Un Nîmois en banlieue rouge

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Dans le Val-de-Marne, l'auteur s'immerge à l'intérieur du monde des actions sociales d'une grande administration départementale qui ne connaît pas de problèmes financiers. La situation évolue. Les temps deviennent durs pour les finances du département. De plus, la direction administrative de cette collectivité change, c'est le moment des désillusions. Puis, à la tête des services techniques de la mairie de Nîmes, l'auteur est à nouveau déçu par les hauts responsables d'une ville surendettée. Il quitte la mairie, l'âge de la retraite arrivant. Malgré ces aspects négatifs côtoyés dans les collectivités territoriales, l'auteur se déclare profondément décentralisateur.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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EAN13 : 9782296212763
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UN NÎMOIS EN BANLIEUE ROUGE
Val-de-Marne 1987-1996
suivi de
RETOUR À NÎMES
1996-1999Graveurs de mémoire
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"UN NIMOIS EN BANLIEUE ROUGE
Val-de-Marne 1987-1996
suivi de
RETOUR À NÎMES
1996-1999
L'HarmattanDu même auteur, chez L'Harmattan:
Place de l'hôtel de ville. Nîmes 1965-1977 (2006)
Place de de ville. 1977-1984
Une si gentille petite ville. Bagneux 1985-1986 (2008)
I[) L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fi
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ISBN: 978-2-296-06951-0
EAN : 9782296069510UN NÎMOIS EN BANLIEUE ROUGE
Val-de-Marne 1987-1996LE VAL-de-MARNE ET SON ADMINISTRATION
Je rappelle à celui qui a lu mes précédents ouvrages contenant mes
souvenirs, et j'informe celui qui commence seulement aujourd'hui à me lire,
que de décembre 1984 au 30 novembre 1986 j'ai été secrétaire général de la
mairie de Bagneux dans les Hauts-de-Seine. Cette présence dans cette mairie
s'est fort mal passée, et je raconte cet épisode dans Une si gentille petite ville
Bagneux 1985-1986 (éditions L 'Harmattan). Dans le courant du mois de
novembre 1986, suite à un appel à candidature, je fus recruté par le tout jeune
conseil général du Val-de-Marne (94), département petit par sa taille, mais
important par sa porulation (1 200 000 habitants) et son activité économique,
situé au sud et à l'est de Paris.
1erJe pris mes fonctions dans le Val-de-Marne le décembre 1986, avec
un titre à rallonge: j'étais directeur des services généraux et des actions
médico-sociales et de santé (DSGAMSS) à la direction des services sanitaires
et d'actions sociales du département du Val-de-Marne (DSSAS).
Les départements français étaient alors en pleine mutation, car il leur
fallait réaliser pratiquement la décentralisation de l'action sanitaire et sociale,
suite aux lois de décentralisation de 1982 et plus particulièrement suite aux lois
erde 1983 concernant le sanitaire et le social. Depuis le 1 janvier de cette année
1986, les personnels, les matériels, les immeubles, les finances de ces secteurs
transférés étaient placés sous l'autorité réelle du président du conseil général et
non plus du préfet comme c'était le cas auparavant. Mais cette opération était
loin d'être terminée. Cet aspect de la décentralisation (le sanitaire et le social)
fut le plus important et un des mieux réussis par rapport à d'autres secteurs qui
avaient aussi été décentralisés.
En revanche, la décentralisation de l'Etat vers les départements
concernant les collèges, qui fut décidée à la même époque, péchait par deux
aspects majeurs:
. les personnels chargés de la gestion matérielle des collèges à l'inspection
d'académie et au rectorat n'avaient pas été décentralisés, l'Etat les avait
gardés
. les recettes transférées par l'Etat aux départements étaient égales à la
moyenne des dépenses annuelles réalisées par l'Etat au cours des dernières
années, autrement dit ce n'était pas grand-chose, car l'Etat consacrait des
sommes largement insuffisantes par rapport aux besoins, vu le mauvais état
général des bâtiments des collèges en France à l'époque.
Les lycées avaient été transférés aux régions dans les mêmes
conditions, et les conseils régionaux rencontraient pour les lycées exactement
les mêmes problèmes que les conseils généraux pour les collèges.Ces remarques étant faites, la décentralisation des collèges et des
lycées pour les questions matérielles les concernant fut une excellente chose,
car en quelques années régions et départements ont rénové considérablement
ces établissements, ce que l'Etat, pour diverses raisons, n'avait jamais fait et ne
pourrait jamais faire. Bien sûr, cela se fit au prix d'un effort financier
considérable de ces collectivités locales, qui se traduisit par des hausses des
impôts locaux, sans que les impôts nationaux diminuent.
Une autre décentralisation ne fut pas une grande réussite, ce fut celle
qui concernait l'entretien des routes départementales. Là aussi, les personnels
ne voulurent pas être décentralisés, ils restèrent fonctionnaires de l'Etat. Cette
décentralisation prit un temps infini, on en parlait encore en 1992 dans les
réunions hebdomadaires entre le président du conseil général du Val-de-Marne
et sa direction générale.
Revenons au sanitaire et au social. Ces secteurs mettaient en question
des sommes importantes au niveau national: 20 milliards de francs de recettes
furent transférés du budget de l'Etat aux budgets des départements. Des
dizaines de milliers de personnes étaient concernées, notamment dans les
départements de la petite couronne parisienne (92 Hauts-de-Seine, 93 Seine-
Saint-Denis, 94 Val-de-Marne), car les actions sanitaires et sociales y étaient
particulièrement développées. Pour le nombre de personnels tous secteurs
confondus, le champion en France était le Val-de-Marne. Cette première place
provenait du fait que le conseil général gérait en direct 75 crèches
départementales, ce qui représentait 1 500 personnes qui travaillaient dans ces
établissements. En tout, le président du conseil général du Val-de-Marne avait,
erdepuis le 1 janvier 1986,5 000 personnes sous son autorité.
Les impôts que l'Etat avait transférés aux départements pour
compenser les transferts de charges dans le sanitaire et le social étaient la
vignette automobile et les droits de mutation sur les immeubles. La vignette
automobile avait été créée en 1956 par le ministre des finances socialiste
Ramadier, sous le Président du conseil (on dirait aujourd'hui le Premier
ministre) Guy Mollet. Elle fut supprimée en 2 000, par le Premier ministre
socialiste Lionel Jospin. Quand elle fut créée en 1956, on entendit beaucoup de
protestations, car tout impôt nouveau fait hurler. Mais à l'époque, les
possesseurs d'une automobile étaient une minorité en France. Quand la
vignette automobile fut supprimée en 2000, on entendit encore beaucoup de
protestations. Elles provenaient d'abord des receveurs buralistes qui la
vendaient et qui avaient un pourcentage sur leurs ventes, et pourtant, l'année
précédente, un reportage de la télévision avait montré des receveurs buralistes
mécontents d'avoir à la vendre, car cela leur donnait du travail, des soucis et
une responsabilité pour une faible rémunération. Je peux témoigner que ce
n'était pas une charge pour tout le monde, car mon père, qui vendait les
vignettes automobiles en tant que receveur buraliste, entre 1957 et 1961, était
ravi du complément de rémunération qu'elles lui apportaient. En 2000, lors de
10la suppression de la vignette, on entendit aussi maugréer de nombreux petits
contribuables qui déclarèrent: « Ce sont encore les plus riches, ceux qui ont
des grosses voitures, qui font la plus grande économie.» Comprenne qui
pourra.
Le transfert de cette recette de l'Etat aux départements après 1983 fut
une bonne opération pour ceux-ci, car le nombre de véhicules assujettis
augmentait chaque année. En dehors des tarifs que le conseil général pouvait
modifier annuellement, le montant des sommes encaissées par le département
était fonction du nombre de véhicules immatriculés et de la jeunesse du parc,
puisque lorsque la voiture avait plus de cinq ans le prix de sa vignette était
divisé par deux. Parfois, d'une année sur l'autre, le produit des vignettes
augmentait moins, mais il augmentait toujours.
L'autre impôt transféré était les droits de mutation. Là, les
départements avaient tiré le gros lot. Et je me demande encore si le ministère
des finances, en transférant cette recette, se doutait qu'elle allait exploser. Le
produit encaissé par les conseils généraux était fonction du nombre de
transactions immobilières dans le département et des prix des immeubles
vendus et donc achetés. Entre 1986 et 1992, dans la plupart des départements
français, il y eut un emballement des transactions, les prix flambèrent. Ce fut
particulièrement vrai dans la région parisienne. Les recettes du Val-de-Marne
au titre des droits de mutation augmentèrent considérablement entre ces deux
dates. Ce furent sept années de vaches grasses. Le revers de la médaille, ce fut
une chute sérieuse de ces recettes dès qu'il y eut, à partir de 1993, une crise des
transactions et des prix dans le secteur immobilier. Mais on ne peut pas avoir
un impôt qui à la fois augmente vite et ne diminue jamais. Notons que cette
recette est repartie à la hausse à partir de l'an 2000, ce qui a permis d'amortir
les charges croissantes des départements dans le domaine social.
Pour chaque département français le produit de ces impôts transférés
ne pouvait pas tomber juste par rapport aux dépenses transférées. Aussi avait-
on institué un mécanisme permettant, département par département, d'assurer
l'égalité entre les dépenses et les recettes: la dotation de décentralisation.
Certains départements étaient gagnants et devaient donc reverser à l'Etat une
partie de ces impôts transférés: c'était le cas du richissime département des
Hauts-de-Seine. Certains départements étant perdants, l'Etat compensait leur
perte par la dotation de décentralisation: tel était le cas du Val-de-Marne.
Le poste que j'occupais au Val-de-Marne provenait directement de la
décentralisation de l'action sanitaire et sociale. Il était devenu vacant par un
système de chaises musicales: la directrice de l'enfance et de la famille de ce
département était partie au Cabinet de Michèle Barzach, devenue ministre de la
santé dans le ministère mis en place par Jacques Chirac, Premier ministre
(François Mitterrand restant Président de la République), après la victoire de la
droite aux élections législatives de mars 1986 : c'était la première cohabitation
Sèmede la République. Le directeur des services généraux et des actions
11médico-sociales et de santé, Francis Pintiau, avait alors pris la tête de la
direction devenue vacante qui avait été rebaptisée direction de la petite
enfance, de l'enfance et de la famille (DPEEF). De ce fait, la DSGAMSS
devenait vacante. Suite à un appel à candidature, j'avais été nommé à ce poste.
La DSSAS rassemblait plus de la moitié des personnels de
l'administration départementale (3000 sur 5000) et représentait plus de la
moitié des dépenses du budget du conseil général. Elle était dirigée par Francis
N qui était issu de l'administration sanitaire et sociale de l'Etat et qui avait opté
pour le département. Il était membre du jury qui m'avait recruté. J'appris qu'il
avait un candidat, et il fut fort déçu que ce soit moi qui fus choisi par le jury. Je
n'étais donc pas le bienvenu à ses yeux.
Le Premier vice-président chargé de l'action sanitaire et sociale était
Roger Grévoul. C'est le frère d'Emile Grévoul (décédé en juin 2008) que
j'avais connu en Lozère puis à Nîmes où il fut secrétaire général de l'union
départementale CGT du Gard. C'est aussi le frère d'Eliane Cayzac, que j'avais
bien connue au comité de section de Nîmes-Est sans savoir qu'elle était la sœur
d'Emile Grévoul, et par conséquent la sœur de Roger. Ce dernier, au moment
de mon recrutement, n'était pas membre du jury, mais il avait dû demander
copie des dossiers des candidats et il avait remarqué ma candidature d'ancien
secrétaire général de la mairie de Nîmes. Plus tard, il m'informa que voyant
mon ancienne fonction à Nîmes, il avait téléphoné à Emile (sans doute Emile
Jourdan) pour avoir son opinion à mon sujet. Roger était à peu près de ma
taille, un peu plus enveloppé. Il avait une petite barbiche et une moustache qui
le faisaient plus ressembler à Trotski qu'à Lénine. Il avait des cheveux bruns, à
peine parsemés de fils d'argent. Il gardait un léger accent du midi. C'était un
grand amateur d'opéras. Les contacts humains étaient faciles avec lui, c'était
agréable de travailler avec lui. Il connaissait les affaires de sa délégation, et il
écoutait toujours les professionnels. Jusqu'en 1989, je ne le vis
qu'épisodiquement. Ensuite, pendant plus de six ans, je le rencontrai une fois
par semaine, d'abord avec mes collègues de la DSSAS, puis au cours de la
réunion hebdomadaire avec le président.
Les services centraux de la DSSAS n'étaient pas dans l'immeuble
abritant la direction générale des services départementaux et la direction
politique du conseil général à Créteil. Celles-ci se trouvaient dans l'immeuble
du préfet, désormais partagé entre I'hôtel de la préfecture et I'hôtel du
département. Ce bâtiment date de 1968, il est en verre couleur cuivre et en
béton. Sa couleur change en fonction de l'heure de la journée et du temps qu'il
fait. C'est sans doute la plus belle préfecture neuve des nouveaux départements
de l'Ile-de-France, lesquels avaient été créés par une loi de 1964 et mis en
place effectivement en 1967.
Les bureaux de la DSSAS étaient aussi installés dans un immeuble
neuf de Créteil, mais qui n'avait pas l'allure prestigieuse de la préfecture. Ils
n'étaient pas loin de la station de métro ['Echat. Ils avaient été prévus pour
12abriter les services sanitaires et sociaux du département, qui avaient d'abord été
logés dans des bâtiments provisoires. Au début, comme partout en France, ces
erservices étaient unitaires puis, depuis le I janvier 1986, ils étaient séparés en
deux parties: ceux qui étaient restés à l'Etat (environ un quart des effectifs
centraux), et ceux qui passés sous l'autorité du président du conseil
général. Pour le public, ils n'était pas facile de s'y retrouver, puisque les deux
administrations étaient logées dans le même immeuble, ont gardé pendant deux
ans le même numéro de téléphone, et possédaient des sigles très semblables:
DASS et DSSAS. La cohabitation dans le même immeuble facilitait souvent le
règlement de problèmes aussi bien pour le public que pour les services, mais en
créait d'autres, surtout que la directrice « Etat» avait un caractère
épouvantable et que le directeur « Département» (Francis N) n'était pas facile
non plus.
Francis N avait au département du Val-de-Marne le rang et le titre de
erdirecteur général adjoint. Il était un peu plus jeune que moi, étant né le 1 avril
1er1942 (il a pris sa retraite le avril 2007). Originaire de Moselle, il avait fait
des études à la faculté de droit de Strasbourg, au moment où ma future épouse
Rose était dans cette ville et cette fac. Il ne se souvenait pas d'elle et Rose ne se
souvenait pas de lui. Mais il avait gardé le souvenir du groupe des stagiaires du
Trésor qui faisaient bande à part. Francis N était un grand travailleur qui
s'occupait de tout, y compris de la qualité du café qu'on buvait à la cafétéria
des services sanitaires et sociaux. Servi par une excellente mémoire, il
connaissait parfaitement l'empire sur lequel il régnait. Je fus frappé de
constater que tout le courrier arrivée et départ passait entre ses mains. Comme
centralisateur, on ne faisait pas mieux. Je lui en fis plus tard le reproche quand
il devint directeur général en remplacement de Michel Camy-Perret. Il eut le
culot de me répondre qu'il appliquait les consignes de ce dernier, autre grand
centralisateur; certes, mais cela ne l'aurait pas empêché d'introduire un peu
plus de déconcentration et de souplesse dans le fonctionnement de ses services.
Car dans son domaine, il était le vice-roi, et il est bien connu que le vice-roi a
souvent plus de pouvoirs que le roi.
L'organisation n'étant pas le fort de N, Michel Camy-Perret lui avait
affecté un organisateur, Jamoneau, mais N ne l'utilisa jamais. Organiser, c'est
prévoir, mais N ne prévoyait jamais très à l'avance, il vivait au jour le jour à
cent à l'heure et entraînait ses collaborateurs à cette vitesse. Il convoquait un
directeur sans se soucier si celui-ci était occupé, s'il avait quelqu'un dans son
bureau. Ma secrétaire me passait une communication en me disant « Monsieur
N », et j'entendais: « Chaminas, vous pouvez monter ». Je lui expliquai à
plusieurs reprises qu'il m'était difficile de monter dans son bureau puisque lui
2ème 3ème.était au étage et moi au Rien n'y fit. Il nous dérangeait parfois pour
des bricoles. Par exemple, m'ayant appelé dans son bureau, il me dit de
regarder par la fenêtre; je ne vis rien de particulier. Il me fit remarquer qu'il y
avait un papier dans la cour. Effectivement. Ce n'était pas toujours agréable de
13travailler avec lui; parfois il était tout sourire, plein d'humour, et parfois il était
franchement exécrable. Certaines têtes ne lui revenaient pas - ce qui arrive
souvent - et il refusait de les rencontrer et de travailler avec elles. C'était le cas
de l'organisateur, d'un chercheur, d'un médecin, de son second chargé de
mission. Ce dernier était un jeune homme agréable et cultivé qui répondait au
quart de tour aux questions administratives qu'on lui posait. Comme il
connaissait cinq ou six langues, il partit travailler au Conseil de l'Europe, et
après son départ, N reconnut qu'il l'avait sous-estimé. Francis N avait sa tête
de Turc: Berthe Chebath. En réunion, nous avions droit à des séances
homériques entre lui et Berthe. Celle-ci le connaissait depuis longtemps, elle le
tutoyait et ne se laissait pas faire.
Francis N avait sous son autorité trois directeurs et une conseillère en
service social. Les trois directeurs étaient:
. Francis Pintiau à la direction de la petite enfance, de l'enfance et de la
famille (DPEEF) ; c'est lui qui gérait les gros bataillons de personnels avec
les crèches, les centres de protection maternelle et infantile, les foyers de
l'enfance.. .
. Berthe Chebath à la direction des actions et aides sociales (DAAS); le
sigle de cette direction amenait une confusion supplémentaire avec celui de
la DASS et celui de la DSSAS ; Berthe était responsable des énormes
dépenses concernant les personnes âgées, les personnes handicapées, l'aide
médicale.
. Claude Chaminas à la direction des services généraux et des actions
médico-sociales et de santé (DSGAMSS) ; je gérais en direct des sommes
bien moins considérables que mes deux collègues, mais j'exécutais les
dépenses et les recettes de mes collègues, à l'exception de celles des
crèches; et c'est moi qui préparais le document budgétaire de tous les
services sanitaires et sociaux, à l'exception des foyers de l'enfance, des
crédits de personnels et de bâtiments; j'avais en charge un budget qui, à
l'époque, atteignait le milliard de francs; je gérais pour l'ensemble de la
DSSAS (toujours sans les foyers) les moyens: mobiliers, matériels,
machines, consommables, fluides... Et en plus, j'avais en charge les
actions de santé avec le service départemental des vaccinaticns et les Il
centres départementaux de prévention médicale: CDPM, dénomination
locale des dispensaires.
La conseillère en service social dirigeait vingt circonscriptions d'action
sanitaire et sociale couvrant les 47 communes du département. Elle avait sous
son autorité 450 travailleurs sociaux. Son secteur avait largement la valeur
d'une direction, mais il n'était pas reconnu à ce niveau. Il fallut attendre 1990
pour que la conseillère soit reconnue comme directeur. Peu après mon arrivée,
la titulaire de ce poste partit à la retraite, et elle fut remplacée par Marie-France
Bellec, un petit bout de femme avec qui je me trouvais des affinités, car comme
14moi elle était née en 1941 et elle était du signe des gémeaux. Nous nous disions
que nous étions conscrits. Un jour, elle me fit compliment que ma chemise était
bien repassée, j'en fus très fier car Rose, mon épouse, était alors en cure à
Digne, et c'est moi qui avais repassé ma chemise. Une autre fois, me voyant en
réunion avec des dames - ce qui n'était pas étonnant car le beau sexe
représentait 80% du personnel - elle leur dit : «Mesdames, méfiez-vous de
Monsieur Chaminas, c'est un grand charmeur. »
Francis N était placé sous l'autorité du directeur général des services
départementaux, Michel Carny-Perret. Le Val-de-Marne avait en lui un jeune
haut fonctionnaire: il avait trente cinq ans. Il était arrivé en 1983 de la mairie
de Saint-Etienne où il avait été secrétaire général adjoint de 1977 à 1983, du
temps du maire communiste Joseph Sanguedolce. Le nouveau maire de Saint-
Etienne, élu en 1983, Dubanchet, lui avait donné six mois pour se recaser
ailleurs. C'était ce qu'aurait dû faire pour moi le nouveau maire de Nîmes, Jean
Bousquet, au lieu de s'embarquer dans l'impasse de m'affecter illégalement à
la régie des arènes (voir Place de l'hôtel de ville Nîmes 1977-1984). Michel
Carny-Perret (Carny) avait remplacé Viroben qui, après avoir été secrétaire
général de la mairie de Vitry-sur-Seine, était devenu le premier directeur des services du Val-de-Marne après les lois de décentralisation de
1982, le président étant Michel Germa, qui était conseiller général de Vitry.
Carny était grand, bel homme, distingué. Il n'arrêtait pas de fumer des
cigarettes de luxe, des Dunhill bleues. Il était reconnu unanimement pour ses
compétences. Il avait une puissance de travail extraordinaire. Lui aussi était un
grand centralisateur. Mais on avait plaisir à travailler avec lui car son contact
était agréable, on savait ce qu'il voulait. Il avait mis en place dans cette
administration départementale des procédures que j'avais mises en route à
Nîmes. La différence entre Nîmes et le Val-de-Marne était que Carny avait à sa
disposition infiniment plus de moyens financiers et humains que moi. Il avait
aussi un autre atout: les élus départementaux, à une exception près, ne jouaient
pas au chef de service. Carny était vraiment le chef de l'administration. Le
président du conseil général lui faisait totalement confiance, et apparemment
avait de l'affection pour lui. Ils avaient tous deux un grand point commun:
comme Carny, le président était un grand fumeur, mais il consommait des
cigarettes plus démocratiques que les Dunhill. J'ai eu beaucoup de bonheur à
travailler avec Carny, même si souvent ce bonheur était tempéré par les lubies
de Francis N. Et je veux souligner les compétences et la qualité du contact
humain de Carny, car il ne m'est pas souvent arrivé dans ma vie
professionnelle de travailler sous l'autorité de quelqu'un qui avait ces qualités.
Après les années d'installation de la nouvelle administration
départementale jusque vers la fin des années 1980, le fonctionnement de cette
lourde machine devait inévitablement évoluer, tant vis-à-vis des élus que vis-à-
vis des chefs de service. Carny n'a peut-être pas su mesurer la nécessité de ne
pas camper sur des positions figées qui avaient eu leur vertu au début. J'en
15parlerai plus loin. Comme moi à Bagneux, Camy ne vit pas suffisamment à
l'avance arriver le coup de Jarnac.
Le Val-de-Marne avait la particularité de compter plus de cantons (49)
que de communes (47). Certaines communes comptaient 3 cantons: Créteil,
Vitry, Champigny, Saint-Maur; d'autres 2 Ivry,
Villejuif; d'autres formaient un canton à elles seules: Choisy-le-Roi; et dans
la partie presque rurale du département, prise sur l'ancienne Seine-et-Oise, il
fallait plusieurs communes peu peuplées pour faire un canton. Quand j'arrivai
au Val-de-Marne, en décembre 1986, la majorité de gauche (PC plus PS) était
de 6 sièges. Le président du conseil général était, depuis 1976, le communiste
Michel. Germa abandonna la présidence après les élections cantonales de 2001.
Il est mort le 29 janvier 2007.
Germa était du genre Emile Jourdan (qui fut maire de Nîmes) ou Henri
Ravéra (qui fut maire de Bagneux), et je le lui dis dans mon discours d'adieu
en 1996. C'est-à-dire qu'il se faisait une certaine idée de l'homme, qu'il savait
respecter l'adversaire et il faisait la part des choses. Il laissait les fonctionnaires
faire leur travail. Il était aidé en cela par les traditions d'une ancienne
administration préfectorale où le véritable chef, le préfet, était un fonctionnaire
et non pas un élu. Parmi le petit personnel, nombreux étaient ceux qui ne
s'étaient pas aperçus que l'administration d'Etat était devenue territoriale,
plusieurs pensaient être encore sous l'autorité du préfet. Michel Germa était
toujours d'une grande correction, que ce soit avec ses amis, ses adversaires
politiques ou les fonctionnaires départementaux. D'après ce que j'ai su, il a
toujours entretenu des relations de bon voisinage avec les préfets successifs qui
étaient installés dans le même immeuble que lui. La presse nationale disait de
Germa qu'il ne s'entendait pas bien avec Georges Marchais, lequel fut le
secrétaire général du parti communiste de 1969 à janvier 1994. Germa ne
laissait pas transpirer son appréciation sur Marchais, je n'ai jamais entendu une
parole de lui mettant en cause le secrétaire général du PCF. Dans son livre
Georges Marchais L'inconnu du parti communiste français, Thomas Hofnung
évoque ainsi la seule mise en cause publique de Marchais par Germa:
Au lendemain des régionales de mars 1992, Georges Marchais se
trouve, pour la première fois, mis en difficulté lors d'un comité fédéral.
Michel Germa, président du conseil général, Jean-Claude Lefort,
député d'Ivry, et plusieurs responsables départementaux de la CGT lui
reprochent les faiblesses de sa campagne et les mauvais résultats
enregistrés par le Parti. Marchais est stupéfait. Même « sa » fédé est en
train de lui échapper... (Page 400, éditions de l'Archipel).
Au moment du décès de Michel Germa, Le Monde indiqua, dans sa
rubrique Carnet, qu'il fut un «homme d'écoute, de dialogue, de tolérance,
(qu') il accordait une grande confiance aux compétences... » Il rappela qu'il
fut un «communiste relativement atypique à une période où il n'était pas
toujours bon de l'être... » Ce quotidien mit à son actif la création du premier
16service culturel et du premier service archéologique départementaux en France,
la création du MacNal (musée d'art contemporain), il précisa qu'une de ses
priorités fut la petite enfance, et que les parcs du département sont passés de 40
hectares à 213 hectares.
Etant un des directeurs de l'administration départementale, je devais
assister comme mes collègues aux séances mensuelles du conseil général. Elles
se déroulaient dans la salle prévue à cet effet qui, hors ces séances, servait à
toutes sortes de réunions. Les conseillers généraux étaient installés en cercles
sur deux rangées, dont l'une en contrebas de l'autre. Les élus de la gauche
étaient assis à la gauche du président et du bureau, les élus de droite étaient
assis à droite. Il n'y avait pas de centre, à l'exception de Gaston Viens, le maire
et conseiller général d'Orly, à partir du moment où il eut quitté le parti
communiste après les élections cantonales de 1988. Gaston est l'oncle de mon
bon copain Léon Coraini, qui était un des piliers de la Semi (la société
d'économie mixte de la ville) à Nîmes, qui fut «débarqué» en 1983 après
l'élection de Jean Bousquet comme maire de Nîmes. Comment fallait-il situer
Gaston Viens sur le plan politique puisqu'il n'était plus communiste? Voguet,
conseiller général d'un canton et premier adjoint au maire de Fontenay-sous-
Bois, nous donna son point de vue devant les élus communistes de Nîmes, le
jour où avec moi il se rendit dans cette ville pour le premier anniversaire de
l'aide apportée par le Val-de-Marne aux sinistrés des inondations du 3 octobre
1988: Gaston avait viré à droite, car au cours d'un scrutin il «avait voté avec
la droite. » Bien qu'il n'y ait que trois possibilités de vote: pour, contre et
abstention, si Gaston votait contre et que la droite faisait de même, cela
signifiait pour Voguet que droite et Gaston Viens menaient le même combat!
Un autre élu était atypique: Olivier d'Ormesson. Oncle de l'écrivain
Jean d'Ormesson, descendant d'Olivier d'Ormesson (1617-1686), qui fut le
« rapporteur intègre du procès de Fouquet» (Cf. le Petit Larousse), il était le
maire de la commune d'Ormesson (8 730 habitants), le conseiller général du
canton d'Ormesson comprenant les communes d'Ormesson, Noiseau et la
Queue-en-Brie, et il habitait le château d'Ormesson. Il fut député européen, élu
sur la liste Front national. Il avait rompu avec Jean-Marie Le Pen, lorsque
celui-ci déclara que l'extermination de six millions de Juifs par l'Allemagne
nazie n'était qu'un détail de l'histoire. Il y avait de temps en temps des passes
d'armes homériques entre le président Germa et le conseiller général
d'Ormesson, mais cela faisait rire les autres élus et l'assistance, car personne
ne prenait cela au sérieux. Il me semblait qu'il y avait une sorte de complicité
et d'estime réciproque entre Germa et d'Ormesson. Ce dernier était à quatre-
vingts ans le doyen du conseil général. Ce fut donc lui qui présida la séance du
conseil général après le renouvellement partiel de mars 1994, séance destinée à
élire le président et les autres membres du bureau. J'y assistai en ma qualité de
directeur général adjoint depuis octobre 1991. Olivier d'Ormesson prononça un
discours qui ne manquait pas de noblesse et qui se termina par l'affirmation
17que lui Olivier continuait la tradition de sa famille qui était celle de la « fidélité
au drapeau ». Le responsable de la direction départementale de la
communication, membre du parti communiste, m'avoua qu'il avait été remué
jusqu'aux tripes par la péroraison d'Olivier d'Ormesson.
Dans mes fonctions de directeur, j'avais à mes côtés une équipe jeune
et sympathique, composée de professionnels venus de l'ancienne DASS, ou
recrutés depuis peu. Nous ne parlions jamais politique dans le travail. Cela me
changeait agréablement du panier de crabes de Bagneux. Au début, mes
collaborateurs en savaient dix fois plus que moi, ce qui ne les empêchait pas
d'avoir à mon égard le respect qu'on doit à un ancien qui a une grande
expérience. Thiébaut dirigeait le service de la comptabilité générale qui était en
fait le service des moyens. Plus tard, je fis modifier son titre en service de
l'administration générale. Thiébaut était un garçon pondéré et efficace. Je l'ai
revu en 2007, alors qu'il était revenu au Val-de-Marne comme directeur des
finances. Véronique Jutant arriva peu après moi; avec Picart, elle était
responsable du service de la comptabilité de l'aide sociale, ce qui la mettait à la
tête d'un bataillon d'une quarantaine de femmes qui passaient leurs journées à
émettre des mandats de paiement et des titres de recettes (car il y a des recettes
importantes dans l'aide sociale). Jocelyne Karcenty, très jeune et charmante
femme, dirigeait la cellule d'analyses budgétaires, chargée, comme son nom
l'indique de sortir des documents sur nos finances, et surtout de préparer le
gros document budgétaire des services sanitaires et sociaux: 300 pages à mon
arrivée, 500 à mon départ. Dominique Sénicourt était la moins jeune de
l'équipe. Elle dirigeait le service planification et prévention médicale (PPM),
qui comprenait des services centraux, le service des vaccinations et les CDPM
(dispensaires). Elle avait du caractère, ce n'était pas toujours facile avec elle,
mais globalement nous nous entendions bien tous les deux. Comme elle
habitait à Sceaux, pas très loin de chez moi, il m'est arrivé d'aller chez elle
pour récupérer un document manuscrit qu'elle avait établi pendant ses congés,
et même d'avoir rendez-vous avec elle sur un parking dans le même but; nous
nous disions qu'on pouvait nous prendre pour des agents du KGB ou de la
CIA. Dominique faisait du théâtre en amateur avec la célèbre troupe du
Campagnol basée à Châtenay-Malabry, et de ce fait elle connaissait notre
copine comédienne Raymonde Heudeline.
Dominique ne resta pas très longtemps avec moi, car Francis N ne
pouvait pas la sentir et il fit en sorte qu'elle changeât de service. Son intérim
fut assuré pendant un an par une jeune personne très efficace qui quitta
l'administration départementale quand Martine Conin fut nommée titulaire de
ce poste. J'avais déjà croisé Martine, quand elle était inspecteur au service de
l'enfance. remarqué dans son bureau une affiche sur la féria de Nîmes.
Son affectation au service planification et prévention médicale amena une
profonde rénovation de ce service, aussi bien pour les actions gérées
centralement que pour celles qui se déroulaient dans les onze centres
18départementaux de prévention médicale. Son service PPM fut chargé des
actions menées par le département dans la lutte contre le SIDA. Bien que
transmissible par relations sexuelles, le SIDA ne fut pas classé officiellement à
l'époque dans la liste des maladies sexuellement transmissibles (MST), et il fut
donc placé sous la responsabilité de l'Etat, alors que les MST étaient sous la
responsabilité des départements. Mais rien n'empêchait les départements
d'apporter leur pierre à l'édifice de lutte contre cette nouvelle maladie. Un
autre service de la DSSAS, celui de la PMI dirigé par un médecin de valeur,
Madame le docteur Leroux, aurait bien aimé être responsable de la lutte contre
le SIDA, mais ce fut mon service qui fut désigné comme pilote, alors que je
n'étais pas demandeur. Lorsque je lisais dans les revues spécialisées les
statistiques sur le nombre de personnes atteintes par le virus pour 100 000
habitants dans l' Ile-de-France, qui était la région la plus atteinte avec
Provence-Alpes-Côte d'Azur, j'étais tout fier de voir que le chiffre du Val-de-
Marne était le plus faible de Paris et des trois départements de la petite
couronne. Mais je n'avais pas l'outrecuidance de penser que j'y étais pour
quelque chose.
Dans le cadre de ces actions contre la terrible maladie, Roger Grévoul,
Martine Conin et moi reçûmes un jour un responsable national qui était
accompagné par une jeune femme d'une exceptionnelle beauté. Nous leur
expliquâmes ce que nous voulions faire, nous sollicitâmes leurs avis. Martine
Conin leur précisa que nous voulions faire la promotion du préservatif, afin
qu'il soit banalisé dans les relations sexuelles notamment pour les jeunes. Je
regardai alors la jolie jeune femme et je me dis que j'étais prêt à consommer
avec elle, même sans préservatif... Après la réunion, Martine prépara un
rapport pour le bureau du conseil général, demandant d'inscrire un crédit pour
la prochaine décision modificative budgétaire afin de commander 30 000
préservatifs. Cela nous fut accordé sans problème. Nous les avons distribués au
cours des initiatives départementales: rencontres de la solidarité et des droits
sociaux, fête dans les parcs, fête de la jeunesse. Le préservatif ne fut pas
considéré par les jeunes comme un gadget, nous en avons retrouvé dans les
buissons des parcs qui avaient réellement servi.
Le service PPM fut aussi chargé d'être le pilote des services
départementaux pour la lutte contre les toxicomanies. Là, à nouveau, je n'étais
pas demandeur. Roger Grévoul et le président avaient été ulcérés d'entendre le
préfet déplorer l'absence du conseil général dans les campagnes contre la
drogue. Le département commença par démontrer que l'affirmation du préfet
était fausse, puis il désigna le service PPM comme pilote. A ce titre, il me fut
donné de me rendre à Paris du côté du faubourg Saint-Honoré au siège du
comité interministériel chargé de coordonner les actions nationales dans le
domaine de la drogue, mais je n'eus pas l'occasion d'y rencontrer Georgina
Dufoix, alors qu'elle occupait le poste de présidente de ce comité
19interministériel. Les actions en faveur de la santé des jeunes furent également
confiées au service PPM.
La grande force de ce service, outre la compétence de ses responsables
et leur aptitude à communiquer avec tous les intervenants intérieurs et
extérieurs, reposait sur ses services déconcentrés, les onze dispensaires que
nous appelions, je le rappelle, les centres départementaux de prévention
médicale (CDPM). Ces centres étaient alors en perte de vitesse. Ils avaient été
créés pour lutter contre les fléaux sociaux qu'étaient la tuberculose et les
maladies sexuellement transmissibles. La tuberculose, bien qu'elle n'ait pas
disparu du paysage français et encore moins du paysage de Paris et de sa
proche banlieue, n'était plus le grand fléau du dix-neuvième siècle et des
cinquante premières années du vingtième. Les CDPM étaient mal équipés pour
lutter contre les MST : en cas de doute, une personne avait tout intérêt à aller
voir tout de suite un médecin en ville, plutôt que d'attendre un rendez-vous
pour une consultation hebdomadaire dans un CDPM. Le personnel était
inquiet, se demandait si on n'allait pas fermer les centres. Et dans ce cas, que
deviendrait-il? Il était d'autant plus inquiet que l'exécutif départemental
m'avait demandé de supprimer le centre de Vincennes, et d'installer ses actions
réduites dans les locaux d'un centre de PMI. Cette politique allait-elle
continuer? Les personnels des CDPM, essentiellement des femmes jeunes ou
moins jeunes, comprirent les enjeux des nouvelles missions confiées à leur chef
de service (SIDA, drogue, santé des jeunes), et se lancèrent quasiment à corps
erperdu dans les actions décentralisées décidées par les élus. Ainsi, chaque 1
décembre, qui fut institué journée internationale de lutte contre le SIDA, les
personnels des CDPM étaient-ils les plus motivés, les plus ardents, les plus
actifs pour expliquer les risques de la maladie et les moyens simples mais
efficaces pour s'en prémunir. Loin d'attendre le « client» dans les CDPM, ils
allaient dans les lieux où se concentre la foule, tels que les entrées des
supermarchés. Autour de moi, je disais que nous avions avec ces personnels
une nouvelle race de fonctionnaires.
Martine Conin ne s'endormait pas sur ses lauriers. Elle souhaitait
élargir son champ d'action dans les domaines de la santé. Ainsi, elle prit
contact avec le professeur Lagrue, un vieux monsieur tout ridé qu'on voit
souvent à la télévision, afin d'engager la lutte contre le tabagisme. Roger
Grévoul en était d'accord, et il émit l'idée que le Val-de-Marne se proclame
«un département sans tabac ». Mais, la semaine suivante, il nous dit que ce
n'était pas possible, car le président du conseil général, Michel Germa, ne
donnait pas l'exemple en fumant comme un pompier.
Martine fut aidée efficacement par une autre inspectrice qui fut affectée
à son service, Marie-Claude Fricault. Toutes deux s'entendaient fort bien, ce
qui est un gage d'efficacité. En plus de mes relations professionnelles avec
elles deux, j'eus des moments d'amitié avec elles. Martine invita Rose et moi à
Vèmemanger chez elle dans le arrondissement de Paris, avec ses enfants elle
20randonna avec nous dans le groupe de Montreuil, et même passa un grand
week-end de randonnées avec le Groupe de randonneurs Pey-Chaminas
(GRPC) nîmois du côté de Buis-les-Baronnies dans la Drôme. Marie-Claude
loua à deux reprises une partie de la grande maison familiale de Rose dans les
Alpes-de-Haute-Provence pour y passer des vacances en famille. Aujourd'hui,
en 2008, Martine est directeur du grand secteur chargé des personnes âgées,
des personnes handicapées et de l'aide médicale. Je suis sûr qu'elle y apporte le
même sens de l'organisation et le même désir d'aller de l'avant dont elle faisait
preuve de mon temps.
Parmi les collaborateurs du service PPM, nous avions recruté un
cancérologue à tiers de temps, le docteur Piedbois. C'était un très jeune
médecin, agréable au physique comme au moral. Le Val-de-Marne devait
intervenir dans le domaine du cancer car, ainsi que tous les départements, les
lois de décentralisation de 1983 et des années suivantes l'avaient chargé des
actions de prévention contre cette maladie si répandue et du suivi des anciens
malades. Nous nous posions la question: que faire? Roger Grévoul aurait
voulu que Piedbois nous donne des conseils sur les cancers professionnels.
Piedbois, nous expliqua que les deux catégories de cancers les plus répandus et
les plus meurtriers étaient le cancer du poumon et les cancers féminins (sein et
col de l'utérus). Pour le poumon, d'après lui, lorsqu'on parvenait à détecter un
cancer, il était généralement trop tard. Le cancer du col de l'utérus était en
régression en France comme dans tous les pays développés. En revanche, le
cancer du sein était en expansion en France comme dans tous les pays
développés. L'avantage de ce dernier cancer, si on peut dire, est qu'on peut
facilement le détecter à temps, et à partir de là le traiter. Piedbois m'expliqua
tout cela de façon fort claire et préconisa que le conseil général engage des
actions de dépistage systématique pour les femmes du département se situant
dans les catégories d'âge à risque. Naturellement, cela aurait coûté fort cher. Je
n'eus jamais de réponse de la part de l'exécutif départemental sur les
propositions de Piedbois. Les élus ont dû considérer que le Val-de-Marne
dépensait déjà beaucoup dans les domaines sanitaires et sociaux, et que ce
dépistage systématique relevait plutôt de l'Etat et de la sécurité sociale.
D'autant qu'à partir de 1992 le budget départemental eut à affronter de
sérieuses difficultés financières. En lisant la presse au cours des années
suivantes, j'ai vu que plusieurs départements avaient fait figure de pionniers, et
avaient engagé le dépistage systématique du cancer du sein, notamment le
département de l'Hérault. J'ai été très content d'apprendre, en 2002 et 2003,
que le gouvernement allait généraliser ces dépistages dans toute la France.
Certes, au moment où j'écris ces lignes (le 22 juillet 2003), l'annonce
gouvernementale n'est pas encore suivie d'effet. Mais j'aurais aimé que le
gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002) fasse cette annonce et commence
à la concrétiser. Le même gouvernement Jospin aurait pu aussi engager des
actions plus résolues contre le tabagisme de tous, et surtout contre celui des
21jeunes et notamment des jeunes filles, ce qui est le meilleur moyen de lutter
contre le cancer du poumon. Et dans ce domaine, le gouvernement Raffarin a
pris des mesures efficaces qui vont dans la ligne de la politique du ministre
Evin.
J'avais particulièrement apprécié la clarté des explications que le
spécialiste Piedbois avait données au profane que j'étais, aussi bien dans les
grandes lignes que dans les détails. Piedbois m'avait incité à suivre les séances
des entretiens de Bichat qui devaient traiter des problèmes du cancer. C'est ce
que je fis, et je m'aperçus que «mon» cancérologue m'avait tenu le même
discours que celui des plus grands spécialistes français.
En 1986, j'étais aussi le supérieur hiérarchique du laboratoire
départemental des eaux. Ce service, installé dans des locaux pris en location à
Fresnes, très fonctionnels mais chers, avait pour tâche de procéder aux analyses
des eaux de boisson et de baignade sur le territoire départemental. Un ou deux
ans après mon arrivée, Camy-Perret souhaita regrouper les deux laboratoires
départementaux, celui qui m'était rattaché et celui qui dépendait de la direction
de l'assainissement, qui faisait les analyses des eaux usées. Sa proposition était
fort logique et je ne m'y opposai pas. Camy prit des gants pour m'annoncer sa
décision. En effet, très souvent un chef de service ne veut pas qu'on diminue
ses attributions, sinon il se sent diminué. Moi, je penchai pour la logique et
pour l'intérêt général. «Mon» laboratoire rejoignit donc la direction de
l'assainissement, qui est une direction colossale dans chaque département de la
petite couronne. Car dans cette partie de l'IIe-de-France, l'assainissement ne
dépend pas des communes, cela n'aurait aucun sens, mais des départements.
Ma direction était certes importante, elle était un point de passage
obligé pour le fonctionnement de la DSSAS. Mais on estima en haut lieu qu'il
fallait lui donner plus d'ampleur. Francis N ne trouva que le service des
chercheurs à me rattacher. Car il y avait au Val-de-Marne des chercheurs dans
les domaines sanitaires et sociaux. L'un d'eux partit trois jours après la
décision de rattachement, et je pense que son départ n'avait rien à voir avec
cette décision. Il me restait Mesdames Schaller, Petitgirard et Mangiavacca.
Madame Petitgirard participa, pour le compte du Val-de-Marne, à la première
rencontre mondiale contre le SIDA, qui se tint à Montréal en 1987. Son départ
fut une prouesse administrative: en quelques jours seulement la décision fut
prise, les billets d'avion retenus et récupérés par le service du personnel, sa
chambre d'hôtel retenue, une avance en dollars canadiens lui fut versée.
Quelques mois plus tard, elle obtint un poste très intéressant à l'Organisation
mondiale de la santé à Genève. Je passais plusieurs années à travailler avec
Mme Schaller, dont je garde un souvenir ébloui pour son amabilité, ses
connaissances, sa largeur de vue, pour la qualité des discussions que nous
eûmes ensemble sur des sujets divers, y compris sur des sujets sanitaires et
sociaux dont je n'étais pas un spécialiste. Un jour, elle me prit par la main et
m'emmena presque de force à une conférence qui se tint à l'UNESCO à Paris.
22La direction des services généraux et des actions médico-sociales et de
santé évoluait donc tout doucement. Son titre fut modifié à ma demande, bien
que des membres du cabinet des élus aient trouvé que ce changement posait un
problème politique (certains voient de la politique partout). Par mesure de
simplification, elle devint la direction des services généraux et des actions de
santé (DSGAS). A partir de 1988, un service fut créé à ma demande et rattaché
à la DSGAS, il fut chargé de gérer les « initiatives» départementales. La plus
importante était les Rencontres de la solidarité et des droits sociaux.
Ce service fut baptisé service des initiatives départementales et de la
communication (SIDe), car il devait aussi être le correspondant pour les
secteurs sanitaires et sociaux du service départemental de la communication
qui était rattaché au cabinet du président. En fait, il s'occupa presque
exclusivement des initiatives, ce qui était déjà un énorme morceau. Outre les
Rencontres, il eut à mettre en forme la fête départementale de la petite enfance.
Celle-ci fut créée pour mobiliser les parents de jeunes enfants contre la
décision de la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) qui avait dénoncé
les conventions qui la liaient au département du Val-de-Marne. Une de ces concernait le remboursement partiel des dépenses supportées par
le département pour la gestion des centres de protection maternelle et infantile
et de planification familiale. Par cette dénonciation, la CPAM entendait revoir
le mode de calcul de ses remboursements. Pour les parents, la fête
départementale de la petite enfance fut exclusivement considérée comme un
moyen de passer une journée agréable en compagnie de leur progéniture, avec
spectacle de qualité et goûter à l'appui. Le SIDC dut encore gérer la sortie à la
mer pour les plus démunis. Cette sortie se déroulait pendant une journée au
mois d'août, un train spécial partant du Val-de-Marne emmenait les personnes
inscrites jusqu'à Dieppe, où elles étaient accueillies par la municipalité
communiste et pouvaient goûter aux joies de la mer. La première sortie ne fut
pas facile à organiser, car le nombre d'inscrits était faible. Le responsable de
mon service, Schweitzer, me raconta qu'il avait été convoqué en haut lieu,
qu'il avait été prié d'augmenter rapidement le nombre d'inscriptions, sous
peine de se voir éjecter. Comme finalement, sous mon autorité, ce service
donnait entière satisfaction, on résolut de lui confier la gestion de la fête des
parcs départementaux. Cette fête se déroulait dans les principaux parcs gérés
par le département à Choisy-le-Roi, L'Hay-les Roses, Champigny-sur-Marne.
Elle permettait de mettre en valeur ces parcs, de montrer leurs attraits et leur
bon entretien par la direction des espaces verts. Le transfert d'attribution de
cette direction à la mienne ne fut pas du goût de cette dernière, mais je n'y étais
pour rien, je n'étais pas demandeur. Le chef de service qui eut l'honneur de
créer le SIDC et de le faire immédiatement travailler fut Schweitzer, un garçon
sympathique avec qui je m'entendais fort bien et qui avait toujours la cigarette
au bec, ce qui lui avait jauni quelques dents.
231erQuand j'arrivai à la DSSAS, le décembre 1986, le SIDC n'existait
pas. Pour les services sanitaires et sociaux, la grande affaire était alors la
préparation des Rencontres de la solidarité et des droits sociaux qui n'étaient
pas encore pilotées par la direction dont je prenais la tête. D'après ce que j'ai
su, ces Rencontres avaient été décidées à l'initiative de Chapet, qui était en
1986 directeur de cabinet du président Michel Germa. Chapet avait été
secrétaire général de la mairie de Bobigny (Seine-Saint-Denis) pendant
plusieurs années, des années de bonheur me dit-il. Il m'avait contacté à la fin
1984 pour que je lui succède à ce poste, et j'avais décliné cet honneur pour
choisir Bagneux. Lorsqu'il me retrouva au Val-de-Marne, il me dit: «Alors, tu
n'as pas cru que je partirais de Bobigny! » A cette époque, le Val-de-Marne
croulait sous l'argent, il fallait bien le dépenser et il fallait imaginer des
dépenses qui aient un bon impact électoral. D'où, par exemple, l'organisation
des Rencontres de la solidarité et des droits sociaux, ou encore la distribution
d'un survêtement (un jogging) aux collégiens.
Les Rencontres furent organisées en grand pour la première fois en
cette année 1986. La DSSAS en était responsable mais de nombreux autres
services étaient mis à contribution. Francis N s'y était beaucoup investi, alors
que Camy était plus en retrait, et en haut lieu on le lui reprocha. Le
coordonnateur de l'opération était Claude R, un des deux chargés de mission
de N. Claude R avait eu un parcours intéressant. Comme Robert Hue, il était
infirmier de profession. Il fut élu conseiller général dans le Val-de-Marne, et en
1977, il fut élu maire communiste de la petite commune val-de-marnaise de la
Queue-en-Brie, qu'il arracha à la droite. Il trouva une situation financière
catastrophique et il lança un coup qui fit parler de lui en France: il annonça
qu'il mettait en vente le bâtiment de l'hôtel de ville pour renflouer les finances
communales. Il avait comme secrétaire générale une ancienne fonctionnaire de
la mairie de Nîmes, Ghislaine Brugère. Celle-ci était venue à Nîmes avec lui
pour une féria pendant son mandat de maire del977 à 1983, et m'ayant
rencontré dans la rue elle me l'avait présenté. Il ne m'avait pas laissé un
souvenir impérissable, je trouvais qu'il avait l'air triste. En arrivant à la
DSSAS, je ne le reconnus pas, mais lui me reconnut. En 1983, il fut réélu
maire de la Queue, il fut accusé d'avoir fraudé, l'élection de sa liste fut cassée,
de nouvelles élections furent organisées sous contrôle, et cette fois il les perdit.
Ayant déjà perdu son mandat de conseiller général, il fut récupéré par le
conseil général du Val-de-Marne, y passa le concours interne d'inspecteur qu'il
réussit, et fut affecté comme chargé de mission auprès de Francis N, pour
l'aider, et au besoin pour le surveiller. Sans savoir que je me trouverais un jour
à travailler avec Claude R, j'étais un peu au courant de ses mésaventures par
Ghislaine qui m'avait invité avec son mari Gérard à venir manger chez elle,
quand elle avait appris que j'avais quitté Nîmes pour la région parisienne. Elle
m'avait raconté comment s'étaient déroulés les deux tours des scrutin
municipaux en 1983.
24Claude R n'était pas un méchant homme, mais il avait pris cette
déformation commune à de nombreux communistes, il voyait des ennemis
partout, y compris au sein de la famille communiste. Tout en ayant confiance
en Francis N, il le surveillait. Pour aller dans le bureau de celui-ci, il fallait
passer devant le bureau de R dont la porte était toujours ouverte. Souvent,
quand un des directeurs appelé par N arrivait chez ce dernier, Claude R
s'installait d'autorité dans son bureau et participait à l'entretien sans qu'on le
lui ait demandé. Il faisait avec moi comme avec les autres. Ainsi, N me
reprocha un jour de ne pas avoir participé à une visite avec le président; or
j'étais pris ailleurs, et on ne m'avait pas demandé d'être absolument présent. Et
Claude R ne trouva rien de mieux que de renchérir: « Si ç'avait été une visite
avec le préfet, là on se serait précipité pour y participer. » Comme si c'était
mon habitude de lécher les bottes du préfet, alors que je n'avais jamais travaillé
avec un tel personnage. De toute façon, de quoi se mêlait-il, lui qui n'était
qu'un petit inspecteur débutant, tandis que j'avais réussi un concours de l'Etat
du même niveau vingt-six ans plus tôt? Dominique Sénicourt ne pouvait pas le
sentir, et elle ajoutait: «Moi,j'ai passé un vrai concours! »
Comme Claude R devenait de plus en plus insupportable, Francis
Pintiau prit l'initiative d'une petite réunion entre lui, Berthe Chebath et moi
(peut-être aussi avec Mme Bellec). Nous décidâmes de demander une entrevue
à N pour exiger de remettre Claude R à sa place. C'est ce qui fut fait. Francis N
prit l'affaire sur le ton de la plaisanterie. Il en riait mais on sentait qu'il riait
jaune. Notre démarche fut positive, car R quitta le Val-de-Marne, ce que nous
n'avions pas demandé, et il devint directeur de l'enfance et de la famille en
Seine-Saint-Denis (93), l'équivalent de ce qu'était Pintiau dans le 94, et qui
représentait une belle promotion. Lorsqu'il partit, Claude R me laissa sa
voiture de fonction (car il en avait une alors que moi je n'en avais pas), et son
mobilier de bureau. Peu avant de savoir qu'il partirait, il s'était fait livrer un
immense meuble de bureau en beau bois qui entrait à peine dans la pièce de
son bureau: il fallait vraiment ne pas avoir de l'embonpoint pour passer entre
le meuble et le mur et pouvoir aller s'asseoir. Au contraire, dans mon bureau
qui était deux fois plus grand que le sien (tout de même I), son mobilier avait la
place qu'il lui fallait; il remplaça celui que j'avais et qui faisait un peu
«riquiqui ». Je remercie Claude R pour ses cadeaux de départ, d'autant que
nous avions eu un différend auparavant; apparemment, il ne m'en voulait pas.
Pour l'heure, en décembre 1986, Claude R s'occupait activement des
Rencontres de la solidarité et des droits sociaux. Ces Rencontres se déroulaient
dans environ trente-cinq lieux répartis dans tout le département, à raison de un
lieu par commune (sauf pour Champigny et Vitry qui avaient droit à deux) ou
d'un lieu pour plusieurs communes. C'étaient le plus souvent des gymnases, ou
encore des salles polyvalentes. Les services sociaux du conseil général y
installaient des stands pour présenter à la population leurs réalisations et
informer les gens sur leurs droits: pour les personnes âgées, pour les personnes
25handicapées, pour l'aide médicale, comment faire garder ses jeunes enfants?
que faire quand on est enceinte? que faire quand on est sans ressources? etc.
Des spectacles culturels étaient présentés à l'intérieur, des spectacles des arts
de la rue à l'extérieur; on y voyait aussi des démonstrations sportives. Les
centres communaux d'action sociale (CCAS) pouvaient avoir un stand. Les
associations sociales qui le voulaient étaient invitées à venir installer leurs
stands et à donner des informations sur leurs activités. Tout le monde pouvait
venir à ses Rencontres, et on distribuait un cadeau de fête à deux catégories
bien définies: les chômeurs inscrits à l'Agence nationale pour l'emploi et les
personnes non imposables sur le revenu.
Ces Rencontres demandaient une énorme organisation, car il fallait
solliciter les 47 communes, trouver avec elles les bâtiments convenables pour
les abriter, prendre contact avec les associations, trouver les personnels
départementaux volontaires pour travailler un samedi et/ou un dimanche avant
la Noël, organiser les animations culturelles et sportives, organiser
l'information avant et pendant les rencontres, définir les conditions financières
pour les communes, pour les associations, pour les personnels. Bien entendu, il
fallait avoir passé en temps voulu les marchés nécessaires, notamment pour la
fourniture et la livraison la veille ou le matin des dizaines de milliers de colis,
en prévoyant un stock permettant de réapprovisionner les lieux où il y aurait le
plus de demandes. Le directeur de cabinet du président, Chapet, qui suivait de
près la préparation, me fit part de son inquiétude en 1986: pourvu que tout
marche bien.
L'implication des communes dans ces Rencontres fut très diverse. Les
maires communistes n'hésitèrent pas, fournirent les lieux les plus grands et les
mieux situés, y affectèrent des personnels municipaux (qui souvent se
comportèrent en militants insupportables). Les maires socialistes réagirent
individuellement, certains jouant parfaitement le jeu, d'autres s'y impliquant
du bout des lèvres. Il en fut de même de la part des maires de droite. Certains
avaient compris tout le profit qu'ils pouvaient tirer de ces Rencontres aux frais
du département: ils firent en sorte que la population ait l'impression que c'était
organisé par la mairie. Des maires conseillers généraux de droite se montrèrent
le plus possible dans les Rencontres, de sorte que beaucoup de gens repartaient
avec le colis en disant: « Merci, Monsieur le maire. » La l:ommune la plus
réticente fut Saint-Maur-des-Fossés, d'abord parce qu'elle était (est toujours)
franchement à droite, et aussi parce que, située dans la presqu'île formée par
une boucle de la Marne, elle ne se sent pas val-de-marnaise, c'est à peine si elle
se situe en France.
Les gens qui venaient chercher leur colis devaient laisser leur nom et
leur adresse, qui étaient saisis par le service informatique départemental. On
put ainsi sortir par commune les chiffres de personnes venues chercher un
colis. Et on s'aperçut que 48 communes du Val-de-Marne se trouvaient dans
les états informatiques, au lieu de 47, car les gens qui habitaient le quartier chic
26de la Varenne-Saint-Hillaire à Saint-Maur inscrivaient La Varenne dans la
rubrique « commune» : ils ne se sentaient pas citoyens de Saint-Maur, encore
moins du Val-de-Marne.
Débarquant dans le Val-de-Marne au moment où toute la préparation
des Rencontres prenait fin, je ne pus pas être bien utile en cette année 1986
pour leur réussite. Francis N m'affecta le samedi 20 et le dimanche 21
décembre au collège Carpeaux de Vitry, qui constituait un des deux centres des
Rencontres dans cette ville qui était celle du président du conseil général. Le
responsable de ce lieu était Yvan Ferrier, qui travaillait dans la direction de
Berthe Chebath sur les personnes âgées et les personnes handicapées. J'étais là
pour apprendre et pour lui donner un coup de main. Dans ces deux journées,
nous eûmes la visite de la conseillère générale du secteur, Eliane Hulot. Je me
présentai, et pour lui faire plaisir, je l'informai que ma nièce Isabelle, qui
n'habitait pas très loin d'ici, m'avait donné le nom de sa conseillère générale:
Eliane Hulot. Celle-ci fut flattée et ajouta que c'était normal d'être connue, car
elle ne passait pas tout son temps dans les bureaux. Plus tard je retrouvai
Madame Hulot à partir d'octobre 1991, puisque je me mis à travailler dans les
domaines dont elle était déléguée: la culture, les sports, la jeunesse... Je passai
deux bonnes journées à Vitry en compagnie de Ferrier, garçon agréable et
compétent qui, lorsqu'on lui donnait la parole, ne la lâchait pas facilement. Il
obtint, à la fin des années 1980, une mutation pour le département du Gard,
dont le président était à l'époque Gilbert Baumet. Ferrier m'avait demandé
quelques renseignements sur le personnage de Baumet. Lorsque je revins à
Nîmes en 1996, je m'aperçus qu'à un chiffre près, Ferrier avait le même
numéro de téléphone professionnel que moi. Je l'appelai pour lui dire tout le
plaisir que j'aurais à le rencontrer. Je le croisai un jour aux halles de Nîmes, et
j'eus du mal à le reconnaître, car il s'était fait pousser la moustache. Les deux
journées des 20 et 21 décembre 1986 furent d'autant plus agréables que le
personnel départemental qui y travaillait était essentiellement féminin.
En arrivant dans les services sociaux, je savais que j'entrais dans un
milieu majoritairement féminin. Mais, pour moi, comme pour beaucoup de
gens, les travailleuses sociales étaient des femmes d'un certain âge, avec de la
moustache, et assez revêches. Or, il n'en était rien. Certes, le milieu était
féminin à 80%, mais on y croisait surtout des femmes jeunes, charmantes, et
même celles qui étaient d'un certain âge étaient fort agréables à côtoyer. Et tout
de suite, je fus bien accueilli par ces dames. Etait-ce mon charme latin qui
opérait? ou au contraire mes yeux bleus et mes cheveux clairs germaniques qui
faisaient de l'effet? Mon accent plaisait beaucoup. C'était un avantage, car
lorsque je téléphonais, on reconnaissait tout de suite ma voix, je n'avais pas à
me présenter. Combien de fois ai-je entendu dire: «Avec votre voix, c'est du
soleil qui entre dans mon bureau» ? Je fus particulièrement bien accueilli par
mes deux secrétaires Ginette Delandre et Claudine Chanteloup, qui n'avaient
peut-être pas été habituées à être traitées de façon aussi humaine. Je pouvais
27tout leur demander pour le travail, elles se seraient mises chacune en quatre
pour me donner satisfaction.
Je découvris les personnels des services sociaux. Dans leur majorité,
ceux et surtout celles qui avaient choisi cette branche l'avaient fait de façon
idéaliste, pour être utiles, pour servir les plus défavorisés. En apparence, ces
fonctionnaires avaient le même déroulement de carrière et les mêmes avantages
que les autres fonctionnaires de France. En fait, ils avaient l'énorme
inconvénient de travailler au contact de gens difficiles et de plus en plus
difficiles, qui se trouvaient dans des situations inextricables qu'on a peine à
imaginer quand on a un travail, une rémunération correcte, une maison, des
enfants en bonne santé... Souvent, les travailleurs sociaux pouvaient résoudre
les problèmes qu'ils avaient sous les yeux, et cela au prix d'une gymnastique
incroyable et en payant beaucoup de leur personne. Parfois, la situation était
insoluble. Ou alors, le travailleur croyait avoir résolu le problème, et il
s'apercevait que quelques mois après, la personne était retombée dans les
difficultés. Le travail de ces personnels ressemblait à celui de ce pauvre
Sisyphe, qui croyait avoir réussi à monter son rocher au sommet de la colline,
et qui voyait celui-ci retomber dès qu'il était parvenu au sommet. Ils ne
bénéficiaient d'aucun avantage particulier: ils n'avaient pas les congés des
enseignants, ils n'avaient pas les primes des fonctionnaires de l'équipement, de
l'agriculture ou des finances. La prime que pouvait avoir un chef de service
s'élevait au maximum à 7 SOOfrancs par an (environ 1 ISO euros). Lorsque je
discutais avec les travailleurs sociaux et que je les entendais demander une
augmentation de leur prime de 10,20 ou 30 %,je leur disais:« Si vous voulez
vous aligner sur les gens des finances, c'est une multiplication par 2, par 3, par
S, par 10 qu'il faut demander. » Ils ne parvenaient pas à me croire, ils ne
parvenaient pas à saisir l'importante disparité qui existe entre les différents
ministères dans le domaine des primes. Certains devaient penser: « C'est un
méridional, il exagère. » Il faut dire que même les ministres ont le plus grand
mal à recevoir des données précises sur les primes des fonctionnaires, et
surtout sur celles des plus hauts. Si vous voulez gagner de l'argent, il vaut
mieux travailler dans les secteurs où on en gère, ou bien dans les secteurs ou on
le dépense en gros travaux. On vous dira: « Oui, mais dans ces secteurs, les
responsables ont d'énormes responsabilités! » Pourquoi dire cela? Il n'y aurait
pas de responsabilité à s'occuper d'êtres humains, alors que parfois vos
décisions sont responsables de la vie ou de la mort ?
Peut-on rêver d'une société où les mieux considérés et les mieux payés
seraient ceux qui travaillent pour les hommes, les femmes et les enfants, au
contact des plus fragiles d'entre eux? A propos de considération, je suis
toujours exaspéré de voir les médias faire pleurer dans les chaumières sur telle
ou telle situation où ils estiment que les travailleurs sociaux ont fait une erreur.
Connaissent-ils les difficultés du travail dans ces domaines? Savent-ils qu'il y
a des lois qu'il faut respecter? Savent-ils qu'il y a rarement de bonnes
28solutions pour des gens en difficulté, et que le plus souvent il ne reste que la
moins mauvaise? Je tire mon chapeau à la grande majorité des travailleurs
sociaux de France et je demande à leur égard un peu plus de reconnaissance de
la part des pouvoirs publics, des médias, et de l'opinion publique. J'ajoute que
dans mon travail au sein des services sanitaires et sociaux, j'étais à l'abri du
stress qu'apporte le contact avec la misère; j'en avais des échos indirects, mais
je ne côtoyais pas les situations difficiles. Aurais-je pu supporter de voir cinq
jours sur sept des pauvres, des malades, des gens gravement handicapés, des
femmes battues, des enfants agressés sexuellement et maltraités? Autour de
moi, il y avait des fonctionnaires qui acceptaient de côtoyer tout cela.
Je mangeais au restaurant administratif des services sanitaires et
sociaux. Celui-ci était géré par une structure appelée Comité des œuvres
sociales (COS) qui avait notamment pour fonction de gérer ce restaurant et la
cafétéria. Le COS était dirigé par un bureau comprenant des représentants de la
DASS (Etat), de la DSSAS (département), et des personnels des deux
administrations. Mais tout le personnel du restaurant et de la cafétéria était sous
l'autorité du service dit de la comptabilité générale dirigé par Thiébaut, donc
sous mon autorité. Lorsque je mangeais à ce restaurant, je n'avais droit à aucun
régime de faveur ni à une réduction du tarif; sauf une fois par an, avant la fin
de l'année où on servait le repas de Noël qui était amélioré, et pour lequel il
fallait s'inscrire: ce jour-là le COS invitait les directeurs de la DASS et de la
DSSAS qui ne payaient pas leur repas. On ne travaillait pas beaucoup l' après-
midi de cette journée car, le repas étant terminé, un bal était organisé. La
difficulté pour les dames était de trouver un cavalier, vu le rapport inégalitaire
entre les représentants des deux sexes.
Les personnels qui fréquentaient le restau avaient leurs petites
habitudes, les gens se mettaient à table avec toujours les mêmes personnes.
J'étais le plus souvent à la table des cadres de la DSSAS. Il m'est arrivé plus
d'une fois de manger avec les personnels du tout jeune service départemental
de la bureautique, dont les bureaux étaient non loin de là, ce qui me valut un
jour cette parole d'une des cadres de ce service: « Nous devons réviser tous les
ordinateurs des services départementaux, et nous allons commencer par le
directeur le plus sympathique. » Il parait que c'était moi. Un jour, comme je
devais choisir les légumes pour accompagner la viande, je dis à haute
voix: « Je vais prendre des carottes, ça rend aimable ». Ma secrétaire Ginette,
qui était par hasard derrière moi, me répondit: « Oh, vous Monsieur Chaminas,
vous n'en avez pas besoin. » J'étais, dans ces services sanitaires et sociaux,
comme un coq en pâte.
En arrivant à la DSSAS, j'avais tout à apprendre. Le directeur général
des services, Camy-Perret, m'avait reçu le 19 novembre 1986 dès que la
décision de me recruter avait été prise. J'allai le voir dans son bureau du
cinquième étage de I'hôtel du département. Il était accompagné par la directrice
du personnel départemental, Marielle Richerand. Elle me regardait avec des
29yeux qui semblaient dire: « Qu'est-ce qu'ils ont fait de lui, à Bagneux! » Elle
était membre du parti socialiste, et en cette qualité elle était adjointe au maire
d'une importante ville communiste de l'Essonne. J'eus rapidement de l'amitié
pour elle, elle a toujours fait le maximum pour m'aider. Je n'ai pas trouvé en
elle cette déformation si commune au PS comme au PC de voir des ennemis
partout, ou de ne penser qu'à caser des coreligionnaires politiques. C'est peut-
être pour cela qu'après l'éviction fin 1989 de Camy-Perret, on fit tout pour la
faire partir des services départementaux. Nous avons eu des discussions très
franches ensemble, nous étions souvent d'accord. C'est elle qui m'avait
dit: « Le PS périra par ses énarques, et le PC par ses permanents. » Me parlant
un jour d'un de ses collaborateurs, elle m'apprit qu'il avait été secrétaire
général d'une commune du Val-de-Marne qui fut communiste de 1977 à 1983,
où le maire et les élus avaient été accusés de fraude électorale aux municipales
de 1983. Et elle me précisa que le soir du deuxième tour, alors que les résultats
parvenus laissaient prévoir une défaite certaine de la liste sortante, le pauvre
secrétaire général avait été enfermé à clé par les élus communistes dans une
pièce de la mairie.
Lors de mon entrevue avec Camy-Perret en présence de Marielle,
Camy me dit, entre autres, de ne pas trop frayer avec Claude R. Il ne m'en dit
pas plus. Il me précisa qu'il fallait que je connaisse un nouveau vocabulaire,
celui de l'aide sociale, et pour cela il me remit un exemplaire du document
budgétaire de la DSSAS qui faisait dans les trois cents pages. Ce
était plein de tableaux, mais surtout, chaque article de dépense ou de recette
était accompagné de commentaires expliquant le pourquoi et le comment de la
dépense ou de la recette. Sa lecture me fut fort utile, même si je ne compris pas
tout. Pendant presque un mois, mon prédécesseur Francis Pintiau me donna des
explications sur le département, sur les services sanitaires et sociaux. Il me
passa notamment un petit livre qui faisait l'historique de ces secteurs et qui
expliquait leur organisation dans la France contemporaine, ouvrage qui me fut
fort utile. A la faculté de Toulouse, j'avais eu des cours sur le système français
de sécurité sociale, mais pas sur l'aide sociale. Or, comme je l'expliquerai par
la suite dans les cours que je donnerai ici ou là, les deux systèmes sont
complémentaires mais n'ont pas les mêmes principes. Vous avez droit à la
sécurité sociale (maladie, maternité, accidents du travail, retraite) si vous avez
cotisé tout seul ou vous avec votre employeur, et cela même si vous avez de
bons revenus. En revanche, vous avez droit à l'aide sociale dans les mêmes
secteurs si vos revenus sont insuffisants ou s'ils sont nuls. Ce que je viens de
dire, ce sont les principes, dans la réalité, c'est un peu plus compliqué. Par
exemple, tous les enfants, en France, donnent droit aux allocations familiales,
que les parents aient cotisé ou non. De même, on ne vous demande pas vos
revenus pour bénéficier de la protection maternelle et infantile. L'organisme
qui est de droit dispensateur de l'aide sociale, c'est le département, et bien
entendu il y avait à l'époque de nombreuses exceptions à ce principe, la plus
30connue étant alors le revenu minimum d'insertion (RMI) dont le coût était
supporté par l'Etat.
Outre ma formation théorique par des lectures, j'apprenais sur le tas,
jour après jour. Un des bons moyens pour connaître tous les rouages de la
DSSAS, ce fut la préparation du budget primitif 1988. Nous nous y attelions
très à l'avance, et cela nous prenait beaucoup de temps: réunions internes à la
DSSAS que je pilotais, établissement manuscrit de l'énorme document
budgétaire (sans doute le plus gros de France), frappe du document répartie sur
plusieurs services, relectures au fur et à mesure par Francis N (il relisait tout I),
assemblage en un document unique, tirage en plusieurs exemplaires, refonte du
document, réunion d'une journée avec le directeur général et le vice-président
Roger Grévoul, refonte du document, relecture du document ici ou là, à
nouveau refonte... Il m'est arrivé d'être obligé de refaire trois fois le document
budgétaire en une semaine et d'en retirer trois fois des dizaines d'exemplaires
pour des modifications mineures. On était tombé dans un bel exemple de
bureaucratie. Mais ces exigences des niveaux supérieurs étaient possibles parce
qu'au fil des années, avec mes collaborateurs, j'avais mis au point une
organisation qui permettait de faire tout cela à grande vitesse. La SNCF avait le
TGV, et nous avions le BGV (budget à grande vitesse).
Le personnel de la cellule d'analyses budgétaires se modifiait, il y avait
des départs et des arrivées. On y affecta un jour une jeune femme fort
compétente, Nadine Nicoli, qui devint au bout de quelques mois ma chargée de
mission pour m'assister dans tous les domaines de mon travail. On me proposa
de m'affecter un homme qui avait sensiblement mon âge: Pierre Carias. On ne
savait pas où le mettre. Je disais rarement non à une proposition d'affectation,
car on peut tirer quelque chose de 99 % des gens. Carias était d'une timidité
extrême, il me parlait presque en tremblant, courbé comme un moujik devait
parler à un boyard. Je sus le mettre en confiance, le courant passa entre nous. A
lui aussi je pouvais demander n'importe quoi. C'était un mordu de la
bureautique. Il mit au point sur l'ordinateur la saisie automatique d'un
document qui donnait par section, par chapitre, par sous-chapitre et par article
l'état des dépenses et des recettes de la DSSAS mois par mois. Ce document
existait avant son arrivée, mais alors il fallait saisir tous les chiffres un à un.
Grâce à lui, le premier jour du mois la saisie se faisait automatiquement, et
nous pouvions diffuser le document aux élus et aux cadres concernés dans les
plus brefs délais. Je n'eus pas cela dans ces conditions pour les secteurs où
j'allai travailler au Val-de-Marne après 1991. Ne parlons pas de la mairie de
Nîmes où, à partir de 1996, il me fallut me battre ne serait-ce que pour faire
admettre que je n'avais pas ces renseignements: la direction de l'informatique
se bornait à dire au directeur général que j'avais déjà ce que je demandais; or,
comme tout le monde, je n'avais rien.
J'appréciais plusieurs aspects de mon travail au conseil général entre
1986 et 1989. Par exemple, il était fort agréable de travailler sans avoir
31constamment des soucis financiers, sans avoir constamment à faire des
économies de bouts de chandelle. J'étais très satisfait de mes collaborateurs qui
avaient tous un bon esprit dans le travail, qui ne se délectaient pas de bruits de
couloirs, qui étaient d'un excellent niveau de compétence. Ce que j'appréciais
le plus était de travailler loin des élus, tout en travaillant pour eux, et tout en les
voyant de temps en temps. Ces contacts avec les élus étaient agréables. Quelle
que soit leur couleur politique, ils avaient de la considération pour les cadres du
département, avec quelques exceptions qui confirmaient la règle. Entre les élus
de la majorité et ceux de l'opposition, les rapports étaient courtois. Quelques
jours après mon arrivée au Val-de-Marne, je fus invité au repas annuel entre les
4èmecommission chargée de l'aide sociale et les principauxmembres de la
cadres de ces secteurs. Le repas se déroula dans une ambiance très correcte.
J'eus du regret de constater que les années suivantes ce genre de repas n'avait
plus lieu. Je me souviens d'un repas plus modeste tenu dans un foyer
départemental de l'enfance en présence de Roger Grévoul, où nous avons parlé
du Midi. Roger n'était pas d'accord avec moi qui critiquai certains aspects
verbeux du film Manon des sources de Marcel Pagnol. Il nous déclara qu'il
avait particulièrement apprécié la réplique: « Je suis le maire parce que j'ai le
téléphone! »
Je travaillais avec des professionnels qui ne pensaient pas à la politique
en permanence. De temps en temps cependant, elle refaisait son apparition.
Quelques semaines après mon arrivée, l'élection de trois conseillers généraux
communistes, élus en 1985, fut annulée par le Conseil d'Etat. Il s'agissait de
trois vice-présidents: Roger Grévoul, élu à Ivry-sur-Seine, Louis Bayeurte,
maire de Fontenay-sous-Bois, et Maurice Ouzoulias, élu à Champigny. S'ils
n'étaient pas réélus à la suite des nouvelles élections, la majorité du conseil
général était mise en cause. Claude R prit son bâton de pèlerin et entreprit de
recueillir des signatures parmi les personnels de la DSSAS, afin de condamner
les décisions du Conseil d'Etat et appeler à réélire les trois invalidés. Comme si
ces signatures pouvaient avoir un quelconque effet sur les électeurs des cantons
concernés qui ne connaissaient sans doute aucun des signataires! Il vint bien
entendu me voir, car je faisais partie des gens qui étaient susceptibles de signer
son appel. Or, je m'étais bien promis de ne plus avoir aucune prise de position
politique sur mon lieu de travail. Claude R fut bien étonné, il insista, arguant
qu'en cas de victoire de la droite, je «valserais ». Mais je tins bon, et ne signai
pas la pétition.
32LES INONDATIONS A NIMES OCTOBRE 1988
En Octobre 1988, il m'arrivait bien de penser à Nîmes. Mais j'avais
quitté cette ville depuis cinq ans, ma vie à présent se déroulait dans l'Ile-de-
France. Je n'imaginais pas qu'un jour je retournerais travailler à la mairie de
Nîmes. Le lundi 3 octobre 1988, j'étais au travail à la DSSAS. Je revenais de
plusieurs journées passées dans le Midi, à l'occasion des élections cantonales
qui avaient été repoussées du printemps à l'automne, pour cause d'élections
présidentielles puis législatives. Le soir du jeudi 29 septembre, Rose et moi
nous avions mangé au restaurant dans la rue de Sauve à Nîmes, avec nos bons
amis Josiane Faïta, Gilbert Hugues, et Roger Gaillard, mes infatigables
défenseurs tant contre Jean Bousquet (Nîmes) que contre Janine Jambu
(Bagneux). Quand nous sommes sortis du restau, nous fûmes pris sous une
pluie littéralement diluvienne, comme j'en avais rarement vu. Il n'avait pas plu
depuis des mois, et Rose fit remarquer que nous apportions souvent la pluie,
que ce soit chez sa sœur dans les Bouches-du-Rhône ou ici à Nîmes qui avait
vraiment besoin d'eau. Puis, le dimanche soir, nous étions rentrés à Bagneux.
Le lundi 3 octobre 1988, dans l'après-midi, j'étais descendu près du
bureau de Francis N, et j'attendais qu'il me reçoive. Marie-France Bellec qui
passait par là et qui me vit me dit: « Vous êtes au courant des inondations à
Nîmes? » Je n'étais au courant de rien, j'étais dans ces murs depuis le matin.
Elle me dit avoir regardé le journal télévisé à treize heures, et y avoir appris
que la ville de Nîmes était noyée sous un déluge catastrophique, avec des rues
dévastées, des voitures emportées, des morts. J'avais peine à le croire. Une
catastrophe hydrologique à Nîmes, comment est-ce possible? Il n'y a pas de
rivière et encore moins de fleuve. En rentrant à Bagneux, j'écoutai la radio
dans la voiture, et j'eus confirmation de l'événement. Arrivé à la maison,
j'essayai d'appeler ma mère au téléphone à Roquemaure (Gard) pour voir si
elle était sinistrée, je ne pus l'avoir, les lignes étaient coupées. Je tentais
d'avoir des amis de Nîmes au bout du fil : même situation, impossible d'avoir
un Gardois au téléphone. Le journal télévisé de vingt heures nous fit mesurer
l'ampleur des dévastations humaines et matérielles, et nous confirma que
toutes les liaisons téléphoniques avec le département du Gard étaient
interrompues. Mais concernant ma mère, j'étais à peu prés rassuré, car les
informations citaient essentiellement Nîmes et ses environs parmi les lieux
sinistrés, or Roquemaure est à 45 km de Nîmes.
Le mardi et le mercredi, je travaillais normalement au bureau. La revue
de presse que je recevais faisait part des aides financières que les communes du
département et d'ailleurs avaient décidées pour les sinistrés. Je me disais
cependant que je ne recevais aucune information sur l'aide financière que le

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