Un blanc dramatiquement noir

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Voici le récit exceptionnel de 55 années d'existence hors norme en Afrique Noire francophone d'un Français autodidacte devenu patron de presse (Afrique Sport, Afrique Médicale, Africa International, Editions Chaka…), proche de plusieurs Chefs d'Etat alors que d'autres l'auraient volontiers pendu. Voici un regard frondeur sur l'Afrique, ses élites, ses mœurs, sans retenues ni déférence, sans préjugés ni parti pris. Le récit fourmille de faits inédits, de péripéties drôles et fâcheuses.
Publié le : samedi 1 juin 2013
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EAN13 : 9782296537811
Nombre de pages : 366
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UN BLANC DRAMATIQUEMENT NOIR
C’est la première fois qu’un Européen pose sur l’Afrique noire
francophone, ses élites, ses mœurs, un regard aussi frondeur, sans
retenue ni déférence, sans préjugés ni parti pris. JO L DECU ER

– Tu sais, Joël, tu as les Blancs contre toi, les Noirs contre toi, les
Libanais contre toi…
– Que me reste-t-il ?
– Pas grand-chose…
Cette réfexion d’un ministre des Finances africain éclaire le parcours
en terre d’Afrique d’un jeune Français, arrivé sans un sou à Dakar, à 23
ans, en 1955, et qui y réside toujours.
Joël Decupper créa le premier journal sportif africain, la revue UN BLANC
interafricaine Africa International, la revue Afrique médicale, une collection
de livres d’histoire : « Afrique contemporaine » (450 000 exemplaires),
entre autres. Patron de presse, journaliste d’investigation, il fut proche
de plusieurs chefs d’État africains alors que d’autres l’auraient volontiers
pendu. En 1991, le nouveau Premier ministre ivoirien, Alassane D. DRAMATIQUEMENTOuattara, lui confa la communication de la Côte d’Ivoire. Il fut alors le
Blanc de la primature.
Ce livre est un témoignage unique d’un observateur privilégié,
souvent acteur, constitué d’une foule de faits inédits, de péripéties
drôles et fâcheuses. Telle fut la vie d’un Français pour qui les Africains NOIR
n’ont jamais été des étrangers, simplement « autres ». À travers elle,
transparaît un monde aux diffcultés énormes qui, pourtant, ne connaît
pas le stress des Blancs et dont la résilience n’a d’égal que le rire des
Africains.
55 ANNÉES EN AFRIQUE NOIRE
Joël Decupper est arrivé à Dakar en 1955 pour le compte d’une
société française qu’il quitte trois mois après pour créer successivement
un hebdo sportif africain, un mensuel économique sénégalais devenu SÉNÉGAL – CÔTE D’IVOIRE - CAMEROUN – GABON
Africa International, une revue de pathologies tropicales, une maison
d’édition… Après la vente d’Africa International, il devient conseiller en CONGO – TOGO – NIGER – MALI – GUINÉE
communication du Premier ministre ivoirien A.D. Ouattara. Marié à une
flle de famille sénégalaise, pharmacienne, il a deux grands enfants. Il vit BURKINA – MAURITANIEtoujours à Dakar.
Prix France : 27 € / Prix Afrique : 17 €
ISBN : 978-2-343-00946-9
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réface de VENANCE KONAN
UN BLANC DRAMATIQUEMENT NOIR
JO L DECU ER
pp















UN BLANC
DRAMATIQUEMENT
NOIR

















Joël Decupper






















UN BLANC
DRAMATIQUEMENT
NOIR

55 ANNÉES EN AFRIQUE NOIRE

SÉNÉGAL – CÔTE D’IVOIRE - CAMEROUN
GABON – CONGO – TOGO – NIGER – MALI
GUINÉE – BURKINA – MAURITANIE






































































































































































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00946-9
EAN : 9782343009469




À Jean-Loïc et Dior, mon fils et ma fille
À Fatou Ba, ma fidèle collaboratrice
À Medoune Diène
À Ndiawar Sow†, mes grands amis





– Vous savez, Monsieur le Président*,
je ne suis pas un intellectuel...

– Je sais Decupper, je sais,
vous êtes le seul de ce pays à ne pas être un intellectuel.


* Président Léopold Sédar Senghor
PRÉFACE

UNE PORTE ENTREBÂILLÉE SUR UNE VIE

Joël Decupper. Un nom largement méconnu du grand public, mais qui
n’est inconnu de personne dans le milieu de la presse panafricaine.
Français de naissance, il est devenu Africain par choix (il est arrivé au
Sénégal dans l’après-midi du 8 décembre 1955 et y vit toujours).
Fondateur du magazine Africa International qui eut son heure de
gloire, il était l’ami de nombreux chefs d’Etat et de dirigeants
africains. C’est du moins ce que l’on disait de lui.
Qui connait Joël Decupper ? On l’a accusé de tout, et traité de tout. On
l’a accusé entre autres de se livrer à un trafic de viande en provenance
de la Rhodésie raciste de Ian Smith, d’être un suppôt des
multinationales, un espion à la solde du Mossad israélien, d’avoir
participé à l’assassinat de Thomas Sankara, le révolutionnaire
burkinabé… Qui connaît vraiment Joël Decupper ? Peut-être
luimême. Il a toujours gardé le silence, peut-être à dessein, pour
entretenir sa légende. Car il y a une légende Decupper. Après près de
soixante ans d’Afrique, il a enfin décidé de se laisser découvrir. Dans
ces « souvenirs sans mémoire », il entrebâille la porte sur sa vie, son
enfance bourgeoise, sa jeunesse laborieuse, sa rencontre avec
l’Afrique, ses différentes activités sur le continent dont certaines,
telles que l’impression sérigraphique, la publicité, l’édition d’un
journal médical, de livres historiques ou à l’eau de rose, étaient peu
connues du « Gondwanais lambda » comme dirait l’humoriste
Mamane, sur les accusations dont il a été l’objet, mais aussi sur
l’Afrique, telle qu’il l’a connue, telle qu’il la voit évoluer, sur les
mœurs de ses habitants, sur ses dirigeants, et sur beaucoup d’autres
personnages qui en ont marqué l’histoire.
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Joël connaît bien l’Afrique. Il est indéniablement Africain. Après plus
de cinquante ans de vie en Afrique, aux côtés d’une épouse africaine,
on le devient un peu. Même à son corps défendant. Est-il pour autant
devenu « Noir » ? Il l’est devenu, mais « dramatiquement ». C’est
pour cela qu’il a choisi d’intituler son livre « Un Blanc
dramatiquement Noir. » Pourquoi dramatiquement ? C’est un
architecte sénégalais qui l’a ainsi traité. Sans doute à cause de tous les
malentendus que ses différentes activités ont suscités, sa réputation
que dans certains milieux d’aucuns qualifiaient de sulfureuse, des
difficultés qu’il a eues, et qu’il aura toujours à s’intégrer totalement
dans la culture où il a choisi de vivre. Parce que, en raison de ses
origines et de sa couleur, il sera toujours différent. Et aux hommes
différents, tout ne sera jamais permis. Comme ridiculiser un ministre
sénégalais à la télévision sénégalaise par exemple. Joël Decupper est
devenu dramatiquement Noir, mais est resté Blanc. Et c’est son regard
de Blanc qu’il jette sur certaines pratiques africaines, telles que la
polygamie, la prégnance des valeurs ancestrales, l’irréalisme de
certaines décisions des dirigeants africains, le caractère jouisseur du
Sénégalais, le regroupement familial des travailleurs immigrés en
France et ses conséquences néfastes, à son goût (il en profite pour
tailler un costard aux socialistes français que visiblement il n’aime
pas), l’émancipation de la femme sénégalaise…
Le Blanc dramatiquement Noir connaît beaucoup de pays africains et
leurs dirigeants. Il y a ceux qu’il aime, et ceux qui ne l’aiment pas. Il y
a aussi les dirigeants qui ne l’aiment pas. Il ne s’est pas fait que des
amis dans ce milieu. Parmi ceux qu’il aime, il y a entre autres,
Houphouët-Boigny, Alassane Ouattara dont il fut le conseiller en
communication lorsque ce dernier était le premier ministre du premier
président de la Côte d’Ivoire, Gnassingbé Eyadéma, « un chef dans
toute l’acceptation du terme » comme il le qualifie. Pour lui, « avec
quelques dirigeants de sa trempe, l’Afrique n’en serait pas à traîner à
la queue de la planète. » Joël Decupper avoue, en toute franchise avoir
reçu de l’argent d’Eyadéma, « un pur geste d’amitié ». Je vous laisse
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le soin de découvrir les pays et les dirigeants qu’il n’a pas beaucoup
ou pas du tout aimés. Il y a aussi ses amis qui ne sont pas chefs d’État
ou ministres, tels que le journaliste Stephen Smith ou l’avocat Jacques
Verges. Dans un chapitre intitulé « rencontres sénégalaises », l’auteur
raconte ses rencontres avec les trois premiers présidents de son pays
d’adoption, et avec plusieurs personnages importants qui ont compté
pour lui, parmi lesquels on peut citer Keba Mbaye, Jean Colin, Birago
Diop, David Diop.
« Un Blanc dramatiquement Noir » est l’histoire d’une aventure
humaine. Celle d’un Français qui quitte tout jeune sa terre natale pour
s’installer dans un autre pays, sur un autre continent qu’il ne
connaissait pas. C’est l’histoire d’une audace, servie par beaucoup de
chance, comme il le confesse. C’est aussi une success-story, car Joël
Decupper a, in fine, bien réussi dans tout ce qu’il a entrepris. Mais
audelà de l’histoire passionnante de cet homme, le plus intéressant
peutêtre, pour le journaliste que je suis, est que ce livre raconte l’histoire
du journalisme en Afrique, de ses balbutiements à son éclosion, de ses
dessous pas toujours très propres, et surtout des relations souvent
houleuses que ce métier a toujours entretenues avec nos chefs si
ombrageux. C’est assurément un livre qui devrait se trouver au chevet
de tous les patrons de presse de notre continent et de ceux qui aspirent
à le devenir.

Venance Konan, journaliste et écrivain ivoirien,
grand prix littéraire d’Afrique noire. Derniers ouvrages parus :
Chroniques afro-sarcastiques : 50 ans d’indépendance, tu parles !,
Éditions Favre.
Edem Kodjo, un homme de destin,
éditions NEI-CEDA, Fratmat éditions, présence Africaine.
Le rebelle et le camarade président,
éditions Jean Picollec en France et Fratmat éditions en Côte d’Ivoire.
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DU TITRE


Des lecteurs ne manqueront pas de s’interroger sur le rapport entre le
titre de l’ouvrage et son contenu. En quoi ma vie en terre d’Afrique,
les événements que je rapporte, les personnages que je présente
sontils dramatiques ? Le titre a pour origine une remarque d’un architecte
sénégalais. Au cours d’une soirée, celui-ci demanda à une jeune
femme si elle était la fille de Joël Decupper. Elle répondit par
l’affirmative et il lui dit alors : « Ah, ce Blanc dramatiquement
africain ». La remarque me plut. À peine modifiée, j’en fis le titre de
mes mémoires.
Toutefois, l’adverbe « dramatiquement » employé par l’architecte me
préoccupait. Les Noirs jugeaient-ils ma présence néfaste, voire
dangereuse ? Je n’avais jamais fait quoi que ce soit qui mérita la
prison, ou qu’on m’expulsa. Le professeur Paul Corréa m’avait dit que
j’étais « un mal nécessaire ». Sans doute pensait-il à mon activité
journalistique, qui pouvait indisposer les Africains. Du moins, ceux
que je mettais en cause ou ceux qui n’appréciaient guère qu’un Blanc
dénonçât ce qu’eux, Noirs, n’osaient pas faire. À l’Assemblée
nationale, des députés sénégalais me traitèrent de suppôt des trusts
internationaux, alors même que je dénonçais avec succès les méfaits
de Nestlé au Sénégal. La presse de Laurent Gbagbo affirmait que
j’étais un agent israélien du Mossad sous les ordres de Madame
Ouattara, alors que je peux aisément prouver que je ne suis pas juif.
J’ai été traîné dans la fange par des confrères africains qui me disaient
au service des Français et des Libanais (on verra plus loin ce qu’en
pensait le ministre Babacar Ba). Certains m’ont même dépeint avec
les mains couvertes du sang de Sankara.
Il est un aspect dramatique auquel l’architecte n’a peut-être pas songé.
Il tient au choix que j’ai fait, il y a des décennies, de mener toute ma
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vie en Afrique et de l’y achever. Partant, son évolution me concernait
intimement. Pour autant, cela ne faisait pas de moi un Blanc
« intégré ». Au début de ce livre, je détaille les circonstances qui
m’ont permis de fréquenter les Africains sans préjugé, en toute
décontraction. Les Sénégalais, plus particulièrement, ne se livrent
guère aux étrangers, européens comme africains. Mon franc-parler,
mes critiques – j’ai vite compris qu’elles étaient préférables aux
compliments trop souvent suspects – et le fait que j’ai veillé
fidèlement à ne jamais tirer avantage de mes relations africaines, ont
sans doute contribué à réduire les préventions à l’égard du Blanc que
j’étais.
Plus j’étais admis, plus je ressentais ma différence. En témoigne une
anecdote qui m’a beaucoup marqué. Je devais participer à un débat
télévisé organisé autour d’un ministre du président Senghor. L’homme
était peu estimable et j’étais en mesure de le déstabiliser. Des amis
sénégalais me le déconseillèrent : « Certes, tu pourrais le ridiculiser et
tu aurais raison de le faire. Si tu étais un Noir, les Sénégalais
applaudiraient, mais tu es un Blanc. Tu deviendrais un étranger qui,
publiquement, se permet de déconsidérer l’un des leurs, dirigeant au
surplus. » Quelle que fut l’envie que j’en eus, je ne participai pas au
débat. Dilemme pour le moins dramatique !
Un proche du président Félix Houphouët-Boigny m’a appris une
remarque que ce dernier affectionnait. « Si un doigt de la main agit
mal, doit-on le couper ? » Cette réflexion, incohérente pour un Blanc,
est exemplairement africaine. Elle relève de la problématique de la
sanction dans la culture africaine. Houphouët-Boigny fut le chef
d’État qui modernisa le plus son pays. Il n’en était pas moins pétri du
limon de la tradition, et se voulait un sage d’Afrique... qui ne coupe
pas le doigt. Que de manquements le journaliste que j’étais n’a-t-il pas
dénoncés, tout en sachant que les sanctions qui devraient en découler
ne s’ensuivraient pas, ou si peu. Le drame était de ne pas même m’en
indigner, parce que le doigt qui m’a pourri la vie, on ne le coupe pas.
Si j’avais été un Blanc ordinaire, je ne m’en serais pas soucié. Comme
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« Noir », en avais-je le droit ? Il me fallait poursuivre ma tâche tout en
mesurant sa vanité. Le comble, c’est Babacar Ba, alors ministre des
Finances du Sénégal, qui me le fit atteindre en me disant : « toi, Joël,
tu as les Français contre toi, les Libanais contre toi, les Sénégalais
contre toi. » Que me reste-t-il, lui ai-je demandé ? Il répondit : « pas
grand chose ! ». N’était-ce pas dramatique ?







15
I
DE L’ART DE VIVRE
AU GRÉ DE LA CHANCE


Mon plus vieux souvenir se situe au bas d’un grand escalier où mon
père m’administra une solide paire de claques. Alors que je descendais
cet escalier, une domestique m’avait salué d’un « bonjour Monsieur
Joël » auquel je n’avais pas répondu. Il me dit : « Qu’as-tu fait pour ne
pas être fils de domestique ? Tu as eu de la chance. C’est à toi de dire
bonjour le premier ». J’avais 7 ou 8 ans. Je n’ai jamais oublié. Qu’il
s’agisse des gens de maison ou de subordonnés, depuis j’ai toujours
salué le premier. Plus encore : les deux soufflets et, surtout, la
réflexion paternelle m’ont conduit à ne jamais me prévaloir d’une
quelconque supériorité sociale, à plus forte raison raciale. Pour la
même raison, je n’ai jamais tutoyé ceux qui m’étaient subalternes,
réservant le tutoiement à mes pairs.
J’ai passé cinq années au Collège royal de Juilly, fief des Oratoriens,
dans la région parisienne, d’où je fus renvoyé pour indiscipline malgré
que mon père en fût un généreux donateur. Je citerai seulement le
résultat de la composition de latin du premier trimestre de mon année
de Quatrième. Le professeur le commenta ainsi : « A la surprise
générale, premier : Joël Decupper ». J’en fus plus étonné que lui. J’eus
le premier prix de latin, cette année-là. Suivirent deux années chez les
Jésuites, à Amiens, d’où je fus encore renvoyé, et ma philo au lycée
laïc de Lille, sanctionnée par un baccalauréat obtenu à l’arraché, mon
père étant intervenu pour que mon zéro éliminatoire en math soit
transformé en un 0,1 qui ne l’était pas. Non, je n’étais pas un brillant
élève. J’en étais parfaitement conscient et, après deux mois à la
« catho », l’université catholique de Lille, en sciences juridiques, je
préférai effectuer mon service militaire.
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J’aurais dû préciser que ma mère avait quitté cette terre à 39 ans, alors
que j’étais en « première », à Amiens. J’avais 17 ans. Mon père me
confia alors à ma grand-mère paternelle qui vivait à Lille, d’où je suis
originaire, et m’inscrivit au Lycée Faidherbe. J’ignorais bien
évidemment que j’allais passer ma vie dans le pays où ce fameux
Faidherbe s’illustra. Du temps du lycée, comme l’argent que
m’allouait mon père suffisait à peine à payer le tramway pour m’y
rendre, je vendis mon sang qui se trouvait être rare et apprécié. Quand
ma grand-mère l’apprit, elle en devint comme folle, convoqua son fils
et exigea que ma dotation mensuelle fût doublée. J’ai toujours gardé
un souvenir vif du mètre quatre-vingt-quinze de mon père qui n’en
menait pas large devant le mètre soixante de ma grand-mère.
Quoiqu’il en fût, l’augmentation de ma dotation ne pouvait satisfaire
les besoins d’un garçon de 19 ans. Aussi me suis-je mis à vendre des
tubes fluorescents, alors peu connus. Je prospectais les petits
commerçants. Pour les convaincre, j’avais dressé une table des
économies d’électricité qu’ils pouvaient réaliser. Cela marchait assez
bien. J’ai même équipé la principale brasserie de la ville de Douai. Je
crois que le patron avait un faible pour les jeunes entreprenants.
J’avais un copain, devenu mon assistant. Lorsqu’il fallut installer des
tubes en plein centre de Lille, ce dernier refusa de m’aider à porter une
échelle. Moi, fils de bourgeois, je n’y voyais aucune honte ; lui, d’une
origine plus modeste, s’en indigna. J’ai retrouvé ce comportement en
Afrique. Cette activité n’était pas très lucrative. Elle me permit
cependant de financer mes sorties d’étudiant, à une époque où les
garçons payaient pour les filles.
À l’armée, je découvris que j’étais béni des dieux, ou qu’une bonne
fée s’était penchée sur mon berceau. Certes, ma prime jeunesse avait
été favorisée mais je n’en avais pas conscience. Pas plus que de la
sévère faillite de mon père, moins de six mois après qu’un précepteur
qui m’était attaché dit : « Vous, Joël, vous faites partie des cinq cents
enfants de France qui n’ont pas de soucis à se faire pour leur avenir. »
Il s’appelait le Père Baudry et jeta son froc aux orties quelque temps
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après pour fonder Arcadie… la première revue homosexuelle de
France. Il se trompait doublement. D’abord la suite des événements lui
donna tort. Ensuite, parce que mon père professait à qui voulait
l’entendre qu’il ne payait leurs études à ses enfants que tant qu’ils les
réussissaient. De toutes façons, ils devaient ensuite se débrouiller
seuls. Combien de fois ne m’a-t-il pas dit que, si j’étais courageux et
travailleur, je n’aurais pas besoin de lui pour réussir. Dans le cas
contraire, il n’aurait pas à me donner dans ses affaires la place de
quelqu’un qui, lui, la mériterait.
Un service militaire hors norme
La chance m’apparut en la personne d’un officier responsable de la
prise en charge des mille huit cents appelés qui s’étaient présentés en
1décembre 1952 à Lahr , grande base de l’aviation française, située en
Forêt-Noire, en Allemagne. Le commandant Maurin demanda un
volontaire pour effectuer des écritures. Je me précipitai. Tout, plutôt
que de rester debout dans d’immenses couloirs à satisfaire aux
nombreuses formalités d’enrôlement et d’équipement. « Quel est votre
métier ? Étudiant ? Ça ne sait pas écrire ! », dit-il. Je le suppliai. Il me
retint. Je me suis retrouvé dans une vaste salle où des militaires
remplissaient les dossiers des conscrits. Travail fastidieux, s’il en est !
J’entrepris de l’égayer en l’accomplissant le plus vite possible de sorte
que, deux heures plus tard, à la fermeture des bureaux, j’avais été
largement remarqué. On n’avait jamais vu, semble-t-il, un soldat de
l’aviation française travailler aussi vite. Le lendemain, à l’ouverture,
la chance se concrétisa. L’adjudant-chef qui contrôlait les états
définitifs des appelés était tombé malade. Personne pour le remplacer.
On pensa alors à ce soldat qui travaillait si vite… Ainsi me suis-je
retrouvé assis au bout d’une longue table où opéraient plusieurs
sergents qui interrogeaient les nouveaux arrivés. M’étaient impartis

1 Lahr/Schwarzwald est une ville allemande de l'arrondissement de l'Ortenau dans le
Pays de Bade, land de Bade-Wurtemberg. Jusqu'au 30 septembre 1978, la ville
s'appelait seulement Lahr.
19
les états récapitulatifs. Ce fut une expérience exceptionnelle que de
voir passer devant mois mille sept cent soixante-dix-neuf recrues.
Chez mes parents, on me ressassait : « si tu n’as pas ton bac, tu n’es
rien. » Parmi celles-là, sept seulement l’avaient. Presque tous
débarquaient de leur terroir, qu’ils n’avaient jamais quitté.
Es-tu marié ?
Non
As-tu des enfants ?
Je ne peux pas, puisque je ne suis pas marié !
L’amour libre n’avait pas encore débarqué dans les campagnes
françaises. Après mon intervention, chaque homme passait devant le
commandant Maurin, qui lui signifiait son affectation. Je fus le
dernier, et pour cause, à me présenter devant lui. Autant dire qu’il était
bien disposé à mon égard. Il m’annonça qu’il me renvoyait en France,
à l’Ecole des officiers de réserve. Je lui expliquai que j’espérais rester
en Allemagne pour apprendre la langue, ce qui complèterait l’anglais
que je maîtrisais assez bien. « J’ai ce qu’il vous faut, répondit-il. On
2est en train de créer un état-major interallié de l’OTAN à Trèves ,
avec les Américains et les Canadiens. Je vous y affecte. »
Me voilà colonel
Deux mois plus tard, ayant fait mes classes à Lahr et ayant été nommé
caporal, je me présentai à l’entrée de l’état-major du 4th Allied
Tactical Air-Force (ATAF), près de Trèves, qui commandait
l’aviation américaine, canadienne et française en Europe du Centre.
J’avais beau être prétentieux, je fus surpris quand le poste de garde
tenu par des Américains me rendit les honneurs. De plus en plus
surpris quand les hommes que je croisais, Américains comme
Canadiens, soldats, sous-officiers et même les officiers, me saluaient

2 Trèves – en Allemand Trier – est une ville située dans le Land de
RhénaniePalatinat, sur la Moselle.
20
réglementairement. A midi, on m’emmena au mess des officiers. Avec
mon anglais, qui n’était pas aussi bon que je l’avais laissé entendre au
commandant Maurin, je réussis quand même à expliquer que je n’étais
pas officier. L’objet du quiproquo était les deux « volatiles » qui
ornent les épaulettes des soldats de l’aviation française, qualifiés de
« charognards ». Les Canadiens et les Américains les avaient pris pour
des aigles, qui distinguent les colonels dans l’armée américaine. Il est
vrai que j’étais le premier soldat français à entrer dans cet état-major.
Treize autres m’avaient précédé, tous étaient commandants, colonels,
général… la plupart, héros de la dernière guerre, ayant appartenu à
3l’escadrille Normandie-Niemen . Je fus affecté au secrétariat général
et l’on désigna mon bureau et ma machine à écrire. J’essayai bien
d’expliquer que je ne savais pas me servir de cet instrument, le
Master-Sargent qui commandait le service me répondit : « tu es clerk,
donc tu tapes à la machine. » Je n’oublierai jamais le regard désespéré
du général Yves Ezanno, l’un des as de l’aviation française, quand je
lui présentai ma première frappe. Je lui en expliquai les raisons et il
m’invita à vite m’améliorer. Ce que je fis, tapant bientôt aussi vite
qu’une vraie secrétaire.
Un incident me fit adopter par mes supérieurs. Très vite, je m’étais lié
avec les Canadiens francophones. L’un d’eux était chauffeur du
général canadien qui commandait l’état-major et le petit terrain
d’aviation attenant. Trèves était une base importante de l’armée de
terre française en Allemagne. Un dimanche après-midi, devant la
terrasse du plus grand café de la ville, largement occupée par les
officiers des différentes armes, une longue limousine noire s’arrêta.
En descendit un Canadien en uniforme, qui se précipita pour ouvrir la
porte arrière avant de se mettre au garde-à-vous. J’en descendis, paré
de mon uniforme de caporal. L’indignation fut si forte chez ces

3 Le groupe de chasse Normandie-Niémen, créé en 1942 sous le seul nom de
« Normandie », était composé de pilotes et mécaniciens français, tous volontaires.
Staline lui ajouta le nom de « Niémen » pour son engagement dans les batailles du
fleuve Niémen en 1944. Il se couvrit de gloire sur le front de l’Est.
21
messieurs les galonnés qu’ils protestèrent auprès des officiers français
èmedu 4 ATAF. Ceux-ci promirent de sévères sanctions aux impudents
qui se permettaient de se moquer de l’infanterie française. En fait,
j’eus droit à des sourcils froncés et à des éclats de rire. Le général
canadien apprécia moins. C’était un anglophone. Mais ses collègues
français obtinrent que le chauffeur ne fût pas puni pour cet aimable
Joke, qui me valut l’attention de ceux qui en avaient tant fait. Pendant
six mois, je fus seul avec mes héros. Puis le Squadron français, qui ne
pouvait se résumer indéfiniment à ma seule personne, s’étoffa et une
cinquantaine de militaires français arrivèrent en appui aux quatre cent
cinquante Américains et cent cinquante Canadiens. Très vite, les
Français se distinguèrent par leur indiscipline. Ils créèrent même un
grave incident en refusant de saluer militairement les femmes officiers
américaines. Les Américains nous prenaient pour des incapables, mais
pour de grands Lovers. Puis – nous étions en 1954 – il y eut Dien Bien
4Phu . Quand ils apprirent qu’il y avait trop de volontaires français
pour se faire parachuter sur le camp assiégé, alors que la cause était
perdue, ils furent admiratifs. Mais ce qui changea définitivement leur
attitude furent les manœuvres. Des épreuves d’endurance au cours
desquelles les hommes avaient huit heures sur quarante-huit pour
manger et dormir. Nous étions en pleine guerre froide et notre
étatmajor s’exerçait à se sauver jusqu’en Espagne, puis au Maroc. Autant
dire que les services s’effondraient. Les Français intervinrent et, par
leur débrouillardise, sauvèrent bien des situations. Du coup, chaque
service réclama des Français. L’intégration était faite.
Affecté au secrétariat de l’état-major, j’avais accès aux documents
« Cosmic Top Secret ». Je suppose qu’une enquête préalable avait été
diligentée pour déterminer si j’étais « fiable » et, sans doute aussi, ma
famille. Il arriva qu’une Allemande fût arrêtée en possession d’une
longue liste de personnes accréditées « Cosmic Top Secret ». Un

4 Dernière bataille de la guerre d’Indochine, perdue par les Français. Ceux-ci
quittèrent ensuite le Nord Vietnam.
22
copain américain m’expliqua que les Russes avaient certainement mon
nom. En cas de conflit ouvert, il vaudrait mieux que je ne tombe pas
entre leurs mains ! J’en oublie de dire que mes frères d’armes et
moimême touchions une allocation en dollars pour payer nos repas, sur
laquelle nous réalisions quelques économies. Nous percevions aussi
vingt paquets de cigarettes françaises par mois, soixante paquets
d’américaines et quatre-vingts paquets de canadiennes, d’où un
intense trafic rémunérateur. Merci commandant Maurin ! C’est à
l’armée que je fis connaissance des Noirs. Ils constituaient 20 % de
l’effectif américain. Parmi leurs compatriotes, aucune distinction entre
Noirs et Blancs dans le travail. Seul comptait le grade. Mais ils
sortaient séparément. Ce fut différent avec les Français et nous allions
souvent en ville ensemble. Pouvais-je imaginer alors que je passerai le
reste de ma vie au milieu des Noirs ?
Dégradé sur le front des troupes
Le beau fixe ne dure jamais longtemps. L’arrivée du commandant
Longuet, venu administrer le contingent français, y mit fin. Vu mes
relations avec les héros, je n’eus guère de considération pour celui-ci,
un « rampant » de surcroît. Le conflit fut rapide et frontal. Il me valut
quatre jours de prison. Celle-ci n’existant pas chez nous, je les passai
chez les spahis où la prison était attenante au poste de garde. Celui-ci
était commandé par un adjudant-chef particulièrement désagréable
dont je me permis de dire qu’à force d’être à cheval, ses facultés lui
étaient descendues dans l’arrière-train. Il l’apprit et, quand je
m’indignai à haute voix de la manière dont les soldats étaient traités
chez les spahis, il en profita pour m’accuser de subversion. Avouez
que pour moi, qui fus par la suite si souvent traité de réactionnaire,
c’était assez plaisant. Toujours est-il que le colonel Hoquetis,
èmeresponsable du support français du 4 ATAF, me convoqua pour
m’informer que mon différend avec les spahis était devenu un
problème entre eux et l’Aviation. J’étais passible d’un ou deux mois
de prison, alors que je n’étais qu’à un mois de la « quille ». Il parlait
avec le plus grand sérieux et je commençai à être inquiet. Il
23
m’expliqua alors qu’il avait trouvé une solution susceptible de
satisfaire les cavaliers. Il allait me dégrader sur le front des troupes. Je
le fixai. C’était un gag ? Un caporal dégradé sur le front des troupes !
Mais il était sérieux, du moins le paraissait-il. Je suppose que mon cas
fut largement arrosé avec ses compagnons héros. L’armée de terre
s’en satisfit et je quittai l’armée, bien tristement, à la date prévue.
Mais, depuis, je n’ai jamais manqué l’occasion de me présenter aux
officiers supérieurs de rencontre comme le seul caporal de l’armée
française dégradé sur le front des troupes ! En général, ils rient…
jaune, mais pas toujours. Il y a des officiers qui ne plaisantent pas
avec la hiérarchie et l’on sait que le caporal en est la base.
Pour fuir mon père : l’Afrique
Depuis la mort de ma mère, je vivais chez ma grand-mère, à Lille. J’y
retournai et fêtai avec mes amis ma libération. Puis, ayant acquis un
scooter avec l’argent des cigarettes, je partis à la conquête du monde,
en direction de Paris, pour rejoindre mon père. Sur la route, je fis une
rencontre malencontreuse avec une bétaillère et me fracturai une
cheville. Mon père n’avait pas le temps de s’occuper de moi. Il me mit
dans un hôtel qu’il paya et m’informa qu’il m’avait trouvé un vague
emploi dans un établissement anglophone où je pourrai perfectionner
mon anglais. Je venais de passer seize mois au milieu d’Américains !
J’étais fou de colère et m’enfuis au Havre, chez la seule parente que
j’avais, une vieille cousine, fille et petite fille de marins. Je lui dis mon
désir de partir le plus loin possible de mon père. Elle me suggéra
l’Afrique. L’Afrique ? Je connaissais, sans plus. Pourquoi pas ?
J’écrivis à la Compagnie du Niger pour offrir mes services. Malgré ma
totale ignorance de l’Afrique noire, je fus engagé. Je retournai à Lille
fêter l’événement avec mes amis. J’y reçus, quinze jours plus tard, un
télégramme annulant mon engagement. Mon examen médical avait
décelé 0,2 grammes d’albumine dans le sang. Or deux employés de la
Compagnie du Niger venaient de mourir de problèmes biliaires. Je
m’adressai alors à la Socopao (Société de manutention et de transit).
Elle m’engagea comme agent commercial pour son agence de Dakar.
24
Mon départ étant fixé début décembre 1954, il me fallait vivre pendant
quatre mois alors que mes économies militaires étaient dissipées.
Grâce aux relations nouées à Trèves, je sollicitai un emploi dans une
structure de l’armée américaine à Paris, qui avait en charge le linge. Je
brillai tellement devant le major responsable, qu’il refusa de me
donner un emploi aussi indigne et se proposa de m’aider à obtenir le
poste de directeur du « P.X. », sorte de grande surface militaire
américaine située à Fontainebleau, si ma mémoire est bonne. Bien
entendu, j’eus été incapable d’assumer une telle charge. Fort
heureusement, elle n’était plus disponible. J’obtins donc le poste de
« manœuvre en linge sale ». Mais pour avoir voulu jouer au malin,
j’avais perdu deux semaines de salaire. Ce fut mon seul emploi
manuel.
Arrivée enchanteresse à Dakar
Le 8 décembre 1954, j’embarquai à Orly à bord d’un Constellation
pour mon premier vol. Curieusement, mon père m’accompagna à
l’aéroport. Heureusement, car je n’avais pas assez d’argent pour payer
mon excédent de bagage. En fin d’après-midi, j’étais à Dakar, où la
Socopao me logea dans un hôtel, rue Vincens, face au restaurant
Marie-Louise, le meilleur de Dakar, tout embelli de girandoles. Il était
plus de 19 heures quand je partis à la découverte de la ville. Je la
remontai vers la cathédrale, passai devant le marché Sandaga, qui ne
sentait pas encore mauvais, et me rapprochai par l’avenue Maginot. A
la hauteur du Colisée, autre grand restaurant, auquel les lumignons sur
chaque table donnaient un air féérique, que dire, alors, de l’impression
que je ressentis en croisant une procession religieuse près de la
cathédrale. Chaque fidèle portant une bougie allumée, telle une
luciole. Il faisait bon, sans doute 25°. Je croyais rêver… Depuis, je
n’ai jamais revu une telle procession illuminée. Cette manifestation
exceptionnelle attestait de la nouvelle chance dont j’avais été gratifié.
S’il n’y avait pas eu ces 0,2 gramme d’albumine, j’aurais échoué au
fin fond d’une petite colonie. Le médiocre comptoir eut été mon
univers pendant longtemps puis, de comptoir en comptoir, de plus en
25
plus grands, selon mon aptitude à vendre de la quincaillerie, des
bougies, du pétrole lampant et, bien sûr, des boîtes Nestlé, du riz,
voire des vélos, je me serais rapproché de la modeste capitale. Selon
mon degré de servilité, j’aurais connu des capitales plus importantes
jusqu’à, sait-on jamais, Dakar ? Grâce à cette infinitésimale quantité,
je m’y trouvais directement. Certes, je ne connaîtrai jamais la « vraie »
Afrique, comme disent les Blancs. Peut-être aurais-je été un colon
heureux, persiflant la métropole ? Combien de millions de personnes
ont vu leur existence basculer ou cesser pour quelques grammes de fer
ou de plomb ? Moi, il m’a suffi de 0,2 gramme de protéine pour que
ma vie soit favorablement orientée. Sénèque a dit qu’il n’y a pas de
vents favorables pour celui qui ne sait pas où il va. Ce n’est pas exact.
Je ne savais pas où j’allais et, pourtant, Eole me fut favorable. Ce que
confirme le jour de mon arrivée en Afrique, le 8 décembre. 8 n’est-il
pas, pour les Chinois, associé à la bonne fortune ?
Des Blancs asservis
Le lendemain de cette soirée merveilleuse, j’intégrai la Socopao. Fini
le service commercial destiné à lancer un département « gaz », comme
on me l’avait annoncé à Paris. Je rejoignis le service « navigation »
dont le but était d’assister les navires sous contrat avec la société.
S’occuper des papiers administratifs, assurer l’assistance médicale des
équipages et satisfaire aux multiples besoins des capitaines. À toute
heure du jour et de la nuit, j’étais leur valet. Mon arrivée précédait de
peu la fin de l’année, ce qui expliquait une certaine nervosité dans
mon service et dans toute l’entreprise. Avec elle, arrivaient les
gratifications des expatriés. De toute façon, il n’y avait qu’eux. Les
quelques secrétaires et les chauffeurs sénégalais n’étaient pas
concernés. Était en place un système judicieux qui dispensait des
salaires volontairement peu élevés, compensés par des gratifications
importantes. Les salaires étaient soumis à la loi et la Socopao s’y
conformait, comme toutes les entreprises coloniales. Les gratifications
étaient accordées au gré des directions, c’est-à-dire du patron ou du
directeur, mais également des chefs de service. Comme elles
26
pouvaient doubler, voire tripler le salaire annuel, on imagine l’état de
sujétion que ce système induisait et l’anxiété que la fin d’année
suscitait. Certains ne s’inquiétaient guère, comme le chef de mon
service, qui donnait des cours de tennis à Madame Rochette, l’épouse
du grand patron de la Socopao. C’était une époque où le « petit
Blanc » était dans un état d’asservissement que les Noirs avaient
oublié depuis longtemps. Moi, par exemple, il me fut ordonné d’aller
prendre mes repas au Family Pension, boulevard de la République. Le
prix, quelque 200 francs CFA, était réglé en fin de mois. Le patron
n’avait pas lieu de se soucier de ce problème. Ses relations
particulières avec la Socopao le lui permettaient. En tant que client
astreint, j’ai connu la grève des serveurs, des boys à l’époque, qui
obtinrent de ne plus dépendre des pourboires et de recevoir un salaire
mensuel.
Dans les entreprises coloniales les plus traditionnelles, les employés
vivaient et prenaient leurs repas en groupe. Ils étaient tenus à des
heures limites de sortie. Les dames étaient interdites et si les unions
fugitives étaient tolérées, les relations durables étaient mal vues (gare
aux gratifications) et les liaisons définitives interdites. Le directeur de
Printania – devenu par la suite Score – fut remercié pour avoir convolé
avec une métisse. Le rugby était souvent interdit pour les arrêts de
travail qu’il pouvait entraîner. Les cadres vivaient mieux et, à plus
forte raison, les dirigeants, qui dépensaient largement. Ils faisaient
carrière en Afrique et ne se souciaient guère de « faire du franc
CFA ». Comme ils ne se préoccupaient pas de la politique locale, une
éventuelle indépendance échappait à leur conception du monde. Pour
beaucoup, le réveil fut brutal, qui mit fin à une vie facile dont les seuls
nuages étaient ceux de l’hivernage, que les congés de deux mois
permettaient d’éviter. Seul handicap, pour les épouses
particulièrement : les logis étaient plutôt sommaires et se résumaient à
l’essentiel. C’étaient des habitations de passage. On n’y recevait pas.
La vie communautaire, associative, prévalait. C’était le temps des
« clubs ». Le plus connu et le plus couru était le Cercle de l’Union,
27
haut lieu du colonialisme au Sénégal, à l’emplacement, côté mer, de
l’actuel hôtel Téranga.
Un véritable coup de folie
Il se trouve que mon existence dans la sphère coloniale fut plus
qu’éphémère : deux mois environ. Profitant des loisirs que les
passages des navires offraient, je pris contact avec un certain Lalanne,
dont l’épouse possédait la pharmacie Ponty. Il dirigeait la toute
nouvelle revue Médecine d’Afrique noire. Mon père possédait les
laboratoires Paragerm et était, en quelque sorte, l’empereur du
bactéricide en Europe. Je m’enquis des débouchés de ses produits en
Afrique. M. Lalanne était associé avec un certain Johannes Peillon
dans la création d’un journal, L’Information, dont j’appris par la suite
qu’il était financé par le groupe Péchiney pour favoriser
l’industrialisation en Afrique. Lalanne et Peillon n’eurent pas grand
mal à me convaincre de participer au développement de ce journal
promis au plus bel avenir en démarchant les annonceurs. Maintes fois,
j’ai repensé à cette rencontre sans arriver à comprendre comment
j’avais été assez inconscient pour décider de quitter la Socopao et
toutes les garanties qu’elle représentait, traitement, logement, sécurité
médicale, voyages, pour un emploi qui n’en offrait aucune, pas même
le salaire qui dépendait uniquement des commissions sur les contrats
de publicité que j’obtiendrais, activité qui m’était totalement
étrangère. Cette folle décision, je n’eus pas à la regretter. N’en
déplaise encore à Sénèque, je ne savais pas où j’allais, mais j’y allais
résolument.
J’avais à peine 23 ans et j’étais fou, comme me l’expliquèrent mes
collègues de la Socopao quand je leur fis part de ma décision de
démissionner, tout en restant à Dakar. Jamais personne n’avait quitté
si vite la Socopao. On alla jusqu’à me dire que le grand patron, M.
Rochette, ne me permettrait même pas de respirer. C’est dire le degré
de subordination de ces toubabs (cf. note p.132)… Bien des années
plus tard, alors que mon nom commençait à être connu au Sénégal,
28
j’eus l’occasion de voyager avec M. Rochette. J’étais en première
classe, comme lui. Je suis allé le saluer et lui racontai les sinistres
augures de ses employés. Il s’en amusa et me pria de m’installer à ses
côtés. Je fis un excellent voyage. Comme quoi, oser, même
inconsidérément, cela paie. Surtout si l’on est béni des dieux !
En l’occurrence, ceux-ci me firent travailler avec un certain Robert
Lamiraud qui était, comme moi, courtier au journal L’Information.
Deux ou trois mois après, alors que, comme lui, je ramais durement
pour survivre, Robert Lamiraud me fit part d’un projet de programme
de cinéma qu’il avait concocté. Le projet me paraissait viable, à
condition d’être en partie financé par une des deux chaînes de cinémas
qui existaient alors. Je lui proposai de contacter l’une d’elles et je
choisis la plus importante, la Comacico, qui appartenait à M. Jacquin.
Une grande figure de la colonisation française, devenu milliardaire à
force de travail. Pendant toute la durée de la dernière guerre, il avait
scrupuleusement payé aux familles qui étaient restées en Afrique les
salaires de ses employés partis à la guerre. Rien d’étonnant à ce que ce
tyran fut adoré de son personnel. J’affrontai l’homme et lui exposai
mon projet. « Mais, jeune homme, on me paie pour ce genre de
programme… », me dit-il. Il avait des centaines de salles de cinéma
dans toute l’Afrique noire francophone. Toujours est-il qu’il accepta
de verser une obole mensuelle pendant quelques années. J’annonçais
la bonne nouvelle à Robert Lamiraud. Nous n’avions plus qu’à donner
notre démission et à nous lancer. Le cinéma était la grande distraction
du moment. Pas de télévision, encore moins de vidéo, un large public
fréquentait les nombreuses salles dakaroises. Un programme pouvait
donc être utile. Mais ni Lamiraud, ni moi-même n’avions d’argent.
C’était une aventure que, finalement, mon compagnon n’osa pas
tenter. Ainsi, j’entrai seul dans le monde de la presse, sous sa forme la
plus rudimentaire et la plus commerciale.
29
Débuts rudimentaires dans le cinéma
Dois-je préciser que j’ignorais tout du milieu dans lequel je
m’engageais. Je dénichai dans les bas quartiers de Dakar une petite
imprimerie appartenant à un Blanc quinquagénaire, toujours en short,
souvent ivre, qui actionnait lui-même sa « bécane », une vieille
Heidelberg. J’appris sur le tas la composition sous sa forme primaire,
lettre par lettre, comme du temps de Gutenberg ou presque. Bien sûr,
j’ignorais les « coquilles », ces fautes typographiques commises à la
composition et je ne savais pas corriger un texte. Le premier
programme en contenait tant que j’en fis un concours ! De nombreux
films étaient programmés chaque semaine et le circuit Comacico les
annonçait tous comme étant les meilleurs de l’année. J’eus le plus
grand mal à convaincre M. Jacquin de me laisser souligner les
meilleurs d’entre eux… ou du moins les moins mauvais et d’ignorer
les autres. Je rédigeais les commentaires. Ils furent mes premières
œuvres, heureusement disparues. Ils étaient accolés aux annonces
publicitaires, lesquelles attestèrent rapidement le succès du
programme. Je parvins à en vivre modestement. J’avais ouvert rue
Blanchot un petit bureau de deux pièces. L’une m’était réservée,
l’autre était destinée au secrétariat dont j’assurai l’office et
qu’occupait le planton. De mon premier travail écrivassier, j’ai
conservé quelques souvenirs savoureux. Par exemple, la dispute
homérique qu’un exemplaire de ce programme provoqua entre deux
femmes en médina. L’altercation dégénéra en pugilat, au cours duquel
l’une des combattantes croqua un bout d’oreille de l’autre. S’ensuivit
deux cohortes de partisanes qui envahirent le commissariat. L’affaire
fit quelque bruit, dont je n’ai pas manqué de tirer profit auprès des
annonceurs. Ou encore l’apparition dans le grand cinéma de l’avenue
Bourguiba d’une jeune Sénégalaise pratiquement nue, au demeurant
fort bien faite. Je m’y trouvais pour contrôler la distribution du
programme. Elle avait été prise dans la cohue à l’entrée de la salle et y
avait perdu son pagne !
30
5C’est à Porto Novo, au Dahomey , que le programme me valut
indirectement une bien surprenante sensation. Je me trouvai à Cotonou
pour le compte d’Afrique Sport. Des employés de la Comacico, que
j’avais connus à Dakar, tinrent à me présenter la salle la plus grande et
la plus moderne d’Afrique noire. Elle était située à Porto Novo. La
voiture se gara à quelques dizaines de mètres. J’en descendais lorsque
j’entendis des bruits sourds, indéfinissables, qui portaient loin. Ils
cessèrent. La salle dans laquelle nous entrâmes était immense. Sur
l’écran, on projetait un polar américain des années 1940. Impossible
de saisir ce que disaient les malfrats tant les spectateurs couvraient de
leurs propos la sono, pourtant toute neuve. Soudain, silence. Retentit
alors le bruit qui m’avait intrigué à l’extérieur. Il émanait des
spectateurs, qui ponctuaient chaque coup de poing échangé sur l’écran
d’onomatopées vigoureuses. Au Quartier latin, comme était désigné
alors le Dahomey, le spectacle valait le détour.











5 Ancien nom de l’actuel Bénin
31
II
L’AVENTURE AFRIQUE SPORT


Les fées, c’est bien connu, peuvent se matérialiser sous les aspects les
plus divers. Celle qui veillait sur moi se présenta sous l’apparence
d’un certain Sada Ndiaye, un Sénégalais quadragénaire plutôt fruste.
Son costume était un peu trop usé. Rien qui n’inspirât particulièrement
confiance, mais son culot ne me permit pas d’en prendre conscience.
Il entra, me salua, s’assit sans que j’aie le temps de l’en prier et posa
ses deux pieds sur le bord de mon bureau, façon film américain. « Je
viens faire votre fortune », me lança-t-il. Pouvais-je mettre à la porte
un tel homme ? Je l’écoutais. Avec la plus grande assurance, propriété
dont je découvris par la suite qu’elle était largement répandue chez les
Sénégalais, il releva que, chaque dimanche, des milliers d’amateurs de
foot se rendaient au stade. Hors des stades, pas une publication ne
pouvait satisfaire leur passion. Il y avait bien le quotidien Dakar
Matin, mais il ne consacrait, le lundi, qu’une ou deux modestes pages
aux rencontres du week-end. Et Sada Ndiaye de marteler qu’un
journal qui rendrait compte des matches dominicaux, avec photos du
terrain et surtout des joueurs, les supporteurs se l’arracheraient. Il me
convainquit. Nous topâmes. Lui s’occuperait de la publicité, moi du
reste. N’étais-je pas déjà un éditeur ? Mais entre un petit programme
et un vrai journal, fut-il de huit pages, il y a un gouffre.
C’est pourtant ainsi que naquit Afrique Sport, le premier journal
sportif d’Afrique noire occidentale francophone. Cinquante ans plus
tard, je ne crois pas qu’il existe un organe de ce genre réalisé
entièrement en Afrique et couvrant la sous-région qui lui soit
comparable. Au bout de six mois, Sada Ndiaye paradait dans des
costumes neufs rutilants et moi, je m’efforçais de garder la tête hors
de l’eau. Je n’ai pas fait fortune avec Afrique Sport, loin s’en faut. J’ai
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remercié les indépendances qui déstructurèrent les instances fédérales
sportives auxquelles le journal était lié. Elles lui permirent de cesser la
parution la tête haute. Mais Afrique Sport m’apporta beaucoup plus
que de l’argent, il me permit de connaître les Africains en toute
égalité, moi qui venait d’une société « blanche », celle des entreprises,
du monde économique. Il n’y avait pratiquement pas d’Africains dans
ce monde, à l’exception de quelques secrétaires hommes, de plantons,
de chauffeurs, de « boys » dans les cafés et les restaurants, de « boys »
et de « fatous » domestiques. Dans les bureaux, les secrétaires étaient
blanches. Dans les cafés, les restaurants, les clubs, les dancings, la
clientèle était blanche. Point de ségrégation, point d’interdits, les
Africains étaient simplement absents de la société économique
moderne, c’est tout. Ils étaient confinés dans l’administration, voire
dans la politique. Avec Afrique Sport, je découvris un monde où Noirs
et Blancs se confondaient, avec, comme valeur, la performance. Un
monde où des dirigeants africains étaient capables de faire fonctionner
des structures qui couvraient toute l’Afrique occidentale francophone,
dans le cadre de fédérations et des ligues nationales qui en
dépendaient. Par exemple, ceux de la Fédération de football de l’AOF,
qui organisaient la coupe éponyme. A la même heure, en des lieux fort
éloignés les uns des autres, des équipes se rencontraient, des dizaines
de milliers de spectateurs les soutenaient, qui avaient payé leur ticket
d’entrée dont les recettes étaient enregistrées sans incident majeur.
Tout cela était géré par des dirigeants bénévoles, disposant de moyens
techniques dérisoires mais que suppléait une volonté prométhéenne.
Aucune entreprise du « monde blanc » n’eut été capable de réaliser
avec des moyens aussi modestes ce qui ressortissait de l’exploit. Ah,
si les hommes politiques qui apparurent ensuite avaient été animés
d’une aussi forte conviction, que ne serait pas devenue l’Afrique ?
Ma découverte des Africains
Cet exploit, j’eus la chance d’en connaître les principaux auteurs.
Avec Magathe Diack, Joseph Gomis, Henri Diemé, Ibrahima Sidibé,
sans oublier Rito Alcantara, il y avait intérêt à ce que tout fonctionne.
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La discipline régnait. J’ai toujours en mémoire deux « savons » que
me passa Magathe Diack parce que des articles publiés dans Afrique
Sport ne traduisaient pas la réalité. Avec lui, pas question de dérives.
Je me souviens que le jeune que j’étais filait doux quand il
apparaissait. C’était un Seigneur ! Ces dirigeants m’apprirent une
règle qu’aucune école de journalisme n’enseigne et que, depuis lors,
j’ai toujours respectée et me suis attaché à inculquer à mes
collaborateurs journalistes : si vous découvrez qu’un dirigeant
quelconque est insuffisant, qu’il commet erreur sur erreur, il est du
devoir du journaliste de le dénoncer. Mais s’il accomplit sa tâche avec
ardeur et dévouement, oubliez les quelques erreurs qu’il peut
commettre.
Afrique Sport débuta sous la forme d’un tabloïd sur papier journal,
imprimé à la Grande imprimerie africaine, la GIA, seul établissement
moderne à l’époque. Elle était dotée d’une rotative qui imprimait le
quotidien Dakar Matin. Comment ai-je pu réaliser ce tour de force
d’imprimer le premier numéro ? Je ne puis l’expliquer. Je ne
connaissais rien au sport, en particulier au football. Les règles
techniques dont les supporteurs se délectent m’étaient totalement
inconnues. J’ignorais tout du monde sportif, de ses acteurs, de ses
vedettes, du football comme des autres sports. La fabrication
technique d’un journal m’était tout aussi étrangère. Et pourtant,
miracle, les huit pages du premier numéro parurent un lundi matin, qui
relataient l’ensemble des épreuves sportives dominicales. Je passai
toute la journée du lundi à aller de kiosque en kiosque pour m’assurer
des ventes. Elles étaient bonnes. « Ca marche, patron, ça marche ! »
Le soir, ce fut la fête. Le lundi suivant, à l’Agence de distribution de
presse (ADP), qui existe toujours, j’ai failli créer un scandale au vu du
résultat des ventes qui me fut communiqué. Elles avaient été
catastrophiques. A peine mille exemplaires vendus, alors que j’en
escomptais quatre fois plus. Même pas de quoi payer l’imprimeur ! Il
est vrai que pour contrer ce nouveau concurrent pourtant bien
modeste, le quotidien avait quadruplé sa pagination sportive. J’en tirai
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