Un monde intolérable. Le libéralisme en question

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Notre monde est menacé sur tous les fronts. Et l'économie de profit, loin de freiner les gaspillages, la pollution, les armements, la surpopulation, les inégalités sociales, les encourage ou, pire, n'arrive plus à les contrôler. Les Etats démunis ne sont plus les seules victimes de ces dérèglements : les pays riches ont aussi leur quart monde. La pauvreté n'a pas de frontière, pas plus que l'air, la terre, l'eau et le vent n'ont de patrie. Tchernobyl, le krach boursier d'octobre noir, les invasions de sauterelles ou d'algues nous démontrent qu'il n'est pas de catastrophe locale qui n'ait de répercussion planétaire.





René Dumont fait aujourd'hui le bilan, exemples et chiffres à l'appui, des menaces qui pèsent sur la planète. Il donne aussi quelques conseils, ponctuels ou plus généraux, pour juguler un trop prévisible cataclysme. Et surtout, il encourage les hommes, les nations, à être responsables et solidaires de leur environnement. Ce n'est plus l'utopie ou la mort, mais le réalisme ou la mort.


Publié le : vendredi 27 mai 2016
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EAN13 : 9782021334371
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Du même auteur

PARUTIONS RÉCENTES

L’Afrique noire est mal partie

coll. « Politique », Éd. du Seuil, 1966.

 

Développement et Socialismes

(en collaboration avec M. Mazoyer)

Éd. du Seuil, 1969.

 

Cuba est-il socialiste ?

coll. « Politique », Éd. du Seuil, 1970.

 

Paysanneries aux abois : Ceylan, Tunisie, Sénégal

coll. « Esprit », Éd. du Seuil, 1972.

 

L’Utopie ou la Mort

coll. « Politique », Éd. du Seuil, 1974.

 

Agronome de la faim

Laffont, 1974.

 

Seule une écologie socialiste

Laffont, 1976.

 

Chine, la Révolution culturale

coll. « L’histoire immédiate », Éd. du Seuil, 1976.

 

Nouveaux Voyages dans les campagnes françaises

(en collaboration avec F. de Ravignan)

coll. « L’histoire immédiate », Éd. du Seuil, 1977.

 

Paysans écrasés, Terres massacrées

Laffont, 1978.

 

La Croissance… de la famine !

coll. « Politique », Éd. du Seuil, 1981.

 

L’Afrique étranglée

(en collaboration avec Marie-France Mottin)

coll. « L’histoire immédiate », Éd. du Seuil, 1980.

 

Le Mal-Développement en Amérique latine

(en collaboration avec Marie-France Mottin)

coll. « L’histoire immédiate », Éd. du Seuil, 1981.

 

Finis les lendemains qui chantent…

1. Albanie, Pologne, Nicaragua

2. Surpeuplée, totalitaire, la Chine décollectivise

3. Bangladesh, Népal, « l’aide » contre le développement

coll. « L’histoire immédiate », Éd. du Seuil, 1983, 1984 et 1985.

 

Les Raisons de la colère

(en collaboration avec Charlotte Paquet)

Éd. Entente, 1986.

 

Pour l’Afrique, j’accuse

(en collaboration avec Charlotte Paquet)

coll. « Terre humaine », Plon, 1986.

 

Taiwan, le prix de la réussite

(en collaboration avec Charlotte Paquet)

La Découverte, 1987.

A la mémoire de mes amis Barbara Ward et René Dubos ;
à Lester BrownI et à Mme Gro Harlem BrundtlandII ;
aux tiers-mondistes, aux pacifistes et aux écologistes de tous les pays ;
aux femmes et aux hommes de bonne volonté, qui défendent la démocratie et les droits de la personne.
S’ils joignent leurs efforts, alors seulement l’espoir renaîtra.


I.

Directeur du Worldwatch Institute, Washington, USA.

II.

Coordinatrice du rapport aux Nations unies sur l’environnement et le développement, 1987.

PRÉFACE

Pendant qu’il est encore temps…


Quand nos descendants liront l’histoire de cette fin de siècle (y aura-t-il la possibilité de l’écrire ?), ils auront du mal à comprendre pourquoi les dirigeants politiques et tous les « responsables » des pays développés n’ont pas pris conscience à temps de l’extrême gravité de la situation — et agi en conséquence. Les avertissements n’ont pourtant pas manqué. Après le Club de Rome1 en 1972, les Nations unies ont publié en 1987 Our Common Future qui, tout comme les State of the World du Worldwatch Institute de Washington2, nous apporte la conclusion, désormais incontournable, des travaux de la grande majorité de la communauté scientifique mondiale : l’humanité court à sa perte, si elle se montre incapable d’infléchir totalement l’évolution de notre société de consommation ; en somme, si elle continue à se révéler irresponsable.

La couche d’ozone qui nous protège de rayons mortels est menacée, mais l’économie de profit persiste à produire avec des bénéfices le chlorofluorocarbone qui la détruit. L’accumulation du gaz carbonique altère déjà nos climats par un réchauffement global dont on commence seulement à évaluer toutes les conséquences ; nous n’en multiplions pas moins les émissions, tout comme celles des dérivés soufrés. Alors les pluies acides détruisent nos forêts, les pollutions se multiplient. Et pourtant nous amplifions ces dégâts en exacerbant, en accélérant une société productiviste toujours insatisfaite, qui est en train de démolir « notre petite planète », comme disaient mes amis Barbara Ward et René Dubos3.

Les pays pauvres, dans leur grande majorité, souffrent terriblement de la série d’échecs la plus redoutable de notre époque. Cet « autre monde » se situe dans l’économie-monde capitaliste en position de plus en plus subordonnée, de plus en plus dépendante. Une situation qui, pour la grande majorité de ces pays, est aggravée par leur redoutable explosion démographique, si énorme qu’elle les oblige à détruire leurs écosystèmes. Les forêts tropicales sont en voie de disparition ; on constate en Afrique une véritable « banqueroute de l’environnement4 » — qui s’étend et menace la terre entière. Cependant nous encourageons la natalité dans les pays riches, ceux-là mêmes qui, par leur surproductivisme, leurs gaspillages, mettent en danger l’avenir de l’humanité ; il n’y a donc aucun intérêt à voir leur population se multiplier, au contraire. Les réserves rares ou limitées de ressources non renouvelables (minerais et combustibles) sont dilapidées par eux. Qui pense aux générations futures, aux démunis, aux exclus d’aujourd’hui ?

Le libéralisme prétend qu’il va résoudre tous ces problèmes, mais il continue de creuser l’écart entre nos pays riches, si « mal développés », et les pauvres des pays démunis qui, dans leur grande majorité, depuis quinze ans au moins, s’enfoncent dans la misère. La Banque mondiale déplore constamment leur « pauvreté absolue », sans mettre en cause sa responsabilité.

Dans nos pays riches, où la production ne cesse d’augmenter, les jeunes sont en proportion accrue exclus du droit au travail, et donc privés de toute dignité, même quand on les assiste : ce qui n’est pas généralisé, et ce que ne peuvent faire les pays pauvres. Ce droit au travail, le libéralisme refuse de le prendre en compte — et ne me dites pas qu’il est impossible de l’appliquer, sous prétexte que nul n’y est encore parvenu. C’est pour nous le premier des droits de l’homme, car il commande tous les autres. Il nous paraît urgent de l’ajouter à ceux de 1789, à l’occasion du bicentenaire. Certes, il faut améliorer puis étendre l’éducation à tous les niveaux (les universités se dégradent), puis augmenter les crédits à la formation continue. Pour éviter que nos meilleurs chercheurs partent aux États-Unis, il faut aider matériellement la recherche, et aussi l’orienter vers des programmes propres à assurer la survie prolongée (sustainable society), d’une société aujourd’hui très menacée à moyen terme.

Le financement de cette éducation renforcée et généralisée ne pourra dorénavant être trouvé qu’en mettant fin aux gaspillages des militaires. La réduction des dépenses de mort permettrait aussi d’aider vraiment les tiers mondes, et de réaliser enfin une réelle protection de l’environnement. Ce qui donne à cette réduction une priorité absolue, dont l’accord Reagan-Gorbatchev facilite l’acceptation. Nous persistons néanmoins à consacrer une proportion croissante de la recherche scientifique et de la production industrielle à la mise au point et à la fabrication de ces armes. Si les grands pays prétendent que l’arme nucléaire leur a évité de se battre depuis 1945, celle-ci fait pourtant peser sur l’avenir de l’humanité la plus terrible des menaces.

De l’autre côté, entre pays pauvres, armés par les nations riches (qui en retirent par leurs profits les moyens de prolonger leurs gaspillages), les guerres n’ont jamais cessé, ne serait-ce qu’un jour, depuis 1945. Au printemps de 1988, l’arme chimique a tué des milliers de femmes et d’enfants dans les villages kurdes. C’était le fait de l’Irak, qui est aussi équipé en matériel par la France, rendue ainsi quelque peu complice de cette abomination.

Le socialisme du début de ce siècle promettait la paix au monde. Mais le communisme, qui s’en prétend l’héritier, règne en Chine et au Viet-Nam — qui se sont battus entre eux ; la Chine a même aidé au génocide cambodgien. La grande majorité des peuples sont à ce jour soumis à des régimes de répression qui les privent de bien des libertés. C’est le cas de l’ensemble des pays communistes, mais aussi de bien plus nombreux régimes « autoritaires » qui, du Bangladesh au Brésil, et en Afrique, organisent des sociétés criminelles, où la police va jusqu’à participer aux massacres des pauvres.

L’échec des communismes n’accrédite pas pour autant un intégrisme libéral incontrôlé (et réciproquement). Accepter l’alternative communisme-libéralisme serait faire preuve d’un total manque d’imagination : il y a bien d’autres possibilités. Du reste, l’octobre noir de 1987 vient de rabattre la superbe des reaganiens et autres libéraux inconditionnels dont la grille économique continue d’ignorer les problèmes de l’environnement (comme l’Église refusait d’écouter Galilée) ; leur conception du monde ne peut prendre en compte ces questions pourtant vitales.

L’économie s’est prétendue longtemps, se prétend encore, distincte de la morale, se considérant parfois comme une science quasi infaillible. La voici prise en flagrant délit d’échec. Les « trente années glorieuses » furent aussi marquées en tiers mondes par le progrès des inégalités, la persistance de la sous-nutrition et de l’analphabétisme. Elles s’achèvent par le triomphe quasi universel du chômage, qui enlève toute sa dignité à la jeunesse du globe, ainsi exclue, sinon niée.

En 1973, dans l’Utopie ou la Mort5, j’avais repris l’essentiel des thèses du Club de Rome, en insistant plus sur la situation du tiers monde. Vingt-huit mouvements écologiques m’ont alors demandé de défendre leurs thèses aux élections présidentielles de 1974. J’essaie ici de mieux préciser les possibilités, les grandes lignes d’une remise en question du système économique libéral, qui se refuse à reconnaître, à tenir compte de la gravité des menaces écologiques et socio-économiques pesant sur notre terre. Ces réflexions sont soumises à la discussion de tous ceux qui, dans tous les pays, se sentent responsables de l’avenir, non seulement de l’humanité, mais de toute forme de vie sur notre « petite planète ».

Dans les Raisons de la colère6, pamphlet écrit pour les élections législatives de 1986 à Paris, j’avais souligné la nécessité de mener tout à la fois un triple combat :

— en faveur de la paix désarmée, sans bombes atomiques ;

— en faveur du tiers monde surendetté, étranglé par nous, et qu’il nous faut « libérer » ;

— en faveur de l’écologie, de la protection de toutes les formes de vie, donc de l’avenir de l’humanité.

Voici trois objectifs aussi indispensables l’un que l’autre, qui sont nettement ciblés mais qui manquent, sinon de sympathisants, du moins de militants déterminés pour les atteindre. Tiers-mondistes, écologistes et pacifistes n’arrivent pas à joindre leurs efforts, bien que leurs vues convergent largement. Cette conjonction, qui leur permettrait d’acquérir une force politique capable de se faire entendre, est pourtant devenue une condition de notre survie.

Les « progrès » de notre économie sont désormais dépassés par leurs dégâts ; le bilan global, s’il profite toujours aux privilégiés, contribue à ruiner les démunis, et menace l’avenir de l’homme et des autres vies sur la terre. Il nous faut donc remettre en cause l’explosion productiviste des pays riches, tout comme l’explosion démographique des pays pauvres. Ceux qui proclament, sans la prouver, sans réfléchir, la défaite de Malthus, sont de dangereux irresponsables.

Nous verrons par quelques exemples que la grande majorité des pays pauvres s’enfonce dans une misère de plus en plus effroyable, Maurice Lemoine7, racontant la vie des esclaves d’Haïti « vendus » en république Dominicaine, nous révèle ce que peut être l’enfer. Cette misère, la faim d’aliments et de savoir, nous la prolongeons en maintenant les échanges inégaux, en exigeant le remboursement (nécessaire à la prolongation de nos gaspillages) d’une dette qui les étrangle.

Le quart monde s’étend dans les pays développés incapables de répartir entre tous les actifs le travail encore socialement nécessaire : ce problème ne paraît insoluble qu’à ceux qui raisonnent dans le cadre d’une économie prétendument scientifique, et de ce fait refusent de prendre prioritairement en compte les problèmes sociaux — les problèmes moraux.

Nous acceptons encore en 1988 que le poids des armements nous empêche de consacrer les ressources indispensables à l’éducation généralisée, à la formation continue, à la recherche d’une économie protégeant aussi l’environnement, et finalement à la libération des tiers mondes. Nos descendants, au siècle prochain, auront du mal à comprendre nos attitudes égoïstes — mais, pire encore, notre incapacité à dominer les problèmes de l’avenir.

Un monde intolérable avons-nous titré cet essai. Nous refusons, de ce fait, d’être traité de pessimiste. Car nous proposons à chaque étape des pistes de recherches, conduisant à des solutions qui nous paraissent mériter d’être discutées, sinon essayées, si certains dirigeants font preuve de courage politique. Mais ce courage dépend largement, en pays démocratique, des opinions publiques : celles-ci pousseront mieux à la roue à partir du moment où elles auront compris qu’il s’agit :

— aujourd’hui, d’établir un monde vivable pour tous ses habitants,

— demain, d’assurer la survie prolongée de l’humanité ; laquelle irait à la mort lente si elle acceptait les injustices et les absurdités qui caractérisent notre époque — finalement plus injuste et plus « gaspilleuse » que « glorieuse ».

Notes

1.

Club de Rome, Halte à la croissance, Paris, Fayard, 1972. Le titre anglais, The Limits to Growth, était meilleur.

2.

Our Common Future, World Commission on Environment and Development, Oxford, New York, Oxford University Press, 1987 ; The State of the World, World-watch Institute, Washington, W.W. Norton and Cy, 1986.

3.

B. Ward, R. Dubos, Nous n’avons qu’une terre, Paris, Denoël, 1971. En anglais Our small Planet.

4.

L. Timberlake, L’Afrique en crise, la banqueroute de l’environnement, Paris, L’Harmattan, 1986.

5.

R. Dumont, L’Utopie ou la Mort, Paris, Le Seuil, 1973.

6.

R. Dumont (avec la collaboration de Ch. Paquet), Les Raisons de la colère, Paris, Ed. Entente, 1986.

7.

M. Lemoine, Sucre amer, esclave aujourd’hui dans les Caraibes, Paris, Encre, 1981.

PREMIÈRE PARTIE

UN MONDE MENACÉ PAR SES INÉGALITÉS, SES GASPILLAGES ET SA SURPOPULATION



Le dernier quart de siècle a été une période de changement et de progrès sans précédent dans le monde « en développement ». Cependant, en dépit de cet impressionnant exploit, quelque 800 millions de personnes continuent à être piégées dans ce que j’ai appelé la pauvreté absolue des conditions de vie caractérisées par la malnutrition, l’analphabétisme, la maladie, un milieu sordide, une forte mortalité infantile et une faible espérance de vie ; ce qui les met en dessous de toute définition raisonnable de vie humaine décente.

Robert S. McNamara, préface du Rapport mondial sur le développement, Banque mondiale, 1978.

(Je répète ce propos, car tout se passe, à la Banque mondiale, comme si on ne l’avait guère entendu.)

En cette troisième décennie du développement, des millions d’hommes pris ou menacés par la famine, des dizaines de millions d’hommes sans eau potable, des centaines de millions d’hommes mal nourris, le désert qui gagne, la forêt, poumon de notre terre, qui recule. Et les fossés qui se creusent, s’élargissent, entre le foisonnement des productions et des réalisations à travers le monde et, pour certains groupes humains, la privation de l’essentiel — l’eau, le sel, le pain —, entre la montée flamboyante de nos capacités technologiques et l’écrasement fatal de tant d’hommes.

Michel Beaud, Pour le codéveloppement, « Le libéralisme contre les libertés, » republié par le Monde diplomatique, avril 1988.

INTRODUCTION

Une société d’inégalités croissantes


1. Jusqu’au colonialisme : des inégalités encore modestes

Le monde fut longtemps peuplé de paysans, de pasteurs et d’artisans ; les arts et les pouvoirs étaient concentrés dans les premières villes. Le commerce, d’abord local, put s’étendre via les fleuves et les mers, le bateau étant alors le seul mode de transport économique.

Lors de notre Moyen Age, la Chine des Song, avec ses rizières irriguées et repiquées, obtenait des rendements bien supérieurs aux nôtres à la même époque. Dans les Andes, les terrasses établies sous l’autorité des Incas sur les pentes des sierras produisaient plus et nourrissaient mieux les travailleurs qu’aujourd’hui…

L’Europe, en perfectionnant ses navires et ses canons, partit à la conquête du monde. L’Espagne et le Portugal eurent tôt fait de détruire les civilisations du Centre et du Sud des Amériques — du Mexique au Pérou et au Brésil —, d’anéantir la majorité des populations indiennes, puis d’installer leurs comptoirs autour de l’Afrique, de l’Asie et en Insulinde. L’Angleterre et la France les ont suivis, de l’Amérique du Nord à l’Inde, à l’Afrique… Au pillage des mines d’Amérique succèdent les grandes plantations de canne à sucre, de coton et d’indigo, cultivées par la main-d’œuvre des esclaves noirs, la traite des Noirs privant le continent africain de forces vives qui l’auraient aidé à progresser.

Ce colonialisme avait certes accru les inégalités. Cependant, à l’aube du XVIIIe siècle, malgré des échanges déjà fort inégaux, les différences de richesses restaient encore, comparées à celles d’aujourd’hui, des plus modestes. L’ami Paul Bairoch, l’historien de l’économie à Genève, nous dit que, vers 1700, l’écart du revenu moyen (du produit intérieur brut par tête, comme on dit désormais) ne dépassait pas 2 à 1 : l’habitant du pays le plus riche, sans doute l’Angleterre, disposait de 2 fois plus de ressources que le plus pauvre Africain. Le monde restait à dominante rurale ; les villes encadraient ces ruraux par leurs « élites » politiques, religieuses et économiques, qui comptaient davantage de commerçants que d’industriels.

2. La révolution industrielle fabrique le sous-développement

Enrichie par sa « révolution agricole », qu’elle est la première à réussir en Europe, l’Angleterre se lance, vers 1780, dans la révolution industrielle, qui sera le plus grand événement des Temps modernes, dont les répercussions dépassent de très loin celles de toutes les guerres européennes. Dès lors va se creuser un fossé sans cesse approfondi entre les deux mondes : ceux qui ont opéré leur révolution industrielle et ceux qui n’y parviennent pas ou trop lentement (ce fossé est bien plus significatif que celui qui sépare les pays capitalistes de ceux qui se disent socialistes). Entre ces deux pôles se trouvent ceux qui atteignent seulement un stade un peu hybride, que nous appellerons le « mal-développement » (qui prévaut surtout en Amérique latine).

Les pays riches gardent longtemps le monopole des activités qui rapportent le plus : l’industrie, puis les services. La division internationale du travail a été établie dès l’époque coloniale, quand l’Europe dominait la majorité du monde. Les colonies nous fournissaient les matières premières : agricoles d’abord, puis minérales. Du fait de notre emprise politique sur eux, nous les leur achetions très bon marché et leur vendions à haut prix nos produits transformés. L’indépendance des colonies n’a pas fondamentalement changé la situation : « nous » dominons toujours les cours de leurs produits, y compris le pétrole.

Le Japon et la Russie ont, à grand-peine, rejoint le peloton des développés : et tout récemment les quatre petits dragons d’Extrême-Orient (Taiwan, Corée du Sud, Singapour, Hong Kong), émules du Japon, sont en train de nous rattraper, sinon de nous dépasser ; ce qu’a déjà fait le Japon.

Ainsi s’est établie la société la plus inégale, la plus révoltante d’injustices, que notre planète ait jamais connue. Bien que la grande majorité des hommes se dise volontiers chrétienne ou musulmane, bouddhiste ou brahmaniste, sinon humaniste et même socialiste, l’écart riches-pauvres n’a jamais cessé, et ne cesse pas de se creuser.

3. Les « lois du marché » accroissent les inégalités

Certes, faire jouer les lois du marché est fort utile. Mais la « loi du marché » ne peut être la solution universelle : son rôle n’est positif que dans une économie parfaitement concurrentielle, où tous les acteurs ont le même niveau de puissance et d’information. Or, les inégalités entre pays riches et démunis ne cessent d’augmenter. L’endettement ne permet plus aux pays pauvres de tirer parti de leurs « avantages comparatifs » : les niveaux d’équipements sont par trop déséquilibrés.

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