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Un Pasteurien sous les Tropiques

De
234 pages
Pendant quatre décennies, l'auteur, médecin biologiste pasteurien, luttera contre les grandes endémies tropicales en collaborant avec les autorités et les populations locales qu'il a toujours su estimer et dont il a toujours su se faire apprécier. Il affrontera des épidémies (fièvre jaune, choléra, dengue hémorragique...) et conduira des recherches dans les domaines de la parasitologie, l'arbovirologie et la rétrovirologie. Il a sillonné l'Afrique de l'Ouest, de Dakar au Ténéré et de Tombouctou à Cotonou, et fut Président de l'Institut Pasteur à Nouméa et à Cayenne.
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Un pasteurien sous les tropiques

Acteurs de la Science Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur les acteurs de l'épopée scientifique moderne; à des inédits et à des réimpressions de mémoires scientifiques anciens; à des textes consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs; à des évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la Science.

Dernières parutions
André AUDOYNAUD, Le docteur Schweitzer et son hôpital à Lambaréné,2005. Jean PERDIJON, Einstein, la relativité et les quanta ou D'une pierre deux coups, 2005. Jacques VERDRAGER, L'OMS et le paludisme. Mémoires d'un médecin spécialiste de la malaria, 2005. Christian MARAIS, L'âge du plastique, 2005. Lucienne FÉLIX, Réflexions d'une agrégée de mathématiques au XX" siècle, 2005. Lise BRACHET, Le professeur Jean Brachet, mon père, 2004. Patrice PINET, Pasteur et la philosophie, 2004. Jean DEFRASNE, Histoire des Associations françaises, 2004. Michel COINTAT, Le Moyen Age moderne: scènes de la vie quotidienne au XX"siècle, 2003. Yvon HOUDAS, La Médecine arabe aux siècles d'or, 2003. Daniel PENZAC, Docteur Adrien Proust, 2003. Richard MOREAU, Les deux Pasteur, le père et le fils, Jean-Joseph Louis Pasteur (Dole, Marnoz, Arbois), 2003. Richard MOREAU, Louis Pasteur. Besançon et Paris: l'envol, 2003. M. HEYBERGER, Santé et développement économique en France au XIX" siècle. Essai d'histoire anthropométrique (série médicale), 2003. Jean BOULAINE, Richard MOREAU, Olivier de Serres et l'évolution de l'agriculture moderne (série Olivier de Serres), 2003. Claude VERMEIL, Médecins nantais en Outre-mer (1962-1985), 2002. Richard MOREAU, Michel DURAND-DELGA, Jules Marcou (18241898) précurseur français de la géologie nord-américaine, 2002. Pierre PIGNOT, Les Anglais confrontés à la politique agricole commune ou la longue lutte des Britanniques contre l'Europe des Pères fondateurs, 2002.

Jean-Paul Moreau

Un pasteurien sous les tropiques
(1963-2000)

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www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan!@wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan, 2006 ISBN; 2-7475-9778-4 EAN ; 9782747597784

Fais ce que dois (Maxime médiévale)

A tous les miens, en particulier aux chromosomes ;fX de 4 générations, Anna, Germaine, Armelle et AnnGaëlle, qui me sont tant affectionnés

Prologue
Si le destin frappe trois coups, alors sans conteste ces trois coups ont tinté pour moi un jour d'été 1946. Garçonnet de bientôt dix ans, vif et entreprenant, j'ai profité, ce jour là, de la marée basse matinale pour labourer la grève à la recherche de petits vers marins en vue d'une partie de pêche programmée pour le début de l'après-midi. A l'heure dite, je m'affairais sur la cale avec un attirail bricolé par mes soins tandis que ma mère, assise sur le sable d'une crique attenante, en profitait pour avancer son tricot, un œil sur la maille et l'autre sur sa marmaille. En peu de temps, une petite friture s'entassait dans mon panier d'osier. Près de moi, un monsieur d'un âge respectable, armé d'un équipement de spécialiste, s'escrimait sans franc succès. Intrigué par mon rendement, il s'enquit de mon secret et bientôt sa ligne, amorcée avec mes petits vers, consentit à lui donner satisfaction. A l'heure du bain, je le quittai avec les salutations d'usage et rejoignis ma mère qui ne manqua pas de m'interroger sur la petite scène qu'elle avait observée avec discrétion. Elle conclut ses commentaires par cette remarque: Tu sais, ce monsieur est un grand savant de l'Institut Pasteur. Je ne l'ai su que plus tard, ce monsieur distingué n'était autre que Georges Girard qui avait dirigé l'Institut Pasteur de Tananarive de 1922 à 1940 et qui, avec son collaborateur Jean Robic, originaire de Pontivy, avait mis au point en 1932 un génial vaccin contre la peste à l'aide d'une souche de bacille vivant atténuée. Il avait acquis une élégante maison de vacance dans ma petite ville de Port-Louis, à la fois port de pêche et station balnéaire appréciée d'une certaine bourgeoisie citadine. 7

Né d'un père et d'une mère obscurs (Natus obscuro patre et matre de la grammaire Petitmangin), je n'avais aucune chance de suivre les traces d'un personnage aussi éminent. Mon père, charpentier de marine à l'arsenal de Lorient, effectuait à cette époque des travaux en scaphandre pour renflouer les navires coulés dans le port de Bordeaux pendant la guerre. Ma mère, quant à elle, officiait, depuis 1930, derrière le guichet de la poste de notre petite ville dont elle connaissait tous les résidants mais aussi, bien sûr, les heureux possesseurs de résidences secondaires. Gratifiés de tels parents, les enfants de ma génération ne dépassaient guère le stade des études primaires. Ma chance fut d'avoir une mère hors du commun et un père consentant. Mon grand-père maternel, matelot sur un dragueur de mines pendant la Grande Guerre, fut blessé accidentellement à la jambe au cours d'une manœuvre et dut être évacué sur l'hôpital maritime de Brest où il décéda brutalement, sans doute d'une embolie, le trois octobre 1918. La condition de ma grand-mère blanchisseuse, veuve avec deux enfants, aurait pu donner matière à un roman de Zola. Toutefois, une association de dames de la bonne société lorientaise eut à cœur de se préoccuper du sort des petites orphelines de guerre. Ma mère, montrant des dispositions pour les études, put ainsi les poursuivre jusqu'au brevet supérieur, niveau rarement atteint par les jeunes filles de cette époque. Concomitamment, elle prit des leçons de violon au conservatoire municipal et étudia, en autodidacte, l'histoire des arts et plus particulièrement de la peinture. Ce que les dames de l'association lui avaient offert, ma mère voulut que ses enfants puissent aussi en bénéficier, en dépit des lourds sacrifices à consentir. Mes deux sœurs aînées furent des pionnières émérites en décrochant des mentions très bien au premier et au second bac avant de briller en faculté. Je fis moins d'étincelles mais j'étais passionné par les sciences naturelles. Après un premier bac littéraire, je voulus tout naturellement m'orienter vers un second bac en Sciences expérimentales. Hélas, le collège confessionnel de Lorient ne proposait pas cette option et ma mère refusait obstinément de m'inscrire au lycée 8

d'Etat car le professeur de philosophie y affichait un marxisme militant. Le programme de biologie humaine de la classe de philosophie décida de ma vocation pour la médecine humaine. Pour mes parents, cette vocation se traduisit par un troisième rejeton dans le supérieur et donc de nouveaux sacrifices financiers. Après le certificat de Physique-Chimie-Biologie de la faculté des Sciences de Nantes, je suivis le conseil de ma sœur aînée en faisant ma première année de médecine à l'Ecole annexe du Service de Santé de la Marine à Brest. Adepte des petits boulots d'été, c'est en rentrant de décharger un thonier pour le compte d'un mareyeur que mes parents m'annoncèrent l'heureuse nouvelle: j'étais reçu au concours d'admission à l'Ecole Principale du Service de Santé de la Marine et des Troupes Coloniales de Bordeaux, plus communément connue sous le nom de Santé Navale. J'ai intégré cette école le 15 octobre 1956, la veille de mes 20 ans. Dès l'année suivante je m'orientais vers la biologie tropicale en intégrant le laboratoire de parasitologie de la faculté avec le titre « prestigieux» de préparateur. Après ma thèse de microbiologie parasitaire, j'ai suivi en 1962 l'enseignement, en tous points remarquable, dispensé par les professeurs de l'Ecole d'Application du Service de Santé des Troupes de Marine au Pharo à Marseille. Tous ces enseignants avaient derrière eux plusieurs années de pratique des différentes spécialités de la médecine en milieu tropical. J'ai tout particulièrement apprécié les cours d'épidémiologie et les travaux pratiques de microbiologie. Ainsi lesté, je devais pouvoir gagner mon premier poste sous les tropiques. Nonobstant mon ardent désir de parfaire ma formation de médecin biologiste en préparant les CES ad hoc, je me devais de me conformer aux règles en vigueur et accepter une affectation de trois ans en tant que praticien généraliste soit dans le cadre de l'armée soit hors cadre. Ce n'est qu'à l'issue de ce service rendu que nous pouvions être autorisés à poser notre candidature pour les concours d'assistanat en médecine, chirurgie, biologie et autres spécialités. A la sortie du Pharo, les médecins lieutenants des Troupes de Marine étaient affectés dans des postes outre-mer, en milieu 9

urbain ou en brousse, dans les anciennes colonies françaises, indépendantes depuis 1960. La plupart étaient détachés au ministère de la Coopération où ils œuvraient en position horscadre mais un nombre non négligeable se retrouvait dans des positions très variées. C'est ainsi qu'avec l'un de mes bons camarades, je me suis retrouvé affecté au Dépôt des Isolés des Troupes de Marine de Marseille pour servir au titre de l'assistance technique militaire à l'armée malgache comme médecin-chef de la place de Majunga. Un grand ancien m'affirma (et il avait raison) : C'est un poste en or. Depuis peu, la compagnie aérienne Air France commençait à concurrencer les compagnies maritimes pour acheminer les fonctionnaires vers leurs postes outre-mer, en première classe comme sur les bateaux, privilège qui sera aboli en 1972 . Je reçu mes billets d'avion avec une grande émotion. Jamais je n'avais ressenti aussi intensément la grandeur de la noble devise de l'Ecole de Santé Navale: Mari transve mare hominibus semper prodesse (Sur mer et au-delà des mers toujours être utile aux hommes).

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Parasitologie en terre malgache (1963-1966)

Premiers contacts
Dans le Boeing 707 qui, le 14 juin 1963, me transférait dans l'hémisphère sud, j'eus pour voisin un charmant sexagénaire malgache qui engagea la conversation. Petit à petit, en me questionnant habilement et en finesse, il connut mes tenants et mes aboutissants, tout en ne parvenant pas à dissimuler complètement un léger sourire d'amusement qui commençait à m'intriguer quand il s'exclama: Mais alors, vous allez servir sous mes ordres! C'est à ce moment que je réalisai la ressemblance du général Gabriel Ramanantsoa avec son frère, médecin colonel chef du service d'Ophtalmologie de l'hôpital militaire Michel Lévy à Marseille. Lui ayant présenté mes respects, ce fut à mon tour de l'intriguer en lui confiant: J'ai la mission de vous remettre une lettre personnelle de mon beau-père. Après lecture de la missive, ce fut au général de s'exclamer: Ainsi, vous avez épousé lafille de mon vieux camarade de promotion. Nous étions à Saint-Cyr en 1923-24 et nous avons servi ensemble à Tananarive en 47-48.

Ma présentation officielle au chef d'Etat-major de l'Armée malgache eut lieu le lendemain. L'entretien fut tout à fait cordial, tout en respectant un certain formalisme 11

hiérarchique des plus naturels. J'eus le loisir de pouvoir apprécier la finesse de ses analyses. Il me brossa un tableau de sa vision d'une démocratie malgache paisible et égalitaire, susceptible d'assurer la coexistence des 19 ethnies du pays, la dix-neuvième étant constituée des zanatany, c'est-à-dire des Européens nés et établis dans la Grande Île. Il émit en outre le souhait de voir son pays entretenir des liens d'amitié fraternelle avec l'ancienne métropole dont mon affectation, au sein de l'Armée malgache naissante, était un témoignage concret. Mes entrevues officielles avec le général commandant les troupes françaises stationnées à Madagascar et avec le médecin colonel français, chef du Service de Santé de l'Armée malgache furent courtoises mais sans originalités. Toute autre fut ma visite à l'Institut Pasteur de Tananarive, niché dans un océan de verdure exotique au lieu-dit Ambatofotsikely, c'est-à-dire « petite pierre blanche », indubitablement celle dont je marquai ce jour particulier qui me remettait en mémoire une certaine partie de pêche d'un après-midi ensoleillé d'août 1946. Le médecin colonel Edouard Brygoo, directeur de l'établissement, m'accueillit avec une bienveillance certes un peu hautaine mais empreinte d'une indéniable curiosité de bon aloi. Que venait faire dans ce temple de la Science ce petit médecin lieutenant sans recommandation? Je lui exposai mon parcours, mes centres d'intérêt, mes ambitions et alors Jupiter descendit de l'Olympe. L'expertise naturaliste et parasitologique du docteur Brygoo se concrétisait par des publications de grande renommée. Il eut à cœur de me parler des activités de son institut et de me présenter à son plus proche collaborateur, le médecin commandant André Dodin, sous-directeur. L'enthousiasme de ce dernier me transporta. Sa vaste et profonde culture scientifique, son imagination fertile et originale, sa vision prophétique de l'avenir des sciences m'ébranlèrent profondément. The last but not the least, il me fit part de ses projets pour aider les jeunes camarades, dispersés dans l'île, qui souhaitaient préparer le concours d'assistanat de biologie. Toutes formalités accomplies, je pouvais rejoindre mon poste de Majunga, situé à 600 km au nord-ouest de la capitale. 12

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A ma grande surprise, une imposante délégation de camarades m'accueillit à l'aéroport d'Amborovy, dans une ambiance de sympathie chaleureuse.

Le contexte géographique
J'ai pris conscience de l'univers exotique qui m'entourait en arrivant à Majunga. J'étais dans un autre monde. La Grande Île, séparée du continent africain depuis l'ère tertiaire, avait évolué pour son propre compte. Ici pas de grands fauves, pas de singes mais des lémuriens, primates archaïques attendrissants, pas de serpents venimeux mais cependant des crocodiles guettant les imprudents. En fait, les représentants les plus dangereux de la faune étaient les moustiques, les mollusques et les rats, tous impliqués dans la propagation de maladies endémiques sévères. Madagascar n'a pas de préhistoire. Peu avant l'an mil, des navigateurs venant d'Indonésie ont accosté les rives estafricaines et se sont mêlés aux populations locales qui ont adopté leur langue malayo-polynésienne si musicale. Ensuite, c'est ensemble qu'ils franchirent le canal de Mozambique. Dans les années 1960, l'île comptait un peu plus de six millions d'habitants, majoritairement christianisés (environ un tiers de catholiques et un cinquième de protestants). En milieu rural, le culte des ancêtres dominait, impliquant le famidihana ou retournement des morts. L'exploitation de la nature procurait du bois (palissandre, ébène, bois de rose) et des fibres végétales (raphia et jute). La production majeure était le riz, en particulier le riz de luxe à grains longs ou vary lava. Les cultures de consommation et d'exportation étaient variées: café, vanille, girofle, sucre, cacao, tabac dont du Maryland. Environ neuf millions de têtes de zébus alimentaient des industries du froid et de conservation qui fournissaient, entre autres, le corned beef des rations de l'Armée française. Aux industries alimentaires, il faut ajouter la production de savon, cotonnades, bière, cigarettes, ciment, cuir et papier. Toutefois seulement dix pour cent de la population 14

active était salariée. La grande masse rurale et périurbaine vivait en économie de subsistance et très peu de la vente de leurs productions. Les plantations et les petites entreprises étaient majoritairement entre les mains des Européens et le commerce entre celles des Indiens et des Chinois. Au référendum d'autodétermination de 1958, le oui l'avait emporté à 77 pour cent, sous l'impulsion d'un enseignant originaire de la Côte Ouest, Philibert Tsiranana, fondateur du PSD, le parti social démocrate. Tsiranana fut élu président de la République et il engagea des négociations qui conduisirent son pays à l'indépendance en 1960. Sur les plateaux, l'AKFM, parti majoritaire d'opposition plus radical dans son anti-colonialisme, était dirigé par une élite protestante. La ville de Majunga étalait ses avenues modernes, bordées de flamboyants, et ses quartiers traditionnels sur les rives de l'Océan Indien, à l'embouchure de la Betsiboka qui, née sur les plateaux, charriait de riches alluvions. Bougainvilliers et frangipaniers ornaient les jardinets des villas. Le soir, à l'heure du couchant, les épouses des commerçants indiens ou karana se promenaient en saris chatoyants sur la corniche. Une forte communauté comorienne fournissait une abondante main d'œuvre et régnait en maître sur les secteurs de la pêche et du cabotage sur des boutres de style zanzibarite. A Majunga, il n'y avait pas de supermarché et les produits locaux tenaient le haut du pavé en dépit des escales foraines irrégulières de paquebots et de cargos et de l'aterrissage hebdomadaire d'un Boeing d'Air France. Pas de télé, pas de radios facilement audibles, des magazines français obsolètes une fois par semaine et pourtant l'ennui n'avait pas droit de cité.

Le contexte professionnel
La province de Majunga, l'une des six provinces de l'île, avait à sa tête un secrétaire d'Etat, délégué du gouvernement central, qui coiffait les préfets et sous-préfets, tous affiliés au parti social démocrate. Le chef de la province était secondé par un conseiller technique français et tous les chefs de 15

bureau de l'administration provinciale étaient des coopérants de l'Assistance Technique. Les responsabilités du service de santé étaient confiées à des médecins et pharmaciens militaires français coopérants. Ici et là, toutefois, officiaient des médecins et des pharmaciens malgaches, issus des écoles du pays. Au sein de l'Université de Madagascar, créée en 1960, la jeune faculté de médecine et de pharmacie offrait depuis peu aux étudiants des cursus identiques à ceux de l'ancienne métropole. Quelques-uns de mes camarades étaient affectés en brousse dans des circonscriptions médicales vastes comme des départements. Dans des conditions matérielles et psychologiques difficiles, ils accomplissaient un travail admirable incluant la médecine curative et préventive, l'obstétrique, la chirurgie osseuse et viscérale et bien sûr, jour et nuit, les urgences pendant les trente mois de leur séjour. Les « évasanes» ou évacuations sanitaires n'étaient autorisées qu'au compte-goutte et d'ailleurs bien souvent impossibles à mettre en œuvre. Je tiens ici à saluer leur courage, leur enthousiasme, leur esprit de sacrifice, sans oublier que ces qualités étaient largement partagées par leurs épouses. La direction et la responsabilité des différents services de l'hôpital de Majunga relevaient de camarades plus anciens, médecins, chirurgiens ou assistants des hôpitaux, à une exception notable près, le laboratoire de biologie médicale qui bénéficiait de la compétence de deux pharmaciens malgaches. L'infirmerie de garnison qui m'incombait, proche de l'hôpital et incluse dans l'enceinte du camp militaire, occupait le point culminant de la ville, le Rova, équivalent madécasse de l'oppidum romain. Les bâtiments, datant de Gallieni, étaient bien ventilés, dotés de murs épais et entourés de varanga ou vérandas ombreuses, gardiennes d'une fraîcheur toute relative. Ma clientèle se composait des militaires d'un bataillon d'infanterie, des gendarmes des différentes brigades ainsi que d'un escadron mobile stationné près de l'aéroport d'Amborovy et enfin des pionniers d'une compagnie du Service Civique en charge de créer de nouvelles rizières à une centaine de kilomètres de Majunga. 16

Les officiers du bataillon étaient des nationaux, anciens de l'Armée française, mais ceux de la Gendarmerie émargeaient à l'Assistance Technique à l'exception d'un jeune souslieutenant, fraîchement issu de l'Ecole de Melun. C'est par son intermédiaire que je ferai ultérieurement la connaissance d'un de ses camarades de promotion, le sous-lieutenant Richard Ratsimandrava, dont le destin, que nous évoquerons plus loin, sera tout à la fois historique et tragique. Peu après mon arrivée, une petite unité de la Marine malgache s'implantait à Majunga, sous les ordres d'un jeune ingénieur malgache, rentrant de Brest. Lors des escales de l'un ou l'autre des deux bâtiments de la Marine malgache, le Tanamasoandro (<< Doigts des yeux du jour» c'est-à-dire « Rayons de Soleil ») ou le Mailaka (<< Rapide»), nous recevions à la maison les officiers de ces navires. Parmi eux se distinguait un brillant enseigne de vaisseau à l'avenir prometteur, Didier Ratsiraka. Un soir, à l'issue d'un repas très gai, je l'ai froissé involontairement quand l'un des convives se lança dans un jeu de contrepèteries. Je me crus autorisé à en proposer l'une des plus classiques: Madame Vigée-Lebrun (Madame j'ai le vit brun). Je n'avais pas fini ma phrase que Didier s'écriait: C'est pour moi que tu dis ça ! Je ne sais, à ce jour, si l'amiral m'a disculpé. Tous ces hommes, jeunes et vigoureux, n'avaient guère besoin de mes soins. Par contre leurs familles pléthoriques et extensives (qui ne dépaysaient pas le petit breton que j'avais été) m'accaparaient sept matinées et cinq après-midi par semaine. Pour autant pas question de vagabonder les samedis et dimanches après-midi, pas plus qu'entre le coucher et le lever du soleil car j'étais de permanence 24 heures sur 24 et 365 jours par an. A ce rythme et sur la base d'une soixantaine de patients par jour, je ne tardai pas à pouvoir assurer ma consultation sans l'aide d'un interprète.

Premiers travaux: la filariose lymphatique
Peu après ma prise de fonction, je contactai les pharmaciens du laboratoire de l'hôpital pour leur proposer mes services. En 17

conséquence et avec l'accord des autorités compétentes, la responsabilité partielle des paillasses de parasitologie et de bactériologie me fut confiée. L'Institut Pasteur de Tananarive organisant un stage de bactériologie en janvier 1964, la décision fut prise de m'y envoyer. Sous la férule d'André Dodin, mes progrès furent très sensibles. Ce fut aussi l'occasion de mettre au point une technique originale de correction des questions de concours d'assistanat par le biais d'expédition de bandes magnétiques enregistrées (les cassettes n'existaient pas encore). Mais ce stage fut surtout une opportunité remarquable d'initier une collaboration dans le domaine de la recherche biomédicale. Edouard Brygoo et André Dodin avaient mené plusieurs études sur la filariose lymphatique à Madagascar, maladie responsable de lymphangites chroniques qui aboutissent à des éléphantiasis des membres, des seins ou des bourses qui ont fait le bonheur des illustrateurs de traités de médecine tropicale. Le Nord-Ouest de Madagascar paraissait indemne de ce fléau alors que tous les éléments de la chaîne épidémiologique semblaient réunis pour que la maladie s'y implante: présence du parasite chez les immigrés comoriens, présence d'une des meilleures espèces de moustiques vecteurs à savoir Culex pipiens fatigans, présence d'une population locale (Sakalave et Tsimihety) réceptive et enfin des conditions favorables de température (oscillant autour de 26°C) et d'hygrométrie (en moyenne de 80 p. cent) pendant une grande partie de l'année. André Dodin m'incita à tenter de réaliser, dans des conditions expérimentales, le cycle d'évolution de la filaire de Bancroft en utilisant des Culex pipiens fatigans de Majunga. Mon expertise parasitologique théorique allait devoir se confronter aux réalités de l'expérimentation. C'était motivant mais ce qui l'était moins c'était le cadre rudimentaire de mon infirmerie de garnison. Trouver des porteurs de filaires serait tâche facile mais comment se procurer, identifier, élever le moustique vecteur. Il ne pouvait être question de créer un insectarium. Guy Chauvet, 18

entomologiste médical et maître de recherches de l'Orstom à Tananarive, eut la bienveillance de me dispenser ses meilleurs conseils. De retour à Majunga, je me mis à l'ouvrage. C'est à la louche, dans une fosse septique mal entretenue que je pus recueillir des larves de moustiques. Une loupe binoculaire portative me permit d'identifier les larves de l'espèce recherchée et de les collecter dans des bacs émaillés que je coiffai d'une cage, en tulle moustiquaire garnie d'un manchon. L'élevage se déroula dans un box ombragé et ventilé du local des douches dont le bac rempli d'eau devait assurer une atmosphère humide favorable. Après l'éclosion des adultes, il fallait attendre 24 à 48 heures pour disposer de femelles fécondées, les seules qui soient soumises à la nécessité de prendre des repas sanguins. Parmi mes militaires originaires de la Côte Est où la filariose est endémique, je trouvai sans difficulté trois volontaires porteurs dans leur sang d'embryons de filaires ou microfilaires. Gratifiés d'un doux somnifère, ils s'endormirent sous des moustiquaires hermétiques où furent lâchées nuitamment les moustiques femelles. Au petit matin, ces femelles bien gorgées de sang furent récupérées. Mes trois patients bénéficièrent d'un traitement antiprurigineux par voie orale, doublé de l'application locale d'une pommade apaisante. Il fallait maintenir les moustiques femelles en survie pendant au moins 14 jours, pour leur permettre d'assurer aux embryons de filaires, éventuellement absorbés, leur développement jusqu'au stade de larves infectantes et leur migration au niveau des glandes salivaires, conditions de base pour que la piqûre d'un moustique puisse transmettre la maladie à un nouvel hôte. Sur 75 femelles gorgées, 72 survécurent. La dissection des glandes salivaires permit la mise en évidence de larves infectantes chez 24 d'entre elles. Ainsi les Culex pipiens fatigans de Majunga se révélaient expérimentalement capables d'assurer le développement des microfilaires jusqu'au stade infectant. La publication concluait: Tout semble donc réalisé pour que se crée à Majunga un foyer de filariose lymphatique. Jacques 19

Prod'hon, parasitologiste de l'Orstom qui sera un de mes collaborateurs à la fin des années 70, fit une enquête à Majunga, quelques années après cette expérimentation. Il constata que le foyer redouté s'était bel et bien constitué, faute de mise en œuvre de moyens efficaces de lutte anti-moustiques en milieu urbain. Avec l'équipe de l'Institut Pasteur de Tananarive, nos travaux ultérieurs sur la filariose lymphatique ont porté sur l'étude des perturbations des immunoglobulines chez les patients, partiellement corrigées par les traitements antifilariens. Il nous est apparu cependant qu'il était nécessaire de pouvoir disposer d'antigènes plus spécifiques avant de poursuivre dans cette voie.

A la poursuite d'un mollusque malicieux
L'Evolution des espèces fut un terrible génocide: toutes les espèces inadaptées à leur environnement ont disparu, soit 99 pour cent d'entre elles. Les parasites, eux, ont tenté de tirer leur épingle du jeu. En effet, qu'est-ce qu'un parasite sinon un inadapté qui trouve chez l'hôte qu'il colonise les enzymes qui lui manquent. C'est ainsi que les vers intestinaux, qui ne peuvent survivre dans la nature, pullulent là où l'hygiène fécale fait défaut car leur cycle de développement est des plus simples: les œufs pondus dans l'intestin et expulsés sont ingérés directement par l'hôte suivant. Bien des parasites doivent faire face à des cycles plus complexes. Le métabolisme de l'hôte définitif qui héberge ces parasites adultes ne convient pas au développement des formes larvaires. Ainsi l'embryon de la filaire de Bancroft ne se développe que chez le moustique, hôte intermédiaire qui se charge ensuite d'inoculer la larve mature à l'homme, son hôte définitif. Pour des vers comme les schistosomes, I'hôte intermédiaire est un mollusque aquatique. Les parasites adultes se complaisent chez l'homme dans les veinules des systèmes digestif ou urinaire. L'œuf embryonné traverse les parois des veines et des émonctoires et est expulsé dans la nature par les 20

selles ou les urines. Cet œuf ne peut éclore qu'en milieu aquatique et, dans ce cas, l'embryon ou miracidium pratique la natation à l'aide de cils vibratiles. Il lui faut rencontrer et pénétrer un mollusque d'eau douce bien spécifique pour initier son cycle de développement. Dans les conditions favorables, un seul miracidium donne naissance à des milliers de larves infectantes que le mollusque relâche dans l'eau quelques semaines plus tard. Ces larves nagent grâce à une queue active et fourchue d'où leur nom de furcocercaires. Leurs proies, dont elles traversent activement la peau, sont les enfants qui jouent dans les mares, les lavandières, les riziculteurs, les pêcheurs, les pasteurs menant leurs bêtes à l'abreuvoir. Les schistosomes, découverts en 1851 au Caire par Theodor Bilharz, provoquent des dégâts sévères du système digestif incluant le foie ou du système urinaire incluant les reins. La bilharziose digestive est due à Schistosoma mansoni et la bilharziose urinaire à Schistosoma haematobium. A travers le monde, le nombre de patients infectés par ces parasites est estimé à 150 millions. Edouard Brygoo s'était intéressé à la malacologie ou étude des mollusques. En 1960, en collaboration avec André Capron, volontaire de l'aide technique, il avait découvert le mollusque hôte intermédiaire de S. mansoni à Madagascar. Par contre, l'identité du mollusque en cause pour S. haematobium posait problème. En Afrique orientale, le rôle de Bu/inus forskalii avait été établi mais cette espèce à Madagascar refusait de s'infecter tant dans la nature qu'au laboratoire. Edouard Brygoo me confia donc la mission d'explorer la pénéplaine du Nord-Ouest. Ma première cible fut logiquement les rizières de la compagnie du Service Civique implantée près de Marovoay (<< plein de crocodiles») le long de la Betsiboka. Les bulins de l'espèce forskalii ne faisaient pas défaut mais ne consentaient pas à émettre des furcocercaires. C'est dans ce contexte que l'épouse d'un gendarme de la brigade de l'aéroport d'Amborovy vint me consulter avec son bambin de trois ans pour me signaler une anomalie: son 21

petit garçon ne pissait pas rouge comme les autres enfants. Une enquête sur le terrain me révéla que les enfants de l'école d'Amborovy souffraient d'hématuries et pratiquaient assidûment des jeux aquatiques dans les mares (matsaboro) environnantes. Botté et ganté, j'explorai les rives de ces mares qui hébergeaient des bulins de l'espèce liratus dont certains émettaient des furcocercaires. Je ne manquai pas d'en informer aussitôt mon maître Brygoo. Mon enthousiasme fut douché. Ce bu lin était bien connu pour émettre des cercaires de schistosomes d'oiseaux mais n'avait jamais été apte à assurer le cycle de S. haematobium dans son laboratoire. André Dodin m'avait confié l'essai d'un nouvel antibilharzien enfin efficace (voir irifra) et ma réputation de thérapeute de la bilharziose avait franchi les frontières de mon oppidum. C'est ainsi qu'un matin, je reçus la visite d'un pilote d'Air France qui présentait des hématuries. La découverte d'œufs du parasite dans ses urines posait le diagnostic. Mais où avait-il pu s'infecter? Aucune erreur n'était possible, il connaissait le petit « étang» près de l'aéroport où il s'était baigné une seule fois. Les rives de ce matsaboro recelaient de très nombreux Bulinus liratus et ceux-ci émettaient des quantités remarquables de furcocercaires. Les certitudes de mon maître furent ébranlées. Je lui fis parvenir des spécimens de mollusques et de furcocercaires et en retour il m'expédia des souris blanches et des hamsters que j'inoculai par voie intrapéritonéale. Quelques semaines plus tard, la découverte de Schistosoma haematobium adultes chez les animaux inoculés nous confirmait la réalisation du cycle du parasite chez notre mollusque. Mais pourquoi ces bulinus liratus d'Amborovy acceptaientils de jouer un rôle qu'ils avaient antérieurement refusé d'assumer? L'intuition naturaliste d'Edouard Brygoo permit d'élucider ce petit mystère. Ce mollusque était-il bien de l'espèce liratus? Le pape de la malacologie, le professeur Mandahl-Barth de l'Université de Copenhague, fut mis à contribution et résolut l'énigme. Oui, les bulins des collections d'eau d'Amborovy possédaient bien une coquille identifiable à l'espèce liratus mais des détails de leur anatomie interne 22

révélaient qu'ils appartenaient en fait à l'espèce Bulinus obtusispira (cqfd). A la demande d'Edouard Brygoo, j'entrepris alors et menai à bien des études sur la biologie de ce mollusque dans ses gîtes naturels, études qui permirent de poser les bases pratiques des protocoles des enquêtes malacologiques. La région du bas Mangoky, au sud-ouest de Madagascar, fut la première à en bénéficier lors de sa mise en irrigation pour un vaste programme de culture du coton.

Essais d'un nouvel antibilharzien enfin efficace
En dépit du nombre élevé de patients et de la gravité des bilharzioses, nous ne disposions depuis des lustres que de vieilles thérapeutiques, à base de sels d'antimoine, peu efficaces et très toxiques. Après une cure d'injections intramusculaires quotidiennes de dix jours, il fallait marquer un temps de repos pendant les dix jours suivants avant de proposer la seconde cure si l'état du foie, des reins, du cœur et du cerveau le permettait. Cette seconde cure, hélas, se révélait bien souvent insuffisante et une troisième cure ne pouvait être envisagée qu'après une nouvelle et longue période de repos. Bref, c'était une galère tant pour le patient que pour le médecin. En 1963, le laboratoire pharmaceutique suisse Ciba avait confié à l'Institut Pasteur de Madagascar l'expérimentation, sur des lémuriens, d'une nouvelle molécule, le nitro-imidazole, répondant au nom de code de 32-644 BA. Les résultats encourageants de cette expérimentation avaient conduit le laboratoire Ciba à procéder, chez l'homme, aux essais des phases I d'innocuité et II d'activité en milieu hospitalier. Ces épreuves furent favorables et Ciba sollicita à nouveau l'Institut de Tananarive pour l'essai clinique de phase III. André Dodin me remit des comprimés fractionnables à prendre par voie orale, matin et soir pendant sept jours selon une posologie adaptée aux poids de patients dûment explorés au préalable sur le plan biologique. Je pus traiter ainsi une quarantaine de bilharzioses urinaires et une dizaine de bilharzioses digestives. 23