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UNE VIE PLUS LOIN

De
257 pages
Dans sa "prison dorée" de Moorea, au coeur de la Polynésie, l'Instituteur Coopérant éprouve de douloureux moments de doute, de découragement, immédiatement balayés par les alizés qui veillent et protègent les îles du Pacifique de la tristesse pour faire place à l'espoir, aux rêves... à la vie tout simplement. Aux Antipodes, le Pays devenu un lointain ailleurs, ignorant le temps et l'espace est là, toujours bien présent.
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Une vie plus loin. . .
Moorea 1966-1969

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant par le biais des réseaux de l'auteur. La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus J. TAURAND, Le château de nulle part, 2004. Jean MPISI, Jean-Paul II en Afrique (1980-2000), 2004. Emmanuel ROSEAU, Voyage en Ethiopie, 2004. Tolomsè CAMARA, Guinée rumeurs et clameurs, 2004 Raymond TSCHUMI, Auxjeunes désorientés, 2004.
SOLVEIG, Linad, 1ère partie, 2004.

Roger TINDILIERE, Les génies de lafontaine, 2004. Sylvie COIRAUT-NEUBURGER, Penser l'inaccompli, 2004.

Jean-Pierre BrOT

Une vie plus loin...
Moorea 1966-1969

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Illustration de couverture réalisée par Colette Biot

cg L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7558-6 EAN : 9782747575584

La proclamation de l'abolition de l'esclavage se fit à la Guadeloupe avec solennité... Au moment où le gouverneur proclamait l'égalité de la race blanche, de la race mulâtre et de la race noire, il n'y avait sur l'estrade que trois hommes représentant pour ainsi dire les trois races: un blanc, le gouverneur; un mulâtre qui lui tenait le parasol; et un nègre qui lui portait son chapeau. Victor Hugo.

lA DRA NA

(BONJOUR)

- Tu disais Moana qu'à Tahiti c'était Taaroa qui avait créé le ciel et la terre avant les hommes. - Taaroa était dans le vide, avant la terre et avant le ciel. Comme Taaroa était certain d'être seul, il s'est mis à crier. - C'est l'origine du chant tahitien. Na vai te moa i para. - Puisque Taaroa était seul, personne n'a répondu à son chant. Alors, il s'est transformé en Univers. Taaroa a dit, je suis les vagues, je suis les rochers, je suis le sable, je suis la clarté! Taaroa a ajouté: l'Univers n'est que ma coquille et il a mis tout en mouvement pour régler l'harmonie du monde, et I' Uni vers brille et Taaroa contemple, extasié, l'immensité. - Moana, des vieux sorciers tahitiens m'ont dit que c'était Maui le vrai dieu créateur. - Maui ! il était assis dans le fond de sa pirogue au milieu du ciel avec une ligne et un harpon. - C'était le premier pêcheur tahitien! - Maui laisse pendre son hameçon du côté droit, attaché par des tresses de cheveux. .. - Noirs, bien entendu.

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-Et puis, cette ligne qu'il tient dans la main, cette ligne, elle pend dans l'Univers pour attraper le Grand Poisson! -Alors Maui veut pêcher le Grand Poisson! -Mais quel Poisson? -Eh bien la terre pauvre Papaa ! (étranger, venu d'ailleurs, prononcer Popa). -C'est donc à Maui que nous devons d'exister et de pouvoir chanter.. . Tamure ... Tamure - (Tamouré). -Alors le Grand Poisson qui nage dans l'espace mord à l'hameçon de Maui qui le dirige à sa volonté. -Et tu t'étonneras que la Terre tourne à l'envers! -Seulement Maui tient la Terre dans sa main et il chante. Tiare. . . -Et Maui, après avoir chanté, a laissé tomber la terre comme un vulgaire poisson, et l'on s'étonnera encore d'avoir des ennuis aujourd'hui! - Oui mais, Maui a retenu dans sa main une toute petite parcelle de terre pour en faire un paradis. ..
C'est TAHITI.

Moana nous a conté la légende de la création de l'Ile de Rêve sur un texte écrit par Jean-Pierre Le Mee. Madeleine Moua prête sa voix à Moana, l'auteur lui donne la réplique.

Taaroa occupe la place du dieu suprême dans les légendes tahitiennes.

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CHAPITRE 1

PARIS, rue de Grenelle.
En cette année 1966, l'été feint d'ignorer l'équinoxe d'automne et en profite pour faire croire à la Capitale que le grand horloge de l'Univers s'est arrêté quelques semaines plus tôt. Je gravis lentement les dernières marches de la station Dupleix en consultant mon plan, pas de temps à perdre, je dois être ponctuel. La convocation du Ministère de l'Education Nationale, la veille du départ, revêt à mes yeux un caractère primordial. La personne qui me renseigne à l'accueil me dirige vers un bureau, à l'entrée duquel, dans le couloir, quelques chaises sagement alignées patientent et m'autorisent à me détendre et à souffler un peu. Quelle cavalcade! Pour nous, provinciaux originaires des contrées les plus oubliées et particulièrement pondérés, la vie parisienne réussit à nous entraîner dans son tourbillon, nous imposant un rythme qui manifestement nous perturbe. Pas forcément «dans le rouge », je me

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surprends à courir contre la montre, emboîtant le pas machinalement à ceux qui me précèdent. Après quelques minutes bienvenues de calme, un fonctionnaire, vraisemblablement attaché de cabinet, m'invite à pénétrer dans son bureau. Il me reçoit debout. - Demain vous vous envolez vers un Territoire d'OutreMer. N'oubliez jamais que vous êtes un ambassadeur de la France. Soyez digne de la confiance que nous vous témoignons. Tout engagement et toute manifestation politiques de votre part seraient intolérables et entraîneraient un rapatriement immédiat. Je vous remets un ordre de mission qui vous indique que désormais, sous le contrôle du Ministère de la Défense Nationale, vous êtes placé à la disposition du Ministère de l'Education Nationale pour exercer votre métier en Polynésie Française. Embarquement demain, 29 Septembre à Orly, à 16h30. Au revoir Monsieur ! Difficile de faire plus concis, plus clair, plus bref! Honnêtement, je m'attendais à une sorte de cérémonial plus officiel, plus pompeux, plus grandiloquent, il n'en fut rien. Un soir de janvier dernier, j'ai décidé de rejoindre la coopération au lieu d'effectuer un service militaire traditionnel. Sans trop savoir pourquoi, le Canada me séduisait. Les arcanes ministériels et les caprices du hasard m'envoient en Polynésie Française. Tahiti, les Antipodes, le grand saut dans l'inconnu, dans l'ailleurs... Ai-je assez réfléchi? Ai-je mesuré toutes les conséquences d'un tel exil? Ai-je seulement le courage d'affronter une telle épreuve? Je déserte un foyer que j'ai construit pierre par pierre. Au centre de cet univers, ma fille, elle a deux ans... La reverrai-je? Alors instituteur, j'étais l'hôte d'un pays délicieusement sauvage, suspendu dans l'espace et dans le temps. Un pays qui a vu éclore le jeune homme, adulte

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devenu, débarrassé de ses cocons, de ses coquilles, de toutes ces indispensables contraintes éducatives tissées par la famille, les traditions, l'Ecole Normale. Et je quitte ce bout du monde où la nature avare et exigeante impose sa loi. Un pays où l'homme s'échine sans relâche, valeureux, fatigué, usé mais libre, riche de sciences et de savoirs ancestraux, d'une immuable foi, d'une sagesse admirable. l'abandonne nos familles qui, courtoisement, se détestent, je délaisse mes amis qui semblent en peine, mes amours que déjà je pleure, mes emmerdes qui, loin de moi s'ennuieront sûrement (référence à Monsieur Charles Aznavour et à sa poésie). Je dirige mes pas en direction de la Tour Eiffel, en évitant de gamberger. Surtout, surtout ne pas penser, éviter de me retrouver face à moi-même. Jusqu'alors, affichant une inconséquence, une légèreté qui frisaient parfois l'irresponsabilité, je me suis étourdi de banalités, de futilités. Portant fièrement la bannière de l'inconscience, j'éludais toutes les questions embarrassantes quant à l'avenir, par une soif inextinguible d'aventures, de découvertes, de grand large, d'horizons lointains. Je pars à l'autre bout de la terre avec, pour toute fortune, une valise contenant quelques riens, des peccadilles, un contenu proche de la provocation: outre quelques effets personnels, une poignée de disques et une bouteille de whisky, panoplie du parfait crâneur. Le courage n'est-il pas la forme la plus aboutie de l'inconscience? A ce moment précis, le billet d'avion en poche rejoint par l'ordre de mission officiel émanant de ma hiérarchie, je réalise que mon devenir ne m'appartient plus. Il est aussi difficile d'échapper à sa destinée qu'à son passé. Je prends cette réalité en pleine tête comme un coup de poing. 13

« En plus, tu ne vas pas te comporter comme un

lâche... Personne ne t'a obligé à partir, à tout quitter... Regarde bien droit devant toi... Maintenant, il est trop tard... » Une petite voix intérieure me secoue et m'oblige à reprendre ma valise, trouver la station de métro la plus proche pour rejoindre la gare Saint-Lazare où je prendrai un train pour Argenteuil. Ma sœur et mon beau-frère m'y attendent. Je voyage debout. A cette heure de pointe les banlieusards rentrent à la maison. Eux, vont retrouver un foyer avec des enfants, leurs enfants. La valise entre les jambes, j'imagine des scènes de la vie de famille toute simple, toute bête... Le bonheur... Lui là, avec sa casquette, tout à l'heure, il poussera la porte de son pavillon, embrassera sa fille, sa femme, le bonheur tout simplement... Je repense aussi à ces deux amoureux aperçus depuis l'express, sur le talus qui borde la ligne Bâle-Paris, peu avant mon arrivée en gare de l'Est, à hauteur de Pantin... Allongés dans l' herbe, ils s'enlaçaient, ils s'embrassaient, ils s'aimaient... Le bonheur quoi. . . ! C'est pas tout ça, il ne faut pas oublier la gare d'Argenteuil, on ne devrait plus tarder. J'ai hâte de me retrouver en famille; Annie et Jean-Marie, mariés depuis peu, vivent ici, dans un logement proche de la gare. J'extirpe leurs indications de ma poche intérieure. Nul doute que nos conversations empêcheront ces vagabondages tant redoutés. Je crains toutefois et à juste titre, le moment fatidique du coucher. Installé sur un canapé, je trouverai le sommeil avec difficulté. Cependant, je tente de dédramatiser la situation. Si, cinq années auparavant j'avais dû embarquer un beau matin sur le « Ville de Marseille» afin de rejoindre une unité combattante en Algérie, affecté dans les Aurès ou dans les faubourgs

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d'Oran, j'aurais certainement vécu des moments beaucoup plus douloureux, beaucoup plus dramatiques. Vaincu par la fatigue d'une journée riche en évènements, je finis par m'endormir. Jeudi 29 Septembre 8 heures. Le café et les tartines font oublier les insomnies d'une nuit écourtée. L'heure tourne, chaque instant qui passe, curieusement, nous éloigne les uns de l'autre, et paradoxalement, nous rapproche. Nous partageons cette intimité, conscients de vivre des heures importantes. Il fait toujours aussi chaud mais, le temps semble se brouiller. Vers la fin de la matinée, une pluie fine se met à tomber, certainement une queue d'orage. Pour un départ, ces quelques larmes célestes me semblent plus convenables qu'un insolent soleil, de toute évidence, beaucoup plus harmonisées avec la tristesse qui ne tarde pas à m'envahir, à me rendre complètement inerte, sans réaction, recroquevillé sur moi-même... Surtout ne pas penser! - On va bientôt y aller, tu ne crois pas? interroge JeanMarie, Orly ce n'est pas la porte à côté. - C'est quand tu veux! Annie m'invite instamment à prendre place au côté de celui qui est d'abord un ami avant d'être mon beaufrère, la vie en a décidé ainsi. Je refuse obstinément, préférant de loin cacher mes émotions à l'arrière de la voiture, le nez collé contre la vitre quand ce sera nécessaire. Les embarras modérés de Paris à cette heure de la journée, ne nous retardent pas. Je ne peux détacher mon regard des pavés luisants qui paraissent danser, s'éloigner, tournoyer, se heurter au hasard des caprices de la trajectoire de l'auto. Le volume sonore du roulement des pneus sur ce type de revêtement, marié aux vibrations, me 15

pénètre et semble, au fil des kilomètres, évacuer la tristesse et l'angoisse qui m'étreignent la gorge de façon insupportable. C'est certainement cela « se faire une raison» et les pavés n'y sont sûrement pour rien. L'inconscience et l'irresponsabilité qui m'habitent ont finalement engendré une espèce de résignation totalement irraisonnée. Orly, Orly déjà, Orly enfin... Je ne sais plus. Autre instant redouté, lorsque la célèbre voix d'Orly invite Mesdames et Messieurs les passagers du vol Air France à destination de Los Angeles de bien vouloir se présenter à la porte numéro 15. Chacun de nous trois retient son émotion avec d'évidentes difficultés au moment de la séparation. Orly, Orly Sud aujourd'hui, est le seul et unique grand aéroport international français. Inaugurées par le Général de Gaulle en 1961, ces installations étaient conçues pour accueillir jusqu'à six millions de passagers par an. Dans ces années-là, les voyages aériens étaient réservés à quelques privilégiés. Expéditions fort redoutées pour leur supposée dangerosité et les tarifs prohibitifs qui empêchaient toute velléité de vulgarisation: un billet aller et retour Paris-Papeete pour deux personnes représentait, pour un couple de jeunes enseignants, la totalité de leurs salaires pendant dix mois. Autant dire que l'immense salle des « pas perdus» de l'aérogare porte assez mal son nom; à cette heure avancée de l'après-midi, on s'y sent précisément un peu « perdu». Les formalités d'embarquement sont réduites au minimum, hormis pour la pesée des bagages et le passage en douane où l'on doit patienter quelques minutes. Le soleil a repris possession du ciel et nous accueille sur le tarmac où je découvre, pour la première fois, ce magnifique oiseau blanc qui va m'emporter là-bas, très loin.

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Stationné sur son parking, délimité en partie par une barrière rouge et blanche en arc de cercle, il absorbe lentement les voyageurs qui, en file indienne, empruntent la passerelle arrière. J'apprécie comme il se doit, le sourire de l'hôtesse qui se tient au pied de l'avion avant de goûter aux plaisirs de l'accueil à l'arrivée en cabine où une autre personne, tout aussi avenante et charmante, m'invite à la suivre pour m'indiquer ma place. Chic! je suis contre un hublot, à droite de l'appareil et plutôt sur l'avant. A côté de moi, deux places inoccupées pour l'instant. J'écarquille les yeux. Je découvre ce monde nouveau avec une légitime curiosité mêlée d'une certaine inquiétude. L'avion se remplit peu à peu. J'observe distraitement les allées et venues, véritable ballet de ces élégantes, superbement vêtues d'un tailleur bleu marine, coiffées d'un seyant petit chapeau qu'elles portent sur un chignon parfaitement ordonné. Jolies, souriantes, déjà précédées d'une réputation des plus flatteuses, les hôtesses de l'air méritent incontestablement les louanges et la notoriété qui leur sont attachées. Distribution de bonbons et chewing-gums pour éviter l'effet de décompression sur les tympans au moment du décollage, d'écouteurs à brancher sur l'accoudoir pour profiter des programmes musicaux, instruments aujourd'hui banalisés, carrément surprenants en 1966, les passagers, payants ou non, sont traités avec égard et amabilité. - Pour dormir si vous le souhaitez Monsieur, une couverture et un bandeau pour les yeux! - Merci Madame! Toujours personne à côté de moi! Je peux prendre mes aises, l'embarquement doit être terminé. Chacune des hôtesses s'affaire désormais, qui avec un plateau, qui avec un chariot, dans l'allée centrale.

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Soudain, l'avion s'ébranle lentement dans cet après-midi ensoleillé de septembre. Une voix amplifiée par les haut-parleurs nous interpelle; notre Commandant de bord nous salue, et nous informe de notre décollage imminent. - Vous êtes à bord d'un Boeing 707, jet intercontinental, équipé de quatre réacteurs, 150 tonnes au décollage. Nous volerons à une altitude de dix mille mètres, à une vitesse moyenne de 900 kilomètres à l'heure environ. Le vol durera onze heures pour acheminer les cent dix ou cent trente passagers en Californie. Ces chiffres me laissent rêveur et de plus en plus inquiet. Peut-être ai-je mal compris certains d'entre eux? Aujourd'hui, les performances des géants du ciel sont identiques, hormis que le Boeing 747 emporte trois ou quatre cents personnes suivant les configurations. Mon inquiétude atteint son paroxysme lorsque les hôtesses nous indiquent le mode d'emploi des gilets de sauvetage. Instructions suivies également du regard sur un carton, glissé dans le filet plaqué au dossier du siège qui se dresse devant moi. Puis le personnel de bord passe dans l'allée, vérifie le bouclage des ceintures, l'absence de cigarettes allumées comme le préconisent, en français et en anglais, les voyants situés à côté des aérateurs et éclairages individuels placés au-dessus de chaque passager. D'un coup, le Boeing 707 s'immobilise, se met à vrombir, à vibrer de toutes parts dans une parfaite immobilité et enfin commence à rouler, à rouler de plus en plus vite. Je serre aussi fort que je le peux les deux accoudoirs pour tenter de me rassurer. Au moment où les roues du train d'atterrissage quittent la piste, instant symbolique, je vois défiler devant mes yeux les visages de ceux que, peut-être, j'abandonne pour toujours. C'est long « toujours », très long! « Partir c'est mourir un peu! » 18

CHAPITRE

2

Après une ascension qui nous plaque au fauteuil, l'appareil s'assagit et adopte une assiette plus horizontale. Cette nouvelle trajectoire et le calme apparent de mes voisins ont pour effet immédiat de me décrisper. Je cesse donc de martyriser ces malheureux accoudoirs, devenus l'espace de quelques instants, d'indispensables exutoires propres à me permettre de maîtriser une panique intérieure totalement irrationnelle. Un soleil radieux inonde la cabine de l'avion. Il est vrai qu'à cette altitude, de toute façon, on navigue audessus des nuages. D'ailleurs, quelques-uns, lambeaux d'ouate suspendus dans l'infini, masquent par intermittence ce que j'imagine être l'Angleterre que déjà nous survolons. - Pardon Monsieur! pourriez-vous, s'il vous plait, céder votre place à une maman accompagnée d'un enfant en bas âge? Interroge l'hôtesse. -Bien sûr Madame! Evidemment, les fauteuils inoccupés permettront au gamin de s'étendre. Je recule de quelques rangées et me retrouve cette fois «côté allée ». Le siège voisin est occupé par un homme au teint basané, peut-être un péruvien? peut-être 19

un argentin? Il a déjà adopté une position de relaxation, dossier basculé vers l'arrière et bandeau Air France sur les yeux, qui en dit long sur son envie de communiquer avec les autres. Peut-être ne parle-t-il pas français? Je lis, j'écoute de la musique ... j'abreuve mon esprit de tout ce qui peut l'occuper et l'empêcher de « se retourner ». Emprunter ces difficiles chemins de la repentance m'amènerait désormais à un examen de conscience complètement inutile. Regarder droit devant moi et assumer! Telle doit être désormais ma devise, mon devoir. Regrets et remords, mauvais maîtres, empêchent tout épanouissement de la raison, de l'intelligence et s'opposent à toute créativité... Sensibilité oui, sensiblerie non. Je suis bercé par le ronronnement sourd des réacteurs. Nous voyageons depuis presque trois heures. Ma montre indique 19h20 et le soleil s'obstine à nous accompagner toujours avec le même éclat, au mépris de ma logique de néophyte en matière de voyages lointains. Soudain, la théorie des fuseaux horaires me revient à l'esprit; il fait nuit « chez nous» mais, notre route vers l'ouest, à une vitesse très importante, fait oublier que le soleil ne se couchera pas ce soir. Le jour le plus long s'achèvera dans huit heures environ, lorsque le Boeing se posera à Los Angeles.

- Pardon Monsieur! interpelle mon VOISInbasané se tournant vers moi. - Oui je vous en prie, réponds-je poliment à ce Sudaméricain ou prétendu tel, parlant apparemment français. Va-t-il me demander l'heure? -N'étiez-vous pas à l'école Saint-Joseph à Lure autrefois? Je n'en crois pas mes oreilles; puis-je me permettre de rappeler que nous ne sommes pas dans un roman! Nous sommes dans un avion de la Compagnie Air France, quelque part au-dessus de l'Atlantique Nord 20

ou du Groenland, en route pour Los Angeles, puis Papeete, un jour comme aujourd'hui, n'importe lequel, l'hôtesse m' a demandé de changer de place et je me retrouve dans ce fauteuil à côté d'un mec qui semble me connaître... Apparemment, je dois avoir un peu de terre de chez nous collée sous les chaussures ou, plus exactement l'aspect de quelqu'un qui sort de sa campagne éloignée.. .Incroyable! - Oui c'est vrai! - Salut, je suis Jean-Claude, tu te souviens, nous étions à l'école ensemble. On se serre la main longuement, nous rappelant que nous habitions le même quartier de la ville et que lui et son frère, comme mon frère et moi fréquentions cet établissement, davantage pour sa réputation de sévérité, de fermeté et pour ses commodités de cantine que pour les convictions religieuses de nos parents. C'était pratique! J'apprends qu'il travaille à Mururoa, au C.E.P, (Centre d'Expérimentation du Pacifique), en tant que civil. Il rentre de vacances, passées en Métropole, payées chaque année tout comme le voyage, par le généreux Etat Français, ne regardant jamais à la dépense lorsqu'il s'agit d'armée et d'armement, en l'occurrence, dans ce cas précis: la bombe atomique! Je comprends maintenant les causes réelles de la qualité du bronzage de mon pote, devenu, l'espace de quelques heures, indigène originaire de contrées subéquatoriales. Je lui expose les raisons de ma présence dans cet aéronef qui, tout à coup, devient plus sympathique et chaleureux. Ses relations avec les autochtones polynésiens sont rares et tendues. Mes questions à ce sujet ne trouvent que des échos désobligeants et moqueurs que j'apprécie très modérément mais, je ne puis donner mon avis, ignorant tout de ce pays.

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Le repas servi sera convivial; les souvenirs de l'un et de l'autre, arrosés d'un excellent vin de Bordeaux, prendront une saveur forcément très agréable. Les heures paraissent moins longues. Quelques souvenances et rigolades plus tard! - Mesdames et Messieurs, veuillez attacher vos ceintures et éteindre vos cigarettes, nous amorçons notre descente sur Los Angeles. .. La température au sol est de 25°. .. Une résurgence d'angoisse découverte au décollage me revient naturellement à l'atterrissage qui, bien qu'un peu brutal et grâce à la complicité de mes accoudoirs, s'effectuera dans des conditions acceptables. Sept heures d'escale sont prévues. Les passagers en transit seront transférés dans un hôtel de la ville en bus. Les formalités d'usage, bien que déjà méticuleuses et tatillonnes, sont expédiées dans des délais raisonnables. L'autobus nous dépose bientôt à proximité de la réception de l'établissement. La nuit est tombée. Peu habitué aux fastes des palaces, je reste coi devant le spectacle qui m'est offert. Dans cette crépusculaire douceur tropicale, je me retrouve devant une allée bordée de jeunes palmiers dont chacun est éclairé par un projecteur. Une véritable féerie... Saisissant! En terme d'exotisme, jusqu'alors, «notre imaginaire» se nourrissait de quelques refrains dont l'un d'eux, popularisé par Dario Moreno promettait les Ecoles de Samba et les Cariocas... Si tu vas à Rio. Nuits de Chine, la Belle de Cadix ou encore Fais-moi du Couscous Chérie alimentaient très modestement nos rêves d'évasion vers de mystérieux et fascinants rivages lointains... -Rendez-vous dans une heure au bar. -D'accord j' y serai. Muni de la clé, je me dirige vers la chambre, la valise à la main. La porte poussée, nouvel instant de stupéfaction lorsque je découvre le luxe de l'endroit dans 22

lequel je suis censé ne vivre que quelques heures. Sur ma droite, une superbe salle de bain et les toilettes, puis un bureau agréablement aménagé et enfin la chambre. Un lit de milieu à deux places en laiton bien astiqué, une commode, deux fauteuils et un poste de télévision en constituent l'ameublement. D'élégantes lampes participent à l'intimité de ce lieu fastueux et chaleureux. Bien que mes connaissances en anglais tutoient le virtuel, je tourne l'interrupteur de la télévision. Surprise! sept chaînes, en noir et blanc, bien entendu, défilent devant mes yeux ébahis. En France, en province, jusqu'alors nous n'avons qu'une seule chaîne, la deuxième point seulement à l'horizon. Je teste le confort de la literie sans m'y attarder, avant de prendre une douche bienfaisante et réparatrice après un voyage aussi long. l'abandonne mes bagages pour filer au rendezvous fixé à l'accueil de l'hôtel. Naturellement, nos pas nous conduisent vers le bar: larges fauteuils, tables basses, comme dans les films. Mais comme dans certains films seulement, les serveuses sont si peu vêtues qu'elles laissent apprécier leurs charmes pulpeux. Ces somptueuses créatures bousculent légèrement mes principes judéochrétiens et ma naïveté de provincial peu déluré. Toutefois, je ne pousserai pas l'hypocrisie jusqu'à détourner les yeux, bien au contraire. Dans nos campagnes, nous ne pouvions imaginer que cela existât, hormis dans certains « lieux de perdition» que seulement certains « affranchis» se permettaient d'évoquer à mots couverts et avec des airs entendus... Après avoir «dégusté» ces bienfaits avec un plaisir et une délectation non dissimulés, je m'approche de l'endroit où quelques couples dansent, essentiellement le fox-trot au rythme d'un piano à queue. Intéressé autant par les danseurs que par la musique, mon regard se promène sur la piste et revient naturellement à l'instrument. Un siège haut, oublié là, me permet de m'accouder au piano.

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l'observe

le virtuose avec beaucoup

d'intérêt.

Je

fredonne un air connu qu'il interprète avec maestria.
- Hello! are you american? - No, i am french! - Ho french, is good. Le pianiste entame alors une série de classiques français: Sous les Ponts de Paris, Le Temps des Cerises, La Java Bleu, Les Feuilles Mortes... Mon passé de chanteur d'orchestre ressurgit alors et je me mets à pousser la romance, accompagné par ce virtuose inconnu. Une certaine complicité s'installe entre nous. Véritable musicien éclectique, il s'adapte à mon répertoire. Les amateurs de danse occupent la piste, tournoient de plus en plus nombreux, applaudissent satisfaits, après chaque morceau. Eberlué, au fil des interprétations, je vois arriver sur le piano pièces et billets... des dollars que chaque couple s'oblige gentiment et discrètement à déposer devant moi en passant. Un moment inoubliable où la magie de la musique aura permis cette communion. Mais, les meilleurs instants de la vie ont une fin. L'heure de reprendre le bus nous ramène les pieds sur terre. Fauché mais grand seigneur, de mes deux mains réunies, je ramasse les dollars éparpillés sur l'instrument et les pousse généreusement vers le musicien, lui virgulant un clin d'œil de cinéma comme je l'ai vu faire dans les films; un clin d'œil de grand, de vainqueur, comme on peut l'être dans ces moments-là, où détaché des biens de ce monde, rien ne sait vous atteindre. Une interminable et solide poignée de main scellera une éphémère amitié dont la fugacité n'a empêché ni l'intensité, ni la sincérité. Ainsi va la vie, mon devenir m'attend beaucoup plus loin! Re-formalités, re-police, re-douane nous autorisent à accéder à la «gate number 42 » et au vol U.T.A à destination de Papeete.

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Union des Transports Aériens, autre Compagnie Française, spécialisée dans les Territoires d'Outre-Mer et l'Afrique, met à la disposition de ses passagers un D.C.8, autre jet intercontinental, fabriqué par Douglas Corporation, dont les performances des quatre réacteurs sont quasiment identiques à celles du Boeing 707. Il fait nuit noire lorsque nous nous installons dans la cabine de l'avion. Ayant peu profité du confort de la suite mise à ma disposition à l'escale, je commence à me dissoudre dans une profonde lassitude. Jusqu'alors, je n'ai pas encore fermé l'œil. Les autres, encore ensommeillés et somnolents, semblent téléguidés au radar et s'abstiennent de tout bavardage; dans une ambiance feutrée, les passagers s'installent tranquillement. Les voyageurs, nouveaux pour certains d'entre eux, l'escale de Los Angeles n'est pas que technique, sont pris en charge par de délicieuses hôtesses dont l'exotisme est souligné par un morceau d'étoffe fleurie, savamment noué à la taille. r apprendrai rapidement que cette fantaisie vestimentaire se nomme pareo. Un avant-goût très agréable des us et coutumes de notre future terre d'accueil. Un repas nous est servi juste avant que, vaincu par tant d'aventures et d'évènements, je sombre dans un état proche du coma. Huit heures de vol plus tard, le D.C.8 se pose sur la piste de Faaa. Loin du hublot, je ne vois pas grand-chose et, les mains crispées sur les accoudoirs, j'attends le choc ressenti aux Etats-Unis, au moment de l'atterrissage. Cette fois, l'appareil se pose en douceur. ..Soupir et soulagement. Peu habitué à ce type de climat, au fur et à mesure que je descends les marches de la passerelle, j'ai le sentiment de m'enfoncer dans une baignoire remplie d'eau chaude. Le soleil, déjà haut dans le ciel, darde ses rayons avec une vigueur qui en dit long sur ce qui m'attend. Léger bouchon à l'entrée de l'aérogare, une jeune femme remet, à chacun de nous, un collier de fleurs odorantes, 25