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Un enfant de choeur

De
151 pages
En évoquant ses souvenirs d'enfance dans le charmant petit port de Barfleur dans de Cotentin, c'est ce monde aujourd'hui disparu, avec ses rites, ses figures... que suscite l'écriture alerte d'Albert le Rouvreur qui fut enfant de choeur. Il fait revivre une succession de tableaux, de portraits, d'anecdotes, un univers à la fois proche et à des années-lumière de celui des enfants de notre temps. Invitant par-là même le lecteur, gambadant avec lui, à méditer face à l'océan immuable, sur la fantastique accélération de l'évolution de nos sociétés.
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UN ENFANT DE CHŒUR

Un e~nt

(e $Jf,l'eur

Du même auteur
Aux éditions L' HARMA TTAN
. Agadem et Djado :
deux aspects du Téda.

Mémoire pour le CREAM, Paris, 1948.

.

Sahéliens et Sahariens du Tchad. Collection Bibliothèque Peiresc, Paris, 1989.

. .

Teski Timmi - Carnetsd'un méhariste au Niger et au
Tchad. Collection Mémoires Africaines, Paris, 1997. Une oasis au Niger - Le Djado.
Collection Etudes Africaines, Paris, 1999.

Aux éditions du CNRS

.

Eléments pour un dictionnaire biographique

du Tchad et

du Niger. - Collection Contribution à la connaissance des élites africaines, 1978.

Albert Le Rouvreur

UN ENFANT DE CHŒUR Un enf/(,nt (e "!>/(,1leur

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4458-3

A Jocelyne qui m'a tendu la plume, A Françoise, pour lui enseigner ses racines normandes.

REMERCIEMENTS A Daniel Benech, Jacques Lerouvreur et Henry Proton de la Chapelle sans l'aide desquels ce livre posthume n'aurait pu être édité.

INTRODUCTION
Le Tiers-Monde. C'est en 1964 que le sociologue Alfred Sauvy inventa ce terme qui a tant fait fortune. Il désignait les peuples sous-développés, devenus un peu plus tard, les peuples en voie de développement, sans doute pour ménager leur juste fierté, mais sans que cela ajoute rien à leur pauvre condition. Ces peuples qui habitent le continent africain tout entier, l'Amérique latine, l'Asie des moussons, soit les trois-quarts de l'humanité, se caractérisent par l'insuffisance alimentaire, l'analphabétisme, des structures de santé bégayantes, une protection sociale absente, une économie attardée dans le secteur primaire, tous facteurs aggravés par une démographie galopante. Cette notion de Tiers-Monde a été, un peu plus tard, affmée avec la «découverte» du Quart-Monde. Celui-ci présente les mêmes caractéristiques que le précédent, mais il concerne, dans les pays riches, en Occident, les fractions de populations qui vivent au seuil de la pauvreté sans bénéficier de la croissance économique engendrée par les techniques modernes. Ce Quart-Monde que l'on rencontre aujourd'hui, au début du XXIe siècle, dans nos grandes banlieues est composé surtout d'immigrés qui ont fui le Tiers-Monde pour tenter d'échapper à la misère. Déjà, il existait d'une autre façon, avant la deuxième guerre mondiale à travers la campagne française, dans les bourgs, les villages et les fermes, au sein d'une minorité de nantis. C'étaient des paysans, des artisans, des petits commerçants qui, sans jamais manifester de rancœur ostentatoire, subsistaient chichement, condamnés à travailler six jours par semaine, du lever au coucher du soleil, cinquante deux semaines par an, aussi longtemps qu'ils en avaient la force, sans jamais profiter d'un

congé qui leur aurait donné le temps et les moyens de s'échapper au-delà des limites du canton. Barfleur et les communes voisines appartenaient à ce Quart-Monde que nous allons rencontrer dans les pages suivantes. Il n'est peut-être pas inutile de considérer cette petite communauté telle qu'elle existait dans les années 30 pour mesurer les mutations prodigieuses qui l'ont bouleversée depuis, des mutations qui ont transformé, sans doute à des degrés divers toutes les provinces françaises. C'est une révolution profonde dont les nouvelles générations n'ont souvent qu'une vague conscience, sans soupçonner la soudaineté avec laquelle elle s'est opérée, le temps de deux générations - d'autres diront l'espace d'une guerre la deuxième guerre mondiale. J'avais quitté le pays en 1939 ; j'y retournais en 1947, et déjà les repères que j'avais retenus avaient disparu; la mutation était largement entamée.

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UNE VIEILLE HISTOIRE
Le poisson et le lys qui illustrent les armoiries de Barfleur sont trop simples, naïves. Il faut chercher ici des explications un peu plus élaborées. Les chroniques du Moyen Age écrivent Barjleur, Barbejlot, peut-être issus de Barbejluvium, Barbejluctum(J) qui traduiraient une occupation romaine, ce qui n'est pas surprenant si l'on retient que les légions d'Hadrien sont probablement passées par là pour se rendre en GrandeBretagne. Au XIVe siècle, l'énigme trouve une solution joliment poétique en même temps que plus satisfaisante. A cette époque apparaît l'orthographe Barjlet, Barjleu, Barjleat qui se traduit en scandinave par « cap du petit golfe ». Or le port fut établi dans une crique abritée par la pointe nord-est de la presqu'île du Cotentin. Aujourd'hui, résidents et voisins disent toujours Barfieu tandis que les estivants qui veulent se distinguer de la plèbe locale, prononcent Barjleur en ouvrant bêtement les lèvres. Si le nom de Barfleur a connu tant de vicissitudes c'est parce que le port et le petit golfe sur lequel il fut établi, ont été visités ou occupés au long des siècles par des peuples divers: Celtes, Romains, Viking, Angles. .., mais c'est l'empreinte viking qui paraît la plus évidente. Elle s'exprime par des noms de bourgs et de villages: Quettehou, Néhou, Quettetot, Tatihou, Bricquebec, Clitourps, parmi d'autres. On observe aussi que Honfleur et Harfleur, de part et d'autre de l'estuaire de la Seine, présentent la même origine que Barfleur, et que ce sont des sites qui ont forcément été
(1) Source historique sur la ville de Barfleur par l'abbé Be 110t.Le livre

d'Histoire - 2000

visités eux aussi par des Vikings dont on sait qu'ils remontaient la Seine jusqu'en amont de Paris. A deux kilomètres au sud du port, en direction de SaintVaast la Hougue, au bord de l'anse de Landemer, se dresse une croix de granit haute de trois mètres, remarquable par un bas-relief usé, mais qui représente encore nettement, un petit personnage, les bras étendus, les jambes jointes. Cet endroit s'appelle La Croisodin ; c'est ainsi que l'on disait en ignorant qu'il faut comprendre La Croix Odin ou la Croix d'Odin. De là à supposer qu'il s'agit ici d'un témoin érigé par des Vikings, anciens adorateurs du Dieu Odin, débarqués là au fond de cette anse, avec à leur tête un chef converti au christianisme un peu plus tôt. .. Une autre toponymie semble traduire l'influence de Rome. Le train qui parcourait les trente kilomètres qui séparent Barfleur de Cherbourg s'arrêtait aux gares de Gatteville, Gouberville, Néville, Cosqueville, Fennenville, Réthoville, Tourlaville - ville, pour villa - qui désignait, sous Rome un domaine rural. Les patronymes soulignent eux aussi, une identité singulière. Nombreux sont ceux qui commencent par Le : le charron s'appelait Lemaresquier, et puis, plus fréquents, Lemonier, Lefauconnier, Legagneux, Levasseur, Lebaron, Legentil, Lebresne... Curieusement, cette règle s'applique rarement au monde des pêcheurs: Boisard, Crestey, Godreuil, Tollemer, Osmont, Choisy... On est tenté de penser que la construction politique de la Normandie a fabriqué ces familles de vocables depuis le Cotentin jusqu'au pays de Caux. Mais on ne peut s'arrêter là sans observer que, en dépit d'aspects physiques qui distinguent évidemment la Basse-Normandie et la BasseSeine, les hommes ont ici et là, le même comportement et obéissent aux mêmes usages. Les paysans des Contes de la Bécasse de Maupassant, ceux que Flaubert a rencontrés à la 12

foire de Yonville dans Madame Bovary sont les mêmes qui fréquentaient naguère les foires de Carentan et de SaintHilaire-du-Harcouet, les mêmes que Barbey d'Aurévilly met en scène à travers le Cotentin. L'histoire de l'abbaye de Barfleur est à l'image de celle de la Cité. Fondée à la fm du XIIIe siècle, par les ermites de Saint-Augustin, elle a connu une ère de prospérité avant d'être emportée en 1792 par la tourmente révolutionnaire. Le couvent occupait au centre de la ville un vaste quadrilatère encadré par les rues Saint-Thomas, de l'Abbaye, de la Planque et le port. La chapelle et la halle notamment furent démolies. Il ne subsiste qu'une partie des bâtiments conventuels qui abritent l'école des garçons et la mairie, et, tout à côté, la ferme. Les jardins ont, pour les deux tiers fait place à des constructions nouvelles. Le touriste qui passe aujourd'hui, mal informé, découvre Barfleur avec son port, son réseau de rues, le granit de ses demeures, son ciel où courent souvent des trains de nuages; cela n'a guère changé. Il ne soupçonne pas les profondes mutations qui ont bouleversé la petite communauté, et la plus saisissante, celle qui s'est brutalement opérée depuis un demi-siècle.

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GRANDEUR ET DECADENCE
Barfleur, à la pointe nord-est du Cotentin est un site inconfortable, souvent battu par la tempête. Il faut aux marins une habitude et une adresse incomparables pour trouver le chemin du port à travers les écueils qui encombrent les abords du chenal. Cet exercice devient une aventure lorsque la mer est déchâmée. Le port a été créé dans l'estuaire encaissé d'une mince rivière, la Boulonnière, qui court à travers le Val de Saire sur une distance de vingt kilomètres. Dès le VIe siècle, Romphaire, un moine irlandais débarquait là pour y prêcher l'évangile. Sur la grève, au nord de l'église, on peut, à marée basse, accéder à un rocher qui porte l'empreinte de l'étrave du bateau du missionnaire... Tout près, c'est l'empreinte creusée par les grains de son chapelet... Les âmes pieuses ne se demandent pas si le chapelet était en usage à cette époque lointaine. Ce qui est bien plus sûr, c'est la notoriété qui fut celle de Barfleur au Moyen-Age. Il fut alors le principal port sur les côtes de la Manche et c'est là qu'abordaient les souverains anglais qui venaient visiter leur province normande. C'est à Barfleur, en 1066 que fut construit le Mora, le navire qui emporta Guillaume à la conquête de l'Angleterre; c'est un patron pêcheur barfleurais, Etienne, qui barra le Mora à travers la Manche. En 1120, la Blanche Nef quittait Barfleur avec à son bord, cent cinquante passagers. Le navire allait s'écraser sur le rocher de Quilboeuf, au large de la Masse, à un mille du port, un naufrage qui causa la mort de tous, sauf un rescapé. Un peu plus tard, Richard Cœur de Lion transitait par Barfleur. Et puis Jean Sans-Terre, en 1200, séjourna à deux reprises dans le manoir qui existe encore à un kilomètre au