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Turcs en mosaïque

De
192 pages
A travers sept personnages, les auteurs mettent en lumière le cosmopolitisme de la Turquie : Turc laze du Caucase et d'Anatolie orientale, Turc des Balkans, Turque du Khorassan, Turc séfarade, Arménienne de Turquie, Turc des Balkans et Tatar ; et au milieu d'eux un Français, qui portait tellement la Turquie en lui qu'il voulut en acquérir la nationalité. Ces récits nous font découvrir l'histoire si riche et mouvementée de l'Empire ottoman et de la jeune République laïque d'Atatürk jusqu'à la Turquie d'aujourd'hui.
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Turcs en mosaïque Jean-Pierre SALVETAT
« Jean-Pierre Salvetat et Catherine Izzo appartiennent à cette lignée Avec la collaboration de Catherine IZZO
des “amoureux de la Turquie” qui remonte à Pierre Loti et à Claude
Farrère. (…). Les auteurs, s’ils ont une solide connaissance livresque de
la civilisation raf née des Turco-Ottomans, ont sillonné en tous sens,
le “Cosmos turc”, des steppes nomades micrasiatiques aux franges de
l’Europe orientale et centrale. Et ils en ont retiré l’idée majeure qui
soustend ce livre : le “Cosmos turc” a été et est toujours “cosmopolite” ».
Ainsi débute la préface de Michel Balivet, historien spécialiste du monde
turc.
C’est ce cosmopolitisme que les auteurs ont voulu mettre en
lumière à travers sept personnages : Turc laze du Caucase et d’Anatolie
orientale comme Kaya ; Turc des Balkans comme Selçuk ; Turque du
Khorassan comme Kamile ; Turc séfarade comme Moshe ; Arménienne
de Turquie comme Vartuhi ; Turc des Balkans et Tatar comme Ali Vahit.
Et au milieu d’eux, un Français, Didier, qui portait tellement la Turquie
en lui qu’il voulut en acquérir la nationalité.
À travers ces récits de vie, nous découvrons l’histoire si riche et Turcs mouvementée de l’Empire Ottoman et de la jeune République laïque
d’Atatürk jusqu’à la Turquie d’aujourd’hui.
Jean-Pierre Salvetat et Catherine Izzo ne prétendent pas à
l’exhaustivité des peuples qui constituent la nation turque mais leur en mosaïque
livre, chaleureux, subjectif et amical, entend montrer aussi combien les
différences peuvent unir et non séparer.
Préface de Michel BalivetJJJeeeaaannn---PPPiiierererrrreee S S SAAAALLLLVVVVEEEETTTTAAAATTTT, a, avvooccaatt, p, prrééssiiddenent dt deeppuiuis 2s 20 a0 anns ds de le l’’AAsssosocciiaattiionon
culturelle Méditerranée France Turquie (AMFT), est l’auteur de Plaidoyer
erpour la Turquie, De François 1 à Nicolas Sarkozy, six siècles de relationnss
franco-turques, paru chez L’Harmattan en 2011.
CCCaaattthhheeerrriiinnne Ie Ie IZZZZOO est photographe. Elle voyage en Turquie depuis de
nombreuses années et est l’auteur, notamment, d’Istanbul carnets curieux
aux Éditions Le Bec en l’air (2010). Elle est aussi co-auteur, avec
JeanerPierre Salvetat, de Plaidoyer pour la Turquie, De François 1 à Nicolaass
Sarkozy, six siècles de relations franco-turques, paru chez L’Harmattan
en 2011.
Illustration de couverture : décor de faïence d’Eyup,
photographie de Jean-Pierre Chemin.
ISBN : 978-2-343-05704-0
18,50
Jean-Pierre SALVETAT
Turcs en mosaïque
Avec la collaboration de Catherine IZZO








Turcs en mosaïque







































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05704-0
EAN : 9782343057040 Jean-Pierre Salvetat
Avec la collaboration de Catherine Izzo



Turcs en mosaïque



















Préface de Michel Balivet
Professeur d’histoire byzantine et turque
à Aix-Marseille Université.

Jean-Pierre Salvetat et Catherine Izzo appartiennent à
cette lignée des « amoureux de la Turquie » qui remonte à
Pierre Loti et à Claude Farrère, jadis fascinés par un monde
turco-ottoman qui, du Danube au Yémen, sut imposer ses
lois avec fermeté et justice jusqu’à l’éveil des Nationalités au
e eXIX siècle. Bien que minoritaire dans la France des XX et
eXXI siècle, ce courant « turcophile » a toujours su se
manifester avec une détermination, étayée de solides arguments
concernant « l’européité » multiséculaire d’un monde turc,
balkanique autant qu’anatolien, méditerranéen autant que
pontique et arabo-persique. Les auteurs, s’ils ont une solide
connaissance livresque de la civilisation raffinée des Turco-
Ottomans, ont de plus sillonné en tous sens, le « Cosmos
turc » des steppes nomades micrasiatiques aux franges de
l’Europe orientale et centrale. Et ils en ont retiré l’idée
majeure qui sous-tend ce livre : le « Cosmos turc » a été et est
toujours « cosmopolite ». Derrière la façade « jacobine » et
centralisée de la république kémaliste, il y a un concentré
ethno-linguistique très vivant et divers qui n’entame en rien
l’équilibre identitaire ni la « Turcité » de groupes humains
formés à l’école laïque et républicaine avec cols blancs et
blouses noires !
Utilisant le réseau humain qu’il a tissé au cours de
nombreuses années de contact avec un milieu turc marseillais,
stambouliote ou autre, Jean-Pierre Salvetat a interrogé avec
empathie, amis et connaissances originaires de Turquie.
Catherine Izzo s’est, elle, attachée à transcrire ces entretiens et à
nous en donner à lire des récits attachants. Ils brossent ainsi
un tableau saisissant de la diversité d’origine de ces
interlocuteurs, nous plongeant dans l’histoire mouvementée de la fin
de l’empire ottoman et de l’émergence de la république, avec
son cortège de réfugiés fuyant les conflits, d’échanges forcés
de population, sans négliger pour autant les groupes
solidement ancrés dans le creuset turc, Kurdes, Arméniens et
Grecs présents dans la zone dès l’Antiquité, Juifs expulsés
d’Espagne à la fin du Moyen Âge, etc.
À travers des destins individuels souvent captivants, on
découvre des lignes de force essentielles pour comprendre la
Turquie contemporaine. Ainsi suivons-nous l’itinéraire de
Kaya, Laze d’Erzurum, réfractaire dès sa jeunesse à la
bienpensance religieuse, qui réussit à force de ténacité à faire une
belle carrière artistique, poursuivie en Turquie puis en
France.
Nous découvrons aussi Selçuk, d’ascendance bulgare par
sa mère et, par son père, Salonicienne comme Ata-Türk et
Nazim Hikmet, qui poursuivit des études de sciences
économiques à Aix et à Istanbul et qui préside actuellement la
chambre de commerce franco-turque. Camille est, quant à
elle, avocate à Marseille, après avoir eu une éducation
traditionnelle alévie en Turquie où ce groupe a longtemps été
persécuté par la majorité sunnite. Avec Vartuhi,
l’Arménienne, Moshe, le Juif sépharade, Didier Vacher, le
Franco-Levantin et Ali Vahit, le Tatar, la démonstration est
faite de ce « melting-pot » turco-ottoman qui subsiste, non
seulement dans la mémoire identitaire, mais dans la
sensibili8 té et la culture toujours actuelles des personnes rencontrées
par J-P. Salvetat, toutes issues de ce monde tolérant et
cosmopolite qui faisait dire à Gérard de Nerval en 1843 : « En
Turquie, quatre peuples différents vivent ensemble sans trop
se haïr : Turcs, Arméniens, Grecs et Juifs, enfants du même
sol et se supportant beaucoup mieux les uns les autres que
ne le font chez nous les gens de divers partis ».
eEn ce début du XXI siècle, trop marqué par les
extrémismes religieux et nationalistes, il est sain de rappeler que le
« vivre ensemble » reste une réalité pour beaucoup d’entre
nous. Et c’est le grand mérite du livre de Jean-Pierre Salvetat
et de Catherine Izzo que d’en apporter la preuve dans sa
dimension turque.
9 Ouverture
La Turquie, un pays d’immigration et d’émigration.
L’Histoire l’a secouée en tous sens. Par fort vent d’Est
d’abord, avec ces Turcs qui avançaient vers où se couche le
soleil, qui, d’Asie Centrale galopèrent sur leurs petits
chevaux jusqu’au Danube et vers le Rhin. Ils laissèrent des leurs
en Russie, en Bulgarie, en Hongrie, puis en Iran, en Anatolie,
au Moyen-Orient, où d’abord ils furent mercenaires des
puissants avant de devenir leurs maîtres et d’y régner.
Au passage ils digérèrent les religions qu’ils rencontraient.
De chamanistes, ils devinrent musulmans de diverses
obédiences, mais il y eut aussi des tribus turques de confession
juive en Russie, des orthodoxes, des chrétiens nestoriens, des
assyriens, et il en demeure encore. L’Empire ottoman, qui
fut largement européen et y eut sa seconde capitale, Edirne,
amplifia dans la durée cette marche vers l’Ouest. Puis sa
chute ramena en sens inverse d’importantes populations qui
arrivèrent ainsi jusqu’au Bosphore. De nouvelles, qui
n’avaient aucune vocation à y parvenir, issues d’autres
histoires, comme les juifs séfarades chassés d’Espagne, le
rejoignirent. D’autres n’y sont plus, ou en tout petit nombre,
qui avaient vocation à y demeurer, comme les Arméniens et
les Grecs. Ces vents contraires ont persisté jusqu’à ce jour
avec l’émigration de travail des Turcs vers l’Europe
Occidentale, qui, de travail, devint familiale, avant de souffler dans
l’autre sens, quand, dans une Europe morose, retournent en
Turquie de jeunes Turcs, attirés par l’étonnant dynamisme
économique de leur pays d’origine.
La Turquie a été aussi un pays de nomades. Certes on n’y
plante plus sa tente en suivant ses troupeaux, mais demeure
ce désir de partir auquel se mêle celui, paradoxal, de stabilité,
comme nous le verrons avec un des personnages de cet
ouvrage. Un jeune écrivain turc a fort bien exprimé ce
balancement « comme dans un berceau où dormiraient
enla1cés ces deux désirs, de révolution et d’éternité. » . Dans ce
pays qui n’a jamais été immobile, l’équilibre ou les
déséquilibres politiques et institutionnels sont souvent venus de
l’extérieur. Il en fut ainsi en particulier de la Révolution
kémaliste et du passage de la monarchie ottomane aux
institutions républicaines. Les sources en furent largement
efrançaises, nos philosophes du XVIII , nos positivistes... Les
acteurs en vinrent toujours, sinon de l’étranger, tout au
moins des marches de l’Empire, des Balkans et de Salonique,
avec les Jeunes Turcs puis Mustafa Kemal, mais aussi de
Russie avec les Tatars. Ainsi, cette Turquie, si typée et à la si
forte personnalité, n’a jamais vécu en vase clos.
Elle est nationaliste certes, plurielle d’un point de vue
ethnique et religieux, même si l’islam sunnite y est un ciment,
institutionnel sous le Califat ottoman et sous-jacent sous la
République. C’est cette diversité que j’ai voulu mettre en
lumière à travers quelques personnages ; Turc laze du
Caucase et d’Anatolie orientale comme Kaya ; Turc des Balkans
comme Selçuk ; Turque du Khorassan comme Kamile ; Turc
séfarade comme Moshe ; Arménienne de Turquie comme
Vartuhi, Turc des Balkans et Tatar comme Ali Vahit. Et au
1 Kiremitçi in « Un Été », Ed. Galaade, 2011
12

milieu d’eux, un Français, Didier, qui portait tellement la
Turquie en lui qu’il voulut en acquérir la nationalité.
Mais je n’ai pas décrit toute la diversité turque. En touriste
curieux d’archéologie, j’ai découvert la Turquie d’Izmir au Lac
de Van et d’Antalya à Trabzon. Puis j’ai connu ce peuple,
mieux que chaleureux, vrai, hospitalier et ouvert. Chacun de
ceux dont je vais relater l’itinéraire familial et personnel sont des
amis, et l’amitié lève et croît au hasard. Elle n’est pas, comme
un sondage, le fruit d’un échantillonnage scientifique.
Et si je n’ai pas décrit toute cette diversité, c’est aussi
parce que je suis français et que ma connaissance de
l’Histoire de ce pays est passée par le filtre de Mustafa
Kemal Atatürk qui, pour bâtir une nation qu’il voulait laïque,
s’est beaucoup inspiré de la nôtre.
On constatera ainsi que les Turcs musulmans dont je
retrace ici les itinéraires le sont de culture plus que de pratique
et qu’il y manque sans doute un Kurde ou un chrétien
d’Antioche ou de Mardin. Mais je ne prétends pas à une
présentation exhaustive des peuples qui constituent la nation
turque mais à des récits, sans doute subjectifs et imparfaits,
suffisants j’espère, à montrer combien les différences
peuvent unir et non pas séparer. À travers ces trajectoires
personnelles, apparaît une autre caractéristique, une
étonnante réactivité face aux aléas et aux brutalités de la vie. Et
cela concerne également la vie publique. Mustafa Kemal l’a
incarnée, qui, au soir d’une défaite militaire, sur les ruines
d’un pouvoir monarchique exsangue, a installé dans la durée
un État indépendant et victorieux au terme de la Guerre
d’Indépendance. Trop autoritaire sans doute - mais c’était
l’époque - et il fallait une volonté de fer pour se débarrasser
à la fois de l’Empire et du Califat. Après lui, l’autorité n’a pas
disparu, à peine masquée par le retour du religieux. Mais
aujourd’hui pour les Turcs, rien n’est inéluctable.
13 Kaya
« Comme dans un berceau où dormiraient enlacés ces
deux désirs, de révolution et d’éternité ». Cette citation de
Tuna Kiremitçi reflète parfaitement l’itinéraire et le
balancement perpétuel de la vie de Kaya, nomadisme et
sédentarisation.
Avant de parler de sa jeunesse et de son père qui a tant
influencé sa vie, Kaya, à mon grand étonnement, a voulu me
parler de ses ancêtres lazes.
La Turquie est constituée de populations d’origines
multiples, fruit de sa riche histoire. Mais, malgré l’esprit
nationaliste bien ancré des Turcs, ceux-ci gardent souvent un
souvenir précis de leurs racines. Tous ceux qui connaissent la
Turquie ont entendu parler des Lazes, et les histoires lazes
sont un peu nos histoires belges.
Après avoir écouté Kaya, je me suis rafraîchi la mémoire
sur ce peuple si ancien en Anatolie dont on trouve des traces
au VIe siècle avant notre ère, douze siècles avant que les
Turcs n’y pénètrent. Peuple de montagnards, il vivait sur les
hauteurs de la mer Noire, de Batum en Géorgie à Trébizonde
en Turquie, Rize étant le centre de leur peuplement. C’était la
terre de Jason et des Argonautes, le Royaume de Colchide.
eChrétien depuis le IV siècle, il devient ottoman après la prise
ede Trébizonde au XV siècle et se convertit à l’islam. Certains
Lazes, restés chrétiens, s’installèrent en Grèce.
Kaya connaît le nom du village d’origine de sa famille,
Çaml hem in près de Rize, et des ancêtres Ali et Husseyin
qui, face à la dureté de la vie dans cette province, émigrent
en 1760 pour la région d’Erzurum où ils s’installent. Cette
date de 1760 est connue, non seulement par la tradition
orale, mais aussi grâce aux études généalogiques réalisées par
un oncle de Kaya, Tahsin Bey, professeur d’histoire, qui,
après de nombreux voyages en Géorgie, Russie et à Rize, est
parvenu à construire l’arbre généalogique de la famille. Ali et
Husseyin s’établissent donc avec leur famille élargie à
Kö kköyü, qui deviendra ainsi un des cinq ou six villages
lazes autour d’Erzurum, mythique citée des hauts plateaux
de l’Est anatolien. Évoquant déjà l’Asie Centrale, notamment
par ses paysages, byzantine d’abord, au carrefour des routes,
ec’est-à-dire des invasions, elle fut turque seldjoukide au XI
e esiècle, mongole au XIII , ottomane au XVI siècle et plus
2brièvement persane et russe . La région est aujourd’hui
habitée par des hommes conservateurs, pieux et patriotes.
Quant à Kö kköyü, village de montagne situé à 25 km
d’Erzurum, il était peuplé, à l’arrivée des Lazes, de Turcs et
d’Arméniens qui y laissèrent un cimetière dont les pierres
tombales sont encore visibles.
Kaya n’est pas né à Kö kköyü mais dans la petite gare
d’Uzunahmet, sur la ligne de chemin de fer Erzurum-Kars,
en 1950. Son père Tevfik, comme cela se faisait alors,
accomplit son service militaire comme cheminot. À sa
libération, l’État, très satisfait de son travail, l’affecte dans
cette gare peu éloignée de son village. Il entretient les voies à
e e2 Erzurum fut occupé par les Persans quelques années aux XVI et XIX .
Les Russes, qui avaient subi eux- mêmes le joug de dynasties turques ou
e emongoles du XIII au XV , occupèrent la ville quelques mois en 1829, de
1877 à 1878 et de 1915 à 1918.
16
?????
la tête d’une équipe d’une dizaine d’ouvriers. L’essentiel de la
tâche réside dans le maintien des voies praticables, en
particulier en hiver, sous ce climat glacial et au fort enneigement.
Parfois le train passait dans un véritable tunnel de neige et il
faisait si froid qu’en enlevant la glace de son visage, Tevfik
s’arrachait les poils de la moustache qui avait gelé ! C’est là
que sont nés les six enfants – trois garçons et trois filles – de
Tevfik et Sahver, sa femme, au prénom d’origine iranienne,
venue d’un village laze des environs. Kaya ne garde aucun
souvenir de cette époque car la famille quitte Uzunahmet en
1954. Il ne reverra ces lieux – nous y reviendrons – qu’un
demi-siècle plus tard, en 2006.
La famille rentre à Kö kköyü à cause d’un accident dont
Tevfik est victime. En 1953, l’hiver est si froid que les nerfs
de son œil gauche gèlent. Les médecins de la région ne
parvenant pas à le soigner, il se rend à Ankara, où son œil, hélas,
ne put être sauvé. Il est mis à la retraite en 1954 avec une
pension d’invalidité.
À Kö kköyü, Tevfik avait hérité d’une petite maison en
pierres qui, en vérité, n’était guère plus qu’une étable ou une
bergerie. Il se met immédiatement au travail pour
transformer le lieu en habitation. Il bâtit une cuisine qui sert de pièce
à vivre et une chambre dans laquelle tout le monde couche.
Mais, pendant les deux ans de travaux, on dort dans une
mezzanine en bois au-dessus de l’étable. On bénéficie ainsi
de la chaleur des bêtes.
Kaya se souvient bien du village. Il était divisé en quatre
ou cinq quartiers, chacun correspondant à une famille au
sens large, mille habitants environ, tous parents à des degrés
divers. Les maisons étaient accolées les unes aux autres pour
se protéger mutuellement du froid et munies de toits plats
qui permettaient de passer des unes aux autres, exactement
comme Çatal Höyük. Étonnante similitude avec cette citée
17
??néolithique, fondée 7.000 ans avant notre ère, à deux mille
kilomètres d’Erzurum, au sud-est de l’Anatolie, la plus
ancienne cité au monde, dit-on !
La coutume voulait que les propriétaires dressent
euxmêmes les murs de leurs maisons et tous les villageois se
rassemblaient pour édifier le toit en une nuit. Ceci n’est pas
sans évoquer le gecekondu « Il s’est posé cette nuit » maison
3modeste édifiée sans permis . Ou les cabanons en territoire
inconstructible dans les calanques de Marseille… Précisons
cependant qu’à Kö kköyü, ces constructions n’étaient pas
illégales ! Au matin, c’était la fête autour du feu où avaient
rôti la vache ou les moutons offerts par le propriétaire à tous
les voisins. Ce mode de vie était non seulement utile mais
constituait aussi un acte de solidarité de tout le village. Il
jouait enfin un rôle social important ; une occasion de
réconciliations, ceux qui ne se parlaient plus renouaient le
dialogue, les amis fâchés se retrouvaient…
La famille de Kaya était pauvre, ou plus exactement,
vivait avec peu d’argent sans rencontrer les difficultés que l’on
associe aujourd’hui à la pauvreté. Elle ne manquait de rien et
malgré ces conditions de vie très modestes, Tevfik put
acheter et remettre en état une petite maison, à Erzurum cette
fois. On s’y installait pour l’hiver afin que les enfants
puissent fréquenter l’école. Ils revenaient au village à la fin du
printemps.
Au village, l’autarcie alimentaire était complète et
personne ne souffrait de la faim. La nourriture était abondante,
notamment les produits laitiers comme en Asie centrale.
3 Ces maisons constituaient autrefois de vastes quartiers de bidonvilles
autour des grandes villes turques, d’où le terme générique gecekondu utilisé
aussi pour désigner ces zones.
18
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