Turbulences

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L’auteur ouvre le triptyque de son enfance partagée entre trois lieux différents mais complémentaires, sa vie citadine à Paris et ses vacances privilégiées chez ses grands-parents, au bord du lac Léman et dans la campagne landaise. Elle raconte avec humour et émotion, sous forme d’anecdotes, les péripéties colorées de ses jeunes années.


Colette Brigitte Chabert Hacikyan, née à Publier, Haute-Savoie, vit à Montréal depuis de nombreuses années. Licenciée ès lettres, elle fait ses études en linguistique et en traduction à l’Université Concordia, à Montréal. En 1991, elle obtient le prestigieux Prix du Gouverneur Général du Canada, en traduction. Elle a travaillé comme traductrice et éditrice pour plusieurs maisons d’édition et un grand nombre d’entreprises du Canada.


Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782981128102
Nombre de pages : non-communiqué
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Parfois deux sans trois Journée superbe en ce début de septembre ! Henri Perret et Marguerite, son épouse, décident de faire une promenade en voiture le long des rives du lac Léman. Leur fille cadette, Cécile, enceinte jusqu’aux dents, saute sur l’occasion. La perspective de se retrouver coincée chez elle dans les mois à venir l’incite à profiter de l’instant présent. Confortablement assis dans la Delahaye familiale, chacun savoure la vue imprenable du lac du haut du golfe d’Évian. Henri, Savoyard dans l’âme comme l’étaient ses ancêtres établis e en Savoie depuis le début duXVsiècle, ne résiste pas à l’appel des cimes et bifurque en direction du col des Mémises, dans l’arrière-pays. Passionné de haute montagne et des petites routes en lacets de la Haute-Savoie, il ne manquait pas une occasion de faire partager cet amour à sa famille, trop attachée à son goût aux plaisirs lacustres. À l’approche de l’automne, le feuillage aux reflets dorés se prépare déjà aux brusques baisses de température. Le ciel est limpide, la rive suisse d’une netteté surprenante et le lac strié de voiliers joufflus. Halte dans un petit chalet de montagne pour se rafraîchir avec un jus de fruit, et courte marche pour se dégourdir les jambes et cueillir les dernières myrtilles. Soudain, Cécile s’arrête en pressant ses mains sur son ventre. Ses traits se crispent. Une douleur fulgurante la cloue sur place. Elle parvient à s’asseoir dans la cavité d’un rocher en bordure du chemin et s’exclame d’une voix contrariée voilée d’in-quiétude :
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— Non ! Pas déjà ! On m’avait dit, pas avant deux semaines. Si j’accouche en pleine montagne, j’en connais un qui sera content, ajoute-t-elle en jetant un coup d’œil furtif à son père. — Ne me dis pas que tu vas encore accoucher dans un hôpital de Genève, comme pour Philippe, s’écrie sa mère. Un petit Suisse, ça suffit ! Comment peut-on mettre au monde ses enfants dans un hôpital bourré de malades ? C’est impensable, à moins d’un accident, bien sûr, mais… — On verra, maman. Ce n’est pas le moment de t’énerver. La douleur s’apaise, le calme revient. Par prudence, le signal du retour est donné. Cette fois, la route choisie sera plus car-rossable et sans méandres. Deux heures plus tard, lorsque l’auto passe en douceur le portail de la propriété familiale, un soupir de soulagement s’échappe des lèvres des promeneurs. Ouf ! On l’a échappé belle ! * Une semaine après cette promenade écourtée, une activité fébrile régnait dans la chambre de Cécile, face au lac. Le jour venait à peine de se lever que déjà les cris stridents des mouettes sur la digue déchiraient le silence bleuté du matin. L’heureux événement que toute la famille attendait avec im-patience s’était enfin déclenché. Garçon ou fille ? Le verdict ne se fit pas attendre : — Une fille ! Une rareté dans la famille déjà peuplée de trois garçons. Dans l’excitation générale, la cheville de bébé, quelque peu malme-née, se retrouva bandée sans trop de pleurs. Un avant-goût d’autres manipulations en perspective peut-être ? Stupéfaction, quelques minutes plus tard, Cécile, encore af-faiblie, ressentit à nouveau de fortes contractions et constata avec horreur qu’un autre locataire s’efforçait à son tour de sortir de sa noirceur pour voir le jour.
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Deuxième verdict : — Un garçon ! Des jumeaux ! Qui plus est, des faux ! Du rarissime ! Rouge de colère de sortir le second, alors qu’il était léga-lement l’aîné, bébé-frère s’époumona et se transforma en peau-rouge. Son teint surprenant suffit à inquiéter la sage-femme qui le condamna aux bains à la moutarde réputés éclaircir le teint. Vite lavés et emmaillotés dans une couverture de laine, les jumeaux, épuisés par leur visite inopinée, s’assoupirent dans leur moïse douillet sous le regard maternel incrédule et per-plexe. Sourire en coin, leur mère résignée accepta son sort avec stoïcisme : — Au point où j’en suis, un ou deux de plus, c’est du pareil au même. Au moins, j’ai ma fille ! L’atmosphère fébrile s’apaisa. La sage-femme et son aide im-provisée s’efforcèrent de faire disparaître les linges souillés, de vider les bassines et de parer au plus pressé. À l’époque les accouchements se passaient souvent à domi-cile sans la présence d’un médecin. Le confort était sommaire, l’hygiène primaire mais l’efficacité dans les normes, à moins de complications imprévues. Il n’y eut pas de course à l’hôpital, ni de murs aseptisés ou d’infirmières robotisées, juste une petite chambre équipée de bouilloires, bassines, linges blancs, bouillis dans la lessiveuse, pinces, ciseaux et autres instruments du genre aussi propres qu’humainement possible. En présence de dame nature, tout se déroula dans la confiance et la sérénité. Considérée comme une bénédiction divine, une naissance, même double, était acceptée sans mot dire à l’époque, dans l’esprit chrétien du devoir accompli envers la mission qui était dévolue à la gente féminine, celle de « croître et de multiplier » ! * Aussi étrange que cela puisse paraître, je garde des souvenirs émus de ma naissance. Il ne s’agit pas de ces émotions héral-diques qu’aux dires de certaines personnes les nouveau-nés
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ressentent parfois durant l’accouchement. Certainement pas, mais plutôt de celles que ma mémoire incroyablement fraîche à cette époque se remémora malgré moi, à l’écoute du torrent de récits farfelus qui se déversa, pendant des mois et des années, dans mes innocentes oreilles. Ma naissance double et mixte fit pendant longtemps la une des nouvelles régionales et des ba-vardages en famille. Ces précieux témoignages me permirent peu à peu de visualiser en détails ma « descente au paradis », comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. C’était un mardi 7 septembre. Le sept étant un chiffre très particulier dans la cosmologie des Cherokee et septembre, un mois dangereusement propice au déclenchement de calamités, selon certains, je me permettrai d’ajouter que mon année de naissance correspondait en plus à celle de l’infâme déclaration d’un triste individu prénomméDer Fürher qui allait faire trembler le monde entier. Il ne faudrait pas pour autant oublier que le 7 septembre allait être aussi associé à un autre événement, bien heureux celui-ci : la naissance-surprise de mon vénérable jumeau. * Quelques semaines après notre atterrissage dans la propriété familiale du Pré-Fleuri et notre repos bien mérité au son du clapotis des vagues du lac, mon jumeau et moi amorcions notre premier voyage en Delahaye avec chauffeur privé, pour nous rendre dans la capitale. Destination, le gîte parisien de nos heureux parents, au square du Trocadéro.
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