Une femme et son défi

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Une femme et son défi restitue de manière chaleureuse le parcours d'une personne ordinaire mais peu banale !
On l'imagine nous invitant à l'accompagner dans la montée de son escalier. Au fil des pages, nous découvrons le nom même de cet escalier, et la lumière qui l'éclaire. Ce récit nous fait partager un double défi, toujours d'actualité : exister et donner sens à sa vie.
Publié le : samedi 1 mai 2010
Lecture(s) : 280
EAN13 : 9782296934153
Nombre de pages : 320
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À ma famille, aux amis connus, à ceux qui me connaîtront par ce récit ; à tous, je dis avec François Mauriac : Ecrire, c'est se souvenir. Mais lire, c'est aussi se souvenir.
Mémoires Intérieurs

Sommaire
L'éclairage de mon escalier .................................9 Un ancrage étayé ...............................................13 Un palier ouvert .................................................59 Entre terre et ciel................................................93 À l'école de la vie..............................................143 Un palier dérobé...............................................175 Un changement de volée ..................................195 Un escalier non protégé ...................................237 Des marches ombrées.......................................283 Un escalier à dénommer … .............................305

L'éclairage de mon escalier
Une valse de concert … Si vous le voulez bien, entrons dans la danse, laissons-nous emporter au rythme de la célèbre chanson de Jacques Brel, [1959], et lisons ce livre ensemble. Même s'il paraît délicat d'entamer une valse sur un escalier, je vous invite à cheminer de concert avec moi, sur :
Une valse à trois temps Qui s'offre encore le temps Qui s'offre encore le temps De s'offrir des détours Du côté de l'amour Comme c'est charmant …

Le temps du rêve Publier cet écrit m'expose sans doute à un risque un peu fou … Je le prends volontiers en espérant qu'il dépasse la barrière des âges. Et qu'à la manière d'une valse à trois temps, il permette d'imprimer un certain rythme à la montée, non seulement de mon escalier, mais aussi du vôtre, cher lecteur. Qu'il puisse fondre dans une certaine harmonie, le passé, le présent et le futur, tournoyant continûment tout en avançant dans la vie. La langue française, telle qu'on l'enseigne aux petits écoliers, ne compte pas moins de cinq temps du passé à l'indicatif, et le présent : un seulement ! Curieux, non ? Mon récit s'appuie sur le passé évidemment, mais s'écrit au présent et tente d'ouvrir sur l'avenir. Avec Margaret Mead, ethnologue, je pense que, par-delà les écarts d'âges, nous appartenons à un même monde qui se conjugue aux trois temps : passé, présent et futur. Futur de nos rêves et de nos espoirs ! Il s'insère dans l'ici et maintenant de notre dynamique d'avancement. Sans ce futur dans lequel on rêve, et on se rêve, il n'y aurait aucune place pour les paris, les risques, les petites folies … Le rythme de la valse est généralement vigoureux et jeune, mais il n'exclut nullement les plus âgés, en dépit d'un passé plus lourd à porter. Toujours avec M. Mead, j'admets appartenir "à ma propre génération", comme mes enfants, petits-enfants à la leur. Mais ce n'est pas parce que "nous sommes en quête des mêmes choses qu'il

peut y avoir confusion". C'est pourquoi, j'en fais le pari, "expliquer ma vie en comprenant la vôtre"1 nous rapprochera. L'escalier ou l'ascenseur L'itinéraire que je vous propose de suivre ne s'invente pas : il traverse la seconde moitié du XXe siècle et va de l'espace rural à l'urbain. Ce n'est pas un exploit, c'est un défi qui m'a souvent passionnée et ne m'a guère laissé de répit. Mon parcours est celui de quelqu'un qui n'a pas emprunté "l'ascenseur social" durant la période des "Trente Glorieuses", mais a tenté de gravir marche après marche l'escalier de sa double vie : familiale et professionnelle. En partant de sa famille ligérienne d'origine puis en poursuivant son chemin avec sa propre famille en région parisienne. Mon escalier ! Il s'agit bien sûr d'une image … que je préfère à celle "d'ascenseur social". Avec ce dernier, il suffit d'appuyer sur un bouton ; dans un escalier, au contraire, il faut soi-même faire l'effort de gravir les marches plus ou moins hautes. Il est préférable aussi de regarder vers le haut, en avant ! Si par hasard vous chutez, vous ne retombez pas nécessairement à l'étage inférieur, voire au sous-sol ; vous avez quelque chance de vous agripper à la rampe et de vous "recevoir" sur les marches intermédiaires. Cette métaphore devrait aussi m’éviter le piège d'un récit de vie trop linéaire et toujours supposé en progrès. La montée inégalement laborieuse des marches devrait y contribuer. Les surprises, voire les épreuves, donnent finalement du sel à la vie : et, paradoxe, elles évitent le risque mortifère de la monotonie. L'ascension du plaisir Pour l'essentiel, on considérera que mon parcours s'est déroulé d'une manière assez classique et pour partie propre à mon milieu. Ce qui n'exclut pas quelque originalité. C'est tout le sens des guillemets que je mettrais au qualificatif de la femme "ordinaire" que je suis. Il n'induit pas obligatoirement la banalité ; et encore moins la froideur. La symbolique de l'escalier évoque tout au contraire, avec Freud, l'ascension du plaisir 2. Un plaisir de vivre qui ne m’a guère quittée, même si parfois il frise l’utopie aux yeux de ceux qui me côtoient. Ne prendre et ne conserver que le meilleur de l'existence me ressemble assez. J'aime faire partager ce goût affirmé de la vie, au risque d'y être engloutie ! 10

Un éclairage subjectif ... Cette reconstruction de ma vie, je vais tenter de la narrer sur un fond de faits avérés ; ce sera néanmoins toujours ma version des faits. Aucun de mes frères et sœurs, de mes propres enfants, n'écrirait un ouvrage identique. Nous avons vécu beaucoup d’événements communs, cependant nous les avons perçus avec nos propres "antennes". C'est le charme de nos particularismes, à commencer par nos éventuelles différences d'âge, de sexe, de sensibilité … C'est redire que je ne prétends pas énoncer "la vérité objective", mais une certaine vérité auto-contrôlée, située dans l'espace, dans le temps 3. Dans cette ethnobiographie, le déroulement de ma vie, de mes actions pratiques 4 sera sans doute embelli, ainsi que me porte à le faire mon tempérament. À l'inverse de François Mauriac -toutes proportions gardées- lequel est tenté "d'assombrir" son enfance pour qu'elle n'apparaisse "surtout pas ordinaire". D'où sa stratégie d'écriture consistant à en "régler l'éclairage" 5 : la sienne noircissant la réalité, la mienne tendant à l'idéaliser ! Idéalisation relative, je n'ai, par exemple, jamais connu la violence que recèlent les récits de la famille mexicaine des Sanchez. Récits subjectifs, si contradictoires, qu'on aurait aimé voir leur enquêteur, Oscar Lewis, les confronter davantage 6. L'âme et la plume Je comprends que nombre de lecteurs d'autobiographies se montrent plus curieux de connaître la vie d'une star, d'une personnalité célèbre plutôt que celle d'une "illustre inconnue". Chacun peut cependant adhérer à l'idée d'Anatole France estimant que tous "les mémoires sont intéressants, y compris ceux des petits hommes et non seulement ceux des grands". Cet auteur dissuadait certains de ses amis d'écrire un drame ou une épopée ; mais il encourageait "les gens ordinaires" à dicter leurs mémoires, y compris sa cuisinière bretonne 7. Il précise que ces mémorialistes sont légitimes "du moment qu’ils ont aimé, cru et espéré quelque chose …" Et que chacun d'eux laisse "un peu de son âme au bout de sa plume". Je pense avoir aimé, cru, et espéré souvent dans ma vie … Chacun en jugera ! Dans cet écrit je laisserai de mon âme sous deux formes. 11

La première, plus spontanée, plus intuitive, plus riche d'anecdotes dans le corps du récit. La seconde, plus réflexive, par les considérations situant le travail effectué sur moi-même. J'ai cherché à réactiver quelques acquis de ma formation en sciences sociales. Cela, en les rapportant brièvement, d'un côté, à ma culture d'origine, aux évolutions de la société, notamment à la place revendiquée par les femmes ; particulièrement dans la vie sociale. D'un autre côté, à ma conscience individuelle, à mes aspirations au service d'une conviction plus empreinte d’harmonie que de conflit. Redoublée d'une permanente et farouche recherche d'autonomie … Ethnobiographie et condition "commune" Ces deux manières de laisser un peu de mon âme définissent deux des trois conditions d'une ethnobiographie 8. D'une part, dépasser le cadre strictement individuel de cet écrit. D'autre part, porter un regard critique sur moi-même … Ce sera un récit réaliste, non imaginaire, bien qu'éclairé subjectivement. Le troisième critère de l'ethnobiographie me semble plus difficile à atteindre, mais je veux m'en approcher : soit esquisser un modèle culturel. Non pas un modèle au sens où je me présenterais en exemple, mais en ce qu'il donnerait à voir un type de parcours, d'acculturation. Objectif qui doit dépasser la "mise en scène" du récit pour en approcher la "mise en sens". Approcher le comment et non seulement le pourquoi : d'avoir agi, senti, ressenti les choses, les événements de telle ou telle manière. Et d'avoir essayé de les penser avec mes acquis en donnant quelques suggestions de lectures propres à nourrir la réflexion sur notre condition humaine commune. Sans pour autant chercher à réaliser une étude typiquement scientifique, théoriquement représentative d'une population définie. Sans prétention, mais avec résolution, j'ai écrit cet ouvrage pour éclairer mon escalier. Je le livre au lecteur pour qu'il puisse s'il le souhaite, et à sa manière, tantôt s'identifier, tantôt contester, voire donner un autre éclairage.

12

Un ancrage étayé ...
Enfance rurale et adversité
En 1939, la commune où je suis née, Pierric au nord de la Loire-Inférieure -détachée de la Bretagne historique en 1941, devenue Loire-Atlantique en 1957- présente les caractéristiques essentielles d'une communauté locale unie par des liens de ruralité agricole et de religiosité catholique. Mais on ne se trouve ni à Novis dans le Rouergue, village de vacances d'Henri Mendras 9, d'où dès 1948 tous les jeunes désirent partir ; ni dans le Vaucluse, à Roussillon, dénommé Peyrane par l'Américain Laurence Wylie 10, où en 1960, la vie sociale semble avoir disparu, les familles se repliant sur elles-mêmes. On ne se situe pas non plus exactement à Plozévet 11, davantage empreint d'esprit breton que ne l'est Pierric qui appartient à la Bretagne historique et ignore la langue bretonne. Avec l'arrêt de l'exploitation des ardoisières à l'aube du XXe siècle, Pierric a retrouvé sa fonction économique première ; la commune est redevenue quasi-exclusivement "agricole". Les villes de Nantes et de Rennes n'exercent sur elle qu'une faible attraction. En son bourg même, survivent quelques modestes commerçants mais pas de bourgeoisie, de professions libérales. La vie rurale se satisfait encore d'une grande autarcie et d'une agriculture vivrière. Les gens "bougent" peu à Pierric. Lors du dernier recensement d'avant-guerre, en 1936, les deux tiers des personnes qui vivaient là étaient nées dans la commune ou dans les communes limitrophes. C'est d'autant plus vrai que les enfants naissaient à la maison. Il était en effet exceptionnel, à cette époque, que les femmes accouchent à l'hôpital ou en clinique. Tous les membres de ma fratrie Ŕde 1932 à 1945- sont nés à la maison paternelle, donc à la ferme. Dans le premier chapitre de ce récit, j'évoquerai principalement Pierric, mon premier ancrage. Exceptionnellement le second : Derval, sur des faits ponctuels, me réservant d'y insister plus largement dans le deuxième chapitre. Sachant que Derval est un chef-lieu de canton situé à mi-chemin entre Nantes et Rennes, ce qui induit une vie sociale plus urbanisée qu'à Pierric, bourg rural.

Toutes ces localités placées au nord de la Loire et plus ou moins troublées par la "drôle de guerre". Côté pile et côté face Née au milieu de la pierraille ! Ce "pays" de Haute-Bretagne, celui de mon père : Pierric porte bien son nom tellement sa géologie présente une dominante minérale et schisteuse. Sans doute celle-ci influe-t-elle sur le caractère de ses habitants que l'on pourrait qualifier : côté face, d'assez rugueux, mais côté pile, de fort chaleureux … Il est paradoxal d'écrire que j'ai pris racine sur un sol aussi ingrat, aussi hostile à la germination et au développement des plantes. Selon mes petits-enfants, j'ai été élevée "à la dure". Je peux leur donner raison s'il s'agit par là de définir une éducation peu expressive en sentiments et en gestes d'affection. Ma vie d'enfant a sans doute été dure eu égard aux conditions de vie d'où tout confort était exclu. Mais non s'il s'agit de caractériser une relation familiale pour moi effectivement rassurante. L'environnement dans lequel j'ai vécu enfant est celui d'une société agraire morcelée, bocagée, mais relativement autonome. L'évolution sera lente puisque plus de la moitié des paysans n’exploitaient encore qu’au plus vingt hectares en 1973. Ici la petite propriété domine, les trois quarts des agriculteurs sont à cette date des propriétaires-exploitants. Ce qui, d'une part, attache les paysans à leur ferme ; d'autre part, grève lourdement leur marge financière puisque chaque génération rachète la part foncière de ses cohéritiers. Par ailleurs, c'est une société rurale assez englobante, non seulement grâce à la profession dominante : celle des paysans, mais parallèlement par la forte prégnance de l'église catholique dans cette région, en cette seconde moitié du XXe siècle. C'est une microsociété d'interconnaissances fortes, située au nord de la Loire-Inférieure, dans cette région bocagère qui borde l'Ille-etVilaine. Là où les maisons sont couvertes d'ardoises et minoritairement regroupées au bourg, autour du clocher comme le veut la tradition. Mais également dans la campagne où on les retrouve agglutinées près d'un puits ou alignées en bordure d'une route. Certains villages sont aussi peuplés que le bourg lui-même. 14

La mer et le maître-vent Ma maison natale -celle de ma famille paternelle- fait un peu exception. Elle est isolée, construite à quelque cinq cents mètres d'autres petits hameaux regroupant deux ou trois fermes. Habitant à cinquante kilomètres de la mer à vol d'oiseau, nous bénéficions d'un climat océanique, avec des hivers doux et des étés relativement frais. Régulièrement arrosés de petites pluies fines et fréquentes, nous subissons les vents du large, assez vifs. Je souligne d’emblée que ce lieu, bien qu'éloigné de la mer, m'a vraiment façonnée à la manière des bourrasques. Du maître-vent qui, selon la formule imagée et optimiste de Pierre-Jakez Hélias, "vient nous pousser dans le dos pour nous forcer à l'aventure quotidienne" 12. Et des intempéries qui, dit-on, sévissent souvent en pays breton et, inlassablement, s'amusent à modifier les pierres, niveler les reliefs et jouer avec la végétation ... Les soubresauts de la nature, du vent, me façonneront durablement, mais me troubleront moins fortement que ne le feront les événements de l'histoire. Encore que les carrières de schiste à ciel ouvert Ŕimmenses puits- conditionneront à vie ma hantise de l'eau. La commune appartient donc à la Bretagne, ce qui la classe dans une région plus propice à l’épanouissement des landes sauvages qu'à la culture du blé. Assez distante des grandes villes, elle s’affirme peu intégrée à l'activité économique des deux futures métropoles que sont Nantes et Rennes. Et à cette époque où les communications sont relativement lentes, Pierric n'en subit les bonnes ou mauvaises influences qu'à retardement.

Une période troublée
C'est donc ici que j'ai vécu, dans ce petit univers interagissant où l’on menait encore une vie semi-autarcique. Mais celle-ci ne protège guère de l'environnement international : en 1939/1945, la "mondialisation" s'affirme une nouvelle fois sous ses plus mauvais jours : la Seconde Guerre mondiale est à l'œuvre. Mes tout premiers souvenirs sont ainsi liés à la guerre ; aux avions qui survolent les prés en rase-mottes. D’autant plus inquiétants que nous sommes très éloignés de la maison par la garde du troupeau. Ces avions représentent autant de peurs, furtives certes, mais réelles. Nous nous inquiétions : “l'avion va-t-il 15

tomber, va-t-il lâcher des bombes sur nous ? Est-ce que les soldats allemands nous ont repérés ?" C'est peu probable, mais "s'ils ne nous voient pas, sans doute aperçoivent-ils nos animaux ?” D’où notre empressement à chercher refuge près des haies. Nous étions proches du secteur Nord de la "poche de Saint-Nazaire", à quelques dizaines de kilomètres 13. Les soldats allemands tentaient d'empêcher les alliés d'atteindre la base sous-marine de l'estuaire de la Loire et d'utiliser les ports de Nantes et Saint-Nazaire. Une autre angoisse nous étreignait parfois la nuit lorsque nous entendions le bruit des bottes sur le perron, le pas lourd des soldats allemands sillonnant la campagne. Ces sons étranges et angoissants reviennent dans mes souvenirs d'enfant. Toutefois, il faut relativiser ces peurs, car du fait de notre éloignement de tout centre urbain, nous n’avions pas de soldats ennemis en permanence dans notre secteur, ni plus tard d’ailleurs de soldats alliés. Peut-être mes frères et sœurs aînés auraient-ils des souvenirs différents et plus conscients. Personnellement, je n’ai pas connu cette présence angoissante pour des enfants, d’une "Occupation" comme celle que relate Antoine Ciosi dans ses souvenirs, corses il est vrai 14. Ou plus proche, à vingt-cinq kilomètres, ceux que relate le syndicaliste agricole Henri Baron, résidant alors à Châteaubriant, mais un peu plus âgé que moi 15. Des jeunesses brisées D'autres enfants ont été autrement maltraités que je ne le fus par la vie à cette période et je pense spécialement aux petits Juifs. C'est bien plus tard, étant adolescente, que j'ai lu le bouleversant Journal d'Anne Frank, lequel fut publié par son père après la guerre. Sa fille y relate la promiscuité et les difficultés de cohabitation avec sa propre famille et les autres personnes entassées dans l'abri. Et surtout ses interrogations d'adolescente qu'elle confie astucieusement à une amie imaginaire. Elle sera successivement victime de dénonciation antisémite puis de maladie fatale dans un camp de concentration. Elle aurait sûrement été très touchée de constater que tant et tant de jeunes, comme moi, découvrent ce vécu extraordinaire. Et encore faut-il rappeler que son livre s'arrête avant qu'elle ne puisse évoquer ses derniers et ultimes instants. Le jeune Guy Môquet, âgé seulement de 17 ans, laissera quant à lui, une lettre émouvante. D'autant plus que son écriture précédera 16

de peu son exécution avec ses camarades résistants, ainsi que nous le rappelle une stèle commémorative. Mais à l'époque, cette missive à sa mère restera pour nous "confidentielle", bien que ce triste épisode ait eu lieu dans la petite ville de Châteaubriant. (Cette localité sera davantage connue pour son usine agricole Huard). D'autres communes très boisées, comme celle du Gâvre, distante d'une vingtaine de kilomètres, ont subi des exécutions sommaires. Nantes conserve aussi en son cœur la mémoire de ce moment historique avec son célèbre cours des Cinquante Otages. Il y en eut d'autres hélas à cette époque, assez proches de chez nous, à Saffré par exemple … Un peu de bonheur À l'âge de six ans, un événement, joyeux celui-là, a trait à la fête organisée dans notre petite commune à l'occasion de la Libération. Je me souviens du défilé auquel nous participions dans les rues du bourg. Nous portions, nous les enfants des écoles, de petits drapeaux bleu blanc rouge que nous brandissions fièrement sans bien comprendre l’importance de ce grand jour. Les jeunes écoliers étaient requis pour défiler au même titre que les adultes et nous étions présents à cet instant historique de l'indépendance nationale enfin retrouvée. C'est inoubliable ! Mon père n'est pas allé à la guerre ; il n’avait pas effectué son service militaire suite à une fracture d’épaule provoquée par une mauvaise chute. Il faut dire qu'au jour de la déclaration de guerre, il avait déjà cinq enfants. Je n'ai jamais entendu les récits de ces épopées dont on a si souvent "bercé" les enfants de mon âge. Toutefois, ma grand-mère maternelle, veuve dès 1942, racontait parfois ses difficultés à conduire seule sa ferme pendant que son fils demeurait prisonnier en Allemagne. Elle a caché deux Allemands déserteurs qui ont eu, chez elle, une fonction d'ouvriers agricoles et lui ont rendu de grands services, notamment pendant les récoltes et autres travaux saisonniers. Pour nous, et pour les enfants d'agriculteurs de mon entourage, la guerre ne laisse pas de réminiscence angoissante due aux privations de nourriture telles qu’ont pu le ressentir les petits citadins. Nous étions pauvres, mais mon père, modeste agriculteur, récoltait, bon an mal an, de quoi nourrir sa famille ; j'ai toujours mangé à ma faim. Nous avions même une jeune fille qui occupait, 17

chez mes parents, la fonction de "bonne" comme on disait à l'époque. Une employée de maison certes, mais qui pouvait aussi aider aux travaux des champs. Elle a quitté la maison alors que j'étais encore trop jeune pour m'en souvenir. Nos faibles moyens financiers faisaient que pendant et après la guerre, ma mère échangeait des tablettes de chocolat contre quelques mètres de tissu. Elle estimait sûrement que nous n'avions pas besoin de toutes ces gâteries qui nous étaient octroyées par les bons d'alimentation. Instaurés pendant la période de restriction alimentaire de la guerre, ces bons furent maintenus durant quelques années. Ils nous permettaient d'acheter une quantité limitée de produits chez les commerçants, mais étaient modulés selon l'importance de la famille. Nous cultivions même le tabac, je ne sais si tout cela était bien "légal" ? Toujours est-il que la bonne odeur qu'il répandait au moment du séchage parfumait agréablement le grenier. Ma mère, elle qui n'a jamais fumé, découpait en lamelles aussi fines que possible, à l'aide d'un grand couteau bien aiguisé, les feuilles de tabac séchées. C'était une tâche qu'elle assurait périodiquement. Quand la réserve s'épuisait, elle se remettait à l'ouvrage. Noir, c’est noir ... Etait-ce une conséquence des bruits de bottes nocturnes durant la guerre ? Aussi loin que je me souvienne, étant enfant j'ai toujours eu peur de la nuit noire ... Il faut dire que nous ne connaissions pas l'éclairage public le soir, je n'en ai bénéficié qu'étant jeune fille lorsque j'ai habité un autre bourg, et encore les lampadaires s'éteignaient-ils à vingt-deux heures. Faire un petit tour à pied, après dîner, quand on habite la campagne, suppose bien connaître son environnement tellement la nuit est sombre certains soirs ! J'imagine que ma mère voulait nous aguerrir lorsqu'elle nous demandait aux uns ou aux autres d'aller chercher la petite poignée de paille à la tombée de la nuit, celle qu'elle utilisait chaque matin pour allumer son feu. Sachant que j'avais peur de l'obscurité, elle m'a souvent confié cette petite corvée. Je courais aussi vite que je pouvais et n'étais pas bien longtemps dehors. Parfois, anticipant ce qui n'allait pas manquer d'arriver lorsqu'il ferait nuit, j'apportais secrètement la précieuse paille tout près de la maison et allais la chercher, le moment venu, sans trop d'angoisse. 18

Pour vaincre cette appréhension de l'obscurité qui m'a tenaillée longtemps, je me suis inscrite, à quatorze ans, à la chorale paroissiale où n'allaient quasiment que les jeunes du bourg. J'aimais chanter, mais je savais par avance, concernant le trajet, que je me lançais un grand défi. Inutile de dire que je pédalais comme une "dératée", j'étais tout essoufflée à l'arrivée et il me fallait quelques minutes avant de pouvoir émettre un son. Il suffisait d'un simple journal virevoltant au-dessus de la route, emporté par le vent, pour me causer de grandes frayeurs. J'imaginais toutes sortes de choses et bien sûr qu'il y avait là quelqu'un qui m'attendait pour m’apeurer, ou pis encore. Le problème demeurait entier pour le retour, mais mon essoufflement était moins problématique, j'avais tout mon temps pour reprendre ma respiration. J'avais donc un trajet de trois kilomètres à parcourir à vélo pour aller au bourg, et personne pour m'accompagner. Lorsque, par hasard, la fanfare programmait ses réunions le même soir que la chorale, alors là j'étais sauvée. Mon frère, d'un an mon cadet, musicien, joueur de clairon, n'hésitait pas à m'attendre, parfois assez longtemps, tout près de l'église et nous rentrions ensemble. Je crois que je ne l'ai jamais assez remercié de m'avoir ainsi rassurée les soirs où il le pouvait. Chaque fois que j'ai des frayeurs à vaincre, je procède de la même manière : je me "jette à l'eau". Et j'essaie de surnager, malgré ma peur souvent irraisonnée. Me jeter à l'eau n'est pas un pléonasme car je me suis tardivement lancée dans l'apprentissage de la natation : j'avais largement dépassé la cinquantaine ! Je dois dire que la peur joue souvent, chez moi, un rôle positif moteur, ce qui explique paradoxalement ma difficulté à m'en délester ! Vivre au "Moyen-âge" ? À mes petits-enfants qui m’imaginent avoir vécu dans les temps les plus reculés, je réponds deux choses. D'abord, le Moyen-âge est certes traditionnel, mais moins archaïque qu'on ne le suppose communément 16. Ensuite, je leur propose une double transposition de notre habitat traditionnel. D’un côté, d'imaginer un revenant du Moyen-âge : il ne se reconnaîtrait que difficilement dans la maison paternelle. Il n’y est en effet nullement question de faire cohabiter les humains et les bovins sous le même toit, ni même tous les 19

membres de la famille dans une seule pièce. Les murs et la toiture sont construits "en dur" et une cheminée évacue correctement les fumées. De l’autre côté, d'imaginer un contemporain résidant dans cette demeure : il l'assimilerait à une simple masure. Il l’estimerait assurément fort rustique : pas de chauffage central, mais dans l’âtre un simple feu de bois, combustible devenu aujourd’hui très "tendance". Bien sûr, le sol de la cuisine était en terre battue. Toutefois, celui des deux chambres, plus confortable, était fait de carrelage, voire de parquet dans notre première maison. Les qualificatifs de maison traditionnelle, ancienne, inconfortable, s'appliquaient également aux constructions des paysans voisins. Nous étions, si je puis dire, "logés à la même enseigne". À Peyrane, Wylie présente le confort du logement comme étant modeste, mais les sols y sont "généralement carrelés" 17. Alors qu'en Bretagne, près de la moitié des habitats -encore 45 % en 1958- se satisfait d'un sol en terre battue 18. Nos "anciens" favorisaient le confort des pièces à dormir au détriment de la pièce principale dans laquelle ils vivaient durant la journée et où ils recevaient leurs invités. Il me semble que cet ordonnancement est quelque peu différent aujourd'hui.

L'habitat
L’essentiel pour nous, enfants, était alors de bénéficier d’une maison simplement humaine et chaleureuse. L’adolescence venue, ce sera une autre affaire que l’on examinera par la suite. Certaines maisons du voisinage portaient, gravée sur les murs extérieurs, la date de leur construction, parfois une niche dans le pignon ou au-dessus de la porte d’entrée ; cavité abritant la Vierge ou un Saint, censés les protéger. Ces statuettes demeuraient toutefois des exceptions et notre maison ne portait aucun signe particulier de ce genre. Une maison basse La maison paternelle, celle de ma petite enfance, vue de l'extérieur, se présentait comme une construction basse, en "longère", un peu sur le modèle vendéen, avec toutes ses ouvertures au sud. Mais cet ensemble était entièrement couvert d'ardoises et non de tuiles. On y accédait par la salle commune qui faisait office de cuisine, salle à manger et séjour. Cette grande pièce, assez sombre, n'était éclairée que par une fenêtre étroite. Elle 20

se composait d'un mobilier quasi entièrement destiné à la préparation et la consommation des repas. Une grande table centrale entourée de ses deux bancs. Une horloge qui, de son tic tac, rappelle le temps qui passe. Une cuisinière à bois, une grande cheminée bordée de deux petits bancs destinés aux enfants. La machine à coudre dans un coin et un espace pour faire la vaisselle, mais sans vaisselier pour ranger les belles assiettes, les arborer. La porte pleine, coupée à l'horizontale, donc à deux battants, permettait toutefois de laisser entrer la lumière, car la partie supérieure demeurait ouverte en permanence à la belle saison. La partie basse restait généralement fermée, limitant ainsi les allées et venues des volailles et du chien ; lesquels pouvaient être tentés de venir faire un petit tour à l'intérieur. Contrairement aux habitudes actuelles Ŕcitadines- le chien demeurait à l'extérieur, c'est là qu'on lui servait ses repas. Il était considéré, à la manière ancestrale Ŕ paysanne- comme un chien de garde à la fois pour la maison et le troupeau. Ce n'était pas, pour nous tout au moins, l'animal de compagnie tel qu'on le considère depuis quelques décennies. Le séjour-cuisine se trouvait encadré de deux chambres : la plus petite réservée à mes grands frères, l'autre abritant mes parents, ainsi que les filles et les garçons les plus jeunes. L'ameublement, rustique, demeurait sommaire. Nous n'avions plus de lits-clos comme autrefois, mais des lits-doubles généralement, les enfants couchaient deux par deux. Cependant, je n'ai que rarement partagé mon lit, étant la troisième fille, j'eus la chance d'avoir un lit, plus étroit, de fabrication maison, mais pour moi seule. Dans chaque chambre, une ou deux grandes armoires penderie servaient à ranger l'ensemble des vêtements. La chambre des parents possédait en plus une commode placée devant un grand miroir ; deux chaises complétaient ce mobilier. Les pièces n'étant pas extensibles, chaque naissance obligeait à rajouter un couchage supplémentaire ; ce sont donc les lits qui occupaient la majeure partie de l'espace. Une voisine : des sucreries Au nord de la pièce principale, s'adossait en appentis, un débarras et, au-dessus, un grenier, précieux pour le stockage du blé et des pommes. Dans le prolongement des pièces habitables, nous disposions d'une sorte de remise où l'on rangeait le petit outillage et où trônait le pressoir servant à la fabrication du cidre. Au bout 21

de cette construction vivait une vieille femme seule, dans un deuxpièces. Une voisine avec qui l'on entretenait de cordiales relations ; elle venait de temps à autre prendre un café, manger avec nous, mais ayant toujours l'oreille aux aguets, sa curiosité indisposait quelquefois mes parents. D'autant mieux que mon frère cadet a très tôt découvert qu'il pouvait s'en faire une alliée. Tout petit, il a compris que pleurer suffisamment fort près de chez elle lui faisait obtenir un bonbon en guise de consolation, parfois un simple morceau de sucre. Cela le comblait jusqu'à la fois suivante ... Eclairage et chauffage L'éclairage nous était fourni par une lampe à pétrole ou à carbure. Celles-ci nous donnaient une clarté certes limitée ; mais permettant toutefois de lire et de coudre si l’on ne s’éloignait pas trop du cercle lumineux. Vivre sans électricité signifiait aussi vivre sans appareil ménager moderne, sans radio ; le poste équipé d'un dispositif à transistor fonctionnant sur piles n’existait pas encore. Il nous a fallu attendre la fin de la décennie 1950 pour qu'enfin nous soyons équipés d’une première radio à la maison et encore ne fonctionnait-elle que très ponctuellement ! Le feu de cheminée pétillait allègrement tout l'hiver et souvent au-delà. Le bois alimentait la cuisinière sur laquelle on faisait mijoter les repas en toute saison. La grande cheminée permettait, quant à elle, de préparer certains aliments. On y faisait notamment les cuissons interminables des soupes, on y cuisait les galettes, grillait le jambon ou encore les châtaignes en hiver. Nous n’avions pas d'autre source de chaleur et tout était concentré dans la salle commune. Nous n'allions pas nous chauffer avec du charbon, il y avait du bois à profusion. Mon père et mes frères, dans le froid de l’hiver, allaient tailler les haies, couper et découper les arbres, les transportaient, entassaient les bûches près de la maison. Ils préparaient ainsi toute une réserve de combustible dans laquelle nous puisions le reste de l’année. Deux petits bancs de bois ... Jadis, les recensements identifiaient et dénombraient une maisonnée comme un "feu", plus tard, on la dénommera "foyer". Chez nous, comme dans d'autres familles d'ailleurs, c'était physiquement concrétisé. Dans la salle de séjour, c'est autour du feu que l'on se retrouvait souvent et notamment en hiver. Mes 22

parents avaient d'ailleurs fait fabriquer deux petits bancs en bois, qu’ils plaçaient de chaque côté de la cheminée. Chacun d'entre eux permettait d’y installer trois enfants. C’était un coin bien chaud que l’on appréciait pour lire ou apprendre nos leçons le soir, tout près des flammes. Cependant, ces bancs avaient une autre fonction, plus sociale, dirais-je. Lorsque nous avions de la visite, ils étaient en effet bien pratiques ces deux petits sièges sur lesquels ma mère nous faisait asseoir. Elle sollicitait notre sagesse pour un certain temps : celui des conversations sérieuses entre adultes.

La cour de ferme
Face à la maison, de l'autre côté de la cour de ferme, trois petites étables pouvaient héberger chacune cinq à six animaux. Enserrés dans cet ensemble exigu, nous disposions d’un cellier et d’un local de stockage pour les tubercules. La cour de ferme, ouverte en ses deux extrémités, servait tout simplement de voie de passage entre l'habitat humain et celui des animaux. Contrairement à l'image véhiculée bien souvent, à propos des exploitations agricoles, j'ai rarement vu des tas de fumier dans la cour de la ferme paternelle. Toutes les constructions des alentours : maison, étable, porcherie, poulailler ... étaient bâties en pierres plates de schiste. Les carrières d'ardoise désaffectées, situées à proximité de notre maison et partie intégrante de la ferme, constituaient une réserve où nous pouvions puiser à volonté. Jusqu'au début du XXe siècle, on a extrait du schiste de qualité moyenne dans ces carrières toutes proches. Les déchets fournissaient des pierres tout à fait convenables et adaptées pour de petites constructions artisanales. Je me souviens avoir vu mes parents édifier le poulailler avec ce matériau. Les blocs d'ardoise ont cette particularité d'être feuilletés, donc faciles à séparer, à découper. Il suffisait d'être équipé d'un burin très fin et d'un marteau pour tailler l'ardoise à l'épaisseur voulue.

Trop et trop peu d'eau
L’eau à la fontaine On l'a deviné, le confort intérieur de la maison reste très rudimentaire. Celle-ci ne connaît ni l'électricité -elle n’en sera équipée qu’après notre départ- ni l'eau courante. Il faut dire qu’en 23

France, encore à la fin de cette décennie 1950, seulement un quart des maisons rurales est équipé de cette eau courante et une sur six de WC intérieurs 19. Pour l’approvisionnement en eau, nous allions à la fontaine, à quelques centaines de mètres de là ; nous n'en utilisions pas autant qu'aujourd'hui. Nous ne connaissions pas la salle de bains évidemment. Pour la toilette, notre consommation se réduisait, au plus, à un seau d'eau tiède par personne. Quant aux sanitaires eux-mêmes, soit ils étaient totalement inexistants : c'était l'étable ou un buisson de lilas qui en faisait usage ; soit une petite cabane édifiée au fond du jardin ; laquelle vous rappelait régulièrement qu'il valait mieux ne pas oublier de la vidanger. Et pourtant, les besoins en eau sont permanents ; la vaisselle, par exemple, se faisait, ou sur l'évier lorsqu'il en existait un, ou dans une grande bassine posée "à hauteur de femme" sur une table ; le rinçage n'était pas de règle. On n'utilisait pas encore de produits détergents, l'eau très chaude suffisait. D'ailleurs toute eau de vaisselle recueillant les restes de la table pouvait devenir un sous-produit que les porcs consommaient très régulièrement, mélangé à des pommes de terre cuites et, plus tard, à des céréales broyées. Le rinçage à la carrière La lessive se préparait dans l'appentis situé derrière la salle commune. Là, une énorme bassine recevait le linge. Elle reposait sur un support de maçonnerie, lequel abritait un foyer permettant d'y faire du feu à volonté. Notre équipement rudimentaire précédait l'avènement de la lessiveuse. En effet, il y manquait le principe de cette dernière faisant remonter l'eau savonneuse pour ensuite la répandre en surface sur le linge. Cette rotation d'eau chaude, chargée de lessive, bouillonnant en continu, n'existait pas encore ici. Cela viendra quelques années plus tard. Lorsque le linge avait doucement "bouilli" pendant environ une heure, on le sortait de cette bassine avec un bâton en bois, spécialement réservé à cet usage, qui nous évitait les brûlures. On déposait ce linge tout fumant dans un grand panier, placé sur une brouette, que l’on allait ensuite rincer, en toute saison, à la carrière où l'eau ne manquait jamais. Nous le transportions jusqu'à ces énormes trous d'eau, restés béants après l'extraction de l'ardoise et proches de la maison. Il nous fallait descendre la charge de linge 24

par un petit sentier en prenant garde de ne pas glisser et de ne pas nous laisser emporter par le poids de la brouette remplie à ras bord. La remontée n'était guère plus aisée. L'entretien du linge a été assuré pendant très longtemps, à la main, par ma mère et mes deux sœurs aînées. La lessive était programmée régulièrement chaque lundi matin et généralement le linge propre réintégrait la maison le soir, après avoir passé l'aprèsmidi, étendu sur les fils, en plein air. Vers l'âge de dix-huit ans, j'ai pris la relève pour cette tâche hebdomadaire. La dynamite L'eau a, jusqu'à la fin de la décennie 1940, été puisée à une source située à environ trois cents mètres de la maison : nous y allions avec deux seaux, un dans chaque main. Mais pour que cet "équipement" soit équilibré et que les seaux n'achoppent pas sur nos jambes en marchant, nous portions un grand cerceau de bois. On le bloquait avec les anses de nos récipients, ce qui nous permettait de rentrer à la maison avec des seaux bien remplis. Creuser un puits dans un terrain schisteux comme celui qui entourait notre première demeure était d'un coût tel que mes parents ont dû attendre quelques années avant de se l'offrir. Et encore ne fut-il jamais recouvert comme l'aurait exigé un minimum de sécurité. Sans doute n'était-ce qu'un "trou" de plus dans cet environnement de carrières d'ardoises laissées en l'état ... Son creusement ne fut pas, loin s'en faut, exécuté avec les précautions élémentaires que l'on serait en droit d'attendre d'un tel travail. L'utilisation de la dynamite par des non-professionnels bravait toutes les règles de sécurité minimales ; mes parents couraient de grands risques. Et pourtant, il semble que l'on n'hésite pas, dans la famille, à utiliser cet explosif. Bien des années plus tard, il s'est creusé d'autres puits, chez des frères et sœurs, avec le même procédé et dans ce même climat fait d'angoisse, de peur et d'inconscience assez étonnant pour ne pas dire détonnant ! Même si, après coup, certains tentent de s'en libérer en blaguant à qui mieux mieux sur le sujet.

De l'autoconsommation
Un jardin nourricier La très grande majorité des aliments est prélevée sur l'exploitation. C'est particulièrement le cas des légumes : on 25

s'approvisionne chaque jour au jardin. Pour la conservation, nous disposons d'une cave, fraîche en toutes saisons, qui nous sert de réfrigérateur. Les aliments les plus périssables, le beurre, la viande se conservent au frais dans un garde-manger. Il ne faut pas croire que nos menus, à la campagne, étaient d'une uniformité lassante parce que nous vivions en autarcie, bien au contraire. Annie Moulin affirme qu'à la fin du XIXe siècle, "l'alimentation paysanne est toujours caractérisée par la frugalité et la monotonie, car elle repose sur la production agricole familiale avec très peu de recours au marché" 20. Ce n'est vraiment pas la situation que j'ai connue. Chez nous le jardin était fort apprécié, il était considéré comme une réserve alimentaire permanente et entretenu avec soin. Souvent les citadins qui nous visitaient emportaient quelques produits, notamment des salades, ou autres légumes ... Nous cultivions même du cresson à la fontaine. Au jardin poussait une grande variété de plantes potagères. Nous cultivions les plus communes évidemment, mais également de plus rares comme le panais, cette sorte de carotte particulièrement suave et sucrée. Ma mère aimait expérimenter, que ce soit pour ses fleurs ou son potager. Lorsqu'elle avait entendu parler, ou vu, de nouvelles plantes, elle s'en procurait et faisait ses essais, souvent à la grande satisfaction de nous tous. Elle recevait les catalogues de plusieurs grainetiers, pépiniéristes et se fournissait en graines de légumes et de fleurs nouvelles chaque année. Elle passait commande par correspondance chez Vilmorin. Nos enfants seront impressionnés par la taille du jardin et la variété des plantes, fleurs et légumes qu'on y trouve. Ils sauront surtout apprécier les savoureux potages où mijotaient longuement de grandes quantités de ces bons légumes ; pour un peu ce serait "la corne d'abondance" 21. Des conserves et du miel Ce jardin nous fournit en produits frais bien au-delà de nos besoins quotidiens. Les excédents sont conservés et se retrouvent l'hiver dans nos assiettes. C'est avec plaisir que l'on remplit les grands bocaux de verre. Se conservaient ainsi les haricots : verts ou mi-secs ; la sauce tomate qui demandait un traitement spécial afin de la préserver de l’altération. Même les petits pois se laissaient mettre en boîte, mais avec une tendance un peu trop marquée à la 26

fermentation. Ils ont toujours présenté le risque de mauvaises surprises lors de l’ouverture des bocaux. Certains fruits se voient transformer en confitures, ou encore découpés en morceaux baignant quelque mois dans un sirop de sucre. Quant aux cerises, elles subissaient une forme particulière de conservation ; après avoir macéré quelques mois dans l'eau-de-vie, elles transformaient celle-ci en une savoureuse liqueur offerte à l'occasion de visites d'amis ou parents, en fin de repas lorsque nous recevions des convives. Le facteur qui terminait sa tournée chez nous en consommait de temps à autre, servie dans un petit verre spécial, joliment décoré. Servir une liqueur était alors une pratique très en vogue. Ceci explique sans doute que ma sœur aînée ait reçu en cadeau de mariage, au milieu de la décennie 1950, pas moins d'une demi-douzaine de services à liqueur : la carafe et ses six verres ! Sans doute devinait-on déjà son sens avéré de l'hospitalité … Nous bénéficiions d’une autre récolte, plus rare celle-là. Sur les buttes qui s'étaient formées lors de l'exploitation des carrières, cachées parmi les arbustes, les pins et les fleurs sauvages, on découvrait trois ou quatre ruches. Les abeilles travaillant là nous fournissaient un miel savoureux, souvent en quantité bien supérieure à celle de notre propre consommation ; il se conservait aisément. Nous le dégustions étalé sur nos tartines du petit déjeuner ou du goûter, comme une confiture. Il était également apprécié pour ses qualités thérapeutiques, contre certaines affections de la gorge, pour calmer la toux des petits et des grands. On reconnaissait aussi au miel la propriété de soigner les brûlures. Nous en donnions souvent autour de nous, à la famille élargie ou aux voisins. Mes parents ne discouraient pas doctement sur le "partage citoyen" ; ils le pratiquaient modestement mais concrètement. Non seulement en distribuant les surplus du jardin aux voisins et amis, mais dans l'accueil ponctuel. Ainsi, sur la fin de leur vie, ils ont hébergé une cousine de mon père, plus âgée qu'eux et qui ne voulait plus rester seule dans sa maison. Ils l'ont accueillie, elle avait besoin d'aide tout simplement. De ce fait, elle ne connaîtra la maison de retraite que peu de temps avant sa mort, lorsque mes parents ne pourront plus faire face, seuls, à cette situation. 27

Le pain "maison" Lorsque nous étions jeunes, nos voisins qui ne possédaient pas de four à pain profitaient du jour où l'on chauffait le nôtre pour y cuire leur propre pain. À l’heure dite, roulant leur brouette, ils apportaient leur pâte prête à enfourner et venaient reprendre le pain tout chaud en fin de cuisson. Notre voisine saisissait cette occasion pour entrer prendre un café et faire un brin de causette à la maison. Le pain, fabriqué ou non à la maison, a toujours été valorisé par nos parents. Attenant au four lui-même, un local pouvait même être affecté à sa fabrication, comme celui dont nous disposerons dans notre seconde exploitation. Dans un grand pétrin en bois : la farine, le levain et l’eau se mélangeaient à la force des poignets. J'ai toujours vu ma mère le fabriquer elle-même chaque semaine. Chauffer le four pour la cuisson pouvait être l'affaire des hommes, mais le pétrissage était, chez nous, réservé à la femme. Le pain chaud répandait sa bonne odeur dans la maison au sortir du four, mais il était surtout très savoureux. En fin de semaine, il devenait un peu trop desséché à notre goût, notamment quand arrivaient les beaux jours et la chaleur estivale. On appréciait alors la nouvelle fournée à laquelle succédait souvent la cuisson de gâteaux, de viandes, de pommes ... Bref, plein de bonnes choses profitaient alors de la chaleur du four, évitant de gaspiller le bois ! Pendant la guerre, nous étions tous contraints de consommer du pain "gris", ou du pain "noir" comme nous disions ; y compris ceux qui le fabriquaient puisque les meuniers pratiquaient eux-mêmes le mélange : son et farine. Il a fallu attendre quelque temps, 1946/1947, avant que les meuniers ne reviennent au blutage, séparant ces deux ingrédients. Je me souviens que pour le dernier de mes frères, à la fin de la guerre, nous demandions du pain "blanc" lorsque par hasard nous l'achetions chez le boulanger. Mais c'était extrêmement rare, puisque j'ai toujours vu faire le pain à la maison lorsque j'étais jeune, ce, jusqu'à la fin de la décennie 1950. Les tartines par-dessus les haies En période scolaire, ma mère tenait à ce que nous ayons, surtout en hiver, une nourriture chaude le midi. Nous étions donc astreints à manger la soupe de la cantine que préparait la Sœur cuisinière (religieuse). Après avoir ingéré cette "mitonnée", dans une salle 28

attenante au réfectoire de l'école primaire, nous sortions de notre sac nos propres tartines préparées à la maison. Elles nous attendaient depuis le matin, enveloppées dans une serviette. Ces tartines, collées l’une sur l’autre en sandwich (terme anglais qui nous était alors inconnu), le plus souvent recouvertes de beurre et accompagnées de quelques carrés de chocolat, s'enrichissaient parfois de charcuterie ou de poulet. L'hiver, le pain se conservait très bien et restait encore très appétissant à l’heure du déjeuner. Par contre, au mois de juin, ces tartines initialement savoureuses se recroquevillaient sous l’effet de la chaleur. Non seulement elles avaient vu le beurre fondre et disparaître dans la mie, mais elles s’étaient desséchées et présentaient deux extrémités relevées, à l'image d'une gondole. Inutile de dire que les jours de grande chaleur, ce pain un peu trop rassis à notre goût ne nous tentait guère et nous le délaissions volontiers. Il nous restait alors la solution de nous débarrasser des excédents avant de rentrer à la maison, car tout devait être mangé. Nous ne devions pas gaspiller la nourriture. Il ne s'agissait pas de rapporter nos tartines, notre mère surveillait de près notre appétit et contrôlait chaque jour si nous avions bien tout consommé. Alors, qu'en faire ? Nous les lancions par-dessus les haies le soir en rentrant, mais là encore, pauvres enfants naïfs que nous étions, c'était sans compter avec la bonne vision et l'œil suspicieux de notre mère. Elle ne voyageait qu'à vélo et disposait donc de tout son temps pour repérer les tartines qui restaient bêtement accrochées dans les branchages le long de la route : elle les reconnaissait sans peine. Évidemment, nous n'étions pas autorisés à les jeter ainsi dans les arbustes. Enfreindre cette interdiction nous exposait à une sévère remontrance, compréhensible lorsque l'on imagine combien le pain était sacré. Avec justesse, Henri Mendras, sociologue, peut écrire qu'aux yeux du paysan, "ses produits ne sont pas quelconques, ils sont nobles [...]. Le pain, le vin, l'agneau ont été sanctifiés par toute la civilisation judéo-chrétienne" 22. Récemment, la destruction des "surproductions" a quelque peu entamé ce respect, que les "repus" méprisent facilement ! Déjeuner avec Fripounet Je n'ai pas conservé un très bon souvenir de l'affreuse soupe de pain servie à l'école durant l'hiver. Cette mixture, peu riche en 29

légumes, n'était pas des plus appétissantes. Ceci me rappelle la jeune institutrice qui nous surveillait. Lorsqu’elle avait le dos tourné, je vidais mes restes dans la bassine d'eau chaude dans laquelle chacune d’entre nous devait laver son assiette et sa cuillère. L'affaire était réglée, pour ce jour-là tout au moins, mais il ne fallait pas se faire prendre. Par la suite, dans la seconde école que j'ai fréquentée, j'ai parfois mangé à la cantine, mais c'était extrêmement rare. Je me souviens néanmoins d'un fait à souligner. Pendant les repas, nous les plus grandes étions chargées de faire la lecture au reste du groupe, à tour de rôle. C'était souvent la revue Fripounet qui nous servait de support ; ses petites histoires se prêtaient à merveille à ce type d'exercice. La lectrice se tenait debout dans un coin de la salle afin d'être vue et elle devait parler suffisamment fort pour être entendue de toute l'assistance. J'ai du mal à imaginer maintenant les surveillants de cantines scolaires utilisant cette méthode à l'adresse des demi-pensionnaires. Mais peut-être ne serait-ce pas impossible ? Les enfants de mon époque suivaient notre lecture avec beaucoup d'attention et relevaient même nos erreurs lorsqu'il nous arrivait de nous tromper.

Le travail des enfants
Comme dans de nombreuses fermes de polyculture-élevage où "l'on fait de tout", nous étions habitués très jeunes à participer aux différents travaux ; au moins pour ceux qui s'avéraient compatibles avec nos capacités physiques. Nos parents nous confiaient surtout la garde du troupeau, laquelle nous occupait de longues heures pendant les vacances et le jeudi lorsque nous n'avions pas école. L'été, selon nos possibilités, nous aidions aux travaux des champs. Avec Fanor ... Notre occupation principale, mais non favorite, consistait, disais-je, à garder le troupeau de vaches, surtout à Pierric. Moments de surveillance, qui exigeaient certes de la vigilance, mais nous disposions, quand les ruminants trouvaient suffisamment d'herbe pour se rassasier dans nos propres prés, de grands moments libres. Ces moments se trouvaient, selon les jours, occupés : soit à la lecture, au tricot, à la couture, soit encore aux devoirs scolaires ... C'était rarement du temps perdu. Les garçons disposaient d'un peu plus de liberté. Dispensés de couture et de 30

tricot qu'ils ne savaient pas pratiquer, ils pouvaient "chasser les nids" ; mais les filles généralement travaillaient, sans toutefois un réel contrôle au retour. Si l'herbe semblait meilleure dans le pré d'à côté, les vaches n'hésitaient pas un instant. Elles nous contraignaient à laisser là notre ouvrage, à fermer le livre et courir pour les ramener sur nos terres, alors qu'elles avaient déjà investi l'espace interdit. Il ne fallait pas compter sur les qualités du chien de l'époque pour nous apporter une aide quelconque. Non ! Aucune ! Cet animal, qui avait été baptisé Fanor, préférait, et de loin, faire la chasse aux papillons que prévenir ou limiter les incartades de nos vaches. Des séances épiques Dans notre seconde ferme de Derval, nous avons élevé des moutons. Leur tonte se pratiquait au printemps : avril ou mai, lorsque l'animal n'a plus besoin de son lourd manteau pour se protéger du froid. Il souffrirait beaucoup de la chaleur si on lui laissait Ŕpendant la belle saison- cette chaude toison sur le dos. Initialement, nous pratiquions cette coupe avec de simples ciseaux. Esthétiquement, nous laissions nos brebis dans une parure un peu ridicule. Elles en exhibaient les marques pendant quelques semaines, jusqu'à ce que la laine repousse. Notre manière de procéder, tout à fait rudimentaire, s'avérait assez laborieuse, mais nous n'avions qu'une douzaine de brebis et cette occupation particulière ne nous déplaisait pas. Hélas, chaque printemps, nous voyions les agneaux partir pour la boucherie. Ces gentilles petites bêtes, toutes branlantes sur leurs jambes les premiers jours, se montraient très attachantes. Il suffisait bien souvent d'imiter les bêlements de la mère pour qu'elles nous suivent. Je me souviens de petits accidents, de pattes fracturées et des petites attelles confectionnées à la hâte pour consolider ces cassures. Ma mère faisait tout simplement office de vétérinaire dans ces cas-là et généralement tout se passait très bien. Ces séances de tonte se révélaient parfois épiques. Pour pouvoir opérer avec sérénité, nous leur attachions les quatre pattes suffisamment serrées, sinon c'était la course assurée pour les récupérer et chacun sait que la seconde capture est toujours plus problématique que la première. Depuis lors, j'ai vu pratiquer la tonte par certains éleveurs vendéens. Il leur suffit d’asseoir l'animal 31

sur son derrière pour qu’il ne bronche plus et se laisse tondre fort docilement. Mais nous ne connaissions pas cette méthode, bien plus astucieuse, qui joue sur les équilibres des forces pour éviter une contrainte exagérée. L'usage de la laine brute La laine, après avoir été soigneusement nettoyée de ses brindilles d'herbes diverses, lavée, séchée, cardée, servait à garnir les matelas et couvre-pieds des trousseaux de mes frères et sœurs aînés. Si la confection du matelas était confiée à un spécialiste, bourrelier, auquel on fournissait la laine, le couvre-pieds était totalement fabriqué par ma mère. Elle commençait par tendre un tissu aux dimensions du couvre-lit sur quatre tasseaux, puis elle y étalait une couche de laine de mouton très régulièrement et terminait par une seconde épaisseur de tissu. Les deux faces pouvaient être de couleurs différentes d’ailleurs. Le tout était ensuite fixé sur le cadre de bois à l’aide de petits clous tapissiers. Puis arrivait le moment crucial ; celui du tracé des motifs indispensables à la solidité et la beauté de ce couvre-lit. Ma mère se laissait ensuite guider et ajustait ses points très rigoureusement en suivant les traces de la craie sur le tissu. Coudre cette toile serrée, renforcée d'une couche de laine, n’était pas chose facile. Il fallait utiliser de grosses aiguilles très résistantes et surtout un fil solide qui devait tenir de longues années. Au fur et à mesure de l’avancement de ses travaux, elle enroulait la partie cousue sur le tasseau, sinon elle n’aurait pas eu les bras assez longs pour atteindre le centre de l’ouvrage. Les plantations Il existait avant les années 1952/1955, période durant laquelle nous nous sommes mécanisés, beaucoup de petits travaux assurés par les enfants. Ceux-ci étaient sollicités notamment pour la plantation des choux et betteraves. On nous y attribuait un rôle bien déterminé, tout au moins chez nous. Nous distribuions choux ou betteraves, un à un sur les rangs, afin de faciliter le travail de l’adulte qui plantait derrière nous avec sa "tranche". Par là, on désignait un plantoir avec un manche sur lequel était fixée une partie métallique recourbée, suffisamment fine pour permettre de couper la terre et d’y enfouir la racine des choux ou betteraves de 32

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