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Un médecin en mission avec la Royal Air Force

De
263 pages
Neil a vécu le quotidien difficile et dangereux des pilotes d'une escadrille de typhons, basée en Normandie, sur l'aéroport de compagne de Camilly, qui fut pilonné par les canons et avions allemands de Carpiquet.
Ecrit dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, le journal de Neil Saunders, médecin engagé volontaire dans la Royal Air Force, apporte un éclairage nouveau sur la libération de l'Europe.
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Un médecin en mission avec la Royal Air Force

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02842-5 EAN : 9782296028425

NEIL SAUNDERS

Un médecin en mission avec la Royal Air Force
dans le bocage normand puis le nord de l'Europe

L'HARMATTAN

Préface
En mai 1944, Neil Saunders, lieutenant aviateur de vingt-cinq ans, servait dans la Royal Air Force en tant que médecin militaire dans l'Escadron 245, une escadre de chasseurs-bombardiers Typhons, quand il a commencé à tenir ce journal qui couvre une période de douze mois: il commence une semaine avant le 6 juin (jour J), le débarquement en Normandie, et s'achève avec la libération de l'Europe; à cette époque, pour des raisons de sécurité évidentes, le courrier était sévèrement censuré. Neil Saunders était tout près de la ligne de front quand les combats faisaient rage, mais ne soyez pas surpris s'il s'abstient de décrire les blessures de guerre. Il préfère décrire avec un grand don d'observation ses contacts avec les enfants, les habitants ordinaires des villages et villes libérées, d'abord en Norn1andie, puis dans le Nord de la France, la Belgique, la Hollande puis l'Allemagne: l'établissement des cliniques civiles pour soulager un peu les souffrances des communautés locales est une des missions qu'il se donne ainsi que la visite des cathédrales où il se révèle un expert en architecture médiévale. Chaque fois qu'il en a l'occasion, c'est à travers la musique: orgue et piano qu'il établit des contacts chaleureux. Son journal n'est pas exempt d'une vision stratégique et d'une camaraderie de combat avec les pilotes de son excadrille: La publication d'un tel journal plus de soixante ans après les événements nous livre une vision parfois oubliée de 7

l'Europe libérée; il découvre peu à peu de les crimes terrifiants du nazisme; dans une visite en Allemagne dix ans plus tard il se préoccupe de l'oubli des jeunes générations et des moyens d'éviter la répétition de tel événements. Ses écrits sont pleins d'intelligence, de sensibilité et de poésie. C'est un récit personnel, et des digressions fréquentes décrivent des faits sans grande portée pour la campagne d'Europe, puisque ce journal a été écrit pour une personne intime (Kate). Comme le héros russe de Quand passe les cigognes, Neil n'épousera pas par la suite Kate et consacrera l'essentielle de sa carrière d'après-guerre à la musique. Sandy et Rose-mary Saunders

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Première partie
Neil Saunders, médecin de la Royal Air Force en mission dans le bocage normand.

L'attente
(Sur une base du sud de l'Angleterrejin mai 1944) Chère Kate J'ai pris mon crayon et j'ai commencé ce journal même si je sais que je ne posterai pas ce que j'écris. Il y a tant d'événements qui se passent et dont j'ai envie de te parler; (mais j'en suis privé, et je ne sais pas jusqu'où va aller cette lettre qui ne sera pas envoyée). Tous les hommes de l'escadron sont embarqués dans la plus grande aventure de leur vie, car il n'y a pas à en douter tout ce temps que nous passons sous la tente dans les marais est le signe que nous nous préparons pour le deuxième front. On nous a appris à conduire toutes sortes de véhicules, à deux ou à quatre roues, depuis les puissantes motos canadiennes jusqu'aux camions poidslourds et aux ambulances. (Je n'imaginais pas la peur qu'on a quand on est en moto sur les lacets des chemins de campagne.) Les pilotes, sur leurs puissants Typhons aux ailes incurvées, font opération sur opération, la plupart du temps ils bombardent de mystérieux sites en forme de « L » sur les côtes françaises. Personne n'a l'air de savoir vraiment à quoi vont servir ces « rampes de ski », mais c'est une priorité. L'équipe au sol a aussi sa part de travail, et, comme tu peux l'imaginer, elle est en pleine forme. Et comment le médecin militaire, dont les études ont coûté si cher, passe -til son temps entre les consultations de malades? Hé bien, tu pourrais le rencontrer au travail avec l'équipe sanitaire, ou à faire des tests de qualité de l'eau, ou plus probablement creusant sa portion de tranchée pour les latrines de l'escadron, lorgnant vers un bidon d'essence vide pour un bain improvisé. Quand ce n'est pas le cas, il est presque toujours à regarder Il

des avions qui décollent et qui atterrissent, les allers et venues dans les dispersais, il surveille les conditions physiques et psychiques de ces personnes remarquables, il se saoule avec elles à l'occasion, il les accompagne au fond d'un camion dans les champs cahoteux, couvert de poussière, en chantant les chants de la RAP. Et personne n'échappe au « quart militaire », que chaque nouveau membre de l'escadron doit remplir et vider d'un trait, et en public! Pour moi, les hommes de l'escadron resteront toujours des gens remarquables, parce que ce sont des gars tout simples, capables d'endosser l'armure des Titans sans crâner. Je me demande si tu te rends compte de ce que cela signifie. Ils mettent de côté leur personnalité spontanée, vigoureuse, à chaque fois qu'ils décollent, et la reprennent tout aussi facilement dès qu'ils ont atterri. Quand je compare cette modestie avec les cas de conscience angoissants de mes amis pacifistes, ou avec les miens, je suis profondément mortifié. La vie en plein air, sous la tente, m'a permis d'observer et de me réjouir de chaque instant de ce beau printemps. Durant cette année de guerre décisive (car nous savons que l'invasion de l'Europe peut commencer à tout moment), j'ai la sensation de contempler chaque instant de cette saison, chaque feuille qui sort, l'apparition soudaine de petites fleurs sauvages dans 1'herbe, et toutes les fleurs et les fruits, les blancs, les roses, les jalmes et les pourpres. Tous les jours, je suis réveillé par le froid vif et moite de l'air matinal et par les pinsons derrière ma tente; et le soir, c'est la profonde conscience que la planète entière se rafraîchit qui m'accompagne dans mon repos, avec des effluves délicates de pins, de feux de bois qui montent dans l'air. Le désir de s'exprimer poétiquement se fait terriblement sentir avant tous ces événe12

ments, mais je le refoule, à mon grand regret. Oh Kate, le soleil envahit tout, les feuilles, les boutons d'or, les ailes d'oiseau, et m'envahit aussi, je me sens comme Walt Whitman, ou comme Browning, je me sens voler en éclats. C'est un soleil qui ne brûle pas, une lumière qui n'éblouit pas, pure couleur et joie. Si tu étais là maintenant je mettrais tellement de boutons d'or sous ton menton que tu brillerais, tu brillerais... Je te vois briller. Devant ma tente il y a une rangée d'arbres avec toutes les nuances et teintes de vert possibles; depuis les pins d'un vert velouté jusqu'aux bouleaux vert petit pois, et des feuilles de poirier mûr garnies de houppettes de fleurs blanches. Il y a des érables et des saules, des cerisiers et des châtaigniers qui ne sont pas encore en fleur, et les pinsons chantent toute la journée, tout timidement, « vilain, vilain, vilain! » en accentuant bien la fm du mot. Il y a deux semaines, on a attrapé une vipère dans le lit d'un des pilotes. Je l'ai vue à l'extérieur de la tente, serrée dans une corde à nœuds, réduite à l'impuissance, avec sa langue fourchue qui rentrait et sortait de sa tête en « V »... La semaine dernière un des mécaniciens de l'escadron m'a apporté une plante attrape-mouches, qu'il a trouvée dans un terrain de bruyère marécageux. Elle a des feuilles en spatule, avec des longs poils rouges qui se referment sur les insectes quand ils se posent dessus. Dans quelques jours il nous faudra quitter toute cette beauté du New Forest, pour affronter le danger en France. On ne me distinguera pas dans les rouages de ce grand plan d'invasion, mais j'en ferai partie. Cela fait si longtemps maintenant que je goûte au confort, à la paix, à la bienveillance d'un foyer en Angleterre, et que je regarde tous les sacrifices qui ont été faits pour moi avec tellement peu en retour. A partir de 13

maintenant, cela va changer; je vais être à même de prendre quelques risques et je ferai tous les sacrifices qui seront nécessaires. Je vais être fier, Kate, peut-être plus fier que je ne le pensais, de le faire... avec des hommes qui n'ont jamais rien demandé en retour pour ce qu'ils donnent. J'attends, j'attends, j'attends encore tandis que la vie sécoule lentement, comme la bobine d'une machine à coudre. Je me dis que « je me réserve pour le bon moment », peu importe ce que cela veut dire, aussi longtemps que je peux « me réserver ». Les derniers mots d'Honor résonnent dans ma mémoire: « Garde la joie dans ton cœur. »Et toi, Kate, te réserves-tu aussi, ou la joie a t-elle diminué dans ton cœur? Ou la gardes-tu aussi pour le grand Après? Après, quand tout sera fini, et après cet après? Ne sera-t-il pas trop tard, alors; quand le vacarme incessant de l'aviation aura cessé de noyer le chant limpide du merle, pourra-t-on encore connaître la joie? Hier, avant l'aube, un jeune coq qui se réveillait a chanté, puis à l'aube, en écho au chant du coq, on a entendu le chant d'un coucou matinal, et puis les chants de l'aurore du premier oiseau éveillé, toujours intrigué et curieux, comme s'il essayait de sonder un mystère; et puis il y a eu un petit chœur d'oiseaux que l'on entendait chanter depuis différents endroits du paysage, et l'espace semblait démarqué, délimité par les sons, comme s'il y avait une sorte de géométrie vocale de l'espace. Ici, là, et là-bas, de la vie, et silencieuses, les primevères humides de rosée sont endormies, et tout dort, tout saufun avion qui vrombit à distance, avec son pilote solitaire loin dans le ciel, un vrombissement persistant. Et même quand il a passé son chemin, , et que le silence est revenu, le silence lui-même semble hanté par le souvenir des sons pas14

sés et à venir. 0 Kate, Kate, que la paix nous apportera-t-elle à nous et à ces gars balafrés, blessés? Un retour aux choses anciennes, une nouvelle vie, le cynisme pour recouvrir les illusions perdues, ou une chose qui couve en dessous, insidieuse, silencieuse, et qui tue soudain, comme cela s'est passé pour von Harten.

2 juin 1944 (J-4) Nous avons déménagé dans des baraquements, avec des murs noirs striés que l'on voit à peine au milieu d'un buisson de rhododendrons bleu foncé en fleurs. Ce matin, Dennis Lush (<<Lush» avec Ie rude accent du Somerset), a eu des problèmes de moteur en revenant d'une opération en France, il a été obligé de sauter en parachute à douze miles des côtes au large de Cherbourg. La dernière fois que les autres l'ont vu, il n'était pas comme il aurait dû l'être dans son canot jaune vit~ mais il nageait vers son parachute qui flottait. Pas de signe du canot. L'un des avions est resté pour survoler le lieu, et peu après, un hydravion Walrus, escorté par des chasseurs Spitfire s'est posé sur la mer houleuse. Il a tout de suite été canonné par une batterie de la défense côtière. Le Walrus a été touché, et on en a fait partir un deuxième depuis l'Angleterre. Lui aussi a été bombardé, mais le pilote s'est débrouillé pour amerrir comme il pouvait. Cela faisait peut-être quatre heures que Lushe était dans l'eau, quand Scottie Gordon, qui tournait autour du lieu avec son Typhon, a vu son corps sans vie que l'on remontait à bord, toujours sous les tirs d'obus. Le vaillant petit hydravion avait été endommagé à l'amerrissage, son pilote a essayé de rentrer sur l'eau 15

jusqu'aux côtes anglaises. Il n'y avait aucun espoir. On a amené une vedette de la RAF et l'équipe du Walrus a abandonné l'embarcation. Avant de quitter les lieux, la vedette a pointé ses armes vers l'avion qui gisait là, et l'a coulé, entraînant avec lui le corps du pilote mort. Gordon m'a raconté toute la scène au dîner. Depuis, Bill Reynolds s'est mis à boire au bar avec Bob Lee. L'avion de Bill n'a pas encore décollé, et il a l'air plein de ressentiment. « Pourquoi ne m'a t-on pas permis de sortir pour aller le chercher? Salauds d'Anglais, vous ne nous comprenez pas. Lushe était un gars de l'Ouest, tout comme moi, nous ne sommes pas comme les autres. J'aurais dû y aller. » Il a continué à déverser son amertume sur ce ton jusqu'à ce que je ne puisse plus le supporter, et je suis parti. Les gens ont parfois une étrange manière de manifester leur douleur. Reynolds savait comme tout le monde que les équipes de sauvetage aérien en mer avaient fait tout ce qui était humainement possible pour Lushe. J'ai remarqué que quand un pilote se« rate» en vol, c'est fini pour les autres, ils n'en parlent presque plus. Mais un pilote qui a réussi à sauter en parachute, et qui, pour une raison ou pour une autre, ne s'en sort pas vivant, cela fait très mal. (Plus tard j'ai appris que lorsque ceux de l'aviation se font tirer dessus au sol par des ennemis, ces derniers sont regardés comme indignes et méprisables. ) Lushe était un grand pilote et un chic type.

4 juin 1944 (J-2) Tous les avions (fuselage et ailes) ont été peints cette nuit de rayures noires et blanches.
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5 juin 1944 (J-l)
Dès le lever du jour, les gars sont partis en avion. Quand ils sont rentrés, c'est Jimmy Wilson que j'ai rencontré le premier: Il m'a dit : « Doc, je suis sur que c'est « der Tag. » demain dès l'aube: Il y a un nombre incroyable de bateaux sur la Manche. » ... J'en avais le pressentiment. Demain, dès qu'il fera jour, ils seront à ramper sur les plages, les planeurs silencieux largueront des milliers de parachutistes, et le carnage va commencer. A cet instant-là, alors même que je m'y étais préparé et dans l'excitation du moment, j'en étais malade rien que d'y penser. Il y avait deux pilotes manquants après cette opération: Bill Smith et Bill Reynolds. A 6h30 du matin, ils avaient décollé, sans déjeuner, pour la France. L'avion de Smith a été touché par la DCA, son réservoir a commencé à fuir, et il a dû sauter en parachute à vingt miles de Cherbourg. Il a envoyé un signal de détresse alors qu'il était à six mille pieds et il a essayé de s'extraire du cockpit, avec beaucoup de difficulté. Il s'est remis sur le siège et a enfoncé le manche en avant: il a été éjecté, a effectué quelques sauts périlleux en l'air et puis il a tiré la cordelette de déclenchement de son parachute. Reynolds l'a regardé descendre lentement vers l'eau, et il est resté à survoler la zone jusqu'à ce que les équipes de sauvetage aérien en mer puissent l'atteindre. Il était lui-même à mille cinq cent pieds d'altitude seulement quand il s'est rendu compte que la température de son moteur avait tellement augmenté que l'aiguille était sortie du cadran. Il a été obligé de sauter en parachute lui aussi. Son avion aussi avait probablement été touché par la DCA. Pendant ce temps, Smith gisait dans son canot et était tout content de voir Reynolds flotter à seulement quatre miles de lui. 17

Il Yavait des vagues de douze pieds sur l'Atlantique et le premier Walrus à se poser près de Smithy a endommagé ses deux flotteurs. L'équipe l'a récupéré, et grâce à ce que Bill appelle la plus belle manœuvre aérienne qu'il ait jamais vue, le pilote a décollé de l'eau, en jouant avec les transmissions à bâbord et à tribord pour stabiliser l'appareil (pour compenser les deux flotteurs endommagés.) Le pilote Van der Honert était Hollandais. De retour sain et sauf à la base anglaise des secours aériens en mer, Smithy a été emmené en bateau jusqu'à l'infirmerie américaine où ils l'ont mis dans un bain chaud, avant de lui faire un massage des pieds à la tête avec de l'huile tiède. Bill Reynolds ne s'en est pas si bien tiré. Son Walrus de modèle plus vieux avec une coque en bois l'a éjecté de son canot en amerrissant. Ils ont recupéré Bill, mais la coque du Walrus, était fendue et ils ont roulé pendant près de quatre heures, sans pouvoir décoller, en faisant à peine quatre nœuds. Ils étaient tous au plus mal (personne n'avait déjeuné) et l'équipe était tout le temps en train d'écoper l'eau de la coque. Finalement, ils ont été récupérés par un dragueur de mines anglais, le capitaine leur a déclaré que c'était contraire aux ordres qu'il avait reçus de ne pas récupérer qui que ce soit, mais qu'il allait les garder jusqu'à ce qu'une vedette de la RAF arrive. Bill a demandé où le bateau allait, le skipper lui a répondu « Cherbourg. » On l'a vu revenir vers 1Oh30, et lui n'avait pas eu droit au bain chaud... Pendant la nuit, il a commencé à avoir très mal aux oreilles et le matin, il a fait un début d'otite. Je me suis dépêché de le faire venir dans mon infirmerie, et je l'ai mis immédiatement sous sulphapyridine. On a reçu l'ordre de renvoyer automatiquement de l'escadron les pilotes qui sont « invalides pour cause de maladie» pen18

dant plus de sept jours. C'était donc une course contre la montre. Heureusement le sixième jour, tous les signes de tympanite avaient disparu. et le tympan commençait juste à retrouver sa mobilité. Nous nous sommes tous rendus compte qu'il allait mieux quand il a recommencé à jurer. Ce soir à 19h40, au dîner, on a entendu un message au poste: « Tous les pilotes au rapport à l'Intelligence à 20h ». Tous s'y sont précipités, certains en laissant là leur repas. 21 heures, 22 heures, pas un signe de leur retour, et ils n'étaient pas partis en mission. Je me suis rendu à l'Intelligence. Les pilotes bavardaient en groupes, car il y avait des nouvelles. J'ai demandé à un officier de Liaison Aérienne: « Qu'est-ce qui se passe, Brian? »Et il a montré du doigt la salle de conférences ouverte, sur la porte, où était écrit en grandes lettres à la craie « interdit d'entrer! » « Le capitaine du Groupe et le lieutenant colonel des liaisons aériennes (ALa) et renseignements (la) ont parlé aux gars... c'est top-secret. »Il m'a fait une grimace. Il m'a conduit dans la grande pièce, en me demandant de ne pas regarder de trop près les cartes au mur. Quelqu'un a demandé au lieutenant colonel: « Est-ce que le Doc a le droit de rentrer ? » Le lieutenant colonel m'a dévisagé, avec un visage tendu, occupé, actif, déterminé. Il est Sud-Africain, c'est un superbe pilote et un grand chef qui écoute et qui parle avec tout le monde, et quand il est tendu on dirait un peu un grand poney Shetland. Il a dit« 010>. J'ai demandé à un ALa si c'était vraiment le jour J, enfin. Il m'a dit que c'était top-secret, il ne pouvait pas vrai19

ment me dire la date, mais que c'était pour bientôt. C'est alors que j'ai compris que c'était pour demain au lever du j our. On est resté là à parler tranquillement ensemble, en regardant la basse aérienne. A droite, il y avait la tour de contrôle, carrée, avec une petite girouette qui tournait sans arrêt sur le toit; en grosses lettres, sur la porte ouverte il y avait écrit« Tous les pilotes au rapport ici ». Je me disais intérieurement que c'était ce qui allait être inscrit sur la porte d'entrée du cercle privé des pilotes, au lieu de « Lasciate agni speranza. Cessez tous d'espérer... » Le soir tombait, et le rideau du soleil couchant s'éloignait paisiblement, avec ses nuages aux formes estompées et largement étirées qui me font toujours penser à une chorale qui chante dans le lointain... des chœurs sans paroles de Holst ou de Debussy. Loin sur la gauche, il y avait un hangar gigantesque, les portes encore ouvertes, avec une lueur rose et vacillante à l'intérieur de la silhouette métallique, où les hommes travaillaient sur les avions. Et derrière nous, il y avait le bourdonnement et les mouvements de l'Intelligence. Puis quatorze chasseurs de nuit Mosquitos ont commencé à décoller, se suivant de près, et je suis revenu à l'infirmerie. Enfin, alors que je marchais vers le dortoir, en passant sous une magnifique arcade d'ormes feuillus, sombres, comme une fantaisie gothique avec juste une lampe allumée au loin,j'ai contemplé cette dernière nuit d'attente, et j'ai dit au revoir à l'inactivité.. .

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Le Débarquement
Der TA G : 6 juin 1944

de Normandie

- Le jour-J

Je suis réveillé par le ronronnement continu des avions, tôt le matin; à 6h30, une voix claire et franche au poste émetteur: « Attention, ici le commandant de la base. L'invasion du continent a commencé. A minuit trente hier, des milliers de parachutistes américains et anglais ont été lâchés sur le NordOuest de la France. Tous les avions transporteurs -plus d'lm millier- sont revenus en bon état. Aujourd'hui au lever du jour, des troupes anglaises et américaines ont réussi à atterrir sur la côte, et sont en bonne voie. » Chaque mot est resté gravé jusqu'au fond de mon être. J'étais surexcité. Chaque jour depuis le premier avril, jour où nous nous étions une fois de plus installés sous la tente après les quartiers d'hiver, avait été « jour moins...» nous avions tous eu un cafard d'enfer à attendre, sans rien faire, pendant ces mois de printemps splendides, mais ces quelques derniers jours, l'enthousiasme était revenu. Philippe m'avait dit que c'est hier qu'aurait dû avoir lieu le grand jour, c'est pour cela qu'on avait peint des rayures sur les avions la nuit d'avant. Pour ma part, j'avais vécu un grand changement la semaine passée, et mon sang bouillonnait à l'idée de l'objectif. Cela prenait le pas sur le reste, cela éliminait tout le reste. Jusqu'alors, j'avais été pacifiste, j'étais content d'exercer ma profession de médecin civil, cela me servait de bouclier contre cette décision terrible qu'un pacifiste doit prendre; et en même temps j'en avais un peu honte. Et j'avais toujours trouvé que c'était courageux et clairvoyant d'être pacifiste. J'avais rejoint la RAF simplement en tant que docteur, engagé 21

dans un service médical, j'étais parfois conscient que si j'étais resté « objecteur de conscience », si j'étais resté dans le civil, j'aurais été bien plus occupé, et que j'aurais donc soutenu bien davantage l'effort de guerre. Pendant deux ans de RAP ,j'avais peu exercé la médecine, et mon intérêt commençait à faiblir. C'était la belle vie, et, si j'étais auparavant un vrai « rat de bibliothèque », j'étais devenu depuis un solide extraverti. Mais les médecins civils sont tellement débordés que la différence entre nous n'est pas normale. J'étais donc, malgré ma famille qui en était plus ou moins fière, un simple docteur avec un uniforme sur le dos. Cependant, le fait d'avoir travaillé avec les aviateurs et les simples « engagés dans l'aviation », et aussi le fait d'avoir censuré le courrier de ces derniers, m'avait donné un point de vue plus clair sur la bataille et, maintenant, je vois le sens qu'elle a en réalité. Paire la censure des lettres, c'est désagréable, fastidieux; presque tous les gens normaux écrivent seulement des lettres ordinaires, sans intérêt; et il est vraiment étonnant de voir combien nombreux sont ceux qui écrivent « j'espère que cette lettre te trouvera comme moi, en bonne santé. »Les lettres d'amour sont mièvres, celles des jeunes mariés sont cajoleuses, et les plus vieux s'envoient des reproches hargneux. Mon jugement est simpliste, je le sais, mais un peu vrai quand même. Une bonne moitié persiste à écrire« scellé par un baiser d'amour» sur le rabat collant de l'enveloppe, tout en sachant très bien que le « sceau» est en fait posé par les lèvres du censeur, et c'est loin d'être un baiser d'amour. Bref, lire le courrier privé de ceux qui vivent avec vous, est un travail de fouineur. Chaque officier a son lot à censurer tous les jours. 22

Et pourtant, quand j'y repense, parmi toutes les choses vraiment touchantes que j'ai lues il y aura toujours une place particulière pour les sentiments exprimés tout simplement, encore et encore, dans ces lettres: ils maudissent la guerre qui les tient éloignés de ceux qu'ils aiment, ils ne vivent que pour le jour du retour, ou ils sont furieux et grognent contre ceci, cela... mais « il faut que ce soit fait, il faut le vivre jusqu'au bout, et alors... »Et puis il y a les choses qui attendront que tout soit terminé, les ambitions qui ne demandent rien à personne, sauf de pouvoir vivre en paix, sans rien devoir à personne, une petite maison confortable, vivre avec des gens qui vous ressemblent, la radio, les soirées au coin du feu, avoir des enfants dans un monde en sécurité. Je dois avouer que je n'avais pas eu beaucoup d'estime pour toutes ces choses dans le passé, avant la guerre. Le confort me semblait être un objectif mesquin dans notre civilisation moderne. Maintenant, je ne ris plus, mais parfois j'ai le nez et les yeux qui commencent à picoter quand je vois la volonté et l'autodiscipline qui séparent ces gens de ce qu'ils vivaient avant, et leur joie de vivre sans avoir besoin de bannière ou de slogan. Nous autres, qui sommes nés à la fin de la « der des der» (14/18), nous avons appris à condamner ses échecs et le côté artificiel de ses objectifs. Un jour, je marchais avec un jeune pilote de combat à Southampton qui a éclaté de rire devant l'inscription d'un monument aux morts: « à la gloire de ceux qui sont morts. » Il a dit: « A quoi sert une mort glorieuse? » Il est bien de son âge, donc il rit; il est bien de son pays et de ses traditions et il est pilote de combat.

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Quandje relis tout ceci, je sens bien qu'il est facile de devenir sentimental en parlant des choses toutes simples. Comme le culte pastoral de Marie Antoinette, de Watteau, de Dryden. Mais je suis vraiment sincère en parlant comme cela, je ressens vraiment de l'admiration pour ces gens qui combattent non pas pour un monde nouveau, ni pour un ordre nouveau ou pour des ambitions personnelles, mais pour sauvegarder leurs maisons et leurs traditions, et, même si peu de personnes l'expriment comme cela, pour la survie leur honneur. Ce qui les intéresse n'est pas un Empire mondial tout puissant: Ce sont des hommes libres inoffensifs, doués du génie de la patience et d'une persévérance obstinée et naturelle. J'ai ressenti de l'horreur quand nos lourds bombardiers ont déversé leurs bombes sur les villes allemandes. Pendant presque toute la blitzkrieg de Londres, j'ai vécu en banlieue, et je travaillais en ville, et quand, après avoir vécu cela pendant deux ans, nous avons fait en représailles les premiers raids de mille bombardiers sur Cologne, en juin 1942, j'ai d'abord été satisfait qu'on leur rende enfin coup pour coup, mais en voyant les gens de cette ville qui souffraient comme nous nous avions souffert, j'ai été horrifié. Alors nous avons bombardé la plupart des grandes villes allemandes, comme ils avaient essayé, en vain, de bombarder les nôtres; Puis lorsque l'Évêque de Chichester est venu protester au Parlement contre tout cela, presque toute la Chambre et la presse ont commencé à se moquer de lui, mais je trouvais qu'il avait raison. Mais ,depuis j'ai commencé à comprendre que presque tous nos hommes de combat sont pacifistes au fond du cœur, tout comme presque tous les pacifistes sont capables de devenir des soldats. Il y a des pacifistes du genre 24

excentriques intellectuels, d'autres parmi nous sont seulement de vrais lâches. Et bien sûr, il y a aussi un ou deux saints, c'est aussi simple que cela. En définitive le jour J me trouve gonflé à bloc, fier d'aller n'importe où avec les vrais hommes, et heureux d'avoir enfin la chance de vivre avec eux quelques-uns des dangers que je me suis trop longtemps contenté de regarder à bonne distance.

Quatorze «Mosquitos» La voix du commandant résonnait encore à mes oreilles:« La nuit dernière, quatorze de nos Mosquitos sont sortis pour détruire des points d'artillerie et des batteries de projecteurs, opération réussie. On fera d'autres annonces ultérieurement. » Pendant ce temps, deux commandants aviateurs, Wilson et Slaney, étaient au lit, impassibles, un peu blasés selon moi. « Elle était pauvre mais elle était honnête », chantaient-ils à l'unisson, et Jimmy Wilson tirait voluptueusement sur sa cigarette. Les gars ont décollé de bonne heure pour une opération. Ils étaient à faible altitude pour atteindre leurs cibles, des tanks, des camions (des véhicules à revêtement dur ou souple, selon leur classement.) Comme ils volaient bas pour attaquer quelques camions, Scottie Gordon a été touché par la DCA. Il avait pointé ses armes vers un remblai à pic sur la droite, et pendant qu'il se redressait, ils l'ont atteint du côté gauche. Une balle a touché le capot en plexiglas au-dessus de lui, et a explosé, et il s'est retrouvé avec une dizaine d'éclats d'obus enfoncés dans le crâne. 25

Il perdait beaucoup de sang, le cockpit était littéralement aspergé de son sang. Mais les Ecossais ont de la chance. Et ils ont vraiment du cran. Scottie sentait le sang tiède qui lui dégoulinait le long de la jambe, et il avait momentanément perdu l'usage de la vue. Il m'a dit après coup qu'il ressentait une fatigue mêlée à une satisfaction très agréable, même s'il ne pouvait pas voir plus loin que le cockpit fracassé. Il a appelé le poste de contrôle de Dovecot pour qu'on le dirige par radio jusqu'à une base proche mais il n'a pas trouvé de terrain d'aviation en y arrivant, il a donc légèrement changé de direction, et s'est posé plus loin L'atterrissage a été presque parfait, il nous a dit qu'il a estimé à quelle hauteur il était du sol en regardant un Spitfire qui était garé au bout de la piste prêt à partir, il ne pouvait voir ni la piste, ni le terrain. Puis il a appelé Dovecot pour dire qu'il avait posé l'appareil. Dovecot a cherché en vain ce terrain d'aviation. Un ambulance l'a emmené à leur infirmerie, et ils lui ont retiré du crâne les plus gros morceaux de métal et de plexiglas. Plus tard (à l'hôpital de Chichester) on lui en a retiré d'autres, mais aux rayons X, le reste ressemblait à des vieux plombages dispersés dans tous les sens dans son crâne. La nuit dernière au mess, je n'ai pas pu faire autrement que d'entendre Lès Greenhalgh parler au téléphone avec sa femme. Cela fait deux ans qu'il est marié, sa femme attend un bébé pour la fin de l'année, et Lès est enthousiaste, surexcité, préoccupé, et fier comme un coq. Lès est parti pour une opération aujourd'hui, et il n'est pas revenu. Personne ne l'a vu plonger, mais le commandant, en faisant demi tour après avoir attaqué sa cible, a vu un avion touché par la DCA qui piquait tout droit vers le sol. Il ne sait pas à qui il était.

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