Traverse mère de Dieu

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Ce livre est un récit romancé. Il a pour fil conducteur la vie quotidienne des Rescapés du Génocide des Arméniens échoués à Marseille entre 1924-1926 dans un ancien couvent. Ces textes partent d'un événement vécu par une jeune femme issue de la première génération d'enfants nés en France. Evénement qui permet des retours dans le passé et retrace l'enfance d'une petite fille. Son regard met en scène sous le soleil, face à la mer, un groupe, sa culture et ses traditions dans le contexte d'une époque : La Seconde Guerre Mondiale !
Publié le : dimanche 1 juin 2003
Lecture(s) : 311
EAN13 : 9782296315570
Nombre de pages : 208
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~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4045-6

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V ARTÉNIE BÉDANIAN

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Récit-roman

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Miguel de Cervantès

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SOMMES

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FRUITS

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DE CRO-MAGNON.

" Françoise Dolto

"OUBLIE

L'ECHEC,

RETIENS

LA LEÇON."
Le DaJaJ-Lsma

A mes filles...
A mes petites-filles...

A la femme...

en devenir...

Mes remerciements à : Charles Aznavour, Télémaque Khavessian, Uz Sarian, Delphine Gallou, Jérôme Lemaire, Rouben Mélik. Béatrice Dessus, Claudine Tourterel, Joi!" Metzger, Alice Mavian, Fabien Lair, Georges Zimra, Monique Derderian, Ate! Zaghlan, Pascal Fillol. Brigitte Adde, Carole Ernoux, Marie-Jo et Jean-Marc Feuillade, Lisa et Claude Davidian. Marthe et Maurice Der-Markarian, Antoinette et Pierre Zuchelli, Georgilre et Pierre de Grauw, Henriette et Albert Féraud, Linda et Gérard Bellarche, et bien sûr, mon compagnon de toujours. Toute ma reconnaissance va à Jean-Pierre Winter, vers qui un fil invisible m'a conduite, et s'est avéré être un lien tissé d'une certaine "parenté. " Tous m'ont écoutée et entendue.

Préface

Certes, l'exil est blessure pour quiconque doit le vivre, mais tous les exils ne se ressemblent pas. S'exiler d'un lieu de vie, même d'un lieu de vie difficile voire impossible, n'a rien à voir avec l'obligation de quitter un lieu de mort

Pire encore: un lieu où l'on laisse derrière soi des morts. Pire
encore: un pays où l'on laisse derrière soi des morts sans sépultures, des morts dont la mort est niée et dont par conséquent la vie est néantisée. De ce point de vue les Arméniensau détourdu début du siècle dernieront inauguréce

qui sera le sort de millionsde personnesdans les décenniesqui
vont suivre. C'est pour eux que les juristes inventeront le concept de "crime contre l'humanité". Remarquons qu'audelà de la définition juridique, un crime contre I'humanité est avant tout un génocide que ses auteurs s'emploient à dénier. C'est ce formidable déni qui en fait le trait significatifet qui donne son sens à cette notion. En effet, notre humanité se

reconnaît depuis la nuit des temps dans le sort que nous réservonsà nos morts. A cet égard, quand nous sommesprivés
des moyens de leur rendre hommage par les modes rituels habituels,écrire pour que se maintiennevive leur mémoirevaut sépulture, c'est-à-dire témoignage d'existence s'opposant aux désirs de tuer les morts par l'effacement. Ecrire comme le fait Madame Bédanian dans les pages émouvantes qui suivent, ce n'est pas vouer un culte aux morts pour la seule gloire du passé qui ne passe pas, c'est renouer les fils de la vie en vue de sa possible transmission. Sophocle déjà, écrivant Antigone, nous avertissait que les lois non-écrites sont supérieures aux lois codifiées; aucun intérêt

supérieur de l'Etat ne peut empêcher une soeur, un frère,
d'obtenir réparation pour toute blessure symbolique majeure.

La vie n'est rien sans l'existence et toute existence se soutient
de son inscription sous quelque forme que ce soit. D'où l'art qui déjà portait à l'existence les hommesdes cavernes. Difficile du coup, de comprendre comment ceux qui veulent effacer les traces de leurs exactions peuvent ne pas se rendre compte qu'ils se vouent à un impossible travail: de l'effacement des traces il restera toujours les traces de l'effacement. Traces sur lesquelles il sera toujours possible de revenir en creusant plus profond le sillon dans lequel certains verseront leur sang et leur encre. Rien de de ce qui a un jour existé dans la mémoire de quelques hommes ne peut disparaître: tout juste sera-t-il donné à quelques artistes la possibilité de le transfonner pour en faire miroiter la dimension de vérité. Même si aujourd'hui, en France, le génocide dont ont été victimes nos frères arméniens, est reconnu par une loi, le combat n'est pas tenniné puisque les auteurs du crime se drapent dans une innocencecoupable. Voilà pourquoiun livre comme celui-ci est indispensable: il s'ajoute à la courte liste des ouvrages qui ne laisse pas aux révisionnistesde tous bords le monopole de l'écriture de 1'histoire.

Jean-Pierre WINTER

Chapitre

1

1964 . EVENEMENT

1

Quand survient l'événement, Vart est mariée, elle a deux petites fdles: elle travaille.

L'époux-père absent à lui-même, l'est aussi très souvent à sa famille. Pourtant dans un passé proche, sur les recommandations de son Parti, conseillé par le docteur Lamaze(*), n' a-t-il pas assidûment assisté à tous les cours de la "Méthode psychoprophylactique" destinée aux couples, dont le compagnon désire participer activement à l'accouchementde l'épouse et à la naissancede l'enfant? Par deux fois, Vart a éprouvé une reconnaissance sans borne vis-à-vis de son mari, pour l'avoir accompagnée courageusement dans cette épreuve. Dans l'incapacité de l'affronter seule, sa reconnaissance sans limite est à la mesure de la peur panique, incontrôlable, incontrôlée, face à sa grossesse. Cette peur ancestrale prend sa source et est ancrée au plus profond d'elle-même. Elle se diffuse jusque dans sa tête affolée.
(*) Le docteur Lamaze, précurseur, a introduit en France la "Méthode psychoprophylactique" appelée vulgairement accouchement sans douleur. Cette expression est interdite. Le mot douleur porteur de sens et producteur de la chose, est prohibé à la Polyclinique des Bleuets. Pour éradiquer la peur qui engendre la douleur, on remplace les mots par une prise de conscience de son corps et on travaille activement sur celui-ci à l'aide d'une respiration contrôlée.

Etre enceinte, c'est être habitée par un corps étranger qui prend racine en elle, se nourrit d'elle, se construit à son détriment en la détruisant. Ca la dépasse, ça la submerge. Elle pleure. Mettre au monde pour elle est inconcevable. Aussi l'annonce de cette nouvelle méthode et la promesse de la présence active de son compagnon, jusqu'à l'expulsion, contribuent largement, non pas à lever cette inhibition mais rendre l'évènement habitable. C'est dans ce conditionnement rassurant, qu'elle subit cette rude épreuve dans une relative sérénité et peut ainsi mettre au
monde ses filles.

1964,donc, l'événement: le drame. Quel drame?Vart n'a pas ses règles ce mois-ci et elle ne veut pas d'un troisième enfant.
Comment est-ce arrivé? Pas de souvenirs transcendants d'une relation amoureuse hors nonne. Prudents les câlins à l'époque. Le planning familial est sous haute surveillance et on le divulgue à grand secret, sous le manteau.

Vart sait, et elle est fermementdéterminée.Elle préfère crever plutôt que d'élever seule un troisièmeenfant. Elle ne croit pas
encore si bien dire. Lui, sa vision virtuelle du monde et de la vie lui permet de rêver d'un fils. Mais ne plus travailler serait pour Vart non seulement la privation d'une source importante de revenus indispensables, mais encore se mutiler. Exilée de ciel bleu, de soleil, de mer Méditerranée, de Provence, de Canebière,de Vieux-Port; exilée de père, de mère, de frère et de soeur, de tous ceux qui ancrent et fondent sa famille; exilée d'une cour assidue d'admirateurs et d'amis dans le 8

regard

desquels se mirait avantageusement son narcissisme, sorte de Natacha romantique de "Guerre et Paix", elle suit par

amour cet homme dans cette région parisienne triste, grise, nuageuse et pluvieuse.

Elle sait maintenant que pièce rapportée dans sa belle-famille, elle ne devra compter que sur elle-même. Il lui faudra trouver une solution et vite, parce qu'elle est farouchement déterminée: elle n'aura pas ce troisième enfant. Comment s'est-elle trouvée dans ce taxi pouilleux? Où at-elle été déposée accompagnée de l'amie, de l'amie d'une amie anonyme? Ne pas oublier que cet acte clandestin est passible d'emprisonnement. Aujourd'hui encore, elle ne sait pas dans quel bouge elle a failli s'engloutir: quel arrondissement, quel quartier, quel bâtiment? Repliée sur elle-même, tournée à l'intérieur de ce ventre qui refuse d'enfanter.
Une porte s'ouvre. Un sombre cagibi exigu, au rez-dechaussée d'un H.L.M. parisien, sans fenêtre, une table et un canapé. Un monsieur entre deux âges: médecin venu d'Orient, parait-il, interdit d'exercer en France. L'étroit canapé adossé à un mur est tapissé de vieux journaux à cheval les uns sur les autres: en attente. Il lui demande de s'installer. Elle se souvient encore de la robe qu'elle portait ce jour-là. Une étroite robe de cachemire de laine rouge, agrémentée d'un seul volant en biais descendant en cascade du col à la poitrine et aussi une corolle à mi-manche. Il lui demande de soulever sa jupe... Il la bourre de gaze. Des kilomètres de gaze, pour "dilater le col," dit-il, dans un français approximatif. Sans
commentaires ...

9

L'amie de l'amie de l'amie attend à l'extérieur. Quand on lui permet de sortir, Vart a l'impression d'avoir un ballon de football entre les jambes. Elle doit revenir dans vingt-quatre heures pour l'ultime opération ... qu'elle va payer cher, très chair. Quand elle s'allonge pour la secondefois sur ce canapé miteux couvert de vieux journaux disposés jusqu'au sol, elle se sent comme un boeuf à l'abattoir, mais puisque sa décision est prise, elle l'assumera jusqu'au bout. Elle n'a maintenant plus que le choix de s'abandonner aux mains et aux instruments de torture chirurgicale flambés à l'alcool, de son bourreau: une boucherie. Elle sent à l'intérieur de son ventre et dans tout son corps le métal rude et froid qui racle, qui râpe de bas en haut et de haut en bas. L'écho de ces mouvements de va-et-vient vibre et résonne dans tout son être. Le rythme régulier du corps étranger grince et gronde sourdement comme une scie de bûcheron. On l'écorche à vif, sans un mot, sans un cri. L'homme lui demande d'appuyer fort très fort, sur son ventre: "utérus rétroversé". Vart obéit et même, de ses poings serrés, elle laboure son ventre. Car la douleur extérieure qu'elle s'inflige atténue croit-elle ce que l'autre de l'intérieur lui inflige. Une boucherie: un boeuf écorché qui saigne, allongé
sur un tas de vieux journaux: vidée, vide.

L'opération terminée une liasse d'une centaine de billets de banque, prêts à cet effet, change de propriétaire. Les actes prohibés coûtent cher. Il ne faut pas s'attarder sur cette histoire. Deux jours après, septicémie ... hôpital... urgence ... curetage ... goutte à goutte
bourré d'antibiotiques

... elle

entend le chirurgien dire à son

mari : " Il est fort possible qu'elle ne passe pas la nuit. Peutêtre avec un peu de chance ...! Si ses reins fonctionnent..." 10

Vart entend cela dans une sorte d'indifférence mêlée
fatalisme. Ses filles effleurent un moment

de

son cerveau

embrumé. Elle a conscience qu'elle n'est plus très présente à l'événement, comme s'il s'agissait de quelqu'un d'extérieur à elle. Grelottante, claquant des dents sous une demi-douzaine
de couvertures, elle entend gronder: "Tous les mois,

Monsieur, une femme nous claque ainsi dans les mains."

11

Chapitre 2

DE LA REALITE

AU REVE

!

Les bleus sur le ventre s'estompent... puis avec le temps, l'événement aussi. Puis cela devient un souvenir honteux, occulté, refoulé, oublié. Il faut surtout passer à autre chose.

Pas le temps de se chouchouter, ni de s'apitoyer. Vart va prendre en main sa vie, à bras le corps. Elle voit le médecin du
planning familial. Elle refuse la pilule et il refuse le stérilet. Après une longue attente, il le lui accorde enfin à titre expérimental. Un S.T.E.R.I.L.E.T. "Qu'est-ce qu'un stérilet? " Réponse: " Il se pose sur cet endroit précis qui ressemble à un bout de nez! "

Vart en se rendant à pied chez le phannacien,joue mentalement
avec les lettres du mot et les retourne dans tous les sens: S-T: comme saint - sein - sain - ceint... S-T-E : comme diminutif de société - sainte - ceinte - enceinte T-E : comme te... toi: je te, tu te...; et aussi té comme l'équerre qu'elle utilise tous les jours pour s'assurer du "droit fil" d'une pièce de tissu; té comme vé! Une expression courante dans sa bonne ville de Marseille. T-E-R : comme trois, tierce, un de plus, un et un font trois... E-R: comme air, aire, erre... verbe en er... R-I : comme ris, rit, riz... I-L: comme lui, l'homme, le genre masculin... I-L-E: comme un havre de repos: vivre sur une île déserte la plus petite au large de Marseille...

comme article placé devant un mot au masculin, ou comme pronom personnel désignant la troisième personne; ou encore lé que Vart découpe dans le tissu pour créer, tous les jours, de nouveaux modèles ... L-E-T : comme les, laid, lait... , "ris au laid", "rit au nez", "riz au lait", "ris au né"... E-T : comme et, est, aie, haie, hé ! eh ! Stérile? Elle préfèrestyle,stylé,stylet,stylo... En sortant de la phannacie, elle regarde surprise avec curiosité la boîte contenant cet objet bizarre. Une boîte de carton blanc, souple, de vingt centimètres de long sur dix centimètres de large, dans laquelle est confortablement lovée, nichée dans un lit douillet et ouaté, visible à travers une solide feuille de cellophane et protégée par elle, une toute petite chose, minuscule, ridicule. Pas plus grande qu'un gros hameçon en fil de métal, prolongépar une barbe de deuxfils de nylon. Cette mouche-leurre va appâter, ferrer, pêcher et tirer l'oeuf hors des parois de l'onde aux eaux fécondes? Et cette vie, de
nouveau avortée, non-née, va s'écouler avant même d'avoir pris corps? Vart n'a pas le choix. Elle va donc se prêter au progrès de la science. Dans ce domaine qu'elle suit de près, elle expérimente pas à pas pendant de longues années, les évolutions successives de ce dispositif au fonctionnement mécanique miraculeux!

L-E :

Vart perd son travail. Qualifiée,elle en trouveravite un autre.
Seule, elle se débat: tenir son foyer, coudre pour ses enfants, tricoter, laver. Et l'angoisse devant ce linge qui ne sèche pas, qu'il faut repasser presqu'humide... parce que les enfants doivent se changer souvent. Le mistral méridional qu'elle haïssait, elle l'appelle maintenant de tous ses voeux. Cette vie? Le lot de toutes les femmes croit-elle. Quand elle acquiert son 14

premier lave-linge, elle est saisie d'étonnement. Elle regarde par le hublot avec stupéfaction la machine brasser le linge en tournant dans le tambour. C'est prodigieux et magique pour elle qui a connu en son enfance et même plus tard en son adolescence, ces femmes "lessiveuses à domiciles" aux mains abîmées, rongées, rabougries, défonnées par le linge des autres, trempé au savon de Marseille, l'alcali, et la pigeonne. La "pigeonne," à Paris, ça s'appelle de l'eau de javel. Les loisirs, elle y songe parfois, quand le sommeil tarde à venir et que les rêveries s'imposent quand l'homme lui tourne le dos, si elle ose se plaindre. Fini, les pique-niques du samedi dans les pinèdes avoisinantes entre amis en musique en rires et en ronde. Fini, les jeux de ballons sur les plages les dimanches, même les hivers ensoleillés. Fini, les promenades quotidiennes le soir après le boulot sur La Canebière et le Vieux-Port. Fini, les rencontres et la petite pause café, attablés aux terrasses ensoleillées.Fini, les heures à flâner seule dans les librairies ouvertes à tout vent tout au long de La Canebière. Fini, le club des jeunes V.G.A.B. - Union générale arménienne de bienfaisance - située rue Venture, où au son d'un pick-up on
discute et on danse.

15

Chapitre

3

PARIS ET LE METRO PARISIEN

Vart s'adapte difficilement. Elle s'interroge sur sa place ici. Sur la significationdu coup de foudre, de l'amour, du mariage. Bercée par ses lectures, Paris était un mirage. Capitale du mondedes arts, de la culture,de la mode, Paris et ses quartiers, ses monuments, ses châteaux, ses parcs, Paris la Seine et ses ponts. Qui n'a rêvé un jour de poser un pied dans l'un de ces

lieux magiques? Dans la réalité, une banlieue située à deux kilomètresde là, ne possèdeaucun moyen de transportcollectif
pour y conduire. Seuls au loin, très loin le R.E.R., puis le métro. Aujourd'hui, Vart court. Elle ne voit rien que la foule massée comme un troupeau de moutons derrière le portillon du R.E.R. qui fait loi. Serrés les uns contre les autres, en équilibre sur les marches d'un haut escalier qui mène au quai, immobiles, le regard vide, tout est gris pour ces morts, vivant sous terre combien d'heures par jour? Déplacements en sous-sol, couloirs interminables, sombres, nauséabonds, stress à chaque correspondance, course de vitesse: arriver avant la fenneture du portillon. Que de temps perdu! Les jours de repos sont consacrés à rattraper les tâches restées en suspens dans la semaine. Son compagnon met un point d'honneur à se libérer pour des

manifestations culturelles incontournables. Les enfants très tôt s'initient à la peinture: Picasso, Matisse, Courbet et autres... Musées et expositions divers. Mais Vart, habituée à voyager sous terre, les espaces parisiens, pour elle, n'ont aucun lien entre eux. Ils se présentent comme un puzzle dont elle ne possède que quelques pièces. Elle ne sait jamais où les placer. Sans repères, elle perd le nord. Le sud, l'est et l'ouest aussi. L'lIe, Rive droite, Rive gauche, qu'elle maîtrise sur un plan deviennent un casse-tête. L'expérience sur le terrain lui manque. Pour prendre possession de ces lieux, élargir son espace vital, il lui faudrait arpenter à pied, les pavés de la capitale... Alors refuge suprême, l'évocation de sa ville, Marseille, la submerge.

18

Chapitre 4

1915 LA LIGNEE MATERNELLE 1924-1926 LE CAMP ODDO, LA CALADE

La mère de Vart est née Mardikian-Attamian à Brousse en mars 1914. Elle a un an le 24 avril 1915 quand son père disparaît au début de la "Solution Finale." Vart sait très peu de chose sur sa lignée maternelle sauf qu'elle vivait à Mouradja, située au Nord-Ouest de l'Asie Mineure. Ville de 2600 habitants dotée d'une église arménienne de confession chrétienne grégorienne, de deux écoles primaires. Trop jeune, elle n'en a gardé aucun souvenir.Interrogé, son grand frère lui a appris qu'à Mouradja la famille possédait des hectares de vigne et des vergers.La grand-mèrematernellede Vart ne lui a jamais rien raconté de son passé, sauf que veuve pendant l'exode, pour gagner son pain elle se met au service de Hanems : bourgeoises turques chez lesquelles elle se loue à la journée.
Elle se trouve ainsi dans l'obligation de ville en ville, pour se rendre disponible, de placer sa fille dans des orphelinats. Après dix ans de galères, de pogroms et d'exil, la mère de Vart arrive en France avec sa mère et ses deux frères.

Réfugiés au "Camp Oddo" à Marseille: d'après le registre officiel, ils sont entrés le 23.09.1924 et sortis le 03.05.1926. D'une habitation précaire à l'autre, la famille s'installe définitivement à La Calade en 1928.

Vart se sachant adorée de sa grand-mère maternelle l'interroge sans cesse et sans succès. Un jour pourtant... C'est un conte...

Elle évoque. La principale activité dans leur exploitation
consiste à extraire le sucre du raisin appelé bekmez. Bouilleurs de cru, ils en distillent aussi les grains pour en faire du raki. Ils acheminent et écoulent leurs produits extrêmement appréciés dans la ville la plus proche, Brousse. Le bekmez sert aussi à apprêter sans ajout de sucre une confiserie appelée basterh. Sa consommation comme le bestil est réservée aux proches. L'un à pâte de raisiné, l'autre d'abricots, sont séchés au soleil

suivant la même recette:

réduire par évaporation, toute

I'humidité condensée dans les fruits. Séchée à point, la pâte est étalée, laminée aussi fine qu'un feuilleté, enroulée. Gâterie dégustée les soirs d'hiver à la veillée. Le charotz, une autre merveille du palais: des cerneaux de noix enfilés verticalement les uns après les autres forment un chapelet. Trempés dans un seau de bekmez, puis mis à sécher. Tous les jours l'opération se renouvelle jusqu'à ce que le raisiné emprisonne les noix de façon à les rendre invisibles. L'aspect extérieur, un saucisson de loukoum, que l'on découpe à volonté. Friandise savoureuse que les gourmets dégustent et dont ils se régalent.

Les abricots et les pêches sont réservés à leur consommation familiale. Récoltés sains et à maturité, débarrassés de leur noyau, séchés en oreillons au soleil, farcis de noix, de sucre et de cannelle, les fruits ainsi reconstitués, bien arrondis, sont suspendus en colliers dans des appentis secs et bien aérés. Les abricots, "joues de Sémiramis" ! Les pêches, aussi grosses qu'un melon de Cavaillon! On n'a plus jamais vu des fruits de cette taille et aussi goûteux. On consomme aussi toute l'année des aubergines séchées à
l'ombre toute une saison sous l'auvent. Elles prennent avec le temps un goût délicat de champignons parfumés. Coupées en 20

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