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Un civil dans la guerre en R.-D. Congo

De
104 pages
"L'errance du civil" est le témoignage de la vie mouvementée et traumatique que de nombreuses personnes ont vécue pendant les guerres congolaises. C'est ce qui est arrivé à l'auteur, élève infirmier à Bukavu, capitale de la province du Sud-Kivu. Ce témoignage éclaire nombre d'aspects de l'existence dans les camps de réfugiés.
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WA NYASA MUNYAAS

Un civil dans la guerre en R-D Congo
L'errance d'un déplacé-réfugié du Sud-Kivu

Préface de Léonard N'S1anda Bl.lleli

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75 005 - Paris

Couverture 1 : peinture de O.P. KASWENDE (collection Bogumil JEWSIEWICKI)

édité par Véronique KLAUBER, Léonard N'SANDA Jacques [!SUNGO

copyright L 'HARMATTAN 2006 http://www.editions-harmattan.fr www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 2-296-00995-6 EAN : 978 2296 00995 0

À tous les réfugiés congolais, qui, à la suite de la guerre d'agression, ont trouvé une nouvelle demeure dans les camps de Lugufu (1 et 2) et de Nyarugusu en Tanzanie. La guerre les a éparpillés un peu partout dans le monde.

REMERCIEMENTS

Je remercie ma famille, plus particulièrement mon épouse Bora Olyness Mulumba, pour sa patience et son soutien. Ce livre n'aurait pas été rédigé sans appui de nombreux amis, notamment anciens résidents du camp T5-Canada, dont Zibenga Msoshi. Je leur suis reconnaissant pour le soutien moral et matériel.

PRÉFACE
Être en perpétuelle cavale sans savoir où l'on va ni ce qui peut survenir au tournant du chemin. Se remettre rapidement en route quand on croit avoir atteint l'abri après une folle échappée dans des conditions traumatiques épuisantes. Toujours repatir à zéro et parcourir d'un trait des centaines de kilomètres, sauter malgré soi d'une aventure à l'autre pour échapper à la mort. Tel est le récit bouleversant de Munyasi. Cette errance du civil est le témoignage de la vie lTIOUVementée et traumatique que de nombreuses personnes ont vécue pendant les guerres congolaises. Ce n'est pas le premier récit du genre puisque sous d'autres cieux, d'autres réfugiés ont raconté les mêmes « aventures », chacun mettant dans son récit son propre cri, ses propres expériences intimes et émotionelles, et ses propres convictions. Munyasi dédie d'ailleurs son récit de vie à tous ceux qui ont vécu la même expérience que lui. Au-delà de cette course folle pour échapper à la guerre et à la mort, Munyasi nous introduit cependant dans un autre monde, celui d'une vie qui tente de se réorganiser dans un espace nouveau et pas toujours accueillant, celui des camps des réfugiés. Les images auxquelles les médias nous ont habitués de ces camps se limitent généralement au sensationnel et au pathétique. Elles se réduisent bien souvent à un encombrement informe de huttes de pailles et de bâches frappées au sceau du HCR, ou à des enfants faméliques submergés par une nuée de mouches, ou encore à des femmes au regard hagard et triste, prostrées, écrasées par le sort... Jamais ces images n'ont montré une communauté vivante, une autre manière de « vivre avec» ou de « faire avec », une vie faite de plusieurs relations qui se tissent entre les personnes vivant les mêmes difficultés et devant affronter les mêmes défis pour survivre. Récit simple, raconté parfois de façon hésitante et laborieuse. Ce témoignage éclaire nombre d'aspects de l'existence dans les camps de'. réfugiés. On y découvre un fourmillement d'activités infor7

me lIes allant de la simple construction d'une case pour se loger mieux que dans une tente, jusqu'à l'organisation d'une véritable cité vivante avec ses commerces, ses écoles, ses hôpitaux, ses équipes de sport se livrant à des compétitions, etc. On y découvre également ses identités - ethniques ou nationales - avec ses dynamiques, et parfois ses contradictions dùes à la guerre, comme le cas de ces camps destinés aux couples dont les partenaires viennent des ethnies belligérantes. On y trouve des mutuelles identitaires avec leur cadre relationnel aussi bien horizontal que vertical. Dans ces camps, les gens se marient et créent de nouvelles relations sociales, divorcent avec des ruptures sociales que cela entraîne. Après avoir vécu toutes ces péripéties en terre africaine, le sort voulut que Munyasi - qui ne demandait rien d'autre que le retour à son Bubembe natal- parte de nouveau vers d'autres pays lointains. Vers un nouvel inconnu que représente pour lui l'Occident. Il est ainsi parti comme il le dit lui-même, avec ses appréhensions mais aussi avec ses nouveaux espoirs. Dans l'imaginaire de sa vie de pauvreté, l'Africain moyen pense souvent que l'Occident est le paradis sur terre. Le chanteur congolais Madilu l'a bien dit: « Olelaki pOlO? Polo yango oyo ». « Tu désirais Poto ? Voici ce Poto ». « Poto », terme ancien désignant le Portugal historique au sommet de sa puissance, désignait toute l'Europe, mieux tout l'Occident. Il signifiait l'éden, le pays du nirvana et de l'abondance. On y allait clochard, on en revenait riche et plein de prestige. Ceux qui en revenaient en étaient auréolés. Non! Il n'y avait pas de pauvres au pays des MundélésI... Mais partir vers l'Occident n'est pas si simple. C'est un véritable parcours de combattant. Le départ de Munyasi au Canada pouvait donc être considéré par lui comme un moment sublime de son existence. Une aubaine ou mieux, une fortune de sort, inaccessible et inimaginable il y a quelques années. Comment allait-il vivre sa nouvelle vie dans ce « Poto » qu'il n'attendait pas? Aujourd'hui il vit avec toute sa famille au Canada. La configuration humaine du monde canadien a toujours projeté ce que les Sud-africains appellent « Nation arc-en-ciel ». Terre de mi-

I Terme de la langue lingala qui signifie le « Blanc », l'Européen. L'imagerie du « Mundélé » toujours riche vient de la société coloniale dans laquelle la vie de « l'indigène}) dans. les baraquements infects et pauvres des quartiers dits « indigènes» tranchait avec celle des agents coloniaux blancs logeant dans des villas propres et spacieuses. La séparation entre la communauté blanche minoritaire et celle des « indigènes}) était nette.

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gration avec ses grands espaces et sa sous-population, le Canada a ouvert ses portes aux immigrants venus de tous les horizons. Ce pays considère sa diversité culturelle constamment enrichie par ses immigrants et ses autochtones comme une vraie richesse capable transformer sa société, de donner à son devenir une vision nouvelle. C'est dans cette perspective que tout en protégeant par des lois appropriées ses multiples identités, le Canada encourage la rencontre, le partage et les échanges entre ses citoyens de~;. iverses cultures. Pour lui, la d dynamique qui surgirait de cette synergie devrait sans nul doute être bénéfique pour la nouvelle communauté humaine canadienne. Mais Munyasi demeure parfaitement conscient que la rencontre des cultures diverses ne se fait pas de manière automatique. Elle s'accompagne bien souvent des crises, des méfiances et des préjugés qui peuvent altérer les relations inter-individuelles, se cristalliser s'ils sont mal gérés ou se dissiper au fur et à mesure que les communautés culturelles se croisent, se parlent ou échangent entre elles. C'est une nouvelle donne. Léonard N'SANDA BULELI UER Histoire comparée de la mémoire, Institut supérieur pédagogique, Bukavu, R.D. Congo

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BUKAVU EN GUERRE

Lorsque la guerre a éclaté en 1996, en République démocratique du Congo (RDC),je me trouvais à Bukavu, chef-lieu de la province du Sud-Kivu à l'Est du pays où j'étudiais à l'Institut supérieur des Techniques médicales de Bukavu (ISTM). J'étais en deuxième année de graduat en section des sciences infirmières. Il me restait donc une année d'études pour terminer le cycle de graduat. L'ISTM est une école qui forme de cadres universitaires dans le domaine de la santé: infirmiers, nutritionnistes, techniciens de laboratoire, etc. Les bâtiments de cette institution sont construits sur la pente de la colline Karhale qui abrite non seulement les bâtiments de l'ISTM, mais aussi le grand laboratoire médical de la région. Ce dernier est un bâtiment à trois étages. En 1995, ce laboratoire a été baptisé du nom du laboratoire André Lurhuma Zirimwabagabo en l'honneur du chercheur immunologue congolais, très connu au pays pour ses recherches sur le SIDA. Originaire de l'Est du Congo, le docteur Lurhuma est décédé à Bukavu au début de cette année-là, alors qu'il était en train de dépouiller les résultats de ses recherches. Quant à l'ISTM, il s'agit d'un grand bâtiment à deux ailes construites en forme de, T. La première aile compte sept étages tandis que la seconde - demeurée inachevée depuis longtemps - en compte trois. L'incurie qui frappe le pays a fait de cette partie un dépositoire de déchets, attirant de ce fait de nombreux corbeaux qui venaient y chercher leur nourriture. C'est pour cette raison que les étudiants appelaient cette partie « la maison du corbeau». Le bâtiment qui abritait l'ISTM fut construit à l'époque coloniale pour les colons belges qui travaillaient dans cette partie du pays, mais aussi pour tous les autres colons qui œuvraient

dans la région de l'Afrique centrale. Pour monter jusqu'au septième étage de l'aile principale, le bâtiment possède un escalier et trois ascenseurs. Ces derniers ont cessé de fonctionner depuis que les colons ont quitté la région. Le bâtiment est alimenté en électricité par la Société nationale d'Électricité (SNEL) et en eau potable par la REGIDESO. Chaque étage possède cinq toilettes et trois salles de bain, largement insuffisantes pour la nombreuse population estudiantine de I'ISTM, ce fait constituait une source de disputes entre le collège des étudiants et les autorités qui gèrent le bâtiment. Administrativement, I'ISTM est dirigé par un comité de gestion comprenant un directeur général, un secrétaire général académique, un secrétaire général administratif et un administrateur du budget. Pendant mon séjour dans cette école, I'ISTM était dirigé par M. Kazunguzibwa Nyenyezi, historien et enseignant à l'Institut supérieur pédagogique de Bukavu. Celui-ci venait de remplacer à ce poste un médecin dentiste - M. Janvier Rugomoka Zagabe. Selon ce qui se racontait à l'époque, ce dernier avait laissé dans le compte de l'école une somme de 7 500 dollars américains, reliquats des frais payés par les étudiants pour le fonctionnement de l'institution. Pour un meilleur contrôle de l'action étudiante, il existait au sein de l'établissement un collège d'étudiants élu chaque année. Ce collège avait pour mandat de favoriser un climat d'entente, de collaboration et de compréhension entre les autorités académiques et les étudiants. Comme on le sait, les relations tendues entre ces derniers et leurs autorités pouvaient parfois déboucher à des actes de violence imprévisibles. Le bureau du collège était dirigé par un doyen. Celui-ci devait également participer au conseil de l'institution afin de rendre compte auprès des étudiants de l'utilisation des frais payés par ces derniers. Le gouvernement congolais ayant cessé depuis la transition de verser des subsides aux institutions universitaires ainsi que les salaires des enseignants, la charge du fonctionnement de cellesci revenait désormais aux étudiants. Le bureau du collège comprenait également un vice-doyen et un secrétaire. Pour être élu doyen du collège d'étudiants, il fallait être en deuxième année de graduat, ceci pour faciliter la passation du pouvoir entre deux collèges successifs. En effet, les étudiants de la première année n'avaient pas suffisamment d'expérience pour diriger un collège et ceux de la troisième année étaient partants puisqu'ils terminaient déjà leurs études. 12