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Un enfant des Isles

De
181 pages
Ce récit de vie nous plonge à Marara, village natal de l'auteur, dans le Rio-Pongo en Guinée. A la mort de son père, l'"enfant des Isles" se retrouve avec ses oncles, sa mère et ses soeurs à Doribé. Ainsi suivrons-nous son parcours à Kébo, puis dans le pays Sitemu, et enfin à Fabo au pensionnat des garçons de Saint Joseph sous la férule impitoyable des plus grands et le diktat du R. P. Balez. Beaucoup d'anciens élèves des missions de Boké et de Boffa pourront se retrouver dans ce livre, mémoire vivante des conditions d'éducation d'une époque.
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UN ENFANT DES ISLES

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Le lion et l 'homme et autres contes de Guinée, collection légendes des Mondes, 2005, l'Harmattan. La bataille des deux coqs et autres contes de Guinée, collection légendes des Mondes, 2005, l'Harmattan.

Jean-Marie TOURÉ

UN ENFANT DES ISLES
Histoire d'un cheminement guinéen

L 'HARMATTAN

@

L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, ITALIA s.r.l.

Via Oegli Artisti 15 ; 10124 Torino L'HARMATTAN HONGRIE Konyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest L'HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12 ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - ROC L'HARMA TTAN GUINEE Almamya rue KA028 En face du restaurant Le cèdre OKB Agency Conakry - Rép. de Guinée

BP 3470
harmattanguinee@yahoo.fr

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 2-296-01934-X EAN : 9782296019348

Première Partie

MARARA

A quelques encablures de Boffa, une île: Marara. Et Marara, c'est un débarcadère (Kulungbun), deux lieux de culte (une petite chapelle et une mosquée), quatre quartiers (Mèndata, DlanKron, Abontlèr, Tpandam), un caravansérail, résidence du prêtre ou de tout autre hôte de marque et peut-être une vingtaine de cases. Les habitants vivaient et vivent encore essentiellement de la terre et de la mer. Ses plages, sa faune auraient pu contribuer au développement du tourisme, si l'on y avait implanté un réceptif hôtelier même sommaire, mais confortable. Pour le moment, Bel air semble polariser toutes les attentes et toutes les attentions. Qu'importe! Les gens du Sobanè sont nos cousins... « Marara », selon «la mémoire vivante» de notre famille, « est le village des oncles de notre père ». Celui-ci y est né, y a grandi. Devenu, à vingt-cinq ans, la coqueluche des jeunes filles (c'était, pourquoi ne pas le dire, franchement un bel homme) on l'obligea presque à se marier tôt. Il épousa donc la nièce de celui dont je devais, par la suite; en guise de reconnaissance, porter les prénoms. Ah ! Si j'avais hérité de sa prestance et de son charme que d'âmes j'aurais fait languir! Mais plus que la grâce, plus que le charme, il nous a légué, par-dessus tout, l'élégance du cœur et la générosité des sentiments... Je vins moi aussi au monde à Marara dans une famille où cinq filles m'avaient précédé: Marguerite Foulé, l'aînée, Dana morte au berceau, Sia yalekhan, Sonty Rabiatou, Tombo, Suzanne.

Quand, semble-t-il, l'on annonce à la mère de mon père que c'est un garçon que sa belle-fille vient de mettre au monde, elle n'en croit pas ses oreilles. Et c'est avec beaucoup de difficultés qu'on l'oblige à rebrousser chemin. Elle s'en allait aux champs. Sceptique, elle se disait qu'il n'y a jamais cinq allusions à mes sœurs sans six. Et comme le vieillard Siméon, Kassi yènè aurait pratiquement, à sa façon, entonné le «Nunc dimittis servum tuum Domine ». Je rapporte ces faits en me fondant uniquement sur les témoignages de ma sœur yalekhan la mémoire vivante de notre famille. Le regret de ma grand-mère, c'est que j'arrivais au moment où elle s'apprêtait à tirer sa révérence. Elle aurait prédit que j'aurais eu, bien plus tard, beaucoup de travail. Faisant ainsi allusion au fait que je devais mettre mon point d'honneur à résoudre presque tous les problèmes, surtout d'ordre matériel, de mes sœurs. A Marara, notre maison était sise à Dlankron. Mon père et ma mère l'avaient faite la plus accueillante possible. Pour cette raison, on pouvait frapper à notre porte, même à des heures tardives et jamais personne ne s'en offusquait. L'essentiel pour mon père, étaient que les étrangers ne manquassent de rien. Et pour satisfaire à une telle exigence, ma mère avait régulièrement son tablier de cordon bleu autour de la taille. Et comme mon père était très adroit, il ramenait presque toujours de sa chasse une biche, un caïman ou une gazelle. Cette venaison contribuait à améliorer l'ordinaire de nos voisins et de tous ceux qui bénéficiaient de notre généreuse hospitalité... Marara de mon enfance, c'était les travaux champêtres collectifs, les féeriques clairs de lune, les jeux de cachecache, les danses interminables à la saison des moissons, les greniers de riz «sollicités» en permanence, sans le moindre souci pour la période de soudure, les agréables journées à l'ombre des résidences champêtres noyées dans 8

une végétation aux essences composites, des pirogues revenant de la mer pleines à ras-bord de leur pêche, des jeunes filles nubiles rentrant le soir des champs, avec sur la tête des fagots de bois, des gerbes de riz ou des récipients d'eau. Mais Marara de mon enfance, c'était aussi la « Cour de Justice» du chef de village qui n'hésitait pas à gifler ses sujets avec les poissons secs dont la qualité ne lui convenait pas. Ces «poissons secs» contribuaient à l'effort de guerre que l'Empire colonial exigeait en plus de ses «citoyens» riverains de la mer. C'était le cas des mIens. Ce chef de village, plus qu'à cheval sur les principes, allié idéal du Système, avait succédé à l'oncle de ma mère. La prétendue mollesse de celui-ci, sa tendance à vouloir prêter une oreille trop attentive aux doléances de ses « concitoyens» ne pouvaient valablement militer en faveur de son maintien à la tête du village. Homme à poigne, servi par une voix de stentor, S. faisait marcher presque tout le monde au pas, sauf mon père. Il était, selon «la mémoire vivante» de notre famille, son cousin maternel. A ce titre, il était l'un des rares à oser tempérer ses ardeurs dès lors qu'elles donnaient dans l'abus... Ainsi quand Théodore- Vital mourut à Sibansimi, hameau situé à une heure de marche du village, S. n'entendit pas qu'on ramenât son corps à Marara. N'eût été l'énergique intervention de mon père, Théodore-Vital n'aurait pas pu bénéficier des obsèques dignes de son rang. On l'aurait purement et simplement enterré à la sauvette là où il avait rendu le dernier soupir. Un jour, S. s'était avisé d'enfermer sa femme aux fins de lui appliquer une correction mémorable. Les cris de l'infortunée alertèrent le « fils de Kassi yènè» qui passait par-là. Celui-ci défonça la porte, ramena à la raison un 9

homme qui se privait rarement du plaisir de chatouiller le dos de ses administrés de sa chicote dont la morsure pénétrait dans la chair comme le piment sur une plaie à vif. .. Quand ma sœur aînée voulut entrer au couvent des sœurs de Saint Joseph de Boffa, c'est S. qui aurait réussi à venir à bout des réticences de sa tante (ma grand-mère). Il est évident que sur cette question l'intéressée soutenait plutôt que le fait d'avoir brandi la menace d'envoyer ma grand-mère en taule avait fini par avoir raison de son entêtement. Aller à l'école pour ma sœur prenait à ses yeux les allures d'une aventure à l'issue incertaine. Or presque tout le monde sait que les rudiments d'instruction dispensés aux «pensionnaires» du couvent de Offa n'étaient pas de nature à les transformer en proies faciles pour le doute cartésien ou le matérialisme athée ou à en faire des déracinées. Je connus à Marara une enfance heureuse, franchement sans souci, à l'instar des gosses de mon âge, entre un père attentif à souhait, une mère à principes, elle voulait de l'ordre partout et en tout, et des sœurs qui me portaient beaucoup d'affection. Et pour cause: elles estimaient qu'il fallait entourer de toutes les attentions leur frère unique, leur futur protecteur. De ces années remonte le souvenir de camarades presque tous disparus: Jacques Aribot, Sory Bangoura, son frère, Gabriel Conté, le frère de Jo et de Charles, Ibrahima Bangoura, le fils cadet du vieux Bassy. Cet homme me donna un jour, alors que j'étais déjà à l'internat des garçons de la Mission de Fabo, vingt-cinq francs. Cet homme, pourquoi ne pas le dire, était presque de la génération de mon père et lui était resté très attaché. Il me l'avait manifesté en me faisant le don que je viens d'évoquer, etc. 10

Savez-vous ce que je fis de cette fortune? Je vais vous le dire avant que je n'oublie. Je profitai de la fête du «Onze novembre» qui, à l'époque, donnait lieu à des manifestations d'ordre festif: montée des couleurs, salut au drapeau, défilé d'anciens combattants au son de la nouba, course à pied, jeu de massacre, mât de cocagne, course de pirogues. Tout cela sous l'œil vigilant du Commandant de cercle et de ses acolytes. Et, comme ce jour-là on avait quartier libre, j'achetai une boîte de sardines et une miche de pain dans la boutique de Fayad (le Libanais) et descendis au port. Et là, tout seul, je me fis plaisir égoïstement. Que voulez-vous? Je ne pouvais faire autrement. Si je m'étais mis en tête «d'ameuter» mes camarades autour d'une seule boîte de sardines, je n'aurais même pas eu une queue de poisson... Je m'incline ici pieusement devant la mémoire de « papa Bassy». Une longue et solide amitié l'ayant lié à mon père l'avait amené à penser à moi. Je souhaite, de tout mon coeur, qu'il dorme du sommeil des justes. Parenthèse close, je reviens à mes camarades. Ils apprirent à déchiffrer les premières lettres de l'alphabet à l'ombre de M. P. Hawing (le frère du père G. Hawing) et de M. P. Damba (le père d'Alphonse). Il m'arrivait de me cacher pour les regarder faire. Mon âge ne m'autorisait pas à prendre part à ces séances d'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Mais, pourquoi ne pas le dire, avant de quitter Marara, j'avais réussi à loger dans ma tête d'enfant les vingt-six lettres de l'alphabet. Il me faudrait, évidemment, une autre étape pour savoir ce que, de façon pratique, j'allais pouvoir en faire... La maladie de mon père vint perturber l'existence de ma famille. De quoi souffrait-il? Même la «mémoire vivante» de notre famille ne sut me le dire. Mais ce Il

qu'elle sait, c'est qu'elle dut accompagner notre père dans les villages où des tradithérapeutes «avisés» étaient censés le guérir. Et quand mon père comprit que son état de santé ne s'améliorait pas, il revint à Marara. Et j'avais alors la charge de convoyer tous les j ours son repas de midi de notre «résidence champêtre» au village. Je me souviens encore, comme si c'était hier, qu'il venait tous les jours ID'attendre à l'orée du village, à Kbalkidin. Cet endroit semblait être le refuge des mauvais génies. Des fromagers centenaires y surplombaient une végétation abondante truffée d'insectes et de petits animaux dont les cris, à n'importe quelle heure de la journée, vous donnaient la chair de poule. Il y faisait frais en permanence. Il semble que c'est aussi en ce lieu que se donnait rendez-vous la gent sorcière du village pour ses sabbats nocturnes. Ce détail n'était pas de nature, pourquoi ne pas le dire, à rassurer l'enfant que j'étais alors. Mon père en était si conscient qu'au moment où je devais retourner dans notre «résidence champêtre », il me raccompagnait au-delà de Kbalkidin. Et quand nous nous séparions, je marchais vite, en regardant régulièrement en arrière, à l'idée qu'un des mauvais génies de Kbalkidin pouvait être sur mes traces. Et mon père me suivait des yeux jusqu'à ce que ma silhouette disparaisse au détour du sentier, ce qui me libérait de ma hantise. Des cris dans la nuit! Ma mère venait de constater que le corps de son «compagnon» était devenu froid et pratiquement inerte. Il semblait que la veille, mon père avait de façon assez prémonitoire et sibylline fait ses adieux à chacun de ses amis venus lui rendre visite. Se sentant mieux, il parlait d'entreprendre un long voyage pour régler un certain nombre d'affaires avant la chute des premières pluies. Ce «long voyage» ne pouvait pas 12

laisser présager cette disparition que nous allions vivre comme une véritable tragédie. Que mon père fut malade était désormais un fait convenu, mais qu'il ait sitôt tiré sa révérence était à peine imaginable. Le matin, la nouvelle de sa mort se répandit très vite. Et notre maison retentit de pleurs pratiquement toute la journée. Cette mort n'avait laissé personne indifférent et chacun se sentait préoccupé. Sorte d'homme aux «douze métiers », mon père pratiquait, avec le même bonheur, la sculpture, la menuiserie, la couture, la chasse et la pêche avec un art qui laissait pantois ceux qui l'avaient observé à l'ouvrage. Ses funérailles se firent dans la plus grande simplicité. De la maison on le conduisit dans la petite chapelle du village où le catéchiste, à défaut du prêtre, implora pour lui la miséricorde divine en récitant la prière des morts. Puis, le soir tombant, on alla le coucher en terre à Tpandarn. Il y repose toujours en attendant le son de la trompette du jugement dernier. Mais ce qui est sûr, il doit jouir maintenant, en compagnie de notre mère et de notre sœur Rabiatou, de la félicité céleste de tous ceux qui ont essayé de vivre selon les préceptes de foi, d'espérance et de charité... J'ai dit que la disparition de mon père fut vécue comme une véritable tragédie puisque nous allions (ma mère, mes sœurs et moi-même) nous retrouver dans l'obligation de nous arracher de notre terre natale pour aller vivre dans le village de nos oncles paternels à Dobirè.

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DOBIRÈ

Dobirè, c'est aussi une île, des plages, d'immenses zones de culture, un débarcadère et un village. Le patriarche mi-mage, mi-devin (Momo Poto) y régnait en maître. Ses deux fils Amara et Abou et lui-même nous offrirent une hospitalité sans calcul. Conscients du fait que la disparition de papa avait pu nous « jeter» sur la route de l'exil. A Dobirè, je me fis de nouveaux amis: Facinè, mon cousin du côté maternel, Abdou Kader, Younoussa, Mpapa, Mamaya... Avec eux, j'allais petit à petit découvrir cette île qui ressemblait, à bien des égards, à celle où j'étais né... D'ailleurs, je faillis, un jour, m'égarer dans le fameux « bois sacré» où, semble-t-il, le patriarche prenait régulièrement langue, en cas de nécessité, évidemment, avec ses génies. A l'époque, «ce bois sacré» était constitué de fromagers centenaires où ne nichait nul vautour, contrairement à ceux qui surplombaient le village. La renommée du patriarche était établie au point qu'on venait le chercher de presque partout pour aller ici ou là, demander aux génies leur faveur pour que la pluie tombe en cas de sécheresse prolongée, pour l'abondance en cas de disette ou pour «exorciser» une épidémie dont les signes avant-coureurs étaient plus que patents. Les anciens du Sobanè ont conservé de lui un souvenir vivace... Quand il disparut, c'est Abou Poto, son fils cadet, qui tenta de prendre la relève, mais pas avec le même bonheur que son père. A Dobirè, mes yeux allaient s'ouvrir sur un certain nombre de principes régissant les rapports: 14

enfants/adultes. En mangeant dans le même bol que mes oncles (le patriarche prenant toujours seul ses repas), je compris qu'il fallait tenir, de la main gauche, le bord ou les anses et observer un certain nombre de prescriptions tacites: ne jamais lever les yeux sur un convive adulte, ne pas dire la moindre parole, tout au long du repas et ne jamais prétendre au poisson ou au morceau de viande trônant, d'habitude, au milieu du bol de riz. Nous devions (nous les enfants) nous contenter de ce que l'on daignait bien nous donner. Vouloir enfreindre ce principe nous exposait au supplice, je ne savais par quel miracle, d'une arête de poisson en travers de la gorge. La société fonctionnait comme ça. On ne pouvait rien y changer. Tel était, du moins, mon avis, à l'époque. Mes oncles seuls avaient droit à tout... Leurs commentaires sur «le monde tel qu'il allait» ne concernaient qu'eux seuls: la cruauté et la rapacité des chefs de canton faisant régulièrement « leur beurre» sur le dos des pauvres contribuables, la vénalité des autres agents de l'Administration coloniale, les exigences de plus en plus gourmandes en fournitures obligatoires bien que la guerre fût terminée, l'envahissement des rizières de Sybilla par les remontées salines, l'incendie des greniers de riz à Kibèla, la rareté des carpes dans nos rizières, la désertion de nos plages par les tortues... Ils n'avaient donc que faire de notre point de vue. Le repas terminé, nous devions leur dire merci. Ce n'était que justice puisque, tout compte fait, nous leur devions d'avoir encore pris cet autre repas du soir... C'est d'ailleurs de cette façon que je pris, peu à peu, conscience de la notion de reconnaissance vis-à-vis de ceux qui, plus tard, me feraient du bien... A Dobirè, il n'y avait même pas un embryon d'école. Les missionnaires de Boffa ne s'y étaient pas intéressés, pensant que la cause de l'Islam y était plus qu'entendue. 15

En attendant d'avoir l'opportunité de « pratiquer» les 26 lettres de l'alphabet que j'avais essayé d'assimiler presque à la sauvette, à Marara, je lisais dans le «grand livre» de la nature. Les plages de sable fin s'étalant à perte de vue scintillaient au soleil. Et le soir, quand sa boule rouge disparaissait à l'horizon, c'était un plaisir de voir les pêcheurs rentrer les pirogues pleines de poissons aux frétillements argentés. Les cultures et les récoltes rythmaient la vie des gens d'ici. Et j'avais constaté qu'ici aussi, pendant « la belle saison », on faisait bombance. Et c'est à la période des moissons que Dobirè était littéralement envahi de ces étrangers, venus d'on ne sait où, et qui n'étaient jamais là au moment où les travaux champêtres battaient leur plein. Mais pourquoi ne pas le dire, la trop grande bonté des nôtres qui prenait, à mon avis, des allures de naïveté certaine, encourageait un tel état de fait... Une nuit, je conçus avec mes nouveaux compagnons de jeu, le projet d'aller dormir à la plage, pour épier les tortues marines venant y pondre, à la pleine lune. Que de temps nous avions passé alors à contempler « cette faucille d'or dans le champ des étoiles» jouant à cache-cache avec les nuages, dans un ciel d'une limpidité éblouissante. Puis, tout d'un coup, nous vîmes dans le firmament, comme inscrites, les traces de reptation des tortues. Abdou Kader (l'aîné du groupe) nous fit remarquer qu'il valait mieux s'endormir. Ainsi, au réveil, nous n'aurions qu'à suivre, sur le sable, la piste des tortues et ramasser leurs oeufs. Chance! Nous tombâmes sur une qui devait peser une dizaine de kilogrammes. Pour l'empêcher de nous échapper, nous la mîmes sur le dos. Nous ramassâmes ses oeufs. Puis l'un de nous alla alerter les adultes pour qu'ils vinssent nous aider à «régler le compte à notre prise en bonne et due forme ». Ce qu'ils firent de bonne grâce... Et, à la répartition, nous pûmes bénéficier d'un traitement de 16

faveur. Et pendant trois jours d'affilée, on ne se contenta plus de nous filer une tête de poisson ou un os pratiquement décharné aux repas du soir, mais on nous servit de véritables morceaux de viande. C'était la meilleure façon, pour les adultes, de nous prouver leur reconnaIssance.. .

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DÉPART POUR KÉBO

Après mon père, je devais me séparer, non sans douleur, de ma mère et de mes soeurs, dans des circonstances inattendues. Un matin, la baleinière de l'Abbé G. Pathé, jetait l'ancre à Dobirè. Une lettre de ma soeur aînée, mariée, à Kébo, souhaitait que je l'y rejoigne. Le patriarche et mes deux oncles n'y trouvant pas d'inconvénient, je m'embarquai pour Fabo. Je conserve encore de ce voyage, au moins, le souvenir de Messieurs Damas Debarros et d'Héribert Bangoura, deux des compagnons de l'Abbé Pathé... Après une petite semaine d'escale à Fabo, l'Abbé Pathé me confia à un certain M. Maes (le patron de la SCOA) en partance pour Kébo. Ma soeur et mon beau-frère (Gérard. C.) me firent un très bon accueil. Et je devins très vite l'ami et le camarade de jeu de J. François, le neveu de mon beau-frère. Pendant qu'il allait à l'école de la Mission où il était déjà inscrit, M. Camara m'initiait patiemment aux «arcanes» de la lecture. Quel ravissement de savoir qu'en combinant les consonnes et les voyelles, l'on obtenait des mots et en combinant les mots, l'on aboutissait à des phrases. Cette initiation me donna très vite le goût de la lecture. Je ramassais le moindre bout de papier qui me tombait sous la main et m'appliquais à le déchiffrer. De toute façon, un tel «entraînement» me permettrait, plus tard, de ne pas être « dépaysé» au milieu de mes condisciples qui avaient déjà sur moi une certaine longueur d'avance.

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