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Un manager dans la France des Trente Glorieuses

De
270 pages
Ce passionnant récit raconte le parcours de Claude-Alain Sarre, qui a mené ce grand manager de l'Université de Lille à Paris, où il a fait Sciences-Po, après une parenthèse de quelques mois avec les Compagnons de la Musique. Entré comme agent technique chez Citroën, il en est devenu le PDG, avant de présider deux autres groupes industriels - La Lainière de Roubaix et Nobel-Bozel -, puis d'assurer la direction générale des affaires économiques du Patronat français. Il est aujourd'hui docteur en histoire et doctorant en philosophie.
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QUELQUES MOTS DE PRÉSENTATION
J’ai déjà raconté la vie de personnages historiques ou de collectivités religieuses dont l’esprit et le parcours m’avait intéressé : aujourd’hui, me voici devant un exercice différent puisque je passe de la biographie à l’autobiographie. Je ne dirai pas tout, ne serait-ce que pour éviter de lasser le lecteur, mais j’ai tout fait pour éviter les mensonges volontaires. En fait, ce que j’ai voulu ici, c’est présenter le témoignage de ce que j’ai vécu, comme je l’ai vécu et senti : j’ai pensé que ce récit, cette vision évidemment personnelle, pouvait intéresser mes contemporains, toutes celles et tous ceux qui ont été, comme moi, présents en France au cours des années 1930-2010, mais aussi les plus jeunes, ceux qui n’ont pas connu les trente glorieuses et qui sont confrontés aujourd’hui à la crise des années 2008 et au-delà. Bien sûr, je serais très heureux s’il était lu également par mes amis, mes collaborateurs, mes collègues et mes confrères, vous tous sans qui je n’aurais jamais pu faire ce que j’ai fait, ni devenir ce que je suis devenu : à vous tous, un grand merci. Claude-Alain Sarre Le Tholonet, Automne 2008

« Pour son accomplissement, la vie n’a pas besoin de perfection, mais de plénitude. » Merci de votre précieux réconfort, Carl Jung !

SOMMAIRE
1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. Ceux qui m’ont permis d’exister La rue des Foulons, mon collège Saint-Jean – 1928-1939 La guerre et l’après-guerre – 1939-1947 « Je suis un type dans le genre de la Tour de Babel » – 1947-1953 Mes premières gammes – 1954-1960 Les méthodes commerciales – 1960-1966 Directeur commercial France – 1967-1968 P.-D.G. des Automobiles Citroën – 1968-1970 Le plaisir d’être utile – 1970-1982 11 25 33 51 85 105 129 135 167 217 225 235 241

10. Une sage transition : le CNPF, Raymond Barre – 1983-1988 11. « Je fais de l’histoire » – 1988-1995 12. Mes nouvelles pistes – 1995-2009 Postface : Quelques mots sur la crise en 2008 et au-delà Les lecteurs peuvent aussi consulter quelques documents annexes : 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. a) Ma route rythmée b) Quelques pistes que j’ai choisi de ne pas prendre La lettre de Wadia Novotna du 2 mars 1948 Souvenirs de Louis Aufranc, méthodes commerciales Citroën 1960-66 Résumé de mon rapport aux assises nationales du CNPF, Lille, 9 octobre 1974 Article de Jacqueline Grapin (Le Monde, 11 décembre 1974) : Claude-Alain Sarre, un homme de confiance Sommaire de mon rapport au conseil de surveillance de Boussac, 16 avril 1975 Note de J.-P. Magdalena sur Nobel-Bozel « Les sorciers-informaticiens, c’est fini ! » (interview publiée le 24 novembre 1980) Présentation de la brochure du CNPF « Cartes sur Table »

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10. « Profil graphologique », 25 juin 1995

CHAPITRE PREMIER CEUX QUI M’ONT PERMIS D’EXISTER
La généalogie familiale est un loto amélioré et c’est ce qui fait son charme et son succès jusqu’à encombrer, au grand dam des historiens, les salles de lecture des archives départementales : c’est facile, c’est pas cher et le joueur gagne à tous les coups. En effet, ou bien il découvre parmi ses ascendants une personne qui ennoblit brusquement ses racines : un noble seigneur, un évêque – en ligne collatérale, bien sûr –, un avocat, mieux un magistrat aux favoris bien soignés (je parle ici de ses attributs pileux, pas de ses préférences nocturnes), un médecin ou un « mandarin » couvert d’honneurs, un artiste connu ou méconnu, et il se dit : « Eh bien, je ne viens pas de rien ! », ce qui ne laisse jamais indifférent. Ou bien le joueur-chercheur ne trouve que de braves gens, d’humbles et modestes travailleurs sans histoire qui, de génération en génération, ont dû se battre pour survivre le moins mal possible et qui, jusqu’au milieu du XIXe siècle, n’ont su que tracer une croix maladroite au bas de leur acte de mariage. Sa découverte lui apparaît alors tout autant gratifiante : « Eh bien, quelle belle progression ! » Par mes branches paternelle et maternelle, j’appartiens à la seconde catégorie. Les Sarre, avant 1914. On recense en France environ 400 foyers portant le nom de Sarre et regroupant environ 1 500 personnes ; le mot Sarre – Serre dans la France du Midi – aurait désigné initialement une colline de forme allongée, peutêtre proche de ce que les Espagnols appellent sierra. Mes Sarre à moi, j’en ai retrouvé les traces depuis deux siècles aux alentours de Marquise, à douze kilomètres de Boulogne. En 1800, cinq générations avant moi, voici un premier mariage : Noël Ansel, « journalier » payé à la journée de travail, épouse à Beuvrequen Marie Augustine Cuvillier. Il a trente ans, elle vingt-cinq, tous deux sont nés dans ce

village à deux kilomètres de Marquise et c’est là qu’ils mourront, elle trois ans plus tard, lui en 1819. Ils ont vite un fils, Noël Jacques Ansel (1801-1875) berger, et c’est lui qui tracera la dernière croix d’illettré que j’ai trouvée dans l’un de nos actes de mariage quand il se marie, sur le tard, le 7 octobre 1838, avec la « ménagère » Mélanie Marie Siam qui, elle, arrive à écrire maladroitement son nom en détachant bien ses lettres. Mélanie est née en 1813 à Hervelinghen ; c’est là qu’elle habite, à une dizaine de kilomètres de Beuvrequen. Ses parents, Jacques Siam « cultivateur » et Madeleine Tourel sont, eux aussi, nés à Hervelinghen où ils se sont mariés en 1810. Noël et Madeleine vivront jusqu’à l’âge de 74 et de 88 ans, toujours à Hervelinghen : l’air vivifiant de ce beau pays vallonné proche de la mer y est peut-être pour quelque chose. Désormais, c’est ce charmant petit village du Boulonnais qui va devenir le nid de notre famille. Et les Sarre dans tout cela ? Ils arrivent, ils arrivent. En effet, Noël et Madeleine Ansel ont une fille, Mélanie Marie Félicie Ansel née en 1842, mon arrière-grand-mère puisqu’elle va épouser un Sarre. Selon ma tante Suzanne, toute la famille l’appelait « Maman Sarre ou Man Sarre » ; grâce à ma mère qui l’aimait bien, j’ai accroché dans mon bureau, donc je vois chaque jour, un portrait d’elle réalisé en 1925 par un ami de mes parents, professeur à l’école des beaux-arts de Douai. À cette date, Mélanie II a 83 ans, après avoir été – lors de son acte de mariage – « repasseuse lingère ». Ses rides sont profondément marquées, elle porte une robe noire et un vieux bonnet blanc noué au cou (ma tante Suzanne Sarre se souvenait de « sa coiffe blanche tuyautée ») : j’aime cette bonne tête de paysanne, une femme qui a travaillé dur longtemps, soit pour laver le linge sale des autres, soit pour tenir son ménage, avant de passer au calme les dernières années de sa vie, dans la maison douaisienne de mon grand-père paternel, son fils qu’elle appelait dans son patois natal « min fieu ». Hélas ! je ne l’ai jamais vue puisque je suis né deux ans après sa mort. Selon ma tante Suzanne, « Maman Sarre était l’écrivain public du pays. Les gens de sa génération n’étaient pas allés à l’école. Maman Sarre était l’une des rares à avoir été scolarisée [vers 1850/55]. Elle partait le matin sur son baudet pour parcourir les deux kilomètres qui séparaient la ferme de l’école. Sa mère lui donnait son repas de midi. Elle a passé son certificat d’études et elle avait donc un peu d’instruction, si bien qu’on lui demandait de lire les lettres et d’écrire les réponses. » En 1860, ma chère bisaïeule épouse à 18 ans Pierre Antoine Henri Sarre, « journalier manouvrier », manœuvre âgé de trente ans. Ce Pierre Sarre, 12

toujours « journalier » à 45 ans, est né à Wissant, au bord de la Manche, où son père, Pierre François Sarre, est « ménager », c’est-à-dire métayer. À Hervelinghen, Pierre Sarre et Mélanie habitent « au lieudit Ramesaut dans une petite ferme isolée sur la hauteur », et ils vont être les derniers Sarre à travailler la terre : en effet, en cette fin du XIXe siècle, leurs deux fils, mon grand-oncle et mon grand-père paternels, vont grimper brutalement dans l’ascenseur social, tout comme le fera, presque à la même époque, mon grandpère maternel et le grand-père maternel de ma chère Simone. Le voilà, dans les années 1880, le grand virage de nos familles. Pierre et Mélanie ont deux fils, Omer et Eugène. Omer, l’aîné né en 1861, sera l’un de ceux que l’on a surnommés « les hussards noirs de la République » : les lois de Jules Ferry réformant en profondeur l’enseignement en France datent de 1880 et 1881 et Omer Sarre, à l’âge de vingt ans, choisit d’être instituteur. Il est nommé à Lillers, petite ville à 50 kilomètres au sud-est de son village natal d’Hervelinghen ; malheureusement, il y meurt à 30 ans, de la fièvre typhoïde, alors qu’il était fiancé à Agathe Lefebvre, la fille de sa logeuse. Peu avant sa mort, il a, selon les souvenirs de ma tante Suzanne, « fait jurer à sa mère [Mélanie] de tout faire pour que son frère cadet, Eugène, se marie avec la cousine d’Agathe, Marie ; il voulait cette union parce qu’il appréciait beaucoup Marie. Maman Sarre a tenu sa promesse ; elle a rencontré les parents de Marie Lefebvre, elle leur a exposé le vœu d’Omer et le père de Marie lui a répondu : « J’ai bien connu Omer qui venait avec Agathe à la maison. En revanche, je ne connais pas Eugène, et je pense qu’il faut d’abord demander à Marie ce qu’elle pense de ce projet de mariage. » On a appelé Marie qui a fait une réponse tout aussi franche : « C’est bien joli mais Eugène Sarre, je ne le connais pas ! » Huit jours plus tard, Eugène Sarre est venu à Lillers ; cela s’est très bien passé. Le mois suivant, Eugène Sarre retournait à Lillers pour faire publier les bans. Ils ne s’étaient vus que deux fois avant de se marier le 2 mai 1892 ; ce fut un mariage discret en raison du décès d’Omer. » Cette Marie Lefebvre dont je suis le petit-fils est née à Lillers en 1869 : elle a donc 23 ans quand elle épouse Eugène Sarre, son aîné de deux ans. Son père est Casimir Lefebvre, lui aussi né à Lillers en 1843, « tonnelier cafetier » dans cette ville où il mourra en 1911 ; selon ma tante Suzanne, « tout le monde l’appelait « père Casimir », il avait une voix extraordinaire : une très belle basse chantante, il était chantre à l’église » ; le père de ce Casimir Lefebvre, Casimir Joseph, était déjà « tonnelier » à Lillers. À 25 ans, Casimir II épouse Adolphine Boulinguez, sa cadette de trois ans ; cette Adolphine, mon autre bisaïeule paternelle, était la fille de Charles Boulinguez, de Lillers, lui aussi et, selon ma tante Suzanne, « elle avait le type 13

espagnol ». Pas étonnant : cette désinence « ez » révèle toujours, dans nos régions du Nord, une lointaine ascendance espagnole (j’ai eu un camarade d’école qui, pour la même raison, s’appelle Jean Wacquez, déformation transparente de Vasquez) : pour comprendre de telles origines, il suffit de se rappeler que les Flandres sont restées sous la domination de l’Espagne jusqu’au traité d’Aix-la-Chapelle en 1668 et que les soldats espagnols n’étaient pas, que je sache, autorisés à rentrer en permission de week-end dans leur famille. Ma mère disait souvent de notre second fils, Pierre-Emmanuel, au teint mat et aux cheveux très noirs dans sa jeunesse : « C’est un vrai p’tit Boulinguez. » Olé ! Les ancêtres, ça laisse des traces longtemps. Voici maintenant mes grands-parents paternels. Mon grand-père Eugène Sarre est né en 1867 à Hervelinghen – où il est enterré à l’ombre du clocher de l’église dans le caveau familial, avec sa grand-mère, son père et sa mère, son frère Omer et son épouse Marie – et il est mort à Evreux en 1940. Ce fils d’un « journalier manouvrier » et d’une « repasseuse lingère » a laissé, chez tous ceux qui l’ont fréquenté – y compris chez ma mère qui n’était pourtant pas d’un naturel indulgent, surtout envers sa belle-famille –, l’image d’un homme d’une bonté et d’une douceur réellement exceptionnelles. Je l’ai peu connu car je devais avoir six ans quand il a quitté Douai pour Evreux. Je me rappelle seulement son doux sourire, ses yeux vifs, son goût pour les échecs : je le vois encore en train d’essayer d’apprendre ce jeu à Robert, mon frère aîné alors âgé d’une douzaine d’années et qui n’appréciait guère « les chevaux de Pépé ». L’un des pires souvenirs de ma jeunesse – aujourd’hui encore, il me suffit de fermer les yeux pour le retrouver – est celui de son enterrement. Nous sommes fin février 1940, durant la fameuse « drôle de guerre » : nous sommes venus de Douai à Hervelinghen en train, il fait très froid et il tombe un sale petit crachin. La messe de funérailles et l’enterrement sont les premiers auxquels j’assiste mais, pire encore, je me souviens du restaurant où nous avons déjeuné : toute notre petite famille est réunie et je suis stupéfié, effaré, épouvanté, par les rires joyeux des parents et des cousins qui ne se sont pas vus depuis longtemps, soudain plus sensibles aux plaisirs de leurs retrouvailles et des plats bien chauds qu’à la disparition d’un « être » pourtant réputé « cher ». J’ai douze ans : ce jour-là, mon estime et mon respect pour le monde des adultes en prennent un sérieux coup. Aujourd’hui, je serais sans doute plus indulgent, allant peut-être même jusqu’à évoquer je ne sais quel « défoulement » collectif justifié par les rudes épreuves de la douleur toute fraîche, de l’église, du cimetière, de la guerre qui rôde. Certes, certes… 14

Selon Suzanne, mon grand-père et son frère aîné Omer « ne se destinaient pas à la culture et leurs parents ont fait des sacrifices pour qu’ils fassent leurs études » à Calais : ils y sont pensionnaires, et leur mère, Mélanie, « allait à pied de la ferme à Calais pour leur porter des provisions et du linge propre. Elle revenait à pied avec leur linge sale : quinze kilomètres pour aller, autant pour revenir, trente kilomètres, bien chargée ! » Ma pauvre bisaïeule a décidément eu bien du mal à se libérer des corvées de linge sale. Après ses années de pensionnat, Eugène Sarre choisit la carrière de clerc de notaire. Il débute comme clerc dans une étude de Calais où il gagne 150 francs par mois (environ 500 euros 2008) ; peu après son mariage en 1892 et la naissance d’un premier enfant, né et mort en 1893, prénommé Pierre, il décide d’aller à Paris « afin d’améliorer sa situation ». En 1894, ma grand-mère « va faire ses couches au domicile de ses parents à Lillers » : c’est donc à Lillers que naît, le 11 septembre 1894 à onze heures du matin, son fils Henri, mon cher père. Mon grand-père reste dix ans à Paris où naît, le 26 avril 1899, son second enfant, ma tante Suzanne ; il habite dans le 19ème arrondissement, avenue de Laumière, car il est alors clerc de notaire tout près de là, dans une étude située rue de Flandre où il aurait doublé son salaire calaisien, pour gagner 300 francs mensuels (1 000 euros 2008) ; selon ma tante Suzanne, « comme tous les clercs, il portait chapeau haut-de-forme et jaquette ». En 1902, Eugène Sarre quitte Paris pour devenir « principal clerc de notaire » dans l’étude de maître Gennevoise, notaire à Douai, 47 rue du Clocher Saint-Pierre : c’est une belle promotion et, dans cette ville de province assez proche de ses racines, il s’autorise à « remplacer le haut-de-forme par le melon, tout en gardant la jaquette ». J’ai une photo de lui dans cet uniforme civil, avec une moustache conquérante et son sourire malicieux. Il s’installe dans une petite maison que j’ai fréquentée dans ma jeunesse, au 58 de l’avenue du 4-Septembre derrière le jardin public et c’est là qu’il vit désormais avec sa mère Mélanie, sa femme Marie et leurs deux enfants, Henri et Suzanne. Mon père fait ses études à Douai et il suit des cours de droit avant d’entrer à son tour à l’étude Gennevoise à 16 ans et 3 semaines le 1er octobre 1910, comme clerc de notaire auprès de son père, tout en apprenant au Conservatoire le violon qu’il pratiquera avec talent jusqu’à l’âge de soixante ans. Ainsi, à Douai, la famille Sarre passe douze années tranquilles avant une guerre qui va la bouleverser, comme des millions d’autres, en France, en Allemagne et ailleurs.

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La guerre 14-18. En 1914, Eugène Sarre a 47 ans, son fils Henri en a 20 et Suzanne 15. Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Le lendemain, ses troupes envahissent la Belgique, pays neutre ; le 20 août, elles entrent dans Bruxelles et, le 25, les voilà déjà à Douai. Ma tante Suzanne se souvient : « Henri, de la classe 14, venait de passer le conseil de révision. Il devait partir en octobre faire son service militaire. Il a décidé, avec cinq ou six camarades, de fuir pour éviter d’être ramassé par l’ennemi. Dans la nuit du 27 août, ils sont partis à pied pour Lille. Henri est allé à la gendarmerie pour être affecté dans un régiment ; il a été dirigé sur Nantes pour rejoindre son régiment, le 91ème d’infanterie. » Ma tante poursuit : « Les Allemands ont fait placarder dans toutes les rues des affiches ordonnant à tous les hommes de 17 à 60 ans de se rendre, le 6 septembre, sur la place du Barlet [à 300 mètres de la maison familiale]. C’était soi-disant pour un contrôle d’identité. J’ai lu cette affiche et je suis rentrée aussitôt à la maison pour prévenir papa qui est allé vérifier et nous a dit : « Il faudra que j’y aille parce que les absents sont menacés d’être recherchés pour être fusillés. » Il est parti simplement avec son livret militaire et ses pièces d’identité. À neuf ou dix heures, il n’était toujours pas revenu, Maman s’angoissait et elle m’a demandé : « Va voir ce qui se passe. Et ne te fais pas remarquer. » « La grande place du Barlet, noire de monde, était gardée par un cordon d’uhlans. Les gens étaient décomposés, il faisait une chaleur épouvantable, c’était un dimanche. Papa était parti en chemise. Je l’ai cherché et j’ai fini, en longeant les murs, par l’apercevoir. J’ai réussi à l’aborder et il m’a implorée : « Retourne vite à la maison, va me chercher des sandwichs et de l’argent dans mon portefeuille. » Je suis retournée à toutes jambes à la maison, on lui a préparé des sandwichs avec de la viande froide et du beurre, des fruits. Nous avons fait un paquet et Maman y a mis une veste. J’ai couru, couru tout ce que j’ai pu. J’ai juste eu le temps de lui donner le paquet. On n’a même pas pu s’embrasser. Toute cette troupe est partie à pied pour Cambrai. » Mon grand-père se retrouve à Recklinghausen, ville du bassin de la Ruhr, dans une prison où on lui confie la gestion de la bibliothèque. Libéré fin 1915, il rentre à Douai pour trouver, dit ma tante Suzanne, « notre maison transformée par les Boches en casino ! Les uns jouaient avec mon piano, les autres avec le violon d’Henri ! Et ça buvait ! Et ça chantait ! Comme les onze études de notaire de Douai étaient fermées, Papa, qui n’était alors que clerc, a été nommé notaire par la Chambre des notaires de Lille et chargé de prendre la responsabilité des actes qu’il fallait passer. Fin 1916, il a été pris une deuxième fois comme otage en sa qualité de notaire. Les Boches ont 16

embarqué vingt-cinq notables de Douai, et dix seulement sont revenus. Ils ont été déportés à Vilnius en Lituanie, ils ont beaucoup souffert ». L’histoire bégaiera puisque, trente ans plus tard, dans la nuit du 19 au 20 juin 1944, mon frère Robert sera arrêté, à son tour, à Douai, sous mes yeux, par la Gestapo et déporté en Allemagne. Comme chantait si bien Prévert : « Quelle connerie, la guerre ! » Selon les journaux que lisent, au printemps 1918, ma grand-mère et sa fille Suzanne réfugiées à Wissant, « les trois-quarts des otages du Nord de la France [étaient] morts ». Heureusement, en juillet 1918, elles reçoivent une carte de mon grand-père, rentré à Paris avant de les retrouver ; il aurait été libéré grâce à l’intervention du roi d’Espagne, dont l’ambassadeur à Berlin représentait la France. Suzanne se souvient : « Papa avait bien, bien changé. Il avait une barbe grise [il n’a pourtant que 51 ans] et il était méconnaissable. Quand il m’a regardée, il m’a souri, et c’est par son sourire que je l’ai vraiment reconnu. J’ai bredouillé : « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ! – Mais si, c’est possible, ma fille, puisque d’autres comme moi sont revenus aussi dans ce même triste état. » Papa ne nous a alors rien dit, rien expliqué sur ce qu’il avait vécu. Non, non. Ce n’est que bien plus tard que nous avons fini par savoir. Il ne fallait pas lui en parler. Il avait été déporté en Lituanie, à Vilnius [aux mains des Allemands de 1915 à 1920]. Je tentais quand même de le faire parler : « Comment es-tu arrivé là-bas ? Comment vivais-tu ? Que faisais-tu ? Comment as-tu été traité ? – Ma fille, laisse ce cauchemar tranquille, laisse-moi me reprendre. Plus tard, plus tard ! » Il ne pouvait pas en parler. » Mon grand-père anticipe ainsi la réaction, exactement identique, que je découvrirai avec surprise chez mon frère Robert en juin 1945, à son retour de Dachau. Passons maintenant à mon père, ce jeune « homme de troupe » de la classe 14 : « Etat signalétique et services d’un homme de troupe. Modèle n° 54. Paris, le 7 août 1919 » : « Soldat Sarre Henri […] clerc de notaire, 1 m 72 […] Incorporé le 1er septembre 1914 au 91ème Régiment d’Infanterie. Arrivé au corps comme soldat de 2ème classe le 15 septembre 1914, passé au 120ème Régiment d’Infanterie le 10-5-1916. Nommé 1ère classe le 16-11-1917. Campagne contre l’Allemagne du 1 Sept. 1914. Opérations en Argonne pendant l’hiver 1914-1915. Blessé le 12 mars 1915 à Mesnil-les-Hurlus [Marne]. Plaies par éclats obus tête, poitrine, pieds. Citation au Corps d’Armée n° 81 du 11 avril 1918 : Occupé à réparer des lignes téléphoniques, s’est trouvé subitement en face d’un officier et de sept 17

soldats allemands cachés dans un trou d’obus. Menacé par un des soldats qui le mettait en joue avec un pistolet, s’est précipité sur lui, l’a désarmé et a assuré, par son énergique audace, la capture de tout le détachement. Signé : Général Buat, Cdt le 17ème corps d’Armée. Décoration : Croix de Guerre avec étoile de vermeil » ; mon père sera également décoré de la Croix du Combattant. « Sarre Henri […] admis à l’hôpital de Mont-de-Marsan le 18 mars 1915. Plaie perforante par éclat de bombe poignet gauche, poitrine, cuir chevelu et pied droit. Sorti le 13-4-1915. » « Admis à l’hôpital de Saint-Etienne le 23 décembre 1915. Fièvre typhoïde. Moyens curatifs : régime alimentaire, injections sous-cutanées de chlorhydrate de soude. Sorti le 29-1-1916. » C’est ce que l’on appelle « une belle guerre », comme si une guerre pouvait être belle ! Après l’armistice, mon père est envoyé à Cologne puis, le 21 février 1919, « en qualité d’ancien étudiant en droit », il est muté au ministère de la Guerre « pour établir les dossiers de décès des soldats portés disparus au cours des combats ». Démobilisé le 21 août 1919, il revient à Douai, où il reprend son poste aux côtés de son père chez maître Gennevoise. Le 10 juin 1921, il épouse, à Lille, Augusta Marie Claudine Vau. Les Vau, ma branche maternelle. Ma mère n’est pas du Nord, elle est ponote, je veux dire née au Puy-enVelay. Ici, nous ne sommes plus les pieds dans la glèbe, mais entourés par les fumées d’un petit atelier : ce ne sont plus des paysans dans leur petit village, mais des artisans dans un chef-lieu de département, une belle ville chargée d’histoire. En effet, depuis le XVIIe siècle au moins, les Vau ont établi au Puy, 32 faubourg Saint-Jean, une longue dynastie de maréchaux-ferrants, ces réparateurs des moyens de transport de leur époque et leur atelier est aujourd’hui remplacé par une marbrerie, funèbre évolution. Leurs quatre dernières générations : Jean Pierre Vau (1760-vers 1820), Jean Guillaume Vau (vers 1785-vers 1850), Jean Jacques Vau (1810-1877), enfin Jean Pierre Vau (1832-1894). En 1832, Jean Jacques Vau épouse Claudine – merci, chère trisaïeule, de m’avoir fait don, à distance, de votre prénom – Alirol (1810-1881), fille d’un boucher du Puy, et ils auront six enfants. Ici, comme chez les Sarre de la même génération, ce sont ces enfants-là qui vont quitter l’atelier paternel et monter dans l’ascenseur social ; en effet, si l’aîné Jean Pierre reprend sagement le métier de son père, ses quatre frères et sa sœur se dispersent. Louis (1837-1890) fera carrière chez les Frères des écoles chrétiennes appelés souvent « jésuites des pauvres », parfois surnommés plus méchamment 18

« Ignorantins » : « Son nom de religion était Frère Némanus ; entré au noviciat du Puy à 17 ans, il est envoyé à Paris, puis à Moulins, Nevers et Sens où il meurt, le lendemain de Noël, d’une pneumonie grippale, jointe à un catarrhe invétéré. C’était un bon et très digne religieux, d’une nature franche et sans détours, plein de charité. Comme maître, il n’était pas doué du talent nécessaire pour obtenir l’ordre parfait dans son école. Malgré sa bonne volonté, il ne réussissait pas, sinon dans ses efforts pour inculquer les enseignements de la foi et les pratiques de la piété aux jeunes âmes qu’on lui confiait. » Résumons : ce prêtre, le seul de nos quatre familles (les Sarre, les Vau et, du côté de Simone, les Allien et les Revial) était peu doué mais « bien brave ». Son frère Régis Vau (1842-vers 1895) est dessinateur, puis fabricant de dentelles ; Joseph Vau (1845-vers 1900) est employé à la Banque de France et je ne sais rien de Pierre Vau. Reste leur sœur : Marie Madeleine Euphrasie Vau (1835-1900). Aurait-elle été influencée par sa sainte patronne, Marie-Madeleine, la belle pécheresse ? Je suis tenté de le croire car, si elle reste célibataire, il lui faut, à 35 ans, déclarer la naissance d’un fils né de père inconnu, Louis Joseph Vau, mon grand-père maternel, né le 13 février 1870 chez sa mère qui vit seule 12 place du Breuil au Puy. Le voilà donc enfin, le petit cadavre caché au fond du placard familial que nous attendions tous. Le 28 octobre 1895, Louis Vau épouse Anne Marie Maurin, fille de Félix Maurin (1838-1890), cafetier ici comme les Lefebvre – mes ancêtres paternels – l’étaient à Lillers ; chez mes ascendants Maurin, je trouve des jardiniers et des aubergistes, tous nés au Puy. Louis Vau reste un peu dans sa ville natale, avant de promener, dans la France du Nord, sa valise de représentant de commerce en dentelles, spécialité du Puy. Vers 1905, à 35 ans, il la pose à Lille où il crée, 76 rue Nationale, belle artère commerçante proche de la Grand-Place, un magasin que j’ai vu encore vers 1990, évidemment sous l’enseigne À la Ville du Puy ; plusieurs de ses collègues feront comme lui, notamment à Paris et à Rouen et, en 2008, trois magasins subsistent encore en France avec la même enseigne : au Puyen-Velay, bien sûr, à Fontainebleau et à Castres. Ses quatre enfants sont nés au Puy, avant le grand déménagement vers le Nord : il s’agit de ma mère, Claudine Vau, née le 28 janvier 1898, de ses deux frères : Camille, né deux ans plus tôt et qui mourra de la poliomyélite à 17 ans, et Louis (1899-1931) mort dans un accident d’automobile, enfin de sa sœur, Marie-Louise Vau, « tante Loulou » (1901-1982), une gentille petite boulotte toujours souriante. 19

Si je ne garde aucun souvenir de mes grands-parents maternels, c’est bien malgré moi. En effet, ma grand-mère meurt le 27 juillet 1930 alors que je n’ai que deux ans ; quant à mon grand-père – un joyeux luron, selon ma mère qui m’a confié à son sujet des anecdotes pleines de saveur –, il se remarie aussitôt, au grand désespoir de ses filles, avec Gabrielle Levoye, un’ demoisell’ from Armentières, et il vend son beau commerce lillois pour aller s’installer à Nice, au soleil. C’est là que, le 9 novembre 2004, j’ai enfin retrouvé sa trace au cimetière de Caucade, carré 62, où il a été enterré le 28 février 1948 et où le rejoindra, vingt ans plus tard, sa belle Gabrielle, également décédée à Nice. De 1905 à 1913, ma mère fait ses études au pensionnat de Notre-Dame de Bonsecours près de Tournai : c’est en Belgique, près de Lille, et c’est la conséquence logique – pour elle comme pour bien des jeunes lilloises – du départ de France des congrégations enseignantes après la loi du petit père Combes, cet ancien docteur en théologie qui avait changé d’avis sur la religion et la nature de ses relations avec l’Etat. J’ai, sous les yeux, le « Brevet de capacité pour l’enseignement primaire » qui, sanctionnant la fin heureuse de ses études, lui est décerné le 3 octobre 1913 ; elle a presque 16 ans et elle peut commencer à aider ses parents dans leur boutique de dentelles. On connaît mes sentiments sur les guerres. Celle de 14-18, celle-là même à laquelle Georges Brassens accordait ironiquement sa préférence, présente pourtant, à mes yeux, UN aspect positif : c’est elle qui va permettre à mes deux familles, les Sarre et les Vau, de se rencontrer par hasard alors qu’elles sont toutes deux réfugiées à Paris. Il me faut donc reconnaître que, sans cette guerre, je n’aurais jamais été conçu, même si cette anecdote personnelle n’a pas réussi à modifier mon opinion sur les activités guerrières. En août 1914, la famille Vau quitte Lille précipitamment et elle va se réfugier, dans un premier temps, à Morvillers, un village de l’Oise : il y a là une grande ferme, tenue par la famille Ybert – à mon tour, je la connaîtrai, durant deux ou trois étés de la seconde guerre mondiale –, où elle passe quelques mois. Ensuite, mes grands-parents et leurs trois enfants vont à Paris où ils restent jusqu’à l’armistice de novembre 1918. Ils habitent cité de Trévise, entre la rue Richer et la rue Bleue, à deux pas des Folies-Bergère ; les souvenirs de ma tante Suzanne me donnent ici une indication précieuse : « Claudine Vau était une amie que j’avais connue à Paris pendant la guerre. En janvier 1921, je l’avais invitée à mes fiançailles avec sa sœur Marie-Louise. C’est ainsi que le mariage d’Henri s’est fait » et, ajoute Suzanne – ma mère et elle se haïssaient cordialement – « c’est vraiment de ma faute »… Merci quand même ! Ainsi, le 10 juin 1921, Henri Sarre épouse Claudine Vau ; leur contrat de mariage, signé la veille chez maître Gennevoise, bien sûr, précise que mon père 20

« apporte en mariage », sous diverses formes, un total de 11 200 francs (environ 11 100 euros 2008), et ma mère une dot de 26 000 francs (25 800 euros 2008), sommes logiquement modestes. La vie sous le même toit avec sa belle-mère devenant très vite insupportable aux yeux et aux nerfs de ma mère, mon père doit quitter Douai. Il trouve un poste de clerc de notaire à Fontainebleau : c’est là que le jeune couple s’installe, c’est là que va naître, le 31 juillet 1922, leur premier enfant, mon frère aîné Robert. Mais mon grand-père paternel, décidément trop affaibli par les séquelles de ses trois années de déportation en Allemagne et, surtout, en Lituanie, doit s’arrêter de travailler très tôt, à 57 ans. Mon père revient donc à Douai pour lui succéder le 1er janvier 1924 : pendant trente-quatre ans, il sera « le principal » de la même étude, dans le même fauteuil de cuir marron usé que j’aurai plaisir à caresser de la main chaque fois que j’irai le voir. Mon premier cadre de vie. À leur retour à Douai, mes parents achètent une maison à deux étages, étroite mais agréable, au 30 de la rue des Foulons, vieille rue au cœur de notre ville et donnant sur la place Thiers – aujourd’hui, place Suzanne Lannoy – au bas de la rue de la Mairie et du célèbre beffroi peint par Corot. Au rez-de-chaussée, un étroit couloir d’entrée où l’un s’efface pour croiser l’autre ; « le salon », une pièce simple avec un joli lustre qui tintinnabule gaiement quand on essuie ses poussières, un piano, trois bergères, une table basse, quelques bibelots et ce que nous appelons « la Récamier », sorte de fauteuil allongé. Ensuite, une pièce de passage avec deux grandes armoires à vaisselle, bizarrement dénommée « salle à manger » où je crois n’avoir mangé qu’une seule fois, le 2 juin 1938, jour de ma première communion ; une véranda vitrée où l’on se gèle l’hiver, mais où trônent un haut vaisselier et notre poste de radio et d’où l’on voit notre jardin ; enfin, une cuisine où nous dînons tous les soirs et où nous déjeunons l’hiver, près de la cuisinière où somnole l’éternelle cafetière, enfin une arrière-cuisine où ma mère m’administre, le samedi, un shampoing énergique dans un évier marron. Un petit jardin, de dix ou douze mètres de long sur sept ou huit de large, avec un pommier en son centre, un grand lilas violet, un lilas blanc, petit mais aux fleurs doubles, quelques aucubas vraiment bas, des toilettes très rustiques avec une grande planche en bois trouée en son milieu et un broc à eau écaillé, enfin la buanderie avec son grand baquet de bois pour laver le linge le lundi matin. Au premier étage, la chambre de mes parents donnant sur la rue, celle de mon frère, mon aîné de six ans, et de moi, côté jardin, une salle de bains 21

(mais il n’y a, dans cette maison construite peu après la guerre 14-18, ni eau chaude, ni chauffage central) et un palier avec une grande armoire où ma mère range soigneusement ses confitures. Au second, une toute petite chambre pour la bonne que nous logeons quand mes parents peuvent se permettre de ne pas avoir de femme de ménage, une grande pièce fourre-tout avec de vieux meubles, dont une haute armoire en bois gris clair où j’aime fouiller toutes sortes de papiers, documents et photos de famille, à côté de nos vieux habits, « nos loques ». Au sous-sol, une cave, dont une bonne partie est occupée par le gros tas de charbon. Souvent, un livreur passe dans la rue en criant : « Carbo-ho, carboho ! » On l’appelle, il arrête sa voiture à cheval à côté de laquelle il marchait, le fouet à la main, et il prend, à l’arrière du plateau aux larges planches, des sacs de toile de jute remplis de charbon qu’il déverse sur notre trottoir ; reste alors au livreur, ou à mon père si c’est un samedi après-midi, à ouvrir le soupirail et à pousser, avec une bêche, le charbon pour le faire tomber dans la cave avant que la bonne ou ma mère ne s’échine à nettoyer le trottoir à grande eau. Près du tas de charbon, deux ou trois caisses en bois de douze bouteilles de bière livrées chaque samedi matin par la Brasserie Lespagnol, installée au 6 de notre rue des Foulons, quelques bouteilles de « bon vin », soigneusement rangées dans des casiers de briques, des paquets, des valises, des vieilleries empoussiérées. Un livre récent sur Douai précise : « La rue des Foulons, la plus ancienne connue de la ville, n’a jamais changé de nom. Dès 1198, on la trouve sous le nom latin de vicus fullonum, dont la traduction exacte est rue des Foulons. Ce nom rappelle l’industrie ancienne de Douai, la draperie, dont les foulons étaient l’un des corps de métier. Ils préparaient et nettoyaient les draps en les foulant grâce à des moulins. De nombreuses ruelles, d’Enfer, de l’Evêque, au Verjus, des Minimes (celle que je prendrai régulièrement pour aller au collège). » Furetière confirme : « Foulon : ouvrier qui prépare les draps en les faisant fouler. On foule les draps dans des moulins pour les rendre plus fermes. » Ainsi, après mes ancêtres maternels, les maréchaux-ferrants ponots, voici les foulons douaisiens : par un hasard amusant, mes deux principales activités professionnelles, automobile et textile, me rapprocheront plus tard de ces antiques racines. En 1926, peu après le retour de Fontainebleau, ma mère fait une fausse couche : je n’aurai donc pas de sœur aînée, puisqu’il s’agissait, paraît-il, d’une fille. Serait-ce cet incident qui aurait conduit mes parents à vouloir ma naissance ? 22

Deux ans plus tard, je vois le jour au premier étage, dans le lit matrimonial : le 10 avril 1928, à 10 heures 15, à l’Hôtel de ville de Douai, Jules Mathieu, officier d’état-civil, enregistre la déclaration de mon père, « principal clerc de notaire, décoré de la Croix de Guerre », annonçant la naissance, le même jour, « à cinq heures du matin, de Claude Alain Louis Sarre, du sexe masculin ». Je comprends bien « Claude », suivant l’exemple de ma trisaïeule maternelle et de ma mère, tout comme « Louis », rappelant – côté paternel – mon grand-oncle Louis Omer et – côté maternel – l’oncle Louis, des écoles chrétiennes, puis mon grand-père et mon oncle Vau. Mais « Alain », pourquoi « Alain » ? Je l’ignore ; peut-être ce prénom rappelait-il à ma mère un souvenir sentimental de sa jeunesse ? En fait, mes parents, jusqu’à leur mort, et tous les amis que j’ai connus jusqu’en 1947, m’appelleront seulement, simplement, « Claude ». Je pèse, à ma naissance, 4 kg 350, puis 9 kg 500 le 10 novembre 1928 : joli bébé, n’est-il pas ? Maintenant, ma route à moi peut commencer. La page de l’Annexe 1 permet, en guise de hors-d’œuvre, d’en avoir un résumé très court, présenté en séquences quinquennales, et de découvrir quelques pistes que j’ai choisi de ne pas prendre.

CHAPITRE 2 LA RUE DES FOULONS, MON COLLEGE SAINT-JEAN 1928-1939
De ma première enfance, il ne me reste guère de souvenirs marquants : ni maladies ni accidents, pas de drames, même pas d’événements importants dans notre famille. Je me laisse vivre tranquillement, j’apprends à vivre. Premier jalon dont je garde la trace : Hervelinghen, notre village du Boulonnais où mon grand-père a fait construire, après la guerre 14-18, une petite maison proprette. J’ai là, sous les yeux, une photo datée du 1er août 1932 où posent, devant la porte, mes grands-parents, ma mère, mon frère Robert, dix ans, et moi, quatre ans. Il y a aussi le cousin « Pierrot », Pierre Lefebvre, sept ou huit ans, le fils de ma tante Suzanne ; c’est elle qui a dû prendre la photo, car elle n’y figure pas. J’y reviendrai au moins les deux étés suivants, en 1933 et 1934. Ma mère, peu avant de disparaître en 1990, m’a remis trois lettres que j’ai écrites, en 1933, d’Hervelinghen à mes parents restés à Douai. En effet, à la rentrée 1932, à 4 ans et demi, je commence à fréquenter l’institution SainteClotilde, destinée aux filles mais par laquelle doivent transiter les garçons destinés à entrer au collège Saint-Jean (où les classes ne commencent qu’à la Dixième, aujourd’hui C.E. 1) : c’est là que j’apprends à écrire, d’où ces lettres maladroites, premières traces écrites à 5 ans. En voici deux, en version originale : Cher pa ren Décodons : Chers parents, il et jeudi alor Il est jeudi, alors j’ai cri jé fé un j’écris. J’ai fait un bo peti ja dun beau petit jardin avec une beche avec une bêche et pietre osi je et Pierre aussi. Je suis toujou bien suis toujours bien saje et je mange sage et je mange bocou et je fé bocou quaqua beaucoup et je fais beaucoup caca. bon bésé a tou 3 et a robet Bons baisers à tous trois et à Robert. claude Claude

Bon, d’accord, ce n’est pas la marquise de Sévigné, mais accordez-moi le droit de sourire devant ce petit garçon de 5 ans. Tout n’est pas parfait : orthographe phonétique encore incertaine, récit d’activités de faible intérêt, aucune allusion aux grands-parents, déjà peu de dons pour l’arithmétique (mes deux parents et Robert, cela fait 3, en effet, mais alors il ne faut plus citer ledit « Robet », ce qui fait 4), etc. Certes, certes, mais notons quelques points forts : 1. L’envoi de la lettre est clairement justifié : c’est jeudi, et le scripteur rappelle qu’il respecte ainsi les consignes maternelles précises exigeant une lettre par semaine, chaque jeudi ; 2. La scène du jardin est vivante : il est petit, mais beau, on a une bêche, Pierre est là ; 3. Le circuit digestif est décrit avec justesse et simplicité, à son début et à sa conclusion ; 4. La formule de politesse est cursive, mais appropriée. D’ailleurs, la grand-mère ne s’y trompe pas, et elle écrit au dos de la lettre : « Jeudi. Chers enfants, Selon la promesse, j’ai fait écrire à Claude quelques lignes malgré ses grandes occupations, il les a faites à lui seul [on s’en doutait un peu]. Je crois n’avoir pas besoin de vous dire qu’il est tj très gentil et surtout très obéissant et très affectueux c’est un amour d’enfant ; il cause comme un petit homme et a ses petites réflexions bien à propos ; pour son âge, il est épatant. » Merci, grand-mère, pour votre indulgence ! La seconde missive est plus longue, et elle marque déjà de légers progrès : cher pa ran Traduction : Chers parents, illé jeudi a lor jécri (encore !) Il est jeudi, alors j’écris. jé boquuo joet den le J’ai beaucoup joué dans le chan do guet avec piet champ d’Auguet (?) avec Pierrot. J’ai eu du plaisir ro jé u du plési é pépé a fouché dé bote et Pépé a fauché des bottes. on na menjédé tatine On a mangé des tartines et encore j’ai planté des légumes i encre jé phanté légume ojadin et puijé arosé au jardin ; et puis, j’ai arrosé checoin nous alon menjé ce coin. Nous allons manger dé crépe cher ivone on des crêpes chez Yvonne. On va ce récalé on va ri va se régaler, on va rire jediré monpetit re. Je dirai mon petit quonphimen et chétou compliment et c’est tout. bonbéséà tou 3 Bons baisers à tous trois. Claude. claude 26

Je note, en conclusion, un goût précoce pour les allocutions et les interventions publiques. Mon collège Saint-Jean. Après deux années d’initiation à la lecture et à l’écriture à Sainte-Clotilde, j’entre au collège Saint-Jean où je ferai désormais mes études jusqu’au baccalauréat. À cette époque, les familles douaisiennes « mettent » leurs fils, soit au lycée, soit à Saint-Jean. Le lycée est laïc et gratuit, l’enseignement du collège Saint-Jean est donné par des prêtres, aidés de quelques professeurs laïcs et il est payant, comme mes parents nous le rappellent souvent, à mon frère et à moi : « On se saigne aux quatre veines pour vous. » Mes parents sont croyants, nous allons à la messe de 11 heures tous les dimanches, nous faisons nos Pâques sans fanatisme et, sans doute, sans convictions profondes : cela relève plus de conventions sociales qui s’imposent avec évidence que d’une vraie foi vécue et, si on nous envoie à Saint-Jean, c’est plus pour sa réputation et ses résultats, jugés meilleurs en éducation et en instruction, que par fidélité à un enseignement catholique. En septembre 1934, j’ai six ans, je quitte donc Sainte-Clotilde et j’entre, à Saint-Jean, directement en 9ème – aujourd’hui C.E. 2 –, tandis que mes premiers camarades commencent par la 10ème. Je les retrouverai à l’automne 1943, quand je redoublerai ma 1ère : je suppose que mon niveau de lecture et d’écriture justifiait ce léger décalage. Les classes primaires sont tenues par des dames vêtues strictement d’une blouse noire, sans doute religieuses ou assimilées, sévères mais efficaces. Le travail scolaire me plaît et il me réussit : à l’occasion de « la distribution solennelle des prix » du 11 juillet 1936, mon bulletin annuel de 8ème, sous la conduite de la bonne grosse Madame Froissart, précise que j’ai obtenu « le 1er prix d’excellence », devant 36 autres élèves, mon classement le plus faible étant une place de 4ème en histoire (hum ! hum !) ; le bulletin est signé par le chanoine François, personnage impressionnant qui dirigera encore Saint-Jean à mon départ en 1945. Pour cette même année scolaire 1935-1936, j’ai également sous les yeux les bulletins trimestriels de Robert, alors en 4ème, ce qui me donne l’occasion de parler, une première fois, de mon frère aîné. Dans ses souvenirs, notre tante Suzanne ne parle pas de moi avant mes activités des années 1970, mais elle qualifie mon frère de « turbulent » : l’adjectif paraît bien choisi et, même, un peu faible. Quelles sont les observations du chanoine François au bas de ces bulletins ? « Elève convenablement doué, mais pas encore assez maître de ses nerfs, ni 27