Un voyage vers l'Asie

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Grand reporter : une profession qui fait rêver. C'est l'aventure, l'action, le danger, la vitesse. C'est aussi la sécheresse du regard utilitaire, l'émotion brimée, les craintes censurées, une foule de petits détails qu'on «sucre» par manque de place. Bref, un homme pressé qui ne s'attache qu'aux grands événements et aux grands hommes.
Pendant un mois, Jean-Claude Guillebaud a décidé d'être le grand reporter du quotidien, de l'ordinaire, des hommes et des femmes de tous les jours. Mais quel spectacle : le gratteur de squelettes de Naples, la déprime de Freak's Street à Katmandou, les slums de Howrah, les nostalgies de Chandernagor, les trafics de Bangkok, les moines tibétains, les gardes rouges sur le sable de Hongkong. Une sous-vie, une survie, une autre vie. La vie. La vie comme nous ne la voyons jamais ou si peu ou si mal.
Publié le : mercredi 25 mai 2016
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EAN13 : 9782021336948
Nombre de pages : 192
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Du même auteur

AUX MÊMES ÉDITIONS

Les Jours terribles d’Israël

collection « L’histoire immédiate », 1974.

 

Les Confettis de l’Empire

collection « L’histoire immédiate », 1976.

 

Les Années orphelines, 1968-1978

collection « Intervention », 1978.

 

AUX ÉDITIONS GRASSET

Chaban-Delmas

ou l’art d’être heureux en politique

1969

(en collaboration avec Pierre Veilletet)

« Le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages mais d’avoir d’autres yeux. »

Marcel Proust, La Prisonnière.

I

Urbi et orbi


Rome (Italie).

Les dimanches romains ne sont plus tout à fait les mêmes. Comment définir l’événement qui s’y répète maintenant, régulier comme un ressac ? Politique ? Ontologique ? Panique ? Sans gros titres ni éditions spéciales, pourtant, quelque chose se passe sur la place Saint-Pierre, vers midi, qui marquera 1979 d’une biffure particulière. On allait dire d’une croix… Bref, on veut partir vers l’est comme on le faisait encore entre les deux guerres, en rêvant du Yang-Tsé-Kiang, de Cipango et des bordels de Manille, et on se retrouve, d’abord, devant Jean Paul II qui vous bénit. Simple comme bonjour : il suffit dès l’arrivée à Fiumicino un dimanche de suivre les plus décidés, les plus déterminés des passants, la ligne du plus fort tropisme. L’événement crève les yeux : les bénédictions papales ne se ressemblent plus. On les dirait dépoussiérées.

Me voilà donc, ce premier jour, montant vers Saint-Pierre, mal préparé et pour tout dire ébahi. Dès onze heures sur la via della Conciliazione que fit percer Mussolini, après les accords du Latran, une foule mélangée court vers son rendez-vous. On y voit des enfants boutonnés, des religieuses toutes voiles dehors et même quelques touristes japonais entraînés dans le flot par inadvertance. De gros Pullman venus d’Allemagne ou de Catalogne sont rangés en épis devant les boutiques pieuses qui vendent des chromos de Jean Paul II menton levé. Sur les murs, recouvrant les professions de foi européennes du PSI, des affiches de l’action catholique saluent encore en majuscule le « retour de Pologne » d’un pape superstar, athlète spirituel dont tout Rome m’a l’air de parler cet été-là. Et s’il avait ragaillardi ceux-là mêmes qui ne l’avouent pas ? Y compris les prudents et les circonspects qui craignent peut-être un pontificat trop musclé mais s’y abandonnent, malgré tout, avec un contentement subreptice ? Jean Paul II, murmure-t-on dans la foule, a d’ailleurs fait creuser une piscine au Vatican, une autre à Castel Gandolfo et, chaque mercredi, court désormais au-devant des chrétiens debout sur une Toyota toute blanche.

Onze heures trente. Là-haut, à la petite fenêtre des appartements pontificaux, on a déjà déroulé la tenture sang-de-bœuf qui marque l’endroit d’où, tout à l’heure, viendra une voix bien gouailleuse pour celle d’un pape. Des remous tranquilles parcourent une chrétienté que cuit le soleil mais qu’on devine plus attentive et moins flageolante qu’avant-hier. Le « climat », la température de l’air, l’intensité quasi électrique de l’esplanade vous ébranleraient le plus vaillant des agnostiques. On se prend à penser tout haut, chacun en particulier, à ce qui vous amène ici. Mon petit cas personnel n’est pas trop grave.

« Très Saint-Père, on m’envoie vers l’Orient avec quelques dollars et deux gros cahiers à ressorts. Mission embarrassante. Il s’agit de fuir, cette fois, comme la peste les Hilton, les champs de bataille et les premiers ministres. Le pari, c’est d’aller dans la poussière des villes et dans le subalterne vérifier que le monde est encore plus grand qu’on ne le dit. Chacun a son idée là-dessus. On part donc d’un pas léger, et toc ! Dès Roissy-en-France quelque chose vous barbouille la tête. Le pays que l’on quitte, la France, l’Europe, tout entière, est saisi tout à la fois par le divin et la morosité. Le super à 3 francs et le retour de Dieu sur la dépouille des idéologues délimitent grosso modo les soucis présents de vos compatriotes. A l’horizon du retour s’annonce déjà une rentrée chômeuse et mystique. Georges Séguy à gauche, Bernard-Henri Lévy à droite : tout est prêt sur le ring. Difficile d’oublier tout ça d’un coup en bouclant sa ceinture, “fasten your seat belt”… Partant à la boussole vers l’Inde et Macao, sur un itinéraire détourné sans touristes ni spécialistes de politique étrangère, on subodore a priori quelques rencontres dérangeantes. Comment, diable, prendrait-on son baluchon sur l’épaule, comme jadis, en toute innocence ? En 1979, on a tous le décollage plus ou moins alourdi de scrupules. Autant l’avouer.

Il y aura d’abord — c’est probable — des hommes et des femmes coltinés à la pauvreté, au regard desquels tout passager en transit incarne la prospérité plus barricadée que jamais de l’Occident. De New Delhi à Calcutta, de Rangoon à Hongkong — et sauf inconscience — il n’est plus si simple de faire bonne figure en portant dans sa tête les angoisses modestes d’une France que tenaille si bruyamment la trouille de manquer. Voilà, déjà, un problème de “regard”.

Ce n’est pas tout. Le second piège à désamorcer en “redressant le dossier de son siège” participe d’une actualité plus ambiguë. De loin en loin sur le chemin, c’est évident, des ayatollahs, des brahmanes, des bonzes ou des missionnaires vous attendent au tournant pour signaler la présence d’humanités nombreuses, naturellement soucieuses de transcendance divine mais qui n’en font pas tout un plat. Cette perspective allait, jadis, de soi, sans gros problèmes. Aujourd’hui, le retour de Dieu chez nous accompagne ordinairement le lancement d’une collection et annonce sur Antenne II des “Apostrophes” querelleuses. Pour être tout à fait clair, il suffit de feuilleter une dernière fois les magazines dans l’avion d’Alitalia pour s’apercevoir qu’on laisse derrière soi quelque chose comme une nouvelle religiosité en toc. Elle remplit d’inquiétude n’importe quel petit Blanc en partance. De quoi aura-t-on l’air devant Bouddha vivant ? Trouvera-t-on une contenance au pied des mosquées ? »

Voilà bien une étape au Vatican qui tombe à pic…

 

 

 

Midi pile ! Ponctuel, Jean Paul II a commencé de parler et le silence vient. La sonorisation de la place Saint-Pierre est ainsi faite — voulue ? — que le pape paraît s’adresser à la ville tout entière et à chacun en aparté. Les haut-parleurs accrochés aux colonnes ne « mangent » ni un soupir du Saint-Père ni un accent du cardinal de Cracovie. Si Rome disserte depuis des mois — de la droite à la gauche — sur ce champion imprévu surgi dans le vide politique italien, un seul regard sur cette foule des bénédictions pontificales suffit à comprendre pourquoi. Jeunes femmes têtes dressées, familles attentives, touristes abasourdis : il y a, à ce moment précis, une allégresse diffuse, une espérance toute droite, plus troublantes que tous les éditoriaux de l’Osservatore Romano. Les habitués du Vatican eux-mêmes — les plus blasés qui ont « fait » quatre papes — le confirment. Un événement survient, en effet, chaque dimanche sur ce recoin d’Europe. « J’aperçois là-bas sur ma droite, dit Jean Paul II, une banderole que je ne peux pas lire. Allons ! Je salue ceux qui la portent ! » Dix boutades semblables ponctuent la bénédiction et tissent entre la place Saint-Pierre et la fenêtre tendue de rouge une complicité inhabituelle. Disons qu’elle rassure et qu’elle émeut celui qui ne fait que passer. Voilà tout !

« Qu’allais-tu faire au Vatican ? » Plusieurs amis italiens me poseront ce soir la question. Un « truc » journalistique ? Pas tout à fait. On peut avoir envie, une fois au moins, avant de partir, de bien situer les choses à leur début. Il n’est pas mauvais après tout de montrer de temps en temps tout son jeu, comme on soulève son cotillon. Pas inutile de dire qu’en fermant sa valise et en grimpant dans l’avion, on emporte chaque fois avec soi beaucoup plus qu’on imagine. Le temps d’un décollage et, hop !, vous voilà non point témoin désincarné, mais petit Français daté et situé, traversant pays et méridiens, l’œil agrandi, trimbalant avec soi ses vertus nationales, sa soupe idéologique et ses inquiétudes ravalées. Ce sont des choses qu’on tait professionnellement, leur préférant en général le secours — et la pudeur — d’un faux langage sans pronom personnel. Ce qu’on voudrait donc, mine de rien, cette fois-ci, c’est aussi réfléchir en marchant à cette question du journalisme très discutée depuis peu. Depuis qu’on s’est dit un peu partout sur la rive gauche, après la déconfiture des penseurs notoires, que le moment était peut-être venu de reprendre les choses au ras du quotidien ; depuis que chez les éditeurs, et même en Sorbonne, on a soudain déroulé tous les tapis rouges devant les « rapporteurs de faits », hier tant dédaignés. « Faites-nous une collection. Du vécu ! »

Chiche ! A condition de mettre au trou les certitudes finaudes, la science toute fraîche, les « backgrounds » bricolés et les vomissures de dossiers. Peut-être bien, après tout, qu’à trop redouter de ne pas comprendre nous finissons par oublier de voir ; qu’à force de cacher nos émois « naïfs » sous un langage de rats morts, par prudence ou par fatigue de l’âme, nous ratons de plus en plus l’essentiel : la vie ? Depuis que Rouletabille est mort, le monde s’ennuie un peu. Par distraction, on abandonne trop souvent la planète — ses pistes, ses poussières et ses foules — aux touristes photographes et aux abonnés inattentifs de la Jet Society. Les uns et les autres ne laissent derrière eux que la terre brûlée d’un monde rétréci.

Le pari serait donc, pour une fois, de partir tambour battant. Avanti ! Tâcher de naviguer au ras des pâquerettes avec un peu plus d’imprudence et de grosses fringales retrouvées. Le pari serait encore de ne plus raconter de bobards. « Cela est. » Mais modestement ce qu’on voit. La nuance a du prix. Quant à la place Saint-Pierre, starting-block de ce petit marathon, lequel d’entre nous pourrait nier une seconde qu’il la situe ontologiquement sur le planisphère ? Si l’on veut ne rien cacher, il est bon — et honnête — de partir d’ici.

 

 

 

Treize heures. Avec la foule qui se disperse, nous rentrons en longeant le Tibre. Est-il tout à fait sans intérêt de dire qu’à Rome tous les lauriers ont fleuri en même temps ; que sur les façades l’ocre, le rouge et le violet se mélangent. L’ami qui m’héberge, via Valpolicella, a fait poser cinq ou six verrous sur chaque porte. Il vient aussi d’acheter un Smith-et-Wesson tout neuf, et, dans sa maison de campagne, accumule des stocks de nourriture et d’essence. Je ne le crois qu’à moitié quand il m’assure que les Italiens s’habituent très bien au terrorisme. Il proteste : « Tous ces trucs ne font quand même pas partie de ton reportage ! » Voire…

II

La politesse des morts


Naples (Italie).

Je m’arrête au pied du Vésuve. En réalité, là commence le tiers monde. Encore germanique par une extrémité — celle du haut Adige et de Vénétie —, l’Italie est déjà arabe par l’autre bout, Calabre ou Sicile. La péninsule est évidemment passerelle entre deux mondes, couloir initiatique de l’Occident vers l’Orient. Naples en est la borne. Un diplomate britannique disait qu’elle était la seule ville orientale qui n’ait pas de quartier européen. Plus catégorique, un écrivain notait que l’Europe finissait à Naples et y finissait mal. Les Napolitains se rengorgent de ces aphorismes avec une indignation qu’on aurait tort de prendre pour argent comptant. Sévères en apparence, ces jugements d’étrangers renforcent chacun, ici, dans le sentiment d’une absolue singularité. Naples qui vous saute au nez et aux oreilles dès la gare de Mergellina, Naples qui grouille et vibrionne dans la misère des Bassi et la combinazione demeure cet endroit « hors du commun » qu’aucune municipalité, fût-elle communiste, ne saurait discipliner. On y côtoie d’ailleurs le mystère et même un brin de cette magie que, par prudence, les gens sérieux préfèrent négliger. Que San Gennaro se liquéfie en paix1.

J’y débarque un soir et sans choisir je rencontre Luigi, trente-cinq ans, Napolitain costaud et un peu mélancolique. Ancien mécanicien auto sous-payé, Luigi fut hier chômeur comme 140 000 de ses compatriotes (sur une population de 1 250 000 habitants). Lassé de sa misère, humilié d’une dépendance familiale qui n’était plus de son âge, Luigi s’est reconverti. Il est laveur de squelettes au cimetière de Poggioreale et m’emmène discrètement, un lundi matin, sur les lieux de sa nouvelle activité qui participe d’une tradition napolitaine mal connue et du commerce attentif que l’on perpétue ici avec les morts.

Nous descendons, par un escalier en fer, dans les sous-sols de Poggioreale où les morts, dans leur coffret de marbre, sont empilés sur dix étages. Dans un coin du souterrain fleuri de glaïeuls rouges et de lauriers blancs la famille attend en grand appareil. Deux hommes un peu raides et deux « mammas » aux yeux mouillés, debout tous les quatre près du cercueil exhumé. C’est deux ans après l’enterrement, en effet, « quand le défunt a fini de couler », que, selon l’usage des Bassi, rendez-vous est pris avec la dépouille qu’il s’agira de toiletter une dernière fois avant l’urne de marbre, domicile définitif. Cette coutume ancienne — fort peu étudiée par les historiens, Guiseppe Galasso, ancien maire de Naples, me le comfirmera dans l’après-midi — procède à l’évidence de l’hygiène funéraire et du sentiment. A Naples, où l’on tient longtemps des bougies allumées devant la photographie des disparus, les morts mettent ainsi des années à s’en aller vraiment.

Luigi est syndiqué et vote communiste. Il affecte de sourire avec indulgence des superstitions napolitaines (« 90 % des gens pratiquent encore l’exhumation, c’est incroyable ! »). Devant l’étranger, on sauve la face comme on peut. Grâce à cette « distance » qu’il entend prendre avec les siens, j’en apprendrai beaucoup. Sur le moment crucial, par exemple, qui est celui de l’ouverture du cercueil mangé aux mites. Le mort sera-t-il présentable ? Les familles, assure Luigi, attachent beaucoup de prix à ces apparences posthumes, et l’arrachage du dernier couvercle suscite des commentaires chuchotés qu’amplifie l’acoustique du souterrain. D’un squelette propre, net et bien sec, on se félicitera en disant : « C’était une bonne nature. Regardez quelle santé ! » D’une dépouille mal vieillie, en revanche, encombrée de chairs ratatinées et de vilaines adhérences, on ne dira pas grand-chose. Le mort ici n’est pas convenable ! On frise l’incorrection au point de se ressouvenir brusquement des quelques défauts du disparu qu’on avait tus jusqu’alors par charité. La famille, alors, se sent vaguement coupable comme si elle avait caché en son sein une fille mère ou un mongolien.

C’est dans ce cas surtout que Luigi, armé d’une brosse, d’une éponge et d’une balayette, aura fort à faire pour redonner « figure humaine » au squelette. L’opération, j’en suis témoin, se déroule dans un silence respectueux que troublent à peine les sanglots étouffés d’une des deux « mammas » et le raclement du cercueil vide que l’on tire vers l’extérieur où il sera brûlé. Cent employés municipaux travaillent comme Luigi au seul cimetière de Poggioreale où « entrent » bon an mal an dix morts par jour. « Il y a parmi nous des bacheliers et des gens instruits, dit-il. C’est mieux que le chômage, mais beaucoup de nouveaux ne supportent pas ce travail d’exhumation. »

Luigi est fils de fossoyeur, sérieux dans la besogne et habile de ses mains. Tout à son travail et respectueux des familles, il m’a laissé à mi-escalier d’où, assis sur une marche, je peux mesurer l’étendue du présent désastre. Notre mort d’aujourd’hui n’est pas sortable, et ce magma de terre et d’ossements mélangés découragerait un débutant. L’opération va donc durer une bonne heure, et les parents pleureront beaucoup. A trois ou quatre allusions, pourtant, j’ai cru comprendre que cette hypothèse navrante d’un squelette aussi chiffonné était aussi celle qui justifiait les meilleurs pourboires. Luigi n’est pas trop mécontent. Exceptionnellement, me dit-il, il arrive que le mort soit presque intact et les chairs très peu desséchées. Les familles, alors, balancent entre une vague impatience devant celui qui manifestement met de la mauvaise volonté à se dissoudre et des retrouvailles attendries avec un proche qu’on reconnaît encore. « Regardez, il est presque vivant ! » Il devient parfois nécessaire devant des lenteurs aussi flagrantes de la nature d’enterrer le mort une seconde fois, en renvoyant à deux années le rendez-vous et la toilette. Le sol du souterrain sert ainsi d’antichambre alchimique où la nature coûte que coûte doit faire son œuvre. La terre y est changée tous les six ans. Elle digérera ses trois morts avant d’être déclarée hors d’usage.

 

 

 

Luigi a fini. Nous sortons. Il était temps. Dans les allées de Poggioreale qui domine la baie de Naples le soleil cogne dur. Près de la tombe du grand Caruso, une vieille dame indifférente à notre curiosité poursuit devant le caveau de son mari, à grand renfort de gestes et de protestations, une conversation qui ressemble à une scène de ménage. Luigi sourit. Nous reparlons d’affaires syndicales et de l’exploitation « honteuse » des prolétaires du cimetière. Brève halte en redescendant vers la ville au parking des corbillards. Qui n’a pas vu ceux de Naples — carrosses baroques de bois sculpté et d’argent massif, rehaussés de lanternes énormes et de cuir noble — ne saurait comprendre les rapports particuliers qu’entretiennent ici l’extrême misère et la somptueuse gratuité de la mort. « Il en coûte un million de lires pour l’attelage de quatre chevaux, dit Luigi. Ce sont les plus pauvres qui dépensent le plus. »

Pour être honnête, j’imaginais fortuite cette rencontre napolitaine avec l’Au-Delà et ce détour imprévu par les caveaux municipaux. Erreur sans doute… Achetons Il Mattino, grand quotidien napolitain. Un événement continue d’y occuper les colonnes et d’y barrer les pages intérieures de titres énormes : « Le ventre de Naples brûle toujours. » C’est arrivé au début de juin, en plein quartier espagnol, à l’angle des rues Santa Teresa degli Spagnoli et Gradoni di Chiaia. Une fumée subite sortie de terre a signalé qu’un incendie considérable ravageait l’une des innombrables cavernes qui font de Naples une ville bâtie sur le vide.

Affolement dans les ruelles. On évacue quelques maisons et l’on dort, qui dans les voitures qui sur les trottoirs, au milieu des cris et des commentaires emphatiques. Tous les pompiers de la ville déversent, plusieurs jours durant, des montagnes d’eau par les orifices des souterrains. Un phénomène fâcheux, alors, se produit : le tuf, pierre tendre et douce qui constitue l’essentiel du sous-sol napolitain, s’effrite et se dissout sous l’averse, ébranlant les fondations de plusieurs immeubles. Le quartier devient carrément sinistré, et la presse locale multiplie dossiers et révélations sur ces abîmes redécouverts.

 

 

 

Fait divers banal ? Voire. A la faveur d’un sinistre assez modeste, Naples donna dès lors l’impression de se ressouvenir avec délices qu’elle est assise, depuis des siècles, sur le mystère. Ces cavernes aux voûtes de cathédrales, mal recensées et plutôt craintes, ont abrité de toute éternité des activités singulières. En l’an 536, Bélisaire, général de Justinien, conquit la ville en s’assurant d’abord la maîtrise de ses souterrains. Au XVe siècle, Alphonse d’Aragon fit de même, en soudoyant deux ouvriers napolitains tailleurs de pierre et traîtres à leurs concitoyens. En 1656, on entassa dans l’une des grottes, celle de Sportiglioni, les cinquante mille cadavres des victimes de la peste. A toutes les époques, surtout, on signale dans le sous-sol de Naples une infinie succession de bacchanales, fêtes érotiques, messes noires… D’autres cavernes servirent de catacombes aux premiers chrétiens, de magasins secrets aux assiégés ou aux contrebandiers, d’abris contre les bombardements de la dernière guerre…

Mille légendes courent encore sur les grottes de Naples, lieux de maléfices et de cruautés. Dans plusieurs quartiers de la ville, des églises, comme celle de San Pietro ad Aram, dans la via Forcella, donnent aujourd’hui directement sur des cryptes remplies d’ossements où les fidèles, à date fixe, rendent rituellement visite à des squelettes mal identifiés.

Une familiarité aussi permanente avec ses propres entrailles explique en partie le sentiment aigu qu’éprouve Naples de son insondable étrangeté. Chacun, après l’incendie du mois de juin, y alla en tout cas de son discours. On parla beaucoup de la douceur du tuf, pierre blonde et viking, femme vaguement étrangère et refuge maternel. Cette propension napolitaine au détour magique, cette fascination pour l’ombre trouva ainsi dans l’incendie du quartier espagnol une occasion de s’extérioriser jusque dans les pages politiques des quotidiens. Bizarre étape donc, dans cette municipalité communiste, livrée au sous-emploi et à la spéculation, où chaque conversation vous entraîne insensiblement vers le magique.

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