Un Franc-Comtois à Paris

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Emile Jalley est né en 1935 d'un milieu de paysannerie franc-comtoise du XVIIe siècle, au lieu même où la famille de Rouget de Lisle avait attaché son nom. Il a connu l'invasion allemande et la débâcle de 1939 dans le Nord de la France. Puis, avec les bergers de la campagne jurassienne, il a pris part à la fameuse "guerre des boutons". Aujourd'hui professeur émérite de psychologie clinique et d'épistémologie à l'Université de Paris XIII-Villetaneuse, il nous raconte son histoire.
Publié le : mercredi 1 septembre 2010
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EAN13 : 9782296698550
Nombre de pages : 455
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Un franc-comtois à Paris
Un berger du Jura devenu universitaire

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Émile Jalley

Un franc-comtois à Paris
Un berger du Jura devenu universitaire

L’HARMATTAN

Pour PIERRE JALLEY, notre fils BÉNÉDICTE JALLEY-MEURISSE, mon épouse et GISÈLE JALLEY-PONCHARD, ma mère

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11801-0 EAN : 9782296118010

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PREMIÈRE PARTIE : L’ENFANT DE LA GUERRE

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La lignée paternelle Ce qu’on va lire est le simple récit de ma vie, que je destine principalement à mon fils Pierre. Au fond, et je n’y avais pas réfléchi, ce livre est le testament en même temps qu’à peu près le seul bien que je lui laisserai. Je pense que cela pourrait l’aider à trouver son chemin dans la vie, une fois que je n’y serai plus. Il ne faut pas manquer une occasion de savoir d’où l’on vient, quand les documents s’en offrent à disposition, ni de savoir comment ont vécu ceux dont on est issu. La plupart des gens n’en savent rien, et vivent comme s’ils avaient été engendrés par des lapins. Cela n’empêche pas de vivre, mais n’aide pas non plus. La généalogie est un hobby très à la mode, et jamais je ne m’y étais intéressé avant de savoir, presque à la fin de ma vie, que moi et mon unique descendant quitterions ce pays du Jura, où notre lignée était installée depuis onze générations dans le même petit canton de Bletterans, pour probablement jamais n’y revenir. Je m’étonne que des auteur(e)s puissent faire des « romans » à partir de leur biographie. C’est un exercice consistant à se tordre absolument le cou. Ce seraient plutôt ces modèles insurpassables que sont les Confessions de Saint-Augustin, ou encore celles de Rousseau qui me serviraient ici d’excuse, si je pouvais si peu que ce soit me comparer à de pareils précédents. Mon histoire personnelle et celle de ma famille comportent beaucoup de documents qui gênent l’invention. Elles comptent aussi beaucoup de détails chiffrés sur les propriétés rurales, la vie économique et matérielle de l’époque. Ce genre de données intéresse en général très peu les lecteurs de romans, qui aiment au contraire qu’on leur peigne les choses en les enrobant sous de jolies couleurs, et qu’on les emporte dans un monde de rêves soi-disant plus captivant. Alors, ce que je raconte, ce sera ce que cela pourra, persuadé que je suis en tout cas que la vraie vie est la plupart du temps bien plus pittoresque, cocasse, piquante que celle inventée et soi-disant recréée par les candidats aux grands prix littéraires. Nous n’en sommes pas. 11

Les gens des villes en France ont toujours traditionnellement dédaigné ceux de la campagne - le monde de leurs intérêts et de leurs préoccupations, eux qui les nourrissent depuis des siècles, et qui d’ailleurs leur rendent bien ce dédain d’une certaine manière, tout en les enviant. Un numéro récent du Nouvel Observateur parlait non sans mépris de cette France profonde, aujourd’hui disparue, comme à l’enseigne de la « barbarie épaisse d’un quart-monde paysan ». Quant à ma grand-mère paternelle Marthe, elle appelait les gens de villes « ceux qui ont le cul à l’ombre » (sté kanl’ cu à l’OMbr’). Les deux majuscules ci-dessus, comme par la suite, désignent une forte accentation de la syllabe prononcée en longueur et en intensité sonore. Phénomène qui n’existe pas en français citadin, une langue réputée pour manquer d’accentuation syllabique. L’illustration de couverture représente un tableau célèbre de Peter Bruegel le Jeune dit d’Enfer (1564 -1637), intitulé Le dénombrement de Béthléem, (recensement) et que certains lecteurs croiront reconnaître comme possédé par un musée célèbre. En fait, il ne s’agit pas de l’original, mais d’une très belle copie faite dans l’atelier de ce peintre, et possédée par le Musée de Lons-le-Saunier, en même temps que son pendant Le massacre des innocents. Le Directeur de ce musée a bien voulu en autoriser la reproduction, autrement hors de portée de nos moyens financiers s’il s’était agi de payer les droits liés à l’original. Il m’a semblé que le sujet et le titre de ce tableau correspondaient assez bien au projet de mon ouvrage. Donc commençons. Le nom le plus ancien de la généalogie de la lignée conduisant jusqu’à moi et mon fils Pierre est un Claude Jaley, qui s’écrivait aussi Jalez ou encore Jalay. On ne sait pas quand il est né, semble-t-il à Bletterans : l’époque était terrible. C’est la Guerre de Trente Ans entre 1620 et 1650 en Europe, avec la Guerre de dix ans en Comté de 1636 à 1648. Les Suédois de Bernard de Saxe-Weimar, alliés de la France, ravageaient le Jura alors sous domination espagnole, en commettant des exactions affreuses. La plupart des archives, en particulier les registres paroissiaux où les curés consignaient l’état civil, ont disparu. C’était aussi l’époque de la peste, à laquelle succombe alors une grande partie de la population. On mangeait les morts, les feuilles et l’écorce des arbres, l’herbe, partout. Un voyageur anglais de l’époque dit que la campagne, entièrement dévorée par les gens avant de mourir, était devenue toute noire. La fosse commune des pestiférés existe encore dans le village de Nance, dominée par une grande croix, au milieu du cimetière en entrant à gauche. 12

Claude Jaley avait épousé une première femme, Jeanne Robelin ou Roubelin, dont étaient nés trois enfants dont nous ne descendons pas : Antoinette (1655), Thiébaud (1657) et Claude. Puis il épouse en 1688 à Bletterans Denise Nusillard, qui avait déjà été mariée et dont nous descendons. De ce premier mariage, elle avait une fille appelée Clauda Chaux qui épouse le Thiébaud ci-dessus en 1678. Les femmes mouraient fréquemment en couches, et il n’était pas rare que les hommes se remarient. On se mariait aussi fréquemment dans des milieux familiaux parfois très proches, Clauda profitant du remariage de sa mère pour attraper au passage Thiébaud, fils de son nouveau beau-père. Vient alors Philippe Jalley qui épouse à Bletterans Christopha Maublanc. Puis Claude Jalley le Jeune, mort en 1745, sous Louis XV. Il avait épousé d’abord Margueritte Gras en 1711, puis en 1721 Suzanne Piotelat, disparue peu après et bien avant lui en 1728. Puis vient encore un Claude Jalley, né en 1726 aux Montarlots, hameau de Chapelle-Voland situé sur la route de Bletterans à Bellevesvre, qui épouse en 1751 Marie Grappin née en 1733, mariée donc à 18 ans. Les deux premiers de la généalogie pourraient avoir été des gens de rien, des valets établis au service de gens plus à l’aise à Bletterans. Les bâtards sont nombreux à cette époque, nés de nobles, de commerçants, de soldats. Leur origine « douteuse » se perçoit à ce que leurs parents ne sont pas indiqués dans les actes de mariage. Dès qu’ils ont acquis quelques économies, ils ont acheté un lopin de terre sur la route de Chapelle-Voland, aux Montarlots, à dix kilomètres de Bletterans : c’est Claude Jalley le Jeune qui pourrait avoir quitté alors Bletterans pour vivre, un peu plus loin, de l’agriculture. Il y a d’assez nombreux Jalley établis sur Chapelle-Voland au XVIIIe siècle. Claude Jalley, né en 1726, serait venu des Montarlots au Bois de Nance, pour y acheter une maison, dont subsistent encore des traces de colombages dans le hangar actuel au fond à gauche. Ces anciens bâtiments ont brûlé un jour fin 1965. Il subsistait encore dans l’écurie d’alors les traces d’une cheminée plus ancienne. Vient ensuite une génération qui sera celle de la Révolution française et des guerres de l’Empire : Claude-Joseph Jalley (1771-1845), dont nous descendons, et son frère Pierre Jalley Le Vieux (1773-1852), sans postérité. Ces deux frères Jalley sont connus comme vivant et travaillant au Bois de Nance. Ce sont probablement eux qui ont quitté la vieille maison, pour en bâtir une nouvelle en face en 1805, l’année d’Austerlitz. Elle subsiste encore 13

à peu près telle quelle, sauf que les sols de terre battue ont été bétonnés. Plus tard, on lui rajoutera une rallonge du côté Nord, datée de 1883. Cette génération comporte d’autres frères et sœurs, établis ailleurs : Désiré marié en 1776 à Cosges avec Marie Robelin, un Pierre-Joseph (17561816) et une Marie-Josephte, morte en 1846. Les deux Jalley du Bois de Nance se sont mariés aussi avec des filles Robelin, Pierre le Vieux avec Pierrette et Claude-Joseph avec Jeanne-Marie. Cette famille Robelin paraît être établie à Jousseaux, tout près de Cosges et pas loin non plus des Bois de Nance. Ce Pierre le Vieux a laissé un testament intéressant dont on parlera un peu plus loin. De Désiré et Marie naît un Charles Jalley (1783-1821) marié avec Marie Doussain, et qui ont pour fils un Joseph mort en bas âge (1815-1817). De cette époque de la Révolution, voici un document curieux, en l’occurrence la quittance des impôts de l’année 1791 pour l’un des deux frères Jalley. « N° 104 Quittance d’à-compte à imputer sur les Contributions de 1791 Municipalité de Nance Reçu de Claude Joseph Jalley la somme des seize livres deux sols 3 ? formant la moitié de ses impositions de 1790, laquelle somme sera imputée, pour à-compte, sur la cotisation dud jalle (sic) dans les rôles de contributions foncière ou mobilière ce 23 vbre 1791 Bonin ». Un autre billet de la même forme, signé Desgouille, existe pour l’autre moitié des impôts de la même année 1791. Vient la génération disons de la Restauration et de la monarchie de Juillet : de Claude-Joseph naissent semble-t-il cinq enfants, deux garçons et trois filles. Les deux fils sont Henry Jalley (1802-1855), marié à Pierrette Robelin (1802-1848) une homonyme de la précédente, dont nous descendons ; et Pierre Jalley le Jeune (1802-1867), marié à Judith Julie Brulebois, née en 1801, dont descend toute une branche latérale de cousins dont on parlera plus loin. Voilà pour les garçons. Les trois filles sont Antoinette, mariée à Denis Flattot, Louise mariée à Claude-Marie Flattot, Madeleine, mariée à Louis Chouard. Antoinette a eu pour filles Jeanne, Claudine, Angélique (+ 1894), Madeleine, Clémence, Reine (1843) et Marie. Louise est la mère de Josephte. Henry Jalley et Pierrette Robelin semblent avoir eu une existence conjugale et relationelle difficile. Bien que leur vie ait été brève, 53 ans et 46 ans, la boîte des archives en ma possession renferme un grand nombre d’actes juridiques les concernant. La basoche de Lons-le-Saunier paraît avoir bien gagné sa vie avec ces pauvres gens qui semblaient ne pas avoir trois 14

sous devant eux. Henry Jalley est endetté. Je n’ai pas encore dépouillé ces papiers. La plupart sont à la limite de la lisibilité, parfois franchement illisibles. Mais certains, ainsi d’un géomètre, sont d’une calligraphie admirable. De leur couple est née la génération du Second Empire et de la Troisième République : Pierre-Joseph (1830-1900), marié à Marie Roy (1845-1921), venue de Montcony en Saône-et-Loire, lequel habitait la maison de 1805 à côté de sa sœur Victorine, née en 1858, et mariée au menuisier Joseph-Frédéric Prost. Il me reste, dans la petite collection de ces objets qui ne parlent plus, une médaille militaire décernée par la « République française » au titre de la guerre de 1870. À qui pourrait-elle donc avoir été décernée, sinon à PierreJoseph Jalley ? Robert Lonjarret m’avait raconté qu’il avait encore son « fusil de la guerre de 1870 », muni de la baïonnette, avec quoi il avait arrêté dans sa course un taureau furieux. La maison originaire de Marie Roy existait encore à Montcony avant d’être rebâtie récemment par un ferrailleur qui a détruit le site. Mais le système des chemins étroits et sinueux pour y parvenir reste très isolé et rustique, et facile à oublier si l’on n’y repère pas des indices suffisants. De ce Prost sont issues deux générations de menuisiers, Eugène, marié à Marie Joséphine Rivière, puis Marcel, dont est né un Gaston, avec qui je suis allé à l’école à Bletterans entre 1944 et 1945. Il a passé ensuite sa vie à fréquenter les cafés de la bourgade, encore très nombreux à l’époque, presque une vingtaine : du matin au soir, il les faisait tous en remontant puis en redescendant toute la rue centrale, sans jamais dire un mot, immobile, la peau sur les os, toujours devant le même verre de rouge, qu’il sirotait plutôt qu’il ne l’engouffrait. Sa femme, soumise, résignée et pleine de vertu lui gagnait son argent quotidien pour boire. Un autre frère de Pierre-Joseph et Victorine s’appelait Claude-Marie Jalley (1822-1861) marié à Marie-Apolline Mathieu (1831-1907). Sa pierre tombale avait été ramenée par mon père dans la cour près de la pompe lors des travaux du caveau. Leur cousine germaine - nommée Angélique, née de leur tante Antoinette mariée Flattot, aurait été frappée par la foudre en plein champ (1894). De Pierre-Joseph et Marie Roy sont nés dans l’ordre Gustave dit Émile Jalley (28/9/1872-6/7/1946) marié à Marthe Canoz (11/10/188026/3/1966), dont nous descendons, Marcel (1874) marié à Valérie Mathey à Cosges, Antoinette (1876) mariée en 1898 à Chanussot, Augusta (1877), Amélie (1879-30/4/1943), Alice (1882) mariée à Cosges aussi avec Jules 15

Mathey - mariages croisés entre deux frères et deux sœurs -, Alphonsine (1887) mariée avec Etévenaux à Besançon. La dévotion mariale était très encombrante à l’époque : Augusta et Amélie se prénommaient en réalité Marie-Augusta, Marie-Eugénie-Amélie, tandis que du côté Canoz, on s’appelait Marie-Abel, Marie-Joséphine, le père et la mère, Marie-Élise Marthe, pour la fille. On modifiait volontiers son prénom, en élaguant à partir de cette provision originelle, souvent en refoulant Marie, ou un autre premier prénom tombant en route, Solange devenue Marie-Claude, ou alors on changeait du tout au tout comme Gustave devenu Émile. Marcel et Alice, et leurs conjoints, Valérie et Jules Mathey, sont enterrés les uns près des autres juste à main gauche de l’entrée de l’église de Cosges. Marcel et Valérie ont eu pour enfants Raimond, marié à une fille Ducrot de Chapelle-Voland, qui était électricien à Lyon, et dont j’ai su que, bizarrement, sans pratiquement me connaître, il avait suivi toute ma carrière professionnelle avec beaucoup de fierté. Et aussi Maurice, gendarme, marié avec Fernande Guérin, enterrés au cimetière de Bletterans. Marcel était en rivalité et en querelle avec mon père, son cousin germain, à propos de l’héritage de leur tante Amélie. Gustave Émile et Marthe Canoz, mariés le 30/10/1902, ont deux fils, Henri Joseph Albert mon père (11/12-1903-11/12/1977), et Marcel Maxime (1/10/1905-15/10/1938). Marcel épouse (24/9/1936) Marguerie Mélanie Gay, dont est née Martine Marie Josèphe (21/8/1937-). Henri mon père épouse (5/3/1934) Gisèle Maria Ponchard (23/12/1906-14/8/2001), dont il reconnaît un enfant naturel, en changeant son prénom Claude contre l’ensemble des siens, en faisant une sorte de clone de lui-même - un nouveau Henri Joseph Albert Jalley (1933-2004) - et dont il aura encore six enfants : moi-même Émile (10/5/1935-), Gisèle (1/7/1936-19/7/1936), Yvonne (5/1/1938), Michèle (15/7/1943), Solange Marie-Claude (16/10/1944), et Alain (20/11/1945). J’ai été marié une première fois avec Michèle Crampe-Casnabet (25/5/1936), dont je suis divorcé sans enfant (10/8/1962-2/12/1980), puis remarié avec Bénédicte Meurisse (2/2/1958), avec pour fils notre Pierre Grégoire Hadrien Jalley (1/11/1999). En référence au grand pape Saint Grégoire et à l’empereur romain Hadrien. Yvonne, mariée à Roland Hovaere (1940), a pour enfants Stéphane (1969), dont on avait fait mon ex-femme la marraine, et Muriel (1971), dont je suis le parrain. 16

De ma sœur Michèle, mariée à Claude Moisson (10/10/1940), sont nés Alain (9/12/1966) et Valérie (6/2/1968), le premier célibataire, la seconde mariée à Jean-Georges Omes, d’origine africaine, et qui ont un fils Dan (17/7/2008). De Solange, devenue Marie-Claude, parce qu’on s’était aperçu après coup que Solange Jalley coinçait de manière peu euphonique, mariée à Raymond Athenoud (1943), sont nés Stéphane (1968) et Carine (1970). Il me faut revenir plus haut pour parler de la branche latérale issue de Pierre Jalley le Jeune, né avec l’Empire (1802), pour comprendre l’organisation matérielle et familiale particulière qui fonctionnait dans la maison du Bois de Nance. De Pierre le Jeune et Judith Brulebois sont nés cinq enfants : François Jalley (+ 1893), aurait eu pour fils Joseph (+ 1939), marié à Emma Simeray, dont son nés Lucienne (+ 1999), marié à Gagneux (+ 1939), Henri (+ 2007) et Denise, marié à Julien Gelot de Montcony. Julien, qui m’a d’abord fourni les principaux éléments de cette généalogie, raconte qu’un soldat prussien avait tenu sa grand-mère sur ses genoux à Jousseaux, entre Nance et Cosges. Il y a à Montcony un superbe château, où vivait jadis une maisonnée de quatre-vingt personnes. Après un propriétaire buveur qui a mangé la fortune familiale, le château semble à nouveau revivre depuis quelque temps. La surveillance des forêts mobilisait jadis six gardes-chasses. Une sœur de Joseph, Marie Jalley (+ 1996), mariée à Claude Roy (+ 1942), a eu pour fils Urbain Roy (1900-1973), marié à Maria Gand (+ 1982), dont est né René Roy, qui a pour fils Thierry Roy, installé à Cosges. Ce dernier est conducteur de poids lourds mais aussi bûcheron en toute occasion. Il a travaillé pour couper des arbres au profit de mon frère Alain, et a abattu aussi des arbres chez moi, le grand tilleul de la cour et tous les arbres du verger. Un frère d’Urbain est Maxime Roy, père de Michel, avec pour fils Pierre Roy, qui a été longtemps été maire de Nance, et vient de prendre sa retraite. Un autre fils encore de Claude Roy s’appelait Charles Roy. Une sœur de Maxime et Urbain, Julienne, a été mariée à un Brantus. Un autre fils de Pierre le Jeune est Élisée Jalley (+ 1911), avec pour enfants Noémie Lacroix, mariée à Commenailles, et Edmond Jalley (18841937), qui lui-même avait une dizaine d’enfants, parmi lesquels Alcide (1899-1969), Camille marié à Marie Pernod (1900-1983), Lucien (+ 1984), père d’Antoine, et Isabelle (1902), mère d’Henri. Une Christiane Jalley serait la petite-fille d’Alcide. 17

On parlera d’Edmond dans un moment. Il faut mentionner en attendant le destin particulier de Lucien, parti dans la cuisine et l’hôtellerie à Londres, son fils Antoine s’y trouvant comme propriétaire d’une affaire alimentaire importante repérable aujourd’hui sur Internet. Henri a été longtemps éleveur de chèvres et fabriquant de fromages à Villevieux. Il disait n’avoir aucun souvenir en matière d’ascendants. Justin Jalley (1871-1915) a été marié à une Trossat, dont est né Maxime Jalley (1884-1956), marié lui à Marie Lonjarret, nièce de ma grand-mère Marthe, qui ont eu pour fille Félicie, mariée au clerc de notaire Pierre Cornier, dont est née Marie-Cornier, mariée à Claude Seignot. Je raconte plus loin la fin malheureuse dans la collaboration de Pierre Cornier, les ennuis qui en ont résulté pour son beau-père, surnommé « Musso », sa femme, persécutée à la libération, emprisonnée un temps comme son père, et morte dans le marasme dépressif. Il reste à mentionner, comme enfants de Pierre le Jeune, Pauline Jalley, mariée à un Trossat, frère de celle qui avait épousé Justin Jalley encore un mariage croisé entre deux frères et deux sœurs - et qui habitait dans la maison actuelle de Gilbert Lonjarret. Et enfin Joséphine Jalley, mariée à un Brulebois, instituteur à Commenailles. Reprenons à présent Edmond fils d’Élisée, et Joseph fils de François, et tous deux petits-fils de Pierre le Jeune, par rapport à la maison ancestrale du Bois de Nance. Les deux maisons de 1883 et 1805 mises bout à bout formaient une seule façade d’une vingtaine de mètres de long, exposée au levant et au couchant, et divisée grosso modo en quatre parties à peu près égales : on avait du Nord au Sud, en partant de la maison de 1883, les parties correspondant respectivement aux familles de Joseph et Emma avec leurs trois enfants, puis d’Edmond avec sa dizaine d’enfants, puis en passant à celle de 1805, les habitations de Pierre Joseph et Marie avec leurs sept enfants, et enfin de Victorine et de son mari Prost. La maison d’une superficie et d’un volume somme toute relativement modestes abritait quatre ménages avec à un moment vingt-sept habitants. Il existait deux puits, répartis chacun à chaque extrémité de la maison, une petite maisonnette abritant le four à pain, à quelque vingt mètres tout au sud de la maison la plus vieille. De ce côté-là aussi se trouvait le jardin collectif. La promiscuité était donc une donnée de vie dont nous n’avons plus guère idée aujourd’hui, et qui impliquait une contrainte à la cohésion sociale qui nous paraîtrait peu supportable. Les étables et dépendances diverses se situaient dans un long bâtiment en face de la maison d’habitation. Chacun en avait sa part, mais pas en 18

face, plutôt de manière croisée par rapport à l’habitation, ceci disait-on afin de contraindre l’ensemble des habitants à la coopération et à la bonne entente. Les choses ne se passaient pas toujours de cette manière souhaitée. Edmond Jalley, en raison probable de ses nombreux enfants, avait « mangé son bien ». Mais on essayait de l’empêcher de vendre sa part de maison par le canal d’un « régisseur d’immeubles », comme on disait à l’époque pour agent immobilier.

J’en viens à la généalogie de mon arrière-grand-mère Marie Roy, qui venait, ai-je dit, de Montcony, un village de Saône-et-Loire, à quelque quinze kilomètres de là plus à l’Ouest, plus près de Louhans que de Lons-leSaunier. Fille de Louis Roy et d’une fille Guillemaut, elle avait pour sœurs Rosalie mariée à Cahuet, dont étaient nés trois enfants : Gaston (1921-1977) marié à Jacqueline Lardanchet, Margueritte et Georges ; Françoise mariée Boudard ; et un frère nommé Claude Roy qui avait deux filles, Eudoxie mariée a Émile Gacon, d’où Georges Gacon mariée à une Buguet, avec pour enfant une Madeleine mariée Alix. Cette malheureuse Buguet épouse Gacon s’était suicidée en se jetant dans son puits au milieu de la cour. Une autre version prétendait qu’elle s’était noyée en tombant un soir dans la rivière par accident, mais par ailleurs déprimée, au retour d’une visite chez sa sœur. Cette sœur nommée Alice Buguet était mariée Rodot à Charnay : j’ai séjourné un mois comme berger pendant les vacances après mon second bac, ou peut-être le premier, placé par la fantaisie de la grand-tante Augusta, se mêlant de vouloir faire faire des économies à ma mère. Une après-midi qu’Alice Buguet m’avait emmené en visite chez ce Georges Gacon, celui-ci lui avait déclaré sans vergogne en ma présence : « Mais quand on a des enfants, on les garde avec soi ! ». L’autre fille de Claude Roy, Angèle était mariée à un menuisier Kaufman, établi à Montcony. Ils avaient pour fils un abbé Paul Kaufman, qui avait été curé en plusieurs endroits, notamment Bosjean et Gergy. C’était un homme très affable et dynamique, dont la passion était d’organiser des voyages à infrastructure ecclésiastique par exemple à Rome. Mon père l’accusait, comme il faisait d’autres personnes, d’être porté sur le sexe, et de séduire ses paroisiennes. Reste à parler enfin de la généalogie du côté de ma grand-mère paternelle Marthe Canoz (1880-1966) mariée en 1902 avec donc Gustave 19

Émile Jalley. Elle avait pour parents Marie-Abel Canoz, né en 1834, et marié en 1855 à Marie-Joséphine Lonjarret, née elle aussi en 1834. Cette dernière était fille de Justin Lonjarret et Marie-Louise Flattot. Marthe avait deux sœurs, à vrai dire d’une autre génération qu’elle, et qui avaient été épousées l’une après l’autre par le même Maxime Lonjarret, habitant dans le bas du village, près de la rivière : Marie-Louise Joséphine, morte rapidement et très jeune, quasi l’année de son mariage (1882), puis Marie-Augustine, née en 1864, épousée - cinq années après le décès de sa sœur - en 1887, et mère de Marie Jalley, épouse de Maxime, dit Musso, dont on a parlé plus haut, ainsi que de Francine Lonjarret, qui eut par la suite deux maris successifs : Bonnot, et Joseph Lonjarret. Marie-Abel était fils unique. Beaucoup d’autres enfants proches de son âge et portant le même nom, pourraient être des cousins proches : Marie-Antoinette (1843), MarieJoseph (1845), Marie-Adèle (1848), Louis-Céleste (1850), Pierre-Clément (1853) Claudine-Célestine (1854), Louise-Céleste (1855), Nicolas (1860). On trouve d’assez nombreux décédés dans cette fourchette de dates avoisinantes, dont beaucoup peuvent être des enfants morts en bas âge, comme c’était extrêmement fréquent à l’époque : Anne-Marie (1844), Pierre (1846), Élizé (1849), Marie-Lize (1849), Louise-Céleste (1855), Nicolas (1860). On avait tout de même des économies dans la famille de Marie-Abel, puisqu’il avait payé pour remplacement militaire en 1856 son voisin Jean Flattot, pour la somme très élevée de 1 700 frs, le prix d’une vache à cette époque étant estimé à 60 frs. Au-delà, on trouve Claude-Marie Canoz, né en 1801, marié en 1826 à Marie-Jeanne ou Jeanne-Marie Chamois (1807-1867), établis un temps à Gommerand, hameau de Le Tartre, juste après Cosges en aval de la Seille. Marie-Jeanne était fille de Désiré Chamois le Vieux et Denise Roy, habitant les Rollins à Chapelle-Voland. Dans la fratrie de Claude-Marie, se trouvent 10 autres enfants dont on va parler un peu plus loin. En deçà, on trouve Pierre Canoz (Canot ?) (1775-1846), époux de Marie-Huguette Voidey (1773-1829 ou 30), elle-même déjà veuve de Claude-Marie Flattot. C’est lui qui aurait vendu à la municipalité le terrain sur lequel aurait été bâtie la première école en 1842, dans le bâtiment même de l’ancienne fromagerie. Marie-Huguette Voidey, née de Jean Voidey et Antoinette Combette, cultivateurs à Nance, après avoir eu de son premier époux 2 enfants : Joseph, et Étiennette (mariée à Nicolas Canoz) en avait eu encore 9 autres 20

du second : Claude - mariée à un Chamois, Nicolas (1803-1872), Josephte mariée à Claude Chamois des Rollins à Chapelle-Voland, Philibert établi à Villevieux, Catherine - domestique chez un notaire Gautheron de Bletterans puis mariée à Chaillon, cultivateur à Plainoiseau et aubergiste à Ruffey, Judith - mariée à François Gobey, Philippe, Claude-Marie (né en 1817) cultivateur et garçon meunier (au moulin de Gommerand ?), et Clémence jumelle du précédent. Nicolas Canoz peut difficilement être le mari de sa sœur Étiennette Flattot née du premier mariage de sa mère - sa demie-soeur donc, bien que ce soit ce qui est indiqué sur le seul document dont je dispose. À moins qu’il y n’y ait eu un autre Nicolas Canoz. Plus haut, Claude Canoz (1728-1812), marié à Antoinette Massard, et avant encore, Pierre Canoz, né en 1690, et marié en 1715 à Claudine Lardanchet. Figures totémiques Ma mère a laissé un cahier d’écolier bleu militaire - avec une couverture un peu de la couleur de ces capotes de soldats au cours de la Guerre de 1914-1918, et ornementée des inscriptions suivantes : Super Corona… Cahier… École… Classe… Nom. Elle en a rédigé une douzaine de pages, relatant un certain nombre des épisodes marquants de son existence, à mon intention, pensant que je trouverais ce Cahier un jour, et que je m’en servirais pour raconter l’histoire de notre famille. Le frère de ma mère, Émile Ponchard, instituteur de campagne comme elle, qui lisait des livres racontant ce milieu (Un de Baumugnes de Jean Giono, Le mas Théotime d’Henri Bosco) en était comme fasciné, et pensait que c’était mon devoir de peindre un jour le milieu campagnard de notre histoire familiale, m’encourageant à en former le projet comme à me mettre dans cette disposition. J’étais pour ainsi dire chargé de mission pour être l’écrivain de la famille. C’est ce que je fais aujourd’hui, incapable de faire avec une matière si abondante, et dont je crois au surplus bien des épisodes fort pittoresques, ce que les gens appellent de nos jours un « roman ». Au diable les romans, vive la vraie vie, qui est justement bien plus « vraie », et de ce fait captivante. Je pense que ce cahier a pu être rédigé dans un second temps, pour compléter une très longue conversation, disons plutôt un entretien en plusieurs séances dont j’avais pris l’initiative avec ma mère au cours de mon passage à Lons-le-Saunier, comme d’habitude pour les vacances, selon moi à Noël 1975. 21

J’ai décidé de suivre ces deux sources d’information complémentaires en les fusionnant et en les recomposant selon le fil de la succession naturelle des évènements réels de notre histoire familiale, quitte à ce que certains aspects entraînent parfois des retours en arrière dans l’exposé d’ensemble. Parfois aussi, je me suis autorisé des digressions vers la peinture du contexte, en particulier sur le mode de vie, matériel et aussi moral, caractéristique de l’époque. La dizaine de pages qui composent le cahier bleu présente une organisation quelque peu singulière. Ma mère y parle d’abord et surtout de sa belle-famille, sur environ six pages, en insistant particulièrement sur les personnalités de caractère contrariant, qui ont exercé sur elle une sorte de fascination négative : sa belle-mère « Marthe », la famille grand-paternelle du Bois de Nance, le grand-père Émile et ses sœurs Amélie et surtout Augusta, enfin le beau-frère Marcel. Dans cette galerie de « monstres », Émile et Amélie sont les seuls personnages marqués d’un aspect positif. Dans cette première partie du cahier, aux notations touchant ces diverses personnes des passages se mêlent divers propos concernant une curieuse histoire de mobilier, et aussi l’abandon de l’enfant naturel Henri, dont on reparlera en temps et lieu utiles. Ce n’est que dans les trois dernières pages du cahier que ma mère parle de ses parents et de leurs antécédents, et à nouveau de l’enfant naturel Henri. Alors je commence. La plupart du temps, je brode des explications et commentaires autour du texte original de ma mère, parfois je le reproduis de manière authentique, ce que l’on verra aux guillemets.

« Marthe Canoz [ma grand-mère paternelle] est née, commence le cahier, lorsque sa mère avait cinquante-deux ans. » Son père Abel était un alcoolique, qui rentrait ivre tous les mardis du marché proche de Bletterans. La tradition dépeint sa mère Augustine comme une femme qui avait beaucoup pleuré. Le frère de Marthe, Claude, de vingt ans plus âgé qu’elle, et qui l’avait pratiquement élevée, passait pour un « saint », disait son beau-frère Émile, un « chaste » selon le mot du Quiquin - lui longtemps le doyen du village récemment disparu -, qui même priait les yeux tournés vers le ciel assis sur son escabeau en trayant les vaches. Marthe avait perdu sa mère à l’âge de dix-huit ans, et c’est Claude qui est allé demander en mariage pour elle Émile Jalley au hameau du Bois de Nance - à une bonne demi-heure à pied de la maison du Buet, en montant par le chemin des Platières. 22

Le frère Claude de ma grand-mère Marthe, qui était resté célibataire, habitait avec le ménage de sa sœur, ce dont ma mère dit que « pendant que le parrain Claude [c’était le parrain de son propre neveu mon père Henri] était vivant (il est mort un an avant ma naissance le 11/2/1934) le grandpère Émile était assez heureux - car il calmait la Marthe ». Donc le frère aîné modérait le caractère impulsif de sa sœur à l’égard de son mari, qui avait quitté sa propre maison natale du Bois de Nance pour venir épouser sa femme dans la maison d’enfance de celle-ci, ce qui n’était pas pour un jeune homme, dans le cadre des relations de l’époque, un statut économique et social très confortable. La famille Jalley, dont était venu Émile pour épouser Marthe en sa maison du Buet, était installée dans une grande ferme isolée, située en ce hameau éloigné de plusieurs kilomètres du village de Nance, et donc appelé le Bois de Nance. La maison bâtie en 1805, porte encore sur les cartes détaillées, notamment la carte d’état major, le nom de « Maison Jallay ». La famille Jalley comptait six enfants. Ma mère a écrit « sept » sur son cahier bleu, probablement par lapsus, en parlant de trois garçons, alors qu’il n’y en avait que deux. Les deux garçons, Émile et Marcel dormaient sur une couche de paille à l’écurie, à côté des animaux. Cette pratique n’était pas rare à l’époque : les maisons d’habitation étaient plutôt petites dans ce pays bressan pour des familles en général nombreuses. À la maison du Buet, j’ai encore vu pendant la Guerre de 1939-1945, et même après, les valets de ferme dormir à l’écurie, juste derrière le cheval Grisette. Il fait tiède l’hiver, mais les hommes en gardent évidemment une odeur tenace. Après tout, les nobles dames qui montaient jadis pendant de longues heures leurs cavales en amazone - par exemple la reine Victoria - ne devaient pas sentir non plus toujours forcément très bon dans leur salon. Les quatre filles de la famille Jalley se prénommaient Amélie, Alice, Augusta et Alphonsine. Elles dormaient, elles, en divers endroits de la maison d’habitation, la grande salle commune du bas, et même dans une partie aménagée du grenier. Dans ces années, une autre fille de la parenté Jalley, une cousine donc, apparemment de la même génération, une certaine Angélique serait décédée à dix-neuf ans, frappée un jour d’orage en pleins champs par la foudre (1875-1894). Les six enfants du nom Jalley, plus quelques autres de leurs cousins, se rendaient en bande tous les jours à l’école de Nance, située donc à environ cinq kilomètres de ce hameau dit le Bois de Nance. Le long du chemin, on lambinait parfois pour jouer à divers jeux, dont l’un se pratiquait avec des 23

cailloux plats, où il y avait à deviner sur quelle face ils allaient tomber. En même temps on chantonnait : Al, un… vir’tebin (tourne-toi bien), al’ deux… vir’temieux (tourne-toi mieux). Chaussés de sabots de bois, été comme hiver, les enfants mangeaient à midi dans la salle d’école, serrés l’hiver autour du grand poêle à bois cylindrique, entouré d’une protection carrée en métal grillagé. Ils apportaient avec eux un quignon de pain, de la couenne de lard, des pommes, des noix, très peu de choses, et toutes produites à la maison. Bien plus tard, Denise Gelot-Jalley, qui venait elle aussi à l’école depuis le Bois de Nance, me dit qu’elle vivait des conditions déjà plus confortables, en mangeant à midi chez notre grand-tante Amélie, sa cousine un peu éloignée, à qui il est possible qu’elle ait payé une petite pension, ou alors donné en « troc » quelque autre chose. Je me souviens personnellement avoir encore connu à peu près un tel état de choses à l’école de Nance pendant la période 1939-1945, où les hivers ont été particulièrement rigoureux. Chaque jour d’hiver, un enfant de garde pour la semaine venait allumer le poêle un bon quart d’heure avant la rentrée à neuf heures, en disposant tout préparés d’avance dans la caisse à bois, le fagot coupé, sur lequel on posait le petit bois, puis au-dessus une première bûche plus grosse. Un morceau de papier froissé par-dessous, une seule allumette adroitement grattée, crac et très vite le feu crépitait, puis bientôt se mettait à ronfler. Je me souviens de certains matins d’hiver, pendant la Guerre de 1939-1945, où le grand thermomètre de la salle d’école annonçait un froid terrible, parfois moins dix en dessous de zéro. Les parents Jalley, Pierre-Joseph et Marie Roy, avaient offert à certaines de leurs filles une chaîne en or, sauf à Amélie, toujours malade, et que le médecin avait condamnée pour mauvaise santé dès l’âge de quatorze ans. Les tuberculeux n’étaient pas rares, que l’on appelait « poitrinaires ». Amélie, qui était restée célibataire, est morte assassinée à coups de sabots par son valet de ferme en 1943, un certain Guezner, dont elle partageait les services avec un cultivateur nommé Paul Murtin. Elle vivait chichement dans sa maison de Nance, avec une servante nommée « la Marie Jolly », au moyen d’une vache, d’une chèvre, d’un troupeau d’une douzaine de moutons broutant toute la journée dans un terrain de plus d’un hectare en plein village. Il y avait aussi un important jardin potager, un assez grand verger également, muni d’arbres variés : pommes et poires d’espèces goûteuses, sophistiquées et disparues, prunes jaunes et bleues, coings, nèfles. Ce verger avait été planté et greffé par Augusta qui était très experte dans l’art du pépiniériste et le registre de ce qui s’appelait à l’époque les « fruits à couteau », ceux que les gens bien élevés épluchaient avec élégance lors du 24

dessert en les piquant avec leur fourchette et en promenant adroitement le couteau autour. Cette maison avait été achetée en 1920 par les deux sœurs Amélie et Augusta, pour un prix modique bien qu’elle fût très belle, 1 200 frs, probablement avec l’aide de leur frère Émile qui était déjà assez à l’aise, au retour de la Grande Guerre. Mais l’entente n’avait pas régné entre les deux sœurs, vu le caractère plutôt difficile d’Augusta, qui avait fini par souhaiter revendre sa part à Amélie compte tenu d’une plus-value, « en faisant du bénéfice », comme dit le cahier bleu. Un acte subsistant indique qu’Augusta a revendu à sa sœur Amélie sa part de maison en 1928 pour la coquette somme de 12 550 frs, soit 20 fois plus que sa part initiale. Amélie, que son célibat contribuait à maintenir dans la pauvreté, recevait parfois l’aide de certains membres de la famille, de son frère Émile surtout, quand il pouvait échapper à la surveillance coléreuse de sa femme Marthe, de sa sœur Alice aussi, mariée à Jules Mathey du village voisin de Cosges, mais d’autres également plus ou moins intéressés à son héritage foncier : ses neveux Maurice et Raymond, fils de Marcel, marié lui aussi à Cosges avec Valérie Mathey, soeur de Jules, Albert Etévenaux aussi, fils d’une sœur décédée nommée Alphonsine, et mariée à Besançon. Ce genre de mariages croisés entre familles, où deux sœurs épousaient deux frères, n’était pas rare, et correspondait probablement à un intérêt d’alliance entre ces familles fondé sur des considérations économiques. Mon père, qui conservait tous ses papiers, en conformité avec une tradition familiale, avait gardé une enveloppe grise commerciale grise - É. Richard, Sucr (successeur), Ancienne Maison Veuve A. Perrot, Bletterans (Jura) : Fers - Fontes - Quincaillerie ; Articles de chasse et de pêche contenant l’ensemble des papiers relatifs à la disparition tragique d’Amélie : tout d’abord une facture d’hôpital de Lons-le-Saunier n° 387 montrant bien que la pauvre femme n’était pas morte d’emblée : 5 journée d’hospitalisation à 50 f, plus 551 f de matériel d’opération, soit la somme de 801 f. Plus un « cercueil chêne avec poignées et croix » (850 f) le 3 mai 1943 à l’entreprise de menuiserie et meubles en tous genres Fernand Kopp ; une couronne mortuaire chez le même É. Richard le 30 avril 1943 (543 f). Enfin un reçu de 9 000 frs du 30/4/43, qui pourrait bien correspondre au retrait rapide des économies de sa marraine et testatrice Amélie : mon père n’avait pas perdu de temps.

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S’y ajoute un document signé par le curé Roposte, rédigé dans une écriture d’une calligraphie admirable, comme celle de presque tous les instituteurs de l’époque : « Paroisse de Nance - Diocèse de St-Claude. Trois trentains grégoriens et cinquante messes seront célébrés pour le repos de l’âme de Mlle Amélie Jalley de Nance. Ceci par ordre de son neveu et filleul Mr Henri Jalley. Nance le 5 mai 1943. Roposte. Mademoiselle Amélie Jalley est décédée le 30 avril 1943 à Nance (alors pourquoi la facture non datée de l’hôpital de Lons-le-Saunier ?), elle a été inhumée le 2 mai 1943. » D’après les rumeurs qui me sont parvenues, on avait mené la chasse à courre contre l’assassin, qu’on avait fini par trouver caché dans les saules du bord de la rivière, du côté de « La Fin » de Nance. Au cours du procès, dont m’a parlé Maurice Quenot qui semblerait y avoir assisté en dépit de son âge de dix-huit ans, celui-ci avait été frappé par le témoignage de mon père : il rapportait en patois en traduisant au fur et à mesure, les derniers propos de sa marraine, aimant « faite la leçon », s’écouter parler et parader, description humoristique faite par mon ami Quenot et qui correspondait bien au caractère de l’intéressé. Guezner semblerait avoir eu un complice qu’il n’a jamais voulu dénoncer, probablement le Vivi P’tijean. À eux deux, ils avaient déjà attaqué un vieux Gallet, habitant le bas de Nance près de la rivière, dans son écurie. Mais celui-ci s’était énergiquement défendu à grands coups de bâton. Parlant de Guezner, le vieux Quiquin me dit un jour qu’on l’avait « récoçi » (raccourci, guillotiné) à Lon t’ SAUnier. Le curé Roposte était un homme absolument charmant : venu de la « montagne », c’était un excellent horloger et réparateur en tous genres, apiculteur aussi, en dépit d’un physique plutôt distingué, longiligne et comme aristocratique. Il lisait ses prônes tout préparés d’une voix douce et patiente ; il desservait aussi la paroisse voisine de Cosges, et avait pour cela une traction Citroën 11 CV noire, véhicule plutôt luxueux pour un curé de l’époque, et qu’un grand talent de mécanicien lui permettait d’entretenir et de réparer entièrement lui-même. Le curé Roposte a été évincé de sa paroisse dans des conditions peu glorieuses pour la population, pas très courageuse non plus pendant toute la durée de la guerre, en dépit du fait paradoxal de l’épopée glorieuse du terrain Orion, mais qui a été plutôt le fait des gens des villages voisins de Villevieux et Cosges. La bonne du curé, avec qui celui-ci habitait dans une 26

grande cure devenue depuis l’école maternelle, aimait bavarder de maison en maison, ce qui était très mal vu dans un pays où l’usage préconisait depuis toujours « le chacun chez soi ». Il arriva alors que les enfants, montés par les parents, chahutent au catéchisme jusqu’à rendre la vie du pauvre curé insupportable. Il dut partir, et l’évêque de Saint-Claude assura que plus jamais la paroisse de Nance n’aurait de curé titulaire, ce qui arriva depuis les années 55 environ. Le testament d’Amélie avait été établi le 25 octobre 1941, précisant que mon père, son neveu et filleul héritait de l’ensemble de ses biens « à charge par lui de verser à Martine Jalley, ma petite nièce demeurant à Beaufort, la somme de cinq mille francs, payable dans les trois mois qui suivront mon décès. »1 En plus des trois trentains de messes, dont parle le curé Roposte, Amélie demandait aussi que « mon neveu Henri me fasse inscrire aux annuels de grâce de la paroisse durant toute sa vie. » Les propos précédents du curé ne font aucune allusion laissant supposer que cette seconde condition ait été respectée. Quant à celle relative à Martine, nul ne sait ni ne saura jamais ce qu’il en est réellement advenu. Une chose étonnante dans ces églises de village - Nance, Cosges - est la relative richesse du mobilier, de la statuaire et surtout des objets ecclésiastiques - calices, ciboires, patènes, ostensoirs d’argent et or, chasubles, dalmatiques, étoles richement brodées - conservés dans les sacristies. J’ai eu l’occasion de m’en informer lors de deux visites faites dans ces églises par le Conservateur en chef du Jura, dont c’est l’une des attributions d’inventorier et de surveiller l’entretien de ce patrimoine local, et qui m’avait permis de l’accompagner. On mesure à quel point la religion était un objet idéologique important, à saisir le contraste entre la pauvreté extrême de la population et la richesse du matériel ecclésiastique. Il est vrai que les curés venaient en principe tous d’un milieu plutôt aisé, surtout avant la Révolution, et qu’ils contribuaient en partie, mais pas entièrement non plus, aux dépenses liées à la fabrication de ces objets, commandés en général à des artisans locaux, orfèvres d’une grande adresse, et ayant pignon sur rue dans les villes de la région. Ces pauvres gens se ruinaient, tout en mangeant à peine du pain et des pommes de terre, à offrir à l’église des calices poinçonnés et des chasubles chamarrées d’or. Puisqu’il est question de la vie religieuse, j’ai à parler rapidement des ouvrages de piété, qui ont appartenu aux dames des familles Jalley et Canoz, et dont j’ai conservé une collection assez intéressante, une dizaine, qui 27

parlent beaucoup de la vie intérieure des gens de l’époque. Certains de ces livres sont d’apparence très modeste, des livres de pauvres, préservés avec soin en dépit de leurs traces d’usure : un Petit Paroissien portant à l’encre grise le nom d’Amélie Jalley, un Paroissien romain avec aussi le même nom daté de 1869 et qui ont pu appartenir déjà tous deux à sa mère Marie Roy, un autre Paroissien romain encore daté de 1856, portant le nom d’Augusta Jalley et venant aussi de sa mère Marie Roy, un autre encore couvrant les années 1868-1889. Certains de ces ouvrages témoignent d’une piété plus recherchée : une Imitation de la Très-Sainte Vierge en velours vert et muni d’un beau fermoir de cuivre jaune ; les Délices des âmes pieuses ou recueil de prières sur différents sujets ; l’Esprit de la véritable piété ou Conduite spirituelle daté de 1851 ; un Manuel de Piété à l’usage des enfants de Marie par la Comtesse Arthur de la Rochefoucauld du Tiers Ordre de Saint-Dominique et daté de 1898 ; les Offices de la quinzaine de Pâques avec le nom d’Augusta Jalley et daté de 1903 ; enfin un Nouveau Testament daté de 1937 et relié avec soin. Ces livres d’un aspect plus riche ne semblent pas venus du fond familial comme les premiers, mais avoir été ramassés par Augusta au cours de ses pérégrinations de gouvernante et d’infirmière. Ces quelques dix ouvrages sont littéralement truffés d’images pieuses en tous genres et qui sont des documents dignes, par les textes aussi bien que par leur style de fabrication, de figurer dans un musée de l’idéologie religieuse du XIXe siècle. Celles présentes dans les livres pauvres sont de caractère à l’avenant mais de date parfois ancienne (Pie VII 1815, Pie IX 1846). Certains textes de prière sont rédigés à la main d’une écriture très soigneuse, peut-être celle de curés, produisant des textes parfois étranges2. De bizarres vignettes imprimées en séries sur des feuilles de journaux ont été découpées en petits carrés au ciseau pour une distribution populaire avec des directives très impératives : « ceux qui ne remplissent pas le devoir pascal s’excommunient eux-mêmes » (1881) ; « obtenir que la jeunesse française ne soit pas contrainte de subir un enseignement sans Dieu, la plus abominable barbarie » (1882). Dans les livres de riches, ces images sont de véritables œuvres d’art découpées selon des formes recherchées dans des dentelles de papier d’une finesse et d’une complication de dessin admirables, avec parfois de véritables peintures de fleurs idéalisées, comme copiant celles contemplées par les anges au paradis. Les femmes sont inscrites à l’Adoration perpétuelle (1900), à la Pieuse Ligue (1908), à la Ligue patriotique des françaises pour Dieu, pour la Patrie et pour la Liberté, « pour défendre nos libertés de catholiques » (1903), à l’Archiconfrérie du très saint et immaculé cœur de Marie, « comprenant plus 28

de 40 millions de membres » (1923 !). Un macaron carré de tissu rouge à coudre sur la poitrine est censé protéger les femmes des mauvaises entreprises du sexe fort : « Arrête ! Le cœur de Jésus est avec moi ! » Les gravures ornant les livres distingués sont d’une mièvrerie de dessin et de modelé qui leur confère une grâce émolliente et surannée, une sorte de poésie aussi touchante que navrante. L’enfant Jésus y ressemble plutôt à une fille. Marie y est vêtue comme une religieuse avec le visage presque entièrement voilé. Quant à la littérature qui en dégouline à longueur de pages, elle est d’une affectation douceureuse, d’une bégueulerie compassée qu’on n’imagine plus, visant à produire le consentement docile, l’abrutissement résigné des pauvres, embrigadés par la tartufferie mielleuse de la classe aisée : « Le mari doit être le maître et la femme lui obéir. Souvent la maladie, le malheur s’abat sur un foyer. Il faut choisir un mari qui soit de votre condition. Dieu a permis qu’il y eût sur la terre bien des misérables afin qu’ils se fissent saints, et le bienfaiteur par sa charité ». Parfois l’âme pénitente brame d’amour vers Jésus dans des élans d’un érotisme crispé voire débridé évoquant les visages révulsés des photographies célèbres des hystériques de la Salpêtrière dans l’entourage du célèbre neurologue Charcot : « Il faut devenir victime ! Mon cœur, tu n’aimes point d’amour ?... Quoi ! Tu connais Jésus, et tu pourrais aimer un autre objet ? Et tu ne meurs pas d’amour pour lui ? Oh Jésus, ô amour ! Remplissez, embrasez, consumez mon cœur ! Oh ! Qu’il est doux d’être sur la Croix et dans le Cœur adorable de Jésus ! Oh Jésus ! Ô Croix ! Ô amour ! Soyez les délices de mon âme, attirez-moi sans cesse à vous ! Venez ! Venez ! » Et ainsi pendant des dizaines, des centaines de pages. Les perspectives quotidiennes de l’amour charnel n’étaient pas très exaltantes à l’époque. J’ai lu tout récemment dans un livre d’images pour enfants sur la vie de Pasteur qu’à l’époque où celui-ci débutait ses travaux, le destin des femmes était de mourir en couches pour le quart d’entre elles. Passé le temps des fiançailles fleuries - la FRÉquentation disait-on à la campagne - la réalité de l’amour physique, étroitement ordonné à la reproduction de l’espèce, avait véritablement une odeur de mort. Il était moins dangereux de s’exalter sur le Cœur de Jésus, ce qui n’en ramenait pas moins toujours la plupart du temps aux assauts du loup contre la brebis - comme disait le docteur Perrodin, dans le lit campagnard ordinaire d’une largeur de 110 cm. Un long train de remarques de ce cahier bleu dont on a parlé forme un chapelet de doléances formulées par ma mère à l’encontre de mon père. Je 29

les rapporterai en leur temps telles quelles sans me demander si elles étaient ou non totalement justifiées, et ce qu’aurait pu répondre pour sa défense l’intéressé. Mais à propos de qui nous occupe en ce moment, ma mère écrit donc dans son cahier ceci : « Quand Amélie est morte - donc en 1943 - je m’y trouvais avec le grand-père. Il a pris dans un tiroir deux chaînes en or, et me les a données en me disant : « C’est pour vous ». Mais en repartant [en vélo vers le village voisin de Desnes où elle était institutrice] j’ai rencontré, dit-elle, mon mari sur la route, il a fouillé mon sac et me les a prises. Il en a fait faire plus tard ses dents en or ». C’est court et brutal, isn’t ? Je vous laisse à deviner combien de pages de barbe-à-papa certains de nos romanciers modernes primés dans les prix littéraires feraient avec cela. Pour le dire aussi en passant, je trouve que ma mère écrivait remarquablement bien. C’est presque mieux que du Maupassant, vous ne trouvez pas ? Un autre personnage de l’ancienne famille Jalley occupe une assez large place dans le cahier bleu. Il s’agit d’Augusta, cette sœur d’Amélie dont il a déjà été question. Ma grand-tante Augusta, la soeur de mon grand-père Émile donc, était une femme assez grande et mince, avec un caractère très interventionniste qui la faisait se mêler des affaires de tous les membres de sa famille qui se laissaient faire. Elle était restée célibataire elle aussi, mais après avoir, disait-elle, « fait mourir d’amour pour elle un jeune homme ». D’elle le cahier bleu dit ceci en style télégraphique : « Augusta - partie de Nance assez tôt (en 1905, à l’âge de vingt ans) - entrée chez les sœurs de Châtel (institutrice d’école maternelle) [probablement au « couvent » de Bletterans] - mais n’y est pas restée (mise à la porte) - ensuite à Givet chez un industriel en soie artificielle dénommé Chatain - comme infirmière je crois diplômée Croix Rouge, assistante sociale de l’usine aussi - mais je n’ai jamais compris, ajoute ma mère, elle ne convenait pas au métier, elle était tellement sale ». La mère d’Augusta, l’arrière-grand-mère du Bois de Nance, Marie Roy, était paraît-il une « charogne » qui maniait la trique, alors que son époux, Pierre-Joseph Jalley était de caractère plus effacé et plus doux. C’était un colosse dont les exploits physiques ont passé les générations. Après avoir suivi l’école municipale à Nance, Augusta comme Marthe, avaient fréquenté l’enseignement religieux du Couvent de Bletterans. Les demoiselles qui sortaient de cet établissement avaient un certain vernis éducatif : elles étaient capables de lire le journal hebdomadaire - L’Indépendant de Louhans ou La 30

Croix du Jura de Lons-le-Saunier, comme aussi d’écrire d’assez longues lettres à peu près sans fautes, ce que j’ai vu chez Marthe, un peu moins chez Augusta. Augusta disait aussi avoir été dame de compagnie, voire préceptrice, chez la duchesse de La Rochefoucauld, avant 1914 à Lyon si ma mémoire est bonne. À partir de la maison Chatain, elle aurait été impliquée dans cette région de Givet où était établie l’usine, comme infirmière au cours de la Guerre 1914-1918, situation dans laquelle elle aurait atteint alors, malgré des études très faibles, un certain niveau de responsabilité - Infirmière en chef. Sale, oui, les gens de cette génération ne se lavaient pratiquement jamais. Mais Augusta était capable, avec la même eau, de se laver les mains en revenant des toilettes après s’y être rajustée sans autre forme de procès, puis de laver la salade et pour finir de faire le café, en réutilisant parfois par économie le café réchauffé de la veille mélangé au nouveau. C’est aussi la seule femme que j’ai jamais vu pisser à l’ancienne, debout comme un homme, de préférence à proximité rassurante d’un arbre, les jambes discrètement écartées sous la longue jupe venant presque au sol, cependant qu’on se demandait avec surprise d’où pouvait venir cette espèce de bruit de robinet, avant de comprendre exactement ce dont il s’agissait. Je parie encore qu’aucune de nos romancières à la mode n’a jamais vu cela ni même n’en a jamais eu la moindre idée. Cependant, Saint-Simon nous rapporte que les grandes dames de la cour de Louis XIV se comportaient exactement de la même manière sans bouger de leur place en pleine grand-messe au beau milieu de la chapelle de Versailles. Un jour, j’ai vu laver de la salade avec de l’eau qui venait de servir à laver les mains dans un restaurant en Yougoslavie, où la chaleur brûlante de midi tout autant que la faim, nous avait arrêtés tout juste après le fameux pont de Mostar, vous savez, celui qu’ils ont détruit comme pour le plaisir. Au cours de cette période, Augusta aurait élevé avec elle à Faverney, pas loin de Givet, ses deux neveux Henri, mon père, et son frère Marcel, qu’on lui avait confiés pendant que le père de ceux-ci était soldat sur le front de Verdun. Finalement, au bout de quelque temps, Henri était resté seul avec sa tante, et, intéressé par le mouvement de la Guerre, écrit le cahier bleu, « courait après les soldats », après son père peut-être ? Au bout d’un an, il aurait passé son certificat d’études, très jeune pour l’époque, environ onze ans. J’ai vu de lui des cahiers d’une écriture très soigneuse. Henri montrait donc depuis plusieurs années des dispositions pour les études. On l’envoyait - déjà avant la Guerre, donc aux environs de dix ans -, au Cours complémentaire à Bletterans l’hiver, ce qui ne plaisait pas trop à 31

son parrain Claude. Son père Émile souhaitait « en faire un notaire » - situation prestigieuse pour ce milieu -, mais pas sa mère. Son père lui avait acheté une petite table de bois blanc sur laquelle le menuisier a laissé écrit au crayon « Henri Jalley » à l’intérieur du tiroir, et qui était toujours dans le grenier de la maison, notre maison à jamais perdue de Nance. Comme Émile était à cette époque déjà relativement âgé, pas loin de quarante-cinq ans en 1914, on l’avait mis à la popote, c’est-à-dire cuisinier pour les combattants, donc peut-être un peu en retrait de la ligne de front, mais cela n’a rien de sûr. Certains cuistots portaient la cuisine jusqu’à même les tranchées. En tout cas, il avait conservé sa baïonnette qu’il tirait parfois du fourreau pour la regarder devant l’armoire aux outils installée dans la grange. Il avait aussi gardé sa longue capote bleue à boutons croisés qu’il mettait régulièrement pour se promener les dimanches après-midi d’hiver à visiter seul ses terres éparpillées à travers bois et collines dans les environs de la ferme. Il portait aussi une sorte de casquette militaire, qui aurait pu être plutôt celle de l’uniforme allemand. J’avais hérité aussi de ses fontes de cavalier et de ses cartouchières de cuir. C’est en regardant beaucoup plus tard des images et des films sur la guerre que j’ai reconnus l’authenticité probable de ces objets, la casquette et les cartouchières. Il parlait de la guerre en disant que celle-ci était parfois nécessaire, parce que la terre ne pouvait plus nourrir trop d’hommes, ce qui est un peu rustique, mais somme toute pas si sot qu’il y paraît. En tout cas, la grand-tante Augusta avait ramené de ses diverses carrières une assez grande quantité d’objets, à propos de quoi le Cahier bleu note ce qui suit : « Augusta qui veillait les malades avait la spécialité de subtiliser ce qu’elle pouvait, mais une fois Marcel, son frère de Cosges, lui a foutu une volée et l’a obligée à repartir avec sa cargaison de meubles et autres objets ». Cette spécialité de garde-malade surtout la nuit permettait à Augusta toutes sortes de larcins, petits mais aussi plus importants comme on va le voir à l’instant. De fait, un autre passage du cahier bleu parle encore de la manière dont Augusta a volé de l’argent dans l’armoire de la chambre de son frère Émile à l’article de la mort, au printemps 1946. On répugnait dans la famille à payer trop de frais médicaux, et Marthe chassait résolument le médecin Desbiez, lorsque celui-ci passait s’enquérir honnêtement de l’état de son malade qui d’ailleurs était grave. La présence d’Augusta auprès de son frère à la dernière extrémité faisait donc les affaires de la famille. Quant à Marthe, elle se désintéressait plutôt de l’état de son mari, et dormait toute seule à trois pièces de là, dans la chambre à four, où se trouvait le poêle 32

domestique, et qui restait la pièce la plus chaude de la maison. Or, ma mère écrit ce qui suit dans le cahier bleu : « Je me rappelle l’histoire des billets de banque, une grosse somme [50 000 francs de l’époque me semble-t-il] subtilisés dans la chambre du fond alors que Gusta [c’est ainsi qu’on l’appelait couramment] veillait le grand-père mourant - il couchait dans la chambre du balcon [donc sur le devant de la maison, précédant la chambre du fond en question] - La Marthe couchait tranquillement à la cuisine. À cette époque on devait échanger ces billets de guerre par de l’autre monnaie. Et c’est incidemment que le cousin Chatin [coiffeur] à Bletterans à cette époque a vendu la mèche en disant que la cousine était à Lons - chose rare à cette époque [où les gens voyageaient peu, même sur 15 kilomètres]. Le père [ma mère appelait toujours ainsi son mari] à qui j’ai raconté la chose a fait le tour des Banques, il a appris qu’une certaine personne âgée avait en effet échangé une grosse somme - d’où sa haine contre elle et le refus du caveau de famille ». De fait, à sa mort, en 1967, Augusta avait été enterrée dans une modeste tombe en ciment, tout à gauche de l’entrée de l’église, où elle s’était acheté une concession solitaire, sachant que son neveu Henri ne l’admettrait jamais dans le grand caveau de famille, qu’il avait fait bâtir dans les années 1960. Augusta avait fait acheter la maison où elle avait fini par prendre sa retraite à Bletterans au nom de son neveu Raymond, le fils de son frère Marcel - établi comme électricien à Lyon, mais s’en était fait réserver l’usufruit. Elle avait poursuivi sa carrière, bien longtemps après la grande Guerre, dans l’entreprise Chatain à Givet jusqu’en 1938, d’où elle était venue s’installer dans cette maison de Bletterans. Comme son avarice l’avait détournée de cotiser régulièrement pour sa retraite, elle a achevé sa vie dans des conditions matérielles à la limite de la misère. Il y a à ajouter que les patrons de l’époque ne versaient aucune espèce de cotisations sociales, et que la génération des gens qui ont travaillé avant la Guerre de 1939 a connu en général une pareille misère à la fin de l’existence, sauf évidemment la classe aisée.

La suite du cahier bleu contient un passage assez consistant à propos de Marcel, le frère cadet de mon père. Il est intéressant en ce qu’il évoque un autre aspect, longtemps resté dans l’ombre à mes yeux de la personnalité complexe de mon père. Celui-ci, tout aîné qu’il fût, se comportait en fils 33

plutôt soumis à l’autorité parentale, surtout maternelle, notamment à propos de l’argent. Pendant la guerre, mon père, garde républicain démobilisé, travaillait gratuitement et comme en esclavage au service de ses parents. Lorsqu’il quittait la ferme le soir pour rentrer en vélo à l’école de Desnes dormir dans son ménage, il lui arrivait de couper un morceau de pain afin de l’emporter à dessein d’en nourrir sa femme, ses beaux-parents et ses enfants, mais ce n’était pas sans faire aussitôt tempêter sa mère, à laquelle il répondait d’ailleurs souvent par un chapelet d’injures grossières : « véééille trreuuu », c’est-à-dire : vieille truie, etc. Par ailleurs, lorsqu’il lui était arrivé de traiter des affaires au marché, mon père avait la réputation d’avoir toujours honnêtement rapporté tout l’argent à la maison, le rendant « à un sou près ». Il n’en allait pas du tout de la même manière avec le fils cadet qui au contraire gardait tout pour lui, quand en plus il ne se servait pas comme il l’entendait dans la tirelire familiale. Donc, à ce propos ma mère écrit ceci : « Marcel - lui était patron à la maison, prenait l’argent qu’il voulait, la Marthe [sa mère] ne lui faisait pas peur. Lui aussi a cherché une femme de rapport [riche] - mais ça n’a pas très bien marché. Le grand-père aurait aimé un mariage avec Germaine Coulon, mère de Gilbert Lonjarret - il y avait paraît-il de l’or ». La plupart des Français, sauf les plus riches, avaient donné leur or contre des billets pour subvenir à l’effort de guerre dans la période 19141918. Mais les plus avisés, parmi les moyens et les modestes, l’avaient conservé. « Un jour Marcel a pris une voiture, je ne sais plus exactement où, il a été arrêté, mais ils ont transigé - Ceci c’est l’abbé Roposte qui me l’a raconté - Monsieur était le gentleman, beau garçon, beaux vêtements, beau linge, faisant la gueule quand on y allait, fort peu d’ailleurs ». Marcel Maxime, le cadet de deux ans (né le 1/10/1905 à 7 heures) de son frère Henri Joseph Albert (11/12/1903), était calme et autoritaire. Henri lui était comme soumis, idolâtrait même son frère, bien que celui-ci fût désagréable lors des visites de son couple au Buet, au point même de se montrer inquiet, et de l’exprimer, qu’on puisse emmener des objets personnels - des « pots » ! - ayant appartenu au parrain Claude, le patriarche qui venait de décéder (1934). Marcel était d’ailleurs souvent absent à écumer le département : il s’était mis en tête de trouver donc une femme la plus « riche possible », et avait fini par rencontrer Marguerite Marie Mélanie Gay, fille unique d’un vigneron de Beaufort, à environ trente kilomètres au sud sur la route de Lons-leSaunier à Bourg, qu’il avait épousée le 24/9/1936, en s’établissant comme propriétaire viticulteur chez son beau-père. Il devait mourir deux ans plus 34

tard (15/10/1938) en rédigeant un testament qui la défavorisait le plus possible, ainsi que sa fille, au profit de son frère. Le père Gay avait à son service un ouvrier polonais, Stanislas Wejnarowski, qu’il finira par céder à mon grand-père Émile Jalley à la veille de la guerre. On m’a parlé d’une autre source - le vieil ouvrier agricole Tobie - de cette histoire de voiture volée. Un peu en d’autres termes. Un jour, un garagiste nommé Coulon aurait laissé sa voiture en stationnement dans un chemin de campagne à proximité du Buet, celui montant aux Platières. Marcel en aurait démonté certaines pièces, sans doute pour les utiliser sur sa propre voiture. Suite à un dépôt de plainte, le « grand-père » - en fait son père - aurait proposé une somme d’argent pour arrêter l’affaire. Par ailleurs, mon père, qui aurait été à l’époque gendarme à Montret, du côté de Louhans, serait intervenu de son côté. Marcel aurait encore défrayé la chronique à un autre titre. Alors qu’il avait engrossé de ses œuvres une pauvre servante qui travaillait sous le toit de ses parents et nommée Maria Morland, sa mère elle-même serait venue au secours de son fils, en accusant de ce forfait son propre mari. Un enfant serait né de cet accident, qui ressemblait beaucoup à son père putatif, ce dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à une date toute récente où me l’a appris ma vieille cousine Denise Jalley-Gelot. Cette Maria Morland aurait regagné son village natal de Cosges à deux kilomètres du Buet pour se marier un peu plus tard avec un brave homme, un certain Goliard établi plus loin à Bosjean, tout cela avec l’enfant non reconnu par Marcel et apparemment sans faire d’histoire. Denise Gelot-Jalley aurait rencontré cette Marie Morland, une rouquine, officiant comme servante lors d’un repas de fête organisé pour les « conscrits » du village de Cosges dans la maison Roguet. Les nouvelles recrues pour le service militaire de l’année en cours - avant la suppression de celui-ci - avaient coutume de festoyer avec les jeunes filles de leur âge. La fille de cette Maria se serait retirée avec sa mère du côté de Clairvaux. Denise ajoute que Marcel n’aimait pas « travailler », plus fidèle en cela au portrait de sa mère qu’à celui de son père. Marcel allait au bal avec mon vieux cousin du Bois de Nance Henri Jalley, le frère de Denise dont on vient de parler, à peu près de son âge et décédé assez récemment en 2007 d’une mauvaise grippe de décembre à un âge d’ailleurs assez avancé. Comme le bellâtre ne savait pas danser, c’est le dévoué Henri qui invitait d’abord les filles à valser - une belle Olga de SaintGermain-du-Bois - et les livrait ensuite toutes préparées au séducteur. 35

Celui-ci utilisait comme résidence de commodité à son usage la maison secondaire de mon grand-père que celui-ci avait acheté en 1928, où il venait remiser dans la grange le break - la voiture à cheval de sortie pour les marchée et foires -, entreposer aussi son grain sur les greniers. Henri disait dans son langage pudique et maladroit de paysan que c’était la « maison secrète » de Marcel, celle donc où il enjôlait ses victimes du beau sexe. Il y remisait également voiture et motocyclette. C’est cette maison que j’ai achetée à la succession de mon père, restaurée pendant trente ans, et que je viens de vendre, comme au nez de mon fils Pierre qui n’en profitera jamais vraiment après, et dont je sais très bien qu’il en aura une grosse peine d’enfance, de celles qui restent toujours, et ne se calment jamais, même au déclin de la vie. Une photographie représente Marcel assis sur le pare-chocs avant de sa luxueuse Hotchkiss, que des coupures de presse retrouvées par moi semblent indiquer avoir été achetée d’occasion - le neuf ne lui aurait jamais été accessible - dans un garage de Lyon. C’était un formidable engin, d’une grande beauté de ligne comme la plupart des voitures pour riches de cette époque, avec des pneus encore plus massifs - presque des pneus de camion - que ceux des plus imposantes parmi nos modernes 4 X 4. Un contemporain d’alors - le vieil épicier Lonjarret - m’a raconté comment un jour il était monté faire un tour dans l’engin avec son propriétaire qui en avait démonté le plancher, sans doute pour entretien, et à quelle vitesse la route défilait alors sous les pieds des passagers. Le vieux Quiquin me disait, un jour qu’il travaillait chez moi, qu’il préférait nettement mon père à son frère Marcel. Et que son père, donc mon grand-père, disait de Marcel, sans doute parce qu’il passait beaucoup de temps à bricoler sur ses engins, qu’il était « un vrai chaudronnier » toujours cette manière de s’exprimer à la fois naturelle et quelque peu inappropriée, à la fois en plein dans le réel et comme à côté des choses aussi. Et qui faisait le sel de la conversation des terriens de l’époque.

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Les archives familiales Les archives familiales qui sont en ma possession nécessitent un gros travail de dépouillement. Certaines pièces semblent remonter dès avant la Révolution française. L’une de 1661 parle de l’élection du « prieur » annuel d’une sorte de confrérie de Lons-le-Saunier nommé Roy, l’autre portant le millésime 1678 est bizarrement écrite sur un parchemin de cuir. On remarque en particulier dans ces pièces, du côté Canoz, les contrats de mariage de Claude Canoz et Jeanne-Marie Chamois (1826), la donation de Désiré Chamois le Vieux (1833), la donation de Pierre Canoz (1836), le contrat de mariage d’Abel Canoz et Joséphine Lonjarret (1855), la donation de Claude Canoz (1867), du côté Jalley, le contrat de mariage de Henry Jalley et Pierrette Robelin (1817), les testaments de Pierre Jalley le Vieux (1849), de Marcel Jalley (1938), d’Amélie Jalley (1941), de Marthe Jalley-Canoz (1948). De ce qui suit semble se dégager qu’à l’époque, sous Louis-Philippe, puis Napoléon III, les gens cuisent leur pain, mangent des gaudes, certains du cochon, produisent parfois leur vin, l’huile aussi pour usage alimentaire et pour s’éclairer. Cependant, les « frères communiers » Pierre et Claude-Joseph Jalley n’ont pas de vigne, et achètent leur vin à Quintigny et Ruffey, 140 litres en deux fûts pour 13 frs le 22/8/1807, en acquittant un congé pour le vingtième du prix de vente. Et encore deux pièces de vin formant 120 litres achetées à Ruffey le 17/1/1821. En attendant, l’époque de la fin de l’Empire, surtout dans les années 1813-1814, est marquée par un vrai déluge de réquisitions - blé, farine surtout, seigle aussi, foin - d’un montant souvent très lourd, au profit des magasins de l’armée de Lons-le-Saunier, Poligny, Saint-Amour, Pontarlier, Dijon. Mais cela avait déjà commencé sous la Révolution avec les livraisons de foin. En mars 1815, ce dont on va reparler, il faut loger par « contrainte » deux soldats, des « garnisaires », et leur donner même de l’argent, 1 37

franc par jour, jusqu’à acquittement complet du retard des impôts de l’année. Ainsi par exemple pour ce qui est des réquisitions les seuls 4, 14 et 18 mars 1814 : « Livrer aujourd’hui 4 mars 1814 à Lons-le-Saunier la quantité de 200 livres de pain pour le besoin de nos armées françaises. Lonjarret. » « Livrer le 14 mars 1814 dans les magasins de Poligny 243 livres de farine… Le moindre retard donnera lieu à exécution militaire. Lonjarret. » « En vertu des ordres des autorités supérieures de Lons-le-Saunier, le maire de la commune de Nance requiert les frères Jalley de livrer incontinent et sans délais dans les magasins de Lons-le-Saunier la quantité de 240 livres de bled froment, pour la subsistance des troupes des armées alliées, sous peine d’exécution militaire. Délivré en Mairie de Nance le 18 mars 1814, Lonjarret. Bon pour 240 livres de bled. Pour les frères Jalley. » C’est dément : on comprend que la Restauration puisse avoir été acceptée sans état d’âme, et peut-être même avec soulagement, par la paysannerie française. Des troupes étrangères aussi stationnent dans la commune de Nance au tout début de l’année 1814, pendant la Campagne de France. L’armée autrichienne - le colonel Comte de Zichy, fait pour son compte plusieurs très lourdes réquisitions au cours de cet hiver marqué par l’invasion juste avant la fin de l’Empire. Leur succession à dates très rapprochées équivaut même à une sorte de pillage à peu près complet des ressources de la population. L’autorité militaire est impitoyable : si, par erreur de pesée, l’on redoit 5 livres de froment, on reçoit un nouveau billet et il faut s’exécuter. Il semble avoir existé depuis longtemps, sous l’ « ordre de la contrainte », des « bulletins de garnison collective » associés aux retards d’impôts, dont je possède plusieurs exemplaires, l’un de mars 1815 mentionné plus haut pour deux soldats français Baudier et Peltier, et qui semblerait bien coincider avec le passage de Napoléon au retour de l’Île d’Elbe, sans compter encore un autre bien plus tardif pour l’année 1873. On vous envoie un ou deux soldats à la ferme, à loger et en outre à payer - 1 franc par jour donc en 1815. Ils engrosseront au passage votre femme, vos filles et vos servantes. Sympa, non, la France impériale, puis républicaine ? En particulier, Pierre-Joseph, mon arrière-grand-père, semble avoir toujours eu beaucoup de problèmes, sous la Troisième République, pour s’acquitter à temps de ses obligations fiscales. Le premier contrat de mariage à notre disposition est celui, daté du 22/4/1817, de Henry Jalley, le grand-père de mon grand-père Émile Jalley, 38

et de Pierrette Robelin. Ils viennent habiter chez les parents du mari, Claude-Joseph et Jeanne-Marie Robelin - où habite également Pierre le Vieux dont on parlera plus loin, et donc « où ils seront soignés, nourris et entretenus à charge par eux d’y conférer leurs travaux ». S’ils sont nés tous les deux en 1802, il paraît difficilement vraisemblable qu’on les ait mariés à l’âge de 15 ans. De façon bizarre, le contrat de mariage indique qu’ils sont tous les deux mineurs, sans mentionner leur âge précis. Il arrive que certains documents de l’époque mentionnent encore des années de naissance erronées. Le mari reçoit de ses parents 1 hectare et 7 ares de terre, le Champ Sabotier autour de la maison du Bois de Nance. La mariée a reçu de son père un trousseau composé d’un lit garni, d’une garde-robe, de linges et habits (400 frs). Elle possède 36 ares de terre et 18 ares de pré. Le lit garni reviendra au survivant. Pierrette Robelin l’épouse et le beau-père Claude-Joseph Jalley ne savent pas signer. Dans un document bien plus tardif de 1851, Pierrette fait preuve d’une assez belle écriture, à moins qu’on ait écrit pour elle. Henry Jalley achètera très peu de terre (1824, 1829). Le couple Henry Jalley et Pierrette Robelin s’entendant mal, celle-ci intentera plus tard une procédure de séparation de bien à l’encontre de son époux. Un document judiciaire produit à cette occasion, daté de 1848, est fort intéressant en ce qu’il produit un état des lieux touchant l’ensemble des biens immobiliers du couple. On y trouve : une crémaillère, un fourneau en fonte avec deux marmites (6 frs), deux vieux buffets (9 frs), une table, quatre chaises, un seau, un bassin, cinq ruchers à pâte (vanottes d’osier à faire le pain) et diverses pièces de vaisselle (8 frs), 14 hectolitres de blé et seigle, 1 000 kg de foin, 500 kg de paille (90 frs), les fumiers, une mauvaise voiture et une charrue (100 frs). Plus 6 hectares de terre environ englobant 19 parcelles allant de 9 à 35 ares, comportant le dixième environ de prés, et à peu près autant de bois. Les biens de la communauté, un peu moins de 2 hectares, soit le quart des terres, s’élèvent à 1 113 frs, et ceux propres au mari, environ 4 hectares à 3 800 frs, soit un total de 4 913 frs. Les 6 hectares de terre néanmoins sont censés valoir un peu moins, soit 4 700 francs3. Mais comme c’est le mari qui vend l’ensemble des biens à sa femme - procédure étonnante, mais peut-être pour s’entretenir jusqu’à sa mort quelques années plus tard (1855) - on peut estimer qu’il lui fait un très beau cadeau, si acariâtre qu’elle soit, le prix de l’hectare de terre étant évalué ici à 800 francs environ, soit largement moins 39

de la moitié des prix que paieront, comme on le verra, dans la même période Claude-Marie et Abel Canoz, environ 1 950 francs. Les notes de frais de justice qui s’abattent sur les malheureux, notamment sur Pierrette, avec multiplication d’actes écrits de sorte à être à peu près illisibles, sont considérables pour leurs moyens. Le contrat de mariage entre Claude Canoz et Jeanne-Marie Chamois, daté 22/11/1826, donc à peine plus tardif, indique que le marié n’a « actuellement aucun meuble », la mariée « un trousseau consistant en une armoire, un lit et des linges et habits » pour une valeur de 250 frs, qu’ils seront logés, nourris et entretenus, ainsi que les enfants à naître, par les parents du marié, « comme (le sont déjà) leurs autres enfants, à charge de les aider de leurs soins et travaux. » On pouvait donc habiter à beaucoup, grands parents, plusieurs enfants et nombre de petits enfants dans une unique maison et ses dépendances. Pierre Canoz, le père de Claude, est dit résider à Nance en 1826, puis 1836. Les nouveaux mariés s’établissent donc chez lui à Nance. Claude-Marie Canoz le fils, grand-père de ma grand-mère Marthe, achète, entre 1828 et 1876, sur une durée de plus de cinquante années, vingt-quatre pièces de terre, allant de 8 à 42 ares et formant une superficie de 5 hectares environ, pour une somme globale de 11 750 francs, soit 2 350 frs l’hectare, ce qui restera le prix nominal de la terre jusqu’en 1939 environ. Au début de son installation, en 1928, il a dû emprunter 450 francs à 5 % remboursables en 4 ans. Au début de 1857, il quitte Nance avec son fils Abel pour louer à bail à Gommerand, près du Tartre et de Frangy, « longeant la rivière de Seille », au lieudit « L’Échelle », « une ferme complète avec meubles, bestiaux, instruments » attenant à un pré de 51 ares, avec des peupliers. Le prix de la location est de 650 francs, plus l’obligation, dans des conditions féodales, de fournir au propriétaire de Louhans une certaine quantité de foin, de paille, plus la moitié des « pigeons », celle aussi des « asperges » ( !), des fruits du jardin et du verger, des noix, plus du « beurre frais. » Claude-Marie Canoz est par ailleurs garçon meunier et a pu travailler au moulin de Gommerand. Pendant la durée de son bail, il continue à régulièrement acheter des parcelles de terre, 9 entre 1858 et 18634. Sur un dessin colorié daté de 1836, la maison du Buet n’existe pas encore. Au début de l’année 1863, Claude Canoz acquiert par échange un terrain de 24 ares où va être construite la ferme du Buet. Des bâtiments plus 40

neufs, du côté des écuries, y avaient été créés plus tard par un maçon nommé Paris. L’Étang Curé de 20 ares de l’autre de la route communale en face de la ferme sera acquis en 1866, et rapidement converti en pré. Le grand hangar en face de la maison existait depuis très longtemps, peut-être dès l’origine vers 1866 après l’achat de l’Étang Curé auprès duquel il a été bâti. Claude Jalley est dit être aussi de Nance, comme son fils Abel, sur un acte de 1860, et dit de Gommerand encore sur un acte de 1863. Le fils Abel Canoz habite et vit avec ses parents à Nance, puis à Gommerand et à nouveau à Nance dans la nouvelle maison du Buet. Il achète pour son propre compte entre 1859 et 1888 douze parcelles de terre allant de 9 à 77 ares pour une superficie totale de 4 hectares et une somme globale de 7 440 francs5. Il paie la terre moins cher à l’hectare (1900 frs centré sur 1874) que son père Pierre environ 25 ans plus tôt (2 300 frs a-ton dit plus haut centré sur 1852). Abel, que la tradition familiale a rapporté comme d’un caractère buveur et coléreux, a acquis un peu moins que son père. De 1875 à 1884, donc pour 9 neuf ans, il prend des terres à bail auprès de Monnier, restaurateur à Lons-le-Saunier, pour une superficie d’un peu plus de 3 hectares - dont un petit morceau de vigne nécessaire à son goût du vin - et une redevance de 300 francs à payer chaque année le 11 novembre, et, selon la formule consacrée, à « cultiver en bon père de famille. » C’est beaucoup moins cher que le précédent bail féodal de Gommerand6. Sa fille, ma grand-mère Marthe Canoz achète entre 1897, encore mineure, et 1901, 6 parcelles de terre, allant de 18 ares à 1 hectare, d’une superficie totale de presque 4 hectares, dont un demi hectare de pré, et pour un prix d’ensemble de 4 265 frs7, soit 1100 frs l’hectare centré sur 1898, ce qui n’est pas cher compte tenu des prix cités un peu plus haut. Un peu plus tard, dans les premières années de son mariage (1902), elle acquiert en 1904 de son frère Claude et de sa sœur Joséphine, par « licitation » en son nom propre, leurs parts de la maison du Buet plus 25 ares de terre attenants pour la somme de 3 000 frs. Les 6/3/1828 et 29/1/1833, Désiré Chamois le Vieux, des Rollins commune de Chapelle-Voland, fait donation à ses quatre enfants François, Jacques, Jean-Claude et Jeanne-Marie, cette dernière épouse de Claude Canoz et grand-mère de ma grand-mère Marthe Canoz, de 12 pièces de terre, 41

pré et bois, d’une superficie totale de 5 hectares environ, soit un peu plus d’un hectare par héritier8. La proportion des près par rapport aux terres labourables est faible : le dixième environ, celle des bois à peine plus importante. Ces gens ont peu de bétail et peu de chauffage. Le donateur recevra une pension annuelle et viagère de « 32 doubles décalitres de bon blé froment » (640 litres), « 6 doubles décalitres de gaudes » (120 litres), « 2 doubles décilitres (d’huile) de navette », et « 24 francs d’argent ». Le tout étant « le revenu des biens ici donnés évalué annuellement à 100 frs ». La maison « couverte à paille, située aux Rollins, hameau de ChapelleVoland, consiste en une cuisine, une écurie et une grange, avec le jardin, la cour et les aisances qui y correspondent », est « laissée dans l’indivision jusqu’à nouvel ordre ». Une autre maison conçue de la même manière élémentaire existe, selon un document, aux Montarlots : elle aurait pu appartenir à Claude Jalley et Marie Grappin, avant qu’ils ne viennent s’établir, vers la fin du XVIIIe siècle au Bois de Nance. L’usage du four, d’un intérêt familial essentiel pour la fabrication du pain, est partagé entre les deux frères Jean-Claude et François. Les dettes du donateur montant à 330 frs seront acquittées par les donataires. On fera « célébrer après son décès 20 messes pour le repos de son ame et celui de son épouse (sic) ». Chacun des quatre enfants a reçu 120 frs venant du partage du mobilier de la mère, valant donc environ 500 frs. « L’épouse Canoz requise de signer a déclaré ne savoir » (ne pas savoir écrire ?). On l’a tenue quitte de la valeur de son trousseau reçu par contrat de mariage. Les deux témoins sont « Jean Claude Bon et Olympe Bourguignon tous deux propriétaires demeurant à Bletterans » en l’étude du notaire Claude Chevrault. Le 29/12/1836, Pierre Canoz - l’arrière-grand-père de ma grand-mère Marthe, veuf de Marie Huguette Voidey, mère d’abord de 2 enfants Flattot, puis de 9 enfants Canoz, fait donation, moyennant une pension de 210 frs, et le paiement de « dettes criardes » (400 frs) d’un lot de bétail (2 bœufs, 2 vaches, 1 cochon) et de 26 petites pièces de terre, pré et vigne, allant de 1 à 58 ares environ et d’une superficie totale de 4 hectares et demi, soit environ un peu moins d’un demi hectare pour chacun de ses 11 héritiers9. Le contrat de mariage d’Abel Canoz avec Joséphine Lonjarret - les parents de ma grand-mère Marthe - daté du 22/5/1855, indique que le 42

marié possède « les linges, hardes et vêtements à l’usage de sa personne », la marié « en dot un trousseau composé de linge de corps, de lit, de table et de ménage plus d’un buffet de chêne à deux portes le tout estimé à cent francs ». Les parents de la mariée lui donnent une parcelle de terre labourable de 28 ares. Les parents du marié - Claude-Marie et Marie-Jeanne s’engagent à « nourrir, loger, chauffer et vêtir selon leur condition et états les futurs époux et enfants à naître de leur mariage à charge par lesdits futurs de les aider dans leur culture et leur ménage ». Le survivant gardera à titre de préciput « le lit nuptial garni de ses linges et rideaux ». Le 24/3/1855, tout juste avant de se marier, Abel Canoz s’était vu acheté par son père Claude, pour la somme de 1 700 frs, à régler en deux termes en 1856 et 1857, son remplacement militaire par Jean Flattot. Douze ans plus tard, le 19/10/1867, le père Claude fait donation à son fils Abel, contre une pension annuelle de 300 frs et 120 litres de vin, de la maison du Buet couverte en chaume et de 21 petites pièces - allant de 8 à 47 ares - de terre et de pré, y compris une vigne, soit un peu moins de 5 hectares, dont environ le tiers en pré, ce qui représente à peu près la même surface et la même proportion entre terre et pré que celles caractéristiques de la succession de date un peu plus ancienne de Pierre le Vieux10 (1849).

Le testament de Pierre Jalley le Vieux est très intéressant au point de vue documentaire. Celui-ci, né en 1773 et mort en1852, traverse donc la Révolution, l’Empire (a-t-il été soldat ? Son frère l’a été), la Restauration, la Monarchie de Juillet, pour atteindre le Second Empire. À côté du sien, le contexte politique de mon existence personnelle aura été d’une grande monotonie, écoeurante même : la Troisième République, Trente-Six, Vichy, la Quatrième et la Cinquième Républiques, tout cela pour aboutir à Napoléon IV. Pour un homme né sous Louis XVI, la calligraphie du texte est excellente, même si l’orthographe est dans l’ensemble assez fantaisiste, mais sans choquer, et pas pire en tout cas que ce que j’ai parfois pu voir en DEUG à l’Université de Paris XIII-Villetaneuse, comme on va le voir un peu plus loin par quelques citations. Mon grand-père Émile Jalley, né un siècle plus tard, avait un niveau scolaire bien plus faible, ce qui donne à réfléchir beaucoup sur la qualité du progrès historique. On a parfois dit que bien des soldats de l’armée de Napoléon savaient lire et écrire. En voilà la preuve. 43

Le testament est établi en 1849, trois ans avant le décès du testateur, puis recopié en 1852, l’année de sa mort à 79 ans. L’original s’est fait au Bois de Nance, au domicile de l’intéressé, en présence de quatre témoins étrangers à la famille, plus le notaire qui semblerait être pour l’occasion venu de Lons-le-Saunier. Le notaire semblerait avoir aidé le testateur à formuler sa volonté en lui dictant son testament d’après ses désirs, celui-ci l’écrivant alors de sa main, avant que le notaire le relise enfin à l’assemblée. Le texte dont je dispose se présente comme un « éxtrai du testament de pièrre jalley », apparemment la copie, donc rédigée en 1852, du document original de 1849, déposé lui au chef-lieu : « en marge (donc de l’original recopié 3 ans plus tard) est écrit enregistré à Lons-le-Saunier le deux septembre mil huite cent cinquante deux (donc ceci même écrit de la main du testateur 3 ans plus tard, l’année même de son décès) folios 6.2. verso, case 3 et suivant ( ?) reçu cinq franc décime cinquante centimes signé Vaillant (le receveur fiscal ?) pour éxpedition signé Eml (Emmanuel) Jacquièr (le notaire) ». Le texte s’étale complaisamment sur 6 pages écrites de manière serrée, d’une écriture fine et régulière, plus grosse dans les deux dernières pages. Le style en est pédant, virant parfois à l’embarras et même à la confusion, surtout à la fin. Mais le début se veut d’une grande solennité, qui contraste avec le peu de choses à dire et à donner qui vient par la suite, comme on le verra : « vendredi dix neut mil huit cent quarante neuf, a une heur après midi, au bois de nance, commune de nance, dans un cabinet de réz de chaussée prenant ces jours au levant dependant de la bitation du sieur jalley ci après nommé pardevant Mr jean Emmanuel jacquier notair à lons-le-saunier sousigné in presense de Mr Mr denie Routhier claude marie, et jeanpièrre piotelat, et phelibert Richard, tous quatre prpriétair cultivateur emeurant a nance temoins éxprés appellé et aqui on déclaré jouir des qualites requise a cette éffét a comparu pièrre jalley oncle dit le vieux, propriétair demeurant au bois de nance commune de nance Le quel Saint d’esprit ainsi qu il est apparut au natair et témoins sousignés a fait par cet acte public son téstament qui a dicté comme il suit ». Et voici la fin nettement plus perturbée. « Je nomme pour éxécuteur testamentaire pièrre Lonjarét (Lonjarret) instituteur a nance et pièrre Jalley mon neveu que je charge de faire réspecté et éxécuté més disposition et auquel je donne la saisine de mes biens le 44

testament a été ainsi dicté en présence des témoins a mois notair qui lai écrit en entier de mas main tél qu’ils la dicté et lai ensuite lue a aute et intelligible voix au testateur qui a déclaré le bien comprendre et y pérsévérés comme contenant ses dernièr volonté le tout en presence des qutre témoins qui ont signé avéce le testateur et le notair ». Le testament présente une succession de 10 « lot » selon un codage graphique un peu capricieux : lot 2e, 3 lot, 2e lot, 6. lot, 7 lot, 10. Le testateur, marié mais sans descendance, distribue ses biens à ses six nièces et neveux, enfants de ses deux frères, son associé et copropriétaire Claude-Joseph (5), et Désiré (1 et « ses descendants »), à deux petites-nièces (Josephte, Marie), et même, semble-t-il un arrière-petit-neveu (Charles Roy). Mais aussi le mari d’une de ses nièces (Chouard), plus un autre personnage dont le lien de parenté reste obscur (Augustin Lonjarret), plus les frais scolaires des indigents, le curé, et la paroisse, et l’église, enfin deux domestiques. Ce qui fait 16 héritiers en tout. Le testateur répartit 20 champs, 8 prés et 1 bois, soit 29 biens dont le plus grand a une superficie de 71 ares et le plus petit de 8 ares, pour une superficie totale dépassant presque 10 hectares. Certains champs ou prés éloignés sont à peine de la taille de ce que l’on appelait par ailleurs un jardin potager ordinaire autour des maisons d’habitation : « un prés de dix sept ars quatre vingt deus centiars », « un champ d’environ neuf ars », « une parselle de prés sous le champ de maison d’environ huit ars », « un bois taillis de cinquante quatre ars. » Les 5 neveux et nièces, principaux héritiers, reçoivent en moyenne 1,75 hectare, l’un plus favorisé, presque 2,5 hectares, une autre moins aimée, à peine 1 hectare seulement. Tandis que 6 autres héritiers plus éloignés, dont « les indigents » reçoivent en moyenne une quinzaine d’ares, disons un jardin de bonne taille11. Le bois d’un demi-hectare, partagé seulement de manière indivise entre 3 seulement sur 5 des neveux et nièces, a une grande importance économique à cause du chauffage, et de la fabrication alimentaire (pain). La proportion des prés et des terres labourables est d’environ 1 à 3, ce qui dénote un régime de polyculture, et une alimentation où les produits lactés comptent beaucoup. Il y a par ailleurs très peu d’argent : 600 frs, dont une bonne moitié (350 frs) est laissée au clergé, y compris le prix d’une croix de pierre apparemment pas pour la sépulture (150 frs), plus 100 litres d’huile d’éclairage pour l’église. Les deux domestiques reçoivent chacun un grand sac de blé. On n’a pas oublié les frais scolaires des indigents - le rapport de 10 ares de terrain de pré à perpétuité, à une époque où l’école est encore 45

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