//img.uscri.be/pth/68acbd42b76dd5e2c8c6dca1afd7c832eba4b981
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Trois générations de salariés chez Michelin

De
345 pages
Comme ses grands-parents, parents et soeur, Raymond Morge a été élevé dans le "sérail Michelin" et a fait carrière au sein de la célèbre manufacture. Il témoigne ici de son vécu et celui de son entourage baignant dans "L'Esprit Michelin" depuis trois générations. Son récit couvre les années 1958-1994, lors desquelles nous allons suivre son parcours, de son service militaire effectué à Berlin en passant par ses séjours professionnels en Afrique de l'Est et au Nigeria.
Voir plus Voir moins

TROIS GÉNÉRATIONS DE SALARIÉS CHEZ MICHELIN

www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@L'Hannattan,2006 ISBN: 2-296-01445-3 EAN:9782296014459

Raymond Louis Marge

TROIS GÉNÉRATIONS DE SALARIÉS
CHEZ MICHELIN
Un vécu authentique du.xxe siècle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan ItaUa L'Harmattan Burkina Faso Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- RDC

Graveurs de mémoire
Dernières parutions Monique LE CAL VEZ, La petite fille sur le palier, 2006. Salih MARA, L'impasse de la République, récits d'enfance (1956-1962),2006. My Youssef ALAOUI, L 'homme qui plantait des chênes, 2006. Albert et Monique BOUCHE, Albert Bouche (1909-1999), un frontalier en liberté, 2006. Paul DURAND, Je suis né deuxfois, 2006. Fortunée DWEK, Nonno, Un Juif d 'Egypte, 2006. Catherine VIGOR, Tarvildo Targani, mouleur à la main dans le Doubs,2006. Carole MONTIER, Une femme du peuple au ~me siècle, 2006. Valère DECEUNINCK, Du poisson en Centrafrique, 2006. Claude CHAMINAS, Place de 1'hôtel de ville. Nîmes 1965 1984, Tome 1 et 2, 2006. Bernard JA V AULT (Sous la direction de), L 'œil et la plume. Carnets du docteur Léon Lecerf, 2006. Françoise MESQUIDA, Chroniques d'une jeune fille dérangée, 2006. Sophie Thérèse MICHAELI, Enfant cachée. Souvenirs de la France occupée. (1940 -1945),2006. Jean-Martin TCHAPTCHET, Quand les jeunes Africains
créaient française 1'histoire, 2006.

Véra BOCCADORO, Pointes à la ligne... Une chorégraphe
au Bolchoi", 2006.

Gilles IKRELEF, 1939-1944 « Pourtant» ou l'épopée du lieutenant AbdelKader Ikrelef, 2006. Jacques CHARPENTIER, Vagabondages à travers le Congo, la Centrafrique, et ailleurs ..., 2006. Henry LELONG, Carnets de route (1940 - 1944), 2006. Pierre FAUCHON, Le Vert et le Rouge, 2006. Marcel JAILLON, Lettres du béret noir (Algérie 1956-1958), 2006. William GROS SIN, J'ai connu l'école primaire supérieure. Récit de vie: Adolescence, 2006. Pierre FONTAINE, En quête... La piste interrompue, 2005.

« Allons, mon âme, poursuis l'entreprise que tu as si longtemps méditée » (Pardon Sénèque d'avoir changé un mot à ton exhortation I)

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions De Borée Michel, Marius, Marie et les autres... trois générations chez Michelin (2001)

En auto-édition L'origine du nom de Morge (2004)

À la mémoire de mes aïeux, natifs de cette terre d'Auvergne. À mes enfants, à leur descendance, en gage de foi en l'avenir. À mes maîtres, au savoir et sens moral affirmés, mais qui ne m'avaient pas dit que la probité n'était pas le premier souci des hommes.

J'ai pris le chemin de mes aïeux. Ce fut celui qu'ils avaient emprunté par nécessité, mettant leurs bras au service de l'industrie du caoutchouc. Mais si ma route alla dans la même direction, j'eus le bonheur d'opter pour des parcours différents et d'accomplir des détours voulus. Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, l'essor de la science, de la technologie et de l'économie fut prodigieux. Lors, la Grande Maison Michelin se hissa au premier rang mondial de l'industrie du pneumatique. Ce fut le fruit du travail de nombre de femmes et d'hommes valeureux, persévérants et loyaux. Pendant près de quatre décennies d'activité commerciale, j'ai vécu profondément, au sein de cette entreprise, les avancées de la technique, et suivi l'évolution des esprits. J'y ai connu des moments d'intense émotion, mais aussi rencontré des comportements bien ordinaires. Il fallait que tout cela fût écrit. Je porte donc un deuxième témoignage sur des faits et événements qui ont empli tout mon être, sans y déposer d'amertume. Alors, je crois ce livre en droit d'exister.

L'auteur

REMERCIEMENTS
À tous ceux, parents, amis, collègues et inconnus qui m'ont apporté le témoignage de leur vécu en milieu Michelin. À Bernard Hoffmann, l'homme de culture qui a obligeamment posé son regard de puriste sur les pages du manuscrit.

I LE SERVICE MILITAIRE

En ce matin du 4 janvier 1958, la nature ne voulait voir personne. Elle prolongeait volontairement la nuit, faisant tomber des gouttes de gris perçant un brouillard de froideur. Elle ne rendait pas le paysage laid, non, mais sombre. C'est pire. Car si la laideur choque, le sombre rend morose. Et l'on sentait, au léger vent venu des Monts Dômes, qu'elle couvrait tout l'espace de grisaille pour décourager les gens de sortir de la cité. Il y a des j ours où elle est comme cela. C'est ainsi que les grains de pluie, martelant par rafales les carreaux de la chambre, me tirèrent sans peine d'un sommeil superficiel. Soulevant le rideau de tulle, je jetai un regard sur le jardin et ses alentours: rien n'était apparent dans la cité ouvrière. Seules, de la maison d'en face, deux lumières, traversant le crachin, indiquaient que la vie quotidienne se mettait en place malgré tout. Mais la contemplation ne me retint pas; la pièce baignant dans une température de saison, je me mis à frissonner. Alors, je descendis prestement à la cuisine. Dans cette seule pièce chauffée où se déroulait toute la vie familiale, je retrouvai ma sœur Monique qui, levée un quart d'heure avant moi, avait préparé le petit déjeuner. Toilette faite au bord de l'évier près du fourneau à charbon remplissant bien son rôle, je fis honneur au café au lait et à la tartine beurrée. Je me dis alors que cette collation était probablement la dernière de cette qualité que je prenais, avant bien longtemps. Ma mère, au travail depuis 5 h du matin, à l'usine Michelin du quartier d'Estaing, m'avait laissé un petit mot de soutien: «Bon courage! » À 7 h 1/4, j'embrassai mon jeune frère André en plein sommeil et, avec ma petite valise, je quittai pour longtemps la cité qui m'avait vu grandir. Au bord de l'allée des Pêchers, m'attendait mon cousin Roger, celui qui au jour des vœux de Nouvel An, avait déclaré: «On ne va pas le laisser partir tout seul, à pied. Je viendrai le chercher avec ma 4 ev Renault! »

- 13-

Des VOISInsemmitouflés filaient au travail. La bise n'incitait pas à causer et les soucis du moment occupaient les esprits. Mêlée à l'air frais matinal, l'odeur de gomme brûlée saturait l'atmosphère de milliers de particules jaillies des cheminées des usines clermontoises. En telle circonstance, les ménagères savaient que le linge devait sécher à l'intérieur, la poussière noire se déposant, alors, sur tout l'environnement. En passant place des Carmes, entre les bâtiments de «La Mission» et du siège social de Michelin, je vis maints employés et apprentis

s'engouffrant dans les locaux quej'avais connus et parcourus1. Alors, par
leur marche pressée à laquelle je ne participais pas, se concrétisa une évidence: la présente rupture de dix-sept années de vie partagée. Mais, cette séparation ne m'affectait pas. Elle me paraissait même plutôt salutaire: je me soustrayais à l'activité d'une entreprise industrielle dont l'ascendance imprégnait la vie des citoyens de la cité dont j'avais été l'un des membres actifs. J'étais convaincu, alors, que la rupture imposée par le devoir, aurait en elle un côté bénéfique. Certes, je ne savais pas ce que les mois à venir allaient m'apporter de meilleur ou de pire, au sein de l'organisme où j'étais dans l'obligation d'entrer. Mais j'étais bien décidé à utiliser tout le potentiel que j'avais pu acquérir au cours des années où j'avais appris un métier et pratiqué la vie sociale, pour me préparer pour une « autre chose» encore indéfinie. Par la formation dispensée à l'école technique Michelin, avec l'obtention des C.A.P. d'ajusteur, de fraiseur et de dessinateur industriel, j'étais conscient d'avoir reçu, en plus d'une formation pratique reconnue, une éducation basée sur l'ordre, la méthode, la rigueur, la persévérance, la discipline. De plus, outre les études de thèmes de société menées durant sept ans au sein de la J.O.C. s'était greffé, sur l'arbre du savoir, le besoin de parvenir à l'action appliquant la règle: «voir, juger, agir» D'ailleurs ce précepte dictant la nécessité de maîtriser la question avait trouvé tout son sens dans le « En fait, de quoi est-il question? », enseigné chez Michelin. Avec cet acquis, je pensais apporter une part de collaboration utile à ce monde qui m'accueillait ce jour, sans avoir à le subir, comme bien des jeunes de cette époque, malheureusement. Tel était mon état d'esprit, à 8 h ce matin-là, lorsque je franchis la grille du 92e Régiment d'Infanterie de Clermont-Ferrand, comme «appelé du contingent 57-2C ». J'avais droit à un séjour de vingt-huit mois d'activité «guerrière» avec, en toile de fond, les évènements graves d'Algérie.
1Voir livre I : Michel, Marius, Marie et les autres. .. Trois générations chez Michelin. - 14-

De cette caserne, dont je connaissais les murs extérieurs, j'étais invité, maintenant, à en apprécier les bâtiments et cours intérieurs, avec en prime un beau cadeau: une solde de 30 centimes par jour, versée chaque quinzaine, un complément de cinq paquets de cigarettes et d'une dizaine de timbres «franchise militaire» Donc, pas de quoi se plaindre! Ce régiment, créé sous cette appellation le 1er janvier 1791, était connu des Auvergnats pour la qualité de sa troupe d'infanterie. Son histoire dont l'origine remonte au temps du Roi Soleil, sous le nom de Royal Irlandais, était riche de tragiques engagements ancrés dans la mémoire des gens de la région, tels ceux des deux dernières guerres: combats de Verdun, batailles en Pays Bas, disparus en mer du torpilleur Sirocco... et sa prison qui servit de première geôle à des centaines de résistants, lors des années sombres de l'occupation2. En ce matin gris d'hiver, la réception fut celle que pouvaient offrir quelques gradés fantassins à de jeunes appelés, supposés incultes dans leur majorité: accueil absent de convenance oratoire mais non de formulaires, désaffection dans le regard, sévérité dans les propos, prémices à ceux tenus par l'un d'eux lors du premier rassemblement: «Ici, on ne badine pas avec la discipline,. les marioles, on les mate! », mâle déclaration renforcée, plus tard, par un galonné subalterne, nous traitant de «bleues-bites », expression inconnue de mon vocabulaire mais certainement fort peu flatteuse! Peu flatteuse, mais pour qui: lui ou nous? Personnellement, je n'étais pas désorienté: la vie m'avait déjà placé dans des situations difficiles et permis d'affronter des personnages imbus de leur savoir et pouvoir. Incorporé dans la ville de mon enfance, je savais ne point devoir souffrir de l'éloignement de ma famille. J'étais donc privilégié par rapport à beaucoup de mes nouveaux camarades, en particulier avec les Alsaciens dont une forte majorité, issue d'un milieu rural, parlait un français parfois malhabile. Mais ceux pour lesquels la sujétion à l'autorité militaire était difficile à admettre, étaient les quelques recrues qui se considéraient plus comme des « contraints à servir» que comme des défenseurs de la patrie. Il faut savoir qu'en ces temps de troubles en Algérie, beaucoup d'appelés, encouragés par certains journaux et mouvements politiques, acceptaient très mal d'aller se battre pour «protéger des colons faisant payer leur eau aux soldats assoiffés» Et cela, d'autant plus qu'ils trouvaient un soutien effectif chez les manifestants qui se couchaient sur
2 Idem p. 13 - 15 -

les rails, bloquant, en gare, les trains emmenant les «petits gars du contingent au casse-pipe» Il faut ajouter aussi, qu'une partie de l'opinion publique tenait des propos sévères à l'endroit de tous de ceux favorables à la poursuite des « Opérations de Maintien de l'Ordre» Elles coûtaient la vie à des jeunes de la nation et pesaient lourdement dans le budget de l'État. De plus, la confiance en ces gouvernements de la IVe République dont la tête et les membres changeaient toutes les quatre semaines, n'était pas au rendez-vous. Avec la conduite hésitante des affaires de l'État, tant dans la politique que dans l'économique et l'humain, il était clair que les chefs de gouvernement et leurs ministres ne savaient pas comment traiter cette tragédie. L'absence de vue de tous ces gens aux affaires, principalement issus de la S.F.I.O., entraînait leur parti vers la disqualification. Quant aux «colons », exploitant les terres fertiles d'outre Méditerranée ou gérant de petites entreprises, si on reconnaissait leur capacité à assurer la bonne marche de l'économie de l'Algérie, il se disait que « leur comportement envers les autochtones n'était pas toujours équitable» Pourtant, la responsabilité de l'administration en place « devait être en cause quelque part, car si pas mal de ces gens se rebellaient dans leur propre pays, sans doute, n'était-ce pas sans raison. L'emprise coloniale devait bien avoir sa part à tout cela...» Personnellement, mon état d'esprit, par rapport au devoir envers la patrie, était on ne peut plus clair: «Servir comme il se devait» C'était, à la fois, une question d'héritage familial et d'éducation scolaire d'entreprise. Marqués par les deux guerres, mes grands-parents et parents m'avaient transmis un patriotisme réfléchi. C'était d'abord l'idée forte d'appartenance à une communauté politique autonome exigeant droits et devoirs et, en second lieu, un sentiment de reconnaissance envers la Nation qui, forgée par des siècles d'Histoire, procurait sécurité, économie, social et culture. En dépit des erreurs que les différents régimes avaient pu commettre au cours des décennies et siècles passés, la Patrie était respectable, tout comme son peuple républicain dont les valeurs étaient à protéger et à défendre, si elles étaient menacées. L'expérience des années passées, acquise au contact de l'occupant, et complétée par l'enseignement reçu sur les bancs de l'école Michelin, n'avait fait que renforcer ce sentiment. Aussi, acceptais-je les décisions des gouvernants et les contraintes militaires en découlant, même si les - 16-

ordonnances prises n'étaient pas toujours limpides et assurées. Pour moi, le devoir était clair: assumer ma part de l'héritage du passé. Toutes ces considérations ramenaient à une idée force: la défense de notre civilisation occidentale. Un exemple était flagrant: sur ces terres du pourtour de la Méditerranée, n'était-ce pas un couple d'instituteurs, symbole de la connaissance, qui avait été le premier assassiné lors du déclenchement de la rébellion algérienne, à la Toussaint 1954 ? La France, n'avait-elle pas porté l'infrastructure économique et sanitaire de cette région d'Afrique du Nord, à un niveau loin d'être atteint par bien d'autres pays d'Afrique ou des continents sud-américain et asiatique? Et l'Institut Pasteur n'avait-il pas installé, à Alger, sa première succursale hors de l'hexagone, dans les années 1880, preuve d'un intérêt évident pour la recherche certes mais aussi pour la santé de ses habitants? Les exemples de cette sorte étaient multiples. À cela, les fellaghas ne répondaient-ils pas par les pires des atrocités? Alors, il fallait bien protéger tous ces gens, de condition modeste pour la plupart, qui, installés depuis des générations, voisinaient au mieux avec les autochtones dont un grand nombre affichait ouvertement leur attachement à la France. Parmi ces derniers, se trouvaient les harkis ayant pris en main leur propre défense. Leur nombre atteignait 150 000 combattants, se disait-il, conscients de participer à une guerre fratricide mais espérant en une fin honorable pour les uns et les autres. Et d'entre tous, ressortait l'éminente personnalité du Bachaga Boualem, le seigneur de l'Ouarsenis. C'est ce que pensait Edgar Faure, Président du Conseil, qui, dans sa déclara-tion du 24 septembre 1957 précisait l'objectif de son gouvernement: «Notre but est de parvenir à l'intégration complète de l'Algérie. Tout nous impose de garder l'Algérie à la France et dans la France» Et, que pouvait-on attendre des chefs de la rébellion qui, certes, réclamaient l'indépendance mais qui s'entretuaient généreusement entre partisans du FLN et du MNA tant en Algérie qu'en métropole? On comprend alors que, avec tant d'opposition d'idées entre adeptes de la morale de Camus et adhérents aux idées anticolonialistes, les esprits se soient échauffés dans toutes les couches de la société et aient pu préparer l'avènement des extrémistes. Tel était le contexte politique de l'époque où la France souffrait dans son humanité. Les bâtiments du 92e d'infanterie étaient d'aspect austère: murs décrépits, escaliers usés, plancher craquant à chaque mouvement, lavabos collectifs. Et dans les chambrées spacieuses, couchait allègrement une - 17-

quarantaine hommes. L'intimité était. .. disons collective! Il n'y avait pas d'annoires pour ranger ses affaires, juste des étagères et des crochets sur les murs. Pour écrire, nous devions partager deux ou trois petites tables où l'on se poussait un peu. Quant aux draps, amidonnés à l'extrême, ils ne furent changés que lors du départ de la caserne, début mai suivant. Il est vrai que, lisses comme ils étaient, la crasse avait mis du temps à s'accrocher. La nourriture aussi faisait l'objet de critiques et remarques amères. Tout juste suffisante, mieux valait être en début de table qu'en bout, pour être sûr d'avoir une part convenable. Pour cela, la corvée de jus du matin était recherchée. Les désignés pouvaient se servir en cours de route. Quant à la qualité des déjeuners et dîners, nul n'en pouvait porter une appréciation officielle, le cahier de réclamations n'existant pas! Nous comprenions bien cet état de fait: si les conditions de casernement, en métropole, étaient des plus chiches, c'est que le principal du budget de la Défense Nationale était consacré aux troupes engagées en Algérie. En toute logique. Alors, nous, nous faisions avec ce minimum. Dans l'encadrement, se distinguaient deux catégories d'hommes aisément repérables: d'une part les briscards de la dernière guerre issus du maquis ou baroudeurs d'Indochine, d'Afrique du Nord, certains forts en gueule; et, d'autre part, les jeunes officiers, pleins de convictions entraînantes, au contact aisé et au dialogue étendu. La formation de base du fantassin, bien programmée et dispensée par des gens compétents, ne nous laissait guère de répit: pratique quotidienne de sport, exercices d'armes en salle ou combat sur le terrain, déplacements à pied, tirs en stand à la caserne ou au terrain de manœuvre situé au pied du Puy-de-Dôme. Bref, toutes choses utiles à notre condition de fantassin. Les piqûres du service de santé, se pratiquaient le samedi matin, et nous contraignaient, évidemment, à rester consignés le week-end. Avec la remise tardive des tenues de sortie, le programme sanitaire nous enfenna deux mois pleins entre les murs de la caserne Vercingétorix! Aucune sortie libre possible... sauf pour quelques malins! Imaginez alors le moral d'un certain nombre et la nervosité des autres. Heureusement, les exercices physiques soutenus faisaient fonction de soupape de sécurité. La sonnerie du réveil, l'air du caporal clairon m'était connu. Mon grand-père Cambouis3 me l'avait si souvent fredonné: « Soldat lève-toi,
3

Cf 1èrenote de bas de page. - 18-

soldat lève-toi, soldat lève-toi bien vite. Si tu n 'veux pas t 'lever, fais toi porter malade, si on n 't'a pas r 'connu, t'auras quinzejours de plus» Quant au texte détourné de l'extinction des feux, il ne m'avait pas été enseigné par ma famille, certes, car il claironnait: « Qu'est-ce qui t'a fait ça mafille? Mais c'est un artilleur Maman...an...an... » Aujourd'hui, ces conditions de vie des premiers mois de classe, semblent incroyables, et pourtant elles furent réellement celles-là. Un matin, à l'heure du rapport, l'adjudant de compagnie me demanda: - Tu as bien un CAP de dessinateur industriel? Alors, va au bureau du colonel, il a besoin qu'on lui dresse un plan. Arrivé au bureau d'état-major, l'officier adjoint m'interrogea: - Voilà un brouillon du plan de la caserne. Il faudrait me le dessiner proprement. Tu peux faire ça ? Où as-tu appris le dessin industriel? - Chez Michelin, mon commandant. - Alors c'est bien. Mets-toi à cette table et vas-y! - Mais mon commandant, il n y a pas de papier calque, de tire-ligne ou de graphos, pas de compas, d'équerre, d'encre adéquate. Sans matériel et instruments indispensables, je ne peux pas travailler. - Et où peut-on trouver tout ceci? - Eh bien... chez moi, à Clermont, à Chanturgue. - Bon. Va chercher ce matériel et reviens à la reprise de l'après-midi. Ce jour-là, j'obtins ainsi une petite pennission de trois heures! Au mois de février, en pleine période de neige, nous dûmes monter au sommet du Puy-de-Dôme. Dans le cadre de l'endurance à l'effort et de la résistance au froid, sûr que le choix était judicieux. Sac à dos bien chargé, fusil à l'épaule, nous partîmes à pied de la caserne, à 3 h du matin, décidés certes mais le ventre vide! Au petit jour, au-dessus de Royat, au lieu dit La Font de l'Arbre, la roulante nous attendait: nous nous jetâmes sur l'ersatz de café chaud et sur les tranches de pain gris. Mais, afin de ne pas nous refroidir, l'encadrement nous obligea bien vite à repartir à la conquête de ce Puy-de-Dôme s'élevant à 1465 m, superbe dans sa tenue de blanc immaculé, à la fois si proche grâce à son éclat et si éloigné par sa hauteur. En milieu de matinée, enfoncés dans la neige jusqu'aux genoux, nous atteignîmes le sommet du volcan. Arrivé au pied de l'observatoire, le souffle court et les pieds humides, je fis comme tout un chacun: je m'assis pour reprendre mon souffle et me remettre de

- 19-

l'effort fourni. Mais, en regardant le beau paysage blanc qui s'offrait à mes yeux, je ne pouvais m'empêcher de penser que les monts Dômes et leurs cratères savaient s'habiller de sagesse, de force et beauté, en toute saison. Et alors, je revivais la belle balade de l'été passé, cet exercice volontaire, d'alors, m'ayant préparé à l'effort imposé dans le présent hiver.4 Notre section étant arrivée la première au sommet, notre souslieutenant nous annonça, le sourire aux lèvres: «Les gars, vous avez tous droit à une permission de 48 h !» Cette nouvelle fut bien accueillie. Une échappée de deux jours: la meilleure récompense qu'un appelé du contingent puisse souhaiter! Après quelque repos et force explications sur la formation de la chaîne volcanique, nous allâmes rejoindre le camp de La Fontaine du Berger, où l'encadrement nous laissa en paix. De la sorte, purent sécher chaussures, chaussettes et bas de pantalons. Le soir, après la soupe, nous allâmes dans une des deux auberges du lieu, avaler un bol de café au lait, et lire les aventures de... Tintin et Milou! Par ce genre de lecture, n'importe quel quidam pouvait noter que, si nous en avions l'habit, nous n'étions vraiment pas de farouches guerriers. Le surlendemain au rassemblement, l'adjudant de compagnie nous lut une note de service relative au concours d'entrée à l'École d'élève officier de réserve. Intéressé par cette opportunité, je décidai d'aborder mon chef de section, jeune sous-lieutenant de réserve, afin de lui demander quelques informations et conseils sur le sujet. Bien que je fusse conscient de mes deux handicaps, mes jeunes vingt ans et mon absence de cursus universitaire, j'étais poussé dans ma démarche, par le besoin de mener un combat au défi exaltant. Mais surtout, la force de mon désir résidait dans le fait qu'il émanait de ma seule volonté et non imposé comme l'avaient été toutes les orientations de ma jeunesse passée. Ayant exposé à mon chef de section mon niveau d'études et de formation générale, enrichie par mon activité soutenue au sein d'un mouvement de jeunes chrétiens, il s'ensuivit un échange de propos sur mes chances de réussite à ce concours, réservé aux possesseurs du baccalauréat. L'entretien se termina sur cette conclusion: - Le diplôme universitaire n'est pas obligatoire. Ce qui est recherché, est une formation physique et intellectuelle globale et active, de même qu'un
4 Idem.

- 20-

état d'esprit d'engagement. S'il y a un examen de culture générale pour les appelés possédant un niveau proche du baccalauréat, c'est que l'étatmajor pense pouvoir trouver, parmi eux, des jeunes «qui en veulent ». Vous devriez tenter votre chance, même si l'idée vous paraît osée» L'entretien ayant été jugé encourageant, je décidai de me porter candidat. C'est ainsi que, dans les jours qui suivirent, je passai l'examen préalable, avec d'autres postulants au cœur également plein d'espérance. La matière principale étant une dissertation sur un sujet philosophique, je fis alors appel à toutes les connaissances acquises durant mes années de classes Michelin et les soirées studieuses de la J.O.C. J'écrivis donc un texte selon les règles enseignées: entrée en matière, développement et conclusion, le tout étant charpenté, clair et ordonné! Deux semaines plus tard, je fus déclaré admissible à l'épreuve générale. Début avril, je concourus donc, à l'échelon national, avec les diplômés du contingent candidats à l'admission à l'une des écoles alors en place, Saint Maixent et Coëtquidan, pour la métropole, Cherchell, pour l'Algérie. Avec six camarades du 92e,je fus reçu à l'examen. Ce résultat, appréciable pour le régiment, nous valut les félicitations de la hiérarchie. Nos cadres, acteurs diligents de notre succès, pouvaient en partager le mérite. Le 5 mai 1958, les sept postulants du régiment prenaient le train pour rejoindre Saint Maixent l'Ecole. Nous y attendait une fonnation intensive de cinq mois, dans le cadre de la promotion n° 805. Saint Maixent l'Ecole, ville fondée sur les bords de la Sèvre niortaise par l'ennite Adjutor, avait vu la création de l'école militaire d'infanterie, en 1881. Patrie de Denfert-Rochereau, le défenseur de Belfort, cette petite ville bourgeoise de six mille habitants, ne vivait que par et pour l'année, grâce à la vitalité de son école d'application de l'infanterie. Outre les officiers de carrière qui venaient en stages de formation, après un séjour en Algérie, elle abritait, également au quartier Coiffé, une école de sousofficiers et une compagnie de tirailleurs marocains. Dans le cadre de la 4e compagnie du capitaine Bart, officier de la Légion, notre section comptait vingt-cinq élèves. Notre instructeur, le lieutenant Noircler, personne de forte personnalité, nous prit aussitôt en main, nous entraînant dans une formation soutenue où nulle faiblesse n'était admise. Outre les cours théoriques et pratiques qui sollicitaient toute son énergie, chaque élève assurait pendant une semaine la responsabilité des rassem-blements, soit ceux de sa section, soit ceux de la compagnie. Ce n'était, alors, pas facile de commander ses propres - 21-

camarades et de presser les retardataires. Mais nulle excuse n'étant acceptée et tout manquement étant sanctionné, c'était à l'homme de semaine de se débrouiller au mieux; il lui arrivait, parfois, de s'en sortir sans dommage! Si je me sentais bien à l'aise quant à l'ensemble des matières militaires enseignées, lors de discussions avec mes camarades de chambrée, je mesurais souvent mes manques dans le domaine de la culture générale. En littérature, en dehors des classiques Racine, Molière, La Bruyère, un brin de Chateaubriand, et quelques poètes du XVilla siècle, je savais peu de choses. Des auteurs du Siècle des Lumières, Voltaire n'avait pas place dans l'enseignement des classes secondaires catholiques Michelin. Quant aux philosophes grecs, si je connaissais leurs grandes idées, par maximes et sentences, l'esprit de leurs écrits ne m'avait pas encore touché. Je n'avais pas eu à discourir sur Le Banquet de Platon, ni à deviser sur la catharsis d'Aristote. Et Nausicaa ne m'avait consolé d'aucune épreuve. Des grands maîtres de la musique, aux œuvres diffusées par les ondes de la TSF, les symphonies, les concertos les plus célèbres étaient familiers à mes oreilles, avec une préférence pour la Pastorale de Beethoven, les Steppes de l'Asie Centrale de Borodine, le sextuor à cordes de Brahms. Mais pour ce qui était des étapes de leur vie, leurs luttes, leur évolution, leur génie, je me fiais aux autres et il ne fallait pas me demander la juste place des flûtes, hautbois, bassons et autres vents dans un orchestre sym- phonique. La télévision que nous n'avions pas n'y avait pas remédié. Toutefois, fier d'avoir acquis une formation différente, ces insuffisances n'étaient pas source de complexe. J'y trouvais plutôt un encouragement à m'investir dans les savoirs nouvellement proposés. Je savais que le temps ferait son oeuvre. Aussi, restais-je disposé à apprendre au mieux. Durant ce temps-là, les événements se précipitaient à Alger et les esprits frisaient le désespoir et la révolte. De partout, des voix s'élevaient contre les tergiversations des politiciens en place à Paris, trahissant une faiblesse intolérable du Pouvoir. Le 9 mai 1958, quatre généraux en poste en Algérie envoyaient le message suivant au général Ely, chef d'étatmajor, avec prière de le transmettre à René Coty, Président de la République: «L'armée française, d'unanime façon, ressentirait comme un outrage, l'abandon de ce patrimoine national. On ne saurait préjuger sa réaction de désespoir» Le 13 mai, la foule s'emparait du Gouvernement Général d'Alger dont le poste de ministre résident était vaquant. Ainsi fut - 22-

créé un gouvernement de Salut Public avec participation de civils, militaires et musulmans. Deux jours plus tard, le général Salan s'écriait sur le forum d'Alger: «Vive de Gaulle!» Le même soir, le Général jusqu'alors silencieux, prenait la parole pour déclarer: «Je me tiens prêt à assurer les pouvoirs de la République» Devant la persistance des troubles en Algérie et en métropole, le 29 de ce même mois, le Président René Coty envoyait ce message au Parlement: « Compte tenu des évènements, j'estime de mon devoir de faire appel au général de Gaulle comme Président du Conseil» Un matin de ces jours d'agitation soutenue, alors que j'étais chef de poste au quartier Marchand, le colonel Alix, en robe de chambre, m'apostropha d'un ton furieux, du haut d'une fenêtre de ses appartements privés: «Appelez-moi l'officier de nuit! Je le cherche au téléphone, il ne répond pas! - Il afini son service, mon colonel, et il est parti. - Appelez-moi le chef de poste! - C'est moi, mon colonel. - Montez immédiatement me voir! - Bien, mon colonel» Prenant les jambes à mon cou, je filai sonner à sa porte donnant hors de l'enceinte de la caserne tout en me disant: «Putain! Tu vas te prendre une engueulade... et tu ne sais même pas pourquoi!» Un domestique m'introduisit auprès du colon, toujours en tenu de réveil. Le discours fut bref mais significatif: « Vous n'avez donc pas vu l'affiche que l'on a collée, cette nuit, sur la porte extérieure de mon domicile? La porte qui donne sur la rue? - Non, mon colonel... La consigne ne nous demande pas de patrouiller à l'extérieur de la caserne, seulement de veiller à la sécurité à l'intérieur des bâtiments. - Alors, on aurait pu venir m'assassiner et vous n'auriez rien fait? - Si nous avions entendu du bruit chez vous, nous serions intervenus.

- On y a placardé l'affiche «de Gaulle au pouvoir!»,

comme si on

voulait m'impliquer dans les querelles politiques actuelles! Je n'ai rien à voir dans cette affaire qui agite partis dirigeants, contestataires et autres! Dépêchez-vous d'aller l'enlever et venez me rendre compte! » Sur cet ordre péremptoire, je filai au poste de garde en quête d'un chiffon et d'un seau d'eau tout en expliquant à mes camarades la cause de ma diligence. Revenu à la porte placardée, je m'activai à effacer toute trace de l'affiche séditieuse. Un quart d'heure après, je rendis compte de - 23-

ma mission au commandant de la place qui, enfin calmé, me dit :« Je vous ai bousculé... Je sais que vous n'êtes pas responsable...Mais la pose de cette affiche était un acte provocateur! En tant que militaire, je ne dois pas m'impliquer dans la politique. Je n'ai pas à être favorable ou non au retour de Gaulle même si certains officiers manifestent le vouloir, dès qu'ils sont en civil. En tant que chef de l'Ecole d'Application, je ne peux laisser se répandre de tels appels à l'agitation. Je reste aux ordres du gouvernement légalement en place! Cela, vous le comprenez? Allez, vous pouvez retourner à votre poste» Je saluai et retournai au poste de garde, sans en demander plus! Le soir de cet incident, au foyer des E.G.R., nous écoutions les dernières infonnations sur les incidents de Paris et d'Algérie, quand deux hommes en civil, vinrent nous haranguer:« Vous, les E.G.R., vous ne pouvez rester insensibles aux événements de Paris. Les gouvernements qui se sont succédés sont inaptes à régler le problème algérien! C'est de Gaulle, un vrai chef, un vrai homme politique qu'il faut au pouvoir. Exigez aussi son retour à la tête du pays! -Mais d'abord qui êtes-vous ? - Des officiers d'active, mais officiers comme vous qui refusons le laisser-aller actuel. Vous allez avoir des responsabilités, alors refusez de suivre les politicards de Paris et appelez au retour de de Gaulle, lui, un homme de poigne, de savoir et de décision! » J'étais estomaqué! Que des officiers nous incitent à nous rebeller contre l'autorité de l'Etat était pour moi la démarche la plus inattendue, moi qui avais été formé à la discipline Michelin et au respect de la hiérarchie! Le plaidoyer se termina par quelques apartés entre les deux intervenants et quatre ou cinq E.G.R. Mais aucun élève ne manifesta d'engagement en faveur ou défaveur du retour du général. Chacun d'entre nous était trop conscient des raisons de sa présence en ces lieux: en formation, pour la réussite d'un examen purement militaire. Nous n'avions pas à intervenir, bien que cela ne nous interdît nullement de nous poser des questions sur la tournure des événements. Et le 1er juin suivant, le Parlement investissait de Gaulle: avec 329 voix pour et 250 contre, lui conférant à son expresse demande: «les pleins pouvoirs constituants» Le 5 juin, nous lisions dans les journaux la phrase, pas encore historique de de Gaulle, prononcée, dans son discours de la veille, du balcon de la résidence d'Alger: «Je vous ai compris! »

- 24-

Comme pour la majorité de nos concitoyens, nous voulions comprendre que le Général déclarait se battre pour le maintien de l'Algérie française. Et ce fut le quiproquo historique qui faillit faire basculer la République. Malgré toutes ces péripéties qui bousculaient la nation, à Saint Maixent, l'entraînement militaire intensif continuait sans faillir. Dans nos déplacements, un des stimulants de l'activité était l'expression chantée. Panni tous les airs que nous entonnions d'un ton viril, il y en avait un qui me touchait particulièrement: celui qui avait été composé à la gloire du

1er régiment étranger de cavalerie:
« Une section de la Légion étrangère s'avance dans le bled, en Syrie... Le Druze s'avance à la bataille, en avant légionnaire à l'ennemi... Un légionnaire tombe frappé d'une balle, adieu mes parents mes amis... Tous mes torts je les ai expiés au 1er étranger de cavalerie... »

Ces paroles me rappelaient mon père qui avait combattu les Druzes, en Syrie, au milieu des années vingt, au sein de son régiment de tirailleurs sénégalais. Et ce chant m'unissait à lui, lui qui avait quitté notre monde à l'âge de quarante-sept ans.s Comme nous étions fonnés pour lutter contre la guérilla, le relief de la région poitevine, avec ses vallons multiples, ses prairies entrecoupées de haies et de ruisseaux, ses chemins creux bordés d'arbrisseaux, présentait le terrain idéal à cette fin. La discrétion des déplacements, la mise en place d'embuscades et le déroulement des manœuvres d'encerclement, de jour comme de nuit, y étaient enseignés selon les règles... de la guérilla. Et c'est lors d'une de ces exigeantes manœuvres de nuit que je vis l'un de mes camarades de section se mettre à pleurer, au petit matin, épuisé par une nuit blanche et un trop plein de pression. Alors, certains pensèrent que l'école de la virilité était dure à ceux qui, jusqu'à présent, n'avaient connu la vie que sous la protection du cocon familial. Mais tous ces exercices apportaient aussi leur lot d'anecdotes cocasses qui faisaient le tour des chambrées. Un jour, devant une grotte où étaient supposés s'être réfugiés quelques fellaghas, un E.G.R., chef de section à cette occasion, finissait d'inspecter son dispositif d'attaque, lorsque apparut le général Zeller, le cinq étoiles aux fines lunettes, en tournée d'inspection. Naturellement, flanqué du colonel Alix, il s'enquit du sens de la manœuvre: - Qu'allez-vous faire maintenant que votre dispositif est en place? questionna le général.
S

Cf le 1er ouvrage de l'auteur. - 25 -

Le camarade, élève officier, répondit: - Mon général, je vais d'abord inciter les «fe116» à se rendre, en tout bien tout honneur. - Très bien. Mais ces gens-là ne comprennent que l'arabe! Eh bien, que comptez-vous faire? Par cette question, l'inspecteur de l'infanterie pensez bien provoquer un bel embarras. L'intéressé partit, alors, dans une harangue pleine de détermination, en une langue vivante d'Afrique du Nord, dans laquelle toutes les intonations, parfaitement maîtrisées, ne pouvaient que convaincre les rebelles à cesser le combat. Le général Zeller, se tournant vers le colonel Alix, lui manifesta, par un hochement de tête, sa surprise d'une telle habileté dans le maniement de cette langue. Le colon eut une réaction admirable: - Mais mon général, tous les E.O.R. apprennent l'arabe, à l'école! Alors, l'officier cinq étoiles de conclure: - Eh bien, bravo! Tous les présents pouffèrent discrètement de rire: le harangueur, chef de section en cette manœuvre, était un pur pied noir. Il connaissait toutes les subtilités de la langue des Aurès! Mais personne ne vint semer le doute dans la conviction des deux chefs militaires. Cependant, dupes, ces derniers, l'étaient-ils vraiment? Personnellement, à la relation d'une telle affaire, je me suis dit que si j'avais été l'interlocuteur du général, c'eut été une belle catastrophe! Sur la place de Saint Maixent, les loisirs étaient plutôt restreints. Aussi,

échangions-nousvolontiers nos livres et les journaux autorisés. - exclus l'Humanité et Aspect de la France - avec une forte circulation de
quotidiens et magazines de sport. C'est ainsi que, cet été-là, nous nous intéressâmes plus particulièrement à la lutte Charlie Gaul/Raphaël Géminiani, dans les cols du Tour de France. Cette saison 1958, Raphaël était déchaîné: écarté de l'équipe de France sous l'influence d'Anquetil et ayant alors dû trouver une place au sein de l'équipe régionale du Centre Midi, il voulait faire comprendre à Marcel Bidot et consort, l'énorme gaffe commise à son encontre. Le 14 juillet, au retour de notre défilé dans les rues de Poitiers, nous suivîmes de près, par la voix des ondes le duel du champion auvergnat et de «l'ange de la montagne ». À l'arrivée à Gap, Raphaël endossait le maillot jaune, Charlie franchissant la ligne d'arrivée avec un retard de
6 Fell: abréviation de fellagha. - 26-

onze minutes! J'exultai et ma joie fit le tour de la chambrée! Mais, deux jours plus tard, victime des intempéries et de la fringale, Géminiani s'effondrait perdant, à jamais, le beau maillot d'or. Pour cette raison, le lendemain matin, alors que j'arrivai juste à la dernière seconde au rassemblement de la section, l'adjudant de compagnie mit son grain de sel, en m'apostrophant, le sourire aux lèvres: «Alors Géminiani! On s'essouffle! » Et tout le monde de rire. Pourtant, à l'arrivée à Paris, Gem, comme nous l'appelions avec quelque peu de familiarité en Auvergne, se classait troisième à 3 mn 41 seulement de Charlie Gaul, Bobet cumulant 31 mn 39 de retard. Quant à Anquetil, il avait abandonné! La grande fête populaire de l'été s'achevait sur un constat: l'humiliation subie au départ de la Grande Boucle s'était magistralement métamorphosée en opprobre jetée sur le sélectionneur officiel du Tour et sur ses mauvais conseillers! Vint la fin de l'été et l'approche du temps de la réussite ou de l'échec. Durant les derniers dix jours du mois de septembre, nous affrontâmes les épreuves de l'examen final. Pour sa réussite, personne ne devait flancher. Le mot d'ordre était: « Tenir, tenirjusqu'à la dernière épreuve! » Ainsi, le dernier jour du mois, quatre cents cinquante élèves fébriles, réunis dans le grand amphithéâtre, attendaient-ils la proclamation des résultats, devant l'état-major de l'école au grand complet. Mon nom fut prononcé à la vingt-cinquième place et le premier de ma section. Il y eut quatre cents sept élèves reçus dont près de cent sous-lieutenants et trois cents aspirants. Je me trouvais au rang d'officier le plus jeune de France. Cela n'avait rien d'honorifique, c'était une simple constatation de date. Et, j'appréciais que l'engueulade du colon ne m'ait pas porté préjudice! À la proclamation de ce classement, si mon cœur fut en joie, mon esprit se porta naturellement vers mes aïeuls, eux qui ayant tant œuvré et lutté, m'avaient transmis la volonté de persévérer et de vaincre. Ma plus forte pensée alla vers ma mère: incarnation du courage et de la ténacité, elle avait supporté tous les soucis que véhicule notre terre, et j'imaginais sa joie, teintée de fierté, à l'annonce de mon classement. Mes éducateurs de Clermont-Ferrand, non plus, ne furent pas oubliés: dans mon passé d'élève Michelin et de militant jociste, tous ces gens, à un titre ou à un autre, méritaient aussi une pensée de reconnaissance. Après proclamation des résultats, notre lieutenant reçut, individuellement chacun de ses élèves. Commentant mes résultats, il me dit en substance: «Vous avez obtenu ce beau classement car, dans l'ensemble de votre formation vous n'aviez aucune lacune, aucun trou. Là
- 27-

fut votre point fort. Vous étiez présent dans toutes les disciplines, particulièrement dans celles mettant enjeu les mathématiques, les lois de la
physique, de même que dans les épreuves sportives et de combats. Mais vous

auriez pu mieux vous impliquer dans la connaissance de la langue arabe... et faire plus attention à l'orthographe! » Par un haussement d'épaule, en signe de fatalité, j'avouais que la maîtrise du patois de mes ancêtres ne m'avait pas préparé à affronter la langue d'Ibn AI-Muqaffa et encore moins à améliorer l'orthographe, héritée des Grecs et des Latins. Son sourire de connivence avec ma plaisanterie mit un terme à l'entretien. À cette date du 30 septembre, le référendum du général de Gaulle sur la Constitution de la Va République obtint 79, 25 % de «oui », avec une participation de 85% de votants. Dans le oui franc et massif, les Français virent l'émergence d'une voie pour la paix, et les agités de Saint Maixent s'apaisèrent, leur vœu étant exaucé. Avec le retour au calme, vint l'heure du choix de l'affectation. Pour moi, ce fut d'abord une déception: il n'y avait pas de poste d'officier S.A.S., contrairement aux promotions précédentes Et pourtant, j'avais tellement compté dessus! Il faut savoir que les Sections Administratives Spécialisées, mises en place en Algérie, étaient tenues par des officiers dévoués à l'éducation, la santé et l'économie des populations rurales. Leur action, basée sur le souci des autres, sortait de l'oubli les douars délaissés dont la vie quotidienne allait vers une amélioration progressive, le plus sûr chemin menant à la paix. La solidarité, vécue dans les cités Michelin, et la fraternité, enseignée par la J.O.C., me portaient à m'engager dans cette voie. Je me sentais apte à l'action, au sein des villages de harkis, supplétifs ayant opté pour la civilisation occidentale et dont les pères et les grands-pères avaient lutté au sein des troupes françaises durant les deux guerres mondiales. Cependant, j'étais conscient d'un désavantage évident: je n'avais aucune formation sur la gestion d'une commune avec ses aspects économiques, éducatifs, sanitaires, immobiliers. Bien qu'étant aidé, sur le terrain, par des personnes compétentes, ne risquais-je pas d'aller à l'échec? Mais, également, je voyais dans l'exercice d'une telle responsabilité, une formation inespérée, propice à un avenir professionnel différent, à mon retour de service militaire. Le challenge en valait la peine. Toutefois, cette orientation étant fennée aux élèves de cette promotion, il fallut faire le choix d'un régiment. Les événements des deux guerres mondiales étaient alors bien ancrés dans mon esprit et je choisis la garnison de Berlin où était stationné le - 28 -

46ème bataillon d'infanterie, rien moins que celui de La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de France de Napoléon, et Auvergnat de surcroît! La prise d' annes, le véritable baptême de notre promotion «Lieutenant Georges Harvard, mort pour la France en Algérie », nous réserva une surprise: le chef de la place venait d'être promu général! Je compris alors la neutralité raisonnée de l'ex-colonel Alix: ayant son dossier en attente de promotion sur le bureau d'un ministère, il n'avait pas voulu compromettre son avancement, pour une affiche préjudiciable, placardée sur la porte de sa résidence! Le 4 octobre, les papiers officiels bien en poche, je prenais le train en direction de la capitale de l'Auvergne, pour jouir d'une permission d'une durée de quatre jours. Sur le quai de la gare clennontoise, l'accueil de ma famille et de mes proches camarades de la J.O.C. fut vraiment chaleureux. Devant un pot pris au café-tabac de l'avenue Charras, je dus répondre à bien des questions sur le déroulement du stage et de l'examen de fin d'études. Eux-mêmes, devant être dans quelques mois appelés à leur tour sous les drapeaux, ces militants actifs cherchaient, à travers mes propos, à entrevoir leur attitude futur de soldat, en accord avec leurs convictions. Aussi, la discussion dura-t-elle jusqu'à une heure avancée de la nuit. Au matin, je parcourus le jardin: carottes, petits pois, salades y poussaient à l'aise sans nulle gène d'herbe parasite, et les fraises dégageaient un arôme qui me fit saliver. L'œuvre d'André Teyssier, fidèle et dévoué voisin, pourvoyait à tout. Je ne manquai pas d'aller le saluer, sachant bien que Jeannine, son épouse, m'offrirait le café, en geste d'amitié et de partage, tout comme elle le faisait avec à ma mère et ma sœur, mettant ainsi en pratique ce bel usage de nos cités. Une autre personne à qui je fis une de mes premières visites fut le Père Georges Fargeas. Il voyait dans ce statut d'officier, une sorte de récompense personnelle, en retour des innombrables heures passées à fonner, éduquer la jeunesse de sa paroisse, au sein des activités de la J.O.C. Il me déclara, alors que ses «prochaines adresses au Créateur seraient de remerciement afin que des grâces soient aussi dispensées aux plus jeunes qui suivaient, sans oublier de leur dire que leur sort était d'abord entre leurs mains, en suivant la règle: voir,juger, agir» Dans le quartier de mon enfance, les voisins m'accueillirent avec force sympathie. Après bien des années de soucis et privations vécus avec eux, leur partage de ma j oie fut sincère: l'allégresse, tout comme la tristesse, appartenaient à la communauté des cités. - 29-

Toutefois, une famille était fort sceptique sur l'authenticité du galon doré posé sur mon épaule: comment un gamin des cités ouvrières Michelin avait-il pu être promu à ce grade? Sous-officier, à la limite, on voulait bien l'admettre. Mais officier! N'y aurait-il pas là une appropriation fort douteuse? Ainsi, chacun de ses membres voulut-ils absolument voir mes papiers officiels. Je les leur montrai volontiers. Mais, à l'évidence, il leur fallut 48 heures pour, enfin, admettre la réalité du fait et m'approcher sans plus de suspicion! Pendant ces quelques heures de temps libre, je profitai au mieux de ma famille et de mes amis. C'est ainsi que, l'école Michelin de Chanteranne venant de reprendre les cours, j'allais y attendre mon jeune frère, alors tout juste âgé de dix ans. Je rencontrais par la même occasion, Messieurs Dessagnes et Chauvet, deux de mes anciens instituteurs dont je gardais le meilleur souvenir. Les salutations faites, je pris mon frère par l'épaule et nous empruntâmes les rues menant à l'allée des Pêchers de notre cité, tout en devisant tranquillement, sans oublier l'amical bonjour aux ménagères sortant de la coopé Michelin. Avant d'arriver dans le jardin, nous prîmes le temps de parler de ses joies et espérances, de ses loisirs partagés avec ses amis du quartier et de l'école. Au souper, autour de la table familiale, ma mère et ma sœur abordèrent le thème de leurs conditions de travail. Employée à l'usine d'Estaing, là où Michelin entreposait une importante quantité de pneumatiques, avant leur expédition vers tous les marchés du monde, ma mère s'activait au nettoyage des bureaux, des vestiaires et des cantines. Bien que ce travail soit simple en son exécution, la perte de temps n'était pas admise, tout ayant été chronométré. Malgré les ulcères qu'elle supportait depuis vingt années, elle usait de toute sa volonté pour tenir le programme, sachant que ses jambes la supporteraient, tout juste, sur le chemin du retour à la maison. Si l'ambiance avec les compagnons était agréable, les blagues fusant d'un atelier à l'autre, les contacts avec certains responsables n'étaient pas toujours aisés. Quelques uns, n'hésitant pas à abuser de leur supériorité hiérarchique, manifestaient leur exigence sans la moindre considération à cette catégorie de personnel qui n'avait pas encore la qualification de « technicien de surface », désignation introduite plus tard dans les textes. C'est ainsi qu'un matin, un chef de base lui ordonna de nettoyer le dessus des placards des vestiaires où crasse et rouille s'incrustaient. S'ensuivit le dialogue suivant: « Monsieur, vous savez bien que ce travail est confié à l'équipe chargée du nettoyage et de l'entretien général. Il n'est pas dans - 30-

mes attributions et je ne peux pas monter sur une échelle ou escabeau à cause de mes problèmes de santé... - Moi, je vous demande de lefaire. Faites-le! - Mais... Ce que je vous dis, vous le savez bien... - Je vous demande de lefaire. Faites-le! » Constatant l'inutilité du dialogue, ma mère prit aussitôt un bon de sortie. Elle monta dans la navette des usines pour aller au siège de l'usine des Carmes. Arrivée au bâtiment de SP, elle frappa à la porte du bureau de Madame Grados, la personne chargée des agents féminins. À la fin de l'explication du litige, cette responsable lui dit: «J'ai compris le point de discorde. Je connais bien votre poste, il est bien évident que ce travail ne vous incombe pas. Retournez à Cataroux. Moi, je vais m'occuper de cette affaire» Ce qui fut fait. À partir de ce jour, « on » lui ficha la paix. Racontant ce petit incident, ma mère n'en tirait aucune gloire, consciente qu'elle était de la faible importance de cette affaire, par rapport à tous les problèmes quotidiens de son service. Pourtant, elle avait voulu démontrer qu'il fallait avoir de l'écoute envers le petit personnel. Elle l'avait réussi pour elle et pour les autres. Là, était sa modeste victoire. Monique, tenant un poste à la filature de l'usine Michelin de Cataroux, revenait, en fin d'équipe, avec de la bourre de coton, prisonnière dans ses cheveux. Malgré les énergiques coups de peigne passés au vestiaire, les fibres s'accrochaient, tenaces, donnant parfois à sa coiffure l'effet d'une tête de loup! C'était l'environnement de l'atelier où les brins de coton voltigeant dans l'atmosphère, trouvaient une échappatoire par bouches et narines des ouvrières. Alors, la gorge sèche, chacune allait boire chocolat, lait ou café mis à leur disposition. Quant au bruit des châmes de vingt-quatre bobines tournant, à grande vitesse, pour enrouler les fils de coton, s'il était supportable dans certains ateliers, il l'était moins dans d'autres où le gros souci était de nouer les fils qui se cassaient en maintes occasions. Ces incidents qui se produisaient régulièrement, par temps sec, obligeaient l'ouvrière à courir sans arrêt d'une bobine à l'autre, pendant ses huit heures de présence. Et Monique de conclure: «Tu comprends

pourquoi, surtout en saison d'été, nous finissons toutes nos journées sur
les rotules. Pas besoin d'aller faire un footing! » Le 5 octobre 1958, ayant pris le train militaire à Strasbourg, j'arrivais au petit matin à Berlin, l'ex-capitale du « Grand Reich ». - 31-

À cette date, treize ans après sa chute, la ville était encore grandement détruite, plus particulièrement dans son secteur oriental. Sur des hectares et des hectares, de hauts pans de murs d'immeubles éventrés exhibaient, au-dessus de rues tristes à souhait, des reliques de poutrelles calcinées et tordues, pareilles à des doigts crochus, déformés par mille misères. Dans de nombreux quartiers, les «femmes des ruines» continuaient à déblayer les restes des soixante quinze millions de mètres cube de déblais! Près de la Porte de Brandebourg, dans les jardins de la Chancellerie, le béton de l'entrée de l'ex-bunker d'Hitler où le guide du parti national-socialiste s'était donné la mort le 30 avril 1945, se désagrégeait lentement mais sûrement, sous l'assaut des intempéries. Il faut se rappeler. . . La capitale «d'un Reich établi pour mille ans» d'après les proclamations du Führer, avait subi, pendant cinq années de guerre, trois cents soixante trois attaques aériennes des anglo-américains qui s'acharnaient sur toutes les usines, les voies de communications et les centres de décision. Bien sûr, les quartiers ouvriers n'avaient pas été épargnés non plus: Goebbels y maintenait, par la force, la présence de tout travailleur, selon son mot d'ordre: « Celui qui travaille reste ici! » Ensuite, les obus de l'artillerie russes avaient pilonné la ville jour et nuit, du 21 avril au 4 mai 1945, date de fin de lutte des derniers enrôlés de force, tous adolescents ou vieillards désemparés. Et, les feux ravageurs avaient consumé le reste. C'est en ces jours de bataille désespérée pour la défense de la ville, que les trois cents survivants de la Légion des volontaires français incorporés dans le régiment n° 57, de la division Waffen SS Charlemagne, surent se montrer habiles à la destruction des chars russes. Parfaitement organisés en commandos d'intervention, à partir du 24 avril, ils arrivèrent à détruire soixante-trois chars, les derniers aux limites même du bunker d'Hitler. Seule une trentaine d'entre eux échappa à l'anéantissement final. Avec le temps et l'opprobre retombé sur ces soldats du régime de Pétain, vêtus de l'uniforme allemand pour combattre le bolchevisme, le sort de ces hommes sombra dans l'oubli7. Il est bon aussi de rappeler que si la France avait obtenu des Alliés un secteur d'occupation dans l'ancienne capitale du Reich, elle le devait à un geste bienveillant mais surtout réfléchi de Churchill. En effet, lors de la conférence de Yalta qui s'était déroulée en Crimée, du 2 au Il février
7 D'après Jean Mabire, dans « Mourir à Berlin» aux Editions Fayard. - 32-

1945, trois hommes: Staline, Roosevelt, Churchill, assistés de leur Ministre des affaires étrangères respectifs - Molotov, Stettinius et Edenavaient élaboré la stratégie militaire des mois à venir et jeté les bases politiques du monde d'après guerre. La France n'y avait pas été invitée. C'est la raison pour laquelle de Gaulle avait refusé de rencontrer, à Alger, le président américain, à son retour de Yalta. Cependant, à force d'action diplomatique, le gouvernement français obtint que le débat porte sur sa participation à l'occupation de l'Allemagne, lors de la conférence de Potsdam qui se tint du 17 juillet au 2 août 1945. Churchill, en la circonstance, poussé par une puissante motivation, plaida la cause de son allié d'outre-Manche. En effet, le Premier Ministre britannique était fort mécontent des concessions faites aux Russes lors des négociations de Crimée, accords entérinés par un Président américain très affaibli par la maladie: en l'occurrence l'abandon à l'hégémonie soviétique des pays de l'Europe de l'Est, le rattachement des îles japonaises de Sakhaline et Kourile au territoire de la République russe de la Yakoutie, etc. Churchill qui avait perçu, dans ces cessions, une faiblesse dangereuse autant qu'injustifiée, avait tenté de s'y opposer. Mais il avait dû, finalement, s'incliner devant la décision de son puissant allié. Avec le dossier «France », Churchill, une fois de plus, sut se montrer fin politique: soutenant la demande de la République française, il s'attirait la collaboration d'un partenaire averti, face à l'appétit expansionniste des Russes et aux complaisances des dirigeants américains. Aussi, appuya-t-il, avec grande conviction, la revendication du gouvernement de Paris. Il rappela la participation totale de la France à la lutte contre le nazisme, depuis les colonies d'Afrique, avec la 2ème D.B. de Leclerc, jusqu'en Autriche avec le 1er corps français du Maréchal De Lattre de Tassigny, sans oublier les Hauts Faits de la Résistance. La conclusion s'imposait d'elle-même: la présence de la France dans les territoires occupés relevait de la légitimité. Staline et Truman (Franklin Roosevelt était décédé le 12 avril) refusant de céder la moindre part de « territoire », le Premier Ministre britannique décida, alors, d'amputer sa propre zone d'Allemagne de l'Ouest, ainsi que son secteur de Berlin, au profit de la France. L'agrément des partenaires, en faveur de cette solution inattendue - qui ne leur portait pas préjudice fut ainsi obtenu, grâce à l'inattendue noblesse du geste. En cette circonstance, la «Perfide Albion », premier soutien de notre pays dans ce

- 33-

combat militaire et politique de cinq années, se montra généreuse et loyale, se tenant à cette conduite jusqu'au règlement final du conflit. À mon arrivée à Berlin-Ouest, dans les avenues baignées de la lumière des enseignes au néon, s'animaient cafés, restaurants, théâtres et cinémas. Et dans les grands magasins, tels nos Printemps et Galeries Lafayette, tous les biens de consommation courante que le monde occidental produisait, s'étalaient plus qu'en suffisance. Les usines Siemens et Borsig aspiraient et expiraient chaque jour par leur grand portail de fer forgé, des milliers et des milliers d'ouvriers, offrant de la sorte, à leur périphérie, une animation propice au développement du commerce et de la vie sociale. Et, les hautes cheminées de briques rouges dégageaient autant d'escarbilles et de scories que celles du pneumaticien clennontois. Le contraste avec le secteur soviétique de la ville était saisissant. À l'est, se sentait une manière de paupérisme: magasins de produits alimentaires presque vides, boutiques d'habillement aux vitrines passées de mode, biens d'équipement vieillots, fluidité d'un trafic où ne se bousculaient ni piétons, ni voitures. Mais, par-dessus tout, dans le regard des gens que l'on croisait, se lisait une tristesse de vie d'enfant abandonné. La vitrine du régime était la Staline Allee. De part et d'autre d'une large avenue, étaient placés des immeubles massifs, construits dans le fameux style « confiseur », propre à l'architecture stalinienne. Convenablement éclairées, la nuit venue les façades, blanchies d'une lumière rasante, soulignaient une perspective de bâtisses alignées au cordeau, en une géométrie stricte et sans grâce. Si les édifices publics étaient correctement restaurés, on notait l'absence de constructions d'après-guerre. C'est ainsi que, dans les rues voisines du grand axe stalinien, se découvraient des bâtiments chichement retapés, aux façades ennuyeuses de décrépitude. A la tombée du jour, les trottoirs à l'assise bancale, s'éclairaient d'indigente lumière où le passant allait incognito. Le décor s'achevait par de vastes espaces où s'amoncelaient briques, tas de moellons, gravats et toutes sortes de matériaux, apparemment laissés à leur triste oubli. Cependant, une certaine animation se développait en périphérie de la gare principale d'Alexanderplatz et des monuments publics répertoriés. En fin de soirée, le va-et-vient des piétons tourbillonnait autour de deux pôles culturels: le Staatsoper Unter den Linden, où se pressaient les amateurs d'opéras avides de Mozart, et le théâtre de Bertolt Brecht où le Berliner Ensemble interprétait les œuvres du Maître avec, entre autres, la - 34-