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Une vitale meurtrissure

De
180 pages
André Margerie raconte ici d'une manière "impersonnelle" son histoire de jeunesse et de formation. Il raconte sa meurtrissure, avec le sentiment amer d'avoir perdu des années de tendresse, et le grand vide qu'il ressent de n'avoir pas connu une famille heureuse et unie, celle qui donne à l'enfant équilibre et sérénité.
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UNE VITALE MEURTRISSURE

Histoire de Vie et Formation Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé, Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Déjà parus Volet: Histoire de vie
Christian MONTEMONT et Katheline, Katheline, 2005. David JUSTET, Confessions d'un hooligan, 2005. Renée DANGER, Mon combat, leurs victoires, 2005. Danièle CEDRE, La porte-paroles. De Elles à... Elle, 2005. Guy-Joseph FELLER, Les carambars de la récré ! Une école de village en Pédagogie Freinet dans les années 60, 2005. Marie-Claire GRANGEPONTE, (sous la dir. de), Classes nouvelles et gai-savoir au féminin, 2004. Jean-Marie ALBERTINI, Mémoires infidèles d'une famille de Provence, 2004. Jérémie MOREAU, Ma Mère, cette Utopie /, 2003 Ann VOISIN, Fabienne, Les négligences médicales sont-elles unefatalité ?, 2003. Patrick MOLINA, L 'homme interdit, 2003. Jean-François CHOSSON, La mémoire apaisée, au long des routes de l'éducation populaire et de l'enseignement agricole, 1928-2001,2002 Patricia BOUCHER (éd.), Histoires de vie au féminin pluriel, 2002. Renaud V ALERE, Tranches de vie ou la roman de Ji!, 2002. Catherine LOB STEIN, Sur-vivre après accident, 2002.

ANDRE MARGERIE

UNE VITALE MEURTRISSURE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie

75005 Paris

Espace

L'Harmattan

Kinshasa Pol et Adm. ;

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac. .des Sc. Sociales, BP243, Université

L'Harmattan Italia Via Degli Aliisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

KIN XI - RDC

1053 Budapest

de Kinshasa

http://www.librairieharmattan.com diffusion.hannattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

(ÇIL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00218-8 EAN : 9782296002180

AVANT PROPOS J'étais au Maroc, au Camp Cazes, en 1944, comme on le verra dans la suite, comme engagé volontaire et élève pilote. Je n'avais jamais pensé y revenir un JOur. En 1974, presque trente ans plus tard, la Firme pour laquelle je travaillais comme consultant en Afrique noire, me demanda d'effectuer une mission à Rabat.
C'est dans Mammar, venant de en France nus anus. cette ville que je rencontrai à nouveau que j'avais connu à Oujda en 1945, en Mers El Kebir en Algérie; je l'avais revu à plusieurs reprises et nous étions deve-

Il était alors dans une situation tragique. Il me demanda d'emmener son f1ls Nasser, âgé de quatorze ans, afin de l'éduquer et de lui faire faire des études en Europe.

Mammar est décédé en 1983.

Nasser fit ses études à Tours, à Oxford, à Aix en Provence, en Suisse et aux U.S.A. n ne sut jamais rien de mes « tribulations» de jeunesse. Les « libertés de vie» en France, auxquelles il n'était pas habitué au Maroc, avaient affaibli sa curiosité. Ayant neuf frères et deux sœurs, il a trouvé en France une attention toute personnelle jusque-là inconnue. Je lui dédie ce livre, ce livre qui est un devoir de mémoire, le récit d'une féconde conquête de moimême, grâce à tous ceux que j'ai rencontrés sur mon chemin. Oui, je dédie ce livre à Nasser; il a comblé ma vie, laquelle aurait été bien vide sans lui. Aujourd'hui marié et père de trois enfants, il veille sur moi avec toute l'attention et l'affection d'un fils aimant et respectueux, un fils « que les cigognes m'ont apporté ».
Ma reconnaissance va aussi à Mammar, le père biologique de celui que j'appelle mon fils; je comprends ses souffrances, ses mérites, son sacrifice. Sans lui je n'aurais pu ressentir ni exprimer l'affection, la tendresse et le besoin d'aimer que les enfants, naturellement font naître, enfants que je ,. .. .

n avalS pu aVOlr mOl-meme, sentlments propre famille ne m'avait jamais exprimés.

A

que ma

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Le récit que l'on va lire est écrit - volontairement à la troisième personne, il s'agit cependant bien d'une autobiographie. Les noms et prénoms de certains protagonistes ont été changés ou occultés afin de protéger la vie privée des personnes citées qui sont encore en vie.

J'ai tant de personnes à remercier, dont je ressens encore les bontés; je garde en mémoire les moments heureux qu'ils m'ont procurés dans mes « jeunes années» :
- ma grand-mère Marie-Clémentine, née en 1845, décédée en 1943, que j'ai peu connue mais qui m'a donné l'exemple du courage, de la droiture et du pardon. - ma première nourrice, Ednin, surnom que je lui avais donné tout enfant, son doux regard et ses tendresses ont suppléé à l'absence d'une mère et sont restés gravés dans ma mémoire. - ma seconde nourrice, blanchisseuse de son état, et son mari que j'appelais « Papa Jacques ». - l'abbé Brot, mon premier « éducateur », joyeux et spirituel entraîneur en gymnastique. - les Frères Pierre et Antoine, de la congrégation de Saint Jean-Baptiste de la Salle qui ont essayé de m'apprendre la discipline, la volonté et le contrôle de soi.

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- enfin, et tout particulièrement, ma reconnaissance va à l'Archimandrite Michel Mendez, du monastère orthodoxe de Bois-Aubry en Touraine; son aide, sa patience, sa compréhension et sa fidèle coopération ont permis que ce livre soit écrit.

André Margerie

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PROLOGUE

Bien qu'il voulût l'oublier, la vieillesse était très présente. Il était du même avis que ces personnes qui s'exclamaient devant un mort: «Mourir encore si jeune à soixante-dix ans! » mais il n'en parlait pas. Il faisait, le dimanche à la messe, pendant la prière des défunts, la liste de ses morts. Une liste qui s'étirait, qui devenait de mois en mois plus longue, liste de ceux qui l'avaient aimé, de ceux que lui avait aimés, et même, en ce qui concernait ses parents... et certains affiliés, la liste de ceux qui l'avaient abandonné, négligé, battu. Le prêtre allait trop vite et avait déjà terminé qu'il en était encore à prier pour l'un ou pour l'autre... Car sa première pensée errait, pendant ses litanies, il voulait les citer tous, ses morts, en ordre; un ordre de préséance qu'il s'était fait lui-même:

Son père et sa mère qui l'avaient si peu aimé. Elle qui l'abandonna lorsqu'il marchait à peine et savait tout juste dire « Maman ». Lui, ce presque inconnu, dont sa mémoire lui rappelait la sévérité, l'incompréhension et les punitions qu'il lui faisait subir. Et tous les autres: les grands-parents, secrets, discrets, réservés, dont il ne savait rien et n'a jamais rien su, terrorisés sans doute à l'idée qu'il apprenne les vérités sur sa conception, la vraie vision des siens et les drames qui s'ensuivirent...
Oncles et tantes, cousines, alliés peu connus, peu fréquentés, ployant sous le poids de sentiments réprobateurs quand ils parlaient de la famille, la sienne. .. divisée et pourrie de rancœurs, de haines inassouvies, de faux raisonnements et d'actes dits irréparables. Mais il priait pour eux, en de l'âme puisqu'ils étaient que leurs corps lentement ré pour la plupart l'endroit demandant la paix, la paix réduits à l'état d'âme et pourrissaient, ayant ignode « leur repos ».

Repos d'ailleurs qui ne pouvait être éternel pour ces corps qui se mélangeraient bientôt à la terre.

Tous ceux de sa famille, à quelques exceptions près, avaient vécu avec le fiel dans la bouche... et dans le cœur, sans jamais être heureux. Ils avaient « essayé du bonheur », factice, et pour quelques instants, à l'aide de leurs pulsions toujours

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incontrôlées, avec, au fond de leur esprit, ce lancinant souvenir, transformé en regret qui ne s'efface jamais, d'une vie manquée, de fautes, de mensonges, de jalousies, d'inimitiés. Cette histoire commence donc par une prière pour eux, eux qui ne l'avaient pas aimé, et qu'il voulut essayer d'aimer; eux qui lui avaient appris à oublier; eux qu'il n'oubliait jamais.

Déjà, ses prières, étant jeune, l'avaient beaucoup aidé, aidé à se conquérir et à se maîtriser. Il avait demandé au Tout-Puissant, à l'Etre Suprême, à Dieu, la volonté de tenir, de résister et il l'avait reçue.
Il avait demandé de ne pas haïr, il n'avait qu'à moitié réussi, s'étant arrêté à l'indifférence. V oilà donc un regard en arrière, au crépuscule de sa vie, sujet d'une longue vie, pendant laquelle la maîtrise des regrets et des peines consuma une grande part de son énergie.

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CHAPITRE PREMIER

Il s'appelait Adrien-Paul. Il apprit bien plus tard qu'il était né dans le premier quart du vingtième siècle, dans un petit village à dix lieues de Paris. Ses premiers souvenirs l'ont marqué: une grande maison attenante à une ferme où les poules de Bresse noires l'intriguaient constamment... Sur le côté de la maison, il y avait une immense véranda de verre entièrement couverte où de nombreuses plantes vertes et palmiers prospéraient. Il y jouait très souvent. Il y faisait marcher « son» camion, «sa» loco et ses wagons de bois sur les lisières des tapis qui recouvraient le sol. C'était là qu'il assemblait ses cubes, construisait, déjà, ses châteaux imaginaires.

Le chauffeur - Louis - ce nom reste gravé dans sa
mémoire - en attendant son maître, en uniforme et casquette bleu marine, dûment botté, venait voir les enfants très souvent: roulant sa sœur, d'un an plus jeune, dans un tapis, faisant résonner des « encore, encore» et de nombreux éclats de rire... Adrien-Paul et Louise grandissaient gentiment, réveillés, habillés, choyés par Ednin, Marguerite Morville de son vrai nom, laquelle avait aidé à les mettre au monde dans cette même maison. Ces deux enfants avaient respectivement cinq et quatre ans. Leur mère leur était inconnue. A cinq mois, dans son berceau, Louise, la réclamait inconsciemment. Adrien-Paul ne connaissait pas la chaleur de son sein, l'amour de ses étreintes, et le bonheur de ses baisers. Leur mère était partie et les avait abandonnés: Adrien-Paul avait alors dix-huit mois. Ednin, elle, suppléait du mieux qu'elle pouvait. Adrien-Paul l'avait appelée ainsi et sans savoir pourquoi: depuis toujours il l'avait appelée Ednin. Et elle l'appelait «Doudou, mon Doudou, mon Doudou à moi». Ce mot sentait la ouate et la dou-

ceur. Sans le savoir, il aimait ses mains rudes qui lui caressaient le visage, courant toujours vers elle, se cachant dans sa jupe de tissu noir parsemée de petites fleurs roses et bleues, pour apaiser ses grands cha-

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grins. Il aimait l'odeur de son eau de Cologne, avec laquelle elle se frottait les mains et le visage. Elle sentait bon la bergamote. A cinq ans, l'instinct mène un enfant vers la femme la plus proche et c'était un peu la louve allaitant un chaton. Ednin n'était que tendresse. Elle gérait la maison. Les enfants en étaient très conscients.
Toujours vêtue de couleurs sombres, ses cheveux grisonnants tirés vers l'arrière, relevés en chignon, Ednin semblait le refuge de toutes les peurs et de tous les orages; peur des deux chiens-loups, Sikky et Cora qui couraient constamment sur le faîte des murs de la propriété, surveillant tous les intrus possibles. Le tablier d'Ednin avait essuyé les pleurs de ces deux enfants. Elle avait soigné tous leurs menus « bobos ». Sa protection était entière, son sourire apaisant. Un jour une autre femme apparut, très brièvement, dans la maison; grande, brune, élégamment vêtue, des yeux très noirs. Elle fut présentée aux enfants: vous l'appellerez «Maman Charlotte ». Elle tendit une main gantée pour caresser leurs joues, sans foi, sans joie et sans cet amour que toujours l'enfant perçoit.

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Elle resta peu de temps, l'espace de deux jours, ne vit presque pas les enfants et ne les prit jamais dans ses bras. Seule une trace de son parfum persista entre les murs de la chambre où elle leur rendit visite. Point de baisers et point d'étreintes. Son compagnon était leur père, mais cela ne signifiait rien pour eux qui le connaissaient à peine. Qu'est-ce qu'un père - ou une mère - qui sont toujours absents, sinon des étrangers? Un père sur les genoux duquel ils n'avaient jamais été, ni reçus de caresses ou de baisers. Pendant cette visite, d'autres adultes étaient présents qui avaient des enfants plus âgés, ce qui permit à Adrien de bénéficier d'une partie de pêche et d'un pique-nique sur les bords de la Marne. Heureux souvenir de ce moment précieux lorsqu'il tira de l'eau sa première ablette. Il hurlait, trépignait de joie. C'était pour lui le plus gros, le plus beau poisson du monde. Ednin l'aida à en décrocher l'hameçon. Adrien-Paul, cinq ans, serrait sa prise dans la main droite pour la montrer, l'exhiber et la faire admirer, fasciné qu'il était d'une si belle réussite. L'ayant serré très fort son pauvre poisson mourut dans sa main, éventré, les entrailles coulaient de sa paume vers son bras, entachant ses habits. Il eut beaucoup de peine. .. car dans son inconscience il aurait voulu conserver son poisson vivant. Pleurant de dépit, il fut ramené à la maison, ses mains lavées par une

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Ednin toujours consolante.

aussI attentive,

et toujours

aussi

Adrien-Paul retrouva sa pie, la Margot, qui l'attendait sur le bord de la fenêtre, faisant claquer son bec pour se faire reconnaître. Il lui parlait souvent, lui contait, ses petits malheurs. Margot hochait la tête, roulait ses grands yeux noirs, le regardait très flxement, sautant de-ci de-là sur ses deux pattes rigides et s'envolait plus loin, comme pour lui signifier que tout ce qu'il lui contait n'avait réellement pas d'importance. Par hasard il entendit dire, un jour, que son père avait fait construire une grotte dans le parc. Une grotte, où il y avait de l'eau qui coulait doucement, de gros poissons y nageaient librement. La grotte hantait ses pensées et l'empêchait de s'endormir le salt. Margot avait perdu de l'intérêt. Les poules de Bresse qu'il pourchassait souvent, dont il dérobait, dans le nid, les œufs aussitôt pondus, n'avaient plus le même attrait pour lui. Ce qu'Adrien-Paul voulait, c'était voir les poissons et découvrir la grotte.

Nul ne lui en avait parlé. Il avait seulement entendu son père pendant l'une de ses rares visites, recommander à Ednin de surveiller que les enfants ne rôdent pas autour.

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Adrien-Paul découvrit la grotte au fond du parc, faite de grosses pierres, profonde, sombre à souhait, le fond étant garni de sable et de graviers, planté d'herbes aquatiques. Brochets, gardons, ablettes, goujons y nageaient librement, se réfugiant dans les anfractuosités qui avaient été aménagées ici ou là dans les pierres. La grotte devait mesurer environ six mètres de long par six mètres de large. Le devant était fait d'un mur arrondi des mêmes pierres élégamment assemblées. L'eau coulait lentement à travers quelques pierres, faisant un petit bruit régulier et des bulles et des ronds sur la surface. Il fut aisé à Adrien-Paul de grimper sur le mur en s'aidant des anfractuosités de la pierre. Arrivé en haut, émerveillé, il contempla longtemps les poissons puis, fasciné, voulut en toucher un ou deux. Il glissa, bascula et, la tête la première, tomba au fond de l'eau, se blessant à la tête. Revenu à la surface, hurlant, il se raccrocha tant bien que mal aux pierres saillantes. La peur le prit en voyant les gros brochets, retirés dans la partie sombre de la grotte, le regarder, le surveiller. L'attention d'Ednin, toujours aux aguets, fut attirée à temps pour sauver son Doudou, le tancer, le raisonner, le sécher et changer ses vêtements. Doudou pleurait à chaudes larmes... Un gros baiser d'Ednin, appliqué bruyamment sur la joue, le calma.

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