Tu me demandes si j'ai connu la guerre

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Entre mémoires imaginés et récit de vie romancée, l'auteur traverse une époque et un destin qui cheminent entre des vies héritées, projetées et accomplies. Y sont évoquées les guerres de territoires et de pouvoirs, depuis la Grande Guerre, la guerre d'Espagne, de 39-45, les guerres d'Indochine et d'Algérie et... les guerres contre la langue, contre la terre; une histoire chaotique qui ne trouve de salut que dans l'art et le savoir; une lutte incessante de l'écriture contre la mort, contre la guerre.
Publié le : mercredi 1 février 2012
Lecture(s) : 14
EAN13 : 9782296480414
Nombre de pages : 222
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Tu me demandes si j’ai connu la guerre
Aurore Altaroche Tu me demandes si j’ai connu la guerre
Mémoires imaginés d’une femme e e auXXet au début duXXIsiècle
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-55900-4 EAN : 9782296559004
Il ne peut y avoir que la poésie ou la guerre... Ossip Mandelstam Parmi les étouffements, le frôlement des choses… La présence avait fait irruption, Elle pliait des éclats de jour Et on voyait dans les écarts briller des points. Sur les pages des lignes d’énigme Regardaient la barbarie d’époque et ses encombrements Quelle autre vie où la lumière ne toucherait pas des formes sombrées ? Geneviève Clancy, Notre Dame des présences
Le voyageur de minuit Il est plus d'une heure du matin, dans l’univers froid d’un hôpital inconnu, elle est peut-être en train de mourir. Hier, d’autres jours avant, elle n’a pas réussi à calmer sa terreur. Elle est à l’hôpital, à l’agonie ? Entre effondrement et colère, entre peur et instinct de survie : où était-il pendant qu’elle souffrait l’atroce solitude des êtres qui se perdent ? Où était-il ? Et maintenant pourquoi pense-t-elle à ce qui l’éloignait ? Est-ce qu’il la croyait morte ? Elle est vivante. Il est une heure du matin et elle a été ramenée dans l'avion sanitaire de nuit. Qu’est-ce qui s’est passé ? La tension est telle qu’il faudrait comprendre. Comprendre quoi ? Qu’arrive-t-il ? Que se passe-t-il ? La vie, la mort tout d’un coup sont mêlées dans ce cauchemar. Il fait nuit et un froid glacial, les urgences ont l’aspect glauque des lieux de transit. Dans l’attente, des pompiers font la navette, ramenant des blessés au milieu des sans-abris et des poivrots. L’attente, des couloirs interminables, des chariots, des portes closes, un labyrinthe au bout duquel… en sous-sol, près de la salle de réanimation. Plus tard la garde de nuit vient : il faut dormir. Elle est sous calmant, est-ce qu'on la réveillera demain ? Pourquoi se réveiller avec cette déchirure qui l’a traversée de haut en bas. Quelque chose se rompt à chaque mot. De la vie, quelque chose file, s’en va et la déchirure se transforme en une brûlure qui détruit tout. Il y a des larmes en continu qui ne peuvent pas éteindre cette brûlure. Pourquoi ? Cette question la tient éveillée et tient éveillée la brûlure ; brûlée de l’intérieur, avec juste des larmes dessus qui coulent, qui effacent le cri qui ne peut pas surgir, une surface cuirassée qu’il faut maintenir pour ne pas s’effondrer. Elle n’a pas crié sa souffrance jusqu’à ce que l’intolérable tranche net tout ce qui fait la vie et son malheur, plus rien ne tient. L'hôpital : un lieu de rencontre surprenant, toute la misère campe là avec les accidentés, les ivrognes, les drogués, mais il ne faut pas être à ce point en souffrance, et personne pour donner un peu d'eau ou un quelconque remède, personne pour soulager d'un sourire ou d'un mot. Elle attend que le jour se lève, dans un couloir au sous-sol où des chariots transitent, que des blouses blanches sillonnent, elle attend. L’attente a une consistance cotonneuse, couleur blafarde, l’hôpital fait des sons métalliques entrecoupés, des bruits de chariots, des courses précipitées, des mots feutrés, des gémissements. Pas de cris. Pas comme là-bas. Où ? Elle essaie de retrouver des bribes de souvenirs. Qu'est-ce qui s'est passé après cette lumière noire qui lui a fermé les yeux. Elle sent qu'elle est là et en même temps se dédouble, elle existe en deux êtres : elle,
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blessée, en délire, et une autre qui essaie de garder la conscience et la compréhension des choses. Elle ne peut pas parler, quelque chose lui traverse la gorge, elle ne ressent rien mais quand elle essaie d'ouvrir la bouche, aucun son ne sort. Elle attend, la matinée se déroule, elle ne bouge pas, elle attend que le chirurgien fasse son diagnostic, se prononce… Prononcer, tout d’un coup ce mot cherche son sens. Elle a attendu une grande partie de l’après-midi, elle ne sait plus qui est venu, elle a vu défiler une armée vêtue de blanc. Elle est en salle de réanimation, le lit, les appareils respiratoires, l’immobilité du corps. Elle a mal, elle ne peut pas bouger sans qu'aussitôt la douleur explose en elle. Elle a peur, maintenant elle a peur, elle essaye de se calmer autant qu'elle peut mais la peur la tenaille, c’était un cauchemar, une fuite terrible devant un ennemi invisible. Une blessure radicale s’est ouverte, où est l’ennemi ? Autour d'elle les avis des uns et des autres l'emmêlent dans une compréhension impossible. Les jours sont un cauchemar, allait-elle survivre, telle était la question, quelles séquelles aurait-elle ? Comment vivrait-elle ? Chaque nuit, elle est en état de veille, presque chaque heure, elle pleure, mais elle ne sent même pas les larmes, elles coulent, parfois jusqu’aux hoquets, de façon extérieure. Puis elle a senti s'installer une insensibilité en elle : la douleur trop grande l’anesthésie, du coup, elle est dans un temps presque apaisé et calme, elle pare à chaque chose de façon méthodique, comme une machine. Elle est dévastée de l’intérieur. Elle tremble de tout son long, elle a mal, elle a froid, il lui semble qu’un cap vient d’être franchi, son corps l’alerte. Elle est un peu étourdie, cette hâte, cette course, c'est à cause de tout cela sans doute, ajouté aux cahots, au froid, à la réverbération de la neige et du ciel gelé. C’est le crépuscule, l’entre chien et loup que décrit Jean Genêt, cette heure d’invisible transformation oùtout homme naissant et grandissant avec ses « débats, ses troubles intérieurs et cachés ». Elle s'est endormie pendant toute la soirée, elle s'est réveillée, tassée dans son lit et s'est demandée d'où elle revient. De quel enfer revient-elle ? Ces vers reviennent : Mon bien-aimé, mon soleil, lève-toi sur l’horizon, efface mes nuits d’exil Les ténèbres de la solitude me couvrent de toutes parts. Pour les femmes prises dans une guerre sans perspective de fin, dans une des sociétés les plus brutalement patriarcales sur terre, c’est ainsi qu’a débuté son histoire avec l’Afghanistan. Que comprendre des effets d’une guerre moderne : les déplacements massifs, les interventions de troupes étrangères et des agences humanitaires, l’arrivée des médias de masse et l’économie d’urgence, un monde nouveau dont la violence s’ajoute à celle du conflit armé. Dans leur propre pays, les afghanes constatent
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les ravages qui les privent de leur passé comme de réelles perspectives d’avenir. Comment construire sans les souvenirs d’une vie qu’elles n’ont souvent pas connue ? Comment puiser dans un capital symbolique qui intègre des préceptes qui les asservissent mais dont la tradition garde des repères, permettant d’ancrer leur vie exilée, qui cherche à maintenir son honneur dans la mouvance de la guerre. Des femmes démunies qui intériorisent des valeurs d’une communauté machiste, jusqu’à en mourir. Aller à l’école, se marier, avoir des enfants sont des actes qui obéissent à la préservation de l’honneur du groupe. Tous les aspects de la vie jusqu’à la décision d’aller accoucher en milieu hospitalier sont pris entre la religion et des traditions qui perpétuent la violence envers les femmes, et se confrontent à l’irruption d’une modernité multiforme. Et comme elles, la voilà écartelée entre la misère quotidienne, la guerre, la globalisation et une timide conception d’un destin individuel. C’est ce que lui a appris le combat des afghanes, cette proximité du destin des femmes dès lors qu’elles appartiennent à des mondes archaïques, qui resurgissent parfois de manière subtile dans des univers feutrés et dits civilisés. L'hôpital est à aux portes de la ville. Elle voudrait reprendre goût à la vie. Un jour, on lui a remis un sac en lui disant : ce sont des vêtements qui ont été rendus par les services du rapatriement sanitaire. On a ouvert le sac, il contenait du linge trempé de sang, elle est restée incrédule : autant de sang, c’était terrifiant, tout était imbibé, elle pleurait, ne savait rien faire d’autre. Elle cherchait dans sa détresse, pourquoi lui avait-onfait cela ? Pourquoi ? Fallait-il analyser ou bien simplement vivre au jour le jour ? Elle est encore dans la terreur, une peur effrayante. Tout se dédouble, en elle : chaque jour porte sa douleur et son énigme. Des jours de souffrance, elle est endormie de médicaments mais la douleur la traverse, elle se réveille et essaie de sourire faiblement parfois. Des jours intenses d’angoisse, de questions sans réponse. Et commence une longue coupure. Est-ce qu'elle était inconsciente ? Dans l'isolement, il faut être en alerte, se heurter au même mur, faire vaciller le mur… un élan de colère, de hargne, jouer le tout pour le tout face à l’univers concentrationnaire de l'absence de mémoire. Elle se sent partir. Elle est morte. En fait, elle ne l'est pas... un homme aimé il y a longtemps ? Elle ne sait plus, elle s'accroche à ce souvenir... et un interdit s'y rapporte. Et voilà le désert des êtres, elle compare la résistance de l'inconscient au thème d'une citadelle où un homme attend un ennemi imaginaire jusqu'à sa mort, comme dans le désert des Tartares de Dino Buzzati. Elle en a parlé au Professeur Kalder : est-ce que les rêves sont la seule justification de son intégrité d'écrivain ? L’écrit est comme la revanche de la vie sur la chose morte, un cadavre qui hante chaque statue ? La voilà devant la page blanche d’un autre, Professeur Kalder sourit et lui lance : contre l'angoisse de la page blanche, prends des crayons de couleur... Paradoxe diabolique : la couleur
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n'existe pas, il lui a expliqué un jour la lumière et l’absence des couleurs sauf dans l’arc-en-ciel. Pourquoi écris-tu des livres ? À cause de l’arc-en-ciel évidemment, elle lui écrit : la vie a changé ses couleurs en liberté, tu m’as ouvert le cœur vers un infini dont j’ai envie d’esquisser la confiance, la couleur, le parfum, la musique, le grain, le piment et la lumière… je crois que cet arc-en-ciel porte un nom dans la vie des humains. L'amour, l'amour, rien que l'amour. Est-ce un amour si total avec tant de solitude ? Mauriac déjà écrivait dansle désert de l’amour:ah l’importunité de ces êtres, à qui notre cœur ne s’intéresse pas, et qui nous ont choisis, et que nous n’avons pas choisis ! – si extérieurs à nous, dont nous ne désirons rien savoir, dont la mort nous serait aussi indifférente que la vie… et pourtant ce sont ceux-là qui remplissent notre existence. Elle sent la gravité l'envahir, serait-elle pour lui cette femme qui disparaitrait dans l’indifférence ? Comme tant d’autres ? La voilà mélancolique à l’idée de la stérilité des passions humaines; elle se sent totalement responsable de ce qui peut arriver, il faut peut-être laisser le temps d’apprivoiser :l’inconscient est ce chapitre de l’histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge, c’est le chapitre censuré. Le mal la tenaille jusque dans le dos, est-il possible qu'une telle douleur existe ? Elle est allongée dans son lit, chaque geste réveille la douleur, la chambre est calme cependant, claire et douce, apaisante après cette rupture terrible, cela s'est passé un 11 février, date de passage dans la cinquième saison selon le calendrier de médecine chinoise. Dans ses phrases, se tiennent tout entiers des sentiments consumés, implorants d’espoir et de désespoir mêlés aux champs meurtriers. Des jours, des arbres et des armes, l'horizon d'un pétale rouge flotte sur la terre, orge du sang d'un couteau planté dans sa chair. De quoi se souvient-elle ? Des routes en pleine nuit déviées et obstruées, le dur voyage, le souvenir d'une lune noire qui bombarde sans cesse, une enfant terrifiée, anéantie au milieu de l'embrasement. A-t-elle survécu ? C'est comme si toute la durée de la vie tournoyait, les citadins fuient la ville qui va être bombardée. Terrée dans l'herbe, elle n'a pas de nom, sa famille est morte, tous les hommes ont été mis en cage, quelque part, ils chantent à la mort qu’ils trouveront un autre pays. Elle paraissait si familière dans la nuit moite, elle aurait pu porter une bombe dans son ballot. Il fait sombre et ses cuisses sont douces et saines. Un jour, elle était partie, abandonnée et complètement détruite. Elle attend que quelqu'un l'arrête et lui dise d’entrer, quand elle marche, elle voit les ombres floues d'elle, quand les camions ralentissent, dans la nuit, pour la prendre. Si elle avait su que la chair connaissait cette douleur, elle reste immobile jusqu'à ce qu'elle retrouve les gens revenus de la mort. La nuit, elle erre sur la route, les arbres ont vieilli sans ressentir le vent; chaque nuit, dans les montagnes à travers les plaines en désordre, sous les ponts suspendus au-dessus
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