//img.uscri.be/pth/fc7eb7b3e0213a344a17664d80b23c026ec6c634
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Tribulations alpines T02

De
256 pages

Aventures et mésaventures loufoques sont toujours au rendez-vous de ce deuxième volume des Tribulations alpines. Mais cette fois, par l'extravagance de leurs réactions, nos trois mousquetons, plus si ordinaires, vont faire vibrer l'alpe et pas seulement chez les demoiselles.

 Extrait du récit « Grimpeurs humanitaires » :

« Le concept de la chaussure biodégradable serait écologique, lance Daniel.

– Je te parie que c'est déjà dans les tuyaux, pronostique Claude.

– Ça sert à quoi ? questionne Raph.

– Au cas où ça tourne mal… Tes chaussures, tu les bouffes. C'est un classique de la littérature d'aventure ! l'informe Gégé.

– Pas idiot, siffle Raph avec admiration.

– C'est l’avantage sur le plastique… » ajoute Claude en tapotant amoureusement le cuir de ses chaussures.

Assis sur le toit de l'Europe, les mousquetons devisent en se réchauffant aux premiers rayons du soleil. La nuit a été fraîche, mais le rêve de Claude s'est accompli : dormir sur le plus haut sommet des Alpes.

Dans l'air cristallin couleur de miel, les quatre amis contemplent les innombrables sommets qui s'embrasent les uns après les autres.

« C'est marrant, j'entends comme un bourdonnement » remarque Raph au bout d'un moment.

Le front de Claude vient de se froisser d'une ride. Il se lève, une main en visière. Du fond de la vallée, côté italien, un minuscule insecte s'élève vers eux suivant une rectiligne impeccable. Un éclat de métal en fusion gicle bientôt de sa carapace comme il atteint le bas du glacier.

« On ne peut être tranquille nulle part ! » lâche Claude.

 

Où il se révèle que nos trois mousquetons sont de furieux poètes opposés à la société de consommation. Sensibles à la musique des cimes, un peu moins à celles des poulies de la modernité, les voici tels des Quichotte et Sancho des sommets, partis combattre les envahisseurs de la montagne, même les plus avenants. Ça va cogner, et pas que pour enfoncer du piton…

Voir plus Voir moins
Couverture
001

Prépresse et fabrication : Glénat Production

 

© 2012 Éditions Glénat

Couvent Sainte-Cécile
37, rue Servan – 38000 Grenoble

 

Tous droits réservés pour tous pays

 

ISBN 978-2-823-30030-7

Dépôt légal : novembre 2012

Toute ressemblance avec des personnes

existantes ou ayant existé serait purement fortuite.

002

Ce qu’il y a de fantastique dans la montagne et dans la lecture, c’est qu’on peut parcourir l’une en rêvant de l’autre. Encore faut-il que certains aient l’audace de la parcourir et d’autres la volonté de la décrire. Il se peut qu’ils soient les mêmes, mais pas forcément.

Et comme je l’ai entendu à l’issue d’un repas qui mêlait avec bonheur alpinistes, lecteurs et écrivains :

« Levons nos verres à tous ceux qui écrivent sur la montagne, comme ça on n’est pas obligés d’y aller.

– Tant qu’ils n’écrivent pas sur le pinard. Santé ! »

003
CLAUDE

Le leader montagne incontesté de l’équipe. Solide barbu peu prolixe, sans lequel rien ne se ferait, il manifeste des pudeurs de jeune fille en société. Sous un aspect revêche, il dissimule un tempérament fleur bleue qui trouve son apaisement dans la pratique de l’alpinisme. A une prédilection pour le brossage de dents dans les lieux les plus divers.

RAPH

Toujours volontaire, toujours partant pour de nouvelles aventures, il est le compagnon idéal qui cache une ténacité à toute épreuve sous un physique de poche. Son bon sens se marie quelquefois à une intrépidité qui frise l’inconscience. Sous la houlette de Claude, son mentor, il est prêt à toutes les audaces quand son estomac le laisse tranquille. Caractéristique rare en ces temps d’ego surabondants, il est totalement dépourvu d’amour-propre.

GÉGÉ

L’intellectuel tout-terrain du groupe. Jamais en mal d’une citation ou d’un avis gratiné sur le monde qui l’entoure, Gégé grimpe sur des montagnes d’idées en se demandant, dans un moment de lucidité, comment les autres peuvent le supporter. Irascible à propos de tout et de rien, il n’en est pas moins amoureux des montagnes « qui le reposent de lui ». Et comme il le dit lui-même : « Si on ne s’énervait que dans le grave, on ne saurait plus quoi foutre de sa colère. »

DANIEL

Le charme même. Bien fait de sa personne, sa capacité à s’enflammer et à enflammer les cœurs autour de lui ne lasse pas d’étonner ses compagnons. Toujours d’humeur agréable, ce qui ne l’interdit pas de douter affreusement de sa vie, il est le plus sociable de tous. Passionné tous azimuts – ce qui pose des problèmes, les azimuts étant plus nombreux qu’on imagine –, il est impossible d’être déprimé en sa compagnie, jaloux peut-être.

004

Mais que diable Gégé, Daniel et Claude font-ils dans cette tente à six mille trois cents mètres, sur cette arête de neige des confins de l’Empire, en pleine tempête de surcroît, alors qu’au camp de base, Raph soigne ses maux d’estomac ? Missionnaires du GAF – Grimpeurs associés & farouches – pour représenter leur pays, nos quatre Mousquetons ont traversé l’Empire – vaste contrée aux mœurs exotiques – en avion et dans le taxibus d’Ali Mohammed, avant d’aboutir, pleins d’espoir, au camp de base d’un sommet de sept mille et quelques mètres. Sept mille mètres, une barre imaginaire dont les mathématiques font cadeau aux hommes, un défi que nos alpinistes intrépides sont prêts à relever.

Enfermés depuis trois jours sous leur précaire abri de toile, les Mousquetons ont eu tout loisir d’évoquer la fameuse « fenêtre météo » prédite par Trofim, le météorologue improvisé du camp, fenêtre pour le moment fermée à triple tour pour cause de mauvais temps. Alors que Claude songe aux heures passées au camp de base à concocter ses plans d’assaut en compagnie de deux guides locaux, Alexander et Viktor, Daniel pense à Dina, la jolie cantinière. Quoi qu’on en dise, les tempêtes présentent un avantage : vous contraignant à l’immobilité, elles vous inclinent à ressasser vos dernières tribulations. Or, qui ne s’arrête jamais ne sait plus ce qu’est le mouvement.

005
ASSAUT FINAL 9 H 30 : L’INDÉCISION

Sous la tente qui claque au vent, entre deux rafales…

« On est où là ? lance Gégé tout à trac.

– Comment ça “on est où” ? interroge Claude, perplexe.

– Je veux dire “dans nos vies, on en est où” ? le coupe Gégé avec cette brusquerie dont il fait parfois montre.

– Pour la crise de la quarantaine, t’as encore un peu de temps », raille Claude.

Daniel, lui, semble étudier les prolongements de cette épineuse question.

« Je vous demande juste pour quelle raison on est ici, sous cette tente, par ce temps de chien, loin de chez nous, avec la plus proche librairie à au moins cinq mille kilomètres.

– Si tu veux, je peux te faire le récit des événements qui nous ont conduits ici, lance Claude, un tantinet irrité.

– Je vois ce que tu veux dire… murmure Daniel, qui s’inquiète de sa vie en général et de son avenir avec Dina en particulier.

– Moi, ce que je sais, c’est que si tout le monde avait respecté le “Plan Général”… commence Claude, acerbe.

– Ton “Plan Général”… il est foireux. Le monde, dès qu’on s’y penche un peu, c’est que du particulier ! » tranche Gégé.

Pourtant, quinze jours plus tôt, tout le monde s’accordait à considérer le « Plan Général » d’un regard bienveillant. Mais une des incidences de l’altitude sur les choses et les êtres est souvent de commuer leurs qualités en défauts. Quant aux défauts, ils restent souvent égaux à eux-mêmes, à moins qu’ils n’empirent.

« Dans mon “Plan”, il n’a jamais été question de fenêtre, reprend Claude en lorgnant vers Daniel.

– Les gars, on ne va pas s’engueuler pour une histoire de fenêtre », tente d’intercéder celui-ci qui pressent que, très vite, la window de Trofim va lui retomber dessus…

EN MARCHE AVANT, MAIS AUSSI ARRIÈRE

Voici deux jours que les Français ont installé leurs quartiers au camp de base et que chacun vaque à des occupations en rapport avec ses centres d’intérêt du moment. Gégé s’est aménagé un coin lecture au bord du torrent. Raph discute ondes courtes avec Trofim, le préposé à la station météo, tandis que Daniel est assidu aux cuisines. Pendant que ces trois-là baguenaudent aux alentours, Claude est resté tout l’après-midi sous la tente pour établir le calendrier de leurs futurs exploits. Penché sur la carte, traçant colonnes et rangées sur d’innombrables feuilles, il consigne soigneusement des séries de valeurs : temps, altitude, dénivelé, durée, kilos transportés, en regard des quatre membres de sa division d’assaut. L’acclimatation à la haute altitude n’est pas affaire de béotien. Trois heures plus tard, satisfait de ses savantes élucubrations, il réunit les ambassadeurs du GAF pour leur expliquer son plan.

« Le principe est assez simple… » attaque-t-il, pendant que son public se raidit à cette entame.

Une heure plus tard, Daniel, allongé sur un des deux lits de camp, précise dans un sourire qui se prolonge en bâillement : « J’écoute de là. »

Gégé se masse les tempes, méditant sur l’emprise des ingénieurs sur la société, un phénomène à ne pas prendre à la légère. Raph, en disciple obéissant, n’a pas lâché la carte des yeux. Il en a les globes oculaires en expansion et la cornée enflammée. Soudain, traversé d’une inspiration subite, il interrompt l’exposé du maître : « Daniel et Gégé, quand ils montent pour la deuxième fois au camp IV, pourquoi ils continuent pas jusqu’au sommet ? »

Du doigt, il désigne l’infime espace qui sépare, sur la carte au cent millième, les deux triangles matérialisant ledit camp IV du sommet. Un silence plane un moment au-dessus du fatras de notes, de courbes et de fiches éparpillées jusqu’au sol. Daniel se redresse sur un coude. Gégé fait un effort colossal pour comprendre les implications de la question et renonce bientôt devant l’intrication vertigineuse des paramètres mis en branle par l’audacieuse proposition. Quant au généralissime, il plisse le front, tire sur sa barbe et finit par lâcher au soulagement de tous : « On verra. »

« Décidément, il est à son affaire », lâche Daniel en se recouchant, soulagé, tandis que l’architecte en chef renoue avec les montées et descentes « sur papier », détaillant avec une ferveur intacte l’ingéniosité de son plan d’attaque de la face nord. Deux heures plus tard, comme la troupe, écrasée par tant de supériorité tactique, n’a plus de proposition subsidiaire à soumettre, on décide à l’unanimité de lui abandonner la logistique. Raph, Gégé et Daniel se contenteront de grimper.

 

Le lendemain matin, forte de ces considérations, l’équipe des Français se prépare à rejoindre le camp I. Peu de dénivelé mais de la distance. « Idéal pour l’acclimatation », a résumé Claude. Effectivement, il s’agit, en partant du camp de base, de rallier une des deux moraines latérales du glacier, de la franchir, puis, prenant place sur le glacier lui-même, d’en remonter l’interminable langue. À sa racine, est posé le camp I. Le temps est au beau fixe, un léger zéphyr agite les herbes, les sacs sont lourds. Pour un peu, on se croirait dans un récit d’expédition. N’y manque que la litanie des montées et descentes du camp I au camp II, puis du camp II au camp III et inversement jusqu’à extinction des forces en présence, et surtout celles de ceux à qui on racontera la chose.

Daniel soupire, non pas à cette perspective, mais plutôt au regret d’avoir dû laisser Dina, la svelte cantinière avec laquelle il a pu échanger la veille quelques simagrées aussi prometteuses qu’incompréhensibles. Ses tentatives d’approche lui ont valu de reprendre trois fois des patates au chou. Comme il chemine, des images l’assaillent : Dina et son sourire sibyllin, Dina et son regard aiguisé, Dina et son corps fuselé slalomant entre les tables du réfectoire. Peu à peu, s’accordant au rythme de ses pas, ces fragments finissent par s’incorporer au paysage. Le sourire mystérieux devient une ombre qui enténèbre un talweg. L’éclat d’un cristal de roche fiché dans une fissure figure un regard. Et le ruisselet bondissant d’une pierre à l’autre rappelle sa démarche ondoyante. Tandis qu’il s’éloigne d’elle selon les critères de la métrique, il aborde sa géographie intime. Et dans cet espace sauvage et rude, dont ses pas poinçonnent l’immensité, l’obscur objet du désir se mue en lumineux objet du désert.

 

On fait halte sur l’affleurement d’un gigantesque galet encastré au milieu de la prairie. Puis on franchit, chaussures à la main, la vivacité glaciale et argentée d’un torrent. Plus loin, c’est une rude pente tamisée de poussière rouge que zèbrent les lacets du sentier. Les marcheurs sont rendus à leur condition première, celle d’animaux caracolant dans la vastitude du monde. Après quatre heures de ce régime originel, ils atteignent le sommet de la moraine. Le glacier repose, enchâssé entre ses versants, dans une immobilité trompeuse que trahit çà et là un ruissellement de pierres ou un bloc écroulé. Plus au nord, une rupture de pente donne accès à son plateau supérieur duquel s’élance la face nord convoitée. Claude en inventorie la géographie, essayant d’en déceler les faiblesses pour y dessiner un itinéraire. Les mots de Viktor « The north face is very dangerous » basculent brutalement dans la réalité, renvoyant signifiant et signifié à leur statut de concept de laboratoire. Les hommes qui marchent savent que face au réel, tout langage est un pâle ersatz, voire une imposture.

« C’est grand ici ! s’exclame Raph.

– Ou c’est nous qui sommes petits et qui ne le savions plus », module Gégé.

Une courte descente d’éboulis instables et le groupe prend pied sur le glacier. La progression se poursuit sur le monstre aux écailles luisantes de glace et de blocs mêlés. Quelquefois, une anfractuosité laisse entrevoir une glace bulbeuse, noircie du broyage incessant des pierres. Là, une brisure plus franche découvre une facette d’un bleu laiteux. Des ruisseaux tout à leurs glouglous rieurs sinuent sur le dos du monstre puis disparaissent brutalement dans une cavité pour y poursuivre leur errance absurde. Gigantesque chantier d’un maître d’œuvre invisible, le glacier taille sa route au travers du millénaire, indifférent et irrésistible.

DES HAUTS ET DÉBATS

Après une nuit au camp I, Claude et Raphaël sont en route pour en découdre avec la face nord. Partis juste après midi, ils ont la ferme intention d’en explorer les contreforts et d’y installer un premier camp : « le camp II des Français de la face nord ». Il leur faut remonter le glacier jusqu’au bombement qui donne accès au plateau supérieur. De là s’élancent différents itinéraires, dont le plus direct : celui de la face nord. Le pointillé qui les relie au camp I est à peine discernable, fil d’Ariane ténu que l’on devine en plissant les yeux. Nul doute que pour en découdre, ils en décousent. Le soleil commence sa descente quand ils réapparaissent un instant au gré d’un repli de terrain, deux points minuscules quasi immobiles. Déjà six heures qu’ils progressent, et ils ont à peine entamé le socle de la face. Au-dessus d’eux, l’immense draperie déploie sa grandeur, parcourue de lignes d’ombre qui en dessinent les principaux éperons. Tout en haut, la pente se cabre dans un dernier effort pour se hisser jusqu’à l’arête ouest, non loin du sommet.

Ici, on évolue dans l’interminable. Le soleil vient de se retirer derrière l’arête et Claude pose son sac. Durant ces deux dernières heures, ils n’ont progressé à vol d’oiseau que de deux cents mètres en direction de la face, passant leur temps à dessiner un itinéraire alambiqué entre les multiples crevasses transversales qui en rayent la base. Ils délimitent un périmètre. Y tassent la neige. Le froid gagne les organismes éprouvés par cette première incursion en haute altitude. La tente est dressée, frêle esquif pour traverser la nuit. Les ombres montent de la vallée, s’étendent, escaladent les arêtes, soufflent les bougies sommitales. Les étoiles éclosent sur la voûte céleste. Quelques-unes, échappées, servent de loupiotes au camp II de la voie normale qu’on aperçoit à l’opposé du cirque géant. Une longue attente commence.

Après s’être restauré, chacun rassemble ses affaires pour la nuit, puis se glisse dans son sac de couchage. Claude se brosse les dents pendant que Raph teste les différents modes de sa frontale : pleine puissance, économie, clignotement et fonction morse. Finalement, c’est l’extinction des feux, chacun se calfeutre dans son cocon. Le silence est profond, entrecoupé quelquefois de craquements étouffés, du frissonnement de la toile sous une caresse algide descendue des sommets. Le temps s’ennuie au décompte de ses propres secondes. Au bout d’une durée indéfinie, sous la tente immobile, Raph n’y tient plus : « Faudrait trouver un itinéraire plus direct, parce que là c’est long… »

Sa remarque est absorbée par un silence sépulcral. Il poursuit d’une voix moins assurée : « … surtout vers la fin avec toutes ces crevasses… »

Au bout d’un long moment ponctué d’un soupir, Claude répond :

« À part faire du saut en longueur par-dessus, je vois pas.

– Tous ces détours, ça m’a fichu un de ces mal de crâne, s’empresse de poursuivre Raph pour ne pas rompre le fil de la conversation.

– L’altitude…

– En plus, j’ai mal au ventre…

– … L’altitude…

– J’ai même du mal à respirer.

– C’est l’altitude…

– Et tu penses quoi de la face, c’est haut non ?

– C’est de la montagne…

– T’arrives à dormir toi ? »

Claude répond par un grognement qui n’incite pas à poursuivre.