de quitter la maison de ma grand-mère maternelle. Il s'y refusa par souci de sa dignité, épaulé en cela par ma mère, alors qu'une maison, louée par les soins de sa sœur, nous attendait à Dieulefit. Ce fut assurément une décision peu raisonnable, même si elle était courageuse. Ma mère avait peut-être fait preuve d'encore plus de courage en mettant au monde, le 23 janvier 1944, un quatrième fils, Claude, qui ne vécut que vingt ans. Du moins mes parents nous avaient-ils enjoint, en cas de malheur, de ne chercher en aucun cas à les rejoindre. Ma mère encouragea mon frère François (né en 1932) à fuir. Il ne fut pas rattrapé; ma sœur Aline et moi fûmes prévenus par nos professeurs et nos camarades, grâce à la cuisinière, Joséphine Marchais. Les agents de la Gestapo agirent de façon contradictoire, puisqu'ils nous recherchèrent, tout en tolérant que le bébé soit confié à des voisins. Ma sœur Aline (née en 1933), aujourd'hui médecin retraitée, trouva refuge chez son professeur d'histoire, Madame Passelaigue, elle ne quitta pas le bébé qu'elle appelle dans son Journal son fils: tous deux gagnèrent rapidement Saint-Agrève. François passa deux nuits, rue Saintes, chez des personnes qu'il n'a jamais retrouvées. Pour ma part, je me rendis chez mon ancien professeur d'anglais, André Bouttes, disparu tout récemment dans sa centième année, et qui enseigna après la guerre dans une école militaire américaine. J!ignore si André Bouttes a fait partie d'une organisation de résistance, comme d'autres de mes professeurs, dont l'un au moins, PierreJean Miniconi, était entré dans un mouvement par l'intermédiaire de mon père. Mon frère François et moi, dès le 17 mai, fûmes transportés en voiture jusqu'à Cucuron, dans le Yaucluse, chez des fermiers, Baptistine et Maurice Lanchier. Ce dernier avait été avant la guerre le chauffeur de ma grandmère. Je donne ce dernier détail pour montrer à quel point notre famille était bourgeoise. Tout autant elle était française, et si ma grand-mère paternelle était née à Odessa, et gardait une toute petite pointe d'accent russe, elle était la fille d'un riche industriel du verre, qui avait gagné la Belgique quand le temps des pogromes fut venu. Sa maison, rue de la Loi à Bruxelles, possédait même une piste de danse. Mon autre grand-mère était alsacienne, ce qui équilibrait chez l10USla tradition ashkénaze et la lignée comtadine, venue d'Espagne au XIyeme siècle. Cucuron dont Alphonse Daudet a fait Cucugnan était un riche village qui pratiquait une polyculture très variée sur d'innombrables parcelles. Les vingt-neuf jours que nous y avons passés, François et moi, furent notre seule expérience d'enfants cachés. Rien ne permettait de nous identifier comme Juifs. Nous étions des Marseillais réfugiés. Je ne me souviens pas d'avoir entendu la moindre remarque antisémite. Les événements faillirent cependant prendre une tournure dramatique, puisque peu après le 6 juin, date du débarquement en Normandie, le village 11

se trouva occupé par ses jeunes gens annés de mitraillettes. Le 14 juin, un car chargé de soldats allemands vint désanner les habitants et en arrêta un petit nombre, dont le fils aîné de nos hôtes. Il fut question de brûler le village et nos amis mirent leurs vélos à notre disposition au cas où il nous faudrait prendre la fuite. Finalement les Allemands se retirèrent en emportant les annes. Aucune arrestation ne fut maintenue. J'ai tenté en vain d'obtenir des éclaircissements sur cet épisode qui semble avoir disparu des mémoires. Une enquête auprès de l'archiviste départemental me donna une seule preuve que François et moi n'avions pas rêvé cette tragi-comédie: une brochure sur Cucuron signale que le maire et le curé s'offrirent en otages et sauvèrent le village «lorsque les Allemands qui occupaient la région voulurent l'incendier ». Ce n'est pas glorieux mais ce n'est pas sanglant. Les Allemands étaient encore là lorsque le vendredi 16 juin, une voiture vint de la part des amis de notre oncle Félix Valabrègue nous chercher pour nous emmener à Saint-Agrève en Ardèche, rejoindre ma grand-mère maternelle et sa fille, jumelle de ma mère, chez qui se trouvaient déjà Aline et le bébé Claude. Le village était en zone libérée par les FFI, depuis le 6 juin et il fallut passer une véritable frontière à Lamastre. Nous sommes restés à SaintAgrève jusqu'au 13 septembre, date à laquelle nous gagnâmes par des moyens divers Dieulefit, où se trouvaient notre grand-mère paternelle et sa fille Isabelle qui devait guider ma fonnation jusqu'à 1948. Autant que mes parents, elle a marqué ma jeunesse et mon adolescence. Le retour à Paris se fit en deux jours et demi, en camion bâché, en octobre 1944. Jusque tard en 1945, j'attendis, en vain, le retour de mes parents. Personne autour de moi, sauf peut-être Jacques, mon cousin fraternel, n'imaginait l'impensable: le meurtre anonyme. En racontant, de façon résumée, cette série d'événements, j'ai voulu symboliquement ajouter un bref témoignage à ces dix-neuf récits que les lecteurs de ce livre ont sous les yeux. Comme le dit Danielle Bailly, qui a été la coordinatrice de l'ensemble, cette histoire « moins tragique que celle de la déportation» dont bien des parents des narrateurs ont subi l'horreur n'en fait pas moins « partie intégrante de la Shoah », même si elle se termine par la survie. Personne ayant vécu cette aventure n'en est sorti tout à fait indemne. Cette histoire qui se passe en France, et pour une petite part, en Belgique dont le gouvernement était à Londres, a sans doute été souvent racontée. Mais les études qui lui ont été consacrées portent essentiellement sur les organisations qui ont concouru au malheur ou au contraire au salut, ainsi Vichy, l'UGIF (Union générale des Israélites de France), le COmp1issariat aux questions juives, l'OSE (Œuvre de secours aux enfants), les Eglises, catholique ou protestan,e, les villages refuges comme Le Chambon-sur-Lignon ou Dieulefit. L'Ecole des Annales nous a appris que l'homme vit en société, mais on ne saurait, sous ce prétexte, oublier les individus, les « âmes singulières» comme le disait l'auteur du « Cimetière marin ». Ces individus, pour ma part, je suis loin de les connaître tous. L'un d'eux, Philippe Fouquey, a été pour moi un ami d'enfance, même si nos souvenirs divergent sur certains points précis: par exemple, si je sais que 12

j'ai refusé, seul avec un camarade, de rendre un devoir commentant la visite de Pétain à Marseille en décembre 1940, je n'ai aucun souvenir que les Louveteaux dont comme lui je faisais partie aient participé à une haie d'honneur sur la Canebière. Avec Nicole Eizner, j'ai beaucoup milité, pendant et après la guerre d'Algérie. Je connais aussi, un peu, Gaby et Serge Netchine, mais je n'ai vraiment rencontré Danielle Bailly qu'à l'occasion de la présentation de ce volume. Certains de ces textes ont la forme de dialogues ou ont été recueillis sous forme d'entretiens, avant d'être réécrits par leurs auteurs. Cela dit, il serait vain de parler à leur propos d'histoire « orale », car nombre de ces récits ont des sources écrites. Leurs auteurs, nés entre 1929 et 1941, appartiennent à la dernière génération de celles et ceux qui ont quelque chose de personnel à dire, même si c'est parfois de seconde main, sur ces événements tragiques. S'il ne reste plus que trente-six soldats de la « grande guerre» à pouvoir la raconter, le nombre des survivants de la Shoah est voué lui aussi à l'extinction. J'ai vécu intensément le retour et surtout le non-retour des déportés; mais ceux qui sont nés dix ans après mm... Qu'ont donc en commun ces dix-neuf personnes dont dix sont des femmes, dont un seul, Willy Swiczka, a disparu, douze ans après avoir témoigné? Tous sauf une, Odette Kozuch qui a choisi Israël, sont français, par naissance ou naturalisation (de leurs parents, le plus souvent). Dans leur majorité, ils sont d'origine polonaise ou biélo-russe. Ils refusent, en règle générale, le « communautarisme ». Nicole Eimer a un mot caractéristique: « J'ai toujours essayé de faire en moi la jonction entre le bœuf bourguignon et la carpe farcie... C'est extrêmement satisfaisant d'avoir plusieurs identités à la fois! » Détail plaisant: la première fois que j'ai pris un repas chez les parents de Philippe Fouquey, sa mère, une personne extrêmement charmante, nous a servi un plat qu'elle a présenté comme un exemple de cuisine juive. Dans ma famille la «cuisine juive» était inconnue, à l'exception des matzoth de Pessah. On n'employait pas ces mots... On disait « du pain azyme de Pâque ». Tous, ou presque, ont tiré de leur aventure une volonté passionnée de lutter contre l'injustice, et, pour nombre d'entre eux, ont sacralisé l'Union soviétique qui avait libéré Auschwitz et vaincu Hitler. Un seul, Daniel Krakowski, est toujours communiste. La grande majorité - ici encore
Philippe Fouquey est une exception

- a pour

parents de modestes artisans,

maroquiniers ou fourreurs. Tous, ou à peu près tous, sont des lecteurs passionnés et comme on dit « travaillent bien» en classe. Il est difficile de préciser, de repérer, sur cette question, ce qui tient de la tradition, de leur situation de minoritaires, ou du sentiment que l'excellence scolaire est un instrument d'ascension sociale. On connaît le mot de Péguy que je cite de mémoire: «Les Juifs lisent depuis deux mille ans, les protestants depuis Calvin et les catholiques depuis Jules Ferry. »Je remarquerai cependant que la tradition ne vaut pas pour les femmes: le mot bocher (étudiant de yeshiva) n'a pas que je sache de féminin. Tous enfin ont un vouloir vivre 13

absolument passionné. Tous ont vécu, consciemment ou non, sur fond de tragédie. Quand Nelly Scharapan, auteur du témoignage qui m'a entre tous bouleversé, écrit: «Un soir de 1943, ma mère ne rentra pas. La Gestapo était venue la chercher sur son lieu de travail. Je ne lui ai pas dit au revoir. » Et pourtant elle a eu la chance insigne de revoir ses deux parents. Elle témoigne sur une scène rarement décrite: au camp situé près de la gare d'Austerlitz (et que décrit Michel Laffitte dans Un engrenage fatal), les détenus cassaient les objets de valeur rassemblés par les nazis et dont il fallait les priver. Mais il y a aussi du contraste. Ces enfants, comme l'immense majorité des familles juives, étaient des enfants urbains. Nelly Scharapan a certes apprécié: l'herbe, l'air, les mûres. Mais, mal accueillie par une fermière qui était la maîtresse d'un Allemand, elle se sentit «vidée de sa substance intérieure ». Dans une seconde ferme de la Sarthe, elle est pire qu'une enfant domestique: une esclave. Quand elle parle d'aller à l'école, on lui rit au nez. Le salut vint pour elle après la Libération: d'une maison pour enfants de l'OSE. Mais voyons au contraire Nicole Eizner, fille d'un ministre officiant et aujourd'hui sociologue, spécialiste du monde rural. Elle a connu des heures de joie dans la région de Figeac: «liberté de moi-même dans mon corps, liberté de cavaler, de faire du vélo, d'aller me baigner dans la rivière ». Elle fait des observations sur le monde rural dont elle fera usage, professionnellement, comme sociologue. Petite fille, elle est dénuée de tendresse pour les rustiques: «Je me souviens qu'on passait beaucoup de temps à nous moquer des paysans, de leurs actions, de leurs manières de vivre et surtout du fait qu'on était à des années-lumière les uns des autres: nous totalement dans la modernité de l'époque et eux, avec une manière de vivre incroyable... ». Quand elle expliquera cela à ses étudiants: «les poules qui venaient sur la table, l'éternelle soupe qui bouillait, la grand-mère qui puait et qu'on laissait dans un coin... », ils ne la crurent pas. Je dois le dire, les paysans chez qui j'ai vécu à Cucuron vivaient tout autrement, bien qu'il y ait eu aussi, là-bas, une grand-mère à la retraite qu'on appelait La Martine. Dans ce lot de témoignages, on trouvera aussi, assez rarement, des récits de conversion. Même sans se faire baptiser, il fallait cependant mimer le catholicisme. TIy eut après la guerre la célèbre affaire Finaly, deux enfants devenus catholiques et que leur tutrice ne voulait pas remettre à leur tante installée en Israël. TI y eut des conversions, sincères ou non, souvent à l'initiative des parents: j'en ai connu dans ma propre famille. Mais, en ce qui conc,erne les religieux de Notre-Dame de Sion, attachés pourtant depuis le XIXemesiècle à la conversion d'Israël, la réponse de Madeleine Comte, qui a étudié ce problème très loyalement dans Sauvetages et Baptêmes, est formelle: «aucun cas d'enfant caché par Sion à Paris qui ait été baptisé pendant son hébergement dans cette maison ». Inversement, il y eut chez certains de nos témoins une sorte de retour, après la guerre, au judaïsme. Ainsi Danièle Menès, qui n'a « rien transmis» à son fils, a appris le yiddish 14

sur le tard: «mais cela n'évoquait rien. Je n'avais jamais entendu mes parents le parler, c'était une langue étrangère ». Il y a des moments dans ces récits de « films intérieurs» où, comme on dit la réalité dépasse la fiction, ainsi dans le témoignage d'Ernest, frère d'Edith Moskovic, où ce jeune garçon voit sa sœur, cachée dans un home d'enfants belge danser, en 1944, La Mort du Cygne, pièce classique s'il en fut du répertoire des ballets, sur une musique de Camille Saint-Saëns. Diversité incroyable des témoignages, diversité des sauveteurs qui n'ont pas tous été volontaires; diversité enfin des comportements. Il y eut des directrices d'école pour faire le nécessaire pour préserver les enfants juifs et au moins une autre qui ne cacha pas son intention, le cas échéant, d'obéir aux ordres. On fera la même remarque pour les concierges. L'adhésion de nombre de nos témoins à l'extrême-gauche doit d'autant moins surprendre que l'un des traits majeurs du parti communiste, même quand il se voulait «national» au suprême degré, a été sa fonction de socialisation des prolétaires venus de l'étranger. Le témoignage de Noël Kuperman sur ce sujet est d'autant plus frappant que, même s'il est né à Paris, il est le fils de deux Juifs polonais, que son père a fait une tentative manquée d'acclimatation en Palestine, et que lui-même est devenu un homme de théâtre dans les équipem~nts de la banlieue rouge. Indirectement, il est un disciple de Bertolt Brecht. Ecoutons-le: « Le Parti était ma famille, mon église, mon école. Je pense qu'il y a plusieurs causes à ma fidélité, mais, parmi elles, il y a le souci d'être non plus particularisé, mais inscrit dans une totalité beaucoup plus vaste, d'être comme tout le monde, avec un projet collectif. » Être comme tout le monde ou être juif? Il y a parfois contradiction. Il y a opposition, par exemple, entre le témoignage de Nicole Eizner et celui d'Odette Kozuch. Cette dernière a décidé un jour d'être juive et a fait son alyah. La guerre des Six-Jours, en 1967, l'a fortement angoissée. Je la comprends d'autant plus que j'ai été le témoin de ces heures d'exaltation que j'ai appelées des «journées folles» dans un article du Monde qui fut rédigé le 10 juin 1967. Mais voyons, en face, le témoignage de Serge Netchine, il est le fils d'un bolchevik, animé par « une foi conservée intacte au long des vicissitudes de son existence, une foi qui en dépit de sa conviction et de ses professions de reniement du judaïsme, et peut-être paradoxalement à travers elles, témoigne d'une indélébile yiddishkeit ». Ce fut la foi des colporteurs de la Troisième Internationale. Son frère aîné fut Victor Leduc qui a résumé son expérience dans un livre intitulé Les Tribulations d'un idéologue (Syros, 1985). Il lui faut bien aujourd'hui créer cette « distanciation» dont parlait Brecht. Et que dire de Francis Bailly, dont le père n'était pas juif, mais résistant, passionnément, et qui publie aujourd'hui, tout physicien du CNRS qu'il soit, un livre intitulé Mosaïsme et société. De la tradition à la révolution (L'Harmattan, 2003).
15

Impossible, je crois, de lire la condition juive autrement que par cette image du prisme ou, si l'on préfère, de l'arc-en-ciel qui font que l'on passe insensiblement du violet au rouge... Pour tous, chacun à sa façon, il s'agit de continuer une histoire, mais nul n'a le droit de critiquer ceux qui sortent du chemin juif, à condition seulement que, comme tel ou tel inquisiteur, ils ne rejoignent pas les rangs des persécuteurs.

3 décembre 2003

16

I N T R 0 DU C T ION
Danielle BAILL Y, coordinatrice

« Maréchal, nous voilà! /... Mais ce n'est pas grâce à vous, ni à vos séides. C'est grâce à ceux qui, tout àfait spontanément ou après réflexion, de bonne grâce ou en rechignant un peu, gratuitement ou avec compensation, ont refusé d'accepter la barbarie nazie et la complicité de la collaboration zélée. Grâce à ceux qui, parfois sans en être très conscients, ont refusé la complicité passive ou active avec le génocide et ont contribué au sauvetage de ces enfants juifs condamnés à mort par les nazis, comme leurs parents et leurs familles, du seul fait de leurs origines; ces enfants pourchassés et traqués que nous étions pendant la guerre, dans les pays occupés.

C'est la situation et le vécu de ces « enfants cachés» que nous tentons de restituer avec les témoignages qui suivent, chacun porteur de ses préoccupations dominantes, chacun avec le style qu'il aura choisi de donner à ce qui fut au départ, sauf exceptions, un ensemble d'interviews recueillies au magnétophone, puis réécrites ou non par les témoins eux-mêmes.
Cette histoire, moins tragique que celle de la déportation (bien que celle-ci ait aussi, souvent, rattrapé les enfants par l'assassinat de leur(s) parent(s) ou de leur famille), est néanmoins partie intégrante de la Shoah, et elle a comporté sa dose spécifique de malheur: comment serait-il anodin pour un jeune, voire un très jeune, d'avoir dû si longtemps changer d'identité, vivre la peur et l'incompréhension, le plus souvent loin des siens? Quoi d'étonnant à ce qu'il en reste marqué?

Il ne s'agit pas pour nous d'écrire une page objective de l'histoire de cette
guerre et des entreprises d'extermination qui l'accompagnèrent, notamment celle des Juifs: le travail des historiens sy est largement employé, les démonstrations administrées n'ont plus besoin d'être commentées pour établir une vérité que nul négationnisme ne pourra jamais ébranler. D'autre part, nombre de témoignages personnels ont également été publiés, livrant une vision subjective de cette période historique. Mais à cet égard, tout n'a pas encore été dit, il s'en faut de beaucoup, notamment parce que, souffrance et refoulement aidant, ce n'est qu'aujourd'hui que bien des témoins, se sentant vieillir ou simplement devenant prêts à témoigner, trouvent laforce de raconter leur guerre. De plus, il n'est pas simple d'établir un lien entre cette enfance particulière qui fut la nôtre et les valeurs donnant sens à la vie des adultes que nous sommes devenus; c'est bien pourquoi, d'ailleurs, notre
1 « Maréchal, nous voilà! » : premiers mots de ce qui fut l'hymne au Maréchal Pétain, sous le
gouvernement de Vichy

- cette

forme spécifique

de dictature:

la République

abolie, et l'État français

établissant un régime corporatif en lieu et place de la démocratie parlementaire.

groupe souhaite approfondir le travail ici mené par une étude partant notamment du contenu des récits inclus dans le présent volume, et effectuée sous la conduite des chercheurs professionnels qui, par chance, font partie de ce groupe,. ce sera l'objet d'un second volume, au demeurant indépendant du premier, à paraître en 2005. Vision subjective, donc, sans prétention scientifique certes, mais authentique et humainement communicable: chaque «film intérieur », précis, possède sa forte vérité (même si sur quelques points mineurs, retravaillés par la mémoire au fil des ans, le flou ou l'erreur ont pu se glisser). En outre, il est une dimension qui échappe à la vérité et à la rigueur historiques: c'est celle du sens, des significations, conférés par les sujets à leur vécu. Sens et significations construits par ces acteurs à partir de leur expérience, réinterprétée par eux, après les événements, en fonction des leçons qu'ils en ont tirées pour l'avenir, afin que ce passé ne se répète pas, sous sa forme propre ou sous une autre (car, on le sait, bien que la Shoah se caractérise par sa radicale unicité, les barbaries et les génocides n'ont pas disparu). Ma motivation pour procéder à ce recueil de témoignages se résume en un mot: urgence. En effet, les membres de notre groupe sont aujourd'hui âgés de soixantedeux à soixante-quatorze ans. Avant de disparaître, et parfois après une vie d'occultation, nous devons dire. Il faut que nos descendants, que la société sachent. Nul autre que nous ne pourra transmettre notre vécu de ces années. Après notre mort, à nous déportés, enfants de déportés, enfants cachés, victimes diverses, et malgré les études des historiens, qui croira vraiment, avec le cœur comme avec la raison, à ce que fut pour ses victimes l'action génocidaire nazie et collaborationiste ? Des milliers de témoignages resteraient encore à recueillir: œuvre urgente de mémoire directe. Mais vous, cher lecteur qui avez attrapé notre bouteille jetée à la mer, qui êtesvous? Êtes-vous, par exemple, un «jeune» né vers la fin du dme siècle, si longtemps après la Libération de 1944 ? En ce cas, vous avez appris les faits généraux de la guerre à l'école. Ici vous percevrez concrètement à quelle somme de malheur et d'indignité ces faits ont pu correspondre pour les « condamnés» qui les ont vécus. Êtes-vous professeur d'histoire? Alors, ces événements de 1939 à 1945, vous les connaissez bien,. mais la « petite histoire », si diversifiée, celle des individus, des populations, des régions, des villages, votre formation universitaire vous l'a-t-elle aussi transmise? Ce n'est pas sûr. Aussi, puisque votre intérêt intellectuel vous pousse à compléter votre information, voici une brassée de récits d'épreuves au quotidien. À votre tour ensuite de transmettre cette mémoire. Vos valeurs - de tolérance, de connaissance, de réflexion - rejoignent les nôtres,. vous et nous voulons les léguer aux générations futures. Êtes-vous simplement un(e) citoyen(ne) éclairé (e), souhaitant soulever le voile qui recouvre encore en partie l'histoire européenne de ces cinq années sinistres, de leurs prodromes et de leurs suites? Voici donc quelques éléments d'évaluation. Nous vous faisons dépositaire de ces récits d'enfants pourchassés, entourés tout à la fois d'âmes solidaires et de « salauds ».

18

Quelques précisions à présent sur la conception et la présentation concrète de ce livre: tout d'abord, pas plus qu'à scientificité, ce recueil de témoignages ne prétend à représentativité exhaustive, s'agissant des « enfants cachés» : ce collectif s'est cristallisé au fil contingent des amitiés, des rencontres survenues dans le cadre professionnel, des activités, des liens familiaux ,. de proche en proche. Un certain biais caractérise donc ce corpus, en totalité ashkénaze, en majorité parisien, plus d'une fois marqué politiquement... Qu'à cela ne tienne: que d'autres groupes de témoignages se constituent, marqués d'un biais différent. Ils pourront alors contribuer à (r)établir une représentativité. Certes, les histoires étant diverses, chaque vécu étant singulier, le concept même de « représentativité» demeure en l'occurrence secondaire. Ce qui n'empêche pas la réunion et la confrontation de tous ces ressentis intimes de tempérer les biais et de contribuer à exprimer la vérité. Dix-huit histoires d'enfants cachés (seize en France, deux en Belgique) se succèdent, la dix-neuvième étant le témoignage d'une personne née bien aprèsguerre, mais marquée du trauma subi par son père pendant la Shoah. Pour certains des témoins, les deux parents furent déportés sans retour,. pour certains autres, ce fut le père ou la mère,. pour d'autres encore, un des deux parents revint de camp très éprouvé,. pour tous, la famille, proche ou lointaine, fut décimée. Tous furent séparés de leurs parents pendant la cache, sauf deux, dont on pourra noter par contraste le maintien de la sécurité affective, vitale pour l'équilibre psychologique. Ces histoires sont classées selon l'âge du témoin, du plus jeune (né en 1941) au plus âgé (né en 1929). Ce classement tend à montrer les différences d'expérience liées à l'âge. L'expérience vécue par de très jeunes enfants, ayant, dans l'incompréhension, reconstitué des causalités plus ou moins fantasmatiques

- telles

que la cache

ressentie

parfois

comme

abandon

-, secrété

des angoisses

identitaires et des traumatismes tenaces, et celle vécue par des (pré-)adolescents, percevant, à travers le non-dit ambiant, la réalité de l'Occupation et de la traque mais, mûris avant l'heure, renforcés par le ressort dû à leur jeunesse et à leur système de pensée, faisant preuve de sang-froid et d'intelligence pour s'aider euxmêmes et aider les autres. Faute d'avoir eu l'âge d'être des résistants. Pour les auteurs qui ont choisi de garder laforme d'origine de l'interview orale, simplement transcriptée puis à peine « lissée », le témoignage fait apparaître la
trame commune des questions posées:

.précisions

sur les origines

et le « parcours

du combattant»

de la famille
siècle),

tiers du

dine

guerre - cache, traque, protection, environnement -, reconstruction de la vie après guerre, personnalité et valeurs du témoin devenu adulte, en rapport avec

témoin-enfant, dès l'avant-guerre, selon son âge, et principalement pendant la

. chronologie et perception

immigrée (dans la quasi-totalité

des cas au premier

des événements vécus par le

cette enfance. Pour les auteurs qui ont choisi la forme du récit directement autobiographique, qu'une interview en soit ou non à l'origine, l'écriture plus « seconde» et distanciée leur permet de livrer leur récit d'une manière plus autocontrôlée. Précision: dans tous les cas, chaque auteur a gardé la complète maîtrise de la forme finale de son témoignage, tel qu'il apparaît dans ce livre. 19

.

.

Au début de chaque récit, une vignette photographique représente, dans la plupart des cas, le narrateur enfant pendant la guerre. À la fin de l'ouvrage, le lecteur trouvera: . une explication des sigles (à laquelle renvoie dans le texte, pour la première occurrence, une astérisque *), . un glossaire (auquel renvoie, pour la première occurrence des termes concernés, le signe e), . un rappel historique
succinct,

. une

bibliographie

thématique.

À la lecture de ces narrations, on en discernera l'extrême diversité, la singularité, malgré le sort commun fait aux Juifs. Tout a joué pour accentuer les différences de parcours: origine (Juifs de l'Est, Juifs français), classe sociale, structure familiale, région géographique de refuge, hasards, petits miracles ou honteuses trahisons. Également diverses sont les « renaissances» après-guerre, les séquelles, les choix de vie. Cependant, un même phénomène nous unifie: notre volonté de rebond Études ou pas, tous se sont réalisés avec vitalité, ont beaucoup apporté aux familles qu'ils ont fondées et/ou à la société. Les «messages» adressés par chacun sont empreints de cette même force vitale. Partant de sa judéité blessée ou de l'atteinte faite à son humaine condition, chacun se tourne vers l'humanisme identitaire ou vers l'universalisme.
Je souhaite que ces messages, venus d'un ume siècle qui connut la sauvagerie dans nos pays d'Europe tellement civilisés, «parlent» aux lecteurs du siècle actuel, qui s'annonce redoutable. Il me reste à remercier Ariane Kalfa, directrice de collection aux Éditions L 'Harmattan, et amie, qui a fait preuve à notre égard d'une totale confiance et nous a donné de judicieux conseils, le grand historien Pierre Vidal-Naquet qui nous afait l'honneur et l'amitié de préfacer notre livre, Marie-France Dupuy, qui a transcripté nos cassettes audio avec compétence et patience, Danièle Menès et Éliane Séravalle qui m'ont épaulée tout au long du travail, Gaby et Serge Netchine qui ont mis sur pied, la première la bibliographie et le second, le rappel historique, Nicole Eizner, qui nous a mis en rapport avec notre préfacier. Sans oublier non plus ceux qui nous ont apporté leur aide ponctuelle. Et pourquoi ne soulignerais-je pas que cette réalisation collective s'est effectuée dans l'amitié chaleureuse et l'écoute d'autrui?

Octobre 2003

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m
INTERVIEW DE SIMON
3 mars 2003

MARJENBERG

Sîmon Marjenberg est retraité, après une vie professionnelle spécialisée dans le négoce des métaux, Né en Belgique, orphelin de la Shoah (ses parents, Juifs polonais,. étaient maroquiniers), il s'est établi à Metz et y a fondé une famille, fi e$t trè$ impliqué MnS la vie de la communauté juive de Metz, et participe avec des amis à se$ activités (artistiques, etc).

Danielle Bailly: À toi, Simon, Simon Marjenberg,: Je m'appelle Simon MaIjenberg. Je suis né le 1er septembre 1941. J'ai donc soixante~et~un ans et demi, Je suis né en Belgique, je suis venu en France fin 1945, Je vais commencer par parler de mes grands~parents, puis de mes parents pour faire l'historique de la famille. Mes grands~parents paternels sont venus de Varsovie, mongrand~père était un rabbin très orthodoxe, il est arrivé à Bruxelles, probablement vers 1930~1931 et a été le rav (rabbin) de la synagogue orthodoxe de la rue de la Clinique dans cette ville. D.B. : Il partait pour des raisons de pogroms ou de missions de rabbinat? S.M. : Non. Je crois qu'il voulait vivre ailleurs qu'à Varsovie où il subsistait tant bien que mal, . . Je ne Sats pas.

SIMON
à quatre ans, en 1945, à La HouppeFlobeck (Belgique). Avec l'homme qui l'a cacbé de 1942 jusqu'à la Libération.

D.B.: Cette famille~là était une lignée de rabbins?

S.M. : Du côté de mon grand-père, je ne sais pas. Ma grand-mère avait des parents qui avaient un hôtel ou une auberge-restaurant cacher- à Varsovie; la lignée de mon grandpère, je ne sais pas trop. Mes grands-parents se sont mariés très jeunes: mon grand-père avait quatorze ans et ma grand-mère treize! On les a mariés enfants, et ils ont eu le droit de vivre ensemble un ou deux ans après, si bien qu'ils ont fêté leurs noces d'or à soixantequatre et soixante-trois ans, pratiquement mon âge aujourd'hui. Ils sont venus vivre en Belgique pour suivre une de leurs filles, elle-même arrivée de Varsovie avec son mari et un ou deux enfants (ils s'étaient installés comme cartonniers et maroquiniers à Bruxelles). Un ou deux ans après, je crois, vers 1931-1932, mon père a suivi en Belgique ses propres parents, sa sœur aînée et ses autres frères et sœurs (c'est-à-dire à peu près tout le monde sauf son frère aîné qui, lui, n'a jamais quitté Varsovie et y a donc péri). D.B. : Et du côté de ta mère? S.M. : Du côté de ma mère, personne n'avait quitté la Pologne. Tout le monde y a péri, hormis la plus jeune sœur de ma mère et son plus jeune frère, qui se sont sauvés en Russie au moment de l'invasion de la Pologne puis ont reculé jusqu'en Sibérie au fur et à mesure de l'avancée allemande. Ils ont été les deux seuls survivants du côté de ma mère!. Mon père est arrivé seul en Belgique, il ne connaissait pas ma mère. D.B. : Tes parents se sont connus à Bruxelles? S.M. : Non! C'est très amusant. Je l'ai appris, tout récemment, en lisant un livre que la plus jeune sœur de ma mère - celle qui s'était sauvée en Sibérie - a publié l'année dernière sur sa famille et les personnes qui ont péri. Voici donc comment mes parents se sont connus: comme je l'ai dit, mon père était arrivé à Bruxelles en 1931 ou 1932. Il se trouve que mon grand-père, à moment donné, a effectué un court voyage à Varsovie - simple allerretour Bruxelles-Varsovie -, accompagné d'une sœur et d'un frère de mon père, spécialement pour se rendre à une manifestation juive dont j'ignore le motif. Or, lors de cette soirée, ma tante (la sœur de mon père) a vu une jeune femme qu'elle trouvait très belle et qui lui plaisait. Elle s'est approchée d'elle, lui a dit: « Je vous trouve magnifique, j'ai un frère célibataire à Bruxelles à peu près de votre âge et je suis sûre que vous êtes la femme qui lui conviendrait! » Elles ont donc pris contact, ensuite ma tante est rentrée à Bruxelles et lui a envoyé mon père à Varsovie dans les semaines qui ont suivi. Il est alors tombé amoureux fou de ma mère. Mais elle n'avait pas de visa d'entrée en Belgique, n'étant pas mariée, et elle ne pouvait donc pas suivre mon père quand il est rentré à Bruxelles. C'est pour cela qu'ils ont fait un faux acte de mariage... Malgré cela, elle n'a pu rejoindre mon
Pour la mémoire de la Shoah, je tiens à faire un décompte encore plus précis: du côté de ma mère (elle-même déportée sans retour à Auschwitz), quarante-neuf personnes au total ont été déportées (y compris mes grandsparents), la plupart à Treblinka, et sans retour. Du côté de mon père, quarante personnes au total, y compris des bébés, ont été déportées, la plupart à Auschwitz. De ces quarante personnes, aucune, sauf une, n'est revenue des camps. Cette personne est mon cousin germain, Maurice Nagel, qui venait de finir ses études de médecine quand il a été arrêté, puis déporté, d'abord à Auschwitz, où il est resté un an ; au total, il a été dans cinq camps, dont Dora, de sinistre mémoire. Il en est revenu, mais très malade, pesant trente kilos. À Auschwitz, il avait été obligé de travailler dans le service du sinistre Docteur Mengele, où il était chargé de faire «tenir» les gens après ses expériences médicales monstrueuses. Puis il a fait partie de deux « marches de la mort». Après la guerre, il a d'ailleurs été témoin dans plusieurs grands procès de nazis. Donc au total des deux côtés, pour ma seule famille, cela fait environ quatre-vingt-dix personnes qui ont disparu.
1

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père qu'un an plus tard, si bien qu'ils n'ont célébré leur vrai mariage qu'en 1933 ou 1934, une fois réunis en Belgique; ils étaient tous les deux issus de familles très religieuses, mon grand-père maternel était très religieux, et mon grand-père paternel était rabbin orthodoxe avec payoth-, etc. D.R. : Avant que l'on passe à tes parents, as-tu des souvenirs, par ouï-dire ou autrement, de la vie que l'on menait en Pologne du temps de tes grands-parents? S.M. : Non, absolument pas. Je ne sais rien de leur vie en Pologne, si ce n'est que tous les frères et sœurs de mon père, sauf ceux qui étaient déjà maroquiniers (comme le sera mon père, plus tard et jusqu'à sa mort), travaillaient chez leurs propres grands-parents maternels dans l'hôtel ou auberge-restaurant qu'ils avaient à Varsovie. Mon père y travaillait aussi, à ce moment-là. Voilà pour ce qui concerne mes grands-parents. Mes parents, donc, se sont mariés à Bruxelles et se sont établis comme maroquiniers, non loin du domicile des frères et sœurs et de mon grand-père. Ils ont vécu la vie tranquille de tous les Juifs en Belgique, qui n'était probablement pas une mauvaise vie. D.R. : Ils étaient rassemblés en communauté juive? S.M. : Oui, il y avait une communauté juive importante. D.R. : Les landsmen- de Varsovie? S.M. : Oui, absolument. Il y avait des gens de Varsovie, à commencer donc par ces frères et sœurs de mon père (à l'exception, je l'ai dit, de son frère aîné resté en Pologne et mort dans l'Holocauste; je rappelle que nous sommes très peu au total dans la famille à avoir survécu: quelques cousins germains plus deux oncles et tantes, c'est tout). D.R. : Aux États-Unis et en Israël, pas de rescapés non plus? S.M. : Non. En Israël, j'ai des cousins germains qui étaient, comme moi, des enfants de ceux de mes oncles et tantes qui ont disparu dans l'Holocauste, dont un frère et une sœur : leurs parents ont été ramassés avec les miens parce qu'ils étaient en visite chez ces derniers lorsque la Gestapo a débarqué. J'en reparlerai. Mes parents sont donc restés en Belgique jusqu'à la déclaration de guerre, pratiquant leur métier; ils avaient un atelier de maroquinerie. Après la déclaration de guerre, pendant l'exode en 40, ils sont partis à Toulouse, puis à Pau. Mais là-bas, il n'y avait pas de boulot dans le métier de mon père: en effet, qui va acheter des sacs à main de luxe, dans une période pareille? D.R. : Sais-tu les circonstances exactes qui les ont poussés à quitter Bruxelles et à aller dans cette région? S.M. : Non, je ne sais pas. Ils sont partis comme tout le monde, parce que c'était très dangereux de rester à Bruxelles.

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D.B. : Dès 1940 ? S.M. : Ils sont partis en 1940 avec presque tout le monde, sauf un oncle, une tante et leurs enfants qui, eux, sont restés cachés à Bruxelles pendant toute la guerre; mon oncle et ma tante, tout comme leurs enfants, qui étaient dans la Résistance belge, ont survécu, je ne sais pas trop comment. D.B. : En Belgique, en 1940, les mêmes lois anti-juives qu'en France se sont appliquées? S.M. : Oui, ça a été strictement pareil. D.B. : Donc si tes parents ont quitté la Belgique, ce n'est pas simplement parce que, lors de l'exode (qui a débuté dès mai 1940), toute la population a quitté les villes, ça a été vraiment pour essayer de fuir les persécutions anti-juives, qui ont été mises en œuvre très peu de temps après? S.M. : Ça a été pour fuir les persécutions anti-juives. Puis fin 1940-début 1941, mon père, en relation avec sa sœur aînée restée à Bruxelles, a appris que si l'on y vivait bien caché, volets fermés toute lajoumée, maison fermée, on pouvait encore rester chez soi et travailler à la maroquinerie. À condition d'avoir du personnel qui vous approvisionne en matières premières et ressorte avec les sacs à main finis pour les vendre dans les circuits de magasins, on pouvait vivre claquemuré dans une maison ou un appartement; on arrivait à vivre, à faire manger les enfants. Donc, ils sont remontés en Belgique avec mon grandpère; mais lui, sur le chemin de ce retour vers la Belgique, est mort du diabète. D.B. : Il y avait évidemment des difficultés pour soigner les malades? S.M. : Oui. Mon grand-père est mort ici à Paris, il y est enterré. Mes parents sont alors repartis en Belgique où ils ont repris leur maison et ont vécu fenêtres fermées, portes fermées, volets fermés. D.B. : Sans faux papiers? S.M. : Sans faux papiers, chez eux. On leur a dit que c'était très dangereux de vivre comme ça après 1941, en 1942. Avant la fin 1942, on leur a envoyé quelqu'un de la Résistance qui leur a expliqué que les enfants, au moins, ne devaient pas rester avec eux, et qu'on s'occuperait de les cacher dans différentes familles à la campagne. D.B. : Le raisonnement de tes parents, pour rester comme ça calfeutrés, c'était que, au moins, ça assurerait la subsistance? S.M. : Absolument. D.B. : C'était ça qui était majeur. S.M. : Oui: pouvoir vivre et faire manger les enfants. Ils ont tenu comme ça un an, quinze mOIS.
24

D.B. : L'entourage belge non-juif, qui a dû savoir quand même, a fermé les yeux? S.M. : Oui, mais malheureusement, il y avait à côté de chez eux un gendarme belge à qui ils ont confié un jour - je l'ai su plus tard par mes frères et un cousin - que s'il leur arrivait quelque chose, il y avait, dans telle machine de travail, un double fond et qu'on y trouverait ce qu'il fallait pour faire face, pour les enfants. Évidemment, le lendemain ou le surlendemain, la Gestapo arrivait... C'est comme ça que le malheur est arrivé. Moi, on m'avait déjà caché à ce moment-là G'avais environ quinze mois lorsque j'ai quitté mes parents), la Résistance était venue me chercher et m'avait placé dans la famille d'un garde forestier à environ quarante ou quarante-cinq kilomètres de Bruxelles. D.B. : Antérieurement à l'arrestation de tes parents, donc? S.M. : Oui. Mes parents vivaient encore et on a placé chacun de leurs trois enfants. Le petit, moi, tout seul, dans la famille de ce garde forestier, dans un endroit qui s'appelait La Houppe-Flobecq. C'était dans une maison forestière en lisière d'une très grande forêt, une maison isolée sur une grande place en terre battue; ce n'était même pas une maison, c'était un grand chalet en bois derrière lequel se trouvait une sablière, parce que le terrain était une colline de sable sous les arbres. Chaque fois qu'on abattait quelques arbres, on grattait, il y avait du sable en-dessous; le garde exploitait donc manuellement la sablière. C'est encore une sablière industrielle aujourd'hui. D.B. : C'était précisément la Résistance juive en Belgique qui t'avait placé là ? S.M. : Oui. Mes deux frères, eux, ont été placés dans un autre endroit que je ne connais pas, ils y ont passé toute la guerre. Mon frère aîné est venu deux ou trois fois me rejoindre, parci, par-là, pour trois, quatre, huit jours, mais il ne s'entendait absolument pas avec les gens chez qui j'étais caché. On ne pouvait pas le garder avec moi, ils étaient obligés de lui flanquer des coups de bâton et de branchages parce qu'il n'obéissait à rien. D.B. : Ce gosse était déstabilisé par cette situation d'arrachement à la famille? S.M. : Complètement. Mon autre frère, qui est un petit peu plus âgé que moi, ne comprenait probablement pas trop ce qui se passait non plus. D.B. : Toi-même, tu n'as aucun souvenir précis? S.M. : Moi, non. Du début de cette période où j'ai été caché là, je ne me souviens pas. Et pour mes parents, que s'est-il passé? Le 5 avril 1943, la Gestapo est venue, sur dénonciation, pour nous prendre à la maison. Ce jour-là, justement, le frère de mon père et son épouse (qui était aussi la cousine germaine de mon père) étaient venus rendre visite à mes parents. Nous, les enfants, nous n'étions déjà plus à la maison. C'est ainsi que la Gestapo a pris mes parents, et avec eux, mon oncle et ma tante. Elle a failli prendre aussi un cousin germain à moi, qui a aujourd'hui soixante-quinze ans et qui habite Bruxelles (d'ailleurs dans la suite de ma vie, mon destin est toujours resté relié, pour bien des choses, à ce cousin; j'en reparlerai plus tard). À la période que j'évoque ici, que se 25

passait-il? Comme mes parents ne voulaient ou ne pouvaient pas sortir, ce cousin, Jacques - âgé alors de quinze ans et déjà dans la Résistance avec ses frères dont l'un était médecin -, faisait les courses une ou deux fois par semaine pour mes parents; quand il arrivait chez eux, il allait d'abord à l'épicerie d'en face, prenait ce qu'il fallait pour eux; l'épicier - aussi un membre de la Résistance - lui disait alors d'attendre avant d'aller chez son oncle et sa tante et de le laisser inspecter la rue pour voir si elle était « propre ». Or ce 5 avril 1943, il a fini de servir mon cousin, et au moment où celui-ci allait sortir pour traverser la rue, l'épicier lui a dit d'attendre qu'il aille voir si c'était « propre ». Ce jour-là, donc, il va voir et il lui dit: « Ne bouge pas! On est en train d'emmener ton oncle et ta tante! » Et voilà. Ils ont emmené ma mère sur une civière parce qu'elle avait perdu connaissance: elle venait de se rendre compte, avec cette arrestation, qu'elle ne reverrait plus ses enfants. D.B. : C'est ton cousin qui t'a raconté ça, après? S.M. : Il y a seulement cinq ou six ans. Ce cousin, lui, est reparti et voilà. Mes parents sont entrés dans ce qui est le Drancy belge, la caserne Dossin, à Malines, dans la banlieue bruxelloise. D.B. : Gardée par des policiers belges? S.M. : Non, par des Allemands. Contrairement à la France, ce ne sont pas les gendarmes et les policiers qui ont arrêté les Juifs, ce sont les Allemands. Il n'y avait pas de « gouvernement de Vichy» en Belgique. D.B. : Donc il n'y avait pas de collaboration officielle explicite? S.M. : Explicite, non. Mes parents ont été emmenés à la caserne Dossin de Liège le 5 avril 1943 et ils y sont restés deux semaines, jusqu'au 19 avril. Ce jour-là, ils sont partis avec ce qui est aujourd'hui le très célèbre, malheureusement trop célèbre, vingtième convoi à destination d'Auschwitz. Je dis malheureusement, oui et non: finalement, il y a quand même eu des côtés heureux parce que deux cent trente personnes ont pu s'échapper de ce convoi. C'est le seul convoi partant pour un camp de déportation, de toute l'Europe et de toute cette guerre, qui ait été attaqué par une Résistance nationale, en l'occurrence belge. Il est parti à vingt heures de la caserne Dossin pour Auschwitz. Il a commencé par rouler environ quarante minutes, et au bout de ce temps, il a été attaqué par trois jeunes gens qui ont arrêté le train avec des armes, ont arrêté le mécanicien qui, très docilement, a stoppé son train; l'un des trois l'a gardé en ligne de mire de son arme, les deux autres ont ouvert les portes des wagons pour que les gens fichent le camp. Ils étaient deux mille trois cents déportés qui partaient dans ce train pour Auschwitz. Les deux jeunes gens ont ouvert quelques portes. Il yen a qui se sont précipités en bas des wagons. Un jeune garçon de onze ans s'est sauvé; il est devenu une personnalité belge aujourd'hui, un grand avocat, il a été fêté récemment en Belgique au travers de manifestations officielles en son honneur parce qu'il a été le plus jeune déporté à se sauver. Il a ensuite œuvré dans les organisations juives en Belgique tout au long de sa vie. Mon père est descendu le premier de ce wagon, il a ouvert une ou deux portes et il a fait descendre ensuite tous les gens qu'il pouvait pendant un court laps de temps. 26

D.B. : Tes parents étaient ensemble? S.M. : Oui. Malheureusement pour mon père, après l'effet de surprise pour les hommes de la garde allemande du train, au bout d'une ou deux minutes ils ont commencé à tirer dans le tas, et mon père a été abattu au pied du wagon; il est donc mort à cet endroit, et ma mère a été grièvement blessée. Le train est reparti quelques minutes après, la garde allemande a refermé les wagons. Au pied de ces wagons, il y avait vingt-trois morts dont mon père, et six blessés graves dont ma mère. Puis ce vingtième convoi est reparti pour Auschwitz, laissant les morts et les blessés. Ces derniers ont été ramassés par les Allemands et amenés à l'hôpital le plus proche, à vingt kilomètres de Bruxelles, l'hôpital de Tirlemont, tenu par l'occupant; ma mère y est restée deux semaines, du 19 avril 1943 jusqu'au 4 mai. Je souligne ceci : le 19 avril 1943, c'est le jour même du début du soulèvement du ghetto de Varsovie; et chaque fois que l'on fête cet événement dans le monde (lors de l'Holocaust Day par exemple aux États-Unis), il se trouve que c'est aussi l'anniversaire de la mort de mon père... D.B. : Tu as reconstitué toutes ces circonstances ultérieurement? S.M. : Je l'ai appris dans un livre qui s'appelle L'Étoile et le fusill, de l'historien belge Maxime Steinberg, qui a travaillé avec Klarsfeld (il est l'équivalent de Klarsfeld en Belgique). Ma mère est donc restée dans cet hôpital où elle a été soignée, et le 4 mai 1943, un commando de résistants belges avec deux voitures est arrivé à l'hôpital- tenu, je l'ai dit, par les Allemands -, est parvenu à libérer les six Juifs en cours de déportation, dont elle, et il est parti avec eux en voiture. Malheureusement, le chauffeur et propriétaire d'une des deux voitures en question était un comte polonais, le comte Romanovski (à qui on a fait ensuite, à la fin de la guerre, un procès pour collaboration: cet homme travaillait en effet à la fois avec la Résistance et la Gestapo). Si bien que le 5 mai au matin, la Gestapo est arrivée là où les résistants avaient amené les six personnes et les a reprises. C'est ainsi que ma mère est retournée à la caserne Dossin, à la case départ donc! Elle y est restée jusqu'au 31 juillet 1943, jour où elle est repartie défmitivement à Auschwitz avec le convoi suivant: le vingt-et-unième... Immédiatement à son arrivée, elle est passée dans la chambre à gaz. Mais ce qui est ahurissant, c'est qu'elle est partie de la caserne Dossin un 31 juillet à huit heures du soir, et qu'un autre 31 juillet à huit heures du soir, vingt-et-un ans après, naissait son premier petit-enfant, mon fils aîné, le même jour, à la même heure... D.B. : Il y a en effet des dates anniversaires qui balisent ta vie de façon étrange! S.M. : Toute ma vie a été balisée par des anniversaires comme ça... Voilà. C'est ainsi que ma mère est partie pour Auschwitz et n'en est pas revenue. Et moi, je suis resté caché chez ce garde forestier jusqu'à la fin de la guerre. D.B. : Tu en as des souvenirs?

I

L'Étoile

et le fùsil, Maxime STEINBERG, Éditions Vie Ouvrière,

Bruxelles,

1984-1986.

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S.M. : Oui, je m'en souviens très bien. D.B. : Ce garde forestier avait une femme? S.M. : Oui. Lui s'appelait Marcel Fort et sa femme s'appelait Zoé. D.B. : Tu m'as dit que tu ne voyais pas tes frères cachés ailleurs? S.M. : Je ne les ai pratiquement pas connus à cette époque, sauf mon frère aîné, Maurice, qui est venu me voir deux ou trois jours par-ci, par-là. Moi, je suis donc resté chez ces gens-là jusqu'à la fm de la guerre sans vraiment avoir de problèmes, sauf un jour : Bruxelles a été libérée au début de septembre 1944, et au cours de cette semaine-là, les Allemands sont arrivés dans mon village. C'était une colonne de camions. Je revois encore le fils de Marcel Fort, Sylvain, arrivant sur son vélo en pédalant comme un fou. Il a dit à son père, parlant de moi: « Il faut qu'il se sauve! », parce que cette colonne de camions allait probablement bivouaquer sur la place devant la maison. Et un enfant seul chez des personnes âgées, en effet, ce n'était pas normal. D.B. : Tu n'avais pas de papiers particuliers? S.M. : Pas de papiers, rien. « Comment pouvez-vous justifier la présence de cet enfant? » On imagine! Donc, mes cacheurs m'ont demandé de me sauver dans les bois. Ils m'ont dit, je m'en souviens encore comme si c'était aujourd'hui: « Tu ne pourras revenir qu'au moment où tu ne verras plus les camions» D.B. : Tu étais encore tout petit! S.M. : Je venais d'avoir trois ans depuis quatre ou cinq jours. Je me suis donc sauvé dans les bois jusqu'au lendemain soir. J'y ai passé toute la journée, toute la nuit et la journée du lendemain; le lendemain soir, la colonne de camions est repartie. Je suis resté seul, j'ai dormi, je me suis couché dans un lit de fougères, je revois ça comme si c'était hier. D.B. : Tu n'as pas eu faim? Tu ne te souviens pas? S.M. : J'ai dû avoir faim probablement, mais je savais que je ne devais pas me montrer. On m'avait dit qu'il ne fallait pas qu'on me voie, qu'il ne fallait pas que je revienne, et j'ai obéi, c'est tout. J'ai dormi dans ce lit de fougères dans la forêt. Je dois dire que ce n'était pas particulièrement courageux parce que, bien que petit, je connaissais cette forêt à fond, c'était mon terrain de jeu naturel, je connaissais les petits chemins. Je suis donc resté là jusqu'au départ de la colonne; ensuite, je suis revenu. Un peu plus d'un an après ces événements, j'ai quitté ces gens. Mon cousin - celui justement qui avait assisté adolescent à l'arrestation de mes parents près de trois ans plus tôt, le 5 avril 1943 - est venu me chercher pour m'amener en France chez un oncle qui avait survécu aussi. D.B. : Alors, au total, tu as un bon souvenir de ces gardes forestiers? Ils se sont comportés correctement? 28

S.M. : Ils ont été très gentils. C'était un homme qui était aussi dans la Résistance. Il y a
deux ans, je suis allé rendre visite à leur petit-fils qui a repris l'exploitation de la sablière. D.B. : Tu as donc gardé des liens avec cette famille? S.M. : Avec le fils, je n'ai pas gardé de liens, parce que pendant longtemps je n'ai pas pu retourner sur place pour des tas de raisons: il y a eu toutes mes années d'enfance et d'adolescence où les choses ne se sont pas passées comme elles auraient dû se passer. Avec le petit-fils, j'ai repris contact il y a seulement quelques années. Il savait très bien qui j'étais. Je lui ai apporté des photos de ses grands-parents, c'étaient des photos que j'avais emportées avec moi en partant de Belgique. Quand il a vu ces photos, il a fondu en larmes, il savait qui j'étais. Le jour où on s'est revus, il venait d'ailleurs lui-même de parler de moi avec son propre fils quelques jours plus tôt, lui disant: « J'aimerais bien savoir ce qu'est devenu le petit Simon, qui était à l'époque caché chez mes grands-parents. » Et voilà que trois ou quatre jours après, je débarque chez lui! C'est tout à fait drôle, ça aussi! Donc je suis parti de chez eux fin 1945, après la Libération, puis je suis venu en France. D.B. : Tu n'as pas de souvenirs de la libération de la région de La Houppe-Flobeck ? S.M. : Non, parce qu'elle a eu lieu à l'époque où je me suis caché dans les bois, puisque cette colonne de camions arrivée dans le village fuyait Bruxelles. Et je n'avais pas l'âge de comprendre ce qui se passait en réalité. D.B. : Ça faisait partie des combats de la Libération en général. S.M. : Oui. Cette colonne de camions allemands, quand elle a quitté Bruxelles, a bivouaqué dans notre village pendant vingt-quatre ou trente-six heures; c'est l'époque où Bruxelles et ses environs ont été libérés. Ensuite, le temps a passé. La France avait été libérée de son côté, avant la Belgique. Un beau jour, donc, comme je le disais, mon jeune cousin - il avait alors dix-neuf ans est venu me chercher pour m'amener chez cet oncle paternel' (maroquinier, comme toute la famille) qui avait survécu à Paris. Voici en détail l'histoire mouvementée de notre départ de Belgique pour la France: à ce moment-là, mon cousin était militaire dans l'armée belge et n'avait à ce titre pas le droit de quitter le territoire belge; de plus, comment aurait-il pu justifier qu'il avait à la main un enfant sans papiers, sans passeport, sans rien? C'était un matin de fm 1945. Nous avons pris le train tous les deux jusqu'à la dernière ville belge avant la frontière, où nous sommes descendus. Il m'a dit: « Nous allons marcher à pied ensemble, et à un moment donné, nous allons nous séparer, tu vas me laisser prendre de l'avance sur toi, et quand je me retournerai, je te ferai signe de recommencer à marcher. » D.B. : C'était bien après la Libération, et il fallait encore prendre toutes ces précautions-là? S.M. : Oui, mais simplement parce que lui, en tant que militaire, n'avait pas le droit de sortir de Belgique, et que moi, je ne pouvais pas passer une frontière puisque je n'avais plus
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Je rappelle encore une fois que personne dans ma famille maternelle, n'avait survécu, honnis le fTère et la sœur

qui se sont sauvés en Sibérie et qui ensuite, en 1948, ont gagné l'Australie, de ma mère mon oncle et ma tante où ils vivent d'ailleurs toujours, à Melbourne. Je raconte plus bas leur histoire.

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de parents et pas encore de documents d'identité. Il s'est éloigné, a commencé à marcher devant. Ce n'était qu'un petit jeune homme de dix-neuf ans; je le revois encore, il portait un pantalon bleu marine et une chemise blanche. À un moment donné, il s'est retourné et m'a fait signe que je pouvais recommencer à marcher. Et nous avons marché pendant, je ne sais pas, une heure ou deux, peut-être; je le suivais à distance, peut-être de cent ou cent cinquante mètres. Nous avons marché, marché, marché. D.B. : Tu avais quel âge, déjà, à ce moment-là? S.M. : Je n'avais pas encore cinq ans, quatre ans et demi. Je l'ai donc suivi comme ça pendant une heure ou deux jusqu'à ce qu'il s'arrête, se retourne, et me fasse signe de le rejoindre. À ce moment-là, il m'a dit: «Ça y est, on est en France. Maintenant, on va marcher jusqu'à une ville où il y a une gare, on va reprendre le train, et on va aller à Paris. » Voilà, c'est comme ça que j'ai passé la frontière clandestinement, sans aucun papier, et en réalité sans savoir ce que je faisais. D.B. : Au fait, comme tu n'avais pas de papiers, que tu n'avais rien, tu n'as donc jamais gardé non plus de photos de tes parents? S.M. : En fait, je n'en ai récupéré des copies que plus tard. J'ai peu de photos, mais j'en ai quand même une ou deux de ma mère et une ou deux de mon père, qui m'ont été envoyées d'Australie, bien après tous ces événements, par le frère et la sœur de ma mère. Je suis donc entré clandestinement en France, sans aucun papier qui puisse justifier de mon identité, parce que mes parents ayant été pris quand j'étais bébé, personne n'avait pu faire établir de papiers à mon nom, et comment franchir une frontière dans ces conditions? À l'époque, il fallait à la fois passeport et visa pour sortir. D.H. : Comment ça s'est arrangé à Paris? S.M. : Quand je suis arrivé à Paris, j'arrive chez mon oncle, puis à l'orphelinat, à l'O.S.E.*, toujours sans papiers. Ce n'est qu'ensuite, bien plus tard, que j'ai pu faire établir des papiers, une carte d'identité, un passeport de réfugié! de l'O.F.P.R.A.*, c'est-à-dire un passeport apatride qui m'a servi jusqu'à ce que je devienne français en 1973 ; ce passeport me faisait obligation, tous les six mois, d'aller au commissariat faire viser ma carte de séjour pour avoir le droit de rester en France. Et là, comme tous les étrangers qui vont dans un commissariat faire viser leur carte de réfugié, j'ai entendu toutes les réflexions très déplacées des fonctionnaires de police. Donc, en 1973 - j'étais marié depuis onze ans et j'avais déjà mes deux enfants -, j'ai fait des démarches pour être français, et je le suis devenu à ce moment-là. Je le dis en toute franchise, je n'ai fait ces démarches qu'une fois que j'ai été totalement à l'abri d'un éventuel service militaire, parce que je n'aurais pas eu droit à l'exemption de service militaire, mes parents n'étant pas morts pour la France, puisque nous habitions la Belgique. Ceux dont les

J «Passeport Nansen»: créé en 1922, après la guerre de 1914-1918, par le Norvégien Nansen, à la demande de la Société des Nations, pour redonner leur identité à des prisonniers et réfugiés ayant perdu leurs papiers et leur permettre de voyager.

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