Un Juif aujourd'hui

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Depuis son premier livre la Nuit, qu’il écrivit à la demande de Mauriac et qui évoque l’épreuve concentrationnaire qu’il connut à quinze ans, jusqu’à sa Célébration biblique où il fait partager son angoisse et son émerveillement devant les personnages à travers lesquels il reconnaît l’histoire des siens, Elie Wiesel a jalonné de ses romans et de ses essais un long chemin. Enfant d’une génération qu’il voit comme à la fois la plus maudite et la plus bénie de l’histoire, il cherche un sens non tant à sa propre vie qu’à sa survie. Il mesure le chemin parcouru et souvent il cesse de comprendre.Comment croire en Dieu après Treblinka – et comment ne pas y croire ? Ayant entendu le chant et le silence des morts, comment écouter autre chose – et comment ne pas vouloir écouter autre chose ? Et puis, comment expliquer ce qui, dans son essence même, défie le langage ?Le survivant, qui a le sentiment d’être seul à savoir, vit pourtant dans le présent et il doit affronter ses propres problèmes. Fidèle à Israël, il choisit de s’attacher à la diaspora. Juif, il voit dans le Judaïsme une ouverture. A travers lui, il s’adresse à tous. Au chrétien. Au Palestinien arabe. Au jeune Allemand révolutionnaire. Lettres et plaidoyers, contes et récits, dialogues brûlants, mémoires qui vont aux sources de l’œuvre, autant d’approches vers la vérité des rapports entre les vivants et les morts, entre les juifs et les non-juifs, entre soi-même et les autres.Les dernières paroles du livre sont celles de la cantale, dont Darius Milhaud composa la musique juste avant sa mort : Ani maamin beviat ha-Mashiah, je crois en la venue du Messie.
Publié le : vendredi 25 avril 2014
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EAN13 : 9782021184754
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couverture

DU MÊME AUTEUR

AUX MÊMES ÉDITIONS

L’Aube, récit, 1960

coll. « Points Roman », 1986

Le Jour, roman, 1961

La Ville de la chance, roman, 1962

(prix Rivarol, 1964)

Les Portes de la forêt, roman, 1964

coll. « Points Roman », 1986

Les Juifs du silence, essai, 1966

Le Chant des morts, nouvelles, 1966

Le Mendiant de Jérusalem, roman, 1968

coll. « Points Roman », 1983

(prix Médicis, 1968)

Zalmen ou la folie de Dieu, théâtre, 1968

La Nuit, l’Aube, le Jour, volume relié, 1969

Entre deux soleils, essais et récits, 1970

Célébration hassidique, portraits et légendes, 1972

coll. « Points Sagesses », 1976

Le Serment de Kolvillàg, roman, 1973

Célébration biblique, portraits et légendes, 1975

Le Procès de Shamgorod, théâtre, 1979

(pièce jouée au théâtre Montansier, en novembre et décembre 1981

mise en scène Marie Grinevald)

Le Testament d’un poète juif assassiné

roman, 1980 ; coll. « Points Roman », 1981

Contre la mélancolie

Célébration hassidique II, 1981

Paroles d’étranger, 1982

coll. « Points », 1984

AUX ÉDITIONS GRASSET

Le Cinquième Fils, roman, 1983

Signes d’exode, 1985

pour Dina et Raphael

1

LA PAROLE ET LA MÉMOIRE



Être juif : ouverture


Il était une fois un petit garçon juif qui, dans sa ville lointaine enfouie au fond des montagnes, se croyait capable de voir le bien dans le mal, l’aube dans le crépuscule et, en général, de déchiffrer les signes à la fois visibles et invisibles dont le destin se montrait prodigue.

Tout lui paraissait simple et miraculeux : la vie, la mort, l’amour, la haine. D’un côté, il y avait les bons, de l’autre les méchants. Les justes étaient beaux et généreux toujours, et les impies toujours laids et cruels. Et Dieu, là-haut, tenait les comptes dans un livre que lui seul peut consulter. Et dans ce livre chaque peuple avait sa page, et le peuple juif la plus belle de toutes.

Bien entendu, le petit garçon ne se sentait en sécurité que parmi les siens, dans son propre milieu, tandis que l’étranger me faisait peur. Et l’étranger était chrétien. Non pas musulman ou hindou. Le curé de noir vêtu, le bûcheron et sa hache, l’instituteur et sa règle, les vieilles paysannes qui se signaient alors que leurs maris n’arrêtaient pas de jurer, les gendarmes aux airs distants ou mauvais : il émanait d’eux une hostilité que je comprenais. Je la trouvais naturelle, donc sans remède.

Je comprenais que tous ces gens, jeunes et vieux, riches et pauvres, puissants et opprimés, exploitants et exploités, veuillent mon malheur et même ma mort. Nous appartenions au même paysage, bien sûr, mais c’était pour eux une raison supplémentaire de me haïr : l’homme est ainsi fait, il hait ce qui le trouble, ce qui lui échappe. Nous dépendions de la tolérance plus ou moins désintéressée des « autres », mais notre existence suivait son cours indépendamment de la leur ; et cela ne pouvait que les agacer. Notre acharnement à vouloir maintenir et enrichir une histoire à part, une société à part, les déroutait autant que notre histoire elle-même. Un juif vivant, un juif croyant et fier de sa foi, c’était pour eux une contradiction, un démenti. Une aberration. Dans leur univers, ce peuple élu et maudit aurait dû depuis longtemps cesser de hanter l’humanité appelée au salut sous le signe sanglant de la croix. Un juif célébrant ses fêtes en chantant, tout comme ils célébraient les leurs, ils trouvaient cela inadmissible, illogique, et même injuste. Et moins ils nous comprenaient, plus je les comprenais, moi.

 

 

 

Je n’éprouvais aucune animosité à leur égard. Même à l’époque de Noël ou de Pâques, lorsqu’ils faisaient régner sur notre communauté apeurée un climat de terreur, je ne les haïssais pas. Je me disais : ils nous envient, voilà pourquoi ils nous persécutent ; ils nous envient et ils ont raison : les plus à plaindre, c’est eux. En nous tourmentant, ils affirment leur faiblesse, leur insécurité intérieure. La vérité du ciel, c’est grâce à nous qu’elle subsiste, sur la terre et dans les cœurs des mortels. C’est en nous que Dieu a choisi de manifester sa volonté et d’accentuer ses desseins ; c’est par nous et à travers nous qu’il a souhaité sanctifier son nom. A leur place, je ressentirais le même dépit. Comment ne seraient-ils pas jaloux ? Étrange : plus ils me pourchassaient et plus je m’en faisais une raison. Au point qu’envers eux, je le reconnais maintenant, je ressentais un mélange d’orgueil, de méfiance et de pitié.

Mais guère de curiosité. Sur aucun plan, à aucun moment. Autant nous semblions les intéresser, autant ils me laissaient indifférent. J’ignorais jusqu’au premier mot de leur catéchisme et je ne tenais nullement à le connaître. Les rites et canons de leur foi, je n’essayais pas de me les faire expliquer. Leurs messes ne m’intéressaient pas ; au contraire, je m’en détournais. Croisant un curé, je baissais les yeux et pensais à autre chose. Passant devant une église au clocher pointu et menaçant, je changeais de trottoir. J’avais peur de regarder autant que d’être vu ; j’avais peur qu’un lien visuel, physique, ne s’établisse entre nous. Étranger à leur monde, j’ignorais que judaïsme et christianisme se réclamaient d’une fidélité aux mêmes origines ; j’ignorais que le chrétien qui croyait en l’éternité et en la divinité du Christ, croit aussi en celles de Dieu, de notre Dieu. Nos univers se côtoyaient mais j’évitais de pénétrer dans le leur, alors qu’ils tentaient, eux, de dominer le nôtre. Et de le dominer par la violence. Je le savais, j’avais lu assez de récits sur les croisades et les pogromes, répété assez de litanies dédiées à leurs victimes pour savoir à quoi m’en tenir. J’avais lu et relu les descriptions de ce que, dans les royaumes catholiques, les inquisiteurs grands et petits avaient fait subir aux juifs : ils leur avaient prêché l’amour de Dieu en les conduisant au bûcher. Du christianisme, je ne connaissais que sa haine des miens. Quant à l’homme chrétien, il appartenait à ma fantaisie autant qu’à la réalité. Que faisait-il quand il était seul ? de quoi ses rêves se nourrissaient-ils ? à quoi employait-il ses heures quand il ne manigançait rien contre nous ? Je ne m’en souciais pas. En dehors de ses rapports avec nous, avec moi, en dehors de nos heurts publics et héréditaires, il n’existait pas.

 

 

Mais, pour l’homme juif, mes connaissances jaillissaient d’une source intarissable : plus j’en connaissais, plus j’en voulais acquérir. Soif de savoir, enveloppante, envahissante, qui devenait véritable obsession.

Être juif, je savais ce que cela signifiait dans la vie quotidienne et dans l’absolu : il suffisait d’obéir à la loi ; il fallait donc d’abord la connaître, et, ensuite s’en souvenir ; il suffisait d’aimer Dieu et ce qui, dans sa création, porte sa marque pour que s’accomplisse sa volonté.

L’alliance d’Abraham, le sacrifice suspendu d’Isaac, les songes brûlants de Jacob, la révélation au Sinaï, la longue marche dans le désert, les bénédictions de Moïse, la conquête de Canaan, les pèlerinages au temple de Jérusalem, les paroles dures, belles et dures, d’Isaïe, de Jérémie, les lamentations, les légendes talmudiques : ma tête bourdonnait de souvenirs, de débats, de contes bruissant de rois, de prophètes, de tragédies et de miracles ; dans chaque histoire, il y avait des victimes, toujours des victimes ; et des survivants, toujours des survivants. Être juif signifiait vivre et chanter sa mémoire.

Rien de plus facile. Il suffisait de suivre la tradition, de reproduire les gestes et les sons transmis par les générations dont j’étais l’aboutissement. Le matin de Shavouot, je me trouvais avec Moïse recevant la Loi. Le soir de Tisha b’Av, assis par terre et le front couvert de cendre, je pleurais avec Rabbi Yohanan ben Zakkai sur la destruction de la cité dite indestructible. La semaine de Hanouka, je me portais au secours des Maccabées, et à Pourim je riais, je riais aux éclats avec Mordechaï, je célébrais avec lui sa victoire, sa survie. Et semaine après semaine, bénissant le vin aux repas de Shabbat, j’accompagnais les juifs hors d’Égypte : je n’en finissais pas de quitter l’Égypte, de me libérer de l’esclavage. Être juif signifiait se vouloir créateur de liens, porteur de continuité.

Plus tard, avec les années, j’appris un vocabulaire plus « sophistiqué », plus « moderne » aussi. On me disait qu’être juif signifiait mettre l’accent simultanément et pareillement sur le verbe et sur le nom, sur le temporel et l’intemporel, empêcher que l’un n’exclue l’autre, que l’un s’accomplisse aux dépens de l’autre. C’est servir Dieu en prenant le côté de l’homme, plaider pour l’homme tout en reconnaissant son besoin de Dieu. Être juif, c’est opter pour le Créateur et pour sa création, c’est refuser d’opposer l’un à l’autre.

Certes, pareil à Abraham, il incombe à l’homme d’interroger Dieu, et pareil à Moïse de lui dire sa colère, et pareil à Job de lui crier sa peine. Mais le juif opte pour Abraham qui interroge et pour Dieu qu’il interroge ; il revendique tous les rôles et assume tous les destins : il est somme et synthèse.

Je me souviendrai longtemps, peut-être toujours, de mon Maître, celui qui avait la barbe jaunie, me disant : « Seul le juif sait qu’il lui est donné de faire face à Dieu si c’est pour défendre sa création. » Et une autre fois : « Dire que Dieu ou l’homme est au centre de l’univers est également sacrilège ; il faut plutôt croire que l’un est l’univers de l’autre ; et ils en cherchent tous deux le centre. » Et encore : « C’est Dieu qui a donné la Loi mais il appartient à l’homme de l’interpréter ; et son interprétation lie Dieu et l’engage. »

Conception idéalisée, sublimée, du juif ? de l’homme ? Peut-être. Et pourtant éprouvée quotidiennement, universellement, à tous les instants, dans toutes les circonstances.

A l’école, je lisais dans le Talmud : pourquoi Dieu a-t-il créé un seul homme ? Pour que personne, plus tard, ne puisse se dire supérieur aux autres : tous les hommes ont le même ancêtre.

Et aussi : un malfaiteur qui met le feu au Temple, l’édifice le plus sacré, le plus vénéré au monde, n’est passible que de trente-neuf coups de fouet ; qu’un fanatique le tue et il sera puni de mort. Car tous les temples et tous les sanctuaires ne valent pas la vie d’un seul être humain, fût-il incendiaire, profanateur, l’ennemi de Dieu et la honte des hommes.

Douloureuse ironie : on nous pourchassait de pays en pays, on ravageait nos maisons d’étude et de prière, on assassinait nos sages, on massacrait nos écoliers et cependant nous continuions inlassablement, désespérément, à proclamer la sainteté inviolable de la vie, la foi inébranlable en l’homme, en tout homme, fût-il du camp des tueurs.

Contradiction stupéfiante ? Peut-être. Mais être juif, c’est précisément se révéler dans ses contradictions en les assumant. C’est sauvegarder son passé, alors que la société n’aspire qu’à la conquête de l’avenir ; c’est observer le Shabbat, alors que le jour officiel de repos est le dimanche ou le vendredi ; c’est explorer avec ferveur le Talmud avec ses lois et ses discussions d’apparence désuètes, alors que dehors, à deux pas du Héder ou de la Yeshiva, vos amis et parents sont pris dans une rafle ou battus dans un pogrome ; c’est affirmer le droit de l’esprit dans un monde qui nie l’esprit ; c’est chanter, et chanter encore et plus fort, de plus en plus fort, tandis qu’à l’alentour tout annonce la fin du monde, la fin de l’homme.

Tout cela était vrai, le petit garçon juif vous le dit. Il ne raconte que ce que j’ai vu et entendu, ce que j’ai vécu, moi-même, autrefois.

Eh oui, jadis, au loin, tout lui paraissait simple, réel, vibrant de vérité. Comme Dieu, il regardait le monde et le jugeait bon, fécond, plein de sens. Même en exil, chaque être était à sa place, et chaque rencontre chargée de promesse. La ville était un royaume dont les fous et les mendiants se révélaient princes du Shabbat avec l’arrivée du Shabbat.

Je n’oublierai jamais le Shabbat dans ma ville. Quand j’aurai oublié tout le reste, il restera dans ma mémoire. L’atmosphère de fête, de sérénité, qui flottait dans les demeures les plus pauvres ; les nappes blanches, les bougies, les petites filles soigneusement peignées, les hommes se rendant à la synagogue. Quand ma ville sera engloutie dans l’abîme des temps, je me rappellerai la lumière du Shabbat, la chaleur du Shabbat, la profondeur du Shabbat dans ma ville. Les prières exaltantes, les chants sans paroles des hassidim. Le feu, le rayonnement de leurs Maîtres.

Les souffrances et les angoisses passées et à venir s’effaçaient dans le lointain. Apaisé, l’homme invoquait la présence divine pour lui dire sa gratitude.

Les jalousies, les rancunes, les mesquineries du voisin pouvaient attendre. Les dettes aussi, et les soucis aussi. Et les dangers. Tout pouvait attendre. Le Shabbat, en l’enveloppant, conférait à l’univers une dimension de paix, une auréole d’amour.

Et que viennent manger ceux qui ont faim ; et ceux qui se sentent abandonnés, qu’ils prennent la main tendue ; et ceux qui sont seuls, et ceux qui sont tristes, les étrangers, les réfugiés, les errants, qu’ils viennent, sortant de la synagogue, partager le repas dans n’importe quel foyer ; et ceux qui taisent leur mal en serrant les lèvres, qu’ils contiennent leurs larmes et viennent puiser dans la joie commune du Shabbat.

La différence entre nous et les autres ? Les autres, pensais-je, les pauvres. Ils ne savent pas ce qui leur manque ; ils ne sont pas touchés par l’émouvante beauté, par la splendeur éternelle du Shabbat.

 

 

Vint l’holocauste qui bouleversa l’histoire. Par ses proportions et dans ses visées, il marqua la fin d’une civilisation. L’homme concentrationnaire découvrait l’anti-sauveur.

On assista à une immense simplification. Il y avait les bourreaux d’un côté et les victimes de l’autre. Et les spectateurs, les neutres ? Les neutres servent toujours les bourreaux simplement en les laissant faire. Être juif signifiait alors combattre à la fois la complaisance des neutres et la haine des tueurs. Et résister. N’importe comment, par tous les moyens. Pas seulement par les armes. Le juif qui refusait la mort, qui refusait de croire en la mort, qui décidait de se marier dans le ghetto, de circoncire son fils, de lui enseigner la langue sacrée, de le rattacher à la lignée menacée et affaiblie d’Israël, résistait à sa manière. Le professeur ou le boutiquier qui, niant les faits et les avertissements, se cramponnait à l’illusion pour ne pas admettre que les êtres peuvent basculer ainsi dans l’abjection, à sa manière il résistait. Entre les insurgés du ghetto de Varsovie et les vieillards débarqués à Treblinka il n’y avait pas de différence essentielle : parce qu’ils étaient juifs, ils étaient voués à la haine, à la mort.

Plus que jamais, en ce temps-là, être juif signifiait refus — et en premier lieu, refus de voir la réalité et l’existence avec les yeux de l’ennemi. Refus de lui ressembler, refus de lui concéder cette victoire.

Pourtant elle semblait solide, sa victoire. Et, au début, définitive. Toutes ces communautés déracinées, anéanties, dissipées dans la fumée ; tous ces trains qui striaient les nuits de la campagne polonaise ; tous ces hommes, toutes ces femmes, dépossédés de leur langage, de leurs noms, de leurs visages et forcés à vivre et à mourir, selon les lois de l’ennemi, dans l’anonymat et la nuit. Tous ces royaumes de barbelés où les sujets se ressemblaient et les mots se valaient. Les jours se suivaient, les heures aussi, et les pensées, abruties et noirâtres, traînaient dans la boue et le sang parmi les cadavres.

Et l’adolescent en moi, assoiffé de foi, cessait de comprendre : où est Dieu dans tout cela ? est-ce une épreuve encore, une de plus ? est-ce une punition ? si oui, pour quels péchés ? pour quels crimes, ce châtiment ? existe-t-il un méfait qui mérite tant de fosses communes ? pourra-t-on encore parler de justice, de vérité, de charité divine, face au meurtre d’un million d’enfants juifs ?

Je ne comprenais pas, je craignais de comprendre. Je me demandais si c’était la fin du peuple juif, ou peut-être la fin de l’aventure humaine. C’était à coup sûr la fin d’une époque, la fin d’un monde. Cela, je le savais. Cela seul je savais.

Pour le reste, j’accumulais des incertitudes. La foi des uns, l’incroyance des autres renforçaient ma perplexité. Comment pouvait-on croire, comment pouvait-on ne pas croire en Dieu devant ces montagnes de cendre ? Qui symboliserait le fait concentrationnaire : le tueur ou la victime ? Leur confrontation était si saisissante, si gigantesque qu’elle ne pouvait pas ne pas inclure un aspect métaphysique, ontologique : saura-t-on jamais cerner son mystère, le percer ?

Questions, doutes. Tel un somnambule, j’évoluais dans un brouillard. Pourquoi le Dieu d’Israël se montrait-il si hostile envers les descendants d’Israël ? Je ne savais pas. Pourquoi des hommes libres, libéraux et humanistes, restaient-ils insensibles à la souffrance juive ? Je ne savais pas.

Il m’en souvient : l’arrivée à Birkenau. Minuit. Hurlements. Aboiements. Familles unies pour la dernière fois, familles déchirées. Un jeune garçon juif marche à côté de son père avec les hommes du convoi ; ils marchent, ils marchent et la nuit marche avec eux ; ils se dirigent vers un endroit d’où s’échappent des flammes monstrueuses, des flammes qui s’élèvent jusqu’au ciel comme pour le dévorer. Soudain, un détenu traverse les rangs et explique aux hommes ce qu’ils regardent, la vérité de la nuit : l’avenir, l’absence d’avenir ; la clé du secret, la puissance du mal. Il parle, il parle et le jeune garçon juif touche le bras de son père comme pour le rassurer, et lui chuchote : c’est impossible, pas vrai ? n’écoute pas ce que dit le détenu, il veut nous faire peur, c’est tout, pas vrai ? ce qu’il dit est impossible, impensable ; tout cela appartient à un temps révolu, au Moyen Age, pas au XXe siècle, pas à l’histoire moderne : le monde, père, le monde civilisé ne se tairait pas.

Et pourtant le monde civilisé savait ; et le monde civilisé se taisait. Mais l’homme dans tout cela ? Et la culture, comment en était-elle arrivée là ? Tous ces maîtres spirituels, tous ces penseurs, tous ces philosophes épris de vérité, tous ces moralistes ivres de justice : comment concilier leur enseignement avec Mengele, grand Seigneur des sélections à Auschwitz ? Je ne trouvais pas de réponse. Je me disais qu’une erreur grave, horrible, avait dû être commise quelque part, mais j’ignorais laquelle et par qui. Quand et où l’histoire avait-elle pris le mauvais tournant ?

Je me souviens d’une parole prononcée par un jeune talmudiste au masque de vieillard, mon coéquipier au travail, qui avec moi portait des pierres plus lourdes que nous :

— Admettons, murmurait-il, admettons que notre peuple n’ait pas transmis la Loi aux autres nations ; oublions Abraham et son exemple, Moïse et sa justice, les prophètes et leur message ; notre apport à la philosophie, aux sciences, à la littérature, admettons que tout cela soit négligeable ou même inexistant. Maïmonide, Nahmanide, Rashi : rien. Spinoza, Bergson, Einstein, Freud : rien. Admettons que nous n’ayons en rien contribué au progrès, au bien-être du genre humain. Mais une chose ne nous sera pas contestée : les grands tueurs, les grands assassins de l’histoire — les Pharaons, les Nérons, les Khmelnitski, les Hitler — ce n’est pas dans nos rangs qu’on les a trouvés.

Ce qui nous ramène à notre point de départ : aux rapports entre juifs et chrétiens ; dans la tourmente, nous avons été bien obligés de les réviser. C’est qu’une vérité nouvelle et dure nous avait frappés : alors que tous les juifs étaient des victimes, tous les tueurs étaient chrétiens.

Je le rappelle ici non pour marquer des points ni pour embarrasser qui que ce soit. Je ne pense pas qu’une religion, qu’un peuple, qu’une nation soient inférieurs ou supérieurs aux autres ; je n’aime pas le triomphalisme facile ni chez nous ni en face. Je n’aime pas ceux qui ont bonne conscience et l’affichent. Je me sens plus proche de certains chrétiens — à condition qu’ils n’essaient pas de me convertir à leur foi — que de certains juifs. D’un Jean XXIII ou d’un Mauriac que de tel ou tel juif honteux. J’ai davantage en commun avec un chrétien authentique et tolérant qu’avec un juif qui ne l’est pas. J’insiste là-dessus parce que les paroles que je vais devoir prononcer ne manqueront pas de peiner mes amis chrétiens. Mais je n’ai pas le droit de les taire.

Comment expliquer qu’un Hitler ou un Himmler n’aient jamais été excommuniés par l’Église ? que Pie XII n’ait jamais jugé nécessaire, voire indispensable, de condamner Auschwitz et Treblinka ? que, parmi les SS, il y eût un fort pourcentage de croyants fidèles à leurs attaches chrétiennes jusqu’à la fin ? que certains tueurs se confessaient entre deux massacres ? et que tous venaient de familles chrétiennes et avaient reçu une éducation chrétienne ?

Certes, çà et là, des chrétiens courageux vinrent à notre secours ; mais ils furent peu nombreux. Quelques dizaines d’évêques et de curés, quelques centaines d’hommes et de femmes pour toute l’Europe. En Pologne chrétienne, les évadés des ghettos souvent y retournaient, tant le pays leur fut hostile ; ils redoutaient les Polonais autant que les Allemands. En Lituanie aussi. En Ukraine aussi. Et en Russie blanche. Et en Hongrie. Comment expliquer la passivité des habitants à l’égard des persécutions des juifs ? comment expliquer la cruauté des tueurs ? comment expliquer que le chrétien en eux n’ait pas fait trembler leur bras lorsqu’ils tiraient sur des enfants, ni leur conscience lorsqu’ils poussaient leurs victimes nues et battues dans les usines de la mort ?

Cela fait mal de le dire, mais il le faut : si les victimes sont un problème pour les juifs, les tueurs constituent un problème pour les chrétiens.

Oui, les victimes demeurent pour nous un problème grave et inquiétant. Rien ne sert de l’escamoter. Qu’y avait-il donc dans le juif pour le réduire si vite, si aisément, à l’état de victime ? J’ai lu toutes les réponses, toutes les explications. Insuffisantes, toutes. Comment imaginer les cortèges silencieux qui avançaient vers les ravins ? et les foules qui se laissaient berner ? et les condamnés qui, dans les wagons scellés et parfois sur la rampe même de Birkenau, continuaient à ne rien voir ? Je ne comprends pas. Je ne comprends ni les tueurs ni les victimes.

Être juif, au temps de l’holocauste, c’était peut-être ne pas comprendre. Ayant rejeté le meurtre comme moyen de survie et la mort comme solution, on acceptait de vivre et de mourir sans comprendre. Seule comptait la volonté de demeurer juif, c’est-à-dire victime, c’est-à-dire humain ?

 

 

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