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Un long samedi, entretiens

De
175 pages
On dit George Steiner intransigeant. Il a la passion de l’absolu. Certains le redoutent pour son esprit acide et ses attaques virulentes, d’autres l’admire pour sa culture polyglotte, sa connaissance des textes classiques, ses engagements intellectuels et sa croyance éperdue, après la Shoah, d’une communauté humaine encore possible.
Avec Laure Adler, George Steiner évoque sa jeunesse (il est né en 1929 de parents juifs viennois, ils migrent en 1940 à New York) et sa formation aux États-Unis, sa position sur le judaïsme, son amour des langues et les grandes mythologies de notre siècle : psychanalyse, marxisme, structuralisme. Il parle aussi de son amour infini pour ce qui fait le goût de la vie : la musique.
Ce témoignage d’un des plus grands universitaires du XXe siècle au soir de sa vie, avec la complicité intellectuelle de Laure Adler, est une parfaite introduction à l’ensemble de son œuvre.
Portrait de George Steiner © Oscar Elias / AISA / Leemage
Ce livre est issu de plusieurs series d’entretiens inities par France Culture entre 2002 et 2014, puis reecrits et restructures par les auteurs.
© Flammarion, 2014.
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Un long samedi
DUMÊMEAUTEUR
uvres, Gallimard, 2013. Fragments (un peu roussis), Pierre Guillaume de Roux, 2012. Poésie de la pensée, Gallimard, 2011. Lectures : chroniques duNew Yorker, Gallimard, 2010. Ceux qui brûlent les livres, L’Herne, 2008. À cinq heures de l’aprèsmidi, L’Herne, 2008. Les Livres que je n’ai pas écrits, Gallimard, 2008. Le Silence des livres; 2007., Arléa, 2006 Une certaine idée de l’Europe, Actes Sud, 2005. Dix raisons (possibles) à la tristesse de pensée, Albin Michel, 2005. Tolstoï ou Dostoïevski, 1018, 2004. Maîtres et disciples; Folios Essais, Gallimard, 2003 n° 477, 2006. Les Logocrates; 1018, 2006.; 2008 , L’Herne, 2003 Nostalgie de l’absolu, 1018, 2003. Avec Cécile Ladjali,Éloge de la transmission : le maître et l’élève, Albin Michel, 2003 ; Hachettes Littéra tures, 2007 ; Pluriel, 2013. Extraterritorialité : essai sur la littérature et la révolution du langage; Hachette Littéra, CalmannLévy, 2002 tures, 2003. De la Bible à Kafka; Hachette Litté, Bayard, 2002 ratures, 2003. Grammaires de la création; Folio, Gallimard, 2001 Essais n° 505, 2008.
(Suite en fin d’ouvrage)
George Steiner avec Laure Adler
Un long samedi
Entretiens
Flammarion
Ce livre est issu de plusieurs séries d’entretiens initiés par France Culture entre 2002 et 2014, puis réécrits et restructurés par les auteurs.
© Flammarion, 2014. ISBN : 9782081351707
La première fois que j’ai vu George Steiner, c’était dans un meeting il y a une bonne dizaine d’années. À l’époque, à l’approche d’élections européennes, il était encore envisageable d’inviter des intellectuels de la Mitteleuropa et de les écou ter… La salle était comble, et le public, à la fin de la journée, invité à poser des questions. Le dis cours de Steiner sur la montée du populisme avait été percutant, tant sur le plan historique que sur le plan philosophique. Un monsieur posa une question alambiquée, plus pour faire valoir ses connaissances que pour obtenir une réponse. Stei ner ne le ménagea pas. Je me suis dit que ce grand intellectuel, dont j’avais lu certains ouvrages, n’était pas un type facile. Je n’avais pas tort. Je le revis deux ans plus tard, dans un colloque à Normale Sup où les plus grands spécialistes d’Antigone étaient venus du monde entier pour échanger leurs points de vue. Lui, contrairement aux autres, avant l’ouverture
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de la session, ne se mélangeait pas. Il restait en retrait, tendu, abîmé dans une méditation inté rieure. Il ressemblait à un romantique du e XIXsiècle qui s’apprête à livrer un duel par un matin glacé en sachant que sa vie est en danger. C’était un peu cela. Quand Steiner parle, il s’engage. Sa pensée, toujours aventureuse, se déploie dans l’instantanéité du temps où elle peut s’articuler et, même s’il dispose d’une culture encyclopédique, et ce dans plusieurs langues et plusieurs disciplines, Steiner part à la chasse. Il braconne, il s’enfonce dans les fourrés. Il déteste les chemins tout tracés et préfère se perdre, quitte à rebrousser chemin. Bref, il cherche à s’étonner luimême. L’exercice n’est pas facile pour qui n’a jamais considéré que la sédimentation des connaissances était un moyen de faire semblant d’articuler un dis cours, lequel ferait semblant d’articuler une théorie. C’est que, pour penser, il faut utiliser le lan gage. Or Steiner en a, depuis des décennies, ana lysé les chaussetrapes, les roueries, les difficultés, les doubles fonds. Admirateur et lecteur quotidien de Heidegger, son esprit travaille toujours dans la certitude de notre finitude et dans la tentative désespérée de faire coïncider la parole poétique avec l’origine de la langue. On pourrait discourir longtemps sur la haute technicité des différents exercices de la pensée que Steiner sait maîtriser. Mais là n’est pas l’impor
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tant. Car il s’en moque. Avec lui on n’a jamais la sensation qu’il faudrait parvenir à une fin, qu’élucider un problème apporterait une certaine consolation. Bien au contraire. La recherche en ellemême est le sel de la vie. Et plus l’exercice est périlleux, plus il jubile. Il est sans cesse aux aguets. Drôle et sarcastique, peu amène sur luimême et sur ses contemporains, grave et jubilatoire, lucide jusqu’au désespoir, d’un pessimisme actif. Il est le fils de Kafka, dont il connaît l’œuvre par cœur, mais déteste Freud et affiche un mépris pour le moins étrange envers la psychanalyse. Il n’en est pas à un paradoxe près. Il admire les sciences exactes mais continue à passer un temps considérable à chercher, comme un bricoleur du dimanche, les zones infralinguistiques qui régis sent notre rapport au monde. Il déteste les entretiens. Je le savais. À un moment où j’occupais des responsabilités qui m’interdi saient, temporairement, d’exercer mon métier de journaliste, je lui ai demandé de faire, pour France Culture, des grands entretiens avec l’interlocuteur de son choix. Il m’a dit : « Venez. Venez me voir. » J’ai demandé au président de Radio France l’auto risation de partir pour Cambridge avec un magnéto phone, un peu comme une pensionnaire qui demande un bon de sortie à sa responsable d’inter nat parce que sa grandtante vient lui rendre visite pour quelques heures.
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Sa femme, Zara, a ouvert la porte. Elle avait préparé un cheesecake entre deux pages d’écriture (elle est l’une des plus grandes historiennes actuelles de l’histoire de l’Europe lors de l’avène ment du totalitarisme). Dehors, dans le petit jar din, il y avait des roses trémières, des oiseaux qui s’égosillaient sur les branches du cerisier bour geonnant dans l’éveil du printemps. George m’a conduit au bout du jardin et a ouvert la porte de son bureau, sorte de cabane octogonale construite pour abriter le plus de livres possible. Il a enlevé le disque de Mozart qu’il écoutait. La conversation pouvait commencer. Je ne savais pas que je reviendrais si souvent et que, au fil du temps, se préparait pour lui, comme en secret, l’apprentissage de ce qu’il nomme un long samedi. Cet automne je reviendrai avec ce livre. J’espère que George aura terminé le nouveau texte sur lequel il est en train de travailler. Ce sera l’occa sion de continuer ces entretiens.
Laure Adler Juillet 2014