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Une maison divisée

De
262 pages
L'auteur est le produit de deux cultures. Il est à la fois l'héritier de la France, pays de Droits de l'Homme et de Victor Hugo, et du Vietnam luttant depuis toujours pour sa reconnaissance et son indépendance. Sa vie s'est déroulée dans la période de mutation historique de la fin des colonies et sa double appartenance l'a entraîné à prendre parti et à servir la France sans jamais oublier ses origines, et sans jamais nuire à sa terre natale. Issu d'une vieille famille mandarinale, il a été mobilisé pendant la guerre de 1939-1945, prisonnier des Japonais, interné dans un des camps de la mort lente.
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UNE MAISON DIVISEE (VIETNAM)

(Ç)L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3701-3

GRAVEURS DE MEMOIRE

Jean-Jacques

MAITAM

UNE MAISON DIVISEE (VIETNAM)

L'Harmattan

- 5/7,

rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

PREFACE
L'annexion du Sud Vietnam en avril 1975 par les troupes communistes de Ho Chi Minh a provoqué, à l'intérieur comme en dehors de ce pays tourmenté par plus de trente années de guerre, l'explosion d'une littérature multi-faciale aussi bien que controversée dans le monde des politologues, poètes et écrivains, professionnels ou improvisés. Dès sa publication aux Etats-Unis en 1990, dans son texte original en anglais par Tudor Publishers, Greensboro, en Caroline du Nord « A House Divided» de Jean-Jacques Maitam - qui en était à son premier essai - attire aussitôt l'attention du public par son contenu percutant et son style entraînant. La double origine et la riche expérience vécue de l'auteur sont, en effet, les gages de sa réussite. Jean-Jacques Maitam est profondément fier de la culture, héritée de son père vietnamien qu'il vénère et de sa mère française, qu'il adore. Il remémore nostalgiquement et avec passion sa jeunesse agitée au Vietnam, avant son admission dans la carrière consulaire française: vie douillette dans une famille bourgeoise, ajustement à une société en pleine effervescence au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, apprentissage difficile dans l'entreprise paternelle, son travail avec la pègre locale comme Inspecteur de police à Hanoi et Haiphong, ses essais désespérés de se créer une identité personnelle, son service militaire dans l'Armée coloniale, le coup de force japonais du 9 mars 1945, l'agonie dans les camps d'internement nippons, l'arrivée des troupes d'occupation chinoise de Lu Han, les débarquements des Forces Françaises Libres, l'infiltration des premières unités Niet Minh, les tentatives de regroupement des nationalistes vietnamiens, et enfin, la disparition mystérieuse en septembre 1945 à Phu Duc du père de l'auteur tiraillé entre

sa loyauté à la France, son désir d'aider les nationalistes et sa haine des communistes. L'auteur, en particulier, ne se montre pas tendre à l'égard de la politique (erronée) de De Gaulle qui faisait confiance, à cette époque, plus aux chefs Viet Ming qu'à l'amiral Decoux et aux Français d'Indochine considérés comme traîtres et agents de Vichy. Réformé définitif du service actif le 6 mai 1946, il réintégrait la Police française de Hanoi et prenait en charge la maison paternelle après le rapatriement de sa mère en octobre 1946. En octobre 1949, l'auteur revient en France à l'occasion d'un congé administratif de six mois, après quoi il fut posté à Hué comme Inspecteur, jusqu'au jour où il fut muté à Dalat, et puis à Phnom Penh où il apprenait la division du Vietnam au 17èmeparallèle. La guerre d'Indochine a pris fin pour la France en 1954. Décembre 1955, l'auteur s'embarque sur le MIS Clément Ader à destination de la France pour y être recasé. La deuxième partie de « A House Divided» relate la nouvelle carrière de l'auteur au Ministère des Affaires étrangères françaises depuis juillet 1956. Maintenant marié et père de famille, l'auteur « roule sa bosse» de l'Asie en Mrique, au gré des affectations, avec des hauts et des bas, frisant parfois la tragi-comédie - par exemple, quand il dévoile les dessous scabreux de certaines chancelleries françaises à l'étranger. Les hasards de la vie diplomatique l'ont ainsi ballotté de Ceylan, Kobé, Dakar à Yaoundé, Hong Kong, Fez, Papeete, Copenhague... pour le faire « Echouer» finalement à New York et Los Angeles où il s'installe après sa retraite. Ces pérégrinations de par le monde n'ont pas détourné son esprit et son cœur du Vietnam où la situation politique et militaire se dégradait de jour en jour: assassinat de la famille Ngo Dinh suivi par le meurtre tragique du Président JF Kennedy, coups d'Etat, en chaîne, décevante conférence de Paris et finalement l'effondrement du Sud Vietnam. Ces images ne cessent pas de hanter sa mémoire et, lancinantes, elles le poursuivent partout. Elles sont particulièrement ravivées à la suite de la rencontre et de la 8

conversation à New York, après 1975, avec Dinh Ba Thi, l'ambassadeur de Hanoi à l'ONU. Déclaré personne non grata par les Etats-Unis à cause de ses activités d'espionnage, Thi - suspecté par le Politburo d'être

déviationniste

-

périt au Vietnam dans un accident d'auto

monté par les autorités communistes. Le succès de la version anglaise « A House Divided» encourage Jean-Jacques Maitam à présenter aujourd'hui à ses lecteurs européens la version française sous le titre « Une Maison Divisée» chez les Editions l'Harmattan, Paris, avec quelques retouches et additions. Le style - comme toujours, sans prétention littéraire, teinté d'humour, souvent plein de candeur, et proche du ton de la conversation (quand par exemple l'auteur parle longuement des problèmes d'éducation de ses enfants et du choc des cultures dans sa
famille)

contraire! - la saveur du livre dont le contenu, haut en couleurs et émaillé de réflexions cocasses, foisonne en péripéties captivantes. Bref, « Une Maison Divisée» est plus qu'une auto-biographie. Il est le témoignage brûlant, sur le vif, d'un spectateur motivé et, en même temps, d'un acteur engagé dans une période révolue de l'histoire vietnamienne. Son retour, début avril 1996, à la terre natale pour visiter le lieu de culte de ses ancêtres et essayer d'enquêter sur les circonstances du meurtre de son père Mai Trung Tarn, réveille en l'auteur les fantômes du passé sans lui laisser de répit. Le livre se termine sur une note de tristesse et de confusion: Tristesse, quant à l'avenir brumeux de la Mère-Patrie qui s'enlise dans la misère et le sous-développement. pratique - qui le sépare douloureusement de ses enfants qu'il aime tant: « j'ai été rejeté et répudié par ma propre progéniture du seul fait d'avoir voulu les modeler à ma
façon )J.

- au

-

est le cachet

spécial

du livre. Il ne diminue

en rien

Confusion, quant aux concepts culturels

-

et leur mise en

Espérons que Jean-Jacques Maitam, maintenant presque octogénaire, offrira au public, au crépuscule d'une vie incessamment combative, d'autres fruits de son talent. 9

Puisse-t-il retrouver, enfin, et la paix du cœur et la tranquillité de l'esprit, en conciliant en lui vertus asiatiques et valeurs occidentales dont il est le bénéficiaire mais aussi le champ d'expérience! Huntington Beach, Californie Le 18.9.2001

LAM LE TRINH, JD Ph.D ancien Ministre de l'Intérieur ancien Ambassadeur de la République du Vietnam.

10

UNE MAISON DIVISEE

Introduction

Je vis le jour un vendredi 13, celui du mois d'octobre 1922, dans une modeste demeure de la rue Takou, dans un quartier populeux de Hanoi. Né sous le signe de la Balance du calendrier solaire et sous celui du Chien du calendrier lunaire, j'étais très fragile pendant mon enfance et mes parents éprouvaient des difficultés à entamer leur carrière professionnelle. J'ai subi toutes les maladies infantiles - y compris la variole - ma survie tient du miracle. J'étais destiné à prendre la tête de l'une des quatre affaires que mon père avait créées pour ses quatre fils: une usine de construction mécanique, une compagnie d'autobus, un domaine agricole et une usine métallurgique. Il était entendu que mes six sœurs recevraient une dot pour s'établir, représentant une partie de leur part d'héritage. C'était ce qui avait été prévu mais ce n'était pas tenir compte de ce que l'avenir nous réservait. Qui aurait pensé que la France allait entrer en guerre en 1939 contre l'Allemagne, 20 ans seulement après la précédente. Que ce même conflit allait étendre ses ravages en Asie, confortant les ambitions japonaises de création de leur propre empire. En fait, ils avaient déjà donné un nom à ces ambitions: « La Grande Asie Orientale.» Qui aurait pensé que dès lors, Ho Chi Minh aurait opté pour une guerre contre la France, sous prétexte de mener le Vietnam vers son indépendance alors que son pays s'y acheminait, mû par les sables du temps. En fait il ne visait qu'à remplir l'engagement qu'il avait souscrit auprès de l'Union Soviétique: ouvrir le chemin à l'expansion communiste vers le sud-est asiatique, en reconnaissance du

soutien matériel que cette dernière lui prodiguait dans son action révolutionnaire. Que cette expansion allait causer l'exode de l'élite vietnamienne dans le monde entier apportant une autre guerre dans son pays, cette fois-ci, pour arrêter la progression sur le reste de la Péninsule indochinoise de cette lèpre qu'est le communisme. Tous ces événements mirent fin aux plans soigneusement préparés par mon père. Au lieu de devenir de jeunes capitalistes indépendants, nous fûmes, tous les quatre, obligés de suivre l'exemple de notre père et de construire un patrimoine à partir de rien. Ce fut une vie pleine d'intérêt. L'histoire du Vietnam est celle de ses relations difficiles avec la Chine. Pendant les cent premières années de son histoire enregistrée, les migrations de peuples venus de la Chine ont défini le Vietnam. Les principaux parmi eux ont été un peuple nommé Giao Chi. Dans cette période légendaire, les historiens du Vietnam décrivent ce peuple comme ayant eu à combattre des monstres et à lutter contre des inondations en construisant des digues. Ils avaient une économie agricole qui tomba sous la domination des Chinois qui divisèrent le pays en neuf provinces dirigées par des gouverneurs, aux alentours de 1400 avant ].C. Après des siècles de cette domination, l'administration chinoise permit aux natifs du Giao Chi (appelés plus tard Giao Ch au) de participer au gouvernement, puis en 168 après J.C. ils étaient acceptés dans le mandarinat chinois ( un groupe de bureaucrates respectés) leur permettant ainsi de participer au gouvernement de leur propre pays. Plus tard, en l'an 248, une femme du nom de Trieu Thi Chinh, plus connue comme « Madame Trieu» (Ba Trieu), l'équivalent de notre Jeanne d'Arc, apparut sur la scène et attaqua les forces chinoises, réveillant la conscience nationale. Malheureusement son armée fut battue par le 12

Général Luc Dan, elle fut acculée au suicide. Elle n'avait que 23 ans. Mais de 248 à 544, l'autorité chinoise fut affaiblie, perdant finalement le contrôle de sa structure de domination. Comme les gouverneurs cessaient d'obéir à la Chine, l'anarchie régna dans le pays pendant plusieurs centaines d'années favorisant ainsi le retour des Chinois qui en furent à nouveau chassés par un seigneur de guerre nommé Mai Hac De. Celui-ci prit le pouvoir pendant 20 ans. Des membres de ma famille croient qu'il est notre ancêtre. Il était membre du cadre du mandarinat créé par les Chinois. Finalement, en 939, un général nommé Ngo Quyen, chassa définitivement les Chinois du pays, le réunit, s'en proclama roi et rebaptisa son royaume sous le nom de Dai Viet qui était aussi celui de la Cour Royale. Il fonda ainsi la dynastie des Ngo. La première à régner sur un pays indépendant mais, pour être reconnu comme tel par la Chine, il dut accepter de faire acte de vassalité envers la cour impériale chinoise. Pendant la dynastie des Dinh (968-979)qui suivirent, les frontières du Dai Viet délimitaient un territoire que nous considérons maintenant comme la partie Nord du pays actuel, alors que le sud constituait un autre royaume, celui des Chams, jouxtant celui du Cambodge. Ces deux derniers royaumes étaient vassaux de la cour royale du Dai Viet. Plusieurs centaines d'années après, toujours en tant que vassaux de la cour impériale chinoise, les empereurs vietnamiens, qui se succédèrent, continuèrent à gouverner le pays. La dynastie la plus importante fut celle des Ly (1010 à 1225) fondée par Ly Cong Huan (plus tard nommé Ty Thai To), choisi par la cour royale et reconnu par la Chine après remise de son acte d'allégeance représenté par un tribut en or et en argent. Il choisit Hanoi pour capitale. 13

Au cours du règne de Ly Nhan Tong (1072 à 1127), une armée fut envoyée en Chine en réponse à un plan que préparait l'empereur de Chine pour envahir à nouveau le Dai Viet. Ces forces armées occupèrent pendant un certain temps les provinces de Guan Dong et Quan Tay au sud de la Chine; le Dai Viet était au sommet de sa gloire. Au début du 15èmesiècle, le pays fut encore occupé par les Chinois sous la direction du Kubilai Khan. Ce nouveau maître de la Chine formait l'intention d'étendre ses conquêtes sur toute la Péninsule indochinoise mais son armée fut mise en déroute par le Maréchal Tran Hung Dao à la tête des troupes du Dai Viet. Après que l'Empereur de Chine, Minh, eut chassé les Khan et repris son trône, le Dai Viet retomba sous sa domination. Les relations difficiles entre le Dai Viet et la Chine continuèrent pendant les deux siècles qui suivirent. La confusion régnante était augmentée par la présence des seigneurs de guerre qui s'insurgèrent régulièrement contre le pouvoir en place. Pendant le 16ème siècle le pays fut gouverné, d'une part, par les Nguyen qui avaient réussi à chasser les Chams du pouvoir, dans le Sud, et d'autre part, par les Trinh qui étaient en possession de la partie Nord. En conséquence, l'expansion européenne se trouva facilitée par les guerres fratricides qui opposaient les Trinh et les Nguyen ainsi que les Ly qui essayaient, en vain, de revenir au pouvoir. Les premiers européens à visiter le Dai Viet furent des prêtres espagnols et portugais prêchant la foi chrétienne. Ils furent bientôt suivis par des marchands français, allemands et britanniques en quête de nouvelles possibilités de faire du commerce de poudre à canon, du plomb, du cuivre et des produits manufacturés en échange de soie, porcelaine, thé, riz, et épices comme le poivre et la cannelle. Mais les Européens s'aliénèrent 14 la sympathie de leurs hôtes,

en particulier les prêtres qui déclenchèrent l'hostilité des autorités locales en poussant ceux qui venaient suivre leur enseignement à abandonner le bouddhisme, le taoïsme et le culte des ancêtres car le Christ était le seul vrai Dieu. Ils étaient à peine moins fanatiques et messianiques que leurs homologues espagnols du nouveau monde qui convertissaient par la poudre et l'épée. De plus les marchands méprisaient les Vietnamiens et ignoraient leurs us et coutumes ainsi que la réglementation locale ce qui entraîna en retour à leur encontre, une hostilité cynique de l'administration. Les Allemands et les Britanniques abandonnèrent leurs comptoirs au Dai Viet. La lutte pour le pouvoir entre les Nguyen du Sud et les Trinh du Nord continua. Au Sud, Nguyen Phuc Anh leva une armée avec l'aide du roi du Siam, des marchands français et l'Evêque Pigneau de Behaine. Après avoir acquis une frégate de fabrication française (un navire armé de 38 bouches à feu), ilIa fit démonter, recopier et en construire trois autres du même modèle, ce qui lui permit de vaincre ses opposants du Quang Tmng ainsi que le restant des Chams du Sud. L'Evêque Pigneau de Behaine emmena en France le fils aîné de Nguyen Phuc Anh, Canh, pour y être éduqué et, au nom de Nguyen Phuc Anh, il signa avec Louis XVI de France le Traité de Versailles du 8 novembre 1787, accordant à Nguyen Phuc Anh quatre frégates, 1450 hommes et de l'artillerie, en échange de la cession de la ville de Fai Fo et de l'île de Poulo Condore. Mais, sur son chemin de retour au Dai Viet l'évêque apprit que les conditions du Traité de Versailles étaient devenues inapplicables, c'était en août 1788. Il engagea alors ses propres deniers pour affréter deux cargos en matériel d'armement et munitions et les apporta à Nguyen Phuc Anh. Ainsi renforcée, l'armée de celui-ci fut en mesure d'achever sa tâche de purger le Sud de tous les éléments perturbateurs et vaincre les Trinh du Nord en 1802. Après ses victoires, il se proclama empereur sous le nom de 15

Gia Long. De 1789 à 1802 les révolutionnaires français étaient trop occupés à combattre leurs ennemis britanniques ainsi que les armées de la coalition européenne pour se préoccuper de l'évolution politique au Vietnam. Il en était de même pour l'Empereur Napoléon 1er (1802-1815) qui était plutôt tourné vers une expansion française en Europe. De 1815 à 1848, Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe furent également trop préoccupés à se maintenir sur leur trône pour pouvoir prêter attention à ce qui se passait au-delà de l'Europe et des frontières de leur royaume. Ce n'est qu'avec l'arrivée du second empire que le Gouvernement français commença à s'intéresser de nouveau à l'état de ses possessions outre-mer. Se rendant compte qu'il était déjà profondément engagé dans une politique de conquête territoriale au Dai Viet, il suivit le chemin tout tracé par les tout puissants marchands. Si les successeurs de Gia-Long avaient adopté une attitude similaire à celle de l'Empereur Meiji du Japon qui, pour toute réponse aux menaces du Major Perry des Etats-Unis d'Amérique, ouvrit son pays au commerce avec l'Occident en achetant à la France, clefs en main, un chantier naval installé à Nagasaki, l'histoire du Vietnam eut été bien différente. Les successeurs de Gia Long: Minh Manh (1820-1840), Trieu Tri (1841-1847) et Tu-Duc (1847-1882), tous vassaux de la Chine qui prêtaient l'oreille plutôt à cette dernière, entamèrent des hostilités envers le sectarisme des prêtres français au point que le Gouvernement français envoya des troupes au Dai Viet pour assurer la protection de ses ressortissants. C'était durant le règne du dernier de ces monarques que mon arrière-grand-père, Mai Trung Que, faisait son entrée par la grande porte dans le mandarinat Dai Viet: les concours triennaux. Il finit sa carrière comme administrateur de district. 16

Par le traité de mars 1874, la France reconnaissait l'indépendance du Dai Viet. En contrepartie, le Dai Viet cédait en France six de ses provinces du sud du pays qui furent baptisées « la Cochinchine.» C'était le point de départ de la colonisation de la Péninsule indochinoise par la France. Les marchands européens prospérèrent en exploitant les nouveaux marchés qui leur étaient dès lors ouverts. Ils se constituèrent en groupes puissants, soutenus par les gouvernements de France, Grande Bretagne et Etats-Unis. Sous leur influence, la France annexa le reste du Dai Viet, ainsi que les royaumes du Laos et du Cambodge qui se sont, bon gré mal gré, placés sous le protectorat français. La Thai1ande qui n'a pas été inquiétée par cette expansion, servait en fait d'état tampon entre les nouvelles possessions françaises et la Birmanie, qui était tombée, de son côté, sous le protectorat britannique depuis 1826. Aucun recours n'était possible à l'encontre de ces politiques d'expansion, il en était ainsi depuis l'antiquité. Même l'arbitraire devenait légal, si les marchands, soutenus par les puissances occidentales en avaient ainsi décidé. Comme l'a si bien dépeint le film «55 jours à Pékin»: la Grande Bretagne, la France, la Russie et même le Japon s'étaient coalisés pour contraindre la Chine, par les armes, à admettre comme légal le commerce de l'opium, une drogue dure originaire des Indes, qui servait de moyen d'échange, par troc, contre les produits chinois. Poursuivant leur politique d'expansion dans le reste du monde, en Mrique en particulier, à la recherche de nouveaux marchés, la France et la Grande Bretagne se partagèrent la plus grande partie du continent africain. La France s'empara de la partie Ouest ainsi que le Maghreb et la Grande Bretagne la partie Est, 'laissant à part certaines contrées pour servir d'états tampons entre leurs nouvelles possessions. Ces dernières devaient par la suite tomber sous la férule des Allemands (Cameroun, amené dans le giron 17

français en 1918 après la Grande (Ethiopie, Erythrée, Somalie) etc.

Guerre),

des

Italiens

Au Dai Viet la France évinça l'administration locale et exerça les pleins pouvoirs dès 1882. Une Administration Coloniale était mise en place, ses fonctionnaires étaient formés sur le tas, et recrutés parmi les personnels militaires démobilisés sur place en attendant la formation d'un cadre spécialisé par une institution créée à cet effet, « l'Ecole Coloniale ». Les officiers, notamment, prenaient rang, selon leur grade, d'Administrateurs, Résidents de France ou Gouverneurs. Tu Duc mourut en 1883. Pour le remplacer par un Nguyen sur le Trône du Dai Viet, que l'Administration Coloniale appela désormais « Annam», elle fit appel au plus proche parent du défunt qui semblait répondre au profil qu'elle recherchait en la personne du Prince Ham Ngi. Contrairement à toute attente, celui-ci rejeta l'offre et pour ne pas subir les conséquences de son acte, il rejoignit la résistance. Capturé en 1890, il fut envoyé en exil en Algérie. En tant qu'étudiant vivant à Alger mon père le rencontra en 1913 et 1914 peu de temps avant son enrôlement dans la Légion Etrangère. A partir de 1883, les dirigeants coloniaux qui détenaient le pouvoir absolu, divisèrent le pays en trois parties, le Tonkin au Nord, l'Annam au centre, et la Cochinchine au sud. Ces trois zones distinctes étaient réunies au Cambodge et le Laos pour constituer les dits Cinq Etats de «l'union indochinoise» ayant pour monnaie la « piastre indochinoise» pour les besoins de son commerce extérieur. Plus désastreux encore, au lieu de pratiquer une politique de partenariat l'Administration Coloniale écarta les Vietnamiens de toutes les affaires importantes, les confinant dans l'exercice du petit commerce au même titre que les Chinois, ces étrangers privilégiés au statut défini par les 18

termes du traité de Tien Tsin du 15 mars 1885 avec la Chine. Par ce traité la Chine Impériale reconnaissait la France comme puissance étrangère exerçant son protectorat sur cette partie de la Péninsule indochinoise, en échange de quoi la France accordait aux ressortissants chinois le libre accès sur ce même territoire. La France n'avait aucun tribut à payer à l'Empereur de Chine, elle n'était pas vassale de sa voisine comme le furent les Empereurs du Dai Viet. Dès lors, cette partie de l'Asie se plaçait sous la férule de la Banque de l'Indochine du côté français, d'une part, et la «Hong Kong & Shang Hai Bank» du côté britannique, d'autre part. Ainsi étaient les conditions dans lesquelles ma famille vit le jour. Mon grand-père était un Vietnamien traditionnel, bouddhiste, mandarin de haut rang et respecté par le peuple vietnamien et l'Empereur lui-même. Mon père, un homme très indépendant, créa un petit empire financier: une compagnie urbaine de transport de voyageurs, une usine de construction mécanique, un domaine rizicole. Il garda de bonnes relations avec tout son entourage et préserva sa prospérité en dépit des événements changeants au Vietn:am. Le fait qu'il ait combattu dans les rangs de l'Armée française durant la première guerre mondiale, ait eu une bonne éducation française, la nationalité française, une femme française, lui permettait de bénéficier de toutes les facilités réservées aux ressortissants français de la colonie. Il était peut-être le plus riche Vietnamien d'origine, au moment où commence mon histoire. En tant que fils de cet homme riche et privilégié, je poursuivis mon éducation en France jusqu'à la déclaration de la guerre par la France à l'Allemagne Hitlérienne. Pendant que j'étais en France, le Japon avait entrepris son expansion territoriale en Chine et se trouvait déjà, menaçant, aux portes du Vietnam. Malgré tout, mon père continuait à bien agir. Il possédait la méthode pour retomber sur ses pieds et représentait un modèle pour beaucoup de Français et de Vietnamiens. 19

Je voudrais remercier ici un certain nombre de personnes qui m'ont aidé à faire de mon projet une réalité. Ma femme Annie dont la patience, la dévotion et la compréhension ont été à la base de ce que j'ai accompli. A Bernard Selling et son assistante compétente Joanne de Vito j'adresse mes remerciements sincères pour m'avoir aidé à créer un concept de cet ouvrage et rédiger en langue anglaise chaque histoire en une prose lisible. Plus encore, je remercie ma grande amie, Colette Schwob de Lure, qui me fit promettre d'écrire mes mémoires. J'ai tenu ma promesse, Colette.

20

PREMIERE

PARTIE

Chapitre I - Départ pour l'Asie

Je montais la passerelle de « l'Athos II)), perdu dans mes pensées. D'ici une heure le bateau allait appareiller pour un voyage d'un mois vers l'Extrême Orient, le Vietnam mon pays natal. Que me réservait le futur? me demandai-je. Les vents de la guerre soufflaient en tornade autour de moi. « Les Allemands vont nous envahir» m'avait dit un voisin. « Nous allons tous être tués» se lamentaient mes grandstantes. Je savais aussi que le Vietnam n'était pas un endroit sûr non plus. Selon ce que disaient les journaux, le Japon avait déjà envahi la Chine jusqu'aux confins du Vietnam et celui-ci pourrait devenir sa prochaine proie. Comme j'atteignais le pont, je me retournai et regardais la ville. J'aimais la terre de France, particulièrement ses bons plats, ses femmes. Tout m'émouvait. J'espérais bien y revenir. Mais quand? C'était en décembre 1939 et j'avais 17 ans. En tant que membre de la famille Mai, je respectais les décisions de mes parents. Je savais que mon père, qui était resté au Vietnam, souhaitait que nous restions étudier à Paris mais ma mère avait décidé le contraire. Elle était désireuse de revenir pour veiller sur mon père car elle avait appris que pendant son absence il aurait été vu en compagnie d'une maîtresse. Je jetais un coup d'œil vers ma mère qui me sourit. « Aide tes frères et sœurs à porter leurs bagages» dit-elle de sa voix douce. Ma mère était jolie, l'air d'une française bien que seul son père fut français. Il était venu aux colonies en tant que soldat du corps expéditionnaire, à la suite d'un coup de tête. Rendu à la vie civile, sur place, il s'installa comme fournisseur en produits frais de l'Intendance aux

Armées et avait épousé ma grand-mère l'exercice de son commerce.

qui l'assistait

dans

Mon frère Maurice et moi prîmes quelques-uns des bagages et descendîmes l'escalier menant vers nos cabines du pont inférieur. La cabine était très confortable, presque luxueuse car, dans la hiérarchie coloniale, mon père était assez haut placé pour nous assurer confort et qualité à notre « standing. » Comme elle défaisait sa valise, le premier objet que ma mère en sortit fut un portrait de mon père et une photographie de la famille réunie. Je ris en mon for intérieur. Quand elle était auprès de lui, elle était souvent irritable et exigeante. Cependant elle lui était dévouée. Eh ! bien, un jour peut-être, je comprendrai ces choses. Je jetais un regard sur la photo de mon père. C'était un homme de taille moyenne, au visage mince portant de grosses lunettes d'écaille qui lui donnaient l'aspect d'un professeur, d'un docteur ou quelqu'un de cette sorte. Mais ce n'était pas du tout lui. En réalité c'était un homme d'affaires florissant, un de ces rares Vietnamiens qui avait été capable de devenir riche sous la domination française qui ne les encourageait pas à développer des affaires d'importance. Comme je me laissais tomber sur ma couchette et fixais le plafond, ma mère me dit « tu as l'air pensif! » et me sourit. « Je préférerais être à Paris en train de faire du lèche-vitrines avec une de mes amies à Montmartre» répondis-je. Pourquoi cacher ce que je ressens? pensai-je. Qu'allait-il arriver à notre retour à Hanoi? Peut-être allais-je enseigner comme instituteur suppléant pendant quelques mois? Ou être enrôlé dans l'Armée française et combattre contre les Japonais puisque l'Allemagne avait annoncé la constitution de l'axe « Rome-Berlin-Tokyo » ? Je fis la grimace, drôle de perspective! 22

« Ce ne serait pas si mauvais» dit ma mère. « Tu seras avec ton père, il sera heureux de te revoir. » C'est vrai, pensai-je en moi-même. Mon père a toujours été très pris par son travail, mais il prenait le temps de me parler, de me renseigner sur ma famille. Son père était un personnage très important, un haut mandarin et l'un des quatre Maréchaux du Vietnam, un poste d'honneur qui comportait un élément spirituel important. « Nous trouvons trace de nos ancêtres jusqu'à il y a quelques centaines d'années, à l'époque de l'Empereur Mai Hac De. Il parlait sérieusement. Papa était en quelque sorte une énigme. Grâce à sa haute position, mon grand-père Mai Trung Cat avait reçu la proposition de faire éduquer son fils en France. Voyant le pouvoir des Français au Vietnam il savait qu'une éducation française aiderait mon père à réussir, il donna son accord à cette proposition. Comme cela peut arriver, mon père ne réussit pas au collège. Pour éviter l'humiliation de rentrer en disgrâce dans la maison de son père, il rejoignit l'armée au début de la première guerre mondiale. Il en sortit en héros et eut la bonne grâce de devenir citoyen français et de se joindre à l'Administration française. Peu de temps après, il rencontra et épousa ma mère, une Française. En réalité, elle était Eurasienne mais, dans l'esprit de mon grand-père vietnamien, elle était méprisable. Grand-père Mai Tmng Cat rejeta cette alliance réduisant à néant le plan qu'il avait échafaudé le jour où il avait envoyé son fils en France pour y être éduqué. Comme le bateau naviguait, je sortis sur le pont et regardais autour de moi. La plupart des passagers étaient des fonctionnaires français et leur famille retournant en Asie pendant qu'il en était encore temps. Je contemplais les eaux sombres de la Méditerranée et les cieux gris de l'hiver, réfléchissant et méditant. Qui suis-je? Quels sont mes désirs? Où vais-je? me demandais-je. Je pensais au tableau 23

de Gauguin « Noa Noa» et sa recherche de la compréhension de lui-même parmi les natifs de Tahiti. Je me moquais de moi-même. J'étais natif de l'Extrême Orient et je me voyais classé parmi les Européens. J'étais catholique par ma mère, cependant j'étais bouddhiste aussi par mon grand-père. Je parlais français avec aisance cependant mon père s'était attaché également à me faire apprendre et respecter la langue vietnamienne (comme aussi le chinois). Que va-t-il m'arriver pour m'aider à découvrir qui je suis, continuais-je à me demander. Comme j'étais assis sur un transat du pont, les nuages s'assombrirent et une légère pluie commença à tomber. Je serrais mon manteau autour de moi et me mis debout. Mon regard tomba sur plusieurs jeunes garçons jouant auprès d'un canot de sauvetage. Deux d'entre eux avaient la peau sombre, peut-être des natifs du Cambodge, un autre la peau claire, probablement un Européen. Ils jouaient ensemble amicalement, leur esprit apparemment libre de tout préjugé ou discrimination tant qu'ils n'auraient pas atteint l'Indochine. Je ressentis une douleur au creux de l'estomac comme mon esprit revenait au temps de ma propre enfance, aux railleries et aux taquineries de mes condisciples. « Métis. » J'entendais à nouveau les cris et les rires. « Il mange les chiens avec leurs poils. » La pluie commençait à tomber dru et j'allais sous le couvert d'une porte. Irai-je à l'intérieur m'abriter où il faisait chaud? Ou allais-je rester debout sous ce vent tourbillonnant au-dessus d'une mer démontée? Dans mon esprit, les événements de ma vie commençaient se classer les uns après les autres. à

24

Chapitre

II

- L'éveil

Mon esprit dérivait vers notre maison - un bâtiment de trois étages - situé au 82 Boulevard Carreau à Hanoi. A côté, au 80, était située l'usine de construction mécanique avec une grande cour où étaient garés les véhicules de la compagnie de bus de mon père. Je commençais à me remémorer mes souvenirs d'enfance du temps où j'y vivais. La maison était une des plus grandes de Hanoi. Elle comprenait une cuisine, une réserve, une buanderie, un cabinet de toilette avec douche, les quartiers domestiques avec une entrée de service, au rez-de-chaussée. Au premier étage, il y avait une salle à manger de cérémonie, trois salons, une salle à manger d'enfants, un office et aussi une pièce pour animaux où se trouvait une grande volière dans laquelle étaient encagée une vingtaine de canaris jaune citron qui s'y reproduisaient et enfin un cabinet de toilette. Au deuxième il y avait quatre chambres à coucher et deux salles de bain complètes. J'en partageais une avec mon frère Maurice. La plupart du temps, pour jouer ou pour lire, je me tenais dans ma chambre ou dans la salle à manger pour enfants réservée à cet usage ou alors dans un petit bureau où nous faisions nos devoirs d'écolier, situé dans l'immeuble voisin, 80 Boulevard Carreau, où se trouvaient les bureaux du siège social de ses différentes affaires. Nos études à la maison et nos devoirs étaient surveillés par un précepteur, habituellement un étudiant en droit, engagé sur une base permanente. Comme nos parents étaient très occupés, nous, les enfants, étions élevés par notre tante qui, en tant que gouvernante, répondait à tous nos besoins quotidiens. Pendant notre petite enfance, nous étions élevés par une nourrice. Une 25

bonne d'enfant

(Chi Hai) prenait la suite de la nourrice lorsque nous étions sevrés. Nos parents ne nous portaient attention que lorsqu'il était question de santé ou de mauvaise conduite grave, telle une violente bataille entre nous ou alors quand ma tante perdait contrôle de la situation. Dans ce cas-là, il y avait toujours une fessée avec une baguette en rotin pour ceux qui n'avaient pas encore 13 ans, et une sévère remontrance suivie de la privation du cinéma du dimanche pour les plus âgés. Comme il m'arrivait seulement d'être étourdi ou inattentif je n'ai subi de fessée qu'une fois pour m'être battu avec ma sœur Jeanne!

Quand je fus étudiant, mon père me considérait comme sérieux et travailleur. Je n'ai été réprimandé qu'une fois à seize ans, pour avoir emmené à la maison un ami, Etienne Géraud, jugé importun parce qu'il courtisait ma sœur Jeanne. Alors que j'étais enfant, j'avais l'habitude de jouer avec des choses telles que des pétales de fleurs de lotus jetés en monceaux par ma tante et dans lesquels je me jetais pour en respirer la senteur. C'était une des tâches saisonnières à laquelle ma tante s'adonnait pour incorporer ce doux parfum de lotus au thé que nous buvions. J'aimais aussi participer aux fêtes comme le Têt (le nouvel an du calendrier lunaire); Pâques, quand on nous faisait rechercher des œufs en chocolat cachés dans le jardin; Noël dans la perspective de localiser l'endroit où étaient cachés les cadeaux qui nous étaient destinés en attendant de les déposer au pied du sapin; le nouvel an avec ses succulents chocolats fourrés; la fête de la mi-automne avec ses cortèges de rues. Plus tard, quand j'eus plus de 16 ans, j'allais nager dans la piscine du cercle sportif de Hanoi et j'y gagnais le championnat junior des 50 mètres en nage libre. A Hanoi, prospérité les quatre affaires de mon père étaient en pleine à nos yeux. Il avait développé une compagnie de 26