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Une enfance malgache

De
151 pages
Ce récit est le témoignage vécu d'un enfant puis d'un adolescent, vivant dans un microcosme franco-malgache, où les destins individuels rencontrent l'Histoire. C'était l'époque "coloniale" où le contexte du code de l'indigénat faisait vivre la majorité de la population malgache dans l'extrême précarité et une minorité de colons dans l'opulence. L'auteur fait partager au lecteur sa vie de pérégrinations: Tananarive, Majunga, Diégo-Suarez, jusqu'à l'indépendance puis son départ définitif de ce beau pays dont il aura toujours la nostalgie.
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UNE ENFANCE MALGACHE

(Q L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7876-3

EAN : 9782747578769

Christian DUMOUX

UNE ENFANCE MALGACHE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRŒ

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

A mes ancêtres et à mes enfants, Adrien, Olivier, Muriel.

Première maison

Il habite une jolie maison, sur une place ronde, au premier étage, dans un quartier « résidentiel colonial» de Tananarive. Il Y a des parquets cirés qu'il ne faut pas salir, sa mère veille au grain de poussière qui pourrait ternir la brillance de la cire encaustique qui embaume le salon. Un jour, il a renversé une goutte de lait au goûter et il a reçu une gifle qui l'a surpris, sa mère est si gentille habituellement. C'est en marchant avec son père, en rentrant à la maison d'une promenade qu'un autre jour, à trois ans, il a lu son premier groupe de mots: « Garage Citroën », après qu'on lui eut expliqué la subtilité du tréma qu'il avait des difficultés à comprendre. Son père lui avait découpé, dès l'âge d'un an, toutes les lettres de l'alphabet dans de grands morceaux de carton et avait pris la patience de les lui enseigner. Après les avoir apprises et mémorisées, il venait de commencer à lire, faisant l'admiration de toutes les cousines, sœurs et tantes de sa mère. Lisant à haute voix un journal, dans la salle d'attente d'un médecin, le docteur fit des remarques négatives sur le fait qu'un enfant si jeune lise déjà. Il Y eut aussi ce jour où il coinça sa grosse tête dans le fer forgé du balcon. Il était courbé et pleurait. Il fallut attendre l'arrivée du père pour élargir les fers et le libérer... Quelle peur.. . Il Y eut cet après-midi où il rentra dans la chambre de sa mère, alitée, très malade après la naissance de la petite sœur. Sa mère lui dit: « Tu vois maman a bobo au ventre », et elle lui montra une poche de caoutchouc rouge remplie de glace, pour combattre l'infection qui, comme on le lui expliqua plus tard, était la conséquence de l'ivresse du médecin au moment de l' accouchement.

Son père avait alors une belle voiture blanche, la fameuse traction avant Citroën, et ils allaient souvent au restaurant le soir. Il accompagnait ses parents et se couchait comme eux très tard. Ils partaient également en week-end au lac de Mantasoa où il eut une insolation qui faillit le faire mourir. Heureusement, sa petite sœur, par ses pleurs, avait fait monter sa mère à l'étage où il dormait et son père avait passé la nuit, après le passage du médecin, à lui placer de la glace sur la tête. Durant de nombreuses années, il allait porter ensuite un chapeau de paille tressée et avoir des maux de tête dès qu'il restait au soleil. C'était la vie « coloniale» des années cinquante, la moitié du siècle, juste après la deuxième guerre mondiale, mais le petit garçon n'en savait rien. La vie était belle et n'était que joie, rire et « pétillance ».

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Deuxième maison

Le décor avait entièrement changé, mais c'était beaucoup plus drôle et il s'amusait bien plus. La maison était celle de « Dadabé », le vieil oncle de sa mère qui « avait de l'argent ». Dadabé était la fierté de la famille. Mich~l Rajoanarison était le frère de l'arrière-grand-mère et était le premier Malgache à avoir eu son diplôme d'ingénieur des travaux publics. Il avait occupé un haut poste dans la fonction publique et l'enfant était impressionné par cet « oncle Michel» aux cheveux blancs. C'était une maison traditionnelle entièrement en briques rouges des plateaux malgaches, dans le quartier d'Alarobia, si on pouvait appeler cela un quartier, excentré et éloigné du centre ville. Il n'y avait ni eau courante ni électricité. On puisait l'eau dans un puits profond, plein de mystères et de menaces dans la cour: il ne fallait surtout pas tomber au fond mais il fallait ouvrir une petite porte en bois qui grinçait pour y avoir accès. L'oncle habitait à l'étage et, avec son père, sa mère et sa sœur, ils logeaient dans une partie du rez-dechaussée où le sol était en terre battue. Il pouvait courir tout autour de la maison dans une cour en terre rouge, comme les hauts murs de clôture fabriquée avec de gros moellons superposés également en boue séchée rouge, mais il fallait faire attention aux jars qui lui mordaient cruellement les fesses s'il passait trop près d'eux. Ils avaient une poule blanche apprivoisée, qui venait pondre son œuf, chaque jour, dans le berceau de sa petite sœur. Jusqu'au jour où on mangea du poulet dans une drôle d'ambiance et il comprit à l'air gêné de ses parents qu'il ne verrait plus la poule, qu'il ne pourrait plus aller à la recherche du trésor que représentait cet œuf journalier pondu comme une offrande au bébé.

Le soir, son père allumait une lampe à pétrole pour s'éclairer et cela sentait mauvais, mais quel art pour faire naître la lumière magique dans un manchon fragile, en coton, qu'il ne fallait surtout pas briser car sinon, plus d'éclairage... Ils habitaient tous dans une seule grande pièce et les cabinets tinette étant au fond de la cour, à l'extérieur, il y avait un seau qu'il fallait vider tous les jours... Le dimanche, c'était en général la fête, car Dadabé invitait la grande famille de sa grand-mère et ils étaient nombreux à manger, à l'étage, l'oie grasse ou la dinde cuites en confit et le bon riz rouge bien meilleur que le riz blanc, les adultes dans une pièce, les enfants dans une autre. Les murs du salon étaient peints dans le style grande fresque qui représentait des fruits, des arbres. . . Ce fut lors de l'un de ces repas qu'il entendit une de ses grands-tantes dire à sa mère: « Tu sais, ton mari, il n'est pas honnête, voilà pourquoi vous habitez ici ». Il enregistra l'information, sans vraiment comprendre ce que cela voulait dire, mais comme il l'entendit d'autres fois, un doute s'installa dans son insouciance et sa joie de vivre: on critiquait son père si fort, si autoritaire, qu'avait-il fait de honteux? Il en découla une inquiétude fugitive, première fêlure des certitudes de l'enfance. Ce fut lors de ces agapes qu'il découvrit toute la richesse de la cuisine malgache: le « romazava », plat national avec ses brèdes, feuilles vertes qui enflamment et insensibilisent en même temps les papilles gustatives, le «ravototo », feuilles pillées de manioc cuites dans du porc bien gras, le « henaritra », viandes rôties succulentes, et les desserts comme le manioc au sucre et à la vanille ou l'avocat bien mûr écrasé dans du sucre et du rhum. Un samedi, il y eut cette bagarre entre son père et un oncle parce qu'il avait fait pleurer son cousin du même âge que lui après un échange de coups de poings d'enfants. Alors, le père du cousin, ancien légionnaire démobilisé, naturellement 8

violent dans sa bêtise, voulut battre son père en train de tirer de l'eau du puits, pour venger son fils probablement. Il eut peur que son père ne se retrouvât au fond du puits. Heureusement, ce dernier prit en main la grande bassine en émaillé qu'il était en train de remplir d'eau pour en assener un coup sur la tête de l'assaillant. L'oncle vacilla et se mit à saigner énormément du front, ce qui arrêta net la dispute. Il Y avait aussi les « bibasses », ces fruits qui étaient, il allait le découvrir beaucoup plus tard, des petites nèfles, que l'on cueillait jusqu'à satiété dans les arbres regroupés dans un coin de la cour. Il Y eut aussi ces deux ou trois journées d'invasion de sauterelles. Il y en avait des milliers dans le ciel et des centaines sur les murs. On les attrapait à pleines mains pour les stocker dans des bouteilles. On les faisait ensuite griller à la poêle, après avoir arraché les grosses pattes et les ailes. C'était un régal de les manger avec un peu de sel. Il ne se rendait pas encore compte qu'il était au milieu de trois mondes: celui des petits blancs représentés par son père et son oncle corse ex-légionnaire; celui des Malgaches de la famille de Dadabé ; celui des métis avec sa grand-mère, sa mère et tous ces nombreux oncles, tantes, cousines. Ces trois mondes nés de la colonisation vivaient ensemble, cohabitaient avec leurs solidarités, leurs coups de folie, leurs rêves. Il comprit, beaucoup plus tard, que son père qui menait grande vie dans la première maison, travaillait chez un horloger-bijoutier mais qu'il avait perdu sa place, du jour au lendemain, après qu'on eut découvert qu'il surfacturait les ventes et qu'il encaissait la différence. Et comme il n'avait pas d'économies, la famille se retrouva, grâce à l'esprit de solidarité des Malgaches, logée chez le « riche» de la famille indigène. 9

Il adora pourtant cette période car il ne se rendait pas compte de la précarité de la situation. Personne ne travaillait et le jour où l'on mangea la poule blanche avait dû être un jour sans argent. .. Il trouvait que cette maison était pleine de vie avec cette grande famille et tout cet espace pour jouer, ses insectes, ses oies, ses dindes, ses « bibasses » succulentes. . . Seul le puits lui semblait vraiment inquiétant. . .

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Troisième maison

Ils n'étaient plus à Tananarive mais à Majunga, à six cents kilomètres de la capitale. Ils avaient fait un long voyage et habitaient tous les quatre dans une chambre à l'Hôtel de Bretagne, mais avec quels moyens puisqu'il n'y avait pas d'argent? Il apprit beaucoup plus tard, lors d'une crise de colère de son père, que celui-ci avait mis en dépôt, auprès de Dadabé, des bijoux appartenant à la grand-mère paternelle, - qu'on appelait « la grand-mère de France» - ; après un certain temps de détention l'oncle avait revendu, dans les délais convenus, les bijoux à un tiers car son père ne put jamais réunir la somme nécessaire à leur rachat. Ce qu'il comprit très vite c'est que son père devenait irascible et violent chaque fois qu'il manquait d'argent et c'était sa mère qui en général en subissait les conséquences ou bien les enfants. Pour sortir de sa situation de chômage, compte tenu de la mauvaise réputation que lui avait faite son employeur qui avait pignon sur rue à Tananarive, il n'avait trouvé qu'une solution: partir dans une capitale provinciale en vendant les bijoux de la grand-mère de France. Qui était cette grand-mère «de France» qui était morte et dont on parlait en baissant la voix et en chuchotant? L'enfant ne connaissait que sa grand-mère maternelle, Félicie, celle qu'il aimait aller voir à Faravohitra, au-dessus de la place du marché, le fameux« zoma». On dormait à six ou sept enfants dans son grand lit et on mangeait du bon pain perdu et du bon riz chouchou, le fameux « vary sosoa » cuits au charbon de bois. On y buvait aussi cette tisane qui n'a son égale nulle part ailleurs, le « rano-napanga », faite avec du riz brûlé. La grand-mère Félicie ayant neuf enfants, cela lui faisait huit oncles et tantes dont la dernière était plus jeune que lui et il était fier d'être le premier petit-fils.

Il regrettait de n'avoir aucun grand-père, le paternel était mort en France il y avait longtemps et le maternel était décédé juste après sa naissance d'une «bilieuse », maladie coloniale courante à l'époque. De Majunga, l'enfant se rappelle fugitivement avoir aimé les promenades le long de la mer en pousse-pousse. C'est ici qu'il commença à faire, comme un grand, tout seul, des commissions chez le boulanger, chez l'épicier chinois, en ramenant la monnaie et en sachant compter! Il avait intérêt à rendre la monnaie à son père car ils étaient à un franc près. Est-ce pour cette raison, qu'un jour l'enfant fut tout heureux d'avoir trouvé une pièce de monnaie dans la cour de l'hôtel où il jouait avec sa sœur et une autre petite fille? C'était une pièce jaune assez large avec un trou au milieu et il ne savait pas où la mettre n'ayant aucune poche. Il la conserva donc dans sa bouche tout en jouant. Il finit par l'avaler par inadvertance alors qu'il riait aux éclats d'un bon tour qu'il avait fait. La pièce d'un diamètre assez large resta coincée dans sa gorge. Gros branle-bas des parents qui l'amenèrent à 1'hôpital. Il se retrouva devant un médecin militaire qui essaya de lui retirer la pièce manuellement mais cela déclenchait un réflexe vomitif et l'enfant mordait les doigts du docteur et n'arrivait pas à rester tranquille. La situation était dramatique car si la pièce tombait dans l'estomac, il faudrait aller sur Tananarive par avion et opérer, Majunga étant sous-équipé. Il entendit ses parents chuchoter qu'ils n'avaient pas les moyens financiers de le faire. Le médecin militaire finit par appeler trois tirailleurs sénégalais qui lui tinrent les bras et les jambes, la bouche coincée en position très ouverte par un objet barbare et on réussit, avec difficulté, à retirer la pièce de monnaie manuellement. Il avait la gorge en sang et pendant plusieurs jours il resta au lit et ne put se nourrir que de liquide: soupe, lait, eau, sirop et la fameuse tisane appelée « rano-napanga ». . . 12

Il n'eut pas d'autres souvenirs vraiment forts de leur séjour assez bref dans cette ville à part le fait que sa mère travaillait à mi-temps: c'était son premier travail extérieur et elle faisait des photocopies et des adresses d'enveloppe chez un libraire protestant. Elle avait commencé à prendre des cours du soir de dactylographie, à la chambre de commerce, ce qui occasionnait des discussions tendues entre son père et sa mère, son père la soupçonnant de se faire faire la cour durant tous ses contacts extérieurs. Noël se passa à l'hôtel - la mère appréciait le fait de ne pas faire trop de cuisine - avec les enfants du gérant de 1'hôtel. Une vieille photo que l'enfant découvrira bien plus tard, le montre sous le sapin décoré de I'hôtel, avec un regard à l'infinie tristesse, comme sa sœur d'ailleurs, auprès d'autres enfants à l'air heureux. A quoi pouvait-il penser? Pourquoi ce regard si triste? Mais ce qui le marqua surtout fut le grand cyclone de janvier 1953 qui ravagea en deux jours la ville: son père et sa mère étaient restés coincés sur le lieu de travail de sa mère. Sa sœur et lui étaient restés avec la « nénenne », comme on appelait les bonnes à tout faire. Il y eut coupure de courant, puis d'eau. La « nénenne » alluma une bougie mais l'enfant mit le feu à la moustiquaire, heureusement la nounou évita l'incendie. Un arbre tomba sur le balcon sur lequel donnait la chambre, le cassant dans l'angle du premier étage. Lorsqu'ils parcoururent la ville, après le passage du cyclone avec des vents à 250 kilomètres heure, tout était dans un désordre indescriptible: toitures envolées, poteaux électriques et téléphoniques par terre, branches et troncs d'arbres jonchant les rues. La rumeur disait que des habitants avaient été décapités par les tôles arrachées des toits par le vent. A l'époque, il n'existait pas de météo ni de système d'alerte.. .

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