Tu vis, tumeur... Tome 2

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Au sortir des vicissitudes, l’existence mutine le projettera, impassible et inquiet, dans une routine bien cimentée et aimantée vers le bas, avant de l'entraîner vers de nouvelles complications médicales... Le personnage principal est soumis aux caprices d'un destin fâcheux et inspiré. Il trouvera son seul réconfort dans la présence de ses proches, et goûtera alternativement aux vertiges de la liberté retrouvée puis aux enclaves animées de blouses blanches...


Publié le : mardi 11 août 2015
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EAN13 : 9782332977366
Nombre de pages : 360
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ISBN numérique : 978-2-332-97734-2

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

A ma mère, qui m’a toujours suivi avec abnégation et affection…

Citation

 

 

« Chaque homme dans sa nuit, s’en va vers sa lumière »

– Victor Hugo –

Retour et routine…

J’ai fait le ménage à fond avant de partir, je suis content que l’appartement soit propre, je suis content d’être chez moi, je suis content de fumer chez moi sans être obligé de descendre dans ce foutu jardinet !… Je suis content… Je suis chez moi… Encore une semaine sans traitement, je commence ensuite un protocole de soins, tout va bien, on peut guérir de ces saloperies là !… Je suis confiant à ce stade… Ma mère s’est endormie, j’enlève son thé et son assiette doucement, je la couvre avec un blouson pris sur mon escabeau porte-manteaux, et je vais faire la vaisselle… Je lave cette brève vaisselle sale, je retourne ensuite devant la télé… J’éteins une lumière pour ma mère, je lui trouve un autre pull égaré pour les pieds, et je baisse le son de la télé en choisissant une chaîne… Je me dis qu’à la même heure, je ferai sensiblement la même chose, mais là, je suis chez moi, ça change tout… C’est ma mère presque inoffensive à présent qui sommeille à mes côtés, non pas un boxeur poids lourd bourru sorti du circuit et revanchard, qui se bâfre chez Buffalo Grill avec des entrecôtes de 2 kg pour gagner la salade niçoise et nourrir sa femme gratuitement… C’est flippant quand même… Moi, je l’ai vu de mes yeux vu, manger avec les mains, en une minute tout était fini, c’est de la dinette pour lui, ce n’est pas un repas… Lorsqu’il joue à la marchande avec sa fille, il doit mieux manger, alors les barquettes sous vide de l’hôpital… C’est pour cela qu’il était hostile, féroce même, et qu’il m’a apostrophé, insultant, c’était le manque de bouffe, si j’avais su, au lieu de la méthode psychologique risquée que j’ai employée, j’aurais acheté un sandwich, c’est plus sûr, cela, c’est fiable ! On ne théorise pas avec un monstre, on le nourrit, c’est tout… La vie c’est ça putain, ne jamais se tromper de méthode avec la personne nuisible, sinon on risque proprement sa vie, je le sais à présent…

J’aurais bien pris son numéro de téléphone et celui de son sparring partner, ça peut servir dans la vie de connaitre des poids lourds à la retraite, utiles pour négocier des créances, réviser le montant du loyer, cassant des doigts si nécessaire, briser une côte ou deux, toujours à l’intimidation… J’ai été bien pressé de partir, j’ai oublié le plus important : quand on est pote avec de belles statures menaçantes comme ça, on devient intouchable, c’est tout… La crédibilité et la position de force lors de négociations sont primordiales, je suis très déçu, très déçu, j’ai la chance de partager la chambre de George Foreman, on copine un peu, et j’oublie de prendre son numéro… Ah, quelle négligence ! Oublier les numéros de téléphone importants ! Quel crétin je fais !!!…

Règle numéro un dans la vie, connaitre un costaud, voire deux ! Règle numéro deux, connaître leurs coordonnées et pouvoir les utiliser comme des outils… J’ai eu cette opportunité insensée, je l’ai ratée, je suis déçu à en pleurer… Me voilà bien contrarié maintenant… Je peux, bien sûr, retourner à l’hôpital sous un prétexte quelconque et aller les voir pour leur demander leurs coordonnées, mais cela manquerait de spontanéité, c’est trop tard, ils ne comprendraient pas, malgré leurs légères déficiences dues à leurs nombreux combats, ils le prendraient mal…

Il n’y a plus rien à faire, j’ai raté ma chance, voilà tout… Morne déconvenue, des cons venus me secourir dans le besoin, et je rate cette opportunité insensée… Je les garderai en mémoire, ils étaient fin gentils, finalement…

Ma mère se réveille et me voit la mine déconfite,

– Ça va, ça me fait bizarre d’être chez moi, dans mon délire absurde !… Je n’avais plus l’habitude, et j’ai tant attendu… Il faut que j’aille chercher mon traitement pour la tuberculose à la pharmacie…

– Je viens avec toi, mon fils, après je rentre

– Je te raccompagnerai à la voiture

– D’accord, mon fils

On descend tous deux et on va à la pharmacie… Ils n’ont pas ce médicament en stock, la pharmacienne m’invite à repasser demain pour le prendre, j’acquiesce d’une moue gentille… Elle garde ma carte Vitale en me donnant un petit papier foireux, je perds au change je crois, on verra demain… Il flotte une sorte de gravité en ces lieux…

Je raccompagne ensuite ma mère jusqu’au bout de la rue, mais sans les sacs, ça va, c’est une balade de printemps dans Paris la Belle, on retrouve sa voiture recapotée… Elle me regarde avec le même air espiègle et elle décapote son bordel, toute une aventure mécanique, et c’est plié… Elle prend sa place fièrement, comme si elle s’installait dans un bateau de croisière… Elle met lentement ses lunettes et son chapeau de paille, pour le vent, et pour la prestance de riche Californienne… Elle démarre et part sans trop regarder derrière, elle veut me raccompagner, mais je la vexe en prétextant que je préfère marcher, cela pour finir ma cigarette :

– Je ne suis pas loin, maman…

Elle file dans le soleil, sa belle monture noire brillante, dans les rayons à l’unisson, puis elle disparait dans un virage, comme une belle résidente de Beverly Hills… J’arrive enfin chez moi, seul, je roule une cigarette, la première sans personne, je la savoure posément, elle n’est pas prohibée, j’en profite lentement…

Voilà, je suis chez moi, je sais que c’est une sorte de nouvelle enclave, comme le Slave de la cave, mais j’y fais ce que je veux, quand je le veux, j’ai gagné ma liberté, je suis affranchi, j’ai gagné mon rudis de bois… J’ai brisé mes liens, comme un chien sa laisse…

Je me pose devant ma grosse télévision, ça marche, pas de problème de récepteur merdique, ça marche, alors j’en profite pour zapper en évitant les programmes que me conseillait ma mère, j’en ai mangé plus que mes repas, et des plus indigestes encore !… Que faire de cette liberté nouvelle, je ne sais, je n’ai pas d’amis sur Paris, si ce ne sont mes vagues collègues de travail, je n’ai pas de relations cimentées dans le béton de l’affection, j’ai laissé un ami à Toulouse, il ne sait pas encore… Je décide de l’appeler…

– Hola, hermano, como estas ?

– Moi, ça peut aller, tu sais, les enfants, le travail, et ainsi de suite, je construis toujours l’atelier d’Aurélie, il ne me reste que les finitions, j’ai fini le gros œuvre… On a eu du mal pour monter la charpente à deux, pour la faitière notamment… J’ai encore pas mal de boulot, mais elle aura son atelier…

– Je sais que tu ne lâches rien…

– Et toi, quoi de neuf ? C’est la question qui a fait l’objet de mon appel, courage !

– Les nouvelles ne sont pas très bonnes…

– Qu’est-ce qui t’arrive ? Les cordes vocales en forme de point d’interrogation lui confèrent une intonation inquiète…

– On m’a diagnostiqué une tuberculose, ce qui n’est rien, cela se soigne très bien, six mois de traitement et c’est fini… Par contre, j’ai aussi un cancer du rein développé dans les poumons, je vais commencer un traitement bientôt, je dois voir un cancérologue prochainement, et dans quelque temps, ils vont m’enlever mon rein avec la tumeur… Voilà, je ne vais pas très bien…

– Ah… Merde, ils t’ont dit les raisons ?

– Mon docteur m’a expliqué que ce n’était pas dû à ma tabagie ni à mon hygiène de vie, qu’elle connaît, elle m’a dit que c’était juste parce que je n’avais pas de chance, que cela touchait n’importe qui, à n’importe quel âge… Mais je n’y crois pas vraiment…

Il me répond, mon ami, solide et costaud, en essuyant des larmes : « Tu me tiendras au courant, et dès que tu peux, tu me promets de descendre nous voir, ok ? »

– Ok, hermano, je te le promets…

– Il faut que je te laisse là, je bosse, on se rappelle plus tard… sois fort, putain !

– A bientôt, Fred, bisous à Aurélie, bisous aux enfants.

– A bientôt, hermano, je penserai à toi.

– Merci, bisous

– Bisous

C’est mon ami et je l’ai rendu malheureux, suis-je condamné à n’apporter que cette même délicate nouvelle ?

Je m’habille et je vais au Parc Monceau avec mon livre entamé… Il fait encore un brin de lumière et de soleil, je marche les dix minutes et les deux rues jusqu’au parc… Arrivé sur place, je flâne en adoptant la marche des usagers, nonchalante et trainante, quelque chose dans l’alternance des pas, quelque chose de léger et d’indolent, un pas de promenade… Tous les marcheurs adoptent ce pas, une foulée de sous bois, une foulée qui flotte au soleil, tranquillement… doucement… J’aime à contempler ces démarches de week-end qui prennent leur temps, des démarches à chercher des coquillages à marée basse… J’aime les parcs pour cela, leur décontraction noyée d’oisiveté, et un peu d’ennui, des fois… Le temps qu’ils volent à la vie, un peu de temps… On dérobe ce que l’on peut, un quart d’heure, c’est déjà ça !

Je regarde quelques vieux souffreteux fossiliser et sécher sur les bancs, le temps s’y prête… Je vois des amoureux transgressant toute décence pour échanger quelques baisers languides, cela n’est pas méchant, juste des jeunes qui sont amoureux, ou croient l’être… Il y a quelques vélos aussi, je m’abandonne dans la rotation de leur pédalier, tout aussi paresseux, ils vont et viennent sans but aucun, c’est l’objet… Et puis il y a les foutus joggeurs qui, habillés tout Décathlon, s’acharnent à faire le tour du parc avec implication… Ils ont tous un boitier intriguant à leur bras, comme une excroissance technologique, probablement pour connaître leur rythme cardiaque, leur tension, la distance parcourue et autres ?… Ces cybers coureurs ne font pas que parader, ils courent pour le challenge, pour la compétition… On les voit tourner en rond à intervalles réguliers, ils se comportent en sportifs de haut niveau, ils améliorent leurs performances à chaque tour, sans cesse… C’est impressionnant, ça tourne et ça tourne à grande vitesse, toujours dans le même sens, je pense qu’un importun qui joggerait dans l’autre sens se ferait rabrouer rapidement… Il y a un sens intrinsèque, ne pas le respecter c’est insulter les porteurs de la loi, du dogme secret qui veut que l’on court dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, c’est la règle… Je les regarde tourner, immuables, et ne peux m’empêcher de penser que je méprise les gens en bonne santé, je hais les sportifs avec une bonne hygiène de vie, une bonne bobine bien fraiche, une mine de cinq fruits et légumes par jour… Je hais tous ces cons tournants en rond, mais qui savent tout de même où ils vont, moi je n’ai jamais su et je ne suis pas bien portant, alors je les méprise copieusement, jaloux !… Je regarde ces marcheurs trainassant, et ces coureurs qui cherchent la prouesse ultime… Je cherche entre les deux une place au calme du soleil et de l’agitation sportive tournante, en redondance transpirante, le brassard électronique imbécile livrant les indications pour des heures à courir… Ils portent tous ça, les vrais coureurs, les bidons sont reconnaissables par leur tenues dépareillées, leurs tennis élimées, vieilles d’un temps indéfinissable avec la semelle qui se décolle, molle, et surtout, ils n’ont pas le fameux bazar électronique qui fait super professionnel et compétiteur… Tant que j’y pense, j’arrache mon bracelet de l’hôpital que je jette à la poubelle avec un plaisir tout symbolique…

Je finis par me poser sur un banc, à l’ombre… Je consulte mes mails de manière anodine, je tombe enfin sur la réponse de mon câlin, de ma cousine… Elle me dit sa douleur et sa peine d’avoir appris cette nouvelle, elle aimerait être auprès de moi, je lui manque et elle ne sait que faire, elle pense à moi tout le temps, elle me demande de la tenir au courant… Je lui réponds en substance que je viens de sortir et que je vais commencer les traitements commandés en pharmacie, mais que sinon je vais bien, que je suis content d’être rentré chez moi, et que ça va aller… Je lui dis que je l’aime et que je l’informerai de la suite des évènements… Je vois un cancérologue bientôt…

– Te quiero…

Puis je me noie dans mon ouvrage, j’ai le sentiment d’avoir du temps à présent, alors que je n’avais que ça à Bichat, mais la différence c’est que ce temps est bien mien désormais, c’est ça qui est bon… Alors je m’enfonce dans les pages – comme dans un matelas confortable – l’une après l’autre… Je m’échappe en lisant ces lignes…

Je me dis que je n’ai toujours pas pris conscience véritablement de mon cancer, mais je sais qu’il serait opportun de profiter un peu, peut-être rencontrer une fille… Je regarde autour de moi : trop jeune, trop prétentieuse, celle-là aussi, elle doit n’avoir que seize ans, mais connait déjà son code de la pute, elle pétasse déjà à son âge, avec ses fringues de marques trop courtes et son attitude de : « Cessez de me regarder, je sais, je suis irrésistible derrière mes lunettes de soleil », bêcheuse précoce… Elle, trop garce, elle, trop vieille, avec un petit côté mormon flippant, certaines me plaisent mais elles sont trop jeunes pour moi, quinze ans d’écart, ce n’est pas tolérable… Je cesse de faire le tour des filles, plantées dans l’herbe comme des massifs de roses, ou sur des bancs, paresseuses, comme d’heureuses compositions végétales de mariage… Je reprends mon roman… Au bout d’un moment, j’ai mal aux fesses et le dos en détresse… Je me cale un peu mieux, et je finis par finir mon livre… sympa…

Il n’y a plus d’heures pour les médocs ou pour manger, alors je m’abandonne encore un peu, je flâne un tour de parc, en sens inverse des coureurs pour les emmerder, certaines coureuses me donnent envie de courir, de les courir, elles sont magnifiques, habillées de cette fameuse enseigne sportive, fuseaux moulants noirs avec des nuances fluorescentes, éclatantes de lumière et qui révèlent des formes parfaites… Si j’avais la santé, je me mettrais à jogger pour poursuivre ces beautés aux corps splendides, sublimés par la course… Rien que de courir derrière elles, suffocant, suffirait à mon bonheur… Plus je marche et plus je me retourne, Seigneur c’est trop pour un seul homme ! Il faudrait pouvoir les caster, âge, profession, pointures ou études ?… Je vais acheter une trottinette pour pouvoir suivre ces filles éblouissantes… Parfois, il ne faut pas grand-chose pour rendre un homme heureux, juste voir une femme de dos… Je finis mon tour très enrichissant et un peu licencieux, puis je me dirige vers chez moi… Aux abords du parc, il y a toujours une somptueuse Maserati noir et mal garée à l’angle de la rue… Lorsqu’on est riche, on se fout aussi de son stationnement, on se fout de tout… Le prix d’une amende n’est qu’une écharde dans le tronc d’arbre de son budget… Ce doit être bon d’être riche… Même si je hais les riches, aussi, mais moins que les sportifs, je ne veux pas de sa bagnole moi, qu’est-ce que j’en ferai ? Et puis c’est trop gros, trop ostentatoire, impossible à garer, sauf à l’italienne, comme il fait… Je passe devant en appréciant un bel outil, mais sans convoitise… Je remonte la rue, je croise une vieille dame avec un chien vêtu et assorti à sa maitresse, c’est une frange de la population de ce quartier, enfin du parc, mon quartier est très diversifié et assez jeune… J’arrive au métro, puis je tourne à gauche et prends la première à droite… Quelques minutes après et je suis chez moi, enfin… J’ouvre toutes les fenêtres, soit trois, et je range mon bouquin, il est 19h08… Je n’ai pas faim, normalement j’aurais dû manger depuis une heure… On est bien en liberté, je transgresse déjà… J’allume la télévision et je tombe sur le Grand Journal, sur Canal Plus… J’aime ce programme… Je serais moins clément sur les petits apartés de sketchs mal foutus et un peu trop gras à mon goût, on voudrait pouvoir les occulter… C’est dommage pour le reste qui est de qualité… Je me prépare une petite tisane, je frime, je n’avais pas ce mets de zénitude à l’hôpital… Une tisane à la menthe, c’est la grande classe, je prépare tout ça en souriant tous plaisirs dehors, comme des jupons retroussés avant d’être froissés… Je la bois devant la télévision en roulant une cigarette… L’invité politique se fait invectiver sèchement par Aphatie, assez tranchant, le laissant dans une légère apathie… Je n’ai retenu que très peu du débat, mais le politique ne sait pas répondre au critique, c’est l’élément principal de son boulot, pourtant !… Je commence à avoir faim, je vais me faire du riz en sortant un plat de ma mère, du bœuf aux oignons, c’est très bon, merci maman… Le riz cuit… Tout finit par être prêt et je me prépare une assiette de compétition, comparée aux services en manières de portions calibrées de l’hôpital… J’arrive avec ma grosse assiette d’affamé, et m’assois devant la télévision… C’est un peu chaud, finies les températures gérées au degré près, c’est un peu brûlant mais ça va, je vais réussir à manger… C’est l’heure des Guignols… J’ai un peu négligé les infos dernièrement, alors regardons comment ça se passe sous l’angle de la satire… Je me sens un peu déconnecté… Je zappe, c’est ma télé putain, je suis chez moi, je glande et je suis bien, je suis chez moi…

Je suis désormais dans l’intimité de mon appartement, il faut que je pense mon cancer, que je prenne conscience de mon état, je verrai cela avec mes médecins… Je remets toujours au lendemain ce que je peux faire le jour même, je n’ai pas la force de conceptualiser cette maladie tout de suite… Je suis incapable de mentaliser cela, j’ai un cancer avec une tumeur de huit centimètres de diamètre sournoisement accrochée à ce reste de rein… On va surement m’enlever cet organe malade… Mais je ne veux pas y penser… Ainsi que pour la tuberculose, je n’en souffre pas, donc ça n’existe pas, le cancer est un leurre, c’est un complot ourdi par ma famille pour que j’arrête de fumer, ils ont fomenté dans mon dos, je le devine ! Parce que je n’ai que 38 ans, et qu’il y a erreur sur le Registre de la Vie… Mais je sais que nombreux sont les enfants atteints de cette même maladie… C’est inique… Résidents de cliniques toute leur enfance, c’est ainsi… Je suis capable d’empathie pour eux, mais je n’arrive pas à me savoir malade aussi, je ne peux le penser, je ne veux le savoir, je suis dans le déni le plus total… L’idée de perdre mon rein m’alerte un peu, c’est la seule chose qui arrive à filtrer dans le sens d’une prise de conscience et d’acceptation du mal… Cette perspective de l’ablation de mon rein me dérange, je ne saurais dire pourquoi, c’est la perte d’un organe tout de même… On verra tout ça demain… C’est malheureusement semblable à la gestion de mon courrier… Le contenu potentiel des enveloppes m’angoisse, je ne les ouvre pas, je peux rester dix jours sans les considérer… Je ne le fais que dans l’urgence, avec diligence et m’astreins, sur le tard, à cette tare… Je gère mon cancer de la même manière, je suis ainsi, j’occulte tout ce qui m’angoisse, je le mets de côté… Je le cache sous le lit, comme une peluche qui fait peur… Je suis un gosse mal grandi…

Je m’abrutis devant la télévision pour éviter de penser à ma santé, les gens utilisent la télé comme un gros maillet que l’on vous envoie dans la tronche, façon violente, pour se terminer l’esprit et fuir ses problèmes, c’est le meilleur des outils pour cela… Je regarde vaguement un film qui l’est tout autant, je fume une cigarette comme du temps, le temps expiré se perd en fumée grisâtre entortillée dans l’appartement, je fume du temps, je ne pense à rien… Je continue, je n’ai rien d’autre à foutre avec moi-même… J’inhale une minute, et elle se perd en volutes jolies qui dansent autour de moi, je finis longuement ma cigarette, j’ai dû fumer un quart d’heure de temps carcéral, menotté au cérébral ; ce n’est pas mal… J’ai également fumé une partie de réflexion sur ma maladie, c’est déjà ça… Il faut que je m’accapare l’esprit, je sais que c’est grave, que c’est une maladie mortelle, mais il faut penser à autre chose, absolument, résolument, obstinément… Ma mère m’appelle :

– Je suis bien rentrée, j’ai mangé avec Marcel et grand-mère… Je fais mon vélo devant la télévision à présent…

– Moi, je regarde la télé aussi, mais rien de précis, je zappe, je pense à autre chose, sous entendu qu’elle relève :

– Il faut que tu sois fort maintenant, sois content d’être rentré chez toi…

– Je vais bien maman, j’ai le moral, ne t’inquiète pas…

– T’as eu Magali ?

– Non, justement, il faut que je l’appelle

– D’accord, mon fils, bonne soirée

– Bonne soirée, maman

– Bisous, mon fils chéri

J’appelle ma sœur sur Face Time, en espérant qu’avec la Wifi d’ici ça marche… Elle finit par répondre :

– Oh, c’est bon de te voir, tu as bonne mine !

– Tu trouves, j’ai un teint blême d’ennui

– Tu va bien ?

– Oui, ça va, je suis content, je suis chez moi, fin cool, je retrouve mes repères… Maman m’a préparé des plats pour la semaine… Et toi, ça va ?

– Ça va, mon frère, je suis contente que tu sois sorti, je viens te voir bientôt, maman te l’a dit ?

– Oui, elle a défloré la surprise, mais c’est bien, tonton ne va pas faire la gueule si tu ne viens pas à son mariage ?

– Ma priorité c’est toi, je veux passer du temps tranquille avec mon petit frère, ça te pose un problème ? Je te casse la bouche moi…

– Je suis très content que tu viennes, voix souffreteuse simulée, c’est important maintenant !…

– Arrête tes conneries, je viens déjà, ce n’est pas la peine de me la faire aux sentiments…

– C’est vrai, il faut bien tenter, par défaut… On va être bien tous les deux, t’arrives quand ma sœur ?

– Dans dix jours, et je reste quatre jours…

– Ok, grande sœur, ce sera court, mais bref…

Cette expression imbécile, mon père l’a toujours dénaturée, sans que cela n’interpelle ou ne fasse rire… Je m’en fais le relais sans plus de succès…

Je papillonne encore un peu avec ma sœur, de mots en phrases frivoles, on s’envole vers quelques affections, puis l’on raccroche en se voyant sourire à présent… C’est bien ce truc… On le refera souvent…

J’ai envie de tout péter aujourd’hui, c’est ma journée… Mais je suis chez moi… Je ne vais pas faire la rock star, par quelques illicites substances voilées, dans son hôtel étoilé… Ma sœur vient me voir, c’est la meilleure des nouvelles ! Je ne suis pas content, je suis heureux, follement… Ma sœur est adorable, il n’y a pas une once de méchanceté en elle, elle est toujours tout sourire, avec un humour un peu graveleux et fripon, mais c’est sa signature, on la connait maintenant… Voilà 38 ans que je la pratique… Si tu ne la connais pas, tu te demandes si elle plaisante ou si elle est sérieuse, tout ça entre deux rots, elle est terrible, elle a toujours une gentillesse pour tous et ne s’embrouille jamais avec les membres de la famille, ce qui est loin d’être notre cas à nous… Et à côté de ça, elle gère une équipe d’une quinzaine de personnes, responsable sécurité de la centrale nucléaire siamoise de leur village… Je suis impressionné par son parcours et sa réussite, ainsi que celle de mon autre sœur, je suis si fier d’elles… C’est cela ma sœur, une blague déviante dans un esprit bien mis… Mes sœurs sont brillantes, et magnifiques de bonté… Ce sont mes sœurs !

Je finis par fatiguer un peu, il doit être plus de minuit… Ça va être la folle grasse matinée pour moi, je vais avoir une tête de sortie de boite, bien chiffonnée et défaite au matin, je n’ai plus l’habitude… Je me change, je fais ma toilette, et comme à mon habitude, je fume une dernière clope alors que je viens de me laver les dents, ce n’est pas bien !… J’en roule une deuxième avant de me mettre au lit, ma première nuit après trois semaines dans mon plume, la fatigue s’allume… Je prends mon traitement du soir, et me couche… Je m’endors assez vite…

Le lendemain, je vais chercher mon traitement pour la tuberculose…

La semaine se lasse et se passe doucement, et je dois me rendre à mes rendez-vous avec mon urologue et mon cancérologue… Je dois voir d’abord le docteur Pujol, à Beaujon à 10h30, et en suivant le docteur Merlin, à Bichat à 13h00… Je regarde le trajet RATP sur mon application pour aller à Beaujon… Je pars avec un bouquin dans ma sacoche et j’attrape ma chemise en carton jaune… Arrivé à Mairie de Clichy, je range mon bouquin, il y a encore dix minutes de marche… J’arrive un peu en avance, juste ce qu’il faut pour m’enregistrer aux consultations à l’accueil… Je monte ensuite au 6ème, au service d’oncologie, j’ai découvert le terme il y a peu, on apprend des mots quand on est malade, des mots pour frimer au scrabble… Après l’inévitable et ineffable passage à l’accueil, je vais attendre dans la salle consacrée… Je m’y rends docilement, je suis tendu comme attendu… Je fais les cent pas, j’ai chaud malgré la légèreté de mes vêtements, je tourne en rond dans cette foutue pièce, les quelques vieillards qui attendent me regardent en diagonale, encore des vieux, je suis maudit, je n’ai pas le moral… Je finis par m’assoir, mais j’ai la jambe gauche qui tressaute, comme animée d’une vie propre, je n’arrive pas à contenir ma nervosité, je cligne des yeux anormalement, tout mon corps s’agite malgré moi…

Le docteur m’appelle enfin, c’est un petit bout de femme assez fermée qui ne dégage que très peu d’émotions, son visage est éteint… Elle arbore un maintien feint et assez froid, déformation professionnelle peut-être… Après quelques maigres banalités d’usage, on entre dans le vif du sujet :

– Alors, vous avez un cancer au rein avec une tumeur importante, le cancer dont la souche principale est le rein s’est développé dans les poumons… En concertation avec votre urologue, on va mettre en place un protocole de soins, il vous détaillera les formalités…

Elle ajoute que l’on va me prescrire du Sutent, médicament tout récent… Elle me le répète comme si c’était elle qui venait d’en inventer le nom, pour voir si ça sonne bien…

– Vous prenez le traitement deux semaines, puis vous l’arrêtez une semaine, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’on voie des évolutions ou pas… On attend un peu et on fera un scanner de suivi… Je vous donne un carnet de route, et vous devrez noter chaque semaine votre tension dessus, et les effets indésirables, si vous en avez… En général c’est des nausées, de la perte d’appétit, un dessèchement des paumes de la main ou de la plante des pieds, un état de fatigue, des aphtes… Je m’affaisse crescendo à ce triste énoncé…

Elle me rédige mes ordonnances, prescrivant également des produits contre les éventuels effets indésirables, écrivant quelques signes abscons formant des mots… Elle me donne le fameux carnet… Il arbore un dessin qui m’insupporte d’hypocrisie, avec de belles couleurs rassurantes, une belle palette variée, on y voit un petit ponton au bord d’un lac, avec un enfant, mignon de dos, son écharpe flotte au vent, le Petit Prince, il regarde au devant, vers demain, vers la vie… Il y a un beau ciel bleu limpide et dégagé, simplement agrémenté d’une oie ou autre oiseau de marais… Le dessin est très beau pour un dessin d’enfant, et puis en bas, il y a écrit, tout de même, en petit : « Cancer du rein »… Je pense avec aigreur aux illustrations du même acabit qu’ils donnent dans les avions relatifs aux consignes de sécurité… Ce foutu dessin qui ambitionne d’être rassérénant et de nous laisser dans une belle disposition, me froisse indéniablement… Je me doute bien qu’ils ne vont pas mettre une photo d’un poumon en phase terminale de la maladie, mais un fond neutre qui ne nous prend pas pour un con, ce serait bien ça, on se sentirait considéré un peu, non pas infantilisé, comme si on vous faisait un petit guili pour soigner une entorse, ou comme on fait un bisou sur la main d’un enfant s’il s’est fait mal… Je suis trop abasourdi par ce qu’elle m’a dit pour lui poser quelque question que ce soit : traitement, cancer, tumeur, tension, scanner, c’est un putain de vocable de maladie ça !… Elle me raccompagne à la porte et me donne un rendez-vous imprimé pour le mois prochain… Je disparais dans les couloirs jusqu’aux ascenseurs, dans une humeur gris foncée…

Je file vers Bichat, je marche jusqu’au métro, frustré des questions que je n’ai pas posées, mais c’est un premier rendez-vous et j’étais trop nerveux… Je verrai avec l’urologue… Arrivé à l’hôpital, j’ai le temps de prendre un café, dehors, en fumant une clope, je fais les cent pas aussi… Pourquoi j’ai si peur, j’ai déjà eu les mauvaises nouvelles, il ne peut plus rien m’arriver…

C’est l’heure de mon rendez-vous, je passe par l’indispensable accueil, nécessaire pour l’obtention d’une fiche de circulation, sésame des âmes malmenées… Je monte au 11ème, vers les consultations d’urologie… Même stress incessant, mais la salle est trop petite pour faire les cents pas, et les gens me regardent de travers, juste pour l’intention : opaque paranoïaque !… Encore et toujours des vieux, majoritairement, à un moment Le Créateur va prendre Conscience de La Méprise et rétablir l’Ordre des Choses, pour les vieux, les cancers ou autres tumeurs malignes, et une bénigne MST pour moi, par exemple, c’est Lui qui Décide !… Parlant plus fort : « C’est une suggestion, votre Toute Puissance… ». Je m’assois, et ma jambe repart d’instinct dans un battement imbécile, comme une aile d’oiseau, rien à faire pour l’arrêter… Je dois attendre une bonne demi-heure…

Le docteur a une bonne tête, bien amène, trop peut-être, je lui trouve quelque chose de surjoué dans sa prestance et son propos… Il pose les coudes sur la table, affable, il prend un air exagérément solennel et quelque temps pour préparer ses effets et se mettre en scène, puis me signifie, en s’écoutant un peu parler, tout sourire retroussé :

– Ce que l’on vous propose, c’est un traitement nouveau, il vient de sortir, et l’on vous offre aussi la possibilité d’intégrer un groupe de patients qui seront surveillés de plus près, concernant les effets du médicament…

Chaque pause entre les mots semble calculée… Il m’enlève les mots de la bouche en me disant que ce ne sont pas de cobayes dont il s’agit dans ce programme…

– Si je refuse, est-ce que j’aurai exactement le même suivi, les mêmes soins, le même traitement ?…

– Tout ce qui change, c’est une présence hospitalière plus… régulière, rien de plus…

– Alors je ne suis pas intéressé, désolé, docteur, je préfère prendre mon traitement normalement, si rien ne change, je préfère être chez moi si j’ai le choix…

– Pas de problème, me dit-il, sans offense apparente… Il est fort probable que l’on doive vous enlever votre rein et la tumeur à un moment, mais on ne sait dire quand pour l’instant… Le problème c’est qu’avec ce traitement, on ne sait pas affirmer s’il est plus favorable d’enlever le rein avant de commencer le traitement ou pas… La médication peut atténuer la tumeur et guérir le rein, à vous de décider…

– Si j’ai le choix, je préfère essayer de sauver mon rein ! D’un ton qui se veut serein, ce rein, mon rein, putain !…

Une fois de plus je suis confus de questions, mais incapable de les poser… J’arrive tout juste à lui demander :

– Est-ce que le traitement est efficace docteur, est-ce que je peux guérir ?

Il me regarde comme si j’avais demandé la position préférée de sa femme, puis se reprend, se fend d’un sourire commercial, et d’une voix étrangement enjouée, me dit :

– Ça vaut le coup de se battre, Monsieur Benedetti !

En prédicateur investi et en tendant son poing devant lui, contre un ennemi invisible…

Je voulais de lui des mots vrais et sincères, il m’a servi sa phrase type pour cette situation spécifique avec son sourire de circonstance appris, c’est une formule standard plus qu’une réponse… J’attendais des mots vrais, il m’en a servi des usés, des tricheurs, des joués… Il est effectivement très sympa, mais je ne le sens pas, il a un côté vendeur de voitures américaines qui me gêne un peu… Le docteur Camaillord, qui m’a annoncé mon cancer, était beaucoup plus humaine et réelle que lui, j’ai l’impression d’avoir fait face à un androïde… Je suis déçu…

Je rentre chez moi dépité et défait… Je passe par la pharmacie de ma rue, où je suis accueilli de manière glaciale… Le médicament n’étant pas disponible, je leur demande de le commander :

– Votre ordonnance n’est pas conforme

Ils m’éconduisent sèchement… L’ordonnance devait être sécurisée, je n’avais qu’une vague photocopie à leur présenter… Je leur confie alors patiemment que je ne peux retourner à Beaujon :

– J’ai besoin de mon traitement, avec abattement

– Rien à faire, Monsieur ! N’est-ce pas, Madame Morin ? Laquelle confirme d’un air pincé, en considérant avec hauteur ma pauvre ordonnance…

Je crois qu’elles m’auraient reçu de la même manière si je m’étais soulagé dans leur rayon cosmétique… Pathétique !…

Je sors, énervé, et me rends alors à la deuxième pharmacie du quartier… Le personnel m’accueille sans difficulté et en sourires, et me dit de repasser le lendemain pour le traitement, qu’ils n’ont pas en réserve… Je les remercie vivement…

Je rentre chez moi exténué, vidé, raclé comme une vieille paire de tongs après un tournoi de ping-pong dans un camping… Je range mes affaires rapidement et m’affale sur mon canapé-lit, je ferme les yeux pour réfléchir… Ai-je fait le bon choix pour son groupe de test, je pense que c’est mieux, j’ai fait le choix de ma liberté, c’est tout, je ne veux pas passer mon temps à l’hôpital, quitte à crever, autant crever dehors, non ? C’est juste une formule de gars costaud, et je lève le poing devant moi avec la même rage bidon et la feinte conviction que le docteur… Je crois que je ne l’aime pas beaucoup… Mais je n’ai pas le choix… Je reste allongé longtemps à penser à mes deux rendez-vous, il faut que je sois plus incisif, plus percutant, plus causant… Je le serai la prochaine fois… « Ça vaut le coup de se battre ! », ça ne veut rien dire putain !… Cette foutue mythologie du cancer qui impose de se battre, la victoire du mental sur le corps, je ne suis pas un moine tibétain putain, ce n’est pas mon putain d’esprit qui va me guérir, mais le traitement… Toute cette mythologie de « J’ai vaincu mon cancer », c’est le traitement qui nous sauve ...

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