Tunisie, dessine-moi une révolution

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Avec les élections législatives et présidentielles de 2014 et la nomination d'un nouveau gouvernement en février 2015, la Tunisie vient de parachever une période de transition démocratique. L'ouvrage présente les témoignages de citoyens tunisiens qui racontent ce qu'a représenté pour eux cette période de leur histoire. Les récits rendent compte de la complexité du seul processus transitoire abouti dans les pays du "Printemps arabe".
Publié le : dimanche 1 mars 2015
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EAN13 : 9782336371061
Nombre de pages : 296
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TUNISIE, Hatem Nafti
DESSINEMOI UNE RÉVOLUTION
Témoignages sur la transition démocratique TUNISIE,
(2011-2014)
DESSINEMOI UNE RÉVOLUTION
Avec les élections (législatives et présidentielle) de 2014 et la
nomination d’un nouveau gouvernement en février 2015, la Tunisie Témoignages sur la transition démocratique
vient de parachever une période de transition démocratique
(2011-2014)commencée par la révolution du 17 décembre 2010 qui a chassé
Ben Ali du pouvoir le 14 janvier 2011. Tunisie, dessine-moi une
révolution présente les témoignages de citoyens tunisiens qui
racontent ce qu’a représenté pour eux cette période cruciale de
l’Histoire de la Tunisie. Les témoignages présentés permettent
au lecteur de découvrir les divers aspects de la Tunisie (politique,
société civile, médias, jeunesse, etc.) et de dépasser les slogans
creux (« Printemps Arabe, Hiver Islamiste » ou « Révolution du
Jasmin ») servis par une bonne partie des éditorialistes en France.
Ces récits rendent compte de la complexité du seul processus
transitoire abouti dans les pays du « Printemps Arabe ».
Ingénieur de formation, Hatem Nafti est
consultant en études et développements à Paris.
Il écrit régulièrement des articles et tribunes dans
des journaux électroniques comme le Huffi ngton
Post et le Mena Post. Il participe à plusieurs projets
web relatifs à la transition démocratique en Tunisie.
Préface de Pierre Puchot
En couverture : Funérailles de Chokri Belaïd.
Tunis, le 8 février 2013. © Sabra Staali.
ISBN : 978-2-343-05702-6
30 €
TUNISIE,
Hatem Nafti
DESSINEMOI UNE RÉVOLUTION
Témoignages sur la transition démocratique (2011-2014)








TUNISIE,
DESSINE-MOI UNE REVOLUTION Hatem NAFTI






Tunisie,
dessine-moi une révolution

*

Témoignages sur la transition
démocratique (2011-2014)




Préface de Pierre Puchot
















L’HARMATTAN
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Aux êtres chers qui nous ont quittés en cette terrible année 2013.
A mon père qui m’aurait certainement traité de gauchiste candide mais qui
aurait été tellement fier de moi.
A Chokri Belaïd, Mohamed Brahmi et Mohamed Belmufti.
Aux soldats et membres des forces de l’ordre tombés en martyrs pour
défendre la belle Tunisie.


Remerciements
Mes remerciements vont d’abord à ma mère qui, au-delà d’un travail
minutieux de relecture et de correction, a toujours trouvé les mots qu’il fallait
pour m’encourager.
Je tiens également à exprimer ma gratitude à Pierre Puchot qui a accepté
de préfacer cet ouvrage.
Je remercie toutes les personnes qui ont accepté de fournir leur témoignage
sur cette période si cruciale de l’Histoire de ce beau pays qu’est la Tunisie. La
liste n’aurait jamais été aussi étoffée sans le concours de Sahar Belhaj, Selim
Ben Abdesselem, Mongi Rahoui, Shiran Ben Abderrazak, Haythem El
Mekki, Nawel Bizid, Sami Aloulou, Amal Haouet, Leyla Touil, Leila Riahi,
Ghassen Mzoughi et Faiez Fakhfakh.
Ma reconnaissance va également à Elyes Gherib, Hanène Bouguerra,
Oussema Bouguerra et Dalila Chtourou qui ont accepté de faire de leurs
domiciles des ateliers d’écriture.
Enfin, qu’il me soit permis de témoigner ma reconnaissance à tous ceux
qui m’ont moralement soutenu lors de ce véritable chemin de croix que
constitue l’écriture d’un premier livre, en particulier Eya Bessa, Sabra Staali,
Lobna Gaayeb, Hamza Zarrouk, Khaldoun Aissaoui, Ons Mzali, Selim
Bouraoui et Quentin Dutheil.



Préface de Pierre Puchot
Grand reporter à Mediapart, Pierre Puchot a consacré quatre
ouvrages à la Tunisie. Deux essais, Tunisie, une révolution arabe
(Galaade, 2011), La Révolution Confisquée (Actes Sud, 2012), un
roman : La Traversée du chien (Galaade, 2014), et Les Frères
musulmans et le pouvoir (Galaade, 2015), ouvrage qui réunit les
travaux de 13 chercheurs sous sa direction. En mars 2015, il publie La
paix n'aura pas lieu, disent-ils, récit de la faillite du processus d'Oslo au
Proche-Orient (Don Quichotte).
Que fait-on de la mémoire d'une révolution ? En ce début d'année 2015, la
Tunisie disparaît peu à peu des radars de l’actualité, alors que s'achève avec
l’élection à la présidence de Béji Caïd Essebsi un premier cycle ouvert par les
manifestations de décembre 2010. Début 2015, que reste-t-il de la révolution
tunisienne ? Derrière l’apparente sérénité donnée par un processus électoral
sans fraudes massives, du moins au profit d'un camp unique, les acquis sont
minces. La condamnation parmi d'autres du journaliste Yassine Ayari à une
année de prison ferme pour « outrage à l'armée » démontre que la liberté
d'expression demeure elle-même restreinte, encadrée par des corps constitués
(ministère de la l’intérieur, justice, armée) que les précédents gouvernements
n'ont réformé qu'à la marge et dont les pratiques demeurent inspirées de
l'ancienne dictature de Ben Ali.
Sur ce thème, le rapport de l'Action des chrétiens pour l'abolition de la
torture (ACAT) et de l'ONG tunisienne Freedom without borders (FWB) est
accablant. Rendu public début janvier 2015 et intitulé Torture en Tunisie :
1justice, année zéro , le texte souligne que « depuis la révolution, des centaines
de Tunisiens ont été torturés par les forces de police. (…) La justice tunisienne
participe elle aussi à l'impunité dont jouissent les tortionnaires (…). Aucun
juge ni médecin n'a, à ce jour, été poursuivi alors qu'ils ont été nombreux à
aider les tortionnaires à camoufler leur crimes.
Sur le plan politique, le bilan est moins sombre, mais il comporte aussi ses
zones d'ombre. Amorcé à partir de 2013 pour sortir de la crise exacerbée par
l'assassinat des opposants politiques Chokri Belaïd et Mohammed Brahmi, le
processus de dialogue national a permis de réunir l'ensemble des parties
impliquées dans la transition politique, y compris le syndicat UGTT, tout en

1 https://www.acatfrance.fr/public/rapport_tunisie_justice_annee_zero_acat.pdf
9
s'organisant à l’extérieur des institutions représentatives légales. Ce fut une
réussite, de même que l’adoption d'une nouvelle constitution tunisienne
instituant un régime parlementaire mixte.
Néanmoins, quatre ans après le début de la révolution, l’échec patent des
forces démocratiques de gauche pèse sur le bilan global de la transition. Ces
forces auraient dû accompagner les lendemains révolutionnaires. Elles n’ont
cependant pas réussi à percer sur le plan électoral, ni à peser sur les débats. La
« troisième force » tant attendue pour briser le tête à tête entre le parti
musulman conservateur Ennahda et les forces de l'ancien régime -
composantes majeures du parti Nida Tounes du nouveau président Béji Caïd
Essebsi- est encore un mirage . En l'absence d'un véritable pluralisme, le
système politique tunisien est aujourd'hui prisonnier d'une bipolarisation qui,
à terme, menace de l'étouffer.
A côté du parti Ennahda, qui est parvenu à construire une organisation
hiérarchisée et, pour l'heure, unifiée, les partis tunisiens demeurent avant tout
des clubs, pour reprendre l’expression du chercheur Chokri Hmed, de
réflexion et de notabilité. Des clubs qui fonctionnent par cooptation, et
demeurent dépourvus de base militante solide et de programme cohérent. Ces
clubs ont pour l'heure échoué à animer le débat public, et réduit par la même
les ambitions du projet postrévolutionnaire. Les derniers résultats électoraux,
quand aucun d'eux n'a passé la barre des 20 sièges (sur 217 que comptent
l’assemblée) démontrent leur extrême faiblesse, à laquelle fait écho la relative
désaffection des Tunisiens pour le processus électoral (environ 3,2 millions
d'entre eux ont voté aux scrutins de la fin de l'année 2014, soit la moitié des
électeurs inscrits, pour un pays de 11 millions d'habitants).
Or la démocratie ne repose pas seulement sur des élections libres et
l'écriture d'une Constitution. Elle suppose une pratique des institutions, une
culture de débat, de respect de l’altérité et aussi la régulation pacifique du
conflit. Autant de critères qui font aujourd'hui défaut. Confrontée à toutes ces
insuffisances, la Tunisie expérimente aujourd'hui un processus de
construction démocratique de basse intensité, au sein duquel la transition
politique n’a rien d’irréversible.
Face à ce paysage contrasté et des forces de l'ancien régime qui n'attendent
que de tourner la page révolutionnaire, la responsabilité des gouvernements et
président de la transition est engagée. Très symboliquement, l’exécutif s'est
montré incapable de clarifier les évènements d'une révolution dont il a portant
tiré sa légitimité. Malgré toutes les informations à leur disposition, les
précédents exécutifs n'ont rien fait pour reconnaître officiellement ce qui s'est
passé à Tunis le 14 janvier 2011, jour du départ de l'ancien président Ben Ali,
dont le déroulement est pourtant largement connu depuis trois années
102maintenant . En entretenant la suspicion autour des épisodes clés du
soulèvement populaire, les autorités ont ouvert la porte à toutes les calomnies,
imprécisions et mensonges qui font le jeu des adversaires du projet
démocratique. Quatre ans après la chute de la dictature, les petits Tunisiens
n’apprennent toujours pas l'histoire de leur révolution à l'école.
Dans ce contexte, toute initiative qui vise valoriser la mémoire de la
révolution, tels les parcours des Tunisiens qui nous sont donnés à lire dans le
présent ouvrage, ne peut qu'aider à maintenir le cap sur les ambitions de
dignité et de justice sociale qui étaient celles de la révolution. Pour ne pas
oublier le prix qu'ont payé tant de Tunisiens dans l'espoir de se construire un
horizon démocratique. Pour inventer l'avenir, en se souvenant de sa
révolution.
Pierre Puchot



2 Lire à ce propos le chapitre premier de l'ouvrage de Pierre Puchot La révolution
confisquée, enquête sur la transition démocratique en Tunisie, Actes Sud, 2012
11
Introduction
Fontaine des Innocents, dans le quartier des Halles au cœur de Paris. C’est
ici que l’aventure avait commencé pour moi, un soir de grand froid de cette
fin décembre 2010. En assistant à un sit-in organisé par des formations de la
gauche tunisienne et française pour dénoncer la répression féroce des
manifestations en Tunisie, je ne pensais pas un instant que l’Histoire allait
s’emballer. Et pourtant…
Au quatrième trimestre de 2014, les Tunisiens sont appelés aux urnes.
Avec les législatives du 26 octobre et la présidentielle de novembre/décembre
2014, le pays met fin à une période transitoire qui a commencé avec la fuite
de Ben Ali, un certain 14 janvier 2011.
Dessine-moi une révolution est un livre d’entretiens réalisés auprès de
citoyens tunisiens issus d’univers différents dans lequel chacun raconte
comment il a vécu la transition démocratique.
Cet ouvrage s’adresse bien évidemment aux Tunisiens mais vise également
un lectorat français s’intéressant à la situation en Tunisie et voulant aller
audelà des grilles de lecture simplistes des éditocrates parisiens.
Malheureusement, depuis l’avènement de la révolution tunisienne, le 14
janvier 2011, la plupart des médias français ont traité les évènements
outreMéditerranée à travers le prisme de la dualité islamistes/laïcs. Ce traitement
utilise des schémas simplificateurs qui masquent la complexité des
évènements dans l’ancienne colonie. Cette attitude s’explique avant tout par
une question de timing : depuis la présidence de Nicolas Sarkozy en 2007 et
surtout depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du Front National (un jour
après la fuite de Ben Ali), la société française a été sommée, à tort ou à raison,
de s’interroger sur la place de l’islam et des musulmans en France. Loin d’être
serein, le débat a été hystérisé notamment par des acteurs médiatiques
privilégiant le buzz à l’information. C’est dans ce contexte que dans un ancien
protectorat français, un régime dictatorial sécularisé, fortement soutenu par le
pouvoir sarkozyste, s’est effondré et des élections ont porté au pouvoir des
islamistes. Dès lors, tous les fantasmes et les peurs de la société française
prenaient corps à deux heures d’avion de Paris.
L’objet de ce livre n’est pas de réfuter des faits tangibles mais d’aller
audelà, de préciser les choses, de les nuancer. Oui, des islamistes sont arrivés au
pouvoir, mais ils ne disposaient que d’une majorité relative à l’Assemblée
Constituante qui faisait aussi office de parlement. Oui, il y a bien eu des
tentatives d’islamisation de la société mais l’opposition laïque et la société
13
civile ont, à chaque fois, brisé cette entreprise. Oui, le terrorisme est une réalité
quotidienne, mais s’arrêter à ce constat revient à dénigrer les efforts
permanents de nos forces armées et de tous les citoyens qui se battent pour
endiguer ce fléau. Oui, l’islamisme radical est une menace pour la pérennité
de la Tunisie, mais le retour de l’ancien régime n’est pas la solution.
Dans cet ouvrage, je me donne pour objectif de rendre compte d’une
période qui a sans doute été la plus intense en évènements dans l’Histoire d’un
pays trois fois millénaire. Les personnes à qui je donne la parole nous diront
comment ces quatre années (de fin 2010 à fin 2014) ont influencé leurs vies.
Ces Tunisiens sont issus d’univers très différents (activistes, députés, militants
historiques, familles de martyrs, acteurs médiatiques, jeunes chômeurs). Tous
ont un point commun : ils ont essayé d’apporter leur pierre à la construction
d’une Tunisie en résistant tant bien que mal à la tentation du retour en arrière
(ni islamisme, ni ancien régime). Le choix est éminemment subjectif : je ne
peux, par définition, être d’accord avec tous leurs actes, je peux même être
déçu par certains comportements, mais je voue un respect particulier à
chacune des personnes rencontrées.
Je présenterai brièvement l’auteur du témoignage puis lui cèderai la parole.
Le dernier portrait est une biographie fictionnelle de celui dont l’affreux
meurtre – un certain 6 février 2013 – a constitué un choc pour une majorité de
Tunisiens : Chokri Belaïd. Ce trublion de la gauche radicale, qui a combattu
l’ancien régime et les islamistes, qui a œuvré à l’unification de sa famille
politique minée par les batailles d’egos, a payé de sa vie cet engagement. Son
martyre a éveillé les consciences et a sonné le glas du pouvoir d’Ennahdha.
L’assassinat, le 25 juillet 2013 de son camarade Mohamed Brahmi et
l’égorgement, quatre jours plus tard de 9 soldats, ont poussé les islamistes vers
la sortie et ont contribué à l’élaboration d’une Constitution consensuelle. Le
portrait de Belaïd a été principalement réalisé à partir d’un entretien avec son
frère et compagnon de route Abdelmajid.
Enfin, en annexe, le lecteur trouvera une chronologie – que j’ai voulue
détaillée – des principaux évènements qui ont jalonné cette période transitoire.
14Première partie : Les militants
historiques
Dans cette partie, nous nous intéressons aux parcours avant et après la
révolution de trois figures de la lutte contre l’ancien régime (Gilbert
Naccache pour la gauche, Naziha Rjiba (dite Om Zied) pour le
centregauche et Abdelwahab Hani pour la droite). Le parcours prérévolutionnaire
de ces figures est abordé de manière assez détaillée car il permet d’expliquer
les rapports entre les forces politiques post 14 janvier. 3Gilbert Naccache

Le 20 janvier 2014 au Bardo, les Tunisiens ont assisté à une énième
scène d’hystérie dans l’Hémicycle. L’article 73 de la future Constitution
venait d’être adopté. La version finale supprimait la limite d’âge des
candidats à la magistrature suprême et permettait aux binationaux de
concourir à la présidence de la République. L’annonce du résultat du vote
a déchainé les passions : entre la manifestation ostensible de joie de la
députée franco-tunisienne Karima Souid – habituée aux coups d’éclat – et
la colère des députés nationalistes, le spectacle était désolant. Cette
disposition venait conclure un marché passé avec le populiste
tunisobritannique Hachmi Hamdi et l’ancien Premier ministre Béji Caïd Essebsi
qui, malgré ses 87 ans faisait figure de favori des sondages. Outre
l’amertume que j’ai ressentie devant cette « Constitution à la carte », j’ai été
choqué qu’une autre condition fasse l’unanimité : le président de la
République tunisienne doit être musulman ! La même Constitution assure
pourtant l’égalité de tous les citoyens. Je n’ai pu m’empêcher de penser à
4 5Georges Adda , Simone Lellouche Othmani et tant d’autres militants qui
se sont battus pour la liberté et la démocratie sans faire état de leur judéité
car ils pensaient être des Tunisiens comme les autres. Les voilà encore une
6fois ramenés à la condition de citoyens de seconde zone et ce dans
l’indifférence la plus totale !
Papy, comme on l’appelle dans les milieux de la gauche radicale
tunisienne, fait partie de ces militants qui ont payé cher leur engagement et,
contrairement à d’autres, il n’en a jamais fait un argument pour prétendre
à un quelconque pouvoir. Il nous raconte son parcours militant et présente
sa vision d’une société révolutionnaire où l’aspiration populaire triomphe
des intérêts sectaires et claniques. Son récit iconoclaste vient rappeler les
facettes sombres du règne de Bourguiba, grand homme d’Etat à qui la
Tunisie doit beaucoup mais dont l’autoritarisme n’est plus à démontrer.

3 Rencontré à son domicile dans la banlieue parisienne le 3 mai 2014
4 Georges Adda (1996-2008) était un militant communiste très engagé contre la
colonisation et contre la dérive dictatoriale du régime de Bourguiba.
5 Militante de la gauche tunisienne. Elle fut avec son mari Ahmed Othmani l’une des
grandes figures du mouvement Perspectives.
6 La Constitution de 1959 et l’Organisation Provisoire du pouvoir de 2011
comportaient cette même disposition discriminatoire.
17
L’attaque antisémite dont a été victime M. Naccache en 2000 dans
l’indifférence générale brise le mythe d’un Ben Ali protecteur des minorités.
Jeunesse Militante
J’avais commencé à militer en 1954 alors que la Tunisie était encore sous
protectorat français. Très rapidement, en février 1954, je fus arrêté pour la
7première fois. Trois étudiants de la Zitouna venaient d’être assassinés lors
d’une manifestation. Avec deux camarades juifs du Parti Communiste
Tunisien, nous avions imprimé des tracts pour dénoncer ce crime odieux. Ne
connaissant pas les traditions musulmanes, nous étions allés devant la
8mosquée alors que le cortège funèbre était au cimetière El Jallez . Des
policiers nous y attendaient et nous cueillirent. J’avais passé moins d’un jour
en détention.
9En 1968, lorsque je fus interpellé pour mon appartenance à Perspectives ,
un commissaire tunisien me dit « Tiens ! Je vois que vous avez déjà été
arrêté ! ». Ce à quoi je répondis « Dois-je en déduire que vous travailliez à
l’époque pour la police française ? ». Cette réplique lapidaire me coûta
quelques coups de cravache en plus mais me procura toutefois une satisfaction
que l’on a rarement dans la vie.
Au Parti Communiste Tunisien, nous avions dénoncé la fraude généralisée
qui fut opérée lors des élections de la première Constituante en 1956, juste
après l’indépendance. Cette falsification n’était pas nécessaire tant les chances
des communistes étaient minimes. Mais Bourguiba avait eu peur que des
10yousséfistes ne se cachent derrière notre parti pour se faire élire.
Pendant mes études à Paris, je commençais à prendre mes distances avec
le parti communiste pour plusieurs raisons : il y eut d’abord le rapport
11Khrouchtchev sur les crimes de Staline et les répressions qui eurent lieu dans
7 Mosquée principale de la Médina de Tunis. A l’époque, la Zitouna servait également
d’école et d’université de théologie.
8 Principal cimetière musulman de la ville de Tunis.
9 Voir plus bas
10 Partisans de Salah Ben Youssef (1907-1961), ancien lieutenant de Bourguiba. Les
deux hommes se brouillèrent quand ce dernier approuva l’autonomie accordée par la
France à la Tunisie en 1954. Salah Ben Youssef soutint une indépendance totale et
immédiate. Il se fit exclure du parti néo-Destour. Ses soutiens furent arrêtés quand
Bourguiba arriva au pouvoir. Ben Youssef, condamné à mort, fuit le pays. Il fut
assassiné en 1961 à Francfort. Son meurtrier ne fut jamais retrouvé mais plusieurs
voix accusent Bourguiba de l’avoir éliminé.
11 ème Rapport du 20 congrès du Parti Communiste de l’Union Soviétique voté en 1956
à l’initiative du successeur de Joseph Staline, Nikita Khrouchtchev, dénonçant les
18les pays satellites de l’URSS. Ensuite, je reprochais à la direction du PCT, très
liée au Parti Communiste Français, de n’avoir pas vigoureusement appuyé
l’indépendance. Enfin, mon intérêt croissant pour Trotski me valut d’être
exclu d’un parti que je m’apprêtais de toute façon à quitter.
J’étais rentré en Tunisie en 1962. J’intégrai le ministère de l’Agriculture
en tant qu’ingénieur agronome. Ce poste me permit de connaître la réalité des
campagnes tunisiennes et d’avoir un regard critique sur la politique des
12coopératives . J’avais participé à la fondation d’un syndicat indépendant de
13l’UGTT et du parti au pouvoir au sein du ministère. Nous étions en pleine
discussion avec la centrale syndicale quand son secrétaire général, Habib
Achour fut arrêté. Sa critique du régime lui valut un passage par la case prison.
Les années Perspectives
En 1963, Bourguiba, prétextant la tentative d’assassinat dont il fut
14victime , décida d’interdire tous les partis et associations non inféodés au
pouvoir. Commença alors la période de parti unique. Le syndicat étudiant
15UGET n’échappa pas à la règle : lors de son congrès, les élections de sa
section parisienne – où se trouvait la majeure partie des étudiants tunisiens –
furent truquées en faveur des étudiants proches du régime. Les mécontents
constituèrent un groupe pour faire du lobbying auprès des organisations
politiques présentes à Paris en faveur de la démocratie et du respect des
libertés en Tunisie. Las, ce projet n’aboutit pas. Ils décidèrent alors de lancer
une revue qui traitait de sujets économiques, sociaux et politiques. Intitulée
Perspectives pour une Tunisie Meilleure, la revue finit par donner son nom au
groupe appelé initialement Groupe d’Etude et d’Action Socialistes en Tunisie
(GEAST dit Perspectives).
En 1964, les dirigeants du mouvement Noureddine Ben Khedher, sa future
épouse Leila Ben Othman, Mohamed et Faouzia Charfi, rentrèrent en Tunisie
et regroupèrent les mouvements contestataires au sein de l’Université
tunisienne. A ce moment-là, je venais de quitter le mouvement trotskiste.
Malgré certaines réserves que j’avais par rapport à Perspectives (notamment

crimes staliniens. Destiné à demeurer secret, le rapport fuita en Occident, en pleine
guerre froide.
12 Expérience socialiste de Bourguiba menée dans les années 60.
13 Le pouvoir bourguibien a créé la notion de cellule professionnelle : une sorte de
syndicat totalement inféodé au parti destourien chargé de surveiller les salariés et
fonctionnaires. Cette décision a été prise lors du Congrès du Destin en 1964, un an
après l’instauration du parti unique et la dissolution de toutes les organisations non
tenues par le PSD à l’exception de l’UGTT.
14 Voir le chapitre consacré à Noura Borsali
15 Voir le chapitre consacré à Abdelwahab Hani
19
la composition idéologiquement hétéroclite de ses membres), je rejoignis le
groupe.
A partir de 1966, Perspectives commença à prendre son virage maoïste.
Alors que je défendais une politique d’entrisme pour pousser nos idées au sein
du parti destourien, la doctrine du leader chinois avait séduit les membres du
groupe par son radicalisme.
Parallèlement à cette évolution doctrinale, un évènement allait toucher la
cohésion du groupe et ses orientations. La création en 1964 de l’Organisation
de Libération de la Palestine (OLP) allait sortir cette cause du giron de la Ligue
des Etats Arabes et bouleverser le nationalisme arabe, courant adopté par
certains perspectivistes. Nous avions salué cette démarche. Notre position
était de soutenir l’émancipation du peuple palestinien. Le meilleur soutien
était de combattre les dirigeants arabes qui avaient fait de cette cause le
cachesexe de leur autoritarisme. Nous avions refusé de nous prononcer quant à la
solution d’un ou de deux états, laissant ce choix aux Palestiniens. Nous avions
sorti ces conclusions dans un fascicule, la fameuse Brochure Jaune. Cette
prise de position m’a valu d’être accusé de sionisme et la couleur jaune de la
brochure fera plus tard l’objet d’insinuations aux relents antisémites !
Les années prison
Alors que deux tendances commençaient à s’affronter dans le groupe – le
maoïsme et le nationalisme arabe -, la répression du régime s’abattit sur nous.
Dans un contexte international très tendu (guerre des six jours et guerre du
Vietnam), et pensant le pouvoir bourguibien chancelant, nous avions multiplié
16les actions . En juin 1967, lors d’une manifestation de soutien au peuple
palestinien, Noureddine Ben Khedher, l’un des fondateurs de Perspectives fut
arrêté et condamné à 20 ans de travaux forcés. Nous avions alors intensifié les
actions pour protester contre ce verdict et pour dénoncer la politique étrangère
tunisienne jugée trop pro-occidentale. Le mouvement avait atteint son
paroxysme en mars 1968 et le pouvoir procéda à des centaines d’arrestations
dans les milieux perspectivistes, communistes et baathistes. Durant les
interrogatoires, la torture était légion. Aucun mauvais traitement ne nous fut
épargné. Nous étions enfermés comme des animaux dans l’indifférence la plus
17totale .
16 Abdel Jalil Bouguerra Grandes étapes de l’histoire de la gauche tunisienne :
comment les communistes et perspectivistes ont lutté contre le parti unique ?
(19631981) (en arabe). Editions Perspectives 2012
17 Gilbert Naccache Qu’as-tu fait de ta jeunesse ? Editions du Cerf 2009
20Je fus condamné à 16 ans de réclusion, la plupart de mes camarades eurent
droit à des peines plus clémentes. Les conditions de détention étaient
affreuses. Aux traitements dégradants venait s’ajouter un centre pénitentiaire
18délabré (Borj Erroumi dit Nadhour). Entre 1968 et 1969, nous étions privés
de cigarettes, de communication avec l'extérieur, de visites, de colis, de lettres,
avec des pressions pour nous faire signer des demandes de grâce au président
19de la République .
Au bout de deux années d’incarcération, nous avions bénéficié d’une grâce
conditionnelle de Bourguiba, en mars 1970. Le contexte avait changé et
20l’abandon du collectivisme en 1969 rendait cette décision logique. Nous
avions quitté la prison mais restions assignés à résidence aux quatre coins du
pays.
En 1974, suite à une grande manifestation estudiantine à Tunis, Bourguiba
changea d’avis et décida de nous remettre en prison. Tout dictatorial qu’il
était, le régime avait toujours été pointilleux quant à l’application de la loi.
Pour justifier une nouvelle incarcération, il fallut abroger le décret de
libération conditionnelle censé avoir été signé par Bourguiba le 20 mars 1970.
Or, dans la précipitation, les responsables judiciaires avaient oublié de faire
signer ce document par le président de la République. Qu’à cela ne tienne, ils
abrogèrent le seul décret signé ce jour-là : la nomination d’un juge au tribunal
du Kef !
Nous retournâmes en prison. Nous avions été poursuivis pour troubles à
l’ordre public. Le juge d’instruction finit par abandonner les charges mais
nous restâmes en prison. Nous portâmes plainte contre les responsables
judiciaires et contre le président pour détention illégale. En vain.
En 1978, la crise entre le gouvernement et l’UGTT, dirigée par Habib
Achour dégénéra. Les cadres de la centrale syndicale furent arrêtés après les
affrontements qui s’étaient produits lors de la grève générale du 26 janvier. Le
secrétaire général de l’organisation fut incarcéré avec nous à la prison de Borj
Erroumi. L’administration pénitentiaire avait tellement peur d’une éventuelle
évasion du leader syndical qu’elle installa des grillages au-dessus de la cour !

18 Bagne situé dans la région de Bizerte (nord), connu pour avoir accueilli de
nombreux opposants à Bourguiba et Ben Ali dans des conditions lamentables.
19 Gilbert Naccache, op. cit.
20 Avec la fin de la politique dite des coopératives, Bourguiba marqua une rupture
avec l’expérience socialiste. En nommant Hédi Nouira comme Premier ministre en
1970, commence un tournant libéral (économique et non politique).
21
21Le 3 août 1979, Bourguiba décida de relâcher les prisonniers syndicalistes
et ordonna notre libération dans la foulée
Liberté et chute de Bourguiba
A ma sortie de prison, la situation internationale avait beaucoup changé.
Le Chah d’Iran avait été renversé par la Révolution Islamique. Le Régime de
Bourguiba était très affaibli. Les islamistes commençaient à avoir de plus en
plus d’influence.
Un vent de liberté avait soufflé sur la presse tunisienne, avec la création
22des journaux Le Phare de feu Abdeljlil Béhi et Arraii de Hassib Ben Ammar .
Malgré les procès et les condamnations infligés à ces revues, les opposants
purent y publier leurs critiques du régime. Dans la même dynamique, la Ligue
Tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH) fut créée. Toutes ces institutions
contribuèrent à pousser Bourguiba à autoriser le multipartisme et à légaliser
23le Mouvement des Démocrates Socialistes (MDS) en 1981. La même année,
des élections législatives étaient organisées et truquées.
Le groupe Perspectives avait connu beaucoup de défections et s’était
transformé en Amal Tounsi (L’Ouvrier Tunisien) en adoptant une ligne à la
fois maoïste et nationaliste arabe. Amal Tounsi finit à son tour par éclater en
plusieurs groupuscules. Certains militants se rapprochèrent du régime.
D’autres intégrèrent des O.N.G comme Amnesty International. Pour ma part,
avant même ma libération, j’avais refusé la mue du groupe d’origine et décidé
de claquer la porte.
A partir de 1981, je cessai d’avoir des activités militantes organisées. Je
m’impliquai dans la vie associative en participant à des actions menées par la
Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme et l’Association Tunisienne des
Femmes Démocrates (ATFD). Sur un plan professionnel, je me lançai dans
l’édition.
Après la chute de Bourguiba, j’avais bénéficié d’une amnistie en 1988.
Malgré cela, le régime chercha à m’étouffer. L’Etat soutenait généralement
les éditeurs en achetant une partie de leurs stocks. Tous mes concurrents
eurent droit à cela sauf moi. Le directeur du livre au ministère de la Culture
21 Anniversaire de Bourguiba
22 Voir le témoignage de Naziha Rjiba
23 Le MDS fut créé en 1978 par Ahmed Mestiri, un ancien destourien, plusieurs fois
ministre de Bourguiba, exclu en 1972 pour avoir demandé une démocratisation du
pays. Le parti est légalisé en 1981. Il présente des listes aux législatives anticipées de
la même année, scrutin truqué en faveur du PSD. Sous Ben Ali, le parti se rapprocha
du régime.
22refusa même de me recevoir. Cette situation me causa des ennuis financiers et
la banque allait saisir la maison de mon associé. C’est alors qu’on me présenta
un responsable du nouveau régime. Je partis le voir pour lui demander que
l’on me dédommageât pour les années de prison que j’ai subies – qui étaient
couvertes par une amnistie –, que le ministère de la culture achetât mes livres
et que l’on sursît à la décision de la banque de saisir la maison de mon associé.
Ben Ali paya la banque et le responsable benaliste vint me l’annoncer
fièrement. Il fut surpris par ma réaction : « Je ne demandais pas la charité, je
voulais que l’on me rende mes droits. J’étais fonctionnaire au ministère de
l’Agriculture au moment de mon arrestation. Le dédommagement que j’étais
en droit de demander couvrait largement mes dettes. Dois-je vous remercier
d’appliquer la loi ? »
Quelque temps après, j’avais signé une pétition en faveur de la liberté de
la presse destinée à Ben Ali. Mon bienfaiteur, irrité de mon geste, me
convoqua. Il me rappela la faveur de Ben Ali à mon égard, je rectifiai en
rappelant que ce n’était pas ce que j’avais demandé. Il en profita pour me faire
part de sa déception quant à ma participation à cette pétition. Je lui répondis
que je n’étais pas quelqu’un que l’on achète et qu’il devait le savoir. Je lui
rappelai qu’il disait beaucoup de bien, il n’y avait pas si longtemps de
Bourguiba, et que ce dernier avait essayé de me faire taire sans jamais y
parvenir. Gêné, il se confondit en excuses.
Le système m’avait beaucoup embêté et avait refusé de me rendre justice,
mais je garde la satisfaction d’avoir traité tous les gens de son entourage avec
la morgue qui leur était due !
Antisémitisme et départ pour la France
En octobre 2000, en pleine seconde Intifada, je fus victime d’une agression
antisémite. Mais le plus grave dans l’affaire était que la veille, ce fut mon fils
de quatre ans qui était agressé. Des enfants de son âge, manipulés par des
gamins plus vieux qu’eux qui fréquentaient la mosquée du coin à leurs heures
24perdues, l’attaquèrent en le traitant de Sharon . Nous n’étions pas à la maison.
La nourrice pensait qu’il s’agissait d’une simple bagarre entre jeunes garçons.
Le lendemain, ce fut mon tour : en rentrant du travail, quelques jeunes enfants
désœuvrés ont commencé à me chahuter. Je décidai de ne pas faire attention.
En repassant plus tard, la foule était plus importante et les attaques plus
violentes et insistantes. Je réussis à m’en extirper. Je me retrouvai devant une
situation complexe : si je décidais de porter plainte, ils seraient arrêtés et

24 En référence à Ariel Sharon, ancien premier ministre israélien dont la visite à
l’Esplanade des Mosquées de Jérusalem a déclenché la Seconde Intifada le 28
septembre 2000.
23
tabassés par des policiers qui devaient avoir à mon égard des pensées plus
nauséabondes. Cette plainte aurait pu avoir de lourdes conséquences pour des
jeunes pas encore mûrs et qui, dans un contexte géopolitique tendu, ne
faisaient que mimer les pensées de leurs aînés. Je décidai finalement de laisser
passer.
Nous dûmes déménager mais mon fils demeura traumatisé par
l’évènement. Nous étions allés voir une pédopsychiatre qui diagnostiqua une
dépression profonde. Nous avions changé de domicile à deux reprises, changé
l’école de notre enfant, en vain, sa situation ne s’améliorait pas. Nous
décidâmes de quitter le pays. Au moment où nous entreprenions les démarches
pour émigrer, j’eus un accident vasculaire cérébral. C’était le 11 avril 2002, le
jour de l’attentat contre la synagogue d’El Ghriba à Djerba !
Après une période de convalescence, nous partîmes en France.
Exil et révolution
Je suivais de mon exil la situation dans le pays. Le constat était peu
enthousiasmant : un Ben Ali de plus en plus mafieux et une opposition de plus
en plus insignifiante. Les opposants continuaient certes leur farouche
dissidence au dictateur, mais ne proposaient aucun projet politique, aucune
alternative.
25Et puis, il y eut Redeyef . Contrairement à plusieurs anciens opposants, je
n’avais pas considéré cet évènement comme un début de révolution. J’y avais
plutôt vu un épisode très important de la lutte des classes en Tunisie. Tout le
monde était surpris par la résistance féroce des mineurs. D’aucuns y virent
une mise en cause totale du système et des partis politiques de diverses
tendances cherchèrent à le diriger. En vain. Malgré cela, ces évènements
avaient fait trembler le régime de Ben Ali. Une brèche était ouverte dans le
système et comme à chaque fois depuis l’indépendance, on devait cela à des
travailleurs ! Ces évènements ont constitué la dernière manifestation de la
lutte des classes en tant que telle. Après Redeyef, il n’y eut plus d’actions
spécifiques aux seuls prolétaires.
Le dernier mouvement important avant la chute de Ben Ali fut celui des
26internautes . Ces jeunes qui se battaient pour la liberté sur internet avaient
œuvré à la propagation des informations. Ils firent en sorte que l’isolation
médiatique qu’ont subie les mineurs du Bassin Minier ne se reproduise plus
jamais. Je vois une continuité entre les deux mouvements. La lutte pour la

25 Evènements du bassin minier : voir le dernier chapitre.
26 Voir les témoignages de Z, Haythem El Mekki et Azyz Amami
24
libre circulation de l’information fut un élément fondamental dans
l’unification des forces démocratiques.
Et puis, il y eut Bouazizi et cette allumette qui enflamma tout! Certaines
personnes affirment que cet évènement était une insurrection et non une
révolution car il n’avait ni direction ni programme politique. Il est vrai qu’en
théorie, ces deux éléments sont nécessaires à une révolution. Mais si l’on suit
cette même théorie, le départ de Ben Ali n’aurait rien changé vu qu’il n’était
qu’une partie – certes essentielle – du système. En réalité, à la veille de la
révolution, la Tunisie était dans une situation exceptionnelle. Nous avions un
parti-Etat (le PSD puis RCD) qui, en 1987 avait déjà épuisé toutes les
possibilités pour faire progresser les forces productives. C’est là que Ben Ali
avait renversé Bourguiba. Cette année-là, les conditions objectives d’une
révolution étaient réunies mais, en l’absence de direction politique, le système
se régénéra de lui-même. Il calma le jeu dans un premier temps pour mieux se
transformer en une mafia cupide. Sous Bourguiba, le développement du pays
était suffisant pour maintenir une paix sociale tout en donnant aux dignitaires
du parti leur « dû ». Les petits cadres du parti étant bénévoles, ils se payaient
eux-mêmes en taxant la population. Tant que les gens avaient suffisamment
de ressources pour vivre et payer pour d’éventuels « services » (avoir un
travail, un permis de construire, etc. …), la situation était tenable. Mais à partir
du moment où la production avait baissé, que les gens s’appauvrissaient et
voyaient paradoxalement l’enrichissement insupportable des clans autour de
Ben Ali qui, à leur tour faisaient des émules dans les cadres du parti, le racket
de la population n’était plus possible. Il fallait arrêter ce système. Il fallait une
étincelle pour tout faire sauter, ce fut Bouazizi. Une explosion populaire qui
casse le système politico-économique, cela s’appelle une révolution.
27Comme à Redeyef en 2008, et à Kasserine en 1864 , l’explosion s’est
produite dans une région défavorisée, discriminée. Des régions qui souffraient
non seulement d’un point de vue matériel, mais surtout dans leur dignité. Ce
sont des populations qui demeurent très liées au tribalisme nomade et qui
gardent un sens de l’honneur très important. C’est pour cela que le mot dignité
a été le principal mot d’ordre de la contestation. Le fait que des petits
bourgeois des côtes minimisent cette révolution s’explique par le fait qu’ils
28n’aient pas connu la discrimination des gens des régions intérieures . Pour la
première fois, une révolution n’est pas mue uniquement par des raisons
matérielles ou politiques, mais avant tout par la dignité. La dignité est le début

27 Révolution de 1864, menée par Ali Ben Ghdhehem (1815-1864), chef de la tribu de
Majeur, pour protester contre l’asphyxie fiscale imposée par le Bey. La révolution a
donné lieu à la suspension de la Constitution de 1861. Ben Ghdhehem fut arrêté et
torturé en prison jusqu’à sa mort.
28 Par opposition aux régions côtières du nord-est et du centre-est de la Tunisie, dont
le développement économique était beaucoup plus important.
25
de l’individu. En disant « Dégage » à ses dirigeants, le peuple tunisien a brisé
ses chaînes et a rejeté la tutelle qui lui était imposée par un système mafieux.
En détruisant – ou plutôt en atteignant très gravement – l’Etat de Ben Ali, la
révolution a posé les jalons du pouvoir du peuple. D’ailleurs, la Constitution,
qui a été écrite péniblement, avec des contradictions, des pressions et même
des assassinats politiques, a établi sans grande difficulté des notions de la
décentralisation, du pouvoir local et régional, rapprochant ainsi le citoyen des
centres de décision.
Retour en Tunisie et engagement militant
Je suis rentré à Tunis le 20 janvier 2011. Avant mon retour, j’avais prévenu
29mon ami Ezzeddine Hazgui . Il proposa de prévenir des journalistes afin
qu’ils couvrent mon arrivée à l’aéroport. J’ai refusé. Je n’ai pas été exilé pour
fuir Ben Ali et ne comptais pas diriger cette révolution ni prétendre à un
quelconque poste. Je n’étais qu’un simple citoyen qui rentre dans son pays
pour assister aux évènements.
Hazgui avait proposé mon nom pour faire partie d’une sorte de Conseil des
30Sages formé entre autres par Ahmed Mestiri, Ahmed Ben Salah , Mustapha
31 32Filali et de Mansour Cheffi . J’ai refusé de rejoindre cette alliance
contrenature alliant le libéral Mestiri au dictateur collectiviste Ben Salah. Autant je
pouvais discuter avec le premier, autant je refusais d’adresser la parole au
second qui était aux manettes quand je me faisais torturer !
Dans le chaos qui avait suivi le départ de Ben Ali, des comités de vigilance
s’étaient constitués dans les quartiers pour pallier à l’absence de policiers. Ces
29 Militant historique de la gauche tunisienne. Emprisonné sous Bourguiba, il tente de
présenter sa candidature à la présidentielle de 1989 quand la quasi-totalité de
l’opposition (islamistes compris) a soutenu Ben Ali. Il est alors emprisonné. Moncef
Marzouki rappelle souvent, à tort, qu’il a été le premier à s’être présenté contre
l’ancien dictateur en 1994. Les médias ne rebondissent généralement pas sur cette
contre-vérité.
30 Ancien « super-ministre » (cumulant jusqu’à 4 ministères à la fois) de Bourguiba,
cet ancien syndicaliste fut chargé de mettre en œuvre la politique socialiste (voir plus
haut) du régime. Lors du virage libéral du président, Ben Salah est arrêté et condamné
pour abus de confiance à 10 ans de travaux forcés. Il s’échappa de sa prison en 1973
et s’installa en Algérie. Il fonda le Mouvement de l’Unité Populaire (nationaliste
arabe), parti non reconnu sous Bourguiba et Ben Ali. Ce dernier le gracia en 1988. Il
rentra en Tunisie après la révolution et occupa la présidence de son mouvement
politique qui fut légalisé sous Béji Caïd Essebsi en 2011.
31 Député de la première Assemblée Constituante, ministre de l’Agriculture et de
l’Information dans les premiers gouvernements de Bourguiba.
32 Ancien bâtonnier (1983-1992)
26structures ont évolué en Comités de Protection de la Révolution incluant des
33acteurs de la Société Civile et des partis , des embryons de pouvoir local.
J’avais été invité par la chaîne Nessma TV pour commenter les évènements
que connaissait le pays. Le journaliste me demanda s’il fallait qualifier de
révolution le processus que nous vivions. Je répondis par l’affirmative et ma
démonstration fut essentiellement politique. En rentrant chez moi, ma
compagne n’était pas contente. Elle me réveilla au beau milieu de la nuit pour
discuter. Elle me fit part de sa désapprobation. Elle soutint que la révolution
devait changer le rapport des gens qui l’ont faite avec tout leur entourage, avec
l’air, le soleil, la terre, etc. Alors que j’affichais un air stupéfait et dubitatif,
elle me donna le coup de grâce en me rappelant que j’avais tenu ces propos à
ma sortie de prison il y avait de cela plus de trente ans.
A partir de ce moment, j’avais su ce que devait être ma contribution à cette
période postrévolutionnaire. On pourrait par exemple trouver des jeunes issus
des quartiers pauvres désireux de réhabiliter leur environnement immédiat sur
le plan des équipements et de l’architecture, leur chercher des financements et
les mettre en relation avec des professionnels. Ils exécuteraient les travaux
nécessaires et seraient payés pour cela. Je ne connaissais pas le terme à
l’époque mais on parle d’économie sociale et solidaire.
J’avais fait part de ces idées à un couple de Français, anciens communistes
travaillant dans la communication et qui montraient un intérêt certain pour la
révolution tunisienne. Ils me proposèrent de créer un parti pour concrétiser ce
projet. Je préférais la formule associative loin de la politique politicienne. Mon
34ami Ezzeddine Hazgui et son fils Jaouhar Ben M’Barek acceptèrent de tenter
l’aventure. C’était le 6 mars 2011. Quelques jours auparavant, les
révolutionnaires de Kasbah 2 réussirent à imposer au président Mebazza de
convoquer des élections pour une assemblée constituante. Hazgui me fit
remarquer que ce serait l’occasion de se battre pour ces idées dans la future

33 Ces Comités étaient composés de l’Ordre des Avocats, de l’UGTT, de la LTDH et
de certains partis comme Ennahda, le CPR, Ettakattol et le PCOT. A ne pas confondre
avec les Ligues de Protection de la Révolution (LPR), milices proches d’Ennahda et
du CPR et dont l’objectif était de s’attaquer violemment à toute personne qui s’oppose
aux gouvernements de la Troïka.
34 Professeur universitaire de droit. Il fonde le réseau Dostourna (Notre Constitution)
qui regroupe des listes indépendantes qui se sont présentées à l’élection de
l’Assemblée Nationale Constituante de 2011. Les listes n’obtiennent aucun siège. Le
réseau devient une association qui lutte pour l’Etat de droit et le respect des libertés
publiques.
27
Constituante. C’est ainsi que nous avions élaboré un manifeste et lancé une
35association appelée « Manifeste du 20 Mars ».
Le 21 mars, nous devions présenter notre initiative à l’espace Al Teatro.
Des bruits avaient couru que des sionistes étaient présents et voulaient saboter
la révolution. Des exemplaires du Protocole des Sages de Sion avaient même
été distribués. Beaucoup de jeunes étaient venus pour empêcher la réunion. Ils
étaient montés sur l’estrade et avaient commencé à brandir des slogans
révolutionnaires et nationalistes et à entonner l’hymne national. Nous avions
décidé de les laisser faire. Ces jeunes à qui on avait confisqué la parole depuis
bien trop longtemps avaient le droit de s’exprimer fut-ce pour dire des bêtises.
Nous apprîmes par la suite que ces personnes étaient soit engagées
politiquement soit infiltrées par la police et l’ancien régime et que cette
démonstration n’était en rien spontanée. Nous pûmes tout de même présenter
notre programme.
Nous avions fait une tournée dans le pays pour présenter notre projet.
Jaouhar détaillait les aspects juridiques tandis que je parlais des principes de
l’association. Les échanges avec les citoyens nous permettaient de capter leurs
aspirations et de les traduire en orientations. J’avais très vite réalisé que le ton
de Jaouhar était plus politique que juridique. Lors d’une réunion à Gabès
(sudest), une personne dans l’assistance lui demanda l’utilité de ce travail. Il
répondit qu’une synthèse allait être faite de tous nos travaux pour figurer dans
un projet de Constitution. Ce n’était pas exactement comme cela que je
concevais le sens de mon engagement mais j’ai accepté de poursuivre
l’aventure. D’autres associations s’étaient jointes à nous et nous nous étions
réunis à Mahdia (centre-est) pour préparer une proposition pour la future Loi
fondamentale. Nous avions présenté des listes appelées Dostourna (notre
Constitution) dans plusieurs circonscriptions et au final nous n’avions obtenu
aucun siège.
Après cette déroute électorale, Jaouhar souhaita transformer les listes de
Dostourna en une sorte de réseau associatif. Je n’avais pas apprécié cette
démarche ni que l’on fasse croire aux gens que ce réseau soit la continuité du
Manifeste. J’avais présenté un rapport sur les dysfonctionnements du projet
initial mais ce fut refusé. J’avais fait un certain nombre de propositions de
projets d’économie sociale et solidaire mais faute de moyens et de volonté,
rien n’allait se réaliser.
Il me fallut me rendre à l’évidence : le Manifeste était un groupe composé
essentiellement de petits bourgeois capables de s’investir mais jusqu’à un
35 Commémoration de l’indépendance de la Tunisie le 20 mars 1956.
28

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