Un collège privé en Seine-Saint-Denis

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L'auteur raconte comment elle a su, malgré toutes les difficultés, intéresser ses élèves, leur ouvrir les portes de la curiosité et leur donner le goût de la réussite, l'amour de l'écriture, du théâtre et de la poésie, leur apprendre la tolérance et le respect.
Elle laisse parfois éclater sa colère devant les erreurs de l'Éducation nationale, qui freinent trop souvent l'enthousiasme des élèves et de leurs professeurs, mais elle offre au lecteur, par son témoignage, le cadeau de son expérience en dévoilant les divers moyens qu'elle a mis en œuvre pour captiver l'attention de son jeune public.
Son regard très positif sur l'enseignement éclaire d'une lumière nouvelle le fonctionnement si décrié de l'école - qu'elle soit publique ou privée.
Publié le : lundi 1 novembre 2010
Lecture(s) : 239
EAN13 : 9782296447394
Nombre de pages : 170
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GP5GKPG5CKPV&GPKU À tous ceux qui m’ont encouragée et consciencieusement relue
et corrigée : Jeanne et David, et surtout Patrick, à tous mes
collègues et aux élèves, sans qui ce livre n’existerait pas.
« – Alors ? Pourquoi que tu veux l’être, institutrice ?
– Pour faire chier les mômes, répondit Zazie… Je leur ferai lécher le parquet. Je leur ferai
manger l’éponge du tableau noir. Je leur enfoncerai des compas dans le derrière…
– Tu sais, dit Gabriel avec calme, d’après ce que disent les journaux, c’est pas du tout
dans ce sens-là que s’oriente l’éducation moderne. C’est même tout le contraire. On va
vers la douceur, la compréhension, la gentillesse…
– Mais toi, Zazie, est-ce qu’on t’a brutalisée à l’école ?
– Il aurait pas fallu voir. »
Raymond Queneau, Zazie dans le métro.
Avant-propos
– « Ah bon, vous enseignez en Seine-Saint-Denis ? Et… C’est
pas trop dur ? Ah, vous êtes dans un Collège Privé…, alors…, les
enfants sont moins difficiles que dans le Public, non ? »
Quand je suis ainsi interrogée sur ma profession, je m’arrange
pour changer très vite de sujet. Il y a, dans le ton de ces
remarques, une espèce de charité compatissante, de mépris
condescendant parce que je n’enseigne pas dans un grand lycée
parisien… Et puis, somme toute, c’est un métier que l’on a choisi
pour les vacances, non ? Il y en a tellement !!! Je sais bien que la
discussion finira justement par le sujet des vacances et des 35
heures que nous ne faisons pas, par l’entrée gratuite dans les
musées (supprimée, puis obtenue à nouveau depuis peu dans
quelques musées) et qu’il y aura forcément chez mon
interlocuteur une certaine jalousie pour ces avantages qui font des
enseignants des « privilégiés »… Il suffit de lire les articles de
certains magazines pour se persuader que nous sommes des
veinards ! Ils sont nombreux, même parmi nos proches, ceux qui
pensent que nous ne travaillons que les 18 heures que nous
effectuons devant les élèves, voire moins pour les agrégés, et qui
ignorent que nos si nombreuses semaines de vacances sont en
partie payées sur nos maigres émoluments, car un professeur
touche une rémunération de dix mois étalée sur une année ! Pas
de RTT rallongeant les week-ends, encore moins de treizième ou
de quatorzième mois comme dans beaucoup de secteurs d’activité
industrielle ou de banques, pour finir l’année en beauté !
Il me semble qu’excepté : avocats, gens du spectacle, PDG,
juges d’instruction ou ministres…, il y a sans doute peu d’autres
métiers aussi prenants, en dehors des heures de présence sur leurs
lieux de travail, que celui d’enseignants.
Mais l’ignorent-ils vraiment, ceux qui nous envient, ne savent-
ils pas que nous passons plusieurs heures le soir et les fins de
semaine à corriger les copies de nos élèves – qui se trouvent être
aussi leurs enfants – ou à préparer nos cours des jours suivants ?
Il faut nous côtoyer, nous voir revenir le soir épuisés, nous
entendre parler de notre fatigue quand approchent les vacances,
pour nous comprendre.
Pour nous, les vacances sont surtout des moments de
« convalescence », indispensables pour affronter les six ou sept
semaines de travail intense entre chaque arrêt de deux semaines.
Voyons les chiffres : selon les résultats d’une enquête réalisée
par le Ministère de l'Éducation nationale en 2002, les enseignants
des Collèges et Lycées travaillent 39 heures et 47 minutes en
moyenne par semaine et passent 19,6 jours sur leurs 16 semaines
de vacances en corrections et préparations de cours…
Finalement, lorsqu’on m’interroge, je n’ose plus dire que je
suis professeur, j’ai peur des réactions, entre l’envie que suscitent
mes si nombreux loisirs et l’admiration devant mon courage
sacerdotal.
Voilà, je suis une enseignante comme les autres, j’ai bientôt
atteint l’âge de la retraite et je me demande comment feront les
jeunes profs qui arrivent pour poursuivre cette tâche qui devient
de plus en plus difficile. Les nouveaux hussards noirs de la
République ont du pain sur la planche…
Pourquoi un livre de plus sur le métier d’enseignant ? Tant
d’ouvrages ont été déjà publiés sur ce sujet ! Aussi ai-je voulu
que ce livre soit juste un témoignage des moments de bonheur, et
aussi de la difficulté d’enseigner, presque un journal de bord, un
compte-rendu, un état des lieux, où les solutions se construisent,
sans découragement, ni illusions… Celui de quelques souvenirs
épars et sans chronologie des nombreuses années que j’ai passées
au Collège Privé Sainte-Marie à Stains en banlieue parisienne,
souvenirs qui ressurgissent à l’occasion de cette dernière année
avant mon départ à la retraite.
12 Comme saint Denis, portant sa tête depuis la colline de
Montmartre, j’ai porté pendant trente-quatre ans mon savoir, mon
énergie et mon enthousiasme jusqu’à cette banlieue si décriée de
Seine-Saint-Denis, pour enseigner et transmettre ce que mes pairs
m’avaient eux-mêmes appris. Enseigner, Transmettre, Élever, ont
été pour moi ce qui synthétise la tri-unité de notre métier de
professeur.
Bien sûr, je pourrais continuer d’y enseigner, trois, ou quatre
années encore… Mais il faut savoir s’arrêter, lâcher prise, laisser
la place aux jeunes profs, de plus en plus nombreux autour de moi
et qui renouvellent le collège d’un sang neuf à mesure que les
années passent et que les « anciens », s’en vont, les uns après les
autres, me gratifiant du statut de doyenne. C’est aussi en les
regardant travailler, en les écoutant discuter, tous ces jeunes qui
n’ont pas même l’âge de ma fille, que j’ai eu envie de leur léguer
quelques-uns de mes souvenirs dans ce collège…
Lorsque je réfléchis à ce qui a motivé ma « vocation », je
revois mon père, si rigoureux et peu loquace, qui, dès que j’ai eu
mon baccalauréat, m’a demandé ce que je préfèrerais faire
comme études universitaires, littérature pour devenir enseignante
ou droit pour entrer dans la magistrature. J’avais peu de temps
pour me décider, il fallait s’inscrire rapidement. Ayant peur de ne
pas réussir à mémoriser les énormes traités de lois qu’il me
faudrait assimiler, j’ai choisi l’enseignement, sans imaginer que je
m’engageais pour la vie…
Ce qui, en tout état de cause, peut justifier ce livre, c’est que
j’y présente la vie d’enseignants dans un collège privé,
contrairement à ce qui est édité habituellement. La situation des
profs du privé sous contrat d’association n’est pas tout à fait
identique à celle de ceux du public. Nous sommes obligés,
lorsque nous signons notre engagement, de nous associer au
projet éducatif de l’établissement, fondé sur une appréhension de
la personne éclairée par l’Évangile, qui est censée donner sens à
la manière d’enseigner et de regarder l’élève. La « loi Debré » du
31 décembre 1959 a instauré un contrat d’association entre les
établissements privés et l’État. Les accords Lang-Cloupet en 1993
ont placé l’Enseignement privé sous contrat comme partenaire
associé au Service public d’Éducation.
13 Nous sommes payés par l’État comme des fonctionnaires,
nous participons de fait et de droit à l’École de la République,
mais nous n’avons pas les avantages liés à la fonction publique.
Nous ne sommes que des « assimilés fonctionnaires » et de ce
simple fait, moins payés.
Notre retraite est inférieure à celle du Public, nous n’avons pas
de garantie d’emploi, nous sommes tiraillés entre le Public qui
nous emploie et le Privé qui nous utilise. Un syndicat nous
appelle à juste titre les « ni-ni », ni Privé, ni Public !
Depuis quelques années est instituée pour les nouveaux DA
(Délégués Auxiliaires) qui sont en contrat à durée déterminée
(s’ils ne réussissent pas deux inspections successives, ils perdent
leur emploi) une C.A.A.C. (Commission d’Accueil et d’Accord
Collégial) : alors qu’ils sont déjà en poste, ils sont convoqués à un
entretien devant des chefs d’établissement de l’enseignement
privé catholique qui ont le pouvoir de leur donner ou non la
possibilité de poursuivre dans ce métier. Après l’entretien, ils
reçoivent une lettre de préaccord ou de refus de préaccord. Cette
dernière leur ferme à jamais les portes de l’enseignement privé
sous contrat : le jury ayant relevé des « motivations mal définies,
une méconnaissance de l’enseignement catholique et du métier
d’enseignant », donne quinze jours pour faire appel de sa
décision ! « Il vous appartient de prendre en compte ce refus dans
vos choix d’orientation professionnelle. »
Ayant moins de mobilité pour changer d’établissement, nous
restons sous l’autorité du directeur qui nous a choisis, sans
bénéficier du système de points qui permet à nos collègues du
public de partir ailleurs au bout de cinq ans. Partant au même âge
à la retraite, comme nous touchons moins, nous sommes obligés
de cotiser à des retraites complémentaires. Les changements
d’échelon se font plus lentement et sont liés aux passages des
inspecteurs ou à l’ancienneté.
Les inspecteurs sont ceux de l’Éducation nationale et ils
veillent à ce que nous appliquions les mêmes programmes que
dans l’Enseignement public, mais ils viennent nous voir moins
souvent, et parfois uniquement s’il leur reste un peu de temps en
fin d’année, ce qui ne favorise pas notre évolution dans la
carrière.
14 Leur note dite « pédagogique », qui s’additionne à celle, dite
« administrative », du chef d’établissement selon des barèmes
bien cadrés, constitue le critère sur lequel se fait notre
eavancement. Nous atteignons rarement le 11 et dernier échelon
quand nous partons à la retraite, et avons peu d’espoir d’accéder à
la « hors classe », le niveau le plus élevé de la carrière, si nous ne
sommes pas agrégés.
Pourtant, nous avons presque tous commencé de la même
manière : tandis que je préparais encore le concours du CAPES,
je recevais une nomination en tant que MA2 (Maître Auxiliaire de
seconde catégorie) dans un Lycée Technique d’une banlieue
difficile, avec des élèves à peine plus jeunes que moi… Comme
d’autres jeunes diplômés en Lettres modernes, je n’enseignais
même pas dans ma matière : j’étais prof d’Histoire-Géo, cela
devait, pour l’Administration, sembler compatible avec mes
études.
Bien sûr, je n’avais reçu aucune formation pédagogique
particulière pour affronter ce genre de classes. J’avais une peur
terrible de ces grands ados qui sortaient un couteau à cran d’arrêt
pour fermer les stores et qui couvraient ma voix de leurs
hurlements moqueurs.
À peine un an de ce calvaire, et j’avais demandé une
autorisation de continuer des études aux États-Unis, où je trouvai
une place de « fille au pair » à Boston pour suivre des cours de
littérature comparée à l’Université de Harvard. Étant partie sans
attendre la réponse de mon Recteur d’Académie, on m’a
considérée comme démissionnaire. J’étais rayée des listes du
Public, définitivement ! À mon retour, il me restait heureusement
l’Enseignement privé qui m’a accueillie et où j’ai commencé par
faire des remplacements dans divers collèges plus ou moins
faciles à Paris et en banlieue. Jusqu’à ce que j’arrive dans le
Collège où j’exerce encore aujourd’hui, malgré de nombreuses
demandes de mutation vers la capitale, pour me rapprocher de
mon domicile, toutes restées sans effet.
Certifiée, mais pas confirmée, je ne suis pas une agrégée, et les
directeurs parisiens n’ont jamais voulu de moi.
15 Ainsi, je suis prof depuis plus de trente ans dans le quatre-
vingt-treize, en zone dite « sensible ». Le Collège Privé Sainte-
Marie où j’enseigne se trouve juste en face d’un Collège Public
qui vient d’être construit et dont les architectes ont eu
l’autorisation d’ouvrir l’entrée sur la même rue que la nôtre !
Depuis sa mise en service, les incidents Public/Privé se
multiplient, agressions verbales et physiques, rackets, jets de
pierre sur les fenêtres et les parents. La municipalité, sollicitée
maintes fois pour rétablir l’ordre, réagit mollement aux lettres et
aux pétitions. D’ailleurs, la rue créée pour l’ouverture du nouvel
établissement est restée longtemps goudronnée jusqu’à la limite
de ce dernier, et abandonnée à la terre battue, à la boue et aux
trous pour atteindre l’entrée du parking de notre Collège, avant
que des travaux d’embellissement ne soient achevés…
1
Rentrée des classes
Chaque année, en septembre, c’est l’angoisse de la rentrée qui
envahit mes nuits. Je me débats avec mes cauchemars :
Je rêve qu’il y a un inspecteur dans la classe et je dis aux
élèves d’ouvrir leur manuel pour le cours, et, au moment où je
veux ouvrir le mien, je m’aperçois que je n’ai pas le même
qu’eux, et je dis en bégayant : « Ouvrez votre livre à la page, à la
page… » ; puis, je m’arrête, ne sachant que faire, avec cet
inspecteur qui attend en prenant des notes tout au fond de la
classe, et je suis tellement terrifiée par ma découverte que je finis
par me réveiller.
La visite d’un inspecteur génère ainsi une angoisse que même
l’habitude et l’expérience ne peuvent atténuer. Il est difficile
d’imaginer la pression que représente la venue en classe d’une
personne chargée de vous juger et de vous évaluer sur une heure
de cours. On le voit nous faire face, sur sa chaise d’élève, il prend
des notes, s’agite parfois, fronce les sourcils, multiplie les gestes
d’impatience ou pire, il reste totalement impassible. Quand il ne
nous regarde pas, il surveille les élèves, repère toujours les plus
faibles pour feuilleter leur cahier, avant de réclamer le cahier de
textes de la classe pour vérifier que nous le remplissons
correctement. Ensuite, il nous garde en entretien pour faire le
compte-rendu de ses observations, nous demande de justifier nos
choix pédagogiques, nous prodigue ses remarques, ses reproches
et, dans le meilleur des cas, ses conseils…
Dans un autre rêve, j’emmène vers leur classe les élèves qui
viennent d’être appelés par le directeur dans la cour, le matin de
la rentrée, mais, pour accéder aux étages, je suis obligée de leur
faire escalader des rochers. L’un des enfants m’attrape la cheville
pour me faire tomber. Je me retourne vers lui et le préviens qu’il
va être puni, mais lui, il hausse les épaules et me répond qu’il s’en
fiche. J’ai envie de le secouer, mais je retiens mon geste.

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