Trois passeports pour un seul homme

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L'auteur est un descendant des Juifs expulsés d'Espagne réfugiés à Tétouan au Maroc. En 1862, l'ouverture d'une école par l'Alliance Israélite Universelle permit, notamment, aux jeunes d'émigrer. L'auteur est né à Casablanca et a fait ses études médicales en France. Avec son épouse, une Jurassienne laïque d'origine catholique, ils décidèrent de s'installer au Maroc, où il participa intensément à la vie médicale du pays. La guerre des six jours mit fin à cette phase fructueuse de son existence...
Publié le : samedi 1 octobre 2011
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EAN13 : 9782296471283
Nombre de pages : 204
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rois

passeports

pour

un

seul

homme

Graveurs de mémoire

incentEAEJe suis mort un mardi2011.
ierre EL’arbre et le paysage. L’itinéraire d’un
postier rouergat 190719812011.
FrançoisDE etichèleDE-DECELes
Araignées Rouges Un agronome enEthiopie 19651975
2011.
Djaliletarie AELe Livre deDjalil2011.
ChantalEELaChrétienne en terre d’Islam2011.
DanielleBACE-GERacines tunisiennes2011.
aulECEEn 1936 j’avais quinze ans2011.
olandBACMémoires d’un biologiste.De la rue des
Ecoles à la rue d’Ulm2011.
Eric de L’Afrique sur le vif. Récits et péripéties2011.
Eliane ADL’aventure guinéenne2011.
ouisGEEL’Écolo le pollueur et le paysan2011.
vesEGMadeleine diteBetty déportée résistante à
AuschwitzBirkenau2011.
ucienEEParcours d’unFrançais libre ou le récit
d’ geon d s montagnes duDauphiné combattant sur le
un sauva e
front tunisien avec lesForces françaises libres en 19432011.
ylvie EEUn autre monde2011.
athalie AFEEAbdenour AD
ADTinfouchy Algérie 19581960 LucienFontenel
unFrançais torturé par lesFrançais2011.
André BELarzacMillauGrandsCaussesElevage et
partage des savoirs2011.
DmohBACA alestroakhdariaRéflexions sur des
souvenirs d’enfance pendant la guerre d’Algérie2011.
obertADDans la gueule du loup2011.
inaBAAAlgérie mon enfance violée2011.
ean-aulFEHistoire d’amour histoire de guerres
ordinaires. 1939  1945…Évian 19622011.
runoD.AALa magie du politique. Mes années de
proscrit2011.
eanichelAE40 boulevard Haussmann2011.

Trois

ArmandBenacerraf

passeports pour un seul homme

Itinéraire

dun cardiologue

L’HTTNARAAM

5-7,

rue

© L'HARMATTNA, 2011
de l'École-Polytechnique;75005

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56234-9
EAN : 9782296562349

Pa

ris

Àma chèrefemmeAnnette...Encinquante ansdevie
commune elle apartagélesévénements survenusaprès notre
mariageici relatés ;elle asuivi pasàpas leur narrationet j'ai pu
ainsibénéficierdeses judicieuxconseils.
Ànosenfantsaurent arc etophie.
Ànos petits-enfantsictor éa imon
Clément athan.

aetitia

Chloé

Chapitre I
LES RACINES

1932 fut l’annéeoù le ortugaldevint une dictature
d’extrême droite aveclanominationde alazarau poste de
remier ministrequ’ermannGoering prit latête duarlement
allemand et queDollfuss fut nomméChancelierd’Autriche; la
même annéesur le ouveauContinentFranklinoosevelt
étaitélurésidentdesÉtats-nis.
lus modestement cefuten 1932 quemamèrememitau
mondeheureuse de donner après trois fillesun héritier mâle à
sonépoux.
armi lamultiplicité d’événements quel’histoirenous
propose chacunselon sa cultureson histoirepersonnelleses
pôlesd’intérêt en privilégieral’un ou l’autre;ainsià1492
« l’Année admirable»selon letitre del’ouvrage deB.
incent1les plus nombreuxassocieront probablement la
découverte del’Amérique ets’ils sont imaginatifsils se
représenteront la intala iña et la anta ariaquittant leport
de alosàlarecherche delaroute desndes par l’uest.
our moi1492évoque avant tout l’expulsiondesuifs
d’Espagne etcequejevois cesont les longues processionsde
communautésentières quisous la directiondeleursabbins
portant lesablesdela oise dirigentdans une atmosphère de
grandeferveur religieusevers lelieudeleur nouvelexil.
esuis l’undesdescendantsdesuifsexpulsésd’Espagne.
uandl'Édit infamant2deDonFerdinand etDoña sabelle
ordonna« quetous lesuifsetuivesdenos royaumes les
quittentet nereviennent plus jamaisdansaucund’euxnidans
aucune denos terres »plusieurs milliersd’entre euxsans que
l’on puisse donner unchiffreprécisseréfugièrent aprèsde
nombreuses pérégrinationscontrastantaveclaproximité des

1Bernard incent1492 « l’année admirable »Aubier1999.
2Les Juifs dEspagne : histoire dune diaspora 14921992iana evi1992
p.69-69.

7

lieux enAfrique duord eten particulierauaroc.ls
s’éparpillèrentdansdifférentes villesdu royaumeoù ils se
joignirentà descoreligionnaires installés là depuis plus ou
moins longtemps.Entre anciens résidentset nouveaux venusla
languelaliturgie et mêmeles lois juridiquesdifféraient ;de
nombreuxconflitséclatèrent mais progressivement l’amalgame
s’accomplitl’arabe devint lalanguevernaculaire dela
communauté à coté del’hébreulangueliturgique.arcontrela
législationdesexpulsés s’imposa àl'ensemble.
esancêtres s’installèrentdans lenord duays à étouan.
’histoire de cetteville est singulière;apparue en 710 prèsdu
site del’anciennevilleromaine de amudalaville disparut
entrele eet le esiècle détruite a-t-onditpar les
Espagnols en représaillesaprèsdesactesdepiratage.
’expulsiondesArabesdeGrenade épisodeultime dela
econquistaquiconstitueletroisième évènement mémorable
de1492valafairerenaitre.Elleserarepeupléepar unepartie
des populations musulmaneset juives rejetéesdelapéninsule.
«Elle devrapresquetout en ses nouvelles origineset ses
premièresdécenniesau paradisandalou perdu.Elleseralafille
deGrenadesasœur nonchalante et par ses héritages réels ou
mythiqueslapetite érusalemlasœurdeFès etdésormais le
cœurdes forcesetdes nostalgiesdesorisques desudéjares
desuifs sépharades desAndalous-marocains. »3
esuifs qui s’installèrent n’eurentà composeravec aucune
culturepréexistanteils transplantèrent leur vie d’antan
réussissantàmaintenir leur spécificitéjudéo-hispanique.
Fortementattachésàleurs usetcoutumesilscontinuèrentà
s’exprimerdans uncastillanduesièclemâtiné de
nombreusesexpressionsempruntéesàl’arabe etàl’hébreu ;
ainsi naquit un judéo-espagnol vernaculaire dénommé
aketiya4parfaitementcompréhensiblepour un hispanisant.a
aketiya a continué à êtreutilisée au 20esiècle.esuifs
tétouanais parlaient peu ou pas l’arabe c’estexclusivementen

3ean-ouisiege hamadBenaboud adiaErzine Tétouan ville
andalouse marocaine alilawa demnaCÉditionsaris2001p.9.
4aïmidalephilia «ermanence delalangue espagnole dans les
communautésépharadesaprès l’exil » inLes Juifs d’Espagne histoire d’une
diaspora 14921992 iana evi1992p.60.

judéo-espagnol quej’aientendu s'exprimer mes quatregrands-
parents ; mamèrel’employait quand elleparlaitavecses sœurs
et jen’hésitepasàutilisercertainesexpressionsaffectueuses
quandjeveuxêtreparticulièrement tendre avecmes petits-
enfants ou mesenfants.emarquablepérennité d’unelangue
qui s’est maintenuevivaceprèsde cinq sièclesaprès
l’expulsion.evientàl’esprit laréponse d’annahArendtàla
question surcequi reste del’amour judéo-allemand « qu’est
cequi reste? »demande-t-ellepour répondre aussitôt « restela
langue»5.
Auesièclelesuifsde étouan représentaiententre
10et 15 %delapopulation quiétaitde30 000 habitants.ls
étaientdescitoyensdesecondezone desdhimmisterme
réservé en terre d'slamaux « gensdu livre» uifsetChrétiens
qui y résidaient.eur statutqui trouvait sasource dans le
Coranprécisait leur situation juridique.lsencouraient lapeine
demort s'ils raillaient le rophèteou lareligion musulmane
s'ilsavaientdes rapports sexuelsavecune usulmane.aloi
lescontraignaitàporterdes vêtementsdistinctifs ; ils n'avaient
pas le droitd'édifierdesbâtiments quidépasseraientceuxdes
musulmans oudemonterà cheval.Confinésdans lemellahils
pratiquaient pour laplupartdes professions subalternes ou
interditesaux musulmans6.éanmoinsuneminoritéparticipait
activementàlavie économique du pays en particulier par le
négoceinternational7.esdhimmisétaientastreintsàpayer une
capitationladjizyamaisencontrepartieilsbénéficiaientdela
protectiondu souverainetd'unetotale autonomiereligieuse et
judiciaire dans les relations intra-communautairesoumisesaux
seuls tribunaux rabbiniques.
Àpartirde1770lesultandécida d’expulser lesconsuls
européensde étouan.Ceux-ci s’installèrentà angeret le
déclinde étouan s’amorça.’insécurités’accrutetpour les

5Gila ustiger«e onde des livres »25 mai 2007.
6itoBenady«escommunautésdu nord duaroc» inLes Juifs
d’Espagne histoire d’une diaspora 14921992déjà citép.542.
7athaneinstockUne si longue présencelon200p.131.
.-.iege Tétouan ville andalouse marocaine(déjà cité)p.74.

9

uifslaterreur s’installasous le court règne de oulayazid à
l’origine du massacre de17909.
Auesièclelasituationéconomique dela communauté
se dégrada encore etde cettegrandemisèrevanaîtreundésir
d’émigration vers les villes marocaines plus prospères
arache angerCasablancaGibraltar (ville britannique depuis
1704)et après 130versran.onarrière-grand-pèrey
émigrapour un te il ymps ;connut safuturefemme d’origine
tétouanaisequ’il ramena àlaterrenatale.l s’appelaitAouday
cequi signifiejuifenberbère.amultiplicité des nomsde
mêmeoriginetémoigne del’enracinementdesuifsen
Berbérie.’histoire dela aheina cette chefdetribu juive
berbèrequi tintenéchec des troupesarabes enest laplus
exaltanteillustration.
En 162 vasurvenir unévénementessentiel qui va
bouleverser l’avenirdesuifs tétouanaiset permettre d’élargir
l’importance et le champdel’émigration.Cefut l’ouverture
d’une écolelaïquegrâce àl’allianceisraéliteuniverselle(A).
es pères fondateursde cetteinstitutiond’originefrançaisese
donnaientcomme but l’émancipationdesuifs partoutdans le
mondemais plus particulièrementcelle desrientaux.ls
pensaient qu’ellenepouvait passer quepar l’instructionet la
scolarisation.lschoisirentd’ouvrir leur première école à
étouan.ls supposaient qu’il serait plus facile de dispenser un
enseignement occidentalàunepopulation qui parlaitdéjàune
langue européenne.es professeursdevaient théoriquement
enseigneren français mais ils utilisaient leplus souvent
l’espagnolpuisquemaître etélèves s’exprimaienten judéo-
espagnol.En réalitéla difficulté étaitd’apprendre àlire età
écrire degauche à droite car laplupartconnaissaient l’hébreu
qui commel’arabes’écritdans l’autresens.e désirde
s’instruire étaitardentsous-tenduilest vraipar l’espoirde
l’émigration.araheibovicia étudié cette communauté en
s’appuyant sur lesarchivesdel’A10.Ellerapporte ainsi les

9aulB.FentonetDavidG.ittman«'exilauaghreb» inLa condition
juive sous lIslam 11481912) ressesdel'université aris-orbonne2010
p.207-241.
10araheiboviciChronique des juifs de Tétouan 18601896G
aisonneuve etarose194p.291-292.

10

proposde ademoiselleBehar directrice d’école en mai 1 
« lapopulationdevientchaquejour plus pauvreune
cinquantaine dejeunes gens partentcettesemaineles uns vont
enAlgérielesautresenAmériquepour nepas mourirde
faim ».onsieuribbiécriten mai 19« laplupartdemes
bonsélèvesdemapremière classeontémigréil n’en resteque
quatreoucinqà étouan ».En 191aïrevyconfirme 
« l’enfant n’étudiequepouracquérir lesconnaissances qui lui
seront utiles quandil setrouvera àl’étranger » et ilajoute 
« l’âge desémigrantsa considérablementbaissé.n
s’embarquepourCaracasavec autantdefacilitéquequandon
allaitàGibraltar ouà ran il yavingt-cinqans.Endeuxàtrois
joursonestà alaga etdelàon prendle bateaud’Amérique
quidéposel’émigrantàlaGuayraleportdeCaracas après
vingt jours ».
Ainsiestdécrit lepériplequi fût probablementceluidemon
grand-pèrepaternel issimBenacerrafnévers 170 ; peu
après saBaritzvahà14-15ansil s’embarquapour le
enezuela.’ai peuderenseignements sur le débutdeson
séjourmais il semble d’après les quelquesbribesarrachéesà
magrand-mèrequ’ilauraitétémarchand ambulantdans l’est
du paysavantdes’installeràCaracasoù ilacquit un modeste
magasindetextiles.araheibovicia écrit11«auenezuela
comme dansd’autres paysd’accueill’instinct grégaire ajoué
ils sont touscommerçantstous marchandsdenouveautés ou
mercierslesanciens offrantdu travailaux nouveauxou les
aidantàs’installerdans lamême branche d’activité».
’importequel reportagesur lesémigrésd’aujourd’hui
permetd’imaginer quel fut levécudemon grand-pèresans
oublier qu’àl’arrivéeilétaitencoreunadolescent.Aubout
d’une dizaine d’annéesilavaitaccumulélepéculequi lui
permitderetournerà étouan.on intentionétaitdes’y marier
etderevenir ; nombre d’émigrants prenaientépouse dans le
paysd'immigration maisc’était obligatoirementcontracter un
mariagemixte et rompre aveclareligiondes pères.Celle-ci
n’était représentéequepar lepetit groupelepetit noyau
d’émigrants.Deretour «au pays »il put réaliser sondésir

11araheibovici«es nouveauxcahiers » °59 iver 1979-0p.11-1.

11

c’estainsi qu’ilconnut une demoiselleBénaïm prénommée
assiba élève del’école del’A.'Alliance avait ouvert une
classeféminineseulementdeuxansaprèscelle des garçons.
’histoirefamilialen’apas retenu si magrand-mèrefutdotée
mais mademoiselleBeharécrivaiten 1 « tous les jeunes
gens qui ontété enAmériquefairefortune choisissentde
préférencenosélèvestroisanciennesélèves viennentdese
fianceravec des jeunes gens revenusduBrésil qui n’ont pas
exigé de dot. »’aisancefinancière demon grand-pèreselit
dans les traces quelafamillepossède de cette époque.Ainsi
cettephotographieportant l’estampille d’un studiodeBrooklyn
qui représentemes grands-parentsen nouveaux mariés.Elle
jolietoutejeunetimide dans sarobe blancheluiélégant altier
dans son habitde cérémonie.ls ontdoncselon toute
vraisemblancefaitescale à ework sur leretoureten ont
profitépour sefairephotographierdans leurs habitsd'apparat.
Dans unde ces rareséchanges quej’eusavecmagrand-mèreje
luiavaisdemandésielle avaitétéimpressionnéeparework.
Ellem’avaitbrièvement répondu«asd ».u toutÀl’époque
jene connaissais pascetteville autrement quepar le cinéma
mais jefus quandmêmetrèsétonnémêmesicettegrandeville
àlafinduesièclen’était pascellequenousconnaissons
aujourd’hui.uandmêmequandonarrive de étouan...
on grand-pèrepouvait maintenant offriràsafemmeune
vie décente.En 199mon pèrenaquitsuivirentdeux filles
néeségalementàCaracas.ais mes grands-parentsdécidèrent
deretournerà étouan.ourquoicette décision ?ne demes
tantesavait questionnésamèresur lemotifde ceretour.Celle-
ci luiexpliquaqu’un jourelle avait surpris sonemployée de
maisonune autochtone dereligioncatholique apprenantàmon
pèreuneprière desonculteprobablement le«adre uestro »
queplus tardmagouvernante espagnolem’appritàréciter
aussiavantdem’endormir.orrifiée elle enavaitconclu que
resterauenezuela c’était opter irrémédiablement pour la
déjudaïsation.Depuis ellen’avaiteude cesse de convaincre
sonépouxderetournerà étouan.
otresagafamiliale allaitalorsencroiser une autre dansce
foisonnementd’affamésconquérants.Commeleremarquait.
eibovicidans les proposcités plus hautlasolidaritéjouait

12

entrelesémigrants et lenouvelarrivant trouvaitauprèsdeses
coreligionnairesassistance et souventemploi.C’estainsi qu’un
cousindemagrand-mère arriva àCaracas.l seprénommait
Abraham.on grand-pèrel’engagea dans son négoce comme
commis ; il semblequegrâce àson intelligenceilaitcontribué
àlaprospérité del’affaire.on grand-père en fit sonassocié et
au momentdudépartil luicédasesactions.Ainsi issimavait
mis lepied àl’étrieràAbraham quidevaitpar lasuite devenir
unami proche demon père.leutdeux fils.’un aul
enseignalaphilosophie à rincetonlesecondBarujmédecin
etchercheurobtint leprixobelde édecine en 190.Dans
sesémoires12il relatequ’àl’adolescenceson pèreAbraham
lui fit visiterétouanet lamaison misérable dépourvue d’eau
courante d’électricité etdetoutconfort où ilavait vécu.l
écrit« je compris pourquoiàl’âge dequatorze ansseulet
désargentéilémigra àCaracas où undistantcousin l’engagea
dans son petit magasindetextile.es qualités furent rapidement
appréciées par son vieuxcousin qui lepritcomme associé».l
poursuiten précisantcomment lepetit magasindevint une
société d’importationdetextile et conclut-il« le cousinissim
vendit saparticipationdans l’affaire àAbrahamet prit sa
retraite à étouan ».lus tardAbraham fit venir ses frères et il
fondalasociété ermanosBenacerrafetCie.
’avais présuméque c’étaità cetteoccasion quelafratrie
avaitadoptélepatronyme deBenacerrafcarauparavant à
étouanleur nométaitAzerad.écemmentgrâce à nternet
j’entraien relationavecundescendantdelafamillequi me
suggéraune autrehypothèse  enarrivantàlaGuayraAbraham
réponditaudouanier qui s’enquéraitdeson nom endésignant
mon grand-pèrequiétait venu le chercher« jem’appelle
commelui ».euaucourantdes règles qui régissaientalors
l’immigrationauenezuelajenesaurais trancher !
u’importequi s’en plaindra?Commele dit l’undemes
petits-fils«Grâce à ce cousin tombé duciel quiaobtenu le
prixobelnousavons notrenomdans le dictionnaire! »a
réussite de cette branche delafamillevalorisalenomau

12BarujBenacerraf«FromCaracas totockholm alifein medical
ciences » rometheusBook199.

13

enezuelanon seulementdans lemonde desaffaires maisaussi
dansceluidela culture.nelointaine cousine argot
Benacerrafse distinguapar laréalisationdu filmArayaquieut
uncertain succès.Ces références familiales jouèrent
probablement un rôle dans l’attributiondelanationalité
vénézuéliennequenous sollicitâmesen 1940-1941 arguantdu
lieudenaissance demon père.Cefut une aubaineface àla
menacequi pesaitdanscesannées sombres sur la communauté
israélitemarocaine.egouvernementde ichydéversaitdéjà
sur nous ses lois raciales mais lepire étaitàvenir.apossession
d’un passeportaméricain représentait unbouclier…ous
eûmesd’ailleurs uneretombéepratiqueimmédiate concernant
lerationnement.’administrationdu protectoratavaitdiviséla
populationen troiscatégories aubasdel’échellelesuifs
marocainspuis lesusulmans marocainsetenfin les
EuropéensauxquelsétaientassimilésAméricainsetAsiatiques.
Avecnotrenouveau passeportnous sautionsdela classe3àla
classe1...C’estainsi que avionsdroitauchocolatcontrairement
ànoscousins juifs marocains !
eureusement en novembre1942lesAméricains
débarquaientavant qu’Allemandsetcollaborateurs français
n’aienteu letempsde compléter leurs noirsdesseins.Après la
guerreje conserverai manationalitévénézuélienne etc’esten
tant quetel quejem’inscriraiàlafaculté demédecine de aris.
ais nousavons quittémes grands-parentsalors qu’ils
rejoignaientétouanoù naitront quatre demes tanteset où
grandiramon père.Ce dernier après son mariagequittera
étouan pourCasablanca.uelquesannées plus tardmes
grands-parents lerejoignirent ; ils purent seréjouirde
l’ascension sociale deleur fils uniquequi incarnait leur
ambitionmaisaussi rejoindreleurs filles quiavaientégalement
quittélazonenordpour la capitale économique duarocla
dernière àl’avoir faitétant pensionnaire au lycée dejeunes
fillesdeCasablanca.
aisahvéleDieuauquel mes grands-parentscroyaient
tant allait lesabandonner commeil l’avait fait pourob à
atan !En moinsd’unanlefilschéridisparaissaitencourant
secourir son père et leur fille devingt-troisans mouraiten

14

donnant lavie à des jumelles.epetit-filsdequatre ansmoi
toutdésemparén’avait rienà espérerdeses grands-parents
engloutisdans lemalheur.on grand-pèresemura dans le
silence; on memenait régulièrement levoir ; il survécutcinq
ansàson fils ; jenemesouviens pasdu sondesavoix.’ai-je
seulemententendue?arcontreses traits sont restés figésdans
monesprit.epénétraisdans sa chambreoù ildemeurait seul
assisdans un fauteuilen osiermaigrelatête baisséemal rasé
lepoilblanc commelescheveuxjel’embrassais sur unejoue
et je demeuraisdeboutimmobilefigépar lerespectet la
crainte.lus tardquandjeserai instruitj’associerai son image
àlastatue duCommandeur.agrand-mèrevécut plus
longtemps ; jepus mieux la déchiffrer quesoné jpoux ;ela
voyais régulièrementtoutes les semaines jusqu’àmondépart
pour laFrancepourtant jenepusétabliravec elleune
quelconquerelationaffectueuse;ellen’ajamaiseu uneseule de
cesattentions qui meravissaientchez magrand-mère
maternelle.on tempérament froid et réservénelaprédisposait
guère àmanifesterbeaucoupde chaleurau petit orphelinen
quête deréassurancenid'être àl'écoute del'adolescentàla
recherche del'imagepaternelle.lestcertain quelemalheur ne
contribuaguère àfavoriser la communication.
e enezuelasurgitdenouveaudans mavie àlafindes
années 40.e devaisêtre en premièreouen terminale.e cousin
Abraham rimoAbraham commenous l’appelions était resté
fidèle au liend’amitiéqu’ilavait tissé avecmon père.Aussi
vint-il nous voiràl’occasiond’un voyage auaroc.l s’enquit
demes projetsd’avenir.elui fis partdemondésird’être
médecinet il meproposa d’aller plutôtauenezuelaoù il
conservaitdesaffaires etdem’intégrerdans une deses
équipes d’autant quesesenfantsavaientd’autres pôles
d’intérêt.eleremerciaietconfirmai mavocation.e devais le
revoiràmonarrivée à arisalors quej’étaisen première année
demédecinestagiaire àl’hôpitalBroussais.l me conseilla
d’aller voir son filsBaruj quiétaitchercheurdans lelaboratoire
durofesseuralpern.em’exécutaiil mereçutaimablement
etconclut l’entretienen me disant « j’espèrequevous ferez
honneurau nom ».

15

Ducôtématernellepointde départa étélemême  étouan.
n premier ricochet parran pour monarrièregrand-pèreque
jen’ai pasconnu ; les migrations tétouanaises verscetteville
qui ontdébuté après 130 connurent unerecrudescencelorsde
laguèrehispano-marocaine de160.abituellementémigration
sansespritderetour cenefut pourtant pas le casdemonaïeul
qui se contenta d’épouser unejudéo-espagnolequ’il ramena au
bercail.el’aiconnuetrèsâgée encorevaillante et très vive.
ous l’appelionsentrenous l’ranaise.on grand-père
materneloussefpoussépar l’impécuniosité a émigré au
Brésilalors qu’ilétaitdéjàmarié et père de cinq filles.e
Brésil bien quenon hispanophone a étél’une des premières
terresaméricainesd’émigration pour lesétouanais.e
portugaisétaitconsidéré commerelativement proche de
l’espagnol.uandles premiersémigrés revinrentà étouan
leur succèsenflammaplusieurs jeunes.Cependant écritaïr
évy13«àmesureque cesémigrés semultipliaientlaréussite
devint plus problématique et plus lente car tous faisaient le
même commercel’un faisant tortàl’autre».Ainsiestdécritela
situationdemon grand-père.Auboutde dixansd’un séjour
laborieuxil revint visiter safamille.oursuivant saquête du
mâlequi pérenniserait son nomil laissasafemme enceinte et
reprit le bateau verscequi n’était pas lepaysde cocagne
espérémaisd’où il pouvaitadresser les quelques subsides qui
empêchaient safemme et sesenfantsdemourirdefaim.ur la
nature exacte desesactivitésjen’ai guère deprécisions
curieusement dans lesdeux familles paternelle et maternelle
on parlait peud’émigrationmaisàl’évidencelaréussite de
oussef futbeaucoup moinsbrillanteque celle de issim.
Contrairementà ce dernierqui àson retourput vivre deses
rentesmon grand-pèrematernelacquit un minusculemagasin
àvraidireune boutiqueoù l’on netenait pasàtroisetd’où l’on
conversaitavecle chalandqui setenaitdans larue àtravers un
comptoir représentépar uneplanche.n voitencore detels
réduitsdans les souksactuels.
Dans lesannées 40mes sœurset moiaccompagnions leplus
souvent mamère devenueveuvequand elle allait visiter ses

13araheiboviciChronique des Juifs de Tétouan(déjà cité)p.290.

16

parentsà étouan.Casablanca étaitalors sous protectorat
françaisalors que étouan vivait sous lerégime del’Espagne
franquiste.esdeux villesétaientdistantesd'environ 450
kilomètres ; nous nepossédions pasdevoiture et plutôt quele
carauxarrêts interminablesnous préférionsemprunter lavoie
maritime.ousembarquionsdans un paquebotdela
Compagnie aquetleDjennéou la outoubiaquidesservaient
laligneCasa-arseille;après unenuitdetraverséequi revêtait
pour nous lavaleurd’une croisièrenousdescendionsàl’escale
de anger d'où nous prenions un taxi ou le car pourétouan
éloigné d’unesoixantaine dekilomètres.Bien que capitale dela
zonenord duaroc étouan n’était qu’unepetiteville
comparativementàsavoisine auréolée delarenommée deville
internationale.éanmoinsil faisaitbon y vivre.algréun
passétumultueuxles rapportsentrelescommunautésétaient
pacifiques.esEspagnolsétaientbeaucoup plus prochesmoins
arrogantsenvers lesarocains quenel’étaient lesFrançais.
uifsetArabes pouvaient parler spontanémententre eux
l’espagnol.’étésaison habituelle denos villégiaturesvers 7
heuresdu soir chacun rentraitchez soichangerd’habitsmettait
chemiseproprerobelégèremais trèsdécente et s’apprêtait
pour lePaseo.Celui-ciconsistaitendéambulations
interminables sur l’avenueprincipaleinterdite àla circulation
detous les véhicules ;desbandesdegarçonsetdefilles se
croisaientet serecroisaientdans unballet monotoneponctué de
Olasonores.arfois la dégustationd’undulce(gâteau)oud’un
helado(glace) rehaussait lajoie delapromenade.apudeurdes
échangesentrelesdeux sexes n’empêchait pas l’expression
d'unepassiondébutante; il suffisaitd’un regardoù les prunelles
peinaientàse disjoindreoud’unepoignée demain qui n’en
finissait pasetdont lavigueurdémentait l’apparente banalité.
es hommes plus fortunés ou plusâgés s’installaientaux
terrassesde caféset surveillaientd’unair faussementdésinvolte
les flâneuses.arfois undes spectateursattablés
particulièrement hardi lançait unpiropo(uncompliment)àune
charmanteinconnueou soi-disant tellequiavaitémoustilléses
sens.emesouviensd’une de ces finsd’après-midi oùgamin
de douze àtreize ansj’accompagnai mon oncle et sesamis
mesaînésd’àpeineune dizaine d’années.lschoisirentde

17

s’installeràuneterrasseface àjenesais quel obstaclequi
obligeait les passantesàsoulever un peu leur robe; l’unde ces
jeunes gens bienélevémais frustré expliquaitpassablement
excité « aver si se ve un poco de negro ver a »(voyons
voyons si l’onaperçoit quelque chose denoir).’adoraisces
voyagesencetteterresi prochemaisde culture déjàsi
différente delamiennequi s’apparentaitdeplusen plusà celle
delaFrance.agrand-mère achel s’arrangeait pour quela
maison familialerespirâtallégresse et insouciance alors qu’elle
était souventconfrontée à des peinesetdes soucis qu’elle
n’évoquait jamais.es motsdetendressequ’elle choisissait
pour s’adresserànousavaient lamême douceur queles fruits
confits qu’ellenousconfectionnait.Ces motsmi luz(ma
lumière)mi alegria(majoie)mi bueno(monbien) qui
remplacent sibien les prénomsde ceux qu’onaime ellemeles
atransmisinculqués et jelesemploiepourappeler mesenfants
ou petits-enfants.’aimaisaussialler surprendremon grand-
père dans sa boutiquelilliputienne.eubavardmauvais
vendeuraudemeurantmais sibon ;deson gousset où il
rangeait unemontreil tirait toujours uncaramel ou unepièce
qu’il meglissait.on grand-pèremourutà étouanilavaiteu
huitenfants dont un seul garçon ;ce dernier bien quel’undes
plus jeunesdelafratriesesentit investidu rôle de chefde
famille commelevoulait latraditionil nesemariaqu’unefois
l’avenirdeses sœursassuré.int l’heure del’indépendance du
aroc.asituationdesuifsdevenaitcomplexela
communautés’amenuisaitdejouren jour ; mon oncle comme
beaucoupd’autres décida d’émigrerensraël ; il liquidale
magasindenouveautés qu’ilavaiteu tantdemalà acquériret
dont ilétait si fier etencompagnie desafemme desesdeux
enfants desavieillemèrema chèregrand-mère etdeuxdeses
sœursl’uneveuvel’autre divorcéeils partirent.Ainsi
s’achevait entre deuxexils bien quelesecondfûtconsidéré
commeun retouruneprésencefamiliale de cinq sièclesdans
cetteville.
’émigration familiale enAmériquenes’est pas limitée à
celle demes grands-pères ; lefrère demagrand-mère achel
émigra enArgentine.Comme issimil revintà étouan pour
semarieret ilépousasaniècelasœurdemamère ellese

1

nommaitro.ls repartirentmaiscettefois-cidéfinitivement.
écemmentj’aieu lavisite delapetite-fille d'ro.Consul
d’Argentine à iev elle étaitdepassage à aris etenavait
profitépourconnaîtreun membre dela branchefrançaise dela
tribu.
AudayBenacerrafBenalal autantdenoms reflétant la
présencejuive auaroc depuis tantdesiècles.Auday(ou
Awday)le uifenberbèrenous parle denotreprésence ante-
islamique.ElleremonteraitenAfrique duordsi l’onencroit
Flaviusosèphe àl’époque des rois lagidesd'Égyptequi firent
appelà des mercenaires juifs pour renforcer les villes grecques
deCyrenaïque.Après larévolte deBarohba(132-135)
quelques familles seraient venues s’installerdans larégiondu
if14.
Benacerrafsignifiele changeurdemonnaieprofession
réservée aux non-musulmansleCoran refusant le commerce de
l’argent.obertAssarafa donnérécemment une autre
explicationplus originalemaisaussi moins probable du nom15
.
’entrée du sanctuaire du temple de érusalemétait ornée de
deuxcolonnesenbronze.Celles-ciétaient fabriquées pardes
fondeursdemétauxappelés séraphinsmais ils produisaient
aussidesarmesetdes piècesdemonnaie.Cesartisansétaient
membresd’une confrérietrès fermée et setransmettaient leur
savoirdepère en fils.Après la destructiondu templeilsavaient
aboutienEspagne d’où ilsauraientémigré auaroc.Cesont
lesdescendants qui porteraient les nomsd’Assaraf oude
Benacerraf.uantau nomdeBenalal ouBenAllalil s’agit
d’undiminutifdeAbdAllahtraductionarabe del’hébreuBen
liel16qui signifieserviteurdeDieu etc’estbienen tant que
tels quelesuifs ont quittéles rivagesdel’Espagneplutôt que
derenier leur foi.
C’est lejour où jevérifiais surnternetcertainesdonnéesde
l’onomastiquequej’ai lu sur l’écrandemon ordinateur la
dépêchesuivante "7/6oulon«es migrants inhumés.es

14ichelAbitbol istoire duaroc.Éditionserrin. 2009. p.27-29.
15obertAssarafcertaine histoire des juifs du MarocUne ean-Claude
GawsewitchÉditeur2005p.5
16aïmafraniDeux mille ans de vie juive au MarocÉditionsaisoneuve
etarose193p.45.

19

dix-huitclandestins naufragés repêchésau large de altepar
l’équipage delafrégate amotte-iquet ontétéinhumésà
oulonàl’issue d’une cérémonieœcuménique.En l’absence de
certitudelesaumôniers militaires ont lu les prièresdans les
religions monothéistes christianismeislamjudaïsme»."
’associe à cette dépêchele débatentendu lematin même à
laradioletravailest-il unevaleurde droiteoudegauche?
uestion singulière etd’une certainemanièreindécente.ous
avionsdéjàlaBiblequi nous menaçait« vousavez pêché
voici votre châtiment c’estàlasueurdeton visagequetu
mangeras ton pain jusqu’àton retourau sol » (Genèse 19).
Et voici queles politiciens moralistes s’inquiètentdesavoir
sous quelle bannièreilconvientd’enrôler letravail.navait
cru queleur fonctionétait plutôtd’en procureràleurs
contemporainsavant que certains nesoient victimesdeleur
quêtemortifère.esdeux grands-pères onteuxaussi fuidevant
lamisèreils sesontbattusils ont suémais heureusement ils
ont survécuet gagnémodestementcertesmais suffisamment
pour permettre àlaplupartdeleursdescendantsd’acquérir les
outils qui leur ont permisde choisir librement leur métier sans
avoiràsesoumettre àlafatalité.

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