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Un abri-livre

De
619 pages
Pour sortir de ses multiples enfermements, un homme rentre dans une prison française, rencontre une centaine de détenus. Issu de ses ateliers d'écriture, il nous livre un "ensemble de témoignages, de cris, d'efforts, d'esquisses, d'essais, de constructions patientes, de jets fulgurants, de langues détruites, reconstruites, bredouillées, affirmées... un ensemble soumis à une expérience d'écoute", à une expérience de l'autre. Si, aujourd'hui, la prison tend à devenir le modèle réduit de toute la société qui la produit, voilà une expérience poétique concrète.
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UN ABRI-L;IVRE

(Ç)L 'Hannattan, 2005 ISBN: 2-7475-8156-X EAN : 9782747581561

Philippe

Ripoll

UN ABRI-LIVRE
Expérience en prison

avec Abdel Ennoury
Erick Maurice Jaune Passavin

Alick Mavounza
Jacky Rogulus

Mohamed Ben Kamla Jacques Weissmann
Préface de Sid Abdellaoui

Robert Bernard

Demay Chevrier

Alain Payré
Bernard Michel

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

A
AbdelatLf, AIssatou, Alain, Amar, André, Armand, Assenou, Atmane, Bernard V., Brice, Bruno, Catherine, Charles-Henri, Chau, Christian, Christophe, Claude, Colombe, Cyril, Denis, Danielle, Dominique, Dominique H., Eric, Eric G., Emmanuel, Fabienne, François, François G., Gilles, Gilles D., Hasan, Isabelle, Isabelle V., Jacques, Jacques G., Jean, Jean B., Jean-Baptiste, JeanChristophe, Jean-Claude, Jean-Jacques, JeanLuc, Jean-Marc, Jean-Paul, Jean-Pierre, JeanPierre B., Jeanne-Marie, Jérôme, Jérôme M., José-Luis, Karim, Marie-Cécile, Marion, Marylen, Mohamed, Moussa, Philippe, Philippe C., Pascal, Richard, Saïb, Saïd, Séverine, Sid, Soane, Stephen, Thierry, Véronique, Véronique G., Van, Varela et à tous ceux rencontrés en détention, ou audehors mais en lien, pendant cette résidence.

Remerciements A la Direction de l'administration pénitentiaire, la Direction régionale des affaires culturelles de Haute-Normandie, la Direction régionale des services pénitentiaires de Lille, la Direction du service d'insertion et de probation de l'Eure, ainsi qu'au personnel du Centre de Détention du Val de Reuil, notamment les conseillers d'insertion, enseignants et surveillants qui ont rendu possible cette expérience, et à Gilles Durupt, son initiateur.

INTRODUCTION
Ceci, lecteur anonyme, est un ensemble de témoignages, de cris, d'efforts, d'esquisses, d'essais, de constructions patientes, de jets fulgurants, de langues détruites, reconstruites, bredouillées, affirmées... un ensemble soumis à une expérience d'écoute. Je me suis présenté comme écrivain, j'ai eu l'opportunité de rentrer dans une prison, de proposer aux détenus ainsi qu'à tout le personnel le projet d'écrire. Plus d'une soixantaine de détenus ont gravité autour de cette proposition, puis quelques-uns s'y sont engouffrés. J'ai continué mon propre travail à l'intérieur de mon fichier nommé « Ecrire, respirer ». Qu'est-ce qui s'est passé pendant ce temps-là, pour les uns et pour les autres, sur cette scène de langage dont on a planté la tente dans un centre de détention? Tente, abri. Abri-livre, l'expression est venue toute seule. Que sommes-nous capables d'entendre? Qu'est-ce que j'ai été capable de comprendre de ce qui m'a été donné, ou parfois retiré? Qu'est-ce que vous, co-auteurs de ce livre, avez été capables de saisir de ce que j'avais lancé et de ce que vous-mêmes avez relancé? Et de quoi es-tu capable, toi, témoin devenu personnage central ici? Veut-on d'une attention soutenue au langage, et peut-on faire « poème» de cette attention? Poème? C'est quoi ce nom-là? Une vie du langage qui tiendrait chaque parlant en haleine sur sa condition vivante de parlant? Peut-être y a-t-il une fantastique nostalgie dans l'emploi de ce mot, puisqu'il porte tout le patrimoine génétique des littératures et en même temps s'avance comme quelque chose de dévasté, d'abandonné. Pourtant le mot poème garde aussi - c'est son origine, son étymologie - sa nature de « fabrique ». Il garde, il sauvegarde secrètement une relation avec un quelque chose qui reste à faire, sur la scène du langage. Le mot abri se trouve abrité à 7

UN ABRI-LIVRE l'intérieur du mot fabrique. Un abri-livre, c'est ce que nous avons fabriqué de nos capacités et incapacités à vivre dans la langue, avec attention.

*
L'écrit est, en prison, une réalité forte. Une pratique intense. Ma présence, ma circulation dans l'établissement pénitentiaire a lentement fait émerger cette réalité. Je restais un an de plus et ma collecte triplait les mille et quelques pages déjà recueillies (ou simplement montrées). Rempart contre l'isolement qui renvoie l'individu à l'extérieur de luimême (le comble de la solitude est en effet de se retrouver à l'extérieur de soi), l'écriture est, dit-on, un moyen de réappropriation, de reconstruction symboliques du sujet. Mais c'est une pratique discrète, si ce n'est secrète. La pression sociale du groupe, la pression socio-juridique de son affaire ou de son exécution de peine et le profond sentiment d'insécurité en prison obligent l'écrivant à se protéger, à se préserver. Car écrire ici, dans des circonstances où, généralement, plus rien d'autre ne semble possible, expose, surexpose même, personnellement. Notre expérience s'est déroulée dans un centre de détention, dont l'architecture obéit à la stricte règle de l'encellulement individuel. Il n'y a donc pas de surpopulation possible dans cet établissement. Cette remarque préliminaire a son importance, pour éclairer le lecteur non averti. Les centres de détention hébergent les longues peines (de 5 ans à la perpétuité), les maisons d'arrêt quant à elles enferment les détenus en attente de leur jugement, ainsi que les courtes peines, et les premières années des longues peines avant leur transfert dans tel ou tel établissement. Au moment de conclure cet « abri-livre », mettant la dernière main à son introduction, j'apprends dans le journal Le Monde du 29-30 août 2004 le meurtre d'un détenu par ses co-détenus dans la maison d'arrêt de Nancy. La nouvelle s'accompagne d'un rappel des 9 meurtres commis depuis les 5 dernières années, principalement en maison d'arrêt, et bien sûr, depuis plusieurs mois, c'est devenu une rengaine, la surpopulation dans les maisons d'arrêt est relevée, de façon inquiétante. La grâce exceptionnelle du 14 juillet (plus de 5000 remises de peines) et les recherches très récentes d'alternatives à l'enfermement ne lèvent pas l'inquiétude sur la situation des prisons aujourd'hui. Cet abri-livre n'est pas une instance journalistique, ni politique, ni polémique. Mais il s'agit d'une expérience réelle, une expérience avec une certaine réalité, dont l'environnement et les conditions socio-politiques doivent être rappelés. J'évoque, dans le 8

INTRODUCTION chapitre des «Lectures balbutiées»l, le livre de François Bon, Prison, écrit en 1999 à la suite d'un atelier d'écriture dans la maison d'arrêt de Gradignan, en essayant de prendre la mesure du changement de structure (et donc de condition du travail poétique) entre maisons d'arrêt et centres de détention. Mais dans les deux structures pénitentiaires, le principal sujet, le seul, l'unique, le commun sujet du travail poétique possible, honnête, c'est évidemment la violence. Puisque c'est elle qui est au centre de la prison. Voici donc quelques constats préliminaires et remarques de simple bon sens, sans appui de chiffres, concernant mon approche de l'espace pénitentiaire, massivement induite par mon séjour au Centre de détention du Val de Reuil : La réalité en prison apparaît globalement dépressive, tous secteurs et acteurs confondus. Lenteur caractéristique de tous les déroulements d'action. Les choix politiques, les évolutions budgétaires, l'anxiété générale dans les services publics, mettent toute «problématique culturelle» de l'espace pénitentiaire en détention provisoire. Cet abri-livre est cependant une production de la démocratisation - de la médiation culturelle, objet politico-idéologique encore en vigueur. Ce qui en résulte, c'est une certaine claudication de l'action. La pratique de la lecture reste minoritaire, ou même est vouée à le devenir encore plus à proportion du développement majoritaire du petit écran dans les cellules. Les pratiques personnelles d'écriture sont répandues et les situations collectives stimulées ou simulées par les activités d'« ateliers d'écriture» ou de «journal» sont très loin de les capter. On constate d'ailleurs un fléchissement général de ce genre d'activités collectives. Régulièrement, on élabore des audits, des enquêtes pour connaître ce que veulent les détenus, afin de leur proposer des choses qui répondraient à leurs demandes. Peut-être qu'en prison le langage droit, binaire, de l'enquête, de la démarche positive, se révèle plus (re)tors qu'ailleurs. Il est difficile de savoir ce que veulent les détenus. Ce serait une conclusion sage. Mais il y a peu de conclusions sages, en prison. Les ateliers d'écriture en prison ont toutefois une histoire et laissent des traces. Nombre de personnes que j'ai rencontrées, avaient déjà participé à un atelier d'écriture, avec François Bon par exemple, avec d'autres écrivains, ou des animateurs, plus ou moins obscurs, comme
I

Cf. pp. 546-556.

9

UN ABRI-LIVRE moi. C'était très intéressant de regarder cette réalité depuis les témoignages des gens détenus. C'était parfois amusant, de voir l'écart, la distance; touchant aussi de sentir «la bonne volonté» des intervenants derrière la résistance têtue des faits, sinon des détenus eux-mêmes, résistance explicite, ou résistance passive, par acceptation trop rapide des rituels proposés. Proposer d'écrire, ici, c'était évidemment proposer de construire sur ces traces-là. Les écrits en prison sont donc nombreux. Dans les pages et les pages que j'ai d'abord recueillies, puis dans celles que j'ai accompagnées, force est de constater une profonde disqualification de la fiction. Le monde

policier, judiciaire et pénitentiaire est si hanté par le jeu - par le feu, jamais éteint, jamais parfaitement maîtrisé - du mensonge et de la vérité,
les histoires personnelles sont si souvent marquées du sceau de l'exception, de l'extra-ordinaire (celui-là qui remplit les rubriques faits divers dans nos quotidiens) que le «mentir-vrai» de la fiction est décliné au profit d'une profonde demande de reconnaissance: reconnaissance d'une réalité vécue, c'est-à-dire d'une violence vécue, reconnaissance d'un moi blessé, nié par la faute, par l'acte, ou par le sentiment d'injustice, ou bien, enfin, nié par l'oubli massif que la longue durée sculpte à même la personne, et par l'exorbitante solitude qui en résulte. Il y a donc en majorité des récits de vies, des «poésies du moi », des «réflexions personnelles », des entreprises d'écriture thérapeutique, toutes formes fortement ancrées dans «les prisons langagières du Moi»... Cette expression a quelque chose de hautain, de désagréable. Le « dépassement de soi », pour garder une expression presque toute faite, est sans doute la seule chose valable à rechercher, mais pourquoi donc s'effondre-t-il toujours si vite dans la vanité? Les gens ne sont pas ce qu'on croit: ils nous donnent toujours beaucoup plus que l'impossible qu'on s'imaginait leur demander. Et nos conquêtes à nous, occupent toujours un territoire plus étroit que la carte que nous en brandissions.

*
A regarder en arrière, je reconnais volontiers ma naïveté, et j'en souris de bon cœur, lorsque j'arborais des phrases incitatives en les punaisant sur les panneaux d'affichage dans les centres socio-culturels, les bibliothèques et les unités de la prison. Ou bien dans mes courriers «A toutes les personnes détenues », «A toutes les catégories de personnel de la détention» ! Cette petite montagne de courrier a d'ailleurs fini par mettre 10

INTRODUCTION hors de ses gonds un chef de détention qui trouvait scandaleux d'avoir à le distribuer. La tâche était en effet un peu fastidieuse, mais le sens véhiculé par ces messages, et la forme, tantôt lyrique, tantôt familière, tantôt «philosophique », toujours respectueuse, et presque à l'excès, tout cela devait les rendre encore plus insupportables. «Contentez-vous de vos affiches! » me dit-il un jour, très échauffé. Je me contentai de paraître ne pas bien comprendre la situation, et lui donnai raison, avec de plates excuses. La scène se déroulait dans l'espace très étroit et très sombre d'un distributeur, couloir dont les deux lourdes portes d'accès aux unités symétriques et celle ouvrant sur le boyau de raccordement avec le reste du bâtiment sont actionnées par un surveillant, derrière une porte vitrée. Il m'est arrivé plus d'une fois d'attendre, dans l'un ou l'autre de ces distributeurs, et d'assister au ballet ininterrompu d'entrées et de sorties, scandées par la détonation stridente propre à tous les verrous de sûreté de l'établissement. Je me sentais alors très proche de la «réalité» : des corps, des gestes, des respirations, des regards. . . Mais ma naïveté fut aussi une arme efficace, un bon moyen pour tenir, en dépit des nombreuses déconvenues qui m'attendaient. Au point qu'après coup je la bénis presque: sans elle, il n'y aurait pas ce livre. Sans elles, plutôt, car mes naïvetés furent nombreuses. Mais ce livre ne serait pas non plus ce qu'il est si, à présent, il ne s'élevait pas contre elles. Le nom d'écrivain a été un mot de passe pour pénétrer d'une certaine manière dans l'univers carcéral. Le faux prestige dont il est diversement nimbé s'efface vite devant l'étrangeté, puis l'incongruité, et enfin l'encombrement qu'il représente, qu'on fait sentir, ou parfois même qu'on signifie ouvertement. Mais la naïveté serait de penser qu'il puisse en être autrement, magiquement. Le mot de résidence a été une clé pour échapper

à l'enfermement dans une activité - programmée à telle heure, tel jour, tel
nombre de semaines. Mais j'avais tant insisté, avec ce mot, pour que ma présence dans l'établissement ne se limite pas à un travail avec les détenus mais concerne également le personnel, qu'à l'échec programmé de cet aspect, on me reprocha de l'avoir employé. Je me suis adressé en effet à tout le monde: au monde détenu et au monde «encadrant ». A une exception près, je n'ai eu d'audience qu'auprès du monde détenu. Le monde encadrant (les directions, les juges, les surveillants, les enseignants surtout au début, les soignants, les travailleurs sociaux, les administratifs) joua avec sérieux et bienveillance son rôle «d'ouvreur de porte» et de « facilitateur », ce qui suffit à lui rendre 1'hommage auquel il a droit. Mais il ne put lui-même s'affronter à l'enjeu de sa propre reconstruction dans l'écriture (osons donc appeler les choses comme ça), car ni le temps ni les conditions de travail ne lui permettaient pas même de s'en poser la 11

UN ABRI-LIVRE question. Ma naïveté d'alors (réelle ou feinte, je ne saurais dire) fut de ne pas déceler et intégrer la violence que cette «égalisation de mes objectifs» à l'égard des détenus et du personnel pouvait représenter aux yeux de ce dernier. Je garde un souvenir inachevé de ces réunions qui se déroulaient dans la salle du dernier étage du bâtiment administratif. Les baies vitrées laissaient voir en plongée une large partie de la division 1, et il suffisait d'invoquer notre sens de la symétrie pour sentir derrière nous l'ensemble de la division 2. Je ne suis jamais monté dans les tours de contrôle, mais cette salle de réunion en était une à sa manière, pareillement efficace. Au cours de ces réunions, j'étais maladroit, trop convaincu pour convaincre, surtout trop ignorant des conditions réelles dans lesquelles j'arrivais, ainsi que des usages et des conflits socio-professionnels en cours, je finis par agacer, j'étais trop long. On alla cependant jusqu'au bout. Lors de la première réunion, il y avait, à droite de la porte, une grande maquette de l'établissement. Je l'aurais mise au milieu de la table, et j'aurais demandé à chacun d'écrire en miniature dedans et en lettres géantes tout autour, sur les murs, les fenêtres, le sol, et même le plafond, en montant sur la table. Si on avait travaillé ensemble. Ecrit ensemble. Pendant mon étrange séjour, il y eut, de ce côté, des maternités, des dépressions, des nominations, des conjurations peut-être, des départs... Je ne pense pas que les employés de la République soient moins dignes de l'attention du poème que les réprouvés, les exclus, les assassins, les violeurs et les gangsters. Ni qu'ils en aient moins besoin. Seraient-ils plus jaloux de leur souveraineté (j'écrirai quand ça me chantera et non parce qu'un gus me le proposera) que tous ceux avec qui j'ai travaillé? Non. Sont-ils juste un peu moins souffrants, un peu moins acculés, un peu moins limités dans leurs déplacements, un peu moins inquiétés dans leur être, dans leur délit d'être, que ceux qu'ils surveillent, conseillent, rejugent... ? Non. Nous sommes juste emprisonnés de l'autre côté du mot prison. (Lutter contre ses propres naïvetés, ce n'est pas forcément perdre le goût de la naïveté - ça saute au yeux, je crois.)

*
Je n'ai à peu près rien réalisé du programme que je m'étais fixé. Chaque rencontre, individuelle ou collective, reléguait mon projet derrière la nécessité de simplement écouter. Mais justement, écouter n'est pas simple. Il s'agissait donc de construire une écoute, qui ne soit pas du vent, 12

INTRODUCTION

de la bonne conscience, pire, une concession pour obtenir ensuite gain de cause. Je n'étais pas venu pour faire un travail de journaliste, ni même une enquête d'écrivain ou de sociologue. Ecouter, ce n'était pas cela. J'eus droit un jour à la confession d'un violeur d'enfant, multirécidiviste. Jamais les silences dans une conversation ne furent aussi denses. Ce qu'il écrivait dans l'atelier était très moral, très angélique, indéboulonnable. Un conflit violent avec un autre détenu du groupe le décida à interrompre sa participation. D'où sa confession qu'il tint à me faire à la fm de la séance. J'ai oublié tous les détails qu'il m'a donnés, j'ai perdu toutes mes notes. J'ai entendu qu'il cherchait l'issue d'une oreille. Il voulait se confesser, il ne voulait pas écrire, comme je l'encourageai encore à la fin de son chapelet pathétique d'horreurs. Je n'avais donc plus, quant à moi, à construire avec lui une écoute. Limite du supportable? je ne sais pas. A tout moment, l'écoute dans l'écriture peut reprendre, avec lui, comme avec d'autres, ça je le sais. Mon «projet d'écrivain» partait d'une réflexion sur le livre comme support de l'écriture et sur 1'hypothèse, violente, que ce support viendrait à manquer. Sur quoi écrire, alors? cette question devenant première par rapport à l'objet (quoi écrire) et au destinataire (à qui écrire). Réflexion apparemment abstraite mais en fait très ancrée dans le corps à corps de l'écriture, corps de l'écrivant et corps de ce monde, de cet être sur/dans lequel il écrit. Bref, j'avais déjà esquissé un travail en ce sens dans un atelier en milieu scolaire. Les résultats m'avaient passionné. Et c'était aussi ma propre folie d'écriture, à l'époque de la mise en place du projet. Les premiers regards, les premiers échanges, les premières scénographies en détention ont balayé tout ça. Mes «techniques» éprouvées d'atelier d'écriture, en grande partie balayées, elles aussi. Bon nombre de trucs, de ficelles, de pédagogies, de ludismes poétiques et littéraires propres aux ateliers d'écriture déj à m'apparaissaient comme des artifices sans poids ni consistance, efficaces et cependant sans la moindre efficience. La démarche la plus pensée, la plus féconde sans doute est celle de François Bon, parce que c'est intrinsèquement une démarche d'écrivain (et non une activité d'écrivain). Mais il me reste, à tort ou à raison, un sérieux doute. Au fond, la machine littéraire elle-même (dans sa dimension sociale et communicante, et donc dans sa dimension positivée) apparaît comme un enfermement. A l'important désœuvrement qui règne en prison, j'ai donc pour le meilleur et pour le pire associé le mien. Toutes mes raisons d'agir et de faire ont erré. Mais alors que l'épreuve de la prison vous jette dans la plus violente des solitudes - bien sûr vous vous retrouvez seul avec les détenus, mais cela, très vite, se change en compagnie profonde, non, la 13

UN ABRI-LIVRE

solitude en question est celle éprouvée de l'autre côté, vis-à-vis, indifféremment, de ceux qui ont commandité, de ceux qui supervisent, qui gèrent, qui n'interdisent pas, des amis aussi, des proches, des cercles de la

« vie libre»

-

ainsi dans la plus violente des solitudes, jamais je n'ai senti

avec tant d'acuité et d'affection ce petit peuple d'écrivains, d'artistes, d'universitaires, d'« animateurs» de toutes sortes, ce petit peuple d'intervenants en prison, cette singulière «bonne volonté» ancrée du côté de l'art (et l'art n'est-il pas le seul lieu où la volonté, en tant que telle, peut être déclarée bonne ?). Bref, jamais je ne me suis senti moins seul. L'expérience du désœuvrement, arrachée à sa gangue dépressive, porta peut-être ses fruits.

*
Ce genre d'amitiés, internes et externes, abat bien des murs. Amitié? je crains ce mot, et lui préfère l'expression relation réelle. Quand il est venu, Annand Gatti a commencé par dire ce qu'il dit toujours, sous toutes les coutures, quand il vient en prison, le lieu-pivot de son œuvre: ces murs n'existent pas. En tout cas pas plus que ceux qui se sont maçonnés dans la tête. Sociologiquement traduit, l' enfermement est un effet de croyance, une production de croyance. Soufflez sur cet effet (et là ce n'est plus sociologiquement, mais poétiquement et politiquement traduit), soufflez sur cet effet, et des horizons de pensée se dégagent. Mais où puiser le souffle? Dans une relation réelle aux vivants, et dans une relation vivante aux morts. Notre premier compagnon de fortune fut Walt Whitman et son livre de toute une vie : Feuilles d'herbe]. Poète des fondations démocratiques modernes, chantre de l'individu américain, citoyen du monde. Vision poétique et nomade du moi, incarné dans une âme et dans un corps - dans un sexe. Prophétie heureuse alors, révolutionnaire alors, de l'ère individuelle. Dans son poème démocratique, Whitman ouvrait le moi à tous les peuples et à Dieu même. Son moi était une utopie partagée. Qu'en est-il aujourd'hui? de nos moi, et de nos démocraties? Relire aujourd'hui Whitman, c'est plonger la tête la première dans nos abîmes, c'est toucher le nerf à vif de notre devenir. On s'amusait un peu, là-bas, de mes retours obsessionnels à Whitman. En effet, à tout bout de champ, je lisais une ligne, un paragraphe, une page, plusieurs pages. Et j'ai fini par

1 Walt Whitman, Feuilles d'herbe,

trad. Jacques Dan-as, Gallimard 2002.

14

INTRODUCTION offrir le livre à tous les participants au mois de juin. Mais cela a toujours été de la contrebande. Faiblesse ou lucidité, j'ai admis, assez vite, que le travail proprement poétique ne pouvait absolument pas être proposé comme un but. Il pouvait par contre s'immiscer dans les territoires d'écriture qui se sont progressivement dessinés. Plus personnellement, Whitman a joué pour moi, comme pour quiconque le lit, un rôle libérateur. Une simplicité naïve, native, à l'intérieur d'un océan de complexité. Non pas un exemple à suivre, mais une évidence à respecter au plus près de ce qu'on est. Notre deuxième compagnon fut Armand Gatti et sa Parole errante!, livre aussi de toute une vie et impressionnant théâtre de tous les chantiers de son existence. Le poème-Gatti est structurellement lié aux camps nazis et aux révolutions du 20èmesiècle. C'est le poème d'un vouloir humain qui résiste à tous les écrasements et à tous les abandons de 1'humain par 1'humain. Anarchiste sans autre drapeau que le A noir de Rimbaud, Armand Gatti, quand il est venu nous voir (le 14 novembre 2003), avait des accents nietzschéens. L'homme doit se surmonter... Référence fondamentale dans tout travail artistique en prison (qui est le territoire paradigmatique de nos sociétés sécurisées) pour accéder à un au-delà, ou un en deçà, ou un à-côté du jugement. Nietzsche, encore et toujours, infiniment plus politique qu'on ne croit. Gatti, poète baleine, poète ancêtre. Mythologue réaliste aussi, lâchant au passage quelques vérités concrètes: les écrivains, les artistes sont tous des détenus, des «hyperdétenus» même, qui doivent leur sens de la liberté à la sensation vive de leurs enfermements. Au fond, à ce niveau-là, une bonne œuvre est ce bon tour de clé qui fait changer d'espace, mais c'est rare, il faut l'avouer. Feuilles d'herbe, La Parole errante? des livres qui affolent le livre, qui font du papier, du support-livre, ce bloc d'être à peine arraché à l'être du monde. J'ai commencé à faire lire en détention Whitman, je n'ai pas eu le temps de commencer à faire lire Armand Gatti, c'est-à-dire à l'associer au jour le jour dans l'humilité de notre travail. Car c'est ainsi, au fond, que chacune de mes lectures a joué son rôle dans le quotidien de mon acte d'écrire, dans cet abri-livre. La nébuleuse interactive Foucault-Deleuze a été déterminante, philosophies combustibles pour non-philosophe, pour tisser quelque chose entre les arcanes du pouvoir et les arcanes de la création. La fréquentation du petit livre de Jean-Luc Nancy, L'intrus2, a été un moment inoubliable. Je n'ai pas recherché l'abondance de la littérature pénitentiaire, car autant je ne voulais pas rendre mon travail
1 Armand Gatti, La Parole errante, Verdier, 1999. 2 Jean-Luc Nancy, L'Intrus, Galilée, 2000.

15

UN ABRI-LIVRE amnésique devant la réalité qu'il rencontrait, autant je ne souhaitais pas le spécialiser dans un problème de société concernant les prisons. Le livre de Léonore Le Caisne, Prison, une ethnologue en Centralel, représenta pour moi un solide compagnonnage, la nécessité de tenir la sociologie en haut voisinage dans cette expérience poétique.

*
Une expérience en prison, vous le savez, vous le voyez, bouleverse affectivement, moralement, politiquement. Au cours de l'opération, j'ai perdu beaucoup de bons sentiments, j'ai essayé vaille que vaille de décliner toute complicité où qu'elle ait cherché à se loger - dans la souffrance ou dans la violence, dans l'assistance, le soin ou la punition, ou encore, dans la bonhomie de l'action culturelle; j'ai cherché, avec plus de difficulté, à décliner toute complicité avec moi-même, et à travers ce masque, avec les classes moyennes qui ne cessent d'être ballottées entre l'admiration plus ou moins dévote pour les élites et la condescendance plus ou moins compassionnelle pour l'immense tiers exclu de la planète. Ce qui suppose un sérieux travail de rupture, de révolution interne, de conversion, de tournant, appelez ça comme vous voulez. Il nous faut donc perdre beaucoup de notre morgue, de nos systèmes de vanité et surtout, lâcher le principal combustible de notre époque: la demande éperdue de reconnaissance par autrui, le narcissisme sans cesse mendiant l'assentiment d'autrui, stade infantile incontournable auquel il faut juste un tour de clé, mais quel tour! pour transformer la demande en don de reconnaissance: reconnaître autrui, bien plus qu'être reconnu par lui. Ce qu'alors nous trouvons, c'est tout simplement une respiration plus ample avec le fait, avec le sens, d'être homme, avec ce fait, avec ce sens, humainement partagé. Mais cela est dit encore avec trop de pompe. Mon séjour prolongé dans cet établissement de la République a durablement modifié, aiguisé (?) mon regard social. Je ne me sentais pas particulièrement soulagé lorsque je sortais d'une journée passée en détention. Oui, bien sûr, le mouvement, le déplacement dans un paysage, ma libre-circulation: un bien précieux; mes initiatives, mes refus, ma liberté sexuelle, les amis, mes fils, les arts... tout concourait à me faire goûter de ma citoyenneté libre, à chaque fois comme pour la première fois.

I Léonore Le Caisne, Prison, une ethnologue en centrale, Ed. Odile Jacob, 2000. 16

INTRODUCTION

Et pourtant jamais plus grande intranquillité. Car au fond, la prison - je le
vérifiai progressivement - se révélait comme l'exacte modélisation de ma société. Chambres-cellules, bureaux cellules, espaces clos, surveillés, accès soumis à autorisation, enchaînements réglés des ordres, rationalisations des besoins et des satisfactions, autorités ostensibles et pouvoirs opaques, camaraderies, petites ou grandes haines de détention (de travail, de voisinage, haines générales, haines appliquées), jugements permanents exigeant l'apport de pièces et de comportements justificatifs. . . Bref je me sentais, je me voyais sous le coup d'une extension démesurée du modèle pénitentiaire sur toute la société. Ce qu'une société construit sur sa marge, c'est cela même qui la structure en son noyau. Cela on le savait sans doute. De Michel Foucault à Georgio Agamben, en passant par Paul Virilio et par les sociologies des lieux pénitentiaires et asilaires, les savoirs ont arpenté cette question. Mais en faire une expérience artistique, c'est -àdire physique, c'est autre chose. C'est « exagéré» ? Le propre de l'art est d'exaspérer une sensation. Et je peux bien dire que celle-ci fera date pour moi, car on comprendra qu'il est plus difficile de sortir d'une telle extension pénitentiaire que de s'échapper d'une prison. La maquette de la prison dans la salle de réunion était donc plus que la miniaturisation du centre de détention, c'était celle, plus inquiétante, de ma petite société rationalisée. Lorsque la nuit vous êtes dans le train, entre Rouen et Paris, à hauteur du Val de Reuil, vous passez devant un immense et bien curieux ensemble de bâtiments illuminés. Votre demi-sommeil vous fera voir des sortes de vitraux démultipliés, creusés dans des chapelles ou des donjons mystérieux. Ce sont des lampadaires jaunes au-dessus de chaque fenêtre qui dessinent sur les murs leurs ogives de lumière. Lorsqu'un jour vous rentrerez dans ce temple républicain, vous recevrez plusieurs fois le témoignage direct, explicite, que la vie en détention peut être réappropriée en vie monacale, c'est-à-dire en intense vie spirituelle. Cas de figures exceptionnels sans doute, mais bien réels. L'architecte s'est-il joué de cela, ou bien a-t-il inconsciemment cédé à la sombre religion pénitentiaire, je ne sais. Celle-ci, bien réelle, prend ses sources dans la déesse Raison. Et c'est au détour d'une singulière péripétie qu'on a pu détecter ce brin de folie (qui est toujours la grande affaire du religieux) dont elle est constituée. Nous nous étions promis de nous voir, lui après son audience, moi après ma dernière séance d'écriture. C. H. Bisot était à ce moment là Président de la Juridiction régionale de libération conditionnelle, qui siège au centre de détention du Val de Reuil, et il présidait aussi, je crois, la Cour d'Assises de Rouen. Il n'avait pas encore visité l'établissement, du moins me le fit-il croire. Combien de juges prennent connaissance, dans le 17

UN ABRI-LIVRE détail des murs et des pratiques, de la réalité du lieu dans lequel ils envoient, dans leur âme et conscience, tant de délinquants et criminels? tel était son motif. Le directeur de la division voulut lui faire l'honneur d'une visite. J'étais là, nous avions prévu de nous voir, il m'invita à faire la visite avec lui. Ce serait pour moi la deuxième, avec un autre guide. Cette visite fut d'abord presque amusante. L'édifice est parfait, l'édifice est symétrique. De divisions en subdivisions, chacune topo-logiquement raccordée à l'autre, il suffisait de suivre la progressivité de la visite pour avoir une juste perception du lieu. C'est ce que voulut faire notre juge, et je le suivis volontiers dans cet effort rationnel. Mais plus nous avancions dans les subdivisions, plus nous arpentions la sublime symétrie, et plus nous étions perdus, incapables de nous situer dans cet échiquier infernal. Je me repérais moi, en fonction de ce que j'avais déjà parcouru et vécu de ce lieu, mais nullement au niveau où le juge tenait légitimement à s'orienter. Il s'en étonna beaucoup. Je lui suggérai une explication: c'est la perfection qui nous égare, l'idéale symétrie nous plonge dans l'inquiétude. Il nous faut quelques bonnes imperfections pour reprendre pied. Dans la cour de promenade, je repérai quelques-uns des détenus que je connaissais. Ils couraient, marchaient, conversaient, se détournaient de ce trio, de ce quatuor plutôt, ou même quintette que nous formions (directeur, chef de division, surveillant-chef, juge et écrivain), planté là au milieu à deviser étrangement. Le juge tenait, me dit-il plus tard au cours de la promenade, à affirmer son soutien vis-à-vis de ce genre d'initiative culturelle. A la vérité, il avait déjà visité l'établissement, il n'avait proposé cette deuxième visite qu'à seule fin de m'en faire bénéficier. Après avoir à peine quitté la cour, un événement assombrit soudain notre déambulation. Il s'agissait d'une T.S, il fallait agir, vite, nous suivîmes en direct les démarches de l'établissement. Cette tentative de suicide s'avéra sans danger visible pour le détenu, mais un désaccord entre le directeur de la division et le médecin urgentiste se fit jour, au sujet de la surveillance médicale dont le patient avait besoin, contre son gré. Le juge se fit un devoir d'intervenir. La situation fut à un moment tendue. Pendant ce temps, l'homme qui avait attenté à ses jours était recroquevillé contre un mur et parlait seul. Il allait mieux. Il assurait qu'il recommencerait. Puis il fut raccompagné dans sa cellule, on ferait un tour de garde supplémentaire pendant la nuit. Il était déjà tard. Le directeur nous raccompagna jusqu'au parking. Il n'y eut pas de suicide.

* 18

INTRODUCTION Cet abri-livre a pour fonction de dégager des perspectives, des possibilités de parole, d'écriture, de lecture en créant un espace commun, un espace public de circulation des écritures et, espérons, de la littérature. Ce n'est pas une simple mise en valeur d'écrits de prison. Simple, de toutes façons elle ne pourrait l'être, puisque d'emblée il y a déjà deux mises en valeur possibles: la mise en valeur sado-masochiste, spectaculaire, enrobée de quelques bons sentiments, formatée pour le lecteur médiatique. Et la mise en valeur plus obscurément citoyenne, culturelle. Cette dernière mise en valeur concernant tout autant (sinon moins) les «détenus », que les différentes administrations, les différents « partenaires» de l'opération, sans oublier l'écrivain et sa petite carrière d'écrivain. Il y a une sorte de théâtre autonome de l'action culturelle qui lui permet de s'admirer sans être trop regardante sur le réel qui lui échappe. Ce n'est pas à dédaigner pour autant. Mettre en valeur ces écrits, cette démarche, c'est à tout le moins préférer l'approche culturelle et sociale à l'approche sécuritaire, et réintroduire dans l'espace public cette dimension politiquement minorée depuis plusieurs mois. Quant aux auteurs détenus, la perspective d'objectivation de leur travail, le sentiment de reconnaissance qu'elle entraîne, le processus de transmission qu'elle enclenche, constituent certes déjà une victoire - une telle reconnaissance symbolique est indispensable, mais elle ne peut pas être érigée comme le seul but. Non, ce livre est d'abord le fruit d'un combat, et c'est une arme dont il faut concevoir, comme pour une fusée, une «mise en fonctionnement à étages multiples»: un objet dont la circulation à l'intérieur des prisons devrait avoir pour fonction de faire écho au besoin profond d'écrire, d'en réveiller le désir, et d'en réactualiser la possibilité pour nombre de personnes détenues. Deuxième fonction interne à la population carcérale, et plus essentielle encore: arrimer la nécessité personnelle, narcissique, d'écrire, à « l'altérité du poème », au geste même de la lecture, à l'accueil actif, créatif de l'autre dans ma langue. Fonctions parallèles indispensables: réveiller chez tous ceux qui encadrent, enseignent, conseillent, surveillent, soignent... une intranquillité du jugement et une disposition à s'engager eux-mêmes dans une telle aventure. J'en ai rencontré un certain nombre manifestement interpellés par l'hypothèse de leur participation. «Mais nous n'avons pas le temps, et surtout, le temps que nous avons en-dehors de notre travail, nous le gardons jalousement en dehors de cette prison, pour en sortir!» Soit. Fonctions externes: un agir dans le milieu culturel, et sur la place publique, à un moment où la conduite des affaires de l'Etat, les incertitudes produites par la Décentralisation et les violentes confrontations sociales ébranlent bon nombre d'acquis, dont ceux du 19

UN ABRI-LIVRE

système culturel - qui se révèlent pour ce qu'ils ont toujours été: fragiles
et par conséquent extrêmement soumis à l'errance politique et idéologique. Un agir dans le champ littéraire qui se résumerait peut-être ainsi: dans un vigoureux déplacement des enjeux de l'autofictionl et une ré-élaboration de la figure d'autrui dans le langage... Lecteur, je te vois ou bien sourire, ou bien t'emporter avec moi, ou bien te détourner dans un haussement d'épaules. Moi aussi, je souris, je m'emporte et je me détourne. Mais il fallait le dire.

*

Les écrits rassemblés ont chacun un statut différent - journal, récit de
vie, poème, réflexion, fiction, prose libre... et un but spécifique (une certaine stratégie individuelle), mais leur « assemblement» crée, suscite des rapports, des consonances, des complémentarités, des oppositions. Chaque signataire propose une «problématique d'existence» singulière qui s'est incarnée dans la phrase et la forme de son texte. Maintenant, l'écriture de chacun ouvre à l'échange de significations, aux sens produits par les confrontations. Pendant que je sollicitais l'écriture des uns et des autres, j'écrivais. Pendant que je recevais des écrits spontanés, spontanément j'écrivais. Jamais pourtant, sauf à de très rares exceptions, ces deux temps ne communiquaient. Ecrire plonge dans l' asymétrie2 . Ecrire, c'est donc devenu cela: expérimenter la coexistence. Non pas la légiférer, non pas la gérer, non pas la commenter indéfiniment, négativement ou, parfois, positivement. C'est simplement lui proposer une forme, de l'intérieur et de l'extérieur. Dans le groupe et hors du groupe. Dans le regroupement et dans la dispersion. Non pas une forme de

1 Terme qu'on serait tenté de généraliser pour désigner la manière dont une bonne partie de la « vie littéraire» s'auto-jictionne. 2 Qui pourrait nier que j'ai été le « conducteur» de cette aventure? En effet (mais sous réserve des prédéterminations sociales, institutionnelles, qui ont, c'est évident, agi un certain nombre de mes gestes), j'ai proposé, j'ai engagé, j'ai recueilli, j'ai induit, j'ai rassemblé... Et si maintenant je n'insistais pas pour faire entendre ce que j'ai entendu, pour en donner une formulation, tout cela retomberait dans le néant, rejoindrait cet appétit de néant qui caractérise secrètement la vie sociale. Conducteur, oui, j'aimerais tellement l'être: au sens électrique. Voilà, au moins, un aveu en bonne et due forme. 20

INTRODUCTION

croyance, mais une fonne d'existence. Donner existence à la coexistence. Ma résidence en prison, c'est d'abord une tranche de temps. Un certain temps partagé, rythmé. Ce que j'ai écrit est une émanation de ce temps-là. Et ce temps-là, au fond, était gouverné par une idée, un principe: relation souveraine. Indépendance et lien. Des livres indépendants, et un lien, non pas d'interdépendance, mais de conquête mutuelle de souveraineté. Et cela, dans la situation pénitentiaire, c'est-à-dire au cœur de cet emblème explicite de la violence, du tort, de la mainmise brutale sur autrui, au sein même de cette «construction sociale de la privation de liberté ». Ce « social» qui, pour l'ordinaire moderniste de l'artiste, est une prison. Pour en sortir l'artiste a pu se construire un enfennement idéologique: «l'art engagé ». Pour y revenir de plus belle, il a pu se construire l'enfennement d'un «art intégré» - intégrer la société au moyen de l'art. Et l'enfennement ordinaire, classique, dans un « art pour l'art », un paradis à part, a pu le nourrir de sa farouche illusion d'échapper aux déterminations sociales. Bref, la condition sociale de l'artiste est sa chaîne. Et son art consisterait à produire les conditions fantasmatiques pour se détacher du monde, le juger ou s'en accommoder. Or l'espace social est aussi un matériau et un cadre «inachevés », c'est-à-dire non entièrement déterminés. Homologue, au fond, à l'espace-temps artistique, territoire ouvert, inachevé, qui s'étend ou se rétracte selon ce qu'il offre de «possibilité de créer ». Si nous parvenons à un tel échange de souveraineté dans une prison, convenez que nous faisons sauter bien des verrous. Mais au fond ce n'est même pas une idée (donc une utopie, donc un vœu pieux) : c'est une part de réalité, un partage de réalité. Cette affaire de souveraineté est moins nonnative, programmatique, prophétique que descriptive. Cet abri-livre dit simplement une chose: voilà ce qui s'est écrit, souverainement. Voilà des traces de souveraineté de la coexistence, là où cette coexistence fait le plus mal, là où elle s'abîme de violences en violences. Le fait que cet écrivain ne préexiste pas (socialement parlant, Philippe Ripoll n'a rien publié qui lui accorde une quelconque légitimité dans le champ littéraire, sa légitimité actuelle est, comme pour beaucoup, le fruit de bricolages socio-professionnels), peut être pris comme un boulet ou bien comme une chance: celle de faire naître cette «écriture de la coexistence », in vivo, et non pas comme une magnanimité d'écrivain reconnu. Au lendemain de la présentation-lecture qui eut lieu dans les deux divisions le samedi 20 décembre 2003, et qui fut un moment intense, j'ai pu observer dans mon rythme quotidien d'écriture un irrépressible «et moi, et moi, et moi! » C'est ce cri qui m'a ordonné de finaliser ma propre 21

UN ABRI-LIVRE

écriture, et c'est seulement ensuite que je suis revenu, non sans mal, dans les co-écrits des écrivants du Val de Reuil. C'est cela, I'histoire de l'Abrilivre (titre dans lequel il faut entendre la puissance d'un livre errant cherchant abri et ne le trouvant jamais). Ce que j'ai écrit, respiré, suppose en penTIanence l'ensemble ici abrité. Voilà une coexistence dans laquelle les autres ont quelque chose « d'insoluble» : l'autre ne se retrouve nulle part dissous dans un discours, une fOnTIeorganisée qui le représenterait ou parlerait à sa place, il ne se retrouve nulle part dissous dans une fiction, ou dans un poème, ou dans un essai. Il ne se retrouve pas rangé dans une pratique «amateur» de l'écriture, il reste là, il insiste dans sa tentative d'écrire, tout écrivain et non-écrivain qu'il est. Tentative d'écrire: c'est très important de ne pas parler de parole, de témoignage, comme si l'autre n'avait qu'une langue naturelle qu'il s'agirait de traduire - et que de cas de conscience (notamment dans le théâtre, notamment dans la sociologie) pour ne pas «trahir» la parole de l'autre. Ici le pari est qu'elle se trahisse elle-même, qu'elle se montre telle qu'elle est, c'est-à-dire telle qu'elle essaie de devenir, telle qu'elle se construit elle-même, et se détruit, telle qu'elle se cherche: l'espace de l'écriture peut bien être ce mouvement même - et si peu élaboré soit-il, il nous aidera en tout cas à nous défaire de cette assignation à domicile que nous faisons à l'autre et à sa langue. L'engagement de «l'écrivain» ne consiste donc pas à justifier, commenter, analyser, réfuter ou encenser le travail de l'autre, ni à le dissoudre dans son propre imaginaire, il consiste à faire de la coexistence le cadre et la provenance spécifiques de son propre investissement, à intégrer les échanges inconscients et mettre à l'épreuve les données conscientes, psychiques et sociales, de l'expérience. Un investissement subjectif certes, mais toujours déjà ouvert, toujours déjà interrompu, ébréché, et aussi toujours déjà relancé par l'autre.

*
Je n'ai pas cherché de grandes révélations. Je n'ai pas extorqué d'aveux, je n'ai pas cherché à appâter le client ordinaire avec les misères du monde, avec ses crapuleries, ses violences, ses folies. J'ai beaucoup écouté, mais le but de mon écoute n'était pas la reconstitution des histoires, ou, pire, leur adaptation dans je ne sais quel montage fictif. Mon écoute n'avait pour fonction que de rappeler à chacun mon invitation à

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INTRODUCTION

écrire à partir de son propre ancrage, son propre besoin et selon son propre nœud d'inventivitéI. On pourra constater la difficulté, mesurée à la longueur excessive des préambules, à parler directement et simplement de vous et de vos textes, et à vous laisser parler. Mais vous-mêmes, n'avez-vous pas difficulté à regarder, à considérer autrui? Et vous, lecteurs anonymes, avez-vous d'autres préoccupations que vous-mêmes? franchement? mis à part les emballages altruistes? Il n'y a que le langage qui puisse nous rendre à l'évidence de l'autre - c'est-à-dire aussi au vide qu'il crée ou laisse en nous.

1 Me vient soudain ce cri du cœur, énième naïveté: Vous ne m'avez pas servi de modèles! vous n'avez jamais été « mes élèves », même quand certains d'entre vous m'ont honoré du nom de « professeur» !jamais vous ne serez mon « marchepied », même si grâce à vous j'ai infiniment progressé dans mon être, c'est-à-dire, de mon point de vue, dans l'écriture. Vous n'avez pas été « mes pauvres», « mes dominés», «ma mauvaise conscience» ! comme vous n'avez pas été « mes démons », « mes nl0nstres » même si grâce à vous, j'en ai exorcisé un certain nombre! 23

Première

partie

1 1 LIVRE S

Feuille
Abdel-Ilah

blanche
Ennoury

FEUILLE BLANCHE

NOTICE Il vient plutôt après les autres, le samedi matin. grand fracas ceux qui se sont déjà mis à écrire; un autre jour, gris et les yeux baissés. Il fait plus jeune que son âge. Voix mélodique, claire, volubile. Il s'installe plutôt en retrait, sur une table, près de la fenêtre, ou près de la porte. Pas dans le cercle qui s'est bricolé, avec les tables individuelles de la salle de classe, disposées en hexagone autour de la porte. Autour de « l'entrée-sortie ». A un moment, l'écriture lui a été déconseillée, par la psychologue et le juge d'application des peines, peut-être. La période du Ramadan a été difficile, surtout quand il a craqué -fumé. Je lui résume la proposition d'écriture, je l'adapte même, il se met tout de suite à écrire, ou il attend. De toutes façons, c'est à son rythme. Il vient, habité de quelque chose, ou vidé de quelque chose. C'est l'état, l'affect du jour qui écrit. Unjour il arrive avec une pochette d'écrits, des poèmes écrits il y a des mois, ou des années. L'essentiel se met en route après l'atelier, pendant l'été. Les écrits s'accumulent. Il parle d'une « piscine» de papier, d'écriture. Je lui demande de construire. L'idée de livre: les choses se construisent et se détruisent à partir de ça, cette idée fixe. Plusieurs fois la tentation d'abandonner. Veut-il de l'aide? il m'appelle souvent« professeur ». C'est un chaos. Juste avant l'été, je crois, je lui propose une sorte de répartition de ses écrits, par thématiques, formes. L'essentiel de mon intervention est d'éviter qu'il ne détruise ce qu'il a écrit. Je propose, aussi, une première sélection. Cette sélection et ce découpage restent pour lui assez abstraits. Mais l'essentiel pour moi, c'est que cet ensemble dispersé d'écrits devienne progressivement le matériel de référence, le support du projet de livre. Commence la relecture. Avec quelques explications de texte. Régulièrement il déplace le terrain du proj et d'écriture sur celui du proj et

Du mal à se réveiller. Unjour, frais comme un gardon - sorti de douche, saluant à

ça. Je lui réponds que je ne peux pas. Un jour, j'ai dû presque me fâcher. «Ne me parle plus de tes projets, je ne suis pas là pour ça. » Après un temps de silence, il m'apporte de nouveaux écrits. Nous nous mettons d'accord sur la sélection. Il 29

professionnel - des projets plus ou moins grandioses.Il me demande de l'aide pour

UN ABRI-LIVRE réintroduit des choses que j'ai écartées, il supprime des textes que j'ai gardés. Il relit, tout ce temps est de la relecture. L'atelier d'écriture a été juste un support, un tremplin. L'essentiel se passe maintenant par correspondance, et dans ces entretiens, séances de travail à deux, dans une salle du centre socio, ou à l'intérieur des quartiers, dans une des salles d'audience qui jouxte la cour de promenade, parfois dans une des bibliothèques. Les cellules ne sont pas loin. Je voulais m'en rapprocher. Le curé y a accès, pourquoi pas moi? Raison de sécurité. J'ai obtenu beaucoup de choses, mais cette demande-ci a été non pas refusée: simplement ignorée. Sécurité? Jamais je n'ai connu la peur. Sauf à la toute fin, sans raison particulière. Le dernier jour avant la présentation. Le trac peut-être, et avec lui la remontée du personnage Peur qui réside en maître dans ces lieux. J'ai dû, à mon insu, causer des soucis aux surveillants-chefs, à circuler aussi facilement, de façon aussi imprévue. C'était l'avantage tiré de l'inconvénient de ne pas disposer de salle pour moi. J'empruntais la salle de l'aumônier, une salle de CIP (conseillers d'insertion), une salle d'audience, une bibliothèque ... parfois même un coulo ir. La première fois que je rencontre Abdel, en bibliothèque, son désir de livre est lié, dit-il, à son fils, qu'il n'a encore jamais vu. Pour quand il sera en âge de lire et écrire. Je ne suis jamais sûr de moi, dit-il... si vivant demain, l'année prochaine... il aimerait expliquer des choses simples. On lui dit parfois: « Pourquoi tu ne ferais pas un livre? » « C'est beau, c'est fort, c'est profond ce que tu me dis. » C'est ce qu'il répond à celui qui lui dit ça. Il parle vite et assez bas, ce jour-là. Je ne comprends pas tout ce qu'il dit. Il est sous le coup d'une interdiction définitive du territoire. La loi qui allège la double-peine n'est pas encore passée. L'idée de livre fait écho à cette situation: qu'il soit « un peu moi, mais sans moi ». Pour lefils. La phrase qui ressort ce jour-là, avec un grand soupir, voix et regard chargés d'innocence: « Je n'arrive pas à être dans cette peau de criminel. » Et puis, sept ou huit mois plus tard, ce jour du 24 octobre. Qui pourrait sonner

comme le glas de sa participation. Abdel vient avec une question incontournable.
« Est-ce que je veux être lu?» Dans ce qu'il a écrit, il y a des choses « intéressantes» et d'autres « nulles ». Enfin, « il serait sage de ne rien publier. Il faudrait me laisser le temps. Ça ne peut pas être un travail à la chaîne, il faudrait bien encore huit mois ou un an, pour faire de mes écrits une conclusion. Pour aller beaucoup plus loin dans le sujet, et avec plaisir mettre le mot fin. Et alors, à ce moment-là, se rencontrer. » Et c'est alors qu'il me dit : « Un livre doit être comme un arbre. Le travail doit donner son fruit. En relisant la phrase de Whitman, je me suis dit qu'il fallait réformer ce que j'avais écrit. Il faut un texte qui laisse la liberté de réfléchir à chacun. » Et il ajoute: « Il faut un contrat, un mariage avec l'écriture. Est-ce que j'en suis capable? » Puis il exprime le désir d'acquérir « la faculté de mener cette passion en bien-être ». Je ne me souviens plus de ce que je lui dis. Avant l'été il avait déjà failli abandonner l'écriture, à cause d'une nouvelle activité, du théâtre, qui se mettait vaguement en place le même jour que moi - pourtant le dernier jour, le samedi, celui dont personne

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FEUILLE BLANCHE ne voulait, le jour où les salles du centre socio étaient libres. J'avais énergiquement fait déplacer cette activité. Ce 24 octobre, j'ai compris, ou voulu comprendre, à ma plus grande satisfaction, qu 'Abdel voulait se créer un nouveau temps à l'intérieur de son écriture, qu'il voulait
en calmer la tension, s y mouvoir autrement. Plus tard il écrira un texte sur la

condition sexuelle en prison, et sur l'inégalité patente entre homosexuels et hétérosexuels. Un abri-livre, pour le livre errant. Je n'ai jamais su ce que devait être ou même pouvait être le livre de chacun, ni même le mien. Je n'ai jamais été curieux de ça. Je m'en étonne aujourd'hui. Jusqu'à la dernière minute, seule la promesse de livre avait un sens, et avec elle, l'errance énergétique qu'elle suscitait. Uneforce, insaisissable, à capter, à abriter. La semaine suivante, il me raconte comment enfant il lisait beaucoup, comment il apprit le français, et comment, un jour, dans sa cellule, alors qu'il en avait marre, il se dit : « Bon, on va essayer leur truc, on va exprimer la violence... Allons-y! » De grandes feuilles par terre, il en a vidé, des stylos. «C'était captif! dit-il. 200 pages comme dans un ring! Enfermer le mal dans une boîte et ça disparaît progressivement. » Mais il déchire tout et le jette à la poubelle, «à cause de la réputation ». Puis il lit une page de moi, tirée de quelques feuillets que je leur avais adressés pendant l'été. Il me pose des questions. Ou plutôt il me fait un commentaire de texte. La senlaine suivante, il dit: « Chaque société est un laboratoire pour le monde. » Il a découvert l'Amérique au Maroc, à travers le cinéma. Je crois qu'il tente encore unefois le coup d'une autre activité. Il mefera comprendre « arrêter ces conneries », du côté des religieux par exemple. L'intégrisme en prison n'est qu'une violence qui s'ajoute aux autres. Je le vois prêt à lâcher. A l'arraché, je m'assure de sa présence pour la venue de Gatti. Il arrivera en retard. Gatti fera son effet, mais il passera aussi pour un type un peu sonné. L'autre activité, c'est le cirque. Je connais Anne-Elisabeth, qui anime cet atelier, nous sommes solidaires. La concentration impérative pour tout mouvement d'acrobatie est la même qu'il faut acquérir dans l'écriture. Voilà le genre de choses qu'on se dit et qu'on lui dit, pour s'encourager. Nous sommes dans la salle de spectacle, il prend plaisir à chercher son équilibre sur un tonneau. Je reste là. Je l'attends. Il est écrit, dans l'écriture d'Abdel, que c'est « Entre là, et là-bas! entre: le réveil - et le coucher du soleil - entre ce que j'entends, et ce que je parle. Entre ce que je veux - et ce que je peux, entre le passé et l'avenir, entre hier, et Aujourd'hui, entre moi et moi...» que se joue son combat d'équilibriste. L'établissement de chacun des textes, chacun des « livres» s'est déroulé selon des logiques internes, à chaque fois différentes. « Fidélité» a été à chaque fois le maître mot, l'invariant. Mais de quelle fidélité s'agissait-il? fidélité à ce qui avait été voulu; fidélité à la lettre émise, écrite, au-delà de ou indifféremment à toute intention. Fidélité aussi aux conditions de production du texte, notamment à la dynamique relationnelle qui me rendait, que je le veuille ou non, « co-auteur ». Fidélité par conséquent à la chambre d'écoute, à cet abri-là que je me suis construit comme j'ai pu. Aussi, puis-je affirmer ici que pas un mot n'a pas été écouté et réécouté, et donc pesé et soupesé. Simple travail de lecteur, me direz-vous. A quoi je répondrais: 31

plus tard qu'il faut le vouloir - écrire en détention.Il y a beaucoupdepressions,pour

UN ABRI-LIVRE

simple tentative de construireunefigure de lecteur.Mais il n'y a rien de simple dans
ce dialogue avec la langue de l'autre. Objectif littéraire, objectif sociologique? il n'est pas pertinent de trancher, puisque l'objectivité s'y trouve obsessionnellement inscrite, recherchée dans les deux et que dans les deux se loge un résidu ou un surplus plus ou moins bien pensés de subjectivité indéboulonnable. Mais laissons là cette petite embardée théorique et revenons à la «piscine» de textes d'Abdel. Lorsque nous nous sommes quittés, l'ensemble était encore instable. Sans doute ne fallait-il pas abuser de sa patience. Un véritable commencement de construction s'étant fait jour, on pouvait donc déclarer son travail terminé, en ce qui concernait sa participation à l'abri-livre. Après-coup, je me rends compte que toutes les fins (les déclarations de fin) ont été des approximations entre le délai fixé (la date de présentation), le sentiment de l'auteur de pouvoir en rester là, et ma perception, ma sensation d'un processus suffisamment ouvert pour, disons, vivre ensuite de sa vie autonome. Pour Abdel, respect scrupuleux pour la syntaxe, qui témoigne d'un bel espace linguistique, entre-deux-langues, le Français et l'Arabe. Correction, nettoyage des «fautes» a-sémantiques. Dès qu'une faute avait une puissance de sens, je me suis interrogé sur la pertinence à la laisser telle quelle, ou bien de rétablir l'autorité de la langue. La disposition dans la page, tantôt parfaitement voulue par l'écrivant, tantôt aléatoire. Respect, autant que possible de cette disposition. En tout état de cause, j'ai voulu éviter le respect automatique, qui n'est qu'un paresseux fétichisme de la parole, de l'écriture de l'autre, et qui obère tout effort réel de lecture. Or mon objectif est là : lire vraiment, essayer vraiment de lire, et si je t'ennuie, lecteur, avec ces histoires, tu auras compris qu'il faut cependant en passer par là puisque je te demande un pareil type d'effort, de construction de lecture (effort? mot très suspect. Y voir le plaisir de rassembler des forces, de se reconstituer des forces). A tort ou à raison, pour faire entendre la pulsion poétique propre à Abdel, j'ai évacué quelques «poésies» plus voulues, plus « apprêtées ». Ma principale difficulté fut la suivante: j'aime la langue poétique d'Abdel, elle est fulgurante, profonde. Mais elle est parfaitement aléatoire. J'avais donc à lutter contre les leurres de l'amour, et contre la tentation de gommer les « dépressions stylistiques ». Donc j'ai passé beaucoup de temps à ne pas rectifier, déceptions, mes incompréhensions comme mes belles trouvailles de lecteur... pour les soumettre à la force neutre d'une captation polysémique. Au fond, à chaque fois que je n'intervenais pas, je gagnais un sens de plus! Voici donc cette voix, qui revient de loin, qui vous emmène par bourrasques en plein cœur de la prison, voici une force et une dignité vocales, voici un espace de parole immense à laisser résonner longtemps. A toi, lecteur, à toi lecteur-Abdel et à toi lecteur autre qu 'Abdel à entreprendre, si tu le veux, le combat de cette lecture. P.R.

à ne pas supprimer, à ne pas intervenir - à accueillir mes exclamations, mes

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FEUILLE BLANCHE

LA PENSEE

DE NOTRE

TRA VAIL INCOMPLET

C'est comme quand on lance le fil de notre canne à pêche dans l'eau et que ça fait un long moment qu'on attend, et au moment où le bouchon redescend dans l'eau, où le poisson, on croit qu'il mord et on tire, et soudain, il n'est pas là, et merde! on recommence. C'est plutôt dépressif comme loisir. Car mon but est la façon continuelle pour progresser et donner au temps son temps. Je suis là. Je ne suis pas là ! Si j'étais le maître qui avait conquis la patience de rester fixe, l'œil sur l'imaginaire.

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Je sais, j'ai entendu les belles paroles des beaux parleurs qui parlent de la fin et du commencement. Or, moi, de la fin ou du commencement, jamais je n'en parle.
WALT WHITMAN

Le poète fait liaison avec la naissance et avec la mort, quand il dit: le commencement, la fin. Donc: pour lui, le début de quelque chose, histoire, aventure, etc. et leur fin, il n'en parle jamais, comme une naissance qu'il n'a pas choisie, ou comme une fin de vie qui ne saura jamais quand elle arrivera, et comment. Il se plaint de ceux qui prétendent savoir tout. Le poète est un homme qui se base sur les actes et non sur les rêves qu'on ne peut pas concrétiser, donc il plonge sans savoir comment ça va se terminer, mais, pour lui, il est déjà au milieu des choses.

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UN ABRI-LIVRE

I
Aujourd'hui le choix de la couleur: stylo ouvert très rouge comme le sang de mon corps.

*
Entre là, et là-bas! entre: le réveil - et le coucher du soleil - entre ce que j'entends, et ce que je parle. Entre ce que je veux - et ce que je peux, entre le passé et l'avenir, entre hier, et Aujourd'hui, entre moi et moi...

* « » « »

Prison de demi-mot, prison de la fatigue, prison de la haine, prison de l'incompréhension, ni gauche, ni droite, ni haut plus bas! Justice d'un filet de pêche. Justice de l'injustice.

*
Jetée du regard Vers l'autre monde Ce monde où nous sommes! Ce monde où il y a d'autres mondes Jetée du regard Quoiqu'il arrive je resterai Un oiseau libre dans le ciel Apprenons à regarder le plus possible 34

FEUILLE BLANCHE

Autres visages, autres regards que Ceux de l'être humain Le regard de la vache, celui d'un oiseau Celui d'un chat, celui d'un serpent Celui d'un lion, celui d'un tableau Un jeté du regard J'ai assez ignoré le regard de cette Bonne nature, je vais l'aimer, je vais Embrasser un jour la terre en chantant J'irai m'enrouler dans le sable chaud Au sud du Maroc où je regarderai Le désert et l'océan Atlantique Formant seuls une table avec un trait

Blane
Avec une perte du regard dans le ciel où il n'y a personne On n'entendra que le bruit des vagues qui racontent ce qu'on veut comprendre Et celui du Sahara qui répond à la mer Quel couple magnifique

II
Feuille blanche - excuse - mes mots, la pression de mes doigts sur le stylo, il est mal, il écrit, tu es belle - tu étais propre - maintenant tu es
enceinte de mes mots,
-

c'est

un acte d'amour,

et celui-ci

n'est

jamais

propre

ce n'est qu'un plaisir, ce qui compte, n'est-ce pas ce que tu
belle feuille? tu es généreuse! je comprends que tu ne veuilles

cherches,

pas rester aussi blanche, propre - neutre - sans connaître le plaisir, celui d'écrire, simplement écrire, et tu aimes quand - ça vient - comme ça.
Je t'aime comme un homme avec une femme. Mais avec toi, il yale silence! ! ! ! ! !! il pèse lourd. Tu es le bonheur, et le malheur de l'homme. Eh oui, comme toujours ce n'est pas de ta faute. Et je sais

pourquoi

-

parce que tu es enceinte des mots

-

de ceux que t'aimes pas.

Mais, moi non plus!

Mais tu étais présente, et j'étais là - et le stylo aussi. 35

UN ABRI-LIVRE

Donc ne pleurniche pas, c'est ça d'être enceinte ma belle - et je suis le responsable. Ah! oui, c'est juste ton expression de joie! O.K - je
comprends.

Et bien

-

c'est parti pour une longue histoire. . .

*
Feuille blanche! arrête de me faire bander! ? tu es la tentation. Tu es celle! tu es une dragueuse, oui, c'est vrai, tu m'allumes - tu m'aimes.

Alors, dis-moi ce que tu veux?

-

à moi de me débrouiller! tu sais que je
-

ne suis pas aussi intelligent que ce que tu crois, vas! vas! dégage! c'est

pas gentil ce dernier mot. D'accord

je reconnais que je viens de

commettre une faute. Mais... tu vois bien que je n'ai pas que ça à faire, surtout dans la situation où je me trouve. Alors. Peux-tu me dire: comment je gagnerai ma vie avec toi? le hasard! ! oui! mais, tu sais que je n'ai pas de chance avec le hasard. Je suis assez rêveur - donc ça suffit comme ça, non! ?

Voilà! tu as vu - d'un coup - tu sais plus quoi me dire! ! ! ah - oui!
ça te suffit pas déjà, cette malheureuse aventure? - que je la résume en

toi? tu crois que les gens

-

ils ont que ça à faire - lire mes conneries?

surtout que j'ai commis des choses pas bien. Je voyage et je suis en prison. Avec toi feuille blanche. Avec la musique qui déchire ton silence et le mien aussi.
-

Quand on n'a que ça à faire!

Tu vois, je t'aime, et je te donne raison quand tu me disais que tu étais, que tu seras que mon bonheur.

Je ne peux pas - je ne peux pas vivre sans toi. On m'a presque interdit de te connaître, et j'ai refusé - malgré ma liberté enjeu. On m'a accusé de
rêveur. Mais, avec toi on déplacera des montagnes. N'est-ce pas? Oui, tu es un amour. Continue! OK. OK. OK je suis là ... que pour toi, OK. OK. WAH~AH.........

* 36

FEUILLE BLANCHE

Feuille blanche Mes phrases font de toi des tranches Feuille blanche Je te vois dans toutes les musiques Du monde Feuille blanche Je t'ai vue en train de regarder des millions d'hommes et femmes soucieux de ce qu'ils allaient écrire mais tu es toujours silencieuse Moi, j'espère que ton silence n'est pas une réponse à l'imbécile que j'ignore!

Je ne crois pas - car tu veux de moi.
Feuille blanche Tu n'es pas une balance? Je pèse lourd? ou pas grand-chose? C'est le temps qui me répondra! ? D'accord, le temps c'est le distributeur D'accord à travers le temps.

des notes. Bon!

OK.

*
Feuille blanche. Bonjour. La nuit d'hier nous a fait du bien! on a

discuté un peu

-

et je pense que tu seras mon bonheur «passe-temps ».

Avec toi, j'aime faire couler l'encre de mon stylo. J'ai pas encore l'expérience dans l'art d'écrire, mais je te promets que j'arriverai à te broder, comme un fil vert sur un tissu blanc. A propos d'hier: j'ai remarqué que tu me fais évoluer aujourd'hui. Car j'écris encore. Alors: crois-tu que je pourrai aller loin dans mes projets? oui: je t'avais dit qu'il faut m'aimer encore plus, ce que tu fais ce matin. Donc, continue. Discute avec - moi. Mon silence c'est le tien, ma richesse: à toi de la faire découvrir à ceux, et celles qui m'ignorent encore. Je suis la feuille blanche sur laquelle tu peux dessiner, sortir ta joie, ta

tristesse, tes pensées, ton imagination

-

ce que tu désires écrire, sauf les

mots qui pourront nous fâcher. Je t'en prie, je n'en veux pas de ça. Continue à me caresser, à m'aimer, et tu oublieras tous les maux. Je n'étais qu'un bonheur, un travail, un moyen de communication, de 37

UN ABRI-LIVRE

partage. Je vole, je navigue, je passe même à travers le progrès d'une vitesse de lumière. Ah, tu as encore des doutes sur mes pouvoirs? Non! ma belle! bon, à tout à l'heure! bien sûr! O.K., à tout à l'heure.

*
Feuille blanche, ton image, tes lignes, ta force, ta patience, ta danse, ta naissance, ton travail. Et ta patience, je les cherche dans une femme, il me faut une femme formidable celle qui se fera image de mon rêve de ma vie de mes passions de mes défauts et de mes qualités celle qui m'aimera et j'aimerai pour toute la vie. Celle à qui je dirai un petit instant par semaine ou par jour ou pour toujours comment t'aimer pour ne pas t'oublier, celle qui me jouera quelques notes qui coulent de source sur un piano et je chanterai pour elle pour toi et pour la vie. Je m'aime et je suis moi avec vous, sans vous je ne suis plus moimême, c'est quoi la vie d'un homme sans femme sans amour une image d'une image d'un dessin sur feuille que j'ai décrit et que j'ai nommé: Sexe opposé histoire à revoir, je pose les armes.

*
Sexe opposé histoire à revoir! C'est une image qui représente un jeune femme de 35 ans environ, habillée d'une chemise blanche, une jupe longue à l'extrémité de ses genoux, et un bas au-dessus, et des chaussures à talons noirs, avec une coupe « garçon », qui tient avec la main gauche un arc à l'envers, face au danger de la flèche. Elle a le poing fermé de sa main droite, avec le bras allongé vers le bas, qui démontrent son souffle coupé pendant ce moment, et le regard fixé droit, avec celui de l'homme qui, en face d'elle, très près d'elle, tient le bout de la flèche prête à cibler le corps de la jeune femme.
I Une photographie de ULA y / ABRAMOVIC, 1994 « Relation, work and detour 1976-1980, Rest energy» 38

FEUILLE BLANCHE

Lui aussi, il est habillé sans couleur, c'est-à-dire chemise blanche, pantalon noir, chaussures noires, cheveux noirs, avec une coupe à l'italienne. Il a le poing du bras gauche fermé et allongé vers le bas, il est debout, de profil, comme la femme, debout contre le mur. C'est une image qui m'impressionne, ça démontre le pouvoir et la domination de l'homme, celui qui tient le pouvoir par cet arc, et cette femme qui l'aide à tenir la commande. Je dirai: une image qui ne date pas d'aujourd'hui.

III
Solitaire, ne demandant rien, je me suis trouvé sous les feux de l'enfer tout seul, je nage dans la merde, solitaire aujourd'hui dans un seul morceau, celui de mon corps, de mon âme solitaire, celui d'être seul, à part moi personne dans la situation ne me sera de grand secours. Lui, elle, lui, elle et lui et eux, moi, chacun chante la chanson de son destin, tout le monde est écrivain, chanteur, penseur, tout le monde est acteur et puis où sont-ils les nouveaux, les intellectuels artistiques doués, ceux qui le sont depuis toujours? Je mets la barre entre deux mondes: le cimetière du livre et le jardin du livre. Ce jardin n'a pas désigné son arbre d'aujourd'hui qui pourrait être ma paIX. Ne me pousse pas, ne me gratte pas, je suis sauvage mais je ne mange pas, je donne des coups de griffes, des coups de tête, des coups de mains, des coups de stylo quand ça ne va pas. Je casse du verre pour mettre du son, pour casser le silence, je m'en fous, c'est l'écriture et le fait d'écrire. Moi j'écris à la seconde même le mot qui tombe sur le stylo. Qui saura taper sur ce putain d'ordinateur? la force du contact l'a bouffée, cette machine. L'époque où la nuit était nuit patiente, où le jour était brûlé par son soleil, où le langage avait une force dans ses mots. C'était une époque où les danses se faisaient par groupes et par mots. Je suis avec le maquillage, ce mot, c'est le mot de mon monde d'aujourd'hui, il est foutu, il est K.O, il se rétrécit, il perd de son compte, il se rapproche, il se raconte beaucoup de bla-bla.

39

UN ABRI-LIVRE

La dépression est devenue une vague sur toutes les vagues, elle couvre, elle contamine; elle devient le virus à craindre. Moi je m'en fous, je m'en fous par peur d'être de nouveau touché contaminé par ça, je m'en fous, je pense à moi comme tout le monde pense à lui, c'est devenu industriel. Tout est devenu à caractère commercial pas le moindre endroit sans son droit au maquillage partout, tout n'a pas tout, tout n'est pas tout.

*
Merde de merde de ce merde de monde de merde. Je n'ai rien de poétique. Vu les trois dernières pages, je vais me moquer de la poésie, celle de la paix et de l'harmonie, vous voulez savoir ce que c'est, l'écriture de mon écriture, celle de dire, de partir, celle que je frappe, l'écriture, oui, moi, je frappe l'écriture, je la torture, celle avec une âme, elle me dira baise-moi, c'est une putain, elle a tué, elle a emprisonné, elle a mis la différence, elle a joué avec les intelligences, avec mon intelligence depuis que j'ai commencé à écrire, j'en ai tellement déchiré depuis que j'ai écrit. J'aimerais boire, manger, voyager, et baiser, conduire des belles voitures, avoir de l'argent, chaque jour une santé de Rambo, avoir le souffle de courir 100 km en temps record, déplacer 100 tonnes en peu de temps, par mon physique, par mes mains. Je ne suis pas grand chose, ma vie dans quelques années va disparaître, comme vous, comme toi, comme eux, comme tout le monde, ça joue de savoir qu'on est condamné d'avance, autant se la faire cool. J'ai envie de pleurer pour ne pas savoir que je ne serai plus là. J'arrête, je vais rigoler, je vais manger, boire, baiser, voyager même si c'est à 3 km de chez moi, rencontrer quelques centimètres de terre, de fleurs, d'herbe, de bêtes et bébêtes. Voyager, pour aller travailler, voyager pour retourner, j'écris, ce voyage, je chante, je suis seul, je suis fermé, je ne peux pas sortir, il faut pas laisser tomber et chercher à comprendre. Qu'est ce qu'elle a ma gueule? Elle n'avait rien. C'était ma pensée qui s'est endommagée par un peu de là et un peu de là-bas. Voilà maintenant, je peux dire que j'écris, j'ai épuisé le stylo sans arrêter, sans avoir un seul moment à penser que celui de reposer mes doigts de la pression qu'ils mettent. Ah oui, et puis tout s'enfuit, je me 40

FEUILLEBLANCHE repose, ça chauffe, il va y avoir de la manifestation et du temps de travail avec les salariés dans ma tête.

*
Mon voisin ronfle, il dort profondément, le silence de l'unité, quel plaisir, les 25 personnes et ceux d'en bas 25 et ceux d'en face 100 avec les 100 autres et les 100 autres, avec les 400, pas de bruit, il est beaucoup plus qu'une heure du matin, silence de 399, moi je suis le gardien, ça fait des heures et des heures que j'attends cet instant de silence, le silence règne, oui le silence c'est la paix, le silence que je saisis dès son apparition, il est la matière qui nettoie les journées et les bruits, il est le repos, il est parfois le vrai plaisir de fumer sa cigarette. Celle de la nuit du prisonnier. La prison, si tu la comprends elle te conseillera, et si tu la détestes, elle te révoltera, et, si tu es fragile, elle te cassera, ou elle te tuera. Tu n'auras que des crachats, prison, tu es crachat par terre qu'on ne peut plus ramasser, moi je ne te ramasserai plus et je t'ai déjà manqué d'espoir, donné l'occasion où tu as failli m'étouffer dans ton mitard, ce lieu de bâtard, mais le temps avait et il a encore des mots, ceux de la guérison, ceux qui étaient clefs d'un mitard dans ma tête où j'avais fermé les souffrances et j'avais pris ça pour ça, tout ça pour tout ça, pour tous ceux-ci, comme si tu n'avais pas de valeur, ni de dignité ni de bon sens. Tu es le bourreau par tes lois et tes barreaux et j'ai été ta proie. Tu avais une forte mâchoire pour me mâcher et tu m'as recraché par ta propre haine, moi j'étais un humain et les murs de ton corps étaient fabriqués par moi, l'Homme à travers les autres hommes, tu seras bien servIe. Mieux vaut abriter les SDF pour les nuits et les criminels dans les forêts. Moi, je ne le suis pas désonnais pour toujours. Ce soir, le 09 novembre 2003, de nouveau, je veux reprendre une sorte d'écriture en harmonie, ça va ! je suis sur la tête depuis une semaine. Il va falloir continuer à vivre, les derniers mois sont un peu sur le corps, l'esprit précipité, on s'approche de la liberté et celle-là comme elle est chère, on ne veut pas la perdre et personne pour mettre en confiance dans ce lieu où tout peut changer.

*
41

UN ABRI-LIVRE

Mon visage, mon front, mes oreilles, mon nez, la bouche des autres, la parole des autres, les moments, les évènements, les disputes et les joies sont devenus du pollen qui vole et qui colle sur la colle de mon visage, sur les cheveux de ma tête et qui se font aimanter par mes oreilles, mon nez à la salle de conférence de ma conscience, tu parles de la bonne santé, tu parles de la joie et de la paix, tu as une colle liquide de ton corps, de mon corps, de notre corps qui est une toile d'araignée sur toile d'araignée devant des toiles d'araignée qui captent tout, qui enregistrent tout, paroles, images, tout et tout jusqu'à l'infiniment petit et l'infiniment grand. Donc: on est responsable, homme de bonheur ou de malheur. Je pense haut et fort tant que la communication entre les individus petits ou grands n'a pas de débouché sur le point commun de la raison. Le travail infiniment précis sur le langage, sur la culpabilité, sur la paix, dans les écoles, dans les prisons, dans toutes les sociétés n'a pas encore commencé. La vie, chemin sinueux, une tâche pour la sociologie, et pour la biologie. Science, fais passer ta danse, neige, va dans le désert, Soleil, va voir au pôle Nord, industrie militaire, pense à fabriquer des bombes de fleurs, Serpent, dégage-toi de ton venin, laisse les enfants jouer avec toi. Ca va ! Il Y a peu de fois où je veux rajouter de l'encre au stylo et que cela passe sans me tacher les mains.

*
Putain, je veux tellement être un citoyen du monde, j'essaie de voir toutes races comme si elles étaient de ma tribu du monde. Ils sont embarqués avec moi dans cette aventure de la vie et je deviens beaucoup dans moi. Je ne suis pas, je ne suis plus doué pour les au revoir, j'ai tant envie de rester avec eux avec elles, que je deviens dans les au revoir dégoûtant, ne sachant pas comment leur dire je vous aime, alors je ne dis rien et j'espère que mon mal à l'aise, que mes tremblements qui sont mes sens en désordre. . . Le déroulement ne finit jamais comme s'il n'y avait pas de fin.

*

42

FEUILLEBLANCHE Ce qui me sera dommage c'est de n'avoir pas partagé le plus beau qui est l'aller vers l'autre. Le plus important, c'est le geste, le reste, ne me . . Jugez pas, comprenez-mol. Quand je bloque, il n'y a que les mots ou le temps qui me débloquent et surtout pas d'alcool. Deux jours qui s'en vont, il est 4 heures du matin, Philippe écrivain. Tu me postes ta lettre que je reçois aujourd'hui, il y a des mots qui dépassent l'histoire, qui remontent le temps des hommes. Tu me pousses à affronter mes défauts, plutôt que mes qualités. Ce qui me pousse à me lever. Depuis toute la j oumée, j'étais confronté à moi -même, spirituellement, et socialement, et en prison ça fait beaucoup. Entre islam, ramadan, musulmans, chrétiens, athées, tous les phénomènes de la société avec leurs troubles, leurs inquiétudes, leurs confusions d'esprits, je ne veux croire personne ni suivre aucune idéologie, je veux juste qu'on me foute la paix, qu'on ne me dérange pas. Qu'on me laisse tranquille.

*
Je suis arabe, et je veux voir l'Arabe comme si j'avais vu un Occidental ou un Chinois ou un autre habitant de la terre. Je veux voir le Français regarder l'autre Français comme un Arabe ou un Noir Africain ou un autre habitant de cette planète. Je ne veux pas perdre cette qualité après l'avoir bien ancrée dans ma conscience. Aujourd'hui c'est une paix que je trouve dans ma solitude. C'est une folie quand je vois l'injustice. C'est une force des hommes de long très long passé, c'est une force que le paradis de la vie et le paradis de la mort exigent comme condition en soi. Toute la journée, je me suis dit: est-ce que l'homme est une énigme ou non? Non! arrêtons de nous faire peur. Ce qui est vrai c'est que l'être en soi a une part de folie. Par l'incompréhension, comme par exemple la mort, sa peur le conduit à douter de l'autre, car notre race humaine, son passé, pas une seule année sans qu'il y ait eu des crimes ou des guerres. Cette violence qui accompagne l'homme jusqu'à aujourd'hui le fait souffrir encore par le manque de confiance en l'existence même.

Je porte plainte auprès de la force qui m'a
donné la vie. 43

UN ABRI-LIVRE

Habitant du monde, noir, blanc, jaune, rouge, bleu, où que tu sois, moi Abdel Ilah Ennoury, je t'aime que tu le veuilles ou non, je partirai avec cette idée dans ma tombe. Je n'en peux plus, il est 6h du matin. Ça fait deux jours que je réfléchis.

IV
PHRASE A PART J'observe l'immensité courte distance, « la vie» Mais il arrive que je m'oublie Et je me perds en raison Sur chaque pas on change de monde Sur chaque rencontre on change de monde Chaque jour, chaque instant, chaque minute compte Comment garder l'équilibre et le but intact Sans être inquiété par le chemin parcouru Dans le détail des pas, des rencontres, des événements, des regards, des mauvais sourires

V
Un mot de toi - un mot de moi!
Un regard de toi - un regard de moi!

Un pas de toi - un pas de moi!
Avec paix - avec paix! Donne au temps son temps! Donne à l'amour son amour! Rends à mon cœur ce qui lui revient! Regarde la vie dans sa beauté! Regarde le soleil dans son levé! 44

FEUILLEBLANCHE Regarde le soleil dans son couché! Tu trouveras mon amour pour toi dedans! J'ai un rendez-vous avec toi! Mais, tu es où ? La souffrance du passé est partie! Aujourd'hui, je souris à la vie! Fais un pas, j'en ferai un autre! Ils sont deux, deux sourires dans mon cœur! Donne à l'amour son amour! « Soleil du Doha» ! Et au temps son temps! Et à mon cœur ce qui lui revient! Je t'aime seulement je t'aime.

*
Toi qui me regardes - regarde-moi avec paix
Mes paroles à toi, et les tiennes pour moi Prends ce que tu veux, et le reste, J'essaierai de le comprendre - te comprendre! Un regard de toi et un autre de moi Une touchée de toi et une de moi S'il te plaît, avec sérénité, politesse, des paroles Délicieuses avec moi Mes paroles pour toi, et les tiennes pour moi J'essaierai de te comprendre Par sérénité, calme, patience Car je t'aime, et c'est comme ça. Laisse! laisse! danse! danse! chante! chante! La vie c'est ça ! la vie comme ça ! rien à comprendre, cherche pas! Fonce! fonce! avance! avance! vide un peu et danse, chante et fonce.

45

UN ABRI-LIVRE

VI
Entre là, et là-bas! entre: le réveil - et le coucher du soleil - entre ce que j'entends, et ce que je parle. Entre ce que je veux - et ce que je peux, entre le passé et l'avenir, entre hier, et Aujourd'hui, entre moi et moi...

*
Monde de haine - monde de joie - monde à part ! La vie dedans - le vent souffle très chaud - et très peu

-

ça va, et ça

revient -les pensées kif-kif! Avec les saisons - avec les gens - avec les jours. Avec les Nuits, avec

les hommes - avec les femmes. D'une situation à une autre. Un cerveau qui veut - construire, et l'autre
qui ne voit pas l'utilité.
-

le contraire par le contraire, et le contraire est juste!

Je vois tout, partout, là et là-bas. Ici - et ailleurs. Dedans, extérieur. Le fort, le faible. L'intelligent et le bête. Qui est le plus fort dans tout ça ? La prison - putain! qu'est-ce que je peux dire sur ce connard de lieu? C'est l'enfer de la vie, c'est la tombe des exclus. Les fleurs, les arbres, la nature, et mon frère l'eau, avec votre force, habitez-moi, avec votre générosité, délivrez-moi de mes chaînes. Et je serai votre pluie, et votre soleil. Je demanderai à Dieu comme je fais très souvent de détruire la force de guerre des humains afin de ne pas vous polluer.
-

Et voilà - avec quelques mots - tout - et rien je me suis fait une raison je me suis fait un temps.
temps pour le temps et je ne suis qu'un temps. Donc passons. temps dans son temps. temps c'est la vie, c'est l'enfer et le paradis. temps, c'est moi, le temps de toujours, de temps en temps, rien petit temps.

Le Le Le Le qu'un

Du vert, du bleu - du blanc, du jaune, du rose, du rouge, mais jamais du
noir. Ce n'est pas ma vie, le noir. Ma vie la blanche, la sentimentale, la riche, l'aventurière, la belle, et la plus joyeuse. Je suis content de ma vie, mais pas de ma connerie.

46

FEUILLE BLANCHE

*
Entre là, et là-bas! entre: le réveil - et le coucher du soleil - entre ce
que j'entends, et ce que je parle. Entre ce que je veux - et ce que je peux, entre le passé et l'avenir, entre hier, et Aujourd'hui, entre moi et moi...

*
Entre le rêve et la réalité:
1
Maturité « Première libération par l'expliqué»

« Sujet» : du rêve à la réalité. Un Pont est plus efficace que la nage. C'est la dépendance quotidienne. On est le fils de quelqu'un, on est le père d'un autre... la responsabilité de soi, elle est celle des autres. Elle doit être gérée par voir clair avec soimême.
2 Nos rêves sont importants

Qu'ainsi l'existence continue Quand le corps avec l'esprit feront réalité en équilibre juste avec l'imagination, le rêve; les souhaits ont de très fortes chances de se réaliser à 99,5 %. Les échanges sont une condition prioritaire. Ils doivent être aux maximums corrects; basés sur des actes sensés avec les autres.

3

Etre objectif Si vous n'étiez pas accroché à un but, vous tomberiez de toutes les échelles. Entre le rêve et la réalité, il y a une liaison à mettre en commun. Le rêve doit être la première main, la réalité la deuxième main. Le but sera la mélodie qui se fera en applaudissements.

47

UN ABRI-LIVRE 4

Le mariage de l'objet avec la vie Est la salive de la dernière vague, la mousse de la dernière vague, la blancheur de cette dernière qui donne une mélodie continuelle, grâce à un travail lointain - large - océanique - qui fait notre rêve d'été. Dans cette aventure, il y a l'objet, et il y a la vie. Sable, Eau. Oxygène, Existence. S C'est quoi un rêve? Un vrai rêve dans la vie de l'être n'est pas forcément parfait, propre de toute nuisance. Un vrai rêve, c'est celui qu'on peut réaliser un peu tous les jours, dont ainsi l'existence continue chaque jour.
6

La patience c'est la liberté C'est le cadeau de notre existence. La garder! c'est se construire une ouverture d'esprit. Rendre ses pensées constructives. Faire des efforts pour avoir une image sereine sur son rêve. Qu'elle ne soit pas agitée. Qu'il ne soit pas qu'un rêve flash. Mais tendre comme image et chemin vivable comme parcours, pour que l'arrivée soit une belle histoire à vivre à toutes les étapes de l'âge. 7 Exemple comme clef Première idée pour accéder à la chambre: espace-lumière. Celui de la liberté. Celui de vivre en vivant chaque jour un peu de son rêve. Donner une valeur aux mots, donner une vie aux mots, donner des couleurs à ceux-ci. Donner une sculpture, une fonne, un sens à vos propres mots. Les mots de chacun. Je résumerai avec une phrase de Philippe Ripaultl : «La liberté est un sursis qu'il faut combattre chaque jour avec les mots. » Ça va de soi avec les rêves par les actes, celui de faire, de ne pas attendre, comme dans une phrase de Walt Whitman, qui dit: «Je sais, j'ai entendu des belles paroles, des beaux parleurs qui parlent de la fin et du commencement. Or moi de la fin et du commencement je n'en parle jamais ». Donc: un rêve est celui qu'on travaille, qu'on vit dans le chemin parcouru, chaque jour. Il
1 Philippe RipoU. La phrase est plutôt inspirée de Jacques Darras dans sa préface aux Feuilles d'herbe, de Walt Whitman. Note de P.R. 48

FEUILLE BLANCHE

n'y a pas d'arrivée, ou de but final, il n'y a qu'une fin de l'existence physique de soi. Un rêve: c'est chaque jour qu'il faut apprécier et rendre utile. Chaque jour on n'est pas celui d'hier. Chaque jour est le fils d'hier. Chaque jour est une chance de plus.

VII
J'allume ma cigarette de la Nuit.

La Nuit du prisonnier. J'ai envie de pleurer
larmes. Les milliardaires

-

mais je n'ai plus de

aiment se retrouver entre riches, et les intellectuels

entre eux aussi, mais les pauvres n'aiment pas se retrouver entre eux - sauf
pour se moquer d'eux, et des autres.

Je suis pauvre - et je me sens riche.
On me pousse à douter de mon existence, c'est fou ce que la haine, la jalousie, la différence de l'autre peuvent faire mal gratuitement. Quelle est la solution? celle de se rendre compte. Moi, je me rends compte, avec un peu de retard comme toujours. C'est mon côté con. Mais c'est ça peut-être l'intelligence. Le contraire par le contraire et celui-ci est vraI.

*
La lune. Il est 00H13. Ecrire, c'est un peu autre chose que de regarder la TV. Depuis tout à l'heure, je regarde la TV, c'est nul, c'est une horreur, entre mon dos qui me fait mal, et ma vie sans liberté, et ma famille à moi non composée par ma présence. Si j'étais Dieu - et je m'excuse de cette comparaison imaginaire - alors je réduirais la taille, et la force, et la puissance de ceux et celles qui dépassent la limite dans la voie de guerre, je les réduirais en poussière ou en une vie éternellement malheureuse, c'est méchant, mais c'est beau! 49

UN ABRI-LIVRE

Bref, Dieu est beaucoup plus diplomate que moi en tout cas, par sa patience. Je constate que toute l'humanité est malade, elle serait beaucoup mIeux sans yeux. L' œil qui vient du cerveau ne facilite son repos que de temps en temps, c'est très peu. Regardons le bonheur dans six milliards d'humains, combien sont riches? combien sont heureux? combien sont pauvres? combien sont heureux? Et même, les gens qui le sont ont peur de dire aux gens qu'ils le sont. Par contre, quand ils ne le sont pas, ils sont contents de faire savoir qu'ils ne vont pas bien. Comme si le bonheur était une honte. Moi, quand j'étais heureux, quand je débordais de bonheur, je me rappelle, je le faisais savoir à tout le monde, et, tous les jours, au point de contaminer les autres autour de moi pour construire quelque chose de sincère, et de beau. Les pièces jaunes qu'autrefois je donnais aux gens qui animent la rue par leur musique ou autre chose... Je ramassais, je ramassais, je ramassais, et dès que j'avais l'occasion d'aller boire un verre en ville, c'était beau, je voyais de l'art partout, et les gens me regardaient avec un air très content, et moi, j'étais très content. Et, en passant à côté de ceux qui font la manche, je faisais exprès de faire tomber toutes les pièces jaunes, dix centimes, vingt, cinq, en tout quarante ou cinquante francs. C'était de temps en temps, environ une fois par mois, c'était un truc que j'aimais bien faire. Je savais bien qu'au bruit de ces pièces qui tombaient, que je faisais tomber, ça paraissait beaucoup devant leurs yeux, automatiquement, ça déclenchait une surprise de joie dans leur cœur. Parfois, certains me disaient: «Ah ! jeune homme, tu as les poches trouées? » Je répondais: «Non, ce n'est que du bonheur, et le bonheur, ça se partage. Et pour ta joie ramasse-les, c'est comme si tu les avais gagnés. » Même le pain, il faut le mâcher pour le manger. Il y avait dans ma vie de jeune homme de la classe, et du respect, et du bonheur. La lune a disparu de la gauche de ma fenêtre, le tableau est noir, est nuit. Il n'y a plus de lune ni ces deux étoiles, qui faisaient ses anges gardiens, c'était un peu comme un berceau. Bon, demain! écrire, c'est fait! au moins ça, mieux que rien, mieux que de regarder la TV. Moi, mon pays est le rêve, le souvenir, et l'avenir, le bonheur, et la patience, l'art, et le bleu, le vert, le soleil, et la mer, teupe, teupe, teupe, teupe...

*

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FEUILLE BLANCHE

La lune: Est un sourire blanc Parfois un sourire blanc-gris Un berceau pour la terre Celui qui est mystère, et tranquille C'est la paix, et la liberté de vue des chauves-souris C'est tout et rien. C'est le résultat d'une journée de la terre, et l'annonce de demain C'est simplement beau. C'est un super tableau C'était la lune par la fenêtre. Veuillez rajouter cette belle lune à mes écrits.

*
Elle est rude avec moi, je l'aime et je veux rester encore avec elle jusqu'à la vieillesse, et 'partir comme un sage, avec une belle barbe blanche. Elle s'appelle la vie, voilà. Tout d'un coup, d'un clin d'œil, elle me fait surprise de moi, quand je me découvre, quand je la découvre et, je me dis, pourquoi j'étais triste de la vivre aussi dure et avec douleur? et pourquoi, aujourd'hui, comme à d'autres moments passés, j'aime le fait que j'existe? ! Il est 21h00, je vois la forêt, un bout d'elle à travers ma fenêtre de la prison, et elle se trouve à quelques centaines de mètres, mais c'est impossible de la toucher, de la sentir, de jouer avec elle, parmi elle, de profiter de sa beauté du matin et de son coucher du soleil. Mais c'est beaucoup plus fou que ça, quand on sait que le morceau de forêt est un morceau de vie, et que la vie, elle, la maison, elle, la princesse, elle, la sagesse et la justice, elle, la douceur et le bonheur, et aussi folle parfois que le malheur, elle, jalouse, extrêmement jalouse... Eh oui, elle est carrément folle la vie, et elle pète les plombs parfois, quand le ciel fait la morale à la terre. Heureusement, dans ma vie parmi les autres, il y a eu un stop, et l'eau m'a engueulé de l'avoir longtemps ignorée. Plus de whisky, plus de ricard, ni de pastis, ni de bières, ni de vin, ni de cognac, ni de vodka. Nature, nature, vie, vie, bonheur, bonheur rentraient dans mon âme, dans mon cœur, dans mon cerveau, dans mes poumons, dans le plus profond de ma respiration. C'était les mots que je me disais en silence lors de ma première nuit, loin de la vie et de la liberté, 51

UN ABRI-LIVRE dans une cellule où il y avait de la poussière mélangée avec l'eau, et la poubelle, avec huit personnes, sur leurs visages toutes les misères de la vie, et de l'incompréhension et beaucoup de colère. Quatre places pour huit personnes, porte fermée, fenêtre fermée et blindée, juste un rectangle de dix centimètres de large et un mètre de long, suivi d'un mètre carré de béton, beaucoup de bruit, beaucoup de mépris. C'est la première fois où je me suis dis, ce n'est pas possible de continuer à vivre, et la première fois où je me suis senti nul, la première fois où j'ai ressenti un réel regret, j'avais oublié complètement où je me trouvais. Quand je me suis levé, la tête et les yeux ont été fixés pendant au moins une heure dans le trou du lavabo, ce sale lavabo, mon imagination avait parcouru son tunnel à des vitesses lumières, et au bout, c'était toujours l'obscurité. Je me suis retourné et je me suis pris au moins trois litres d'eau dans l'estomac, et j'en ai snifé quelques gouttes pour les yeux et le cerveau. Six ans plus tard, de jour en jour, l'eau commence à habiter mon corps, et elle commence à me faire aimer la vie, la belle vie, celle du plaisir, celle des loisirs, celle de l'amour, celle de la richesse, celle de la paix et de l'harmonie, celle des chants d'oiseaux, celle des balades à vélo, celle de la famille, celle des bons amis, celle que j'avais toujours espérée, et je commence le début de son chemin, celui de vivre pour la faire vivre, celui de vivre en sachant qu'il y a une limite à tout, une limite qui fait vivre le plaisir, et avant d'en arriver à cette limite, c'est une grande histoire pour une grande finale. Une clef qui sera comme mot «transmission ». Donc, rêve: s'investir dans le temps pour s'apprécier soi parmi temps, et continuer à réfléchir au bonheur à chaque instant, et prendre stylo et écrire les mots que je verrai dans le fil d'eau du ruisseau coulera de source. Rire, voilà, j'ai trouvé le mot, comme: voilà, j'ai pêché un poisson voilà, j'ai trouvé un grain d'or.

son son qui ou

VIII
Oui, j'ai trouvé la pierre, mais pas n'importe quelle pierre. Ça sera sans doute mon passe-temps, celui de trouver les mots, celui de restaurer, celui 52

FEUILLE BLANCHE

de créer une nouveauté, celui de continuer sur la voie des sages de notre humanité qui nous ont laissé un outil, une arme, une passion, une paix, à poursuivre. Je suis plein et encore avide de travail, de travail bien fait. Les prisonniers sont des hommes et des femmes qui ont manifesté leur mécontentement envers une société inconsciemment ou consciemment. En prison, nous sommes sur une scène comme dans un théâtre romain de l'époque de l'âge de pierre. Chacun d'entre nous est en retour sur soi, essaie de redonner un nouveau sens à sa vie, mais ce ne sont que des idées forgées sur un futur comme image, et sur la lutte pour y arriver. Chacun fait comme il peut, et c'est déjà un grand courage. Il faut une justice qui nous aidera à croire, tolérante, compréhensive, car notre peine on la fait. On respecte la condamnation, on veut que notre respect soit respecté.

*
Une inscription C'est fou tout ce que l'esprit de l'homme est capable de traverser et de dépasser pour gagner sa vie, dans l'espoir de couler une vie heureuse. Merci Dieu de m'avoir constitué pour respecter mes pensées, mes espérances. On doit toujours remercier pour ce qu'on est. Le plus beau est le pardon qu'on peut recevoir, que j'aimerais recevoir par les victimes, car je paie très cher et j'ai appris à ressentir ce que c'est de souffrir.

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UN ABRI-LIVRE

Le bonheur réside en mes mots, en mon rêve, je m'évade avec, je passe le temps le plus dur avec lui en le côtoyant, en le comprenant, et en le voyant. Qu'est-ce que c'est mon bonheur?

*
Imagine la prison comme une expédition et comme les explorateurs. Et, tu sais, le chemin parfois est plus riche et plus intéressant que le but. Oui! je suis d'accord avec toi, mais, au cours de ce chemin, je veux au moins arriver à distinguer le loup de l'homme. On verra, mais concentre-toi sur la paix et sur ce que tu veux. Dieu n'est qu'un admirateur de l'homme qui embrasse la paix avec deux bras. - Donc, il me faut ramasser l'énergie de la paix qui se dégage de chacun. - Comme ça, si tu veux. - Bon, arrêtons de philosopher, on passe aux actes. Si tu veux!

IX
Une seule main n'applaudit pas. Il faut l'aide de l'autre pour créer un son de joie.

*
« Cent amis»

... « sans

ami»

Il y avait une fois un jeune homme qui rentrait à cheval chez ses parents. C'était un mas où il y avait beaucoup d'animaux d'élevage. Son vieux père n'était pas content, car son fils rentrait encore une fois à 4hOO du matin. 54

FEUILLE BLANCHE

Il lui demande:
-

Cher fils, tu étais où ? Tu as un ami ou des amis? Père, des amis, j'en ai au moins cent. Oh la-la! ça sent pas bon, ton histoire, car j'ai 70 ans et je n'ai qu'un

- Et bien, j'étais avec mes amis. Le père:
-

Le père:
-

ami, comment à 30 ans, toi, tu as cent amis? Et puis, excuse ma curiosité, fiston! est-ce que tous ces braves gens t'aiment comme si tu étais de leur famille? est-ce qu'ils sont capables de te venir en aide au cas où ce serait chaud pour toi?
-

Ah oui, sans doute, père. Comment dans quelques heures? Je suis fatigué et je veux aller D'accord, d'accord, mais est-ce que tu veux savoir, panni tes cent Bien sûr, père, mais qu'est-ce que ça veut dire, ça ? Alors, tu prends un mouton et tu l'égorges dans un drap blanc, et tu

Le père: - Bon, bref. Il est 5hOOdu matin, on va voir ça dans quelques heures.
-

donnir. L'après-midi, j'ai un rendez-vous avec quelques bons amis pour faire une compète à cheval contre un autre groupe du village voisin.
-

amis, soit disant, quels sont tes véritables amis?
-

le plies dedans, et ensuite tu t'en taches avec un peu de sang sur tes vêtements, et puis tu retournes à cheval voir tes amis un par un, et tu leur dis: «Voilà, sur la route, près de chez moi, j'ai rencontré quelqu'un, et puis celui-ci, il m'a cherché la bagarre, et sans faire trop attention au coup que je lui ai donné, j'ai fini par le tuer, et maintenant il est mort. » Et puis tu dis que tu es dans un état de panique, et que tu aimerais bien que quelqu'un vienne t'accompagner pour te donner un coup de main pour l'enterrer, etc. Alors, le fils partit. Il passa voir ses amis un par un, et il leur expliqua le truc, le drame, et personne n'a voulu l'accompagner, ni l'accueillir chez lui, ils voyaient les taches de sang sur ses vêtements. Tout le monde le menaçait d'avertir la police s'il ne quittait pas les lieux. Bref: il revint chez lui en disant à son père:
-

Et bien voilà! personne n'a voulu se mouiller avec moi dans ce que Oui père, j'ai cent amis!

je leur racontais! Le père a bien rigolé en se moquant de lui:
-

Et puis, il lui dit:

55

UN ABRI-LIVRE
-

Mon fils, j'ai un ami sur qui je peux compter dans tout et ça nous Ah bon, père! Eh oui, d'ailleurs, on va l'inviter avec sa famille pour venir passer

arrive de ne pas nous voir pendant deux années parfois, mais il sait que je serai là toujours, comme son frère, et réciproquement.
-

quelques jours avec nous. Et bien, tu reprends ton cheval, et tu iras voir ce monsieur, il est en ville. Voilà son adresse. Le fils repart, et puis il le trouve, et il se présente:
-

Voilà, je suis le fils d'un tel.

Et il le reçoit avec plaisir parmi ses filles et ses garçons. Et le fils dit à l'homme: - Je suis désolé, mais je ne peux pas rester, car voilà ce qui est arrivé à mon père cette nuit, et il veut un coup de main, et puis il aimerait que tu viennes avec toute ta famille. Et 1'homme réfléchit un peu quelques secondes, et il dit à ses enfants: - Celui qui veut aller avec moi chez l'oncle à la campagne, eh bien, qu'il se prépare, dans quelques minutes on va y aller. » Ils partent tous. Une fois arrivé, l'homme s'adresse au vieux, son ami, et ils se saluent comme des frères, et puis ils repartent en dehors de la maison, ils discutent, et le fils, bien sûr, est en train d'écouter. Illes suit de quelques pas en arrière, et puis le père l'appelle, et lui dit: - Est-ce que tu sais maintenant ce que c'est qu'un ami ? Le fils a fait un sourire comme s'il revenait de loin. C'est comme s'il avait retenu une qualité et une sagesse. Puis son père lui dit:
-

Fils, les amis, tu ne trouveras toujours que ça, mais dans le besoin, ils

sont très peu. Et puis, ils ont fait un méchoui du mouton qu'ils avaient égorgé, et ce fut une belle fête qui commença. Un bon ami, ou une bonne amie est celui, ou celle qui nous aide dans les bons moments, et dans les coups durs, il ou elle est de bon conseil, mais pas complice. Je pense que l'amitié passe à travers le travail. Je parle de l'amitié sincère.

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FEUILLE BLANCHE

x
C'est le premier jour, et le premier matin. Je prends un magazine que j'ai ramassé à la cuisine. J'ouvre. Hasard, je lis, j'arrête, ça ne m'intéresse pas. Je tourne la page, une photo de Claude Rich, homme décontracté, souriant, poliment, à la vie. Père de famille. Je lis sans intérêt. Heureux, j'arrive à finir une page et puis, les idées se propagent! ! ! ! Une seule page, une seule image, deux valises rouges, porte ouverte sur un voyage. Je prends un stylo et une nouvelle page, feuille blanche comme bagage et je sors. « Poèmes. » Je vais sortir et je vais louer une demeure Elle sera mon foyer, une grande partie de ma vie, un peu de ma mère, un peu de mon pays Et surtout, elle sera pour ma bien aimée, et pour mes amis Porte jaune éclairée, plante verte entourant l'entrée, petite cour Gravillonnée, des pots de fleurs très arrangés Je suis l'arbre Et les mauvaises herbes avec le temps et la souffrance ont disparu dans les souvenirs lointains des rues L'arbre a bourgeonné, et les fruits ont mûri Mes fruits sont mes expériences La vie prend un sens De la sagesse que je cultive par une écriture Une caresse, loin de toute captivité J'espère que cet instant vrai Aussi vrai que la nature Et ce plaisir de se voir autrement que d'habitude, me reviendra très souvent Eviter la violence, c'est se laisser le temps de s'occuper d'elle

*

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UN ABRI-LIVRE

Feuille blanche Bonjour! vous pouvez me répondre à ce mot, vous? Merci Je, tu, moi, vous Voilà, nous y sommes et pourquoi, si ce n'est pour partir, à travers des mots! Avec un peu de force « oui », partir avec des mots Eh oui au cas où vous l'auriez oublié, la vie, c'est des mots, le bonheur, c'est les mots Au lieu d'aller fumer le temps vide, j'irai pêcher les mots, les voix, les sons, le bruit, l'eau, quoi? Je suis fou? Par la passion, par le calme, le plaisir, par l'amour de la langue, on peut trouver la paix qui existe en chacun de nous, celui de communiquer avec l'essence de la vie: l'eau et là on pourra dire vraiment que ça coule de source, n'est-ce pas? et ce qui coule de source n'est pas fou ou faux Mais l'eau remplira le vide par pureté Sachant que le vide, celui de ne rien faire, est le pire des vides

*
L'écriture est un mot qui dépasse la frontière du réel. Elle exprime l'imagination dans laquelle je suis un petit apprenti, et ça me fait une joie à vingt-neuf ans. Ça m'aide à filtrer mes pensées et, ça, cette passion, je ne l'avais pas avant, ça m'aurait sauvé du temps vide.

*
Je suppose que les maîtres d'écoles trouveront l'idée pas mal à travers l'eau, comme par exemple cacher des mots écrits sur une pierre ou dans un ruisseau et les enfants s'amuseront à chercher pour construire à la fm une phrase chacun et un texte commun. Une fois par mois le printemps et l'automne dans les pierres ensoleillées. 58

FEUILLE BLANCHE Ça coule de source dans des pages, des pages.
T eupe
-

teupe.

...........

C'était l'inséparable de notre vie, notre bonheur.

XI
Dans l'emprisonnement, dans la solitude, dans la vie difficile où la liberté à force de la désirer, redevient chère et presque impossible, où les pièges ne cessent pas de menacer. Où l'humain dedans fonctionne presque comme les saisons. C'est là que j'ai trouvé la liberté. Je regrette ma vie passée. J'avais la tendresse auprès de celle qui m'aimait. Si tu savais très chère fleur, chère femme combien tu es aimée, la clémence passe à travers toi.

*
Clémence et tendresse. C'est une chanson, tu as vécu une longue histoire! tu as vécu le soleil et le brouillard, tu as emprunté un long chemin! Qu'est-ce qu'elle fout là encore, la vie? Après avoir cru que tout était fini. . . Est-ce que je rêve? ou est-ce que je vis? Est-ce c'est encore l'histoire des jours et des nuits? Ou bien une simplicité que l'homme n'a pas comprise? « Musique qui relève, qui descend et qui relance»

*
Ecriture: sac de boxe. Ecriture: par faim. 59

UN ABRI-LIVRE

Ecriture « plaisir ». Pour l'instant, j'aime la forme par faim. C'est une forme qui apaise mon désir de dormir embrassant le corps, l'amour d'une femme, oui, je manque cruellement de ce plaisir, de cette clémence, de ce petit bout de paradis des âmes. C'est l'occasion de vous dire au pluriel «je vous aime », oui vous êtes importantes, vous êtes la terre et nous sommes à deux: la vie, pourtant, je n'ai pas eu beaucoup de chance avec vous!

*
Mais le pardon, la clémence, la compréhension symbolisent la sagesse et au nom de tous les sages hétéros, je me permets de vous dire: on vous aime. Pourquoi? car ça fait quand même des années que, à part la masturbation, et je m'excuse d'être un peu vulgaire avec ce mot, mais ce sont les circonstances qui le veulent, c'est l'écriture qui est mon dernier et mon seul moyen pour exprimer cet acte, mon recours limite au désir en pnson. Un hétéro n'est pas forcément un braqueur, un tueur ou physiquement costaud, ou travailleur ou d'une expression de visage à la dure, non rien de tout ça. En prison, dans tous les crimes, il y a l'hétéro, l'homo etc... Et puis, il y a ceux et celles qui se cachent derrière la religion, ou derrière la violence ou derrière la tchatche ou derrière le vice. Chez nous les hétéros, la prison est une souffrance chaque jour, mais c'est une souffrance d'une peine supplémentaire. Et au nom des hétéros, on aimerait bien briser le mur de silence, de souffrance, de la discrimination, de l'inégalité, on aimerait revendiquer nos droits à ce sujet. Un droit d'avoir un parloir intime, familial, d'avoir des relations avec nos femmes, nos copines. De se toucher, de faire l'amour oui, c'est une vérité, car on fait la peine doublement par rapport aux autres. Je m'adresse à toi, justice, et je te pose la question: pour quel droit tu nous brises quand pour les autres, tu es compréhensive? Je ne suis pas raciste mais je constate une inégalité flagrante. Tu mets à disposition des autres dans les infirmeries de tes prisons des préservatifs à volonté. Et nous les hétéros, on ne peut pas avoir une telle relation avec nos femmes, nos copines? Musique mystère! ça veut dire quoi? je ne comprends pas. On veut bien respecter les autres, mais on veut aussi que tu nous comprennes en justice. Hommes, femmes, hétéros de l'intérieur des prisons, de l'extérieur, concernés directement ou indirectement, réclamez vos droits! personne 60

FEUILLEBLANCHE n'est à l'abri d'un séjour en prison. Je ne suis pas xénophobe contre les homos, mais il est de mon droit de demander l'égalité, de défendre ma position, mon choix, ma vie d'hétéro en prison. On veut aussi avoir un droit d'avoir un parloir intime avec nos femmes. Je défends également le deuxième mot de la république de mon pays d'adoption: « Egalité». En vous laissant un temps de compréhension, je vais faire une minute de silence pour cette cause juste, humaine, républicaine aussi. C'est une minute qui m'a fait rigoler mais c'est bien, c'est dit. C'est à vous de défendre vos putains de droits, car il y a l'espoir de la vie, le maintien des couples. Femmes, je vous aime.

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Justice d'aujourd'hui, quoi te dire! à part t'avouer que je préfère l'eau et la recracher pour éteindre de ma vie les feux de l'enfer, et te demander de donner la chance et la liberté au moment où il y a une motivation saine, et un besoin fou de prendre les choses en main, et redémarrer un bonheur, car moi, aujourd'hui, la prison ne me sert à rien, à part me décourager.

XII
Sculpture... un temps de silence à s'imposer respecter cette bonne vie, et la pensée. de lui-même pour

Warda, rêve d'un petit projet artistique Quand j'aurais les moyens, et le temps, et la liberté, et que mon esprit retrouvera sa danse, je ferais d'une décharge un jardin. C'est une façon de parler, c'est une façon de positiver ! C'est une façon de me dire que tout est possible à condition que la vision soit bonne, et heureuse nouvelle. Je vois un grand jardin d'environ trois hectares, plein de couleurs naturelles, organisé d'une manière qui laisse rêveur, un peu comme le style du parc de Bagatelle que j'ai vu lors d'un reportage. C'était beau! Bref: au fond du terrain, du côté où le soleil se couche, une maison rectangulaire de 61